14 juillet 1926 : L’envers des monuments, l’enfer des parents

Paris fête le 14 juillet sous un soleil de plomb. Les fanfares dactylographient, à n’en plus finir, des marches militaires sur les grands boulevards et la foule se presse pour voir défiler les troupes. Au milieu de cette joie officielle, je croise Henri Varin près de la mairie du XIVe arrondissement. Nous étions sur les bancs du lycée Condorcet ensemble. Je suis devenu haut fonctionnaire ; il est resté artisan, relieur d’art de la rue de la Tombe-Issoire. Ses cheveux ont blanchi d’un coup. À sa boutonnière, pas de ruban tricolore, mais le petit insigne en métal bleu de l’Union Nationale des Combattants.

Il s’est arrêté un instant devant le monument aux morts de l’arrondissement, là où les bouquets de la fête nationale commencent déjà à flétrir sous la chaleur. Sur la pierre, le nom de son fils unique est gravé : Jean Varin, 1916.

— Olivier, dit-il simplement en me serrant la main. Sa paume est froide malgré la canicule.

— Henri. Tu ne suis pas le défilé ?

Il détache son regard des lettres dorées. Un silence s’installe, de ces silences qui pèsent plus lourd que les cuivres de la fanfare au loin. On ne sait jamais quoi dire aux pères. Les journaux célèbrent les veuves héroïques, l’État adopte les pupilles, mais pour les pères, la langue française manque de mots. On n’est pas « veuf » de son enfant.

— C’est notre seule tombe, murmure Henri en désignant le bloc de calcaire. Tu sais qu’on n’a rien retrouvé. Rien du tout. La Somme a tout gardé.

Je hoche la tête. Je connais l’histoire. Celle des trois cent cinquante mille familles sans corps, condamnées à chercher un visage dans les listes administratives du Bureau de renseignements. Pour rompre le froid, je commets l’erreur, la terrible erreur des vivants qui veulent bien faire :

— Nicolas est rentré la semaine dernière de sa base de Thionville pour faire ses réserves. Il… il passe capitaine le mois prochain. Dans le civil, il travaille sinon chez Latécoère. Il organise le travail des pilotes, l’entretien des appareils et s’occupe des formations. L’aviation, sa passion, lui réussit.

Le mot flotte entre nous, indécent. L’aviation. Cette arme de trompe-la-mort d’où mon Nicolas est sorti sans une égratignure, la peau tannée par le grand air, le rire intact. Le fils d’Henri, lui, a été pulvérisé par un 150 millimètres dans un trou de boue anonyme.

Henri évite mon regard. Ses yeux se fixent sur le sol. Ses lèvres s’amincissent, mais la colère ne vient pas ; il n’y a plus de place pour la colère chez lui, seulement une immense lassitude.

— C’est bien, Olivier. C’est une chance. Il faut qu’ils vivent, ces petits.

Nous marchons quelques pas pour échapper à la foule. Devant le zinc d’un café bruyant, il s’arrête et tire de sa poche intérieure un pli de papier bleu, froissé aux angles, qu’il me tend sans un mot. Je reconnais l’en-tête du ministère des Pensions.

— Ils ont encore rejeté le dossier, dit-il d’une voix blanche.

Je lis les lignes avec mon œil de bureaucrate. La loi du 31 mars 1919 est impitoyable. Pour obtenir la « pension d’ascendant », Henri a dû prouver qu’il n’avait pas les ressources nécessaires pour vivre. On a inspecté son stock de cuir, mesuré ses économies. L’État a appliqué l’article 205 du Code civil : la pension n’est pas une reconnaissance du sang versé, c’est une vulgaire obligation alimentaire. Comme Henri gagne encore de quoi ne pas mourir de faim, le sacrifice de Jean vaut zéro pour le fisc.

— Ils me demandent de repasser quand j’aurai soixante ans, ou si je deviens infirme, ajoute-t-il avec un sourire amer. Pour eux, Jean n’était pas un soldat mort pour la patrie, c’était juste un gagne-pain qui me doit sa soupe. Si j’avais été indigent, j’aurais eu droit à leur aumône. Mais là…

Il reprend le papier, le plie en quatre et le remet dans sa veste, juste sous l’insigne de l’UNC.

