27 septembre 1909 : Le général n’enlèvera pas son pantalon rouge

 » Les soldats doivent être prêts pour le sacrifice suprême !  »

Le général, à la poitrine couverte de lourdes et étincelantes médailles, se recale dans son fauteuil, satisfait de sa sortie.

Je reprends mon argumentaire patiemment :

« L’arrivée des mitrailleuses dans les armées, les possibilités de tirs rapides et de précisions, sur longue distance, grâce à des fusils de plus en plus perfectionnés, rend les uniformes français inadaptés. Le pantalon garance de nos fantassins se révèle trop visible et les transforme en cibles idéales. L’assaut des lignes ennemies risque d’être affreusement meurtrier. Il serait souhaitable que le ministère de la Guerre fasse des propositions de remplacement. »

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Mon intégration au cabinet de Briand me conduit à présider une réunion interministérielle où je dois faire face à une hiérarchie militaire conservatrice et à un sous-directeur de la rue de Rivoli peu disposé à faire des concessions.

Le général plonge son regard dans le mien et assène :

 » Monsieur le conseiller, le ministère sait ce qu’il a à faire en matière d’investissements. Plutôt que changer tous les pantalons de nos soldats, dans l’active comme dans les réserves, nous préférons renouveler notre flotte ou augmenter le nombre de canons de 75 de chaque régiment. »

Le sous-directeur du budget complète :

« Il n’est pas question de procéder à la moindre rallonge budgétaire sur un tel sujet. Si l’armée souhaite changer de pantalon, il faudra sabrer ailleurs, sur une autre ligne de crédits. »

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Le général se sent, d’un coup, spirituel :

 » Si je peux me permettre… et c’est le cas de le dire : ce serait déshabiller Pierre pour habiller Paul !  » Il rit seul de ce médiocre trait d’esprit et tapote sur la table, satisfait d’avoir trouvé un allié à la rue de Rivoli pour bloquer ma proposition.

Je poursuis, un peu découragé :

 » Maintenant que les pantalons rouges de nos soldats ne sont plus teints avec une plante venant du Midi mais avec de l’alizarine que nous importons… d’Allemagne, nous ne pouvons plus guère invoquer la préservation des intérêts économiques français pour refuser le remplacement des pantalons.  »

Le général reprend :  » Vous imaginez un défilé de 14 juillet à Longchamp sans pantalon de couleur vive, avec des uniformes verts et gris, tristes et sans saveur ? Le rouge, c’est le symbole des armées révolutionnaires, des troupes victorieuses de la République en danger. Le rouge, c’est le sang pur qui abreuve nos sillons !  »

Je ne peux m’empêcher :  » Vous êtes bien lyrique, mon général.  »

La réunion s’achève. Il m’est impossible de passer en force contre deux ministères faisant bloc. Nos soldats garderont donc leurs beaux pantalons garance qui rendent leurs uniformes si attrayants pour les jeunes enfants – et les jeunes filles amoureuses –  dans les multiples défilés de nos fiers régiments implantés sur tout le territoire national.

Et pour l’efficacité militaire ? Nous verrons bien, le moment venu, si un conflit survient…

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Les beaux uniformes français sont aussi de belles cibles pour l’armée allemande.

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Et puis, en souvenir du grand-père d’un lecteur : un zouave avec son magnifique pantalon rouge.

22 septembre 1909 : Le procès qui inquiète le Président

« Trop de monde sera éclaboussé ! « . Le Président de la République, Armand Fallières qui se pose en garant de la bonne marche des Institutions et souhaite préserver le prestige de la République, se montre inquiet. Il m’a demandé de le rejoindre discrètement à l’Elysée pour évoquer l’Affaire Rochette.

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L’Elysée me fait part de sa vive inquiétude pour l’Affaire Rochette…

On connaît les mécanismes de cette escroquerie spectaculaire : un ancien chasseur de restaurant à Melun du nom d’Henri Rochette se lance dans la banque et crée le Crédit Minier. Il émet sur toute la France des titres au rendement mirobolant dont il paye les intérêts grâce aux investissements des nouveaux épargnants. Faux bilans, comptes truqués, opacité des montages financiers : les petits porteurs n’y voient que du feu et placent en confiance leurs économies, gages d’une retraite heureuse. Les sommes en jeu deviennent vite gigantesques et la liste de noms de gens célèbres qui ont recours à Rochette ne cesse de s’allonger.

Clemenceau, alerté par ses informateurs du fonctionnement anormal du Crédit Minier, demande aux services du préfet Lépine d’arrêter Henri Rochette. Depuis cette interpellation en mars 1908, l’enquête -complexe – piétine.

Fallières reprend :

 » En fait, nul ne sait comment se dépêtrer de cette lamentable histoire. Les personnalités impliquées comme le député radical Rabier, l’ancien ministre Cruppi ou le député de région parisienne Dalimier, exercent des pressions contradictoires, poussent de hauts cris et demandent à leurs avocats de retarder la procédure. On murmure que des personnes encore plus haut placées ne seraient pas totalement étrangères à ce qui se passe. Joseph Caillaux fait partie de ces noms qui reviennent avec insistance sans que l’on puisse distinguer ce qui relève de la réalité et du règlement de compte politique.

Voilà, cette affaire m’inquiète. Ce cloaque sent particulièrement mauvais et je ne suis pas sûr que le gouvernement actuel puisse le gérer au mieux des intérêts de la République. Clemenceau à la Présidence du Conseil et Briand garde des sceaux, me rassuraient plus que la configuration actuelle où Briand, comme Président du conseil et ministre de l’Intérieur, ne semble guère contrôler efficacement l’action de Barthou à la justice.

Olivier, je vais avoir besoin de vous.  »

Le Président m’explique que le soutien massif (et surprenant) des petits épargnants à Henri Rochette interdit des actions trop vigoureuses à l’encontre de l’inculpé. La tutelle bancaire n’a sans doute pas joué son rôle à temps, le ministère des Finances est peut-être resté trop longtemps passif pendant que les petits porteurs se faisaient plumer au coin du bois. Il va falloir démêler le vrai du faux, interroger discrètement les témoins clés, passer en revue des centaines de pièces comptables ou de bordereaux que les juges d’instruction peinent à comprendre. L’Etat a besoin de voir clair pour prendre les bonnes décisions dans le sens d’un intérêt général qui a trop longtemps été oublié.

Fallières me pose la main sur le bras, reprend sa respiration devenue sifflante et me glisse :

« Vos connaissances financières se révèleront précieuses. Voyez avec Lépine, il vous passera des pièces qu’aucun de ses policiers n’arrive à lire. Je compte sur vous. Il n’est pas question que le procès s’engage sans que l’on sache là où il va mener la République. »

En ce mois de septembre 1909, l’Elysée tremble.

  

21 septembre 1909 : Q comme Quai d’Orsay

 « Les ministres français offrent des sauces pernicieuses et des plats aux saveurs trompeuses, aux couleurs criardes, tout juste bon à exciter les sens et à faciliter leurs machinations. » Cette appréciation d’un diplomate du Foreign Office vis à vis de la diplomatie française date de 1898. Plus de dix ans après, l’ambassadeur anglais en France ne tarit pas d’éloges sur notre pays. Si les réceptions parisiennes continuent de faire rêver les étrangers et d’enchanter leurs papilles, notre pays a aussi gagné une réputation de respectabilité et de fiabilité sur la scène internationale. Un ministère peut savourer ce succès : le Quai d’Orsay.

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Le Quai d’Orsay, siège du ministère des Affaires étrangères. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par le directeur du journal Le Temps.

Bâtir une diplomatie de la continuité avec des gouvernements instables, sortir la France de son isolement après le désastreux conflits de 1870, investir dans une relation de qualité avec les nouvelles puissances que sont les Etats-Unis ou le Japon et favoriser les investissements français dans les pays qui se développent. Les défis à relever par le ministère des Affaires étrangères ne manquent pas.

Les succès sont au rendez-vous comme l’Entente cordiale, l’expansion économique au Proche et Moyen-Orient et l’implantation coloniale en Afrique et en Indochine (gérées depuis 1894 par le ministère des Colonies). En face de ces réussites, les esprits chagrins pourraient évoquer des « échecs » comme la gestion calamiteuse de la crise de Fachoda ou les atermoiements fréquents sur le dossier marocain. Une analyse lucide conduira à plus de nuance dans la critique dans la mesure où le Quai a été peu écouté sur ces sujets et que les ministères de la Guerre, de la Marine ou les bureaux des Colonies, sans parler de la Présidence du Conseil, ont aussi largement contribué à une cacophonie peu propice à la prise de décisions cohérentes et sereines.

