28 janvier 1919 : L’âge d’or des Rois de la Brousse

On les appelle les « Rois de la Brousse ». Ce sont les interprètes des colonies. J’assiste aujourd’hui à une réunion informelle entre administrateurs coloniaux qui viennent faire le point sur leur activité, dans une salle du second étage du Quai.

 » Ils peuvent nous raconter n’importe quoi ! Il faut pourtant bien leur faire confiance. Et nous sommes d’autant plus affaiblis face à ces interprètes de malheur que nous ne restons que quelques années en poste alors qu’ils sont tous originaires de leur région !  » s’exclame un commandant de cercle (grade très élevé dans l’administration coloniale), poupon et grassouillet à souhait, peigné avec la raie au milieu, tout rougeaud et qui s’éponge prestement le front, même en plein hiver.

Un officier colonial lui rétorque, martial :  » Vous devriez faire comme nous, dans les colonnes militaires. Quand nous sommes – presque – persuadés que l’un d’entre eux nous trahit, il finit fusillé ! Et ainsi, nous avons des personnels qui font attention à ne pas se prendre pour ce qu’ils ne sont pas !  »

L’administrateur ne se laisse pas démonter :

 » – Ah oui, une balle en plein cœur. Toujours rapides vos méthodes de soldat. Mais sérieusement, nous ne sommes plus en période de guerre et la loi doit s’appliquer partout sur le continent africain ! On ne peut tuer quelqu’un sur un simple doute.

– Eh bien, répond l’officier, vous continuerez à vous faire rouler dans la farine ! Vous vous rendez compte que certains Rois de la Brousse un peu malins, dirigent votre territoire à votre place !  »

Je fais alors une tentative pour les rapprocher :

 » Si vous vous mettiez aux langues et que vous poursuiviez ainsi vos cours, sans doute trop brefs sur le sujet, de l’Ecole Coloniale ?  »

Un grand silence suit ma prise de parole. Quinze regards ahuris et désapprobateurs se tournent vers moi. Je sens que j’ai dit, sans le vouloir, quelque chose d’énorme pour mes interlocuteurs. « Apprendre les langues » ! Se mettre à la portée des peuples colonisés ! Incroyable. Sacrilège ! Je m’amuse d’avance de leur réaction.

L’officier s’étrangle et prend la parole au nom de toute l’assemblée :  » Mais monsieur le conseiller, vous n’y pensez pas ! Ce n’est pas à nous d’apprendre les milliers de langues et dialectes des Africains ! C’est à eux d’apprendre le français !  »

Un administrateur qui s’était tu jusque là, se sent obligé de trouver un argument supplémentaire :

 » Vous savez, nous ne restons que quatre ou cinq ans au plus en poste. Puis nous partons – très loin parfois – pour une nouvelle affectation. J’ai essayé plusieurs fois de mémoriser les idiomes de mes administrés mais, honnêtement, sans livre, sans grammaire, sans rien, ce fut très dur. J’ai renoncé. Et je fais de nouveau confiance à ces fichus interprètes !  »

Les Rois de la Brousse ont encore de beaux jours devant eux…

Les administrateurs coloniaux et leurs collaborateurs restent très dépendants de leurs interprètes, surnommés les « Rois de la Brousse »

12 septembre 1911 : Emeutes de la vie chère et crise avec l’Allemagne

«  C’est vous qui gardez la boutique ! » Mon dimanche est donc bloqué Place Beauvau après cet ordre du Président du Conseil Joseph Caillaux qui a décidé de prendre une journée de repos après une semaine très chargée.

Qu’on en juge :

D’abord Maubeuge, Lens et Saint Quentin : les émeutes contre la vie chère se multiplient. La sécheresse de l’été 1911 a provoqué une hausse spectaculaire des prix des légumes, de la viande et du beurre. Les salaires n’ont pas suivi et c’est souvent sur les marchés que les troubles éclatent. Les ouvriers, les petits employés et les ménagères de tous milieux s’exaspèrent de ne pouvoir remplir leur panier facilement. Nombreux sont ceux qui doivent renoncer à la viande le dimanche et ne peuvent plus manger que de mauvaises patates ou des pommes et poires farineuses désespérément molles. Les villes ont le sentiment que les campagnes gardent tout pour elles, que les paysans et marchands profitent de la situation dans une grande indifférence du gouvernement.

Je constate que la réponse de l’Etat reste un peu la même que sous Clemenceau : quand le peuple hurle, c’est surtout des promesses vagues que l’on fait et la troupe que l’on envoie. Et c’est toujours moi qui coordonne à distance, désabusé, les mouvements de régiments de dragons et de cuirassiers au fur et à mesure des informations et prévisions sur les troubles remontés par les préfets ou la police des chemins de fer.

Ensuite, la crise avec l’Allemagne. Depuis le 1er juillet, un navire de guerre allemand mouille non loin d’Agadir pour s’opposer à notre politique au Maroc. Les canonnières Panther ou Eber et le croiseur Berlin se relaient, menaçants, près de la ville fortifiée pour nous obliger à céder d’importants territoires en Afrique au Reich de Guillaume II.

La canonnière Panther

Le ton monte régulièrement entre les gouvernements, la presse chauffe les opinions publiques allemande et française. Nous ne sommes pas loin d’une guerre.

Là encore, je suis en première ligne avec Caillaux et je ne compte plus les échanges avec notre excellent ambassadeur à Berlin Jules Cambon.

Paradoxalement, ce dimanche et ce lundi restent calmes. Le téléphone se montre silencieux : pas d’appel de préfets, aucun pli ou pneumatique urgent.

Alors, j’ai décidé de reprendre mon cher journal, cette pile de gros cahiers laissés en friche depuis des mois.

Quelques lignes pour donner des nouvelles et montrer qu’Olivier le Tigre est toujours là.

 

7 novembre 1910 : Meurtres en Réunion

« Coups mortels à l’œil, assassinat des victimes sans qu’elles soient réveillées. » Plus loin, dans le rapport de la gendarmerie, je lis : « Le couple d’instituteurs et leur chien ont sans doute été endormis par une poudre diffusée par les bandits avant leur entrée dans la pièce. » Puis ces lignes dans le compte-rendu signé par mon ami le gouverneur François Pierre Rodier : « Nous ne sommes pas loin du satanisme : carte de jeu piquée sept fois au-dessus d’un feu, sang versé dans une coupe partagée entre les membres de la bande, formules rituelles psalmodiées, la population de l’Ile de la Réunion est à la fois horrifiée et fascinée par ce qui s’est passé. On ne peut exclure des graves troubles à l’ordre public au moment de l’énoncé du verdict ».

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La triste bande des meurtriers Sitarane, Fontaine et Calendrin est conduite en prison. La peine de mort les attend probablement.

L’affaire Sitarane – c’est le surnom du meneur criminel – n’en finit plus de bouleverser notre lointaine colonie. Les cyclones, le paludisme, le choléra rampant, la fièvre typhoïde, la tuberculose et les naufrages à répétition ne suffisent pas dans cette terre sauvage et magnifique, si dure pour ses habitants. Il lui faut maintenant ces meurtres en série commis par une bande d’illuminés. « La femme de l’instituteur, enceinte, a été violée après avoir été sauvagement tuée ». Las, tout cela est écœurant. Je devine déjà les futurs gros titres de la presse parisienne avide de ces horreurs exotiques.

Je referme un instant ces rapports et regarde à nouveau les magnifiques photographies envoyées par Rodier, à ma demande : le cirque de Mafate, Hell-Bourg et son hôpital militaire, le théâtre de Saint-Denis, le marché de Sainte-Marie… On distingue des casques coloniaux, des canotiers et des chapeaux de paille ou de feutre abritant des visages aux couleurs de peau multiples. On sent le vent qui atténue la chaleur, les nuages lourds qui cachent un instant un soleil de plomb sur la côte alors que ce dernier perce à peine dès que l’on gagne les Hauts.

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Le palais du gouverneur à Saint-Denis de la Réunion

Mon doigt suit la carte de l’île où l’on travaille d’arrache pied pour cultiver la canne, la vanille, la quinquina, le tabac ou l’arachide. Il n’y a plus d’esclaves mais des « engagés », plus vraiment de riches aristocrates mais des grands propriétaires ou négociants. A l’arrivée, les écarts de conditions de vie et de fortune n’ont pas diminué. Terre de contrastes où les colons peuvent passer en cinq à dix ans d’une vie douce et privilégiée à la misère la plus noire quand la crise s’installe ou que la tempête a tout détruit.

