14 juin 1926 : Penser au pape

C’est bizarre de penser au pape. Je travaille dans une institution républicaine, beaucoup de mes interlocuteurs à la Chambre sont anticléricaux. Je ne vais moi-même presque jamais à la messe et le fait que j’habite maintenant Versailles ne m’a pas vraiment rapproché de l’Église.

Mais le pape, il me fascine et reste pour moi un repère irremplaçable. Au cœur de l’Italie, il nous écrit une vérité et nous parle de ce que le monde devrait être, de notre responsabilité de dirigeants. Il ne cherche pas à plaire, n’a pas d’alliés et ses ennemis ne sont que ceux qui veulent bien le devenir.

C’est une voix (presque) nue. Sans armée, sans l’argent des industriels ou des banquiers, il ne peut compter que sur la force de l’exemple, la foi de millions de catholiques et le désir de sagesse de chacun, heureusement parfois plus fort que la bêtise humaine.

Il n’aime pas les Empires coloniaux et plaide pour l’émancipation des populations locales ; il refuse la soumission de l’Église aux intérêts des États ; il va chercher la si discrète – mais incandescente – Thérèse de Lisieux plutôt que les héros fabriqués par la grande presse.

Même son nom, l’austère « Pie XI » (mais où les papes vont-ils chercher un tel patronyme ?) ne pousse à aucun culte de la personnalité venant du grand public. Tout dans son allure grave respire l’encens, le recueillement et l’éloigne a priori du monde moderne. Il faut faire l’effort de l’écouter et de lire ses encycliques « Quas Primas » (la fête du Christ-Roi qui reste le rempart contre tous les absolutismes d’État) « Rerum Ecclesiae » (pour la primauté des clergés autochtones partout dans le monde) en latin.

On me dit parfois que le monde va trop vite. Peut-être, mais ayant vu le siècle littéralement exploser dans les tranchées, le tumulte d’aujourd’hui me laisse de marbre. Je ne suis ni pessimiste, ni tourné vers le passé. Tout au plus éprouvé-je une légère mélancolie à voir avec quelle facilité nous nous étourdissons de vains débats. C’est là que la figure de ce pape m’interpelle. Il y a chez cet ancien marcheur des Alpes une droiture de montagnard. Il a gardé de la montagne cette obstination à rester vertical face au vide. Je n’attends rien de ses dogmes. Pourtant, sa silhouette lointaine me rassure : elle est la preuve qu’on peut être mêlé aux affaires du monde sans jamais se laisser dissoudre par elles.

Le pape Pie XI
Le pape Pie XI dans les jardins du Vatican

June 14, 1926: Thinking of the Pope

It is strange to think about the Pope. I work in a republican institution; many of my colleagues at the Chamber are anticlerical. I myself hardly ever go to Mass, and the fact that I now live in Versailles has not truly brought me any closer to the Church.

Yet the Pope fascinates me and remains an irreplaceable touchstone. From the heart of Italy, he writes a truth to us and speaks of what the world ought to be, of our responsibility as leaders. He does not seek to please, has no allies, and his enemies are only those who choose to become so.

His is a (nearly) naked voice. Without an army, without the money of industrialists or bankers, he can rely only on the power of example, the faith of millions of Catholics, and each individual’s desire for wisdom—which, fortunately, is sometimes stronger than human folly.

He has no fondness for colonial empires and pleads for the emancipation of local populations; he refuses to submit the Church to the interests of States; he reaches out for the so discreet—yet incandescent—Thérèse of Lisieux, rather than the heroes manufactured by the mainstream press.

Even his name, the austere « Pius XI » (wherever do popes find such patronymics?), discourages any cult of personality from the general public. Everything in his solemn bearing breathes of incense and contemplation, seemingly distancing him from the modern world. One must make the effort to listen to him and to read his encyclicals in Latin: Quas Primas (the feast of Christ the King, which remains a bulwark against all forms of State absolutism) and Rerum Ecclesiae (for the primacy of indigenous clergy throughout the world).

I am sometimes told that the world moves too fast. Perhaps, but having seen the century literally explode in the trenches, today’s tumult leaves me unmoved. I am neither pessimistic nor backward-looking. At most, I feel a slight melancholy seeing how easily we daze ourselves with vain debates. This is where the figure of this Pope speaks to me. In this former Alpine climber, there is the uprightness of a mountaineer. From the mountains, he has kept that stubborn resolve to remain standing vertical before the void. I expect nothing from his dogmas. Yet, his distant silhouette reassures me: it is proof that one can be entangled in the affairs of the world without ever being dissolved by them.

16 octobre 1911 : Les Bretons et la mort qui s’annonce…

 » C’est vers trois heures du matin que j’ai entendu un grand bruit dans le grenier, le choc brutal d’un objet ou d’un corps qui tombe. Je me suis précipitée et je n’ai rien trouvé. Le silence était revenu dans l’immense pièce. Mais je ne cessais de penser à mon mari. Je le voyais presque. Il était comme devant moi, dans son ciré gris de marin  ; bizarrement, il grimaçait de douleur. Un mois après, j’apprenais qu’il était mort en mer, justement ce soir-là – le soir du grand bruit inexpliqué – pauv’homme, écrasé, coupé  en deux (elle fait le geste) par une corde du filet de pêche de son thonier. Voilà monsieur, ce que nous appelons, nous les Bretons, une « signifiance »…  » La vieille femme s’arrête de parler, étouffant un sanglot. La bonne du voisin reprend, explique cette fameuse « signifiance » :  » En Bretagne, la mort nous fait signe, elle s’annonce, surtout pour nous, les femmes de marin. Un arbre au milieu de nulle part, sans feuille, par un soir d’orage ; un chat noir qui vient miauler de façon agressive sous notre fenêtre ; un verre qui se brise dans la main, un meuble qui tombe… : autant de signes qui annoncent le malheur.  »

Un thonier en 1911

Avec mon panier de provisions à la main, dans l’escalier de l’immeuble parisien tout neuf où nous sommes, tous ces racontars de bonne femme paraissent loin, irréels et dérisoires. Une « signifiance » … et puis quoi encore ? Mon esprit cartésien, mon appétit pour les sciences m’éloignent de ce monde de légendes et de croyances.

La vieille femme de Cancale sent que je peine à la croire. Elle remet sa mèche de cheveux tout blancs derrière son oreille, redresse fièrement la tête et me jette : « Monsieur le fonctionnaire, quand vous mangerez votre poisson, la prochaine fois, pensez aux marins qui risquent leur vie pour vous. Pensez à mon homme parti si jeune…  »

Gêné, ne sachant quelle attitude adopter, je bredouille un « Voui madame, z’avez raison madame, je penserai, je penserai…  »

Je pousse enfin la porte de chez moi. Ma propre bonne me demande : « Ben alors monsieur, vous z’êtes décidé pour c’midi ? J’vous fait du poisson ou du poulet ?  »

Rêveur, je m’entends répondre :  » Du poulet, Augustine, du poulet… c’est mieux…  »

 

5 octobre 1910 : Le soleil se lève sur le Portugal

« Là-bas, ce sont les écrivains qui prennent le pouvoir ! »

Aristide Briand est ravi de ce qui se passe au Portugal. La royauté vient d’y être renversée et la république instaurée. Teofilo Braga, poète, historien de la littérature, a pris la tête de l’Etat à Lisbonne.

Va-t-il mettre fin à la corruption ambiante ? Conduira-t-il les réformes qu’il annonce jusqu’au bout ?

Le Portugal a besoin d’un Etat central moins étouffant, d’une réforme fiscale conduisant à des prélèvements obligatoires plus équitables, d’un assainissement des dépenses publiques et d’un enseignement repensé et modernisé.

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Tout un peuple est lassé des humiliations subies en matière coloniale -vis-à-vis de l’Angleterre notamment –  et c’est toute une Nation qui a besoin d’un nouveau projet et d’un rêve collectif.

Comment parvenir à cela sans tomber dans des débats parlementaires infinis et stériles ? Comment éviter l’affrontement entre deux Portugal : l’un très catholique, attaché à la prédominance de l’Eglise et un second plus laïque, hostile aux congrégations et favorable à une libéralisation des mœurs ?