En 1909, le Quai dont les effectifs à Paris, en ambassades et consulats, sont maintenus à un niveau modeste de 700 à 800 postes environ (stable depuis trente ans), se redéploie pour favoriser l’essor de notre économie. Les attachés commerciaux viennent rejoindre leur collègues attachés militaires ou attachés navals nommés depuis plus longtemps qu’eux. Au Quai lui-même, les services sont réorganisés pour que l’action politique soit liée aux ambitions commerciales et réciproquement. Conquérir un marché sur un territoire est la première et nécessaire étape de la main-mise française sur une contrée. Le prestige de notre pays ne se mesure plus seulement au nombre de ses régiments mais aussi à sa capacité à entrer dans le capital des banques étrangères, à son aptitude à vendre ses matériels ferroviaires ou participer à la construction de routes, de ponts ou de barrages. La captation des ressources minières proche-orientales, africaines ou asiatiques revêt aussi une importance considérable pour une France qui manque de pétrole, de fer, de caoutchouc ou de métaux précieux. L’insuffisance de notre production charbonnière nous rend aussi dépendants de nos voisins belges, anglais ou allemands. Notre essor économique a donc besoin d’un climat de bonne entente avec le reste du monde. Le diplomate est l’indispensable soutien du marchand prospère.

Les tables fleuries qui charment les Américains, les filets de sole à la vénitienne dont raffolent  les Russes, les homards à la parisienne plébiscités par les Anglais, les noisettes de poularde à la Rachel impressionnant les Japonais, continueront longtemps à être servis dans la salle des réceptions du Quai d’Orsay. Ces plats deviennent autant de préliminaires à de juteux contrats qui feront peut-être mentir Bismarck quand il disait que la diplomatie sans les armes, c’était la musique sans les instruments.

17 septembre 1909 : Les vacances des grands de ce monde

 » Celui qui a le comportement le plus surprenant pendant ses vacances, c’est incontestablement Guillaume II  »

Promenade avec Clemenceau dans la campagne à côté de Bernouville. Le Tigre ne se fait pas prier pour me raconter, avec gourmandise, tout ce qu’il sait des moments de détente des têtes couronnées.

« Le Kaiser adore les croisières et réquisitionne régulièrement à cet effet un des puissants navires de la flotte impériale. Dès son lever, il pratique la gymnastique et oblige tout l’équipage à faire de même. Le spectacle de ces vaillants marins enchaînant, avec un sourire forcé, les tractions et les assouplissements au même rythme que leur empereur oubliant toute majesté, a quelque chose de désopilant.

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Le Kaiser Guillaume II mène tout son monde en bateau…

Notre Guillaume II ne peut se passer des informations sur la bonne marche des affaires publiques. S’il est toujours aussi médiocre pour prendre une décision, il veut tout savoir, tout de suite. Dans les navires où il s’installe pour l’été, il fait aligner cinq télégraphistes qui réceptionnent en permanence les messages en provenance des différents ministères du Reich et les apportent, de façon zélée, à leur maître. Tout retard de transmission le met dans une fureur inimaginable. Le Kaiser rédige aussi de façon frénétique des réponses -même si on ne lui demande rien – formule des blâmes ou des encouragements transmis en différents bureaux.  Tout ceci crée une agitation et un désordre permanent dans l’administration berlinoise et oblige le chancelier à rectifier le tir avec sang-froid. Le pauvre !

Curieux, j’interroge Clemenceau sur Edouard VII, le roi anglais très aimé de nos compatriotes.

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Marienbad en 1909

– Ah… Edouard VII reste un grand amateur de jolies femmes. A Marienbad, un de ses lieux de villégiature favori, il passe une bonne partie de son temps à faire la cour à telle ou telle élégante remarquée la veille dans un bal ou un dîner. A l’âge du souverain, cela ne prête guère à conséquence et tout reste sans doute très chaste. Les personnels des hôtels sont habitués des visites du souverain à l’une de leurs charmantes clientes et déroulent, à chaque fois, avec un respect infini, le tapis rouge au moment de son arrivée. Autrement dit, la visite d’Edouard VII n’a rien de discret et c’est tout l’établissement hébergeant l’heureuse élue qui se met en quatre, de façon solennelle, pour que la visite du roi se passe bien. Notez, cher ami, que les belles remarquées par le roi sont souvent françaises.

– Et notre Président de la République ?

–  Comme vous le savez, il doit se contenter du château de Rambouillet. Mises à part les petites promenades quotidienne que M. Fallières effectue d’un bon pas dans les bois, il ne se passe rigoureusement rien dans son château. Peu de visites, aucune jolie femme, pas de fête… La presse fuit ce lieu d’ennui. En 1909, la vie privée de notre chef de l’Etat n’intéresse personne !  » 

15 septembre 1909 : Clemenceau et ses pommes de terre sautées

Trente pompes, j’ai compté. Clemenceau vient d’effectuer trois séries de dix tractions sous mes yeux. Belle performance pour ses 68 ans. Nous sommes à Bernouville, la résidence de campagne du Tigre.

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La campagne, au calme, à côté de Bernouville dans l’Eure

Comme chaque matin, le « tombeur de ministères » effectue quelques vigoureux mouvements de gymnastique. Le professeur particulier qui le suit à Paris lui a dicté un programme de musculation copieux pour son séjour en Normandie. L’ex-premier flic de France se retourne vers moi et me lance, un peu rouge :

« Pardonnez-moi mon ami, mais si je veux faire tout ce que j’ai prévu aujourd’hui, je suis contraint de faire mon sport sous vos yeux. Je vous écoute cependant attentivement.  »

Entre  deux soulevés de poids, avide de conseils, je décris alors à mon patron regretté, ce qui m’est arrivé depuis son départ : l’absence d’intégration dans un cabinet à la formation du ministère Briand, la sourde opposition de certains qui redoutent mon retour à un poste important, ma collaboration au journal Le Temps, mes contacts avec le gouvernement russe lors de la vente du dirigeable Clément-Bayard et enfin la récente proposition de nomination comme Préfet à Angoulême. Pendant mon histoire, je vois le Tigre souffler et ne parvient à distinguer s’il s’agit d’agacement ou si son effort physique devient intense.

« Donnez-moi ma serviette que j’essuie tout cela.  »

Là encore, je lui tends le linge blanc sans trop savoir s’il souhaite éponger son front ou si cette phrase a une signification par rapport à mon odyssée récente.

 » C’est laborieux, laborieux…  » répète-t-il. Ne supportant plus ces propos ambigus, je me risque :

 » Vous parlez de vous ou de mon parcours ? »

 » Oh, les deux. A près de soixante-dix ans, mes forces m’abandonnent un peu et vous, vous iriez bien à un endroit où vous ne me servirez à rien ! Que voulez-vous que je fasse d’un préfet en Charente ? Qu’il m’apporte mes chaussons ? Tout cela est grotesque. Pendant que vous ferez votre promenade avec Madame sur les remparts d’Angoulême, Caillaux, Delcassé ou Poincaré placeront leurs hommes, feront avancer leurs idées et mèneront le pays au désastre.

Cher Olivier, votre place reste à Paris. Et votre femme pourra continuer à fréquenter la galerie d’Ambroise Vollard ou celle de Kahnweiler pendant que vous me tiendrez scrupuleusement informé des liens entre les combinaisons de la Chambre et les intrigues de la place Beauvau ou de la rue de Rivoli. Je ne vais pas non plus me contenter de mes contacts à Carlsbad pour savoir ce qui se passe dans le monde diplomatique. Même si Pichon (ndlr : le ministre des Affaires étrangères qui doit tout à Clemenceau) passe me voir régulièrement, un éclairage de l’intérieur de la Présidence du Conseil sera précieux. Mon petit, vous allez retourner chez Briand, avec une lettre de recommandation de ma part et là-bas, une fois nommé conseiller, vous serez mes yeux et mes oreilles.  »

Le reste de la conversation tourne autour du repas du midi : Madame Rousseau (ndlr : la gardienne de la propriété de Bernouville) prépare des pommes de terre sautés et une « ambroisiaque purée de haricots verts écossés » (ce sont ses termes). Nous évoquons aussi les plantations pour l’hiver et les potins du village. Le patron me confie apprécier d’être « sorti de l’état comateux dans lequel l’avait plongé les affaires publiques ». Ses traits sont détendus, apaisés. Même son légendaire regard s’est adouci.