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Je tente d’apprendre le nom de ces villes qui tournent le dos à l’océan hostile et réussissent à créer une ambiance unique où le sens de la fête et le plaisir d’être ensemble entre voisins font oublier les rigueurs du climat. On boit et on fredonne aussi bien les airs de Paris que les chants et ségas créoles. Les danses suivent l’influence des Indes et de la Chine avant de laisser la place aux valses étourdies et aux polkas endiablées dans les vapeurs de rhum.

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Rodier poursuit son rapport : « Paris est loin. Nous travaillons seuls à construire le nouveau lycée, à distribuer de la quinine aux indigents et aux enfants des écoles. Le télégraphe et le téléphone s’étendent pendant que nous aménageons l’Étang de Saint-Paul et le Pont de la Ravine Sèche. N’oublions pas la voie ferrée qui permet d’attendre l’arrivée d’autres automobiles de métropole. »

Le gouverneur s’accroche, se bat pour rendre sa colonie vivable. C’est plus un journal personnel qu’il m’envoie qu’une note administrative.

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François Pierre Rodier a été nommé gouverneur de la Réunion en septembre 1910

J’ai l’impression de l’entendre conter de sa voix chaude et bienveillante, loin derrière l’équateur, l’histoire de cette autre France, de cette île Bourbon où je n’irai sans doute jamais mais qui n’a pas finit de me faire rêver.

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L’affaire Sitarane n’est pas oubliée aujourd’hui … pour en savoir plus, rejoignez le groupe des amis d’il y a un siècle…

22 septembre 1910 : Je console Lyautey

 » Un commandement à Rennes ? L’ennui assuré !  »
Le général Hubert Lyautey croise les jambes nerveusement, la moustache plus fournie que jamais, le regard perçant et peu amène. Il n’apprécie manifestement pas ce que le gouvernement envisage le concernant. J’ai beau insister sur le fait qu’une quatrième étoile viendrait couronner cette étape de sa carrière, rien n’y fait.

 » Cette quatrième étoile me fait aussi plaisir que de tomber du cinquième étage !  »

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Le général Hubert Lyautey

Droit dans son fauteuil, il me fait part de son désappointement de ne pas pouvoir poursuivre son oeuvre au Maroc. Il déroule une carte sous mes yeux et indique à quels endroits devraient être idéalement nos troupes et compare ces positions avec la situation réelle. Ras El Aïn qu’il faut continuer à occuper, la région d’Oujda à maîtriser, la Moulouya à contrôler. Il se désespère qu’une politique de force ne soit pas menée jusqu’aux confins du Royaume, seule façon pour lui de garantir la paix définitivement dans la région. Les bureaux parisiens et la méfiance des parlementaires l’obligent à une inaction qu’il déteste et qui, au final, l’angoisse. 

« Que d’énergies gâchées, de temps perdu, d’espoirs déçus pour tous les amis
de notre patrie… »

Un geste ample et lent des bras, plein de lassitude, puis il reprend sa posture rigide et empreinte de fierté. Je sais que le prestigieux officier peut sombrer dans une noire et dangereuse mélancolie si je ne parviens à lui donner un peu d’espoir. Je lui parle avec une voix ferme et une autorité susceptible d’être comprise et acceptée d’un militaire :

« Clemenceau n’aimait guère votre tendance à vous affranchir de certains ordres. Briand, au contraire, voit beaucoup plus en vous l’homme du recours, le soldat à utiliser en cas de crise. Votre tempérament impétueux ne lui fait pas peur et il souhaite vous garder en réserve. Profitez des mois de calme qui s’annoncent pour vous ressourcer, pour faire monter la sève qui irriguera vos futurs exploits. Réfléchissez à la stratégie, écrivez, publiez, échangez avec le Tout Paris… Essayez de soigner votre image. Depuis la disparition de notre ami commun Eugène Melchior de Vogüé, vos défenseurs dans la capitale sont moins nombreux. Reconstituez votre réseau. Je suis là pour vous aider… »

Lyautey s’adoucit. Il se lève, me tend la main et tape mon épaule avec gratitude. Je n’oublierai jamais son mot d’au revoir :

« Monsieur, vous avez un coeur haut placé.  » 

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Pour en savoir plus sur l’oeuvre de Lyautey au Maroc, rejoignez le groupe de amis du site « Il y a un siècle » ! 

17 mai 1910 : Le goût pour les zoos humains

« Il faut mettre fin à ces exhibitions scandaleuses ! » La colère m’étrangle. Mes deux interlocuteurs, M. Deporte, directeur du Jardin d’Acclimatation et M. Martineau, « marchand d’indigènes » comme il se fait lui-même appeler, semblent surpris.

M. Deporte prend la parole en premier : « Nous avons déjà eu des reproches du préfet Lépine, maintenant les vôtres. Mais pourtant, montrer des peuplades primitives correspond à une attente des Parisiens. Ils veulent voir des sauvages, leurs costumes pittoresques, leur anatomie, leurs multiples femmes, les jeux de leurs enfants. Cela les amuse et leur change les idées après leur journée de travail. Ils jettent des pièces dans les bassins pour les voir plonger. Tout cela est à la fois amusant et instructif. » 

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Les scandaleux zoos humains à Paris

Les Nubians et les Eskimos en 1877, les Somalis en 1890, les Indiens Galibis et les guerriers Achantis en 1892, les célèbres Amazones du royaume d’Abomey en 1893… Les spectacles recrutant des êtres humains des régions lointaines ne sont ni nouveaux ni propres à la capitale française. Bruxelles, Londres, Berlin, Francfort, Chicago mais aussi Amiens, Marseille, Montpellier, Toulouse, Bordeaux, Tours et beaucoup d’autres villes de province accueillent ces attractions bizarres où des familles entières sont parquées derrière des grilles et montrées, dans leur vie quotidienne à la population enthousiaste, charmée par l’exotisme des scènes.

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M. Deporte pense avoir trouvé le bon argument : « Nous travaillons pour les savants et la renommée de Paris. Le matin, nos Pygmées sont étudiés par l’Académie de Sciences. L’après-midi, ils sont libres dans mon Jardin et amusent les visiteurs. Le soir, ils s’adonnent à leurs danses favorites au Moulin Rouge ou aux Folies Bergères. Vous voyez, notre organisation est parfaite et bien pensée. »

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Sur un ton glacial, je rappelle à mon interlocuteur le nombre de pauvres gens morts de froid, de maladie voire de faim lors des précédents spectacles. Je montre les rapports de la préfecture de police et explique mon intention d’interdire ce type de manifestation.

M. Martineau me répond, calmement, en roulant une cigarette : « Nous avons décidé d’arrêter de promener des familles de Noirs comme des animaux en cage. Non pour des raisons morales, cher monsieur, mais parce que le public commence à se lasser. Nous proposons maintenant de reconstruire des villages entiers dans Paris. Un village sénégalais ou un campement maure : voilà qui peut aider notre peuple à prendre conscience de sa mission civilisatrice et pousser nos députés à voter des crédits pour nos colonies. » Le parti colonial, l’allié idéal pour ce marchand ! Des gens puissants, de l’argent de certains banquiers, des journalistes convaincus, des parlementaires qui ont des intérêts personnels dans ces affaires : Martineau sait manœuvrer et s’appuyer sur des groupes influents. Le sourire radieux, il se lève et me tend une autorisation déjà signée par le directeur de cabinet de Briand. « Désolé mon vieux, vous avez perdu. Vos bons sentiments m’amusent. Changez de camp. Laissez-vous aller à ce type de spectacle, vous verrez, en vieillissant, on y prend goût ! »

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« Il y a trois siècles » !

19 mars 1910 : Au bagne, évitez le chocolat !

La lame jaillit. Ernest sait qu’il ne peut plus reculer : il saisit son compagnon d’infortune à la gorge et lui plonge son poignard dans le gras du ventre. Le geste est brusque, violent et désespéré. L’assassin reste hébété devant sa victime qui s’affaisse, de tout son poids dans la terre humide, devant lui, avec de sourds grognements de douleur.