Teofilo Braga va devoir laisser un temps sa plume alerte et ses chers poèmes pour résoudre ces équations politiques et sociales complexes.

En attendant, l’Europe compte enfin une république de plus qui inspire chez nous un élan de sympathie.

Le jeune roi Manuel II part en exil en Angleterre pendant que Paris offre ses services pour aider le nouveau régime de Lisbonne. 

Comme disent les Portugais : « Quand le soleil se lève, il se lève pour tous. »

5 mai 1910 : Rumeurs sur un déplacement à Rome

Je pars en déplacement secret à Rome. Je n’ai le droit de ne rien dire à mes collègues. Pour autant, il est amusant de faire le point sur toutes les rumeurs qui courent sur ce voyage. Certaines sont vraisemblables, d’autres un peu farfelues.

Rumeur numéro 1

Je vais rencontrer des dirigeants italiens pour éprouver la solidité de la triplice. En effet, nos voisins transalpins continuent à partager une même union militaire avec l’Allemagne et l’Autriche Hongrie. Or, nous pensons qu’ils ne sont guère attachés à cet état des choses et qu’une pression diplomatique bien organisée peut les faire changer d’avis.

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Rencontre des flottes italienne et française en présence du Président Loubet en 1901 à Toulon

Rumeur numéro 2

Il est prévu que je fasse le point avec des représentants du Pape Pie X au sujet de la position du Vatican concernant la loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État. L’intransigeance du pape compromet la mise en place des associations cultuelles nécessaires au bon transfert juridique des biens au profit de l’État.

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Le pape Pie X

Rumeur numéro 3

Le développement spectaculaire des pèlerinages à Lourdes à la suite des apparitions mariales et de la courte et miraculeuse vie de Bernadette Soubirous, décédée il y a un peu plus de trente ans, oblige l’État français à prendre des dispositions pour canaliser les foules venues de toute l’Europe. Une concertation avec l’Église, au plus haut niveau, paraît nécessaire, surtout si le Vatican envisage de canoniser la jeune bigourdane.

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Bernadette Soubirous

Rumeur numéro 4

Il s’agirait de faire le point sur le bon emploi des fonds débloqués par la France à la suite de la catastrophe de Messine du 28 décembre 1908. De méchantes langues prétendent qu’une partie des sommes collectées ne serait jamais parvenue au sinistrés et citent de possibles actions répréhensibles de la mafia.

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Le tremblement de terre de Messine

Rumeur numéro 5

En fait, ce déplacement serait strictement privé. Son caractère secret viendrait juste du fait que ma femme et moi-même, nous souhaitons avoir un vrai moment à nous, sans enfant, sans sollicitation du cabinet de Briand, sans document – que je devrais évidemment valider en urgence – porté par un représentant de l’ambassade de France à Rome.

Un moment secret, à deux, en amoureux…

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Mon autre site : Il y a trois siècles

17 mars 1910 : Le violon, l’instituteur et le curé

Les fidèles de la procession s’arrêtent, stupéfaits. Par la fenêtre d’une maison de la rue Victor Hugo, dans cette petite ville tranquille non loin de Niort, ils entendent s’échapper les mesures de la Marseillaise. L’hymne national est joué avec vigueur, au violon, par l’instituteur qui rythme chacun de ses coups d’archet par un petit claquement de pied « tac, tac, tac ». L’air est entraînant mais paralyse, un instant, de stupeur les catholiques très pratiquants qui marchaient jusqu’à présent les mains jointes. Après avoir repris leurs esprits, les réactions courroucées ne se font pas attendre : les uns se signent, horrifiés, tandis que d’autres lèvent le poing furieux en criant « Satan ! Satan !».

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Dans une toute petite ville tranquille, non loin de Niort…

Le surlendemain, le maître d’école reçoit une lettre de l’inspection académique où son comportement est blâmé. Selon les termes du courrier, il a « inutilement provoqué l’Église » par une manifestation jugée « aussi indécente que puérile ».

Fin du premier épisode.

Plusieurs mois après, l’affaire rebondit et continue à faire des vagues. Le fonctionnaire musicien a saisi le Conseil d’Etat pour contester la sanction morale dont il fait l’objet. Plusieurs associations départementales d’enseignants le soutiennent et demandent audience au ministre de l’Instruction publique. Quant à l’évêque local, il exige au contraire le renvoi pur et simple de l’intéressé en considérant que la liberté du culte a été gravement mise en cause.

Des parlementaires de droite comme de gauche s’emparent du dossier tandis que la presse nationale commence à préparer des articles aux titres vengeurs.

Hier, Briand me donne alors l’ordre de stopper cette machine infernale qui risque, ni plus ni moins, de gravement troubler les prochaines sessions parlementaires.

Aujourd’hui, les protagonistes de cet incident sont donc tous dans mon bureau et nous nous efforçons de trouver une porte de sortie honorable pour chacun. L’objet du « délit », le violon, est posé sur la table de dégagement à côté de moi.

Un cardinal, deux évêques, trois présidents d’associations d’instituteurs, le maire de la commune, le député, le recteur et l’inspecteur d’académie s’échauffent autour de la table et font part de leur indignation à chaque fois que le camp d’en face prend la parole. Le député est ouvertement anti-clérical alors que le maire ne cesse de rappeler son attachement à l’Église. Le recteur regrette l’importance prise par l’affaire mais refuse de désavouer son subordonné inspecteur d’académie qui craint, pour sa part, une nouvelle guerre scolaire dans sa région si les enseignants continuent à s’y comporter de façon maladroite.

Les dignitaires catholiques sont regardés avec haine par les représentants des maîtres mais refusent de se laisser intimider en insistant sur le caractère presque « sacré » de la sanction reçu par le violoniste patriote.

La situation paraît bloquée. Et je me renverse sur mon fauteuil de lassitude, en essuyant mes lunettes.

Soudain, une idée me vient.

Je saisis l’instrument de musique et propose à tous mes interlocuteurs de descendre dans la rue, au bas de mon bureau, « pour tester le bruit d’un violon jouant la Marseillaise ».

Quelques minutes plus tard, défilent ainsi sous les fenêtres du ministère de l’Intérieur, trois hauts dignitaires catholiques, des maîtres d’école meneurs syndicaux, quelques élus locaux et des hauts fonctionnaires de l’Instruction Publique. Tout ce petit monde écoute attentivement mon récital au violon : la Marseillaise, bien sûr… mais, sentant mon public charmé, j’enchaîne avec une partita de Bach puis une sonate de Mozart. Les uns et les autres m’écoutent, « religieusement » sous le regard amusé des passants.

Lorsque tout ce petit monde revient à la table de la négociation, avec le sourire de ceux qui ont pris l’air et ont pu écouter de belles mélodies, nous convenons d’annuler la lettre de blâme touchant le pauvre instituteur.

Dans un grand élan de pédagogie et de générosité, nous décidons de la remplacer par un courrier simple, conseillant, pour la prochaine fois, à l’instituteur, de « diversifier le répertoire joué… à tous les grands noms de la musique classique ».

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21 janvier 1910 : Noé va-t-il sauver les Parisiens des eaux ?

« Paris est puni, Paris doit se repentir, la ville des plaisirs doit se flageller pour obtenir le pardon du Très Haut ! » L’homme hirsute, posté sur le pont de l’Alma, lève ses bras décharnés en l’air et continue à psalmodier dans une langue incompréhensible pour les nombreux passants qui se sont attroupés, fascinés, autour de lui.

Il reprend de sa voix puissante, en Français à nouveau : «Dieu a fait pleuvoir pendant tout l’été 1909, l’automne a été froid et neigeux. Hier et avant hier, pendant deux journées terribles, le Tout Puissant a déclenché le déluge. Et maintenant, la capitale est sous l’eau. C’est la crue du siècle ! On circule en barque pour atteindre les bâtiments symboles de l’orgueil démesuré des hommes. La Chambre des députés, la gare Saint-Lazare et la gare de Lyon disparaissent peu à peu dans notre ville engloutie. Les députés et les cheminots nagent en eau trouble ! Je suis Noé, je suis Noé, venez à moi si vous voulez être sauvés ! » Paradoxalement, personne ne ricane autour de celui qui était encore considéré, il y a peu, par tous les habitants des quais, comme un vieux fou, inoffensif et drôle.