— Heureusement qu’il y a les camarades de la section, soupire-t-il. Là-bas, au moins, quand on s’assoit autour de la table, on ne nous demande pas nos déclarations d’impôts. On sait ce qu’on a donné.

Il refuse mon invitation à boire un verre. Il doit rentrer. Je sais ce qui l’attend dans son appartement de la rue de la Tombe-Issoire. Sa femme, sa maison transformée en sanctuaire. Sur la cheminée, le premier cercle du deuil s’est refermé : sous un globe de verre, une montre à gousset stoppée par l’humidité, une plaque d’identité en métal piquée par la rouille qu’un survivant de sa section leur a rapportée en 1917, et la dernière lettre, celle du 12 septembre, dont l’encre pâlit chaque jour un peu plus.

Je le regarde s’éloigner alors que les premiers pétards du 14 juillet éclatent au bout de la rue. Mon fils Nicolas est vivant. Et aujourd’hui, au milieu des drapeaux, j’ai presque honte de ma joie.

Le monument aux morts avec le nom de Jean Varin mort en 1916. Il y a d’autres Varin sur la terrible liste, le nom étant assez fréquent.

Nicolas, le fils d’Olivier le Tigre vient de passer capitaine de réserve dans l’armée de l’air

Note de licence romanesque : Le personnage d’Henri Varin, son métier de relieur d’art, les détails exacts de sa conversation avec Olivier et la localisation précise de sa rencontre dans le XIVe arrondissement de Paris relèvent de la construction narrative pour ce billet. Ils incarnent les trajectoires documentées des familles endeuillées de l’époque.

Le Coin de l’historien

Un deuil sans mots ni statut. Dans la France de 1926, le deuil de guerre est une réalité massive : le pays pleure 1,4 million de soldats tombés au front, et l’on estime que près des deux tiers de la population appartiennent à un « cercle de deuil ». Pourtant, contrairement aux veuves de guerre ou aux orphelins adoptés sous le statut de « pupilles de la Nation », les parents des soldats tués ne disposent d’aucun statut symbolique ou juridique propre. Cette absence de reconnaissance lexicale et officielle accentue l’isolement psychologique de ces ascendants privés de leur descendance, comme le détaille l’étude du Service historique de la Défense sur le statut des deuils de guerre.

La froideur de la « pension d’ascendant ». Le traitement administratif des parents par la grande loi du 31 mars 1919 (qui fonde le Code des pensions militaires d’invalidité et des victimes de la guerre) illustre une logique strictement matérielle et non commémorative. Pour obtenir une aide financière, le père doit avoir 60 ans révolus et la mère 55 ans, tout en apportant la preuve d’une insuffisance de ressources. Juridiquement, cette pension est calquée sur l’obligation alimentaire définie par l’article 205 du Code civil : l’État se substitue simplement au fils décédé pour subvenir aux besoins vitaux des parents indigents. Les familles aisées ou de la classe moyenne laborieuse en sont exclues, transformant leur deuil en une affaire purement privée, sans la moindre compensation nationale, une rigueur administrative rappelée dans les analyses du Sénat sur le droit à réparation.

Les disparus et le culte des reliques. La situation du fils d’Henri désigne le drame des 350 000 soldats français dont les corps n’ont jamais été retrouvés ou identifiés, pulvérisés par l’artillerie ou ensevelis dans les zones de combats intenses. Pour ces familles, l’absence de dépouille interdit les rites funéraires traditionnels. En réaction, les proches développent une dévotion intime pour les menus objets du défunt renvoyés par les compagnons d’armes ou récupérés tardivement. Ce phénomène de « sanctification des reliques » (plaques d’identité, fragments d’uniformes, carnets) conservées sous globe de verre est analysé en profondeur dans l’article de référence sur les pratiques de commémoration et deuil en France.

La maison-temple et les cercles de deuil. L’historien Stéphane Audoin-Rouzeau a théorisé ces dynamiques familiales post-1918. À travers les archives privées, il démontre comment la perte d’un fils fige l’espace domestique, transformant certaines demeures en véritables temples mémoriels où le temps s’arrête. Le deuil s’organise en « cercles » concentriques s’étendant des parents aux réseaux amicaux, maintenant une pression mémorielle constante tout au long des années 1920, un sujet exploré dans son ouvrage présenté par la revue L’Histoire.