Ernest, dans un état de demi-conscience, jette au loin son arme et marche à pas lents vers un gardien presque endormi dans sa guérite, pour se rendre. Il est immédiatement jeté au cachot, dans l’endroit le plus chaud et nauséabond du camp, pendant qu’un infirmier tente de sauver celui qui a été poignardé.

Le lendemain, dans ce bagne non loin de Saint-Laurent-du-Maroni en Guyane, Ernest explique son geste aux autorités :

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Le bagne en Guyane est un monde où même l’évasion devient un vrai cauchemar

«  J’ai plongé un couteau dans le ventre d’Auguste pour défendre ma réputation. Depuis plusieurs jours, il m’offrait des vêtements et un peu de vin. Il me parlait doucement devant les autres, avec de longs regards. Et puis hier, il m’a invité à m’assoir à côté de lui pour goûter le chocolat qu’il avait préparé dans son vieux gobelet en fer. Je ne pouvais pas rester sans réagir. Si je ne faisais rien, j’allais être considéré comme sa « femme », son « môme », sa « marquise ».

Le chef du camp, pour être sûr de bien comprendre, se risque à une question qu’il trouve très embarrassante : «  Auguste s’apprêtait à vous obliger à être… pédéraste, pour lui ? »

Ernest baisse la tête en écartant de son front un de ces énormes moustiques qui viennent sucer le sang et la sueur des pauvres hères de ce coin perdu. Il complète : « Si j’acceptais, je serais devenu le jouet de tous les caïds du camp, un jour ou l’autre. A la merci du plus fort d’entre eux… »

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Le bagne, zone où le droit n’existe plus sinon celui du plus fort. Dans une chaleur étouffante et la boue, quelques centaines de corps décharnés qui ont été de vrais êtres humains quand ils étaient en métropole et qui ne sont plus que de pauvres types qui luttent pour leur survie et tombent, chaque jour, comme des mouches. L’absence de soins, les coups, les privations sans explication, le sadisme des matons, l’absurdité d’un travail qui ne produit rien. Et puis, l’absence de femme et la promiscuité qui conduisent à tous les dérèglements et à l’homosexualité forcée.

Toujours le même code ou rituel : une tasse d’un chocolat fort cher sous ces contrées, boisson obtenue sous le manteau. Celui qui accepte le breuvage trouve un protecteur auquel il devra se soumettre totalement, dans ce monde de brutes épaisses. Celui qui refuse risque de défendre chèrement son indépendance et son honneur.

Alors Ernest n’avait pas le choix. Entre le chocolat et le couteau, il a choisi le couteau.

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L’embarquement pour le bagne en Guyane

11 mars 1910 : Chut ! Laissons-les mourir…

Que s’est-il passé d’épouvantable et de mystérieux dans le village de Touloug’nou dans le bassin du Congo ? Si les cases se dressent bien là, intactes, le soleil de plomb éclaire pourtant une scène de désolation.

Trois cadavres d’hommes noirs encombrent le passage de la grand-route. Une odeur pestilentielle se dégage de chaque lieu d’habitation. Les soldats français qui s’approchent ouvrent une première porte : une famille entière est affalée, sur des nattes, râlant faiblement, délirante entre deux phases de sommeil. La maigreur des parents comme des enfants fait peine à voir. Là encore, dans cette hutte, deux individus sont déjà décédés et plus personne ne semble prendre la peine de procéder à leur enterrement. Dehors, seul le bruit désagréable des criquets vient troubler un silence oppressant et lourd de menace.

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« Ils ont tous la maladie du sommeil… » diagnostique le médecin militaire

« Ils ont tous la maladie du sommeil ». L’officier médecin, malheureusement habitué de ce type de situation, vient de poser le triste diagnostic. La tribu entière est touchée par cette inquiétante maladie véhiculée par la mouche tsé-tsé. Maigreur absolue des malades, fièvre prolongée, phase de plus en plus longue de sommeil irrepressible puis de coma, délires fréquents, impossibilité à s’alimenter, vertiges et douleurs articulaires intenses… tous les symptomes du terrible mal sont réunis sur ces quelques hectares de désolation.

Le rapport établi par le médecin remonte au gouverneur puis au ministère des colonies. Il vient compléter des centaines de pages déjà transmises par d’autres officiers sur l’ensemble de notre Empire : l’Afrique se meurt.

La maladie du sommeil dont on connaît maintenant l’origine – un parasite microscopique, le trypanosome, transmis par piqûre de mouche – envahit sournoisement nos chères colonies. Elle paralyse les forces vives de territoires que nous souhaiterions mettre en valeur. Elle touche les noirs mais aussi, nous l’avons appris récemment, les blancs.

Nos soldats sur place paraissent complètement démunis. Nous n’avons pas ou peu de traitements en nombre suffisant : les injections d’un mélange énergique à base d’arsenic, recommandées par une partie du corps médical, sont encore peu répandues et on se pose des questions sur leurs effets secondaires.

Dans les tribus noires, chacun se réfugie dans une foule de croyances sur la maladie : elle se propagerait, disent les marabouts, dans les groupes où l’on parle d’elle. Seul le silence total pourrait vaincre la diffusion de l’épidémie. De même, l’enterrement des victimes devrait s’effectuer sans bruit, afin de ne pas réveiller le mort et de ne pas contaminer les survivants.

Superstition chez les noirs, affolement chez les blancs, le terrible mal gagne du terrain : Congo, Oubangui-Chari, Tchad… On signale déjà des cas en AOF et le gouverneur général de Dakar, William Merlaud-Ponty partage l’inquiétude de son collègue de Brazzaville, Martial Henri Merlin.

Que fait Paris pendant ce temps ? On échange des notes alarmistes mais sans solution, on tergiverse, les réunions se succèdent sans décision ; les crédits qui devaient être débloqués restent en caisse, les fonctionnaires de la rue de Rivoli estimant que les arbitrages n’ont pas été rendus dans les formes et que rien n’est décidé d’efficace. L’armée hésite quant à elle à mobiliser ses trop rares médecins sur place, déjà pris pour d’autres tâches urgentes.

Et là-bas, l’Afrique, notre bel avenir colonial, se meurt petit à petit… sans bruit.

17 janvier 1910 : « Pour une Afrique française »

« L’Afrique française doit grandir, les couleurs nationales seront bientôt celles du continent noir, la Civilisation irriguera ces terres immenses qui nous attendent, assoiffée. Nous allons faire entrer l’homme africain dans l’Histoire. » Le discours du ministre vise loin et haut, on serait tenté d’entonner la Marseillaise à la fin.

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Des Européens prennent l’apéritif à Brazzaville

Nous fêtons la naissance de l’Afrique Équatoriale Française, AEF, cette belle endormie, à l’écart des attentions de la presse concentrée sur le Maroc ou l’Algérie.

Mettre en valeur des territoires immenses et largement méconnus, tel est l’objectif poursuivi par la signature du décret, avant hier, instaurant cette AEF promise à un avenir qui ne dépend que de nous. Quatre territoires dissemblables : Gabon, moyen Congo, Oubangui-Chari et Tchad. Une capitale, Brazzaville, un ministre des colonies, Georges Trouillot qui exulte, des fonctionnaires coloniaux ravis de voir quelques beaux postes se créer, l’AEF n’est pas qu’une affaire africaine, c’est d’abord une jolie conquête ministérielle.

Qu’on en juge.

Cinq à six millions d’hommes seulement pour 2 500 000 km2, des forêts aussi impénétrables qu’inhospitalières, des cours d’eau s’entrelaçant de façon complexe jusqu’au lac Tchad puis, plus au nord, la brousse, la savane et enfin le désert : l’AEF multiplie les paysages et les climats. Les zones très arrosées s’y révèlent aussi nombreuses que celles qui attendent la pluie comme une délivrance.

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Le lac Tchad

L’AEF est l’héritière d’explorateurs mythiques comme Savorgnan de Brazza, Emile Gentil, Alfred Fourneau (devenus tous les trois gouverneurs généraux dans la région) ou Paul Crampel et Victor Liotard. Mélange d’aventuriers et d’administrateurs chevronnés, loués pour leur audace, critiqués pour leurs initiatives, ils ont forgé presque à mains nues un morceau considérable de notre empire colonial. Durs au mal, fidèles à des valeurs, persuadés de leur bon droit, ils ont fait rentrer cette partie d’Afrique dans la France, avec le verbe, avec l’argent et avec les armes.