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La Chambre des députés est sous l’eau, pendant la grande crue de 1910

Le « Noé », les yeux injectés de sang, continue sa prêche : «Rappelez-vous la crue de 1658, la Seine avait retrouvé son ancien lit qui passe au pied de Belleville, borde Ménilmontant, Montmartre et Chaillot, son lit venu du fond des âges, ce lit que l’homme avait dévié pour son petit confort. La Seine se venge, vous domine tous autant que vous êtes, repentez-vous ! Les cabarets et les théâtres sont fermés, l’électricité, le téléphone et le métropolitain, inventions scandaleuses d’un homme prométhéen, sont en panne. Le soir, la nuit noire nous enveloppe ; les eaux sombres et silencieuses deviennent le reflet de notre âme chargée de péchés. Les rez-de-chaussée des immeubles sont sous l’eau et vous devez vous réfugier dans les étages, vous devez vous élever, enfin ! Je vous invite à prier. Repentez-vous ! »

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Les abords de la Gare de Lyon ne forment plus qu’un grand lac

Une veille dame, manifestement convaincue par tant d’éloquence, s’agenouille, se signe et sort son chapelet. Trois autres messieurs en manteau, pourtant très dignes, ont retiré leur chapeau et baissent la tête dans un mouvement manifeste de contrition.

Je laisse là le petit attroupement mystique et continue mon chemin jusqu’au ministère de l’Intérieur où le monde réel m’attend. Mon bureau de ma bonne vieille place Beauvau, reliée minute par minute à la Préfecture de Police, où nous tentons de montrer à la population parisienne désorientée que le gouvernement des hommes existe toujours.

A suivre…

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14 décembre 1909: Les pouvoirs extraordinaires de Saint Greluchon

La jeune paysanne approche sa main en tremblant et gratte le menton de la statue. Le rebouteux lui empoigne le poignet vigoureusement :

«  Plus fort, la gamine, plus fort, sinon, ton bébé sera une loque ! »

La jeune femme crispe ses doigts et arrache avec ses ongles noirs un peu de poussière de bois du visage impassible représentant Guillaume de Naillac, antique seigneur de ces lieux.

Elle garde précieusement la substance dans le creux de sa main et la reverse dans une coupe emplie de vin blanc de messe. Elle s’agenouille, se signe et boit, en confiance, le bizarre breuvage.

Nous sommes à l’intérieur d’une église du Bourbonnais. Comme dans de nombreux coins de France, l’imagination populaire n’a pas de limite pour venir en aide aux couples qui ne peuvent avoir d’enfants.

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La ville de Bourbon l’Archambault abritait un drôle de Saint Greluchon

La statue de Guillaume de Naillac est célèbre dans tout le pays : on prétend qu’en lui grattant les parties génitales, on obtient des particules magiques susceptibles de provoquer une grossesse.

« Gratter », en dialecte local, se dit « grelicher ». La ferveur villageoise a canonisé notre bon Guillaume et sa statue est devenue, après avoir favorisé l’émergence de nombreuses progénitures dans toute la région et pendant tout le XIXème siècle, Saint Greluchon.

 Pendant des dizaines d’années, l’entre-jambe de notre saint a été raboté par des milliers de mains fébriles. Puis, au moment où il ne restait plus rien à extraire de cet endroit du corps, dans les années 1895, j’avais déjà été interrogé par le préfet sur la conduite à tenir et avait conseillé que l’on « gratte le menton ». Mon conseil avait été transformé en arrêté préfectoral rassurant, de surcroît, les esprits pudibonds.

Ce dernier mois, le saint Greluchon revient sur mon bureau. Son menton n’est plus et son visage est devenu méconnaissable. Gratté, défiguré par des centaines d’ongles fervents, les mains de toutes les femmes momentanément stériles de plusieurs départements.

Le préfet, dérangé par cette grattouille inédite, interpelé par le maire local et le curé de la paroisse, pour une fois unis dans un même désarroi face à la disparition progressive et inexorable de la statue, demande à Paris l’autorisation de transférer l’objet dans un musée.

La lettre du haut fonctionnaire se conclut ainsi : «  Monsieur le ministre, si nous n’y prenons garde, la statue de Guillaume de Naillac n’aura bientôt plus forme humaine et un souvenir remarquable du notre Moyen-Âge régional disparaîtra à jamais. Ce n’est plus qu’un rondin de bois que les paysans illettrés continueront à adorer d’une ferveur puérile. »

Je réfléchis longuement et renvoie ces instructions au préfet :

« Monsieur le préfet,

Il est positif de constater que vous êtes saisi par le maire et le curé de façon conjointe. J’y vois un signe de détente et d’apaisement après la loi de 1905 peu appréciée dans votre région. Recevez dès lors mes félicitations pour votre action modératrice.

Pour ce qui est de la statue, vous avez l’autorisation de la transférer au musée du chef-lieu. Pour autant, cette action imposée par un légitime souci d’ordre public, risque de provoquer la frustration des populations locales. Vous veillerez, dès lors, à conserver intact le socle en pierre de votre Saint Greluchon. Il appartiendra au curé local, s’il le souhaite, de bénir régulièrement un peu de poussière de bois et de la placer à cet endroit de l’église, à disposition de ses ouailles. »

J’apprends ce jour que ce dernier conseil est resté sans effet. La poussière de bois « envoyée par les fonctionnaires de Paris » n’intéresse personne.

En revanche, le musée départemental a vu sa fréquentation multipliée par cent depuis que le Saint Greluchon y a pris ses quartiers d’hiver.

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12 octobre 1909 : Camille Claudel jusqu’à l’obsession

 La culpabilité qui ronge, occupe une bonne partie de l’esprit, revient à la charge comme un mauvais génie. Paul Claudel n’en peut plus de penser à sa sœur Camille. Cette dernière, sculpteur de grand talent, ancienne élève de Rodin et devenue sa maîtresse avant de rompre de façon particulièrement orageuse, sombre dans une folie sans retour.

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Paul Claudel, sculpté par sa soeur Camille lorsqu’il avait une quinzaine d’années.

La partie raisonnable de mon ami Paul le pousse à s’occuper de Camille en lui apportant des vêtements neufs, en l’aidant à ranger et nettoyer un appartement écurie et surtout à l’écouter patiemment en lui suggérant qu’elle n’est pas seule dans ce monde que sa tête malade lui fait sentir comme de plus en plus hostile.

Une autre voix intérieure lui dit : « tu n’y es pour rien. Garde ta liberté, vis ton métier de diplomate, voyage, écris, tu n’as pas de prise sur cette triste situation, préserve-toi. »

Rendre visite à Camille une fois par an : est-ce le bon compromis pour apaiser sa conscience ? Est-ce suffisant pour que la pauvre femme se sente entourée, aimée ? Certainement pas. Mais Paul n’en peut plus. La vision de celle qu’il admirait lui fait maintenant horreur. L’artiste ne produit plus. Elle est devenue énorme, ne se lave plus guère, déchire le papier-peint de sa chambre, brise ses œuvres, poste des lettres assassines à des inconnus et parle de façon saccadée, le regard fiévreux.

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Camille Claudel semble sombrer inexorablement dans la folie

«  Et s’il m’arrivait la même chose dans quelques années ? «  Claudel s’interroge, se demande si la maladie n’est pas une malédiction familiale qui frappera progressivement toute la fratrie.

Alors il fuit, il tente d’oublier, se tourne vers Dieu, son seul secours, vers l’écriture, sa seule compagne réconfortante. Les mots glissent sur le papier, souplement, au rythme d’une respiration réflexe : il s’éclaircit l’esprit en noircissant la feuille.

Dans son journal, dans ses pièces, Claudel ne parle pas ou fort peu de sa sœur. L’Amour, la quête spirituelle, la poésie et la recherche d’une mélodie des phrases, occupent toute l’œuvre. Camille est absente ou seulement citée de façon brève, factuelle et faussement neutre au détour d’une page. Et pourtant ! Pas une heure sans que l’écrivain ne pense à elle, à ses sculptures merveilleuses de grâce, à ses rires passés, à sa fraicheur qui n’aurait jamais dû s’interrompre. Il se retourne parfois brusquement, persuadé d’avoir entendu sa voix alors qu’il réside à l’autre bout de la planète.