Clemenceau est tout heureux de son (unique) rendez-vous de l’après-midi : la receveuse des postes passe pour lui raconter les affaires du cru.

A Bernouville, le temps s’est arrêté.

14 septembre 1909 : La tentation d’Angoulême

« Venez en Charente, on y rigole plus qu’à Paris !  » Auguste Mulac, député et maire d’Angoulême, ancien journaliste, se resserre un verre de cognac et me propose en riant de trinquer à la santé… « de la préfectorale. »

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Le député maire d’Angoulême, le jovial Auguste Mulac

« Mais vous savez qu’on les aime nos p’tits préfets. En Charente, soit ils débarquent tout jeunots et c’est un poste tremplin, soit ils achèvent leur carrière après des années comme sous-préfets. Eh bien, les jeunes comme les vieux, on les prend sous notre aile et on les arrose de Pineau avant de s’attaquer à un plat de Cagouille Petit Gris à la Charentaise servi dans nos assiettes en magnifique faïence de la ville. Au début réticents, ils finissent par ne plus pouvoir se passer de notre compagnie et défendent vigoureusement nos intérêts agricoles et viticoles à Paris. »

Mulac a la panse de ceux qui aiment la bonne chère ; de son gosier gourmand lui viennent les mots de la sympathie et de la joie de vivre. Fier d’avoir ramené sa circonscription dans le camp de la République traditionnelle après la tentation de Déroulède, il affiche avec badinerie ses idées centristes et modérées.  » Les vieux chênes comme moi abritent toujours avec bonheur les chevreaux audacieux comme vous. Mon garçon, venez brouter en Charente, l’herbe y est plus verte et les prédateurs parisiens n’y mettent jamais les pieds !  »

Il me vante l’efficacité d’une prière à la cathédrale Saint-Pierre ;  il m’affirme qu’une promenade le long des remparts, autour de la ville haute, après avoir remonté la rue des Acacias, l’emporte avantageusement sur la descente des Champs-Elysées. Il me décrit le sort réservé aux ouvriers de la papeterie « qui auraient bien besoin du soutien d’un fonctionnaire social comme vous. » Bref, il me donne envie de venir le rejoindre.

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La cathédrale Saint-Pierre, les remparts et la rue des Acacias à Angoulême

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Lâcher tout. Les ambassadeurs aux grands airs, les directeurs d’administration aux coeurs secs, les intrigues de Cour, les bruits de Chambre, les rumeurs journalistiques, les querelles entre ministres rivaux : renvoyer ce petit monde dos à dos, oublier les petites mares crapoteuses et enfiler les chaussons de feutre que l’on me tend obligeamment.

Le député Mulac sent que j’hésite. Il se fait soudain plus grave et prend doucement le ton du conteur :

 » Sur le chevet de la cathédrale Saint-Pierre, une frise représente deux chiens harcelant une biche. Autour de la scène, deux lions montent la garde, impassibles. Pour les Angoumoisins, cette sculpture symbolise l’âme soumise sans cesse à la tentation. Elle ne trouve finalement son salut que dans la foi. Aujourd’hui, il vous arrive la même chose, cher Olivier. Vous êtes tenté d’emprunter des chemins divergents. Vous ne savez que faire et votre regard trahit l’indécision. Personne d’autre que vous ne peut trancher à votre place et seules vos valeurs, ce que vous croyez au plus profond de vous-même – votre foi en un mot – peut vous aider à vous déterminer. Votre idéal guidera vos pas…  »

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Un long silence s’installe entre nous. Je détourne mon regard, un peu gêné mais sent mon interlocuteur bienveillant. Le député se caresse machinalement les moustaches avec sa main droite avant de la plonger dans sa poche pour en ressortir une vieille montre en argent.

 » Mon cher conseiller, le temps passe vite… je vous laisse. Je dois préparer la prochaine session parlementaire. Contactez Clemenceau. Demandez-lui ce qu’il en pense. »

Rentré au ministère, je fais adresser un télégramme à mon ancien patron. Le Tigre est à Bernouville mais répond assez vite aux messages venant de Paris.

Mon message est ainsi intitulé :

 » Monsieur le Président, j’hésite entre différentes voies professionnelles. Rester au ministère de l’Intérieur, partir comme Préfet à Angoulême ou rejoindre mon corps d’origine au Conseil d’Etat. Que feriez-vous à ma place ? »

Quelques heures après, me parvient cette belle mais peu éclairante réponse de Georges Clemenceau :

 » Il faut d’abord savoir ce que l’on veut ; il faut ensuite avoir le courage de le dire et enfin il faut l’énergie de le faire. »

En savoir plus sur le héros de ce journal, Olivier le Tigre

11 septembre 1909 : Préfet à Angoulême ?

 » Mais cher ami, la préfectorale est faite pour vous !  » Je ne m’attendais pas à cette proposition d’Aristide Briand. Il poursuit :

« Je tiens à vous remercier pour avoir sauvé la négociation au sujet de la vente du dirigeable Clément Bayard à l’armée du tsar. Je vous prendrais bien dans mon cabinet mais décidément, les ennemis de Clemenceau sont encore trop virulents et votre arrivée serait vécue comme une provocation. D’aucuns jugeront que je suis inféodé à votre ancien patron.  »

Je rectifie : « notre ancien patron… »

Faisant semblant d’être sourd à cette remarque un peu impertinente, le Président du Conseil poursuit :  » Et si vous deveniez votre propre patron ? La préfectorale a besoin de fonctionnaires de votre trempe. Pragmatique, sens du concret, expérience des ministères, loyauté au parti radical, connaissance du maintien de l’ordre et sang-froid dans la résolution des situations difficiles. Vous avez les aptitudes pour prendre la tête d’une petite préfecture… pour vous faire la main, en attendant une poste plus prestigieux dans une grande ville. Vous connaissez Angoulême ? Je viens de muter le préfet actuel à Poitiers.  »

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Notre bonne ville d’Angoulême dans les années 1900

Je me recule et m’enfonce dans le fauteuil faisant face au bureau de Briand. Je sais que son temps est compté et qu’il va falloir me décider vite. Les idées s’entrechoquent dans ma tête. J’imagine les notables de Charente me donnant du respectueux « Monsieur le préfet »; je me vois ouvrir le bal annuel donné à la préfecture, sur mes deniers personnels, en ayant emprunté vaisselles et couverts à la famille et à des amis parisiens (les préfets sont très mal rémunérés et peinent à tenir leur rang sans une fortune personnelle). Je m’imagine inquiet à chaque fois que ma secrétaire me passera une communication du ministère en m’annonçant, solennellement : « c’est Paris ». Je compte mentalement mes alliés Place Beauvau qui me préviendront des mauvais coups ; je dresse la liste de ceux qui, au contraire, me savonneront la planche, consciencieusement. 

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Que devrais-je faire pour être « bien vu » de tel chef de bureau qui n’a jamais quitté le département de la Seine ou de tel adjoint obscur dans la hiérarchie du ministère mais tout puissant auprès des préfectures par ses pouvoirs dans la distribution des crédits de fonctionnement ?

Qui est le colonel de gendarmerie, le procureur en place ? Les sous-préfets locaux pourront-ils me seconder efficacement ? Je cherche le nom du secrétaire général que j’avais au téléphone, il y a peu. Malureau, Mazureau, Madereau… je ne sais plus. M’a-t-il laissé un bon souvenir ? Qui est maire d’Angoulême, qui préside le Conseil général ?

Briand observe ma perplexité, amusé, à l’abri de la tempête qui s’est abattue sous mon pauvre crâne. 

Je finis par lâcher, maladroitement, dans un souffle :

« Monsieur le président, je suis flatté par cette proposition. Je vais réfléchir. Puis-je vous donner une réponse demain ?  »

A suivre…. 

4 septembre 1909 : Le chancelier allemand fait-il le poids ?