Par le traité de Berlin du 26 février 1885, nous avons toute liberté pour exploiter les richesses réelles ou supposées de ces territoires : caoutchouc, ivoire, cacao, coton, fer, zinc cuivre, plomb et si on remonte vers le nord: céréales et bétail. Toute liberté pour apporter la Civilisation : ponts, routes et chemin de fer. Les populations indigènes, n’en doutons pas, attendent avec impatience l’arrivée des hommes blancs.

Les médecins, les instituteurs, les ingénieurs ? Pour l’instant, ce sont surtout des sociétés d’exploitation qui gèrent des concessions grâce au travail forcé établi sur des villages entiers. Péguy a dénoncé cela dans les Cahiers de la Quinzaine mais à ma connaissance, la Compagnie des sultanats du Haut Oubangui continue à prospérer et les noirs souffrent en silence. Des familles déplacées, des exactions d’hommes blancs jamais punies, des femmes et des enfants qui travaillent durement : l’AEF, c’est aussi cette part obscure, cette ombre noire projetée sur les belles intentions de l’homme blanc.

Dans cette région du monde, la règle du généreux maître d’école n’a pas encore remplacé le fouet du contremaitre au service de colons parfois bien rapaces.

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27 décembre 1909 : Si nous voulons rester en Indochine…

« On leur met le timbre de la douane sur la peau du ventre ! » Adolphe Messimy ne décolère pas. Son rapport sur l’Indochine qu’il me remet ce jour, souligne les exactions de l’Administration française dans cette colonie et pousse un cri d’alarme sur les risques de voir le peuple annamite réclamer son indépendance.

« Les indigènes n’en peuvent plus. Ils n’ont plus le droit de faire librement leur alcool de riz et le trafic contournant inévitablement le monopole instauré par l’État est réprimé de façon brutale et disproportionnée. Les maisons sont envahies au hasard, les autels domestiques bousculés, pour procéder aux vérifications. Quand les femmes sont contrôlées, effectivement, certains fonctionnaires facétieux, leur donnent un coup de tampon à encre, directement sur le corps. Cela constitue une humiliation, un manque de respect grave pour un peuple très pudique et finalement nuit à notre réputation. »

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Le député évoque aussi le prix du sel multiplié par sept depuis ces cinq dernières années et qui manque cruellement dans certaines régions, à cause, là encore, de la mise en place d’un monopole mal conçu.

Il rappelle que le fisc ne dispose toujours pas de listes à jour des contribuables pour l’impôt personnel et de cadastre clair pour les taxes foncières. L’Administration des finances s’en remet donc exclusivement aux notables locaux qui se rendent souvent coupables de trafics d’influence odieux. Les pauvres Annamites croulent ainsi sous des prélèvements injustes, supérieurs de 50 à 100 % à ce qu’ils auraient dû payer si les textes officiels – non publiés – étaient appliqués correctement. Les paysans les plus pauvres qui effectuent des corvées, faute de pouvoir régler en numéraire, sont parfois envoyés à deux ou trois jours de chez eux pour s’acquitter de leur « dette ».

En Indochine, l’opposition se renforce, la révolte gronde. Certains enfants des classes aisées vont se former au Japon – le seul pays asiatique qui tient tête victorieusement à l’Occident – et reviennent avec des idées d’insurrection. Les qualités d’organisateur qu’ils ont acquis à Tokyo les rendent particulièrement dangereux pour notre pays : le risque est grand de les voir habilement canaliser contre la France les mouvements d’humeur des Annamites exaspérés.

La construction des lignes de chemins de fer, les travaux d’assainissement, les efforts d’éducation des enfants, bref, les investissement de la France pour faire accepter notre domination, sont oubliés par une population qui rejette notre administration fiscale idiote.

Messimy conclut : « Si nous voulons rester en Indochine, il va falloir changer ! »

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17 décembre 1909 : Le roi des Belges est mort

On lui doit une Belgique qui se protège mieux, qui nous protège mieux. Trois jours avant de mourir, le roi des Belges a signé une très importante loi sur le service militaire obligatoire (un fils par famille doit partir) qui permet à l’armée du royaume de disposer de régiments beaucoup plus nombreux. Notre frontière nord est ainsi devenue plus sûre.

Que retiendra-t-on de Léopold II, ce roi à la longévité exceptionnelle (il était monté sur le trône en 1865) qui vient de nous quitter ?

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Léopold II, roi des Belges, vient de mourir

Du bon : la prospérité économique de son pays assise sur les mines et une industrie aussi inventive que florissante; un enrichissement général de la population, de multiples constructions à Bruxelles ou à Ostende comme les serres de Laeken, les Arcades du Cinquantenaire, le Pavillon chinois, la Tour japonaise et j’en oublie…

Du beaucoup moins bon : la réputation du roi est durablement entachée par les révélations des journalistes et des écrivains sur la situation au Congo, longtemps propriété personnelle du souverain. Emprisonnements, déplacements arbitraires, tortures : rien n’a arrêté ceux qui souhaitaient que la colonie soit la plus profitable possible et que la production de caoutchouc augmente de façon spectaculaire. Les mains coupées des enfants du pays par les personnels de la « Force publique » belge, restent dans les mémoires.

Seigneur bienfaisant en Belgique, terrible saigneur au Congo, y-avait-il deux Léopold ? Avait-il lui même conscience de ce qui s’est fait en son nom dans « sa » colonie ?

Léopold II a demandé une enquête internationale sur le Congo. Il a rétrocédé les terres à son pays et s’est efforcé de modifier les conditions d’exploitation des matières premières dans ce territoire d’Afrique.

Est-ce suffisant pour le dédouaner ?

L’Histoire jugera.

En attendant, les dîners en ville bruissent d’informations plus futiles sur l’héritage fabuleux du roi.

Les milieux bien-pensants de notre capitale relèvent que les « 100 millions » ne partent pas totalement, loin de là, vers les enfants de la reine Marie-Henriette. Une (trop?) grosse partie semble revenir aussi aux deux rejetons de Blanche Delacroix, de cinquante ans la cadette du vieux souverain et dont celui-ci était tombé éperdument amoureux pour aller jusqu’à l’épouser et la faire baronne de Vaughan.

Cette fille de concierge a-t-elle eu ses garçons avec le roi ou avec quelqu’un d’autre ? Voilà LA question que se posent, ce jour, les collègues, les voisins et l’épicier d’en face. Question essentielle ?

L’Histoire jugera aussi.

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12 novembre 1909 : L’enfer des bagnes militaires

Les pieds de l’homme sont attachés avec ses mains derrière le dos. Le pauvre bougre est à terre et tente de se protéger du soleil aveuglant. Le sous-officier qui surveille le reste de la section de ce bataillon d’Afrique passe à côté et lui envoie un coup de pied, négligemment et semble être satisfait du cri de douleur qu’il entend : «  C’est donc que tu vis encore, vermine ! »

La description des compagnies disciplinaires, des bagnes coloniaux, fait froid dans le dos. Georges Darien et Jean Allemane me font face. Le premier est écrivain de tendance anarchiste. Son ouvrage paru il y a une vingtaine d’années sur Biribi -surnom donné aux prisons militaires d’Afrique et autres territoires d’Outre-mer – avait fait du bruit et Aristide Bruant en a tiré une chanson fredonnée par tout Paris.

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Le second, ancien communard, a été élu député en 1906 sous les couleurs des socialistes. Tous les deux ont connu le bagne, en Tunisie pour l’un, en Nouvelle-Calédonie pour l’autre. Ils savent de quoi ils parlent. Ils me rapportent les propos et les comportements des gradés dirigeant ces casernes, décrivent les différentes tortures possibles : la crapeaudine (mains et pieds entravés dans le dos d’un forçat jeté à terre en plein soleil), le silo (enfermement prolongé d’un puni dans une fosse) sans parler des coups de nerf de bœuf qui pleuvent de façon continue sur des corps amaigris par la faim et la maladie.