La plume continue à courir sur la feuille, Claudel laisse un instant son bras produire seul, mécaniquement, sa prochaine pièce en trois actes. Son regard se trouble, sa gorge se noue, il prononce en chuchotant ce prénom tant aimé, ces deux syllabes dissemblables et inégalement douces : « Camille… »

Son parfum de l’époque où elle était coquette lui revient en mémoire pendant que ses yeux s’humidifient inexorablement. Il essuie d’un doigt la larme qui commençait à perler et prononce à nouveau le mot « Camille ». Comme un appel, une prière, en tournant la tête vers le crucifix suspendu sur le mur d’en face. Il lui semble que la tête du Christ en croix a les traits de l’égérie de Rodin, qu’il incline la tête comme elle le faisait quand elle sculptait. Dans un nouveau souffle qui l’aide à surmonter sa détresse, il lâche un nouveau « Camille… » avec une douceur infinie, une tendresse de frère qui ne pourra jamais oublier sa pauvre sœur.

12 août 1909 : I comme Intimité

Que se passe-t-il dans la chambre d’un bourgeois parisien le soir venu ? Quelles sont les relations qui se nouent entre un paysan et sa femme quand les travaux des champs sont terminés et les bêtes rentrées ?

Des questions que personne ne se pose vraiment et dont les réponses marquent pourtant notre époque aussi sûrement que le lancement d’un nouveau cuirassé ou les débats qui n’en finissent plus au sujet de l’impôt sur le revenu.

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« Vanité », une toile de Toulmouche. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par la direction du journal Le Temps

L’homme du XIXème siècle avait fini par détester son corps. Parfumé mais peu lavé, caché sous des vêtements empilés dès le plus jeune âge, le corps était suspect. Siège de pulsions non maîtrisées dans une société qui souhaitait s’urbaniser et se policer ; on regrettait qu’il soit sexué dans un monde bourgeois qui voulait réduire le nombre d’enfants multipliant et réduisant d’autant les parts d’héritage.

La mode coquine et le libertinage du XVII et XVIIIème siècle s’effaçaient derrière une pudibonderie encouragée par le prêtre et le maître d’école. L’usine naissante n’avait pas besoin non plus d’ouvriers distraits et d’ingénieurs déconcentrés. Le patron et le contremaître s’unissaient pour parvenir à une maîtrise des corps, une réduction de l’espace intime aux strictes nécessités du sommeil réparateur pour un lendemain de dur labeur.

Mari et femme faisaient souvent chambre à part. La « chose » se faisait en cachette et à la sauvette, honteusement presque.

Cette France des corsets, des faux cols et des boudoirs secrets, étouffe.

En ce début de siècle, les chanteuses de cabarets, les artistes et les écrivains ouvrent petit à petit les fenêtres et font rentrer un air frais dans les chambres.

Chansons paillardes, peintures audacieuses de nus, ouvrages littéraires d’introspection, contribuent à redonner du charme à l’intime. Les sens reprennent leurs droits dans la vie très privée de chacun. On écrit sur la mémoire, sur les souvenirs, on mesure les perceptions et les rêves. On redécouvre l’individu privé, l’homme débarrassé de ses habits sociaux.

Certains médecins soulignent que l’accumulation des frustrations et interdits intimes aboutit à l’hystérie. D’autres déplorent que les secrets entourant la chambre à coucher conduisent à une propagation à bas bruit et donc dangereuse des maladies vénériennes. Un XXème siècle qui souligne les vertus de l’hygiène ne peut se satisfaire des portes fermées sur l’intime. Il exige plus de transparence.

L’armée s’en mêle. Un bon soldat français doit avoir des muscles pour repousser l’envahisseur teuton. La gymnastique se diffuse dans les régiments et les écoles. On ne fréquente plus seulement les salles de sport pour tirer à l’épée ou au fleuret mais aussi pour soulever des poids et faire des tractions.

L’épouse voit revenir vers elle un mari mieux dans son corps, elle qui laisse tomber les robes trop étroites et redécouvre les décolletés plongeants.

Alors que se passe-t-il dans le secret des chambres à coucher la nuit tombée ? Une chose, au moins, est sûre : on y respire plus qu’avant.

8 juin 1909 : Faut-il compromettre l’ambassadeur d’Allemagne?

La photographie est scandaleuse : Une femme, un fouet à la main, assise sur une charrette à bras tirée par deux hommes. Les trois sont célèbres. On distingue Nietzche au coude à coude avec un autre philosophe Paul Rée. Il leur revient de faire avancer le véhicule alors que la dame cocher n’est autre que Lou Andreas-Salomé. Ce cliché assez connu dans le monde de la philosophie, représente le couple platonique formé par trois intellectuels allemands réfléchissant à la mort de Dieu, l’avenir de l’homme, l’esthétique, les rapports entre la morale et les pulsions, la mort et l’amour.

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La rayonnante Lou Andreas-Salomé avec les philosophes Friedrich Nietzsche et Paul Rée

Ce qui est plus surprenant, c’est que la photographie est annotée par son excellence l’ambassadeur d’Allemagne et a été glissée dans un livre de Lou Andreas-Salomé : « Enfant des Hommes ». Là où l’histoire devient croustillante, c’est quand on découvre que ces documents ont été récupérés par les services secrets français -le deuxième bureau- et permettent dès lors de compromettre le diplomate allemand.

L’une des femmes de ménage de l’ambassade du Reich à Paris travaille pour nous et a observé l’intérêt caché du fonctionnaire berlinois pour Lou Salomé. Elle a compté tous les clichés qu’il collectionnait fébrilement sur cette fille de protestant luthérien d’origine allemande élevée à Saint-Petersbourg, lisant très jeune Kant et Spinoza. Elle a aussi fait le point sur ses rencontres secrètes avec cette égérie libre, à la sexualité complexe -un temps déesse vierge laïque, puis mangeuse d’hommes – apôtre du féminisme et accoucheuse d’écritures masculines.

Le deuxième bureau a patiemment réuni les pièces d’un dossier où les sympathies socialistes de Lou Salomé ne peuvent que compromettre un diplomate de haut rang qui l’a rencontrée plusieurs fois. La vie de bohême de cette femme encore très belle à cinquante ans, ses correspondances torrides avec certains hommes et plusieurs femmes, son indépendance d’esprit en font quelqu’un d’infréquentable par un ambassadeur obéissant à une hiérarchie berlinoise conservatrice.

En cas de crise diplomatique, si l’ambassadeur ne se montre pas spontanément conciliant, le dossier Salomé pèsera lourd dans la balance.

Pression, chantage, tout cela n’est guère reluisant et n’honore pas, une fois de plus, les services spéciaux de la République.

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Le regard fier de la philosophe Lou Andreas-Salomé témoigne aussi d’un grand appétit de vivre

Je consulte le dossier qui est arrivé jusque sur mon bureau : le regard fier de Lou Andreas-Salomé bien rendu par les clichés que nous avons d’elle, ses écrits contre l’hypocrisie sociale, ses exigences de droiture, de dévouement à une cause juste, semblent m’envoyer un message clair. Le dossier constitué contre le représentant du Reich ne nous honore pas, nous Français. Le diplomate a bien le droit d’avoir les lectures et les rencontres qu’il veut dans sa vie privée et il est immoral de tenter de le faire « plonger » à cause de cela. Je relis cette phrase de Rilke qui a passionnément aimé, lui aussi, Lou Salomé : » Etre aimé, c’est se consumer dans la flamme. Aimer c’est luire d’une lumière inépuisable. Etre aimé, c’est passer ; aimer c’est durer. » Quel décalage avec cette action crapoteuse des hommes du renseignement !

Je referme la liasse compromettante. D’un geste brusque et décidé, je la jette dans le feu de la grande cheminée du ministère.

Au fur et à mesure que les flammes consument les centaines de pages qui auraient pu salir un diplomate d’une puissance dangereuse pour la France, je repense à cette phrase de Nietzche que Lou Salomé ne cesse de citer : « Quand on lutte contre des monstres, il faut prendre garde à ne pas finir monstre soi-même. Si tu plonges longuement ton regard dans l’abîme, l’abîme finit par ancrer son regard en toi ».