 » Il ne fera pas le poids !  » L’avis de ce collègue du Quai d’Orsay est tranché, le jugement sans appel. Le nouveau chancelier allemand Bethmann-Hollweg n’arrive pas à convaincre ce fonctionnaire spécialiste des relations avec l’Allemagne.  » Von Büllow, son prédécesseur, n’avait plus la confiance de l’Empereur. Le changement devait se faire mais nous perdons au change. Regardez cet homme : trop grand, trop lourd, emprunté, on dirait qu’il doute en permanence !  »

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Theobald von Bethmann-Hollweg, le nouveau chancelier allemand

L’avis de Jules Cambon, notre ambassadeur à Berlin, se révèle plus nuancé : « Bethmann Hollweg n’a sans doute pas la capacité de décision rapide qu’avait son prédécesseur mais il est aussi cultivé et même plus philosophe que lui. Il n’a pas accepté ses nouvelles fonctions avec enthousiasme et se montre avant tout comme un homme de devoir. Il examine bien chaque dossier sous tout ses aspects avant de trancher. Cela est rassurant pour les relations internationales.  »

Il est difficile de porter une appréciation sur un homme qui entre en  fonction. On peut juste identifier les écueils, les zones de risques et ses atouts éventuels pour les éviter.

Bethmann Hollweg n’a pas l’orgueil chevillé au corps comme von Büllow. La loyauté a aussi plus d’importance pour lui. Ses relations avec Guillaume II n’en devraient être que plus apaisées. Il saura sans doute traiter avec l’Empereur de façon rationnelle et éviter de le braquer inutilement par des attitudes ou des propos maladroits.

En relations internationales, Bethmann Hollweg est persuadé qu’il faut faire sortir l’Allemagne de son isolement. Il tentera probablement un rapprochement avec l’Angleterre – c’est aussi le souhait de son souverain –  et essaiera d’enfoncer un coin dans l’Entente cordiale. Ce point sera à surveiller particulièrement par la France.

Il se méfie comme de la peste de la Russie qui est pour lui la grande puissance montante du XXème siècle qui commence. Espérons que cela ne le conduira pas à des attitudes inutilement distantes voire agressives.

Il reste à évaluer la capacité de Bethmann Hollweg à se faire respecter de la machine bureaucratique berlinoise et de l’Etat major. La France n’aurait guère à gagner de parler avec un chancelier dont l’autorité réelle n’irait pas au-delà du couloir qui longe son bureau.

A priori, sa connaissance intime de l’administration – Bethmann-Hollweg était auparavant ministre de l’Intérieur de Prusse – devrait l’aider dans sa tâche. On dit qu’il s’apprête à écarter plusieurs ministres et secrétaires d’état pour former un gouvernement plus souple et plus homogène. Une équipe plus dévouée autour de lui ne sera pas de trop pour faire face à un parlement -le Reichstag – très remuant et un haut commandement militaire qui a trop souvent l’habitude de n’en faire qu’à sa tête.

Affaire à suivre, la sécurité de la France en dépend.

3 septembre 1909 : P comme Presse

 « Votre carte de rédacteur ne vous suffit donc pas ? » Cette réponse du directeur du Temps à l’un de ses journalistes venu lui demander une augmentation est révélatrice. La presse de 1909 reste prestigieuse. Ceux qui y travaillent ont une légitime fierté professionnelle et le grand public écoute toujours bouche bée leurs propos dans les soirées ou les dîners.

Et pourtant ! Que de scandales, de petits arrangements et de grandes bassesses ! L’affaire de Panama a montré la circulation trouble de fonds entre certaines banques, sociétés commerciales, les parlementaires et la presse. L’argent achète tout : un bon article sur les emprunts russes, une analyse favorable de la politique étrangère du gouvernement ou une vision optimiste de l’avenir commercial d’une société qui lance une augmentation de capital. Certaines plumes sont à vendre, d’autres le sont déjà. Peu se contentent, quand ils ont du talent, des modestes salaires des salles de rédaction.

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Le journaliste de 1909 cite rarement ses sources et ses informations sont donc invérifiables. En revanche, le spectaculaire fait vendre.Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par le journal Le Temps.

Le journaliste de 1909 cite aussi rarement ses sources. Au mieux, c’est l’agence Havas ou un vrai bavard bien informé du ministère ; au pire, il invente, brode, enjolive en fonction de ce qu’il sait des attentes de lecteurs friands de développements spectaculaires. Peu de journaux entretiennent des correspondants à l’étranger ou ailleurs que dans leur région d’origine, rares sont les rédacteurs réellement au fait du véritable fonctionnement de l’administration ou des grandes groupes industriels. Si les grandes envolées lyriques à la Chambre font l’objet d’abondants commentaires, on ignore tout du travail en commissions, pourtant décisif dans le vote ou le rejet de tel ou tel projet de loi.

Presse en partie corrompue, souvent mal informée ? Oui, mais presse libre. La loi de 1881 est scrupuleusement respectée et les gouvernants se gardent bien de saisir un journal qui déplaît ou d’interdire un article qui attaque. Les campagnes de presse sont parfois violentes, les personnes sont directement mises en causes, les termes sont crus, au bord de l’insulte dans certaines feuilles. La perte de crédibilité progressive du régime parlementaire trouve largement sa source dans des gros titres vengeurs et des paragraphes au vitriol qui ridiculisent les ministres ou les députés.

Si le public se méfie de cette drôle de presse, il continue à l’acheter et à la lire avec passion. Les tirages demeurent impressionnants : Le Petit Journal et Le Petit Parisien dépassent le million d’exemplaires et nombreux sont les titres de province dont le tirage va au delà des 100 000.

« Faites emmerdant ! » C’est toujours Adrien Hébrard, le directeur du Temps qui s’exprime pour inciter sa rédaction à creuser les sujets au risque de déplaire, sans crainte de lasser. En 1909, il existe donc bien une presse qui s’efforce d’informer avec rigueur, qui n’accepte ni compromis ni arrangement avec l’éthique. Une presse au tirage modeste mais à l’honneur chevillé au corps… avec des rédacteurs qui doivent se contenter d’admirer leur belle carte professionnelle quand ils rêveraient d’un train de vie plus élevé. Ils peuvent se consoler en se disant que la profession des journalistes est devenue la plus décorée du pays : légions d’honneur et autres distinctions pleuvent sur les rédactions. Faute de mener à la richesse, une belle plume peut espérer la gloire.

1er septembre 1909 : Ma nièce tourne autour de J. Kennedy

 Ma nièce, émigrée aux Etats-Unis, fait encore des siennes. Sa dernière lettre m’avait pourtant rassuré : elle était devenue l’assistante d’une photographe de grand talent, Gertrude Käsebier et s’initiait à ses côtés à une technique complexe en passe de devenir un art.

Elle m’annonce aujourd’hui qu’à l’occasion d’une exposition sur Boston, elle s’est entichée d’un jeune diplômé de la Latin School, étudiant à Harvard, un certain Joseph Kennedy.

Elle me le décrit comme séduisant, ambitieux, sportif (il pratique le base-ball) et plein d’humour.

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Le séduisant Joseph Kennedy aura neuf enfants avec Rose Fitzgerald… dont un certain John.

Voici la lettre que je lui poste ce jour :

«  Ma chère nièce ,

J’ai bien reçu ton courrier où tu m’annonces ta passion amoureuse pour un jeune américain d’origine irlandaise, Joseph Kennedy.

L’oncle protecteur que j’ai toujours été pour toi est conduit à te mettre en garde par rapport à cet élan de ton cœur que je sais généreux… mais encore tendre.

J’ai pris mes renseignements auprès de notre consul sur place sur ce fameux Joseph. Son père, originaire d’une famille d’Irlandais immigrés affamés, ancien portefaix sur les quais de Boston, a fait fortune en achetant et développant des bars dans des quartiers pas toujours huppés. Il s’est aussi fait remarquer dans le commerce du whisky. Bref, on ne peut dire que cet homme, sans doute très entreprenant, pratique des activités propres à en faire un intellectuel ou un artiste comme tu les aimes. Il tente aujourd’hui de donner une éducation raffinée à son fils Joseph en l’inscrivant dans les meilleurs établissements de la ville que sont la Boston Latin School puis l’Harvard College. Cela ne suffira pas à faire tomber les barrières sociales érigées par les vieilles familles bostoniennes, protestantes et d’origine anglaises, fières de leurs racines qui remontent à l’Indépendance.

Ton Joseph a sans doute peu d’avenir dans ce monde méprisant les Irlandais (réputés alcooliques) qui le regarde de haut. Comme Française, il vaut mieux que tu cherches un beau parti, mieux intégré dans cette société américaine, pas aussi ouverte que certains le prétendent.

En outre, il semble que la famille Kennedy a d’autres ambitions pour son rejeton. On me dit qu’il devrait se fiancer avec Rose Fitzgerald, une autre Irlandaise, fille du maire de Boston.