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Georges Darien et Jean Allemane

Combien sont-ils ces repris de justice que l’armée ne veut pas incorporer en métropole, ces condamnés des tribunaux militaires pour insoumission, désertion ou indiscipline, ces invertis ou ces faibles d’esprit que l’Administration a décidé depuis toujours de reléguer loin des yeux et des oreilles de nos concitoyens ? 3 000, 5 000 ou plus ? Les chiffres divergent. Allemane précise que l’armée elle-même s’y retrouve mal entre ses pénitenciers d’Algérie, ses sections disciplinaires coloniales, ses bataillons d’Afrique ou enfin ses chasseurs légers. L’ensemble porte le même nom, passé dans le langage courant, de « Biribi », jeu de loterie italien sympathique du début du XIXème siècle devenu une horrible roulette qui broie, parfois presque au hasard, des jeunes gens dans l’indifférence du plus grand nombre.

On ne revient pas sans de profondes blessures physiques ou morale de Biribi. On ne peut oublier les pratiques sexuelles honteuses imposées par les caïds, les humiliations quotidiennes des gardes, la malaria, la typhoïde ou la tuberculose, les séjours dans des cachots puants et suffocants situés au-dessus des latrines.

« Ce sont des casernes de la République ! » Georges Darien se penche vers moi et répète plusieurs fois cette phrase.

La question que je redoutais arrive :

« Qu’allez-vous faire, Monsieur le conseiller ? »

Je n’ose répéter ce que m’a répondu le directeur de cabinet lorsque j’ai abordé le sujet :

« Ces bagnes sont inévitables. Les régiments de métropole, au contact possible avec l’ennemi, ne peuvent accueillir des soldats posant de graves difficultés d’intégration. Il n’est pas envisageable qu’ils confient des armes, accordent des permissions pour aller en ville, à des brutes, des fous ou des condamnés aux assises ou en correctionnelle.

Nous avons déjà beaucoup fait pour ce que vous appelez « Biribi ». Une circulaire de 1902 interdit les fers, un arrêté de 1906 réduit les pouvoirs des officiers subalternes et des inspections sont organisées de façon périodique par le haut commandement. Le savez-vous ? Ces contrôles ne signalent rien d’anormal ! On ne doit pas croire tout ce que disent ceux qui reviennent de ces bataillons. Ces pauvres gars n’ont pas de paroles, boivent et fabulent. Et puis, il ne faut pas oublier que le gouvernement radical ne tient pas à rabaisser à nouveau les généraux, durement secoués par l’Affaire Dreyfus. Le pays a besoin de croire en son armée, de l’imaginer glorieuse, droite et prête à défendre le territoire contre l’envahisseur allemand. Les bagnes d’Afrique du Nord ne pèsent pas lourds dans ces considérations. »

Allemane et Darien sont devenus silencieux, ils attendent une réponse, un geste. L’écoute et la compassion ne leur suffisent pas. Il convient selon eux, de mettre un terme à un scandale, de lutter contre un enfer honteux, de libérer des milliers de jeunes garçons écrasés.

« Qu’allez-vous faire, Monsieur le conseiller ? »

Je lâche, à voix basse, que je vais en reparler à ma hiérarchie mais aussi, que j’ aborderai ce sujet avec mon ancien patron Clemenceau.

A suivre…

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Des détenus dans les bagnes coloniaux : leur seule et dernière liberté, c’est le tatouage…

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Vous aimez ce site ? Savez-vous que votre journal préféré, « Il y a un siècle », devient aussi un livre ? Fin novembre, dans toutes les (bonnes) librairies :

« Il y a 100 ans. 1910 »

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6 août 1909 : E comme Empire colonial

 » Je ne me rendais pas compte que nous en avions autant !  » Cette phrase prononcée il y a quelques années par un nouveau ministre des colonies regardant nos possessions sur une carte, est révélatrice. La construction de l’Empire colonial français se fait dans l’indifférence générale et nos compatriotes se désintéressent largement de ces 10 millions de kilomètres carrés (20 fois la France métropolitaine) et des 45 millions d’âmes qui y vivent.

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Une plantation d’arbres à caoutchouc dans le Congo français. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque, commandé par la direction du journal Le Temps.

L’expansion coloniale rencontre des adversaires farouches. Personne n’a oublié Clemenceau répondant à un adversaire : « Vous voulez faire l’Empire en Indochine, je veux faire la République en France !  » ou bien  » Je me méfie de la notion de races supérieures depuis que j’ai lu que des scientifiques germaniques expliquent notre défaite en 1870 par le fait que les allemands constituent une race supérieure à la race française ! » 

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La conquête du Tonkin

Gaspillage d’argent public, dispersion de nos efforts qui devraient se concentrer sur la Revanche, exploitation scandaleuse et maltraitance des indigènes ; les anticoloniaux savent faire entendre leurs arguments. Grâce ou à cause d’eux, l’Empire s’est constitué quasiment sans moyens : les régiments envoyés outre mer sont peu nombreux, les transferts de capitaux faibles, les subventions accordées dérisoires. L’Empire est rentable parce qu’il ne nous coûte rien ou presque et nous rapporte déjà beaucoup : matières premières, débouchés commerciaux, zones de peuplement pour les paysans sans terre de métropole, renforts de troupe…

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L’Empire colonial français

Alors que l’opinion publique adulte sait à peine ce qui se cache derrière les sigles comme Aof (Afrique occidentale française), les jeunes générations qui ne votent pas encore, découvrent « la plus grande France » dans leurs manuels scolaires. Avec de magnifiques cartes, des illustrations qui font rêver, des commentaires accrocheurs, des milliers d’écoliers découvrent nos possessions d’outre-mer. Les instituteurs, dont beaucoup sont persuadés que la colonisation est un bon dérivatif au socialisme, enseignent l’Empire colonial avec fougue. A des enfants qui ont besoins d’idéaux, de vastes horizons et de grandes ambitions, ils proposent un discours structuré autour d’idées simples mais facilement mémorisables. Les colonies sont, pour eux, la grandeur de la France et permettent à nos concitoyens de diffuser la Civilisation à des populations qui l’attendent avec impatience.

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Le parti colonial mené par le député et ancien ministre Eugène Etienne et qui compte de grands noms comme Poincaré, Deschanel ou Doumergue, se plaint d’avoir peu de journaux acquis à sa cause. Il ne se rend pas compte que le mouvement de propagande coloniale en cours dans les milliers d’écoles des départements du pays, est plus profond et sans doute plus efficace que n’importe quelle campagne de presse. Dans vingt ans, n’en doutons pas, toute la France sera fière de son vaste Empire et chacun pourra situer sur une carte Tombouctou ou Zanzibar !

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Le « parti colonial » est présidé par Eugène Etienne

5 août 1909 : D comme Déroulède

Personnage ridicule ou attachant ? Reflet de notre époque ou vestige du passé ? Paul Déroulède reste inclassable. Quatre dates pour caractériser l’homme :

1870 : Le lieutenant Déroulède s’illustre face à l’ennemi au sein d’un régiment de zouaves puis de tirailleurs algériens. Il fait preuve d’un grand courage, à Montbéliard notamment. 

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L’entrée héroïque du lieutenant Déroulède dans Montbéliard pendant la guerre de 1870. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par le directeur du journal Le Temps.

1872 : Celui qui n’est encore qu’un soldat téméraire et exalté publie « Les Chants du Soldat ». Des vers que vont scander des générations entières d’écoliers.

« A la première décharge, le clairon sonnant la charge tombe frappé sans recours ; mais dans un effort suprême, menant le combat quand même, le clairon sonne toujours. »

Verlaine ou Baudelaire sont à l’origine de vers de meilleure qualité mais la France qui vient de perdre l’Alsace et la Lorraine a besoin de ces mots empreints de patriotisme et de sentiments purs. 100 000 exemplaires vendus dont certains circulent sous le manteau à Metz ou à Strasbourg !

1882 : Déroulède fonde la Ligue des Patriotes qui dépasse rapidement les 150 000 adhérents. Il s’agit de promouvoir une République plus autoritaire avec un Président élu au suffrage universel dirigeant un exécutif renforcé. Il faut délivrer la France des « chinoiseries parlementaires et des bavards impuissants « . Surtout, tous les moyens du pays doivent être mobilisés pour la Revanche. L’inutile aventure coloniale cèdera la place à la glorieuse reconquête des territoires perdus en 1871. Dans la vague boulangiste, Déroulède qui a des talents de tribun entre à la Chambre comme député d’Angoulême. Il y dénonce la corruption ambiante révélée par quelques scandales retentissants (Panama…).