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Lou Andreas-Salomé : « Ce qui importe, ce n’est pas ce que les autres pensent de moi, mais ce que moi, je pense des autres. »

19 avril 1909 : Jeanne d’Arc sort vivante de son bûcher

« Cette pucelle, tout le monde la veut. » Je ne sais si Prosper d’Epinay parle de la véritable Jeanne d’Arc ou de la magnifique statue qu’il vient de réaliser de notre héroïne nationale. Elle se tient devant nous toute droite, les yeux mi-clos, le port de tête fier, les mains jointes sur le pommeau de sa longue et pesante épée. La jeune femme immobile semble nous écouter dignement parler du sort que lui réserve ce début de XXème siècle.

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La statue de Jeanne d’Arc par le sculpteur d’origine mauricienne Prosper d’Epinay. Le Vatican béatifie Jeanne d’Arc en avril 1909. Le procès en canonisation est ouvert et va durer 10 ans.

Le sculpteur d’origine mauricienne évoque les multiples courants de pensée qui se réclament de la bergère de Domrémy : Michelet, l’historien républicain, en fait un ciment de l’identité nationale, une rassembleuse du peuple et une gardienne vigilante des valeurs de la patrie. Anatole France revisite le mythe avec un regard critique et très rationnel et ose prétendre qu’Orléans n’a été conquis qu’en raison de la faiblesse des effectifs anglais. La droite avec Barrès en fait un modèle de la résistance à l’envahisseur, un symbole de pureté éloignant les souillures possibles du sol national. Les socialistes s’arrachent cette pauvre paysanne qui s’élève à la force du poignet et oblige les élites à servir les intérêts du peuple. L’Eglise, enfin, ne sait que faire de cette rebelle à la foi chevillée au corps, refusant de se soumettre aux clercs pour n’obéir qu’à Dieu.

« Je vous le dis, cette pauvre pucelle, tout le monde la veut dans son camp ! » 

Un déplacement de lumière semble imprimer un léger mouvement à la sculpture. L’ombre portée se réduit d’un coup, la couleur du visage s’illumine, on pourrait croire un instant que les yeux de Jeanne s’ouvrent légèrement.

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Prosper et moi arrêtons notre conversation pour ne pas troubler ce moment de grâce.

L’artiste regarde son oeuvre, fasciné. Il saisit la main de l’héroïne de Domrémy et lui parle à voix basse. Est-ce une prière ? Ou la parole magique d’un chaman capable de transmettre de la vie dans un objet ?

Les souvenirs et les images des livres d’Histoire de mon enfance, les textes plus sérieux du lycée Condorcet, les essais (forcément) brillants lus à Science Po sur l’époque de Jeanne d’Arc forment une sarabande dans ma tête et donnent une épaisseur, une signification profonde à la statue.

L’épée tournée vers le sol s’incline imperceptiblement par un effet d’optique que mon imagination refuse de corriger. Les rayons qui font briller la lame la transforment en une sorte de cadran solaire marquant le temps d’une France éternelle, une France qui ne perd pas de guerre et survit à tous les malheurs des temps.

Le doux regard de Jeanne, posé sur les deux êtres de chair fragiles que nous sommes à ses pieds, nous enveloppe, en même temps que le soleil couchant, d’un halo calme et pacifique. Je suis sûr à cet instant que Jeanne d’Arc sort de son bûcher vivante et que la bergère possède une richesse qu’aucun grand bourgeois n’aura jamais. Elle tend la main aux pauvres égarés que nous sommes tous et laisse son admirateur Charles Péguy conclure avec une voix claire et prophétique  :

 » La mystique est la force invincible des faibles. » 

20 mars 1909 : Et si la France accueillait Aurobindo ?

 » Je vais vous faire découvrir le supramental !  » Mr Devon, diplomate britannique, a le sourire aux lèvres et négocie avec moi le sort de plusieurs opposants à la présence anglaise en Inde. La France compte quelques comptoirs sur le sous-continent et les indépendantistes sont tentés d’y trouver refuge.

Au moment où Mr Devon vient de prononcer sa phrase bien mystérieuse sur le « supramental », nous évoquions le cas d’Aurobindo Ghose.

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Aurobindo Ghose, poète, philosophe et partisan de l’indépendance de l’Inde

Il reprend, avec le souci d’être précis :

– Cet homme né à Calcutta aurait pu faire un excellent fonctionnaire dans l’Administration civile de sa majesté le Roi : fils de médecin, diplômé de Cambridge, étudiant brillant, il avait tout pour apporter des compétences recherchées dans nos services coloniaux.

Il a refusé bêtement de passer l’épreuve d’équitation qui était obligatoire pour devenir responsable dans les bureaux anglais. Il travaille maintenant comme professeur et agent de la principauté du Bengale.

Il s’est petit à petit rapproché des mouvements en faveur de l’indépendance jusqu’à devenir porte-parole de l’un d’entre eux. Sa propagande se révèle particulièrement pernicieuse et sape les fondements même de notre domination sur l’Inde.

Soupçonné d’avoir préparé des bombes (il clame son innocence), il est actuellement sous les verrous et son procès est en cours.

– Oui, et où voulez-vous en venir ?

– J’y arrive, monsieur le conseiller. Il apparaît qu’Aurobindo Ghose s’intéresse, depuis peu, au yoga, à la méditation et à la religion hindoue. Il travaille à l’avènement d’une ère de notre espèce humaine où régneraient les forces supramentales…

Je regarde mon interlocuteur avec des yeux ronds.

– Et, donc, Monsieur le conseiller, M. Ghose serait donc beaucoup moins dangereux pour nous s’il devenait un illuminé complet. Il a l’air d’être en bonne voie. A condition qu’il quitte notre territoire, nous arrêterions nos poursuites.

– Vous voulez donc qu’il soit accueilli à Pondichéry ou Chandernagor ? 

– Disons que s’il trouve à se cacher chez vous, notre gouvernement apprécierait que… vous le gardiez ! Vous verrez, il parle un excellent français.

Je clôture la fiche concernant Aurobindo Ghose par ces quelques lignes un peu ironiques :

 » Opposant indien à la couronne britannique, philosophe et poète, a priori beaucoup moins violent qu’un ouvrier gréviste métropolitain de la Cgt face à un régiment de dragons : lui délivrer un laissez-passer.  »  

25 novembre 1908 : Stefan Zweig en Inde

Mort. Son cadavre gît à même le sol, la foule passe indifférente à côté de ce corps émacié, vêtu d’un simple pagne. Des intouchables surgiront en fin de journée pour l’emmener vers une gigantesque fosse commune au sortir de Madras. Il n’y aura pas de rite funéraire, pas de crémation à côté d’un fleuve sacré. Le vieillard, trop pauvre pour être inhumé dignement, est mort dans l’indifférence totale sous le seul regard horrifié de Stefan Zweig.

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Stefan Zweig et l’Inde, en 1908

L’écrivain autrichien continue de descendre l’une des rues principales de Madras, joyau de l’Inde, elle-même perle de l’Empire britannique. La chaleur moite, les odeurs de pourriture, les mendiants par centaines sur sa droite, de magnifiques hôtels, gares ou sièges de compagnies privées sur sa gauche. Un continent qui plonge avec les capitaux britanniques dans la modernité du XXème siècle naissant en restant attaché à des traditions très anciennes, incompréhensibles pour un Européen qui ne peut s’attarder.

Stefan Zweig n’aime pas l’Inde. Depuis son arrivée, il n’arrive pas à écrire une ligne correcte sur ce qu’il voit. Faire part de son indignation ? A  quoi bon, ce serait dérisoire. Décrire ce qu’il observe ? Il voudrait plutôt oublier, oublier cette séparation rigide des classes et des races, oublier cette misère de tous les instants, oublier ces Anglais arrogants.

Hier, il a été impressionné par ces funérailles d’Indiens des hautes castes, par ces grands bûchers où se consument des corps avant que l’on disperse les cendres dans le fleuve sacré. Linge blanc recouvrant les cadavres, flammes dansantes, crépitements, fumées blanches.