Ne viens pas te mêler de ces stratégies familiales complexes, pour nous Français et laisse donc ces Irlandais sans avenir entre eux. Concentre-toi sur ta carrière artistique qui s’annonce plus prometteuse.

Ton oncle qui t’aime. » 

29 et 30 août 1909 : O comme Ottoman

 L’homme malade de l’Europe. Un ventre mou instable voire dangereux pour notre sécurité collective. L’Empire Ottoman n’est plus que l’ombre de lui-même. Jadis puissance menaçante pour un Occident divisé (on se souvient des Turcs assiégeant Vienne sous Soliman le Magnifique), la Sublime Porte grince, se rouille avant d’être enfoncée par la Russie, la France, l’Allemagne ou l’Angleterre qui se disputent ses accès à la mer, le produit de ses taxes internes, ses voies de chemin de fer ou ses mines.

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Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par la direction du journal « Le Temps »

Un dernier sursaut ou un renouveau engagé depuis l’an dernier avec la révolution des Jeunes Turcs ne suffit pas à ralentir la désagrégation de cette Europe du sud-est et de ce Proche-Orient compliqué.

La liste des nouveaux pays qui se forment, des provinces qui gagnent leur indépendance ou basculent sous le contrôle d’un État plus puissant dans ce pourtour méditerranéen donne le tournis. Une Bosnie-Herzégovine sous contrôle autrichien depuis 1878, une Thessalie et une Crète qui basculent dans le giron grec respectivement en 1881 et en 1908, une Roumélie annexée par les Bulgares en 1885, une Slovénie et une Croatie revendiquée par les ambitieux Serbes et qui sont à l’étroit dans un Empire Austro-Hongrois devenu agressif, sans parler des aventures palestinienne, syrienne ou égyptienne soumises aux vents anglais, français voire allemands.

Partie de la planète instable, ferment d’un monde nouveau capable d’accoucher du meilleur comme du pire.

Croisement de l’Occident industriel en voie de déchristianisation et de l’Orient qui se cherche à l’ombre d’une splendeur passée, le monde ottoman essaie, sous l’impulsion des jeunes officiers et intellectuels du Comité Union et Progrès, une synthèse aussi habile que périlleuse.

Ces derniers veulent aussi bien promouvoir une identité turque que préserver ce qui peut être sauvé dans l’Empire, tout en mettant en avant les droits de l’homme et la démocratie parlementaire. Le tout dans un Anatolie encore largement paysanne et arriérée.

Nous assistons donc, souvent impuissants, au choc d’objectifs incompatibles qui représentent pourtant le souhait de tout un peuple qui ne veut plus de la domination occidentale. L’Histoire s’écrit avec l’encre des aspirations contradictoires d’un régime marqué par les luttes de pouvoir ou les alliances improbables entre les tenants de l’ancien régime du sultan, les jeunes diplômés issus des universités d’Europe de l’Ouest et une armée qui veut des consignes claires. Convulsions, soubresauts, râles d’une dictature mourante qui se mèlent aux cris de nouveau-né d’une démocratie hésitante très tentée par l’autoritarisme.

Le monde ottoman est un baril de poudre où se chamaillent des artificiers pas toujours habiles qui allument des mèches qui pourraient bien tout faire sauter demain ou après demain.

28 août 1909 : N comme Naissances

Pourquoi les Français ne font-ils plus d’enfants ? Les chiffres sont implacables : 60 millions d’Allemands d’un côté, 40 millions de compatriotes de l’autre. Un conflit éventuel entre nos deux pays s’annonce mal.

Moins de familles nombreuses, multiplication des couples avec un seul enfant au plus (un sur quatre dans le département de la Seine). La France enfante peu.

Ce déclin démographique français n’est pas nouveau. Notre pays est passé de la place de nation d’Europe la plus peuplée sous Louis XIV jusqu’à Napoléon 1er à celle de pays le plus « vide » d’Europe occidentale aujourd’hui. Le XIXème siècle a été chez nous une période de repli du nombre de naissances (moins de deux enfants par femme) alors que la Grande Bretagne, l’Allemagne ou la Russie gardaient une belle vigueur en ce domaine.

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Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par le directeur du journal Le Temps.

Depuis les années 1890, les analyses plus ou moins sérieuses se succèdent pour apporter une explication à ce phénomène inquiétant appelé « dépopulation ».

« Déclin de la race française » « abâtardie » par des « croisements » trop nombreux dûs à des flux migratoires incessants, écrivent les uns dans des ouvrages aux forts relents xénophobes voire carrément racistes ; « signe d’un déclin d’une nation gouvernée par des élites médiocres », répondent d’autres trempant leur plume dans une encre bleu, blanc et rouge nationaliste ou d’un blanc royaliste éclatant.

Les chiffres ne parlant pas tout seuls, chacun y va de son commentaire reflétant plus une opinion ou des valeurs qu’un véritable travail scientifique.

Les universitaires explorent, quant à eux, prudemment, quelques pistes plus sérieuses.

– Les régions de France où l’on fait le plus d’enfants sont souvent très catholiques et/ou rurales. Le recul de la religion et l’essor des villes expliqueraient donc le déclin dans toutes les autres provinces. La règle se vérifie souvent (comme en Bretagne) mais souffre quelques exceptions : le Nord n’est plus très catholique et s’est fortement urbanisé, pourtant, les Lillois, les Valenciennois ou les Hazebrouckois font toujours autant d’enfants.

– Le recul de l’âge du service militaire repousse d’autant l’arrivée du premier enfant dans un couple et donc réduit les chances d’une fratrie nombreuse.

– Plus généralement, les érudits de la Sorbonne insistent sur le désir d’ascension sociale des familles et l’envie de chaque Français de voir ses enfants occuper une place plus élevée que la sienne dans la société. Ce souhait s’accommode bien d’une descendance réduite facilitant -pense-t’on – une attention soutenue et une éducation soignée : l’enfant roi gagne à être un fils ou une fille unique, surtout si on veut éviter un fractionnement des héritages.

Cervantes disait qu’il existe seulement deux types de familles : celles qui possèdent et celles qui ne possèdent pas. Nos concitoyens rêvent d’être dans la première catégorie… avec le moins d’enfants possible.

25 et 26 août 1909 : Le cigare qui se transforme en aigle

 « Clemenceau, pour le moment, tout le monde veut l’oublier. C’est la raison pour laquelle je ne vous ai pas repris dans mon cabinet. Vous étiez trop proches, lui et vous. »

Aristide Briand passe un moment pénible. Arrivé à ce niveau de responsabilité, on se justifie rarement devant un fonctionnaire comme moi.

« Olivier, je vais avoir besoin de vous… » Emploi du prénom, ton paternaliste, la voix se fait chaleureuse. Le Président du Conseil poursuit :

« L’Etat ne veut à aucun prix acheter le dirigeable Clément-Bayard. 500 000 francs, c’est trop cher. En outre, l’état-major reste peu convaincu de l’utilité de tels engins en cas de guerre. Ils se révèlent trop sensibles au vent ou aux tirs d’artillerie.

En attendant, nous serions ravis que la société de notre compatriote M. Clément fasse une bonne affaire avec le régime du tsar qui s’est montré, lui, intéressé. A vous de démontrer aux Russes que la chute dans la Seine de l’appareil, avant-hier, ne remet pas en cause sa fiabilité et que le contrat de vente peut être signé. Vous avez carte blanche mais restez discret. Adolphe Clément a un caractère parfois un peu ombrageux et ne doit pas sentir que vous tirez les ficelles. Si vous réussissez, je vous prends comme conseiller. »

J’entre en contact immédiatement avec Arthur Raffalovitch, l’économiste et financier un peu trouble qui se charge de « placer » les emprunts russes sur Paris, à grand renfort de pots de vin à tous les rédacteurs spécialisés de la presse française.

Raffalovitch, tout content qu’un représentant de l’Etat daigne utiliser ses services, enchanté d’acquérir ainsi un début de respectabilité, appelle, sous mes yeux, Vladimir Kokovtsov, ministre des Finances à Saint Petersbourg.

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Vladimir Kokovtsov; ministre des Finances russe, placerait bien une nouvelle tranche d’emprunt sur la place de Paris

L’échange a lieu en russe mais j’arrive à comprendre que l’affaire pourrait se conclure si le gouvernement continue à donner son aval pour de nouvelles tranches d’emprunt émises dans les prochains mois à la Bourse de Paris.