1899 : Le jour des obsèques du Président Felix Faure, notre héros s’agrippe aux rennes du cheval du général Roget et tente de faire marcher l’armée sur l’Elysée pour prendre le pouvoir. Les officiers et la troupe restent fidèles à la République et ce coup d’Etat lamentable fait long feu. Déroulède est arrêté et traduit en Haute Cour. Banni pour dix ans, gracié au bout de cinq, il est aujourd’hui plus un écrivain, un poète et un théoricien qu’un activiste dangereux pour le régime en place.

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Le coup d’Etat se transforme en fiasco

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Déroulède traduit en Haute Cour et condamné au bannissement 

Que reste-t-il de Déroulède en 1909 ? Des rassemblements de fidèles et fervents ligueurs qui se recueillent à Croissy chaque anniversaire du jour de l’arrestation de leur « grand homme » ?

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Des ligueurs se réunissent chaque année à Croissy pour rendre hommage à Déroulède  

Des vers de mirliton qui ne sont plus récités par les écoliers et feront un jour sourire les historiens ?

Un élan de patriotisme qui perd de la vitesse chaque jour au fur et à mesure que notre peuple prend goût à la paix – la France n’a pas connu de guerre depuis bientôt quarante ans – et préfère les exploits aéronautiques aux faits d’armes de ses soldats ?

Force est de constater que Déroulède sombre dans un oubli relatif. La République n’est plus contestée par grand monde. Les jeunes générations d’Alsaciens et de Lorrains n’ont jamais connu la France et se font à l’idée de grandir dans un second Reich prospère. Leurs compatriotes français, dans leur grande majorité, n’imaginent guère prendre, aujourd’hui, les armes pour les délivrer de ce qui ne semble pas être une vraie prison.

Il reste le patriotisme. L’envie d’une France grande et forte. Cet attachement au drapeau demeure. Le Français de 1909 croit en son pays, se déclare prêt à le défendre vigoureusement en cas d’agression. Déroulède dénonce le régime parlementaire et ne jure que par le peuple. Un peuple généreux et fier, une nation qui doit se préparer et être en mesure de s’élancer contre tout ennemi pour défendre ses valeurs et ses idéaux.

Déroulède, un naïf généreux qui veut nous arracher à la platitude ?  

20 mars 1909 : Et si la France accueillait Aurobindo ?

 » Je vais vous faire découvrir le supramental !  » Mr Devon, diplomate britannique, a le sourire aux lèvres et négocie avec moi le sort de plusieurs opposants à la présence anglaise en Inde. La France compte quelques comptoirs sur le sous-continent et les indépendantistes sont tentés d’y trouver refuge.

Au moment où Mr Devon vient de prononcer sa phrase bien mystérieuse sur le « supramental », nous évoquions le cas d’Aurobindo Ghose.

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Aurobindo Ghose, poète, philosophe et partisan de l’indépendance de l’Inde

Il reprend, avec le souci d’être précis :

– Cet homme né à Calcutta aurait pu faire un excellent fonctionnaire dans l’Administration civile de sa majesté le Roi : fils de médecin, diplômé de Cambridge, étudiant brillant, il avait tout pour apporter des compétences recherchées dans nos services coloniaux.

Il a refusé bêtement de passer l’épreuve d’équitation qui était obligatoire pour devenir responsable dans les bureaux anglais. Il travaille maintenant comme professeur et agent de la principauté du Bengale.

Il s’est petit à petit rapproché des mouvements en faveur de l’indépendance jusqu’à devenir porte-parole de l’un d’entre eux. Sa propagande se révèle particulièrement pernicieuse et sape les fondements même de notre domination sur l’Inde.

Soupçonné d’avoir préparé des bombes (il clame son innocence), il est actuellement sous les verrous et son procès est en cours.

– Oui, et où voulez-vous en venir ?

– J’y arrive, monsieur le conseiller. Il apparaît qu’Aurobindo Ghose s’intéresse, depuis peu, au yoga, à la méditation et à la religion hindoue. Il travaille à l’avènement d’une ère de notre espèce humaine où régneraient les forces supramentales…

Je regarde mon interlocuteur avec des yeux ronds.

– Et, donc, Monsieur le conseiller, M. Ghose serait donc beaucoup moins dangereux pour nous s’il devenait un illuminé complet. Il a l’air d’être en bonne voie. A condition qu’il quitte notre territoire, nous arrêterions nos poursuites.

– Vous voulez donc qu’il soit accueilli à Pondichéry ou Chandernagor ? 

– Disons que s’il trouve à se cacher chez vous, notre gouvernement apprécierait que… vous le gardiez ! Vous verrez, il parle un excellent français.

Je clôture la fiche concernant Aurobindo Ghose par ces quelques lignes un peu ironiques :

 » Opposant indien à la couronne britannique, philosophe et poète, a priori beaucoup moins violent qu’un ouvrier gréviste métropolitain de la Cgt face à un régiment de dragons : lui délivrer un laissez-passer.  »  

3 mars 1909 : La « force noire » protègera la France

Le commandant Mangin est tout excité. Il a obtenu la faveur exceptionnelle d’être reçu par le Président du conseil. Il faut dire que sa proposition qu’il formalise dans un livre, intéresse au plus haut point. Il veut créer une « force noire ». Autrement dit, ce spécialiste des troupes coloniales en général et des tirailleurs en particuliers, propose que notre pays fasse le pari de régiments africains nombreux, capables de rivaliser avec les soldats allemands supérieurs en nombre. Cette idée, assez brillamment développée, est séduisante compte tenu de la mauvaise démographie française. D’après les calculs faits par le ministère de la Guerre, au moins 160 000 hommes pourraient ainsi être mobilisés en temps de paix, trois ou quatre fois plus en cas de conflit.

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Un tirailleur des forces coloniales du Congo. Plus de 160 000 hommes pourraient être mobilisés rapidement si on donne une suite aux idées du valeureux commandant Mangin.

C’est vrai, l’envoi de centaines de milliers d’hommes de couleur, sur un éventuel front de l’est pour « épargner des vies de nos villages métropolitains » – dixit un journaliste commentant le livre-  plaît au plus grand nombre. Tel député croisé à la buvette de la Chambre hier s’exclamait : « Ces colonies nous coûtent tellement cher; pour une fois qu’elles nous rapporteraient quelque chose ! ».

Le saint-cyrien Mangin est plus subtil. Il aime ses hommes et sait se faire apprécier pour son courage, sa détermination. Il a fait mentir son livret militaire que j’ai sous les yeux qui le décrit, en début de carrière, comme « mauvais officier, mou, nonchalant et apathique ». Il ne cessait à l’époque d’être puni par son chef de corps.

« C’est l’Afrique qui m’a révélé ! Là-bas tout est possible. L’audace militaire, les coups de force sont encore d’actualité. Ces « forces noires » sont vraiment endurantes. Jamais mes tirailleurs ne se plaignent, ils encaissent toutes les frustrations. Ils aiment notre patrie et sont prêts à donner leur vie pour elle. »

Son adjoint complète pour être plus clair encore : « Rien à voir avec les pauvres garçons du service militaire obligatoire, toujours prêts à se révolter si les conditions deviennent trop rudes. Les mutineries sont impensables dans nos troupes coloniales.  »

Mangin enchaîne conférences sur conférences et propose à qui veut l’entendre sa « force noire », inépuisable, nombreuse et courageuse.

Je fais un peu parler Mangin de sa vie plus personnelle :

– Vous avez beaucoup d’enfants, me dit-on ?

– Avec ma femme, nous en voulons au moins huit. Avec cette tribu, je me ressource, je baigne dans les rires et la gaité. Quand je les quitte, je me sens un officier indestructible !

Je me permets ce petit trait d’humour :

– C’est votre « force blanche  » ?

2 mars 1909 : Les Américains restent à Guantanamo

 » Fondamentalement, les Etats-Unis  demeurent très attachés à la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes ! »

Je ne peux m’empêcher de sourire pendant cette discussion avec l’ambassadeur de France à Washington, Jean Jusserand. Ma réponse est peut-être plus désabusée que je ne le voulais au départ :

-Vos conclusions sont un peu hâtives. Effectivement, nous constatons que les troupes fédérales évacuent Cuba après quelques années de présence consécutive à la victoire sur les Espagnols et la libération de l’île. Mais croyez-vous un instant que la nouvelle puissance américaine se laisse guider uniquement par le respect de grandes valeurs ?