Il a joint, lui aussi, les mains en signe de recueillement quand les chants ont commencé. Mais son esprit est parti ailleurs. Il a pensé à sa lettre en préparation pour son nouvel ami et maître à penser Sigmund Freud. Il a aussi réfléchi au plan de sa future nouvelle qui devrait se dérouler sur un paquebot transatlantique : un drame entre Européens, une histoire où il voudrait utiliser les enseignements de Freud sur les rêves. Dès qu’il ferme les yeux, l’Inde est loin et son esprit toujours vif, son imagination fertile reprennent leurs droits.

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Madras, 1908

Stefan Zweig n’aime pas l’Inde et pourtant, il a prévu de la parcourir en tous sens. Son ami Walther Rathenau lui a conseillé Madras, Bénarès, Calcutta, puis Ceylan. Aura-t-il le temps d’aller jusqu’en Indochine, s’arrêtera-t-il à Rangoon ?

L’écrivain qui aura vingt-sept ans à la fin du mois, se forme par les voyages. Il ne voudrait pas mourir « avant d’avoir connu toute la terre.  » Dans les chambres d’hôtel, dans les halls de gare, il apprend, lit, exerce sa plume, relit les classiques ou les romans de Schnitzler. Il veut composer une oeuvre faite des milles sensations neuves de ses périples. En quelques pages, entraîner le lecteur des particularités d’un lieu… à l’universel d’une histoire. Tenter de percer les secrets de l’âme humaine en laissant l’intrigue se dérouler au gré d’une passion mystérieuse entre deux êtres.

Emerveillé parfois, fatigué souvent par ces milliers de kilomètres parcourus, il s’interroge sur ce qu’il va retirer réellement de ses multiples séjours.

Il prend alors son carnet à couverture de cuir et jette sur une page blanche cette phrase qu’il ne veut pas oublier :  » On apprend plus tard que la véritable orientation d’une vie… est inscrite au plus profond de soi. »

23 juillet 1908 : La hiérarchie catholique contre le scoutisme

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Le « scouting » se répand très vite en Grande Bretagne depuis le premier camp organisé dans l’île de Brownsea en 1907

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 » Mais nous avons déjà nos organisations de jeunesse ! Nos chères têtes blondes n’ont rien besoin de plus !  »

Petite discussion avec un évêque dans une réception donnée hier au ministère de l’Intérieur… chargé, aussi, des cultes.

J’ai lu le livre que viens de publier le général anglais Baden-Powel « Scouting for boys » . Une vie en plein air pour les enfants qui grandissent, de l’aventure, un idéal de solidarité, de la débrouillardise, une découverte de la Foi… l’ouvrage se révèle passionnant. L’officier britannique transpose son expérience lors de la guerre des Boers (il a sauvé la ville assiégée de Mafeking grâce à l’aide de jeunes transformés en estafettes, éclaireurs ou sentinelles) pour proposer une nouvelle organisation de jeunesse.

Il propose aux enfants de savoir se repérer, se nourrir, s’abriter en pleine nature tout en réfléchissant à un véritable idéal de vie fondé sur le sens du collectif, la fraternité, le don de soi et une spiritualité vivante.

A priori, on pourrait s’attendre à ce que l’Eglise de France accueille cet ouvrage avec bienveillance.

Il n’en est rien.

Est-ce l’origine protestante de Robert Baden-Powel qui froisse nos responsables catholiques ? Ou doit-on y voir une crainte de remise en cause des multiples camps estivaux de jeunes organisés de façon spontanée par les paroisses de notre pays ?

Quand j’écoute l’évêque parler, je sens toute la difficulté d’acclimater dans notre pays latin une idée née sur un sol anglo-saxon. Pour réussir à s’implanter de ce côté de la Manche, il faudrait que le fondateur du mouvement « boys scout » soit issu des rangs de l’armée française, qu’il ait écrit son livre dans la langue de Molière et surtout qu’il bénéficie d’un soutien officiel du Pape.

Pourtant, les jeunes français ne sont pas si différents de leurs compagnons britanniques. Eux aussi recherchent un sens à leur vie à un moment où leurs parents ne peuvent plus tout leur transmettre, à une période où ils vont basculer dans le monde adulte et devenir des citoyens. Ils ont aussi une soif d’absolu, de pureté et la volonté de se dépasser. Ils cherchent – trop souvent sans succès – des guides et quelques règles pour les accompagner dans ce passage difficile à l’âge des responsabilités. Ils ont besoin d’être convaincu que « tout cela a un sens ». « Scouting for boys » leur apporte tout cela.

Des camps « boy scout » sont prévus pour l’an prochain en Grande Bretagne et peut-être en Belgique (sur l’initiative de pasteurs et de jésuites). Si rien ne se fait en France, je proposerai à mon fils aîné Nicolas d’aller là-bas.

Lui qui fera un jour un service militaire de deux ou trois ans, je suis heureux qu’il puisse aussi méditer cette petite phrase de Baden-Powel  » Il faut transformer ce qui est un art d’apprendre à faire la guerre en un art d’apprendre aux jeunes à faire la paix « . 

28 mai 1908 : Le Sphinx mystérieux

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« Le Sphinx mystérieux » de Charles van der Stappen

Le buste en marbre du sculpteur belge Charles van der Stappen, impressionne, séduit, laisse songeur et marque les esprits. Les traits réguliers du Sphinx, cette beauté froide, harmonie blanche et glacée, séduisent sans attirer. L’être, mi-femme, mi-démon, semble à la recherche d’une vérité ou en détenir une qu’il convient de taire.

L’oeuvre d’art n’accède pas à la célébrité par hasard. Elle entre en résonance avec un goût  et surtout un inconscient collectif. Pourquoi être marqué, aujourd’hui, par cette face parfaite au casque ailé de légende ? Que faut-il penser de cette main levée qui cache le secret des origines, qui laisse au mythe sa part de mystère, de ces lèvres obstinément closes ?

L’époque a renoncé aux vérités établies ; le monde doute. Doute sur Dieu, sur la Science, sur l’avenir. Va-t’on vers la Paix figurée par le calme apparent de la statue ? L’armure du Sphinx annonce-t-elle plutôt la déesse des batailles, la grande faucheuse suivant la Guerre ?

La technique progresse, la Science avance à grands pas mais personne ne maîtrise plus la totalité des connaissances humaines. L’honnête homme des Lumières ou le moine copiste du haut moyen-âge sont morts, emportant avec eux cette capacité d’appréhender le savoir dans sa globalité. Les savants actuels deviennent les gardiens d’une seule parcelle du génie humain. L’homme du XXème siècle reste donc souvent seul face au Sphinx, face à ses interrogations et ses peurs. Le monde complexe devient une énigme, le cours des choses devient indéchiffrable sans l’aide de spécialistes, le regard du Sphinx se perd dans une perplexité infinie.

Revenu des illusions d’une Science qui lui promettait le bonheur, d’un Dieu qui annonçait le paradis, l’homme appréhende son destin douloureux, au bord d’un enfer devenu possible par la puissance des machines qui broient et des armes qui attendent de parler dans les arsenaux des puissances jalouses et rivales.

« Chut ! », nous supplie la femme mythique, « un instant ! » commande-t-elle. Laissons sa chance à l’Art pour nous faire rêver une fois encore, une dernière fois sans doute. Laissons-nous envoûter par la légende des dieux antiques forts, cruels et beaux. Les croyances anciennes donnaient un sens au monde. Il ne reste plus de cette période que l’oeuvre d’art, survivance d’un passé qui rassure, seul phare visible dans un océan menacé par la tempête. 

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                                                               Charles van der Stappen

24 mai 1908 : Rencontre avec John Davison Rockefeller

rockefeller.1211612053.jpg J.D. Rockefeller

Résumé de l’épisode précédent : Le roi du pétrole américain, John Davison Rockefeller, cherche aujourd’hui à rencontrer un représentant du gouvernement français et souhaite lui faire des propositions. “Si la France veut un pétrole abondant et peu cher, qu’elle prenne contact avec moi ! “G. Clemenceau m’envoie donc aujourd’hui dans un très grand hôtel parisien – dont le nom doit rester secret – pour rencontrer le milliardaire, de passage dans la capitale.

