Une journée passée à courir entre l’hôtel des Bergues et les couloirs de la SDN.
Briand est intenable. Il passe d’un salon à l’autre, tape sur l’épaule des délégués, promet monts et merveilles. Pour lui, l’affaire est pliée : le vote pour l’admission de l’Allemagne aura lieu mercredi 8, et Stresemann arrivera dans la foulée. Je lui ai rappelé les consignes de Poincaré sur les garanties en Rhénanie. Il m’a regardé avec un sourire las en allumant sa énième cigarette : « Laissez faire, Olivier. Les Allemands veulent entrer, nous voulons la paix, le reste n’est que de la mécanique d’intendance. » J’ai préparé une note serrée pour Paris ce soir ; Poincaré appréciera peu cette désinvolture.
À midi, pour prendre la température sans le protocole, je suis allé déjeuner à la brasserie Bavaria, rue du Rhône. C’est là que toute la presse internationale s’entasse. Les correspondants du Times et du Berliner Tageblatt y refont l’Europe entre deux chopes. Au mur, les caricatures de Derso et Kelèn affichent déjà Briand et Stresemann bras dessus, bras dessous. Les Allemands quittent Berlin demain soir par le train officiel. L’ambiance générale est à l’euphorie pacifiste. Les journalistes américains observent tout cela avec un détachement poli depuis leur table d’angle.
Je regarde cette comédie humaine avec le scepticisme que Clemenceau m’a inoculé pendant vingt ans. Dieu veuille que Briand ait raison ! Mais signer des déclarations de fraternité autour d’un lac suisse ne désarmera pas une division prussienne si les choses tournent mal dans dix ans.
Et puis, il y a l’autre attente, celle qui m’empêche de dormir. Ma fille Pauline est-elle bien arrivée à New-York ?
Le paquebot La France devait toucher aujourd’hui la « Big Apple » (amusante expression américaine, découverte récemment). J’ai fait le pied de grue trois fois au bureau du télégraphe de l’hôtel. Rien. La traversée a pu prendre quelques heures de retard avec la brume sur les bancs de Terre-Neuve, ou alors le débarquement et la douane s’éternisent au quai de la French Line.
Ma femme Nathalie doit ronger son frein à Versailles autant que moi ici. J’ai laissé un pourboire au concierge pour qu’il monte la dépêche dans ma chambre, même en pleine nuit. Tant que je n’aurai pas ce bout de papier jaune entre les mains, je n’aurai la tête ni à Briand, ni aux Allemands.

Le coin de l’historien : Les coulisses de Genève et le fil de l’Atlantique en 1926
🚢 Comment savait-on qu’un paquebot était arrivé à New York ?
Bien avant les radars et les liaisons téléphoniques grand public, la traversée de l’Atlantique restait une boîte noire de six jours. Pour savoir si le navire avait touché terre, les contemporains comptaient sur trois relais très précis :
👉 Le repérage au bateau-feu d’Ambrose (Ambrose Lightship) : Mouillé à l’entrée de la baie de New York, ce navire-phare signalait par TSF (radio) chaque vapeur entrant aux stations côtières de Long Island. À cet instant, les autorités portuaires savaient que le paquebot accosterait au Pier 57 deux à trois heures plus tard.
👉 Le réseau diplomatique et le câble sous-marin : Pour un homme d’État comme Olivier, la nouvelle tombait bien plus vite que pour le commun des mortels. Le Consulat général de France à New York câblait immédiatement une dépêche officielle chiffrée au Quai d’Orsay par le câble transatlantique, relayée sur-le-champ par téléscripteur à la délégation française à Genève.
👉 Pour les familles : Les proches à terre recevaient quelques heures après le débarquement un mot laconique déposé par le passager au bureau Western Union du quai (« BIEN ARRIVÉE »), ou découvraient la nouvelle le lendemain matin dans la rubrique « Mouvements des paquebots » du Figaro ou du New York Herald.
Le piège des cinq heures de décalage : Quand un paquebot approche de Manhattan à 17 h locales, il est déjà 22 h à Genève et à Paris. Les dépêches d’arrivée tombaient ainsi presque toujours en pleine nuit pour les Européens.
🍻 La Brasserie Bavaria, l’autre parlement de la SDN
Située au 49 de la rue du Rhône, la Brasserie Bavaria n’était pas un simple café, mais le cœur battant et officieux de la diplomatie mondiale. Loin de la raideur des séances officielles, ministres, ambassadeurs et correspondants de la presse internationale s’y retrouvaient pour refaire la carte de l’Europe autour d’une chope de bière munichoise et d’un plat de choucroute. Le lieu est resté légendaire pour ses boiseries entièrement recouvertes par les caricatures féroces et spirituelles exécutées sur le vif par les artistes hongrois Aloïs Derso et Emery Kelen, qui avaient fait du Bavaria leur quartier général.
🏛️ Genève avant le Palais des Nations : la scène du 8 septembre
En 1926, le gigantesque Palais des Nations de l’ONU n’est encore qu’un projet d’architecte (sa première pierre ne sera posée qu’en 1929). Les séances plénières se tiennent dans la salle de la Réformation, un austère temple calviniste aux bancs de bois durs et mal ventilés. C’est dans ce cadre modeste que se prépare le séisme diplomatique de cette rentrée : le vote unanime du 8 septembre 1926 scellant l’entrée de l’Allemagne de Weimar à la Société des Nations, sous l’œil inquiet de Raymond Poincaré à Paris, qui redoute que l’éloquence pacifiste d’Aristide Briand ne désarme trop vite la France.