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A la suite de la victoire sur l’Espagne en 1898, les Usa se trouvent à la tête de territoires situés dans le monde entier : Cuba, Philippines, Guam, Porto-Rico. Autant de bases de ravitaillement pour l’Us Navy.

– Par rapport aux pays européens qui essaient tous d’être à la tête d’immenses empires et instaurent une domination totale sur des peuplades indigènes qui ne sont pas consultées, les Usa essaient un mode d’expansion plus subtile. Les Cubains restent libres.

– Quand vous relisez l’amendement « Platt »qui fixe les conditions du retrait des troupes américaines de Cuba, vous pouvez douter que l’île sera totalement libre. Elle ne pourra rien faire d’important sans l’accord des Etats-Unis. C’est un protectorat qui est en fait instauré.

En outre, les Américains conservent la base de la baie Guantanamo pour ravitailler leurs navires en charbon et les héberger le cas échéant.

– Mais ils la louent cette base ! Je suis d’accord que Washington met bien en place un système à travers le monde pour asseoir sa puissance. A la suite de sa victoire dans la guerre hispano-américaine de 1898, le traité de Paris lui donne les Philippines, Guam, Porto-Rico et Cuba. Sur ces différents territoires, les Américains bâtissent des bases navales  comme appui de leur nouvelle et puissante Us Navy. Ils s’assurent juste que ces pays ne se dotent pas de gouvernements hostiles mais ils les laissent, progressivement, décider de leur destin.

– M. Jusserand, pensez-vous un instant que le protectorat sur Cuba ne posera jamais de difficulté aux habitants concernés ? Ont-ils été consultés dans le traité de Paris ? Certainement pas. Avec Guantanamo, cette possession située sur le sol même de l’île et qui échappe à tout contrôle en dehors du leur, nous voyons bien que les Américains pratiquent dans les relations internationales le même cynisme que leurs grands frères européens.

– Vous trouvez que les Européens peuvent être fiers de faire travailler les Noirs comme cela se pratique, par exemple, au Congo ? Depuis la Guerre de Sécession, jamais les Américains ne se permettraient de tels agissements.

Un peu à court d’argument, je rétorque :

– Juridiquement et sur une longue durée, le protectorat sur Cuba n’est pas tenable. Un jour ou l’autre, les Cubains voudront une liberté totale… sauf s’ils deviennent eux-mêmes Américains. Et vous verrez que sur la base de Guantanamo, les Etats-Unis feront peut-être un jour des choses peu recommandables !  

16 février 1909 : Si vous voulez que la Guadeloupe reste calme…

 » Il va falloir s’occuper un peu plus sérieusement de toutes les inégalités qui perdurent sur notre territoire !  » Hégésippe Légitimus que je reçois aujourd’hui, ne mâche pas ses mots même s’il garde un sourire avenant.

Au départ, mon propos était juste de passer en revue tous les postes budgétaires du ministère de l’intérieur et de celui des armées pour examiner les économies possibles. En regardant la longue liste des affectations, je me suis étonné du nombre de fonctionnaires présents pour le maintien de l’ordre en Guadeloupe. J’ai voulu en savoir plus sur la situation de cette île que je connais mal et j’ai eu l’idée de faire venir le député maire de Pointe-à-Pitre, dans mon bureau, pour faire le point.

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Hégésippe Légitimus a un fils du nom de Victor qui sera journaliste et se mariera avec la comédienne Mathilda Paruta qui deviendra Darling Légitimus. Cette dernière sera à son tour la mère de Théo Légitimus, comédien lui aussi, qui aura, en 1959, en enfant du nom de … Pascal.

 » Si vous voulez que la Guadeloupe reste calme, il faut s’efforcer de mettre fin à la crise sucrière qui secoue notre territoire depuis 1870. La canne se vend de moins en moins et à des cours trop bas pour permettre aux petites exploitations de survivre. Le résultat se traduit par une concentration des propriétés entre les mains des usines et d’industriels métropolitains et/ou mulâtres. »

Hégésippe Légitimus explique calmement et s’efforce de vérifier, par des regards furtifs, que mes notes prises au fur et à mesure, sont bien conformes à ses propos.

 » J’ai créé le parti socialiste guadeloupéen pour redonner du pouvoir politique aux exploités de l’île qui sont souvent noirs, pour mettre fin aux grands monopoles qui conduisent à des inégalités de fortune choquantes et pour favoriser l’accès aux études des classes populaires guadeloupéennes. A chaque hausse des cours de la canne à sucre, il faudrait que les salaires des ouvriers agricoles et des usines soient revalorisés.  »

Je décide de le faire parler un peu de lui :

– On vous qualifie, peut-être un peu vite, de « Jaurès noir  » ?

– Monsieur le conseiller, c’est beaucoup d’honneur mais si vous connaissiez mieux l’île, vous verriez que le nom de Légitimus est pris au sérieux par les habitants qui placent beaucoup d’espoir dans mon action de président de conseil général, de député et de maire.

En me regardant avec fierté, il ajoute une phrase dont je peine à comprendre complètement le sens :

– Mon nom n’est pas celui d’un… inconnu… et je ne suis pas… un amuseur public. »

10 février 1909 : Détente franco-allemande

L’heure est à la détente. Le cliquetis des sabres s’efface devant le ballet diplomatique. L’Allemagne et la France viennent de signer un accord sur le Maroc.

Rien n’est a priori acquis sur cette question. Les deux pays ambitionnent bien de jouer un rôle dans l’avenir du royaume chérifien. Il n’est donc guère évident de les départager.

Les diplomates Jules Cambon, ambassadeur de France à Berlin, Hugo von Radolin, ambassadeur d’Allemagne à Paris, Stephen Pichon et Wilhelm von Schoen respectivement ministre des affaires étrangères français et allemand ont réussi un tour de force.

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L’ambassadeur d’Allemagne à Paris, le prince von Radolin, est un homme habile qui pousse son ministre et le Chancelier à la détente avec la France

Leurs discussions étaient engagées depuis de longs mois mais avaient été malheureusement interrompues au moment de l’affaire des déserteurs de Casablanca (au mépris du droit international, le consul allemand local avait donné asile à deux déserteurs de la légion étrangère française, deux soldats sous uniforme français mais d’origine allemande). Cet incident diplomatique qui aurait pu dégénérer étant soldé (mon voyage à Berlin y est pour quelque chose), les diplomates ont pu reprendre langue.

« La valeur morale de cet accord en dépasse la portée formelle » s’exclame un ami du Quai. C’est vrai.

Sur le fond, nous nous mettons d’accord avec notre puissant voisin sur des termes limités dans un domaine circonscrit :

– la France n’entravera pas les intérêts économiques allemands au Maroc ;

– l’Allemagne reconnaît nos intérêt politiques particuliers dans l’Empire chérifien ;

– les deux pays cherchent à associer leurs nationaux dans les entreprises économiques marocaines.

En clair, nous échangeons un laisser passer économique pour l’Allemagne contre une liberté d’action militaire en faveur de la France.

Par cet accord qui complète celui d’Algésiras, nous montrons notre suprématie sur l’Afrique du Nord en écartant, a priori, un dangereux conflit sur ce sujet avec l’Empire de Guillaume II. 

L’opinion publique retient à juste titre le symbole : la France et l’Allemagne se tendent la main et la situation internationale s’apaise.

Jaurès, une fois n’est pas coutume, applaudit. Delcassé, le grand rival du Patron, parle « d’acte de sagesse profondément satisfaisant ».

Clemenceau est revenu à pied de la Chambre où il a annoncé la signature de l’accord… en sifflotant.

6 janvier 1909 : Lyautey contre les bureaux parisiens

Lyautey est de passage à Paris.  » Recevez-le !  » me dit Clemenceau qui ne veut pas donner l’impression de désavouer et de travailler dans le dos de son ministre de la Guerre Picquart. Le Président du Conseil ajoute :  » C’est un brave, un courageux, un entêté et donc un isolé. Il a besoin qu’on l’écoute. Faites ce travail pour moi, je vous prie. »

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Le général Hubert Lyautey au Maroc

Le prestigieux général, haut commissaire à la frontière algéro-marocaine, ne semble pas surpris que je sois son interlocuteur :

– Je me doutais bien qu’aucun ministre ne me recevrait et que les bureaux continueraient à affirmer leur pouvoir.