A mon tour de joindre Georges Cochery, notre ministre des Finances, toujours très à l’aise dans la régulation des marchés financiers (il se vante à qui veut l’entendre, d’être à l’origine du décret sur les agents de change).

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Georges Cochery, ministre des Finances, a remplacé Joseph Caillaux à la rue de Rivoli. « Je n’ai pas à donner au soleil l’autorisation de se lever… »

Sa réponse est un modèle de souplesse radicale socialiste :

« Cher ami, je n’ai pas à donner au soleil l’autorisation de se lever. Pour les emprunts russes, c’est la même chose. Nos liens avec le régime du tsar, dans le cadre de l’Entente cordiale, ont une telle importance stratégique que ce n’est pas un petit ministre comme moi qui pourrait s’opposer à l’émission d’une nouvelle série d’emprunts sur la place de Paris. Et comme d’habitude, la Banque de France représentera le ministère des Finances russe dans cette opération.

Vous pouvez donc rassurer vos interlocuteurs. J’espère en retour, que la vente du Clément-Bayard pourra se conclure. »

Pendant ce temps, Adolphe Clément avance dans ses contacts avec l’état-major russe. Il promet tout : la réparation de l’appareil dans des délais très rapides et une livraison dans la foulée. Il commence même à engager des discussions sur ses autres secteurs d’activité que sont les aéroplanes et les automobiles.

Au bout de cinq heures d’échanges ininterrompus avec les généraux du tsar, il m’appelle enthousiaste :

« Tout se débloque. Manifestement, votre intervention auprès du ministre des Finances a pesé lourd. Il ne manque plus qu’un élément. Il faudrait rebaptiser le dirigeable avec un nom russe. Vous avez une idée ? »

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Je cherche un instant dans ma mémoire un terme que pourrait plaire au tsar. Il faudrait un nom d’animal prestigieux. L’aigle royal ?

Raffalovitch me glisse :

« Cela se dit Berkut, en russe. »

La proposition de nom est transmise et l’état-major russe donne son accord pour la vente, avec paiement dès livraison de l’appareil.

Je viens de gagner ma place au cabinet d’Aristide Briand.

En savoir plus sur le héros de ce journal, Olivier le Tigre

24 août 1909 : Sauvé par un dirigeable qui tombe dans la Seine

  Le pilote du dirigeable commence à paniquer. Le vent violent au-dessus du Maisons-Laffitte souffle par rafales. L’engin de 56 mètres de long se révèle peu maniable dans ces conditions et les spectateurs craignent qu’il ne s’écrase parmi les habitations.

Une embardée à droite, un virage à gauche difficilement négocié, Capazza le conducteur ne sait plus à quel saint se vouer. La piste d’atterrissage lui paraît maintenant trop loin, des maisons sont à protéger sur sa gauche : il fait donner toute la puissance possible aux deux hélices latérales de six mètres chacune. Le moteur Clément Bayard de 120 chevaux réagit bien et le pire est écarté aux grands soulagements des habitants qui retiennent leur respiration quelques dizaines de mètres plus bas.

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Un dirigeable « Clément Bayard » semblable à celui qui vient de s’abattre sur la Seine. L’actualité m’oblige à interrompre, momentanément, la publication de l’abécédaire sur notre époque, commandé par la direction du journal Le Temps.

S’abattre sur les arbres ou sur la Seine ? Capazza n’hésite pas. Les branches risquent de causer des dommages irréparables au dirigeable et l’incendie sera difficilement évitable. Il reste le fleuve. «Atterrissage » sans gloire mais efficace. L’appareil accroche la frondaison des hêtres et des saules qui bordent le plan d’eau et chute lourdement au milieu des flots, moteur coupé.

Le constructeur Adolphe Clément s’arrache les cheveux et jette sa casquette par terre de rage. 500 000 francs or viennent de s’évaporer. Les envoyés du tsar qui devaient finaliser le contrat de vente de ce « plus léger que l’air » à la Russie, regardent leurs pieds, silencieux.

L’ingénieur Clerget qui a su bâtir un moteur pourtant parfait a les larmes aux yeux devant un tel désastre. L’ambassadeur russe Nelidov, sur un ton plein de bonté, tient des propos a priori rassurants :

  • – Il ne faut pas oublier que ce vol a permis de battre le record de hauteur (1550 mètres), nous n’avions jamais vu cela! Le tsar, mon maître, sera aussi sensible au fait que le dirigeable est resté plus de deux heures à plus de 1200 mètres. Votre engin reste remarquable malgré sa triste fin. La négociation n’est pas rompue. Nous souhaitons rencontrer à nouveau l’équipe de direction de Clément Bayard et les représentants du gouvernement français.

Décodage : la Russie veut bien de l’appareil mais compte tenu des affres de l’atterrissage, elle demandera un geste commercial.

Adolphe Clément est pris au piège. Il devra réparer le dirigeable à ses frais et le vendre à un prix très en-dessous de 500 000 francs. Financièrement, sa société anonyme dont il est si fier, risque de ne pas s’en remettre.

«  Il faut l’aider à s’en sortir ! » tempête Briand qui redoute que l’Etat soit acculé -pour sauver cette affaire – à acheter, abîmé, le « Clément Bayard » qu’il n’avait pas voulu quand il était neuf, en raison de son prix trop élevé.

« Qui peut négocier avec les Russes ? » lance-t-il à la cantonade. Le silence des membres de son cabinet, réunis en urgence place Beauvau, est pesant. Personne ne connaît bien Isvolsky, ministre des affaires étrangères du tsar ; aucun n’a l’oreille de Nelidov, l’ambassadeur ou de Kokovtsov, le tout puissant ministre des finances de Saint-Petersbourg.

Au bout d’un long moment de gêne qui paraît une éternité, une voix s’élève, faiblement, au bout de la table :

« Il faudrait peut-être faire revenir Olivier le Tigre ? »

A suivre…

20 août 1909 : M comme Modern style

« C’est anglais mais on dirait des nouilles ! »

Les passants parisiens qui découvraient les toutes nouvelles entrées du Métropolitain édifiées par Hector Guimard n’étaient pas toujours tendres pour cette manifestation du « Modern style », pour cet Art nouveau qui avait pourtant pour but de réconcilier la technique et l’art.

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Une entrée de Métropolitain édifiée par Hector Guimard. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandée par la direction du  journal Le Temps.

Des fleurs, des tiges, du métal qui se tord en volutes multiples, des références incessantes à la nature, du verre teinté et monté en vitrail… l’Art nouveau plaisait à de nombreux jurys d’architecture mais peinait à conquérir le public français qui continuait à l’appeler « Modern-style » rappelant que l’un de ses premiers créateurs -William Morris – est anglais.

Un concept intéressant – faire rentrer l’art dans la vie quotidienne en rendant beaux les objets usuels et diffuser un style audacieux dans l’architecture qui irrigue ensuite la peinture et la sculpture – ne suffisait pas à séduire les yeux de nos compatriotes qui préféraient des lignes droites classiques ou des références explicites à l’Antiquité.

Autour de 1900, l’Art nouveau se répandait donc à Bruxelles, Munich, Nancy, Londres, Barcelone ou Prague et contournait trop souvent notre capitale récalcitrante.

Victor Horta restait en Belgique et il fallait parcourir de nombreux kilomètres pour visiter ses hôtels magnifiques.

Ces dernières années, les amateurs d’Art nouveau commençaient pourtant à se compter plus nombreux dans les grandes villes françaises. Trop tard. Les regards des collectionneurs avertis se tournent déjà vers d’autres formes d’art comme la peinture sous forme de cubes et le fauvisme, plus décoiffants encore.

Au moment où ce Modern Style commence à se démoder chez les mondains, il se diffuse dans les élégantes affiches de Mucha. Il préside à la rénovation de nombreux cafés et envahit nos intérieurs avec des objets dessinés directement par Emile Gallé ou Victor Prouvé ou, plus souvent, inspirés avec un bonheur variable, de leurs créations. Les illustrations de nos journaux ou les livres pour enfants sont envahis par des thèmes et une technique de dessin issus du Modern style.

Au moment où les élites se tournent vers d’autres écoles, les « nouilles » deviennent… un vrai plat populaire.

19 août 1909 : L comme Loi

 « Le mari doit protection à sa femme, la femme obéissance à son mari. »

Cette phrase bien connue du code civil de 1804 commence à émouvoir quelques féministes convaincus qui soulignent que les lois en vigueur mériteraient de ne pas rester figées pendant cent ans !