Pour rejoindre M. Rockefeller, j’ai suivi un fonctionnaire de la préfecture de police. Cette dernière assure discrètement la sécurité de l’homme d’affaire pendant son séjour à Paris. J’ai finalement été conduit au Ritz, ce nouvel hôtel luxueux, pour clientèle étrangère fortunée, ouvert par l’hôtelier et entrepreneur du même nom, il y a une dizaine d’années.

Après avoir traversé le jardin intérieur, la rencontre avec M. Rockefeller a eu lieu au bar… ce qui est savoureux lorsque l’on sait que ce dernier ne boit jamais une goutte d’alcool et n’allume pas non plus le moindre cigare.

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Le jardin intérieur du Ritz en 1908

L’entretien a commencé en français puis s’est poursuivi en anglais. En fait, nous avons basculé dans la langue de Shakespeare quand nous avons cessé d’être d’accord.

Au début, le magnat du pétrole a évoqué son désir de contribuer à la rénovation du château de Versailles. Désolé par l’état parfois pitoyable de notre monument (les derniers travaux remontent à Louis-Philippe), j’ai vivement encouragé cette heureuse initiative, en insistant sur le fait que M. Rockefeller serait le bienvenu à tout moment dans les appartements royaux habituellement fermés au public.

Puis, d’une voix calme et sur un ton digne, le riche Américain m’a fait part alors de son désir d’aider la France dans des proportions plus importantes encore :

 » – Monsieur le conseiller, j’ai lâché les rênes de mes affaires depuis plus de dix ans pour faire le bien autour de moi. Je donne des millions de dollars à de multiples fondations pour la recherche médicale, pour l’éducation des plus démunis ou pour l’Université de Chicago.

– On me dit que vous êtes encore très présent à la Compagnie et qu’aucune décision importante à la Standard Oil ne se prend sans vous.

– C’est vrai que mes successeurs ne peuvent se passer de moi. En outre, le Président Roosevelt me poursuit d’une haine tenace et veut absolument démanteler mon groupe. Il m’accuse d’être un capitaliste sans scrupules, de vouloir le monopole absolu dans le pétrole et je dois répondre, devant la justice, d’accusations toutes plus farfelues les unes que les autres.

– Votre voyage en France se présente donc comme une pause dans vos soucis !

– Oui, mais c’est la France elle-même qui me soucie. Comme vous dites dans votre beau pays : pour le pétrole, vous êtes  « dans les choux » (il détache chaque syllabe de cette expression dont il est fier ). Vous n’en avez pas dans votre sous-sol et vous ne possédez pas non plus de compagnie nationale qui exploite le minerai dans les pays d’Orient. Les Anglais ou les Hollandais sont beaucoup plus actifs que vous.

– Où voulez-vous en venir ?

– Je vous propose, pour vos automobiles, vos lampes, vos navires de commerce ou de guerre, un pétrole abondant et peu cher. Je vous le livrerai dans les ports de votre choix et j’en assurerai le raffinage au plus près des lieux de consommations.

– Que demandez-vous en contrepartie ?

– Comme partout où je passe, je veux être seul. Vous ne devrez plus acheter une goutte d’or noir à d’autres que la Standard Oil.

– Vous n’y pensez pas !  »

 ….c’est là que l’entretien continue en anglais…

 » Monsieur le conseiller, vous les Français, vous êtes arrogants mais faibles. Votre pays sera un jour définitivement balayé par le vent de l’histoire. Vous refusez l’aide des puissants mais vous verrez bien que votre charbon et vos usines hydroélectriques ne suffiront bientôt plus à faire tourner toutes vos usines. Vous constaterez avec horreur dans cinq à dix ans que vous n’aurez pas assez d’essence pour faire rouler vos nouvelles automobiles. Sans un approvisionnement régulier et sûr venant des Etats Unis, sans la méthode Rockefeller, vous êtes morts.

– Pour l’instant, nos besoins en pétrole sont minimes. Ce qui arrive du Moyen Orient couvre nos besoins. Nous ne sommes pas prêts à devenir dépendants d’un grand groupe étranger, si prestigieux soit-il.

Le visage, les yeux de M. Rockefeller se durcissent alors. On sent le fauve sans pitié qui a su terrasser tous ses concurrents, par des méthodes parfois inavouables. Ma réponse ne lui plaît manifestement pas.

Il formule alors une phrase et un jugement définitif qui sera le dernier de notre conversation :

 » Vous autres, français, voyez-vous, je vous aime bien. Mais vous ne serez jamais de bons businessmen. Vous n’appliquez pas ce que ma mère m’a appris. La rigueur, l’austérité, le travail acharné réalisé dans la crainte de Dieu vous sont étrangers. Vous ne savez pas accumuler massivement les dollars, les faire habilement fructifier et les donner aux plus pauvres pour obtenir votre salut auprès de Dieu tout puissant. Il n’y a pas de Dieu français.

– Nous avons l’Etat.

– Vous avez choisi l’Etat et Dieu vous abandonne. Votre pays ne sera bientôt plus une puissance ! « 

13 mai 1908 : Alain,  » les Muses protègent la retraite des dieux « 

 

 

Nous sommes quelques collaborateurs de ministres à fréquenter, à l’occasion, Alain, jeune philosophe qui aide le parti radical à se doter d’une doctrine.

Emile-Auguste Chartier – c’est son vrai nom – est professeur au lycée Michelet de Vanves.

Confortablement installés sur la terrasse d’un bel appartement parisien, au soleil, notre conversation de ce jour porte sur les religions.

Notre professeur s’exclame :

 » – Le fond de la Religion n’est peut-être qu’une ivresse collective. La contagion des sentiments a une telle puissance, et notre corps est si naturellement porté à imiter les mouvements des corps qui lui ressemblent le plus, que des hommes réunis en viennent bientôt à aimer, à haïr, à penser en commun.

– Emile, tu crois vraiment que la religion n’est que la joie de se retrouver ensemble ?

– Oui, de cette joie est née la poésie. Tous sentent quelque puissance invisible, qui agit à la fois en chacun d’eux et hors d’eux; tous la cherchent, tous veulent donner un corps à cette âme ; ce corps, ce sera le chef ou le prêtre, ou le prophète ou quelque dieu qu’ils finiront pas voir et toucher.

– Il me semble pourtant que la Religion naît aussi dans la solitude des monastères, dans la méditation des bouddhistes, dans l’isolement des ermites…

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Frederick Evans, 1903 : « une mer de marches, la cathédrale de Wells »

– Le Christ a bien dit  » toutes les fois que vous serez réunis, je serai avec vous « , non ?

– Certes. Que les religions utilisent la force des foules comme le font les partis politiques ou les armées, je veux bien tomber d’accord avec toi. Mais imaginer que la Foi ne repose que sur une galvanisation collective, il y a un pas que je ne peux pas franchir.

– Regarde bien pourtant : la Religion se distingue de l’attitude dictée par la Raison, par la Science. Cette dernière est née sans doute dans les pays froids, pendant de longs hivers, alors qu’il faut fermer sa maison et vivre chacun pour soi.

– Je crois au contraire que ce type de repli sur soi, constaté dans les villages éloignés, ne conduit qu’à l’obscurantisme, aux croyances ancestrales. La Science a besoin de l’échange d’idées, d’expériences. Elle est tout le contraire du repli sur soi ! Pour revenir à la Religion, tu ne peux évacuer d’un revers de main sa faculté à transcender l’homme, à lui donner un idéal supérieur. Elle a donné naissance aux cathédrales, au Requiem de Mozart, aux symphonies de Beethoven, que sais-je …

– Je vois que les hommes, même les plus raisonnables, ont une tendresse pour le divin. Et, à cours d’arguments, tu appelles à la rescousse ta vision de l’Art, produit de cette Foi déraisonnable. Les Muses protègent la retraite des dieux ! « 

2 mai 1908 : Et si les Jésuites revenaient ?

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L’école libre du Sacré-Coeur d’Antoing en Belgique

Et si les Jésuites revenaient ?

L’année 1908 pourrait être celle de l’apaisement entre laïcs et religieux, entre Eglise et Etat. Après le désastreux épisode des inventaires d’il y a trois ans, après ces affrontements entre catholiques et forces de l’ordre, nombreux sont ceux qui souhaitent un geste de réconciliation favorisant l’unité de la Nation.