– Sans vouloir vous contredire, mon général, je ne suis pas « les bureaux » et j’ai toute la confiance de mon Patron… qui tient à vous réaffirmer son soutien.

– Monsieur le conseiller, vous n’imaginez pas la situation qui est la mienne. Je passe mon temps à recevoir des ordres parfaitement contradictoires du Quai, du ministère de la Guerre ou de Tanger. Je peste contre ces gens qui imaginent dans leur fauteuil de fonctionnaire un Maroc qui n’existe pas. Ils idéalisent le pouvoir réel du Sultan, du Makhzen et sous-estiment les réalités militaires. A cause d’eux, je suis condamné à l’inaction, je laisse avec désespoir notre frontière algérienne à la merci d’attaques de tribus qui se jouent de notre incapacité à agir et à décider.

– Que faudrait-il faire pour sécuriser cette zone ?

– 10 000 hommes suffiraient à gagner Fez et à rendre ce pays hospitalier pour la France. Il faudrait s’appuyer sur les intérêts contradictoires des tribus, parler et faire alliance avec les chefs, mettre en place une police efficace, agir pour le bien d’une population que l’on peut gagner à notre cause si on respecte sa religion et ses traditions.

– La Chambre et Jaurès en particulier ne veulent pas entendre parler d’une aventure au Maroc. Jaurès est même persuadé que vous avez un plan secret d’invasion et nous presse de le rendre officiel.

– Sornettes !

Il se fait soudain plus grave.

– J’ai plutôt le plan secret d’en finir avec cette vie idiote et ingrate. Je suis ligoté à Aïn Sefra, mes menaces de démission ne servent à rien; elles font même, je le vois, sourire des chefs de bureaux jaloux. On ne sait pas ce que l’on veut, on ne veut rien et on ne fera rien.

– Mon général, reprenez-vous, je vais parler avec Clemenceau qui a de l’estime pour vous.

Lyautey me quitte, le regard perdu, mal à l’aise de s’être confié à un homme qu’il ne connaît pas.

Mon entretien le lendemain avec Clemenceau restera longtemps dans ma mémoire. Après avoir expliqué l’état d’accablement du général, je pose une question :

– Voulez-vous faire un geste pour Lyautey ?

– Non, rien, juste le garder en vie. S’il est vraiment soutenu, il ira trop loin dans ses initiatives et j’aurai des problèmes avec la Chambre. Lyautey est un homme d’un autre temps qui ne comprend rien du fonctionnement d’une république parlementaire complexe. Je préfère laisser les intérêts économiques agir. Nous tenons le Maroc par la finance et nous prenons ainsi son contrôle politique par petites touches successives. Cela se fait sans mouvement de troupes, sans tambour ni trompette mais c’est efficace et discret. L’Allemagne n’y voit que du feu et les autres pays nous laissent les mains libres. Je n’ai nul besoin des gestes flamboyants d’un Lyautey. Là-bas, cela serait du panache ; à Paris, cela deviendrait des bourdes. Laissons les bureaux fatiguer et décourager ce général… que j’aime bien pourtant.

– Pensez-vous que moralement il va tenir ?

– Ecoutez, c’est un célibataire. Pour l’occuper, il faut lui trouver une femme ! Un peu de tendresse et de sentiments l’empêcheront de penser à faire de la politique.

– Vous pensez que pour paralyser un homme d’action, une femme est encore plus efficace que des bureaux parisiens ?

Clemenceau me jette un regard malicieux et conclut rieur : 

– Qui vous parle de paralysie ? Et… savez-vous que le meilleur moment de l’amour, c’est quand on monte l’escalier ?

9 novembre 1908 : L’immensité du plaisir féminin

 » Il faut laisser le plaisir féminin s’épanouir pleinement. » Ce qu’il y a de bien avec le médecin avec lequel je discute ce soir, c’est sa clarté et sa franchise de scientifique !

Jusque dans les années 1860, sous le Premier et le Second Empire, le plaisir féminin, pendant l’acte sexuel, était tout simplement nié. La femme restait cantonnée à sa fonction reproductive. L’homme lui-même était prié d’être « efficace » dans ce même domaine… mais sans en rajouter.

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Auguste Renoir, La Baigneuse Endormie

Il était de bon ton dans les milieux bourgeois de faire cesser toute vie très intime après 50 ans. Pour la femme, comme pour l’homme, l’abstinence, disait-on, augmentait les chances de vivre vieux.

Une chape de plomb très prude s’était abattue sur notre société.

Les romans populaires, les journaux, les plaisanteries de « corps de garde » , se faisaient vaguement l’écho d’une vie sexuelle plus « débridée et spontanée » dans les milieux ouvriers: debout derrière le mur de l’usine, la position debout étant réputée avoir des vertus contraceptives.

Quant aux paysans, couverts de vêtements faciles à enlever, ils faisaient l’amour, dit-on, loin de la chambre commune où dormaient aussi les enfants, donc dans les granges, les greniers ou derrières les haies.

Mais la norme, le bon goût, le savoir-vivre, trouvaient leur source dans les pratiques bourgeoises. Et dans les beaux quartiers, c’était, pour tous, à la nuit tombée, l’acte réalisé obligatoirement dans la « position du missionnaire ». Ce mouvement à peine charnel, devait aboutir si possible à une future naissance. Il y avait un crucifix au-dessus du lit, pour rappeler la grandeur et l’importance de ce bref moment vécu par le couple, uni devant l’Eternel.

Point de vrai plaisir dans tout cela ; aucun pour la femme et juste ce qu’il faut pour aller jusqu’au bout, le plus vite possible, pour l’homme. Si ce dernier en voulait « davantage », les maisons de tolérance du préfet de police Mangin des années 1830, les cocottes et les « belles horizontales » des années suivantes, étaient là pour le satisfaire.

Depuis une grosse quarantaine d’années, les choses évoluent doucement.

Le corps médical n’y est visiblement pas pour rien. Celui-ci se méfie grandement de la sexualité des maisons closes,  sources de maladies vénériennes qui y prolifèrent de façon incontrôlable.

Et comment éviter la fréquentation des lieux de prostitution si on ne revalorise pas l’acte sexuel à la maison ?

Progressivement, les caresses, les baisers longs et fougueux, sont remis à l’honneur. Partout : dans les wagons de chemin de fer, dans les fiacres ou les antichambres.

Ce mouvement est renforcé par une diffusion large des valeurs romantiques et d’un retour au goût du jour de l’érotisme. La femme n’est plus une vierge effarouchée, tout de blanc vêtue.

La Commune  et ses valeurs révolutionnaires en matière sociale, sont aussi passées par là.

La femme veut plaire, séduire. Ses parfums sentent le musc, ses décolletés sont plus provocants, elle laisse tomber ses longs cheveux.

Le monde des salons découvre le « flirt », à mi-chemin entre la liaison platonique et une sexualité libertine assumée façon XVIIIème siècle.

Mon ami médecin, toujours cru, ajoute :  » les capotes réalisées naturellement en intestin d’animal sont avantageusement remplacées par des condoms en caoutchouc fabriqués en Angleterre. On peut faire l’amour à l’infini sans risquer une grossesse !  »

La République apprécie aussi le nouveau couple : un homme épanoui fait plaisir et honore longuement et régulièrement sa compagne aimante et contribue ainsi à l’accroissement d’une famille où naissent plein de beaux bébés peuplant une France qui doit pouvoir se mesurer à l’Allemagne.

Et le plaisir dans tout cela ?

« Il est revenu » conclut le médecin. « Mes patientes m’en parlent, en rougissant… mais l’estiment normal. Je n’imaginais pas tout ce qu’elles peuvent éprouver. Quelle variété, quelle intensité parfois ! »

 » Elles ne rêvent pas forcément de leur mari mais parfois d’un jeune acteur vu au théâtre ou d’un cavalier croisé un dimanche ou encore d’un valseur doué fréquenté dans une soirée mondaine ».

Je questionne, taquin :  » et elles ne fantasment jamais sur leur médecin ?  »

C’est au tour de mon ami de rougir… en restant, pour une fois, silencieux.

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