Longtemps, la France s’est enorgueillie d’être « mère des armes, des arts et des lois ». Notre pays reste fier de ses codes napoléoniens dont se sont inspirées de nombreuses nations et fier de ses lois débattues longuement puis largement amendées à la Chambre ou au Sénat.

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« La Glorification de la Loi » par Paul Baudry. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par le directeur du journal Le Temps.

Apparemment, le système tourne rond : chaque arrondissement élit son député et envoie au parlement un représentant pour voter les textes qui vont régir la vie quotidienne. Les lois, une fois votées, sont « sacrées » et mises en œuvre par une administration compétente et zélée. Il revient dès lors à chaque citoyen électeur de tester l’efficacité de ces règles et de demander à son député de les modifier s’il n’est pas satisfait. La boucle est bouclée.

Nous vivons ainsi avec des institutions dont le XIXème siècle, aux deux empires, rêvait : le parlement souverain, issu d’élections libres, domine un exécutif mettant en œuvre fidèlement ce qui est voté « dans l’intérêt général ».

D’où vient, dès lors, cette impression fâcheuse que la machine à faire de belles lois s’est grippée ?

  • – La France s’appuie sur des codes datant d’un siècle, fort bien rédigés à leur époque, mais qui mériteraient un toilettage beaucoup plus fréquent que celui auquel nous assistons. Les articles sur le mariage, sur la procédure pénale ou sur la filiation apparaissent en décalage par rapport aux mœurs qui évoluent vite dans ce XXème siècle qui commence. Nos codes qui régissent une bonne part de la vie civile et du fonctionnement de la justice, ont pris un coup de vieux.
  • – En 1909, la loi sur les retraites n’est toujours pas passée; on déplore l’absence de textes suffisamment novateurs sur l’enseignement qui permettraient d’ouvrir vraiment les lycées aux enfants méritants issus du peuple; une grande loi de programmation militaire reste encore inaccessible. Ces exemples montrent que des lois, reconnues indispensables, ne sortent donc pas assez vite.
  • – Le fonctionnement interne de l’administration, faute de lois adaptées, dépend, pour sa part, d’une jurisprudence habile et novatrice du Conseil d’Etat qui, par ses arrêts sur la responsabilité administrative, la notion de service public ou les droits et devoirs des fonctionnaires, permet aux ministères de continuer, malgré tout, à travailler. Cette production du juge n’est malheureusement pas assumée comme en Angleterre et s’élabore sans lien organisé avec le législateur. Elle ne peut donc palier durablement la défaillance du parlement.

Comment en est-on arrivé là ?

Le système de navette parlementaire (il faut que les deux chambres soient d’accord) et la faiblesse de l’exécutif (il ne peut imposer un rythme rapide et des textes plus nombreux aux parlementaires), expliquent largement une production législative décevante et insuffisante par rapport au monde moderne.

Cette faiblesse est accentuée par le fait que la République se méfie de tout intermédiaire entre le citoyen et l’Etat. Les départements, les municipalités ont peu de pouvoir par rapport à Paris. Les provinces n’existent plus. Les syndicats comptent peu d’adhérents et les corporations ont disparu. Autrement dit, non seulement le parlement – dont les femmes sont exclues –  peine à fournir des lois adaptées à notre monde mais il n’existe guère en France -contrairement à la Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis – d’autres sources de production du droit capables de prendre le relai.

Notre France de 1909 demeure-t’ elle la mère des armes, des arts et des lois ? Pour les armes, nous avons vu dans des articles précédents qu’il n’en était rien ; pour les lois, nous venons de démontrer le contraire…

Il nous reste les arts pour oublier, en musique, que nous rentrons dans ce XXème siècle avec de vrais handicaps.

16 août 1909 : K comme Kitchener

 Un homme qui aurait pu humilier la France et qui s’est bien gardé de le faire, un général anglais réputé comme inflexible, doué en fait d’un vrai sens diplomatique : il faut rendre hommage à lord Kitchener.

Cela peut choquer. L’adversaire du sympathique et valeureux commandant Marchand lors de l’incident de Fachoda, c’est lui. En novembre 1898, il reste seul en place avec ses 20000 hommes dans cette place forte du haut Nil pendant que l’officier français doit ranger son drapeau tricolore après avoir reçu l’ordre gouvernemental d’évacuer les lieux avec les 150 tirailleurs qui l’accompagnent.

Herbert Kitchener, le froid et calculateur Kitchener contre le séduisant Marchand ? La force implacable de plusieurs régiments surarmés contre le « génie français » personnalisé par un homme presque isolé ? Pas si simple.

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Le général britannique Herbert Kitchener. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par la direction du jounal Le Temps.

Le temps a passé et il faut revenir sur ce moment douloureux de notre histoire qu’est Fachoda et montrer que Kitchener n’a pas été le monstre froid que l’on décrit souvent.

Notre homme parle français, a passé toutes ses vacances d’enfant en Bretagne et s’est engagé dans les troupes mobiles françaises en 1870. Comme ennemi de la France, on fait mieux.

Et puis Fachoda est d’abord un échec français avant d’être une victoire britannique.

Echec gouvernemental : les Français ont été incapables de se mettre d’accord sur une stratégie claire : conquérir le Soudan et agrandir l’Empire vers l’est africain ou se contenter de limiter les ambitions anglaises en haute Egypte et préserver le caractère international de régions proches du canal de Suez ?

Au-delà de cette ambiguïté, le pauvre Marchand n’a cessé de recevoir des consignes contradictoires, floues et parfois à contretemps, de l’Elysée, de la présidence du Conseil, du ministère de la Guerre ou du département des Colonies.

Echec administratif et militaire : le général Kitchener dispose d’une véritable armée pour soutenir les ambitions claires de sa gracieuse majesté alors que Marchand doit se contenter de troupes coloniales étiques, de matériel et d’armement réduits et de renseignements inexacts sur les intentions réelles de la Grande Bretagne.

Une Angleterre sachant définir une politique extérieure cohérente balaye sans difficulté une France empêtrée dans ses contradictions, son incapacité à définir une stratégie au-delà des 48 prochaines heures et ses luttes de pouvoir internes.

Et c’est là que le talent de Kitchener se révèle. Confiant dans la capacité de son pays à faire aboutir sa mission, il évite soigneusement l’affrontement -même verbal- avec Marchand. Courtois, soucieux de l’honneur de son malheureux adversaire, il entretient le dialogue et accepte que les couleurs françaises soient hissées pendant de longues semaines jusqu’à ce que le gouvernement parisien prenne enfin une position après de longues et lamentables hésitations.

Par son attitude qui a permis à Marchand de rentrer en Métropole la tête haute, Kitchener a facilité la poursuite du rapprochement France/Angleterre. Sans cette démarche responsable, l’Entente cordiale future aurait été rendue impossible par l’opinion publique des deux pays.

Il faut parfois rendre hommage aux soldats du camp d’en face, aux officiers étrangers qui ont défait un Etat français mal organisé tout en respectant la nation française. Il faut rendre hommage au général Kitchener.

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Contrairement à ce que pensent les caricaturistes français cocardiers, l’Angleterre s’est bien gardée d’être un « loup » lors de la crise de Fachoda…

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La mission « Marchand » reste un bon résumé de la France de notre époque : de l’audace, du courage et de l’ingéniosité mais un gouvernement faible qui tergiverse, une organisation administrative métropolitaine peu efficace et au final, une politique extérieure illisible.

13 août 1909 : J comme Jaurès

  « Il sait convaincre 7000 personnes en une heure. Par la magie de son verbe, il emporte l’adhésion de tous… sauf celle de sa femme. »

Les parlementaires de droite nuancent avec amusement les qualités de tribun de Jaurès. Ce dernier n’a jamais réussi à faire partager ses opinions socialistes à son épouse et, malgré son anticléricalisme, ses proches se rendent chaque dimanche à l’église et enchaînent les sacrements : baptêmes, communions…

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Jean Jaurès. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par la direction du journal Le Temps.

Au-delà de sa famille, Jaurès peine aussi à infléchir les méthodes des ministères radicaux qui se succèdent à la tête du pays.

« S’il était au pouvoir, il emploierait un peu moins le futur ou le conditionnel et serait obligé d’utiliser le présent. »

Les présidents du conseil successifs font tous part de leur agacement face à cette « conscience », ce censeur vigilant, ce rappel permanent des idéaux de justice et de droiture. Son soutien des grévistes de Carmaux, de Draveil ou de Vigneux, s’appuie sur une analyse de la justesse de leurs revendications mais ne tient pas compte du fait qu’il faut bien faire, en attendant, tourner le pays. L’envoi des dragons sur le lieu des troubles déchaîne ses foudres, l’arrestation des meneurs conduit à sa condamnation morale du gouvernement. Ce dernier paie cher devant la Chambre chaque coup de sabre porté sur les ouvriers et les ordres de fermeté donnés aux préfets sont autant de pièces à charge pour un procès permanent du radicalisme.