Il n’est pas question de modifier les récents textes, laborieusement votés, sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat. En revanche, certains députés s’interrogent sur les mesures prises dans les années 1880 qui ont abouti au départ des congrégations comme la Compagnie de Jésus. Ils insistent sur le fait que les établissements d’enseignement se sont reconstitués à l’étranger et accueillent de nombreux élèves … français.

Clemenceau, ardent laïc, n’est guère favorable à cette évolution mais en bon politique pragmatique, il ne peut rester sourd aux souhaits de certains parlementaires. Je suis donc chargé d’une mission discrète auprès des Jésuites de Belgique pour étudier, avec eux, jusqu’à quel point, on pourrait envisager, à moyen terme, leur retour sur le territoire national.

Une rencontre a lieu ce jour en Wallonie à l’école libre du Sacré-Coeur d’Antoing.

Le recteur de l’établissement me dresse un portrait flatteur de l’enseignement de la Compagnie de Jésus : haut niveau scientifique du corps enseignant, recherche permanente de l’excellence pour les élèves, utilisation de méthodes de travail efficaces, acquisition d’une bonne culture générale, recherche de la rigueur dans les raisonnements …

Je demande alors à rencontrer un ou des élèves français de cette école libre.

Un jeune homme de 18 ans, de haute taille, très mince et à la démarche un peu raide, nous rejoint alors.

Sûr de lui, le regard fier, un peu hautain, manifestement très intelligent, l’étudiant français évoque avec moi ses occupations actuelles (il vient de publier une étude sur « La Congrégation de la Très Sainte Vierge ») et son avenir.  Il hésite entre préparer Centrale  -il se perfectionne donc en mathématiques – ou intégrer Saint-Cyr.

Nous parlons de la France, des grandeurs et faiblesses de notre pays. Mon interlocuteur a le sens de la formule et semble, malgré son jeune âge, avoir déjà de fortes convictions.

 » Rien ne me frappe davantage que les symboles de nos gloires. Rien ne m’attriste plus profondément que nos faiblesses et nos erreurs : abandon de Fachoda, affaire Dreyfus, conflits sociaux, discordes religieuses.  »

Je lui demande alors ce qu’il pense des Jésuites.

 » On reproche aux élèves des Jésuites de manquer de personnalité, nous saurons prouver qu’il n’en est rien. L’avenir sera grand car il sera pétri de nos oeuvres « .

Avant de le quitter, en lui serrant la main, je lui demande de me rappeler son nom. Il me répond, impérial :

 » Monsieur le Conseiller, retenez ceci : je m’appelle Charles de Gaulle « .

26 mars 1908 : Le Tibet est prié de se faire oublier

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Le Potala, palais du Dalaï Lama, 1908

Le Quai d’Orsay souhaite avoir une position du Président du Conseil concernant le Tibet. Le Pays des Neiges, riche d’une Histoire où se mêlent guerres, religion et légendes, fait l’objet de multiples convoitises.

Les Anglais ont envoyé des troupes sur ses montagnes afin de barrer l’accès aux Russes. Les Chinois ont, quant à eux, entamé une opération de sinisation de la population à travers la suzeraineté qu’ils exercent de fait sur le pays.

D’après ce que je crois comprendre des notes issues du Quai, l’influence chinoise mène à un réel développement d’un pays jusque-là largement arriéré. L’électricité, le télégraphe, l’hygiène se répandent grâce à la Chine.

Pour autant, les grandes puissances négligent complètement le facteur religieux dans cette nation profondément bouddhiste. Par leur faute, le treizième Dalaï Lama, chef religieux suprême et profondément respecté du peuple, peine à jouer le rôle politique stabilisateur qui  pourrait être le sien.

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Le 13ème Dalaï-Lama,  Thubten Gyatso

Ce dernier qui souhaite nouer le plus de relations diplomatiques possibles avec les grands pays, aimerait un soutien de Paris et un appui français pour plus d’indépendance de son peuple.

Dans mon rapport à Clemenceau, je déconseille pour autant d’aller plus avant dans le soutien au Tibet.

En effet, les grands contrats commerciaux qui peuvent être signés avec une Chine qui commence à s’ouvrir largement à l’Europe, pourraient pâtir d’une position trop affirmée de notre part dans cette région montagneuse, sans grand intérêt économique. En outre, il faut éviter à tout prix de déplaire à nos alliés anglais et russes qui considèrent le Tibet comme une zone qui doit échapper aux regards des autres puissances occidentales.

La ligne officielle que je suis dans l’obligation de proposer, dictée par l’intérêt financier et industriel de la France et conforme à notre position diplomatique et militaire dans la Triple Entente, me laisse un arrière goût amer.

Je sens que les fonctionnaires du Quai d’Orsay qui nous communiquent avec beaucoup de précisions des informations sur le vaillant peuple tibétain, auraient aimé une attitude plus compréhensive à son égard, venant de la tête de l’exécutif.

Mais que pèsent quelques bonzes, quelques monastères et traditions merveilleuses face à une France radicale, volontiers anti-cléricale, qui s’efforce, à tout prix, de regagner une place de choix parmi les grandes puissances ?

18 mars 1908 : Durkheim « installe » un totem à la Sorbonne

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Totem indien, Amérique du nord

Il était une époque où la religion expliquait le monde. Elle constituait un secours et un repère pour chacun. Elle donnait un cap pour celui qui regardait devant lui, apportait un passé et des explications sur les origines de ceux qui se retournaient. Elle englobait tout d’un grand filet protecteur.

Au XXème siècle, ce n’est plus la religion qui explique … mais elle qui doit se soumettre à l’examen.

De fins lettrés apportent des éléments nouveaux pour comprendre ces phénomènes hors normes comme la Foi et la croyance.

Emile Durkheim s’est fixé un objectif ambitieux :  » expliquer l’évolution religieuse de l’humanité et connaître la nature de la religion en général « .

durkheim.1205790073.jpgE. Durkheim

Dans son cours à la Sorbonne que suit ma nièce, il observe comment naît la religion dans les sociétés primitives pour expliquer, ensuite, comment elles peuvent prendre de l’ampleur chez les peuples plus avancés.

Il écarte tout d’abord la thèse de l’Anglais Tylor.

Pour Durkheim, on ne peut expliquer l’origine des religions dans le rêve et la mort. Selon Tylor, les peuplades primitives distinguant mal l’état éveillé de l’état de sommeil, auraient, grâce aux songes, identifié l’âme. La mort les aurait ensuite conduits à diviniser l’âme et à l’étendre aux choses inanimées.

Cette théorie séduisante s’efface, nous dit Durkheim,  devant l’observation scientifique, « sociologique » , des peuples non-civilisés.

Ces derniers se regroupent, en fait, autour d’un « totem », point de ralliement, symbole de la cohésion du groupe. Le totem, objet central du clan, fait l’objet progressivement d’un véritable culte avec ses interdictions, ses mythes et ses cérémonies. 

Le totem, lien et symbole social devient lieu de culte. Ainsi, la société et sa volonté de garantir sa cohésion interne, créé l’objet cultuel et donc la religion.

La société crée donc du sacré ; le sacré trouve son origine dans le phénomène social.

 » La divinité n’est autre chose que la société elle-même  » affirme avec assurance notre professeur dont les étudiants boivent les paroles.

Ma nièce est « enchantée » par ce cours.

Je suis plus perplexe. Le fait que l’on ne puisse pas expliquer le phénomène religieux me convenait jusqu’à présent. Dieu peut-il se soumettre à notre faible raison humaine ? N’y a-t-il pas une force supérieure qui transcende l’homme, le dépasse et l’élève à la fois ? Que fait Durkheim du magnifique message évangélique d’Amour ?

Durkheim reste pour autant un savant stimulant. On peut ne pas le suivre intellectuellement mais personne ne reste indifférent à ses recherches, à son souci de partir des faits, des observations sociologiques soigneusement décrites (statistiques et autres descriptions incontestables ) pour avancer, dans un second temps seulement, une théorie.

Si on ne le rejoint pas au bout de son chemin de pensée, on ne peut qu’approuver la rigueur de sa démarche. Il invite les croyants à se réveiller.

Que pense notre pape Pie X, très conservateur, de tout cela ?

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