Tout le monde n’aime pas Jaurès mais chacun respecte ses idées. Aucun appel de sa part à la grève générale, une méfiance marquée pour la Révolution dans ce qu’elle a de violent, un attachement au pluralisme et à la libre expression de toutes les opinions, une volonté d’union des forces de la gauche et de rapprochement de la Cgt et de la SFIO : Jaurès ne rêve pas du « Grand Soir » et préfère la réforme de chaque jour. Il n’y a pas d’ennemis de classe mais des adversaires qui ont droit au débat, pas de têtes à couper mais des mentalités à faire évoluer.

Jaurès n’impressionne pas de prime abord : petit, râblé, bedonnant ; avant qu’il s’élance à la tribune, seul son regard surprend par son intensité. Mais dès qu’il prend la parole, l’animal politique se révèle. Caustique, drôle, assassin parfois, chaleureux souvent, il fait chavirer et basculer en sa faveur les auditoires les plus variés. L’enchaînement parfait de ses arguments peut aussi bien convaincre un juge de l’innocence de Dreyfus qu’un patron de la nécessité de faire des concessions sur les salaires et les conditions de travail. Sa voix, ses gestes amples, ses postures et ses silences qui lui permettent de guetter les quelques regards encore désapprobateurs, témoignent d’un engagement total et sincère. Il ne quitte pas une estrade sans avoir atteint chacun au cœur : ses sympathisants se ressoudent et ses opposants se prennent à douter.

Quel est l’avenir de Jaurès ?

Convaincre les dirigeants et l’opinion de tout mettre en œuvre pour maintenir la Paix est devenu son objectif. Une priorité dans ce monde qui s’arme et au milieu de ces Européens de plus en plus nationalistes.

La Paix comme combat quotidien d’un grand Monsieur que seul un lâche pourrait arrêter.

12 août 1909 : I comme Intimité

Que se passe-t-il dans la chambre d’un bourgeois parisien le soir venu ? Quelles sont les relations qui se nouent entre un paysan et sa femme quand les travaux des champs sont terminés et les bêtes rentrées ?

Des questions que personne ne se pose vraiment et dont les réponses marquent pourtant notre époque aussi sûrement que le lancement d’un nouveau cuirassé ou les débats qui n’en finissent plus au sujet de l’impôt sur le revenu.

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« Vanité », une toile de Toulmouche. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par la direction du journal Le Temps

L’homme du XIXème siècle avait fini par détester son corps. Parfumé mais peu lavé, caché sous des vêtements empilés dès le plus jeune âge, le corps était suspect. Siège de pulsions non maîtrisées dans une société qui souhaitait s’urbaniser et se policer ; on regrettait qu’il soit sexué dans un monde bourgeois qui voulait réduire le nombre d’enfants multipliant et réduisant d’autant les parts d’héritage.

La mode coquine et le libertinage du XVII et XVIIIème siècle s’effaçaient derrière une pudibonderie encouragée par le prêtre et le maître d’école. L’usine naissante n’avait pas besoin non plus d’ouvriers distraits et d’ingénieurs déconcentrés. Le patron et le contremaître s’unissaient pour parvenir à une maîtrise des corps, une réduction de l’espace intime aux strictes nécessités du sommeil réparateur pour un lendemain de dur labeur.

Mari et femme faisaient souvent chambre à part. La « chose » se faisait en cachette et à la sauvette, honteusement presque.

Cette France des corsets, des faux cols et des boudoirs secrets, étouffe.

En ce début de siècle, les chanteuses de cabarets, les artistes et les écrivains ouvrent petit à petit les fenêtres et font rentrer un air frais dans les chambres.

Chansons paillardes, peintures audacieuses de nus, ouvrages littéraires d’introspection, contribuent à redonner du charme à l’intime. Les sens reprennent leurs droits dans la vie très privée de chacun. On écrit sur la mémoire, sur les souvenirs, on mesure les perceptions et les rêves. On redécouvre l’individu privé, l’homme débarrassé de ses habits sociaux.

Certains médecins soulignent que l’accumulation des frustrations et interdits intimes aboutit à l’hystérie. D’autres déplorent que les secrets entourant la chambre à coucher conduisent à une propagation à bas bruit et donc dangereuse des maladies vénériennes. Un XXème siècle qui souligne les vertus de l’hygiène ne peut se satisfaire des portes fermées sur l’intime. Il exige plus de transparence.

L’armée s’en mêle. Un bon soldat français doit avoir des muscles pour repousser l’envahisseur teuton. La gymnastique se diffuse dans les régiments et les écoles. On ne fréquente plus seulement les salles de sport pour tirer à l’épée ou au fleuret mais aussi pour soulever des poids et faire des tractions.

L’épouse voit revenir vers elle un mari mieux dans son corps, elle qui laisse tomber les robes trop étroites et redécouvre les décolletés plongeants.

Alors que se passe-t-il dans le secret des chambres à coucher la nuit tombée ? Une chose, au moins, est sûre : on y respire plus qu’avant.

11 août 1909 : H comme Honneur

 L’honneur d’un capitaine contre l’honneur de l’armée. L’Affaire Dreyfus a été l’occasion de réfléchir à la notion d’honneur dans notre France des années 1890, 1900.

Notre pays, comme les autres grandes nations occidentales, ne règle pas tout par le droit, loin de là. Une injure publique, une diffamation ou une attaque par voie de presse se lave les armes à la main et non dans un prétoire. On prend des témoins et non des avocats, on se rejoint un petit matin blême avec son adversaire dans le bois de Boulogne et non au Palais de justice de Paris.

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Le duel Déroulède contre Clemenceau. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par le directeur du journal Le Temps

Le gentilhomme, l’homme politique, le médecin ou l’officier veille en permanence à préserver ce qu’il a de plus précieux : son honneur.

Toute remise en cause de celui-ci est quantifiée par des usages bien établis, permettant d’évaluer sa gravité et l’homme attaqué est tenu de se défendre en respectant des codes stricts s’il veut rester un homme du monde.

L’insulte dans un restaurant ne pèse pas aussi lourd qu’une attaque dans un grand journal, un comportement très inconvenant vis-à-vis de sa fille à marier conduira à une riposte plus vive qu’un bon mot à ses dépens à la tribune de la Chambre.

L’enfant apprend l’honneur auprès de son père, il sait qu’il s’est déjà battu en duel (pistolet ou épée, jusqu’au premier sang par exemple) et connaît les adversaires de celui-ci ou ceux qui pourraient le devenir.

Si les codes de l’honneur restent largement étrangers au droit, ils s’écartent aussi des intérêts diplomatiques. Fachoda, la crise de Tanger et les accords d’Algésiras s’interprètent autant comme des conflits puis des compromis politiques et économiques que comme des atteintes à l’honneur des peuples anglais, allemands ou français devant trouver une issue rétablissant ceux qui s’estiment outragés dans leur dignité.

Si, en 1909, l’homme lave, individuellement, son honneur les armes à la main, chaque peuple occidental est prêt à faire la guerre pour préserver celui-ci.

L’honneur fait disparaître le prix de la vie humaine, passe au dessus du droit et rend dérisoires les enjeux diplomatiques.

Les notions de justice et de bon sens s’effacent aussi devant les codes de l’honneur. Une femme violée reste, pour notre époque, une femme salie avant d’être une victime. Une fille mère est déconsidérée avant d’être aidée et son enfant part avec un lourd handicap dans la vie. Un capitaine Dreyfus innocent pèse moins lourd que l’honneur de l’armée.

L’honneur encadre la vie des bandes de voyous comme le fonctionnement secret des régiments ; il explique certaines alliances politiques à la Chambre comme la vie publique de nombreux villages ; il me dit à qui je dois parler et qui je dois fuir. Il est notre guide et notre capital, il se transmet comme un héritage, il se défend comme un précieux patrimoine.

Dans notre France de 1909, l’honneur est partout et dans une nation de petits commerçants, de rentiers, de paysans ou de fonctionnaires qui découvrent que tout s’achète et tout se vend, il continue à ne pas avoir de prix.

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