Les monuments et le refuge associatif. Promulguée pour encadrer le deuil collectif, la loi du 25 octobre 1919 impose à chaque commune de célébrer la mémoire de ses morts. En l’absence de tombes individuelles pour près d’un quart des soldats, les monuments aux morts font office de sépultures collectives indispensables pour les familles, y compris lors des fêtes nationales comme le 14 juillet, comme l’explique le portail Chemins de mémoire. Devant les carences de l’État, les grandes structures d’anciens combattants comme l’Union Nationale des Combattants (UNC) ouvrent massivement leurs sections aux parents endeuillés. Comme l’a démontré l’historien Antoine Prost dans ses travaux majeurs repris par Le Monde, ces associations offrent un espace de sociabilité et de reconnaissance civique essentiel face au silence des institutions.

Bibliographie complémentaire

  • Audoin-Rouzeau, Stéphane, Cinq deuils de guerre (1914-1918), Paris, Tallandier, 2001.
  • Prost, Antoine, Les Anciens Combattants et la société française (1914-1939), Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1977 (3 vol.).
  • Winter, Jay, Sites of Memory, Sites of Mourning: The Great War in European Cultural History, Cambridge, Cambridge University Press, 1995.

Le temps de ce 14 juillet :

Le mois de juillet 1926 est resté dans les annales météorologiques comme l’un des plus chauds du XXe siècle en France, marqué par une canicule historique qui a frappé tout le pays, particulièrement entre le 10 et le 15 juillet.

À Paris, ce jour-là du 14 juillet 1926 :

 Le ciel était parfaitement dégagé.

 Les températures ont suffoqué la capitale, grimpant bien au-delà des 35°C à l’ombre l’après-midi.

L’ambiance lourde, la poussière et les fleurs qui flétrissent sur le monument aux morts de l’arrondissement que nous avons décrits ne sont donc pas du tout une licence poétique : les Parisiens ont bel et bien célébré ce 14 juillet 1926 en cherchant désespérément l’ombre et la fraîcheur des limonades !

July 14, 1926: The Honor of Monuments, the Horror of Parents

Paris celebrates July 14th under a blazing sun. The brass bands relentlessly type out, like a staccato rhythm, unending military marches along the grand boulevards, and the crowd presses forward to watch the troops parade. Amidst this official joy, I cross paths with Henri Varin near the city hall of the 14th arrondissement. We sat on the benches of the Lycée Condorcet together. I became a high-ranking civil servant; he remained an artisan, an art bookbinder from the Rue de la Tombe-Issoire. His hair has turned white all at once. In his buttonhole, there is no tricolor ribbon, but rather the small blue metal insignia of the Union Nationale des Combattants.

He paused for a moment in front of the arrondissement’s war memorial, where the national holiday’s bouquets are already beginning to wither in the heat. Engraved upon the stone is the name of his only son: Jean Varin, 1916.

— “Olivier,” he said simply, shaking my hand. His palm was cold despite the heatwave.

— “Henri. Aren’t you following the parade?”

He detached his gaze from the gilded letters. A silence settled between us—one of those silences that weigh heavier than the brass of the distant band. One never knows what to say to fathers. The newspapers celebrate heroic widows, the State adopts the nation’s orphans, but for fathers, language lacks words. One is not a « widower » to one’s child.

— “It’s our only grave,” Henri murmured, gesturing toward the block of limestone. “You know we never found anything. Nothing at all. The Somme kept everything.”

I nodded. I knew the story. The story of three hundred and fifty thousand families left without a body, condemned to search for a familiar face within the administrative lists of the Information Bureau. To break the chill, I made the mistake—the terrible mistake of the living who mean well:

— “Nicolas came back last week from his base in Thionville to complete his reserve service. He… he is being promoted to captain next month. In civilian life, he works at Latécoère. He organizes the pilots’ schedules, aircraft maintenance, and handles training. Aviation, his passion, treats him well.”

The word floated between us, indecent. Aviation. That daredevil arm of the service from which my Nicolas emerged without a scratch, his skin tanned by the open air, his laughter intact. Henri’s son, however, was pulverized by a 150 mm shell in an anonymous mud hole.

Henri avoided my gaze. His eyes fixed on the ground. His lips thinned, but anger did not come; there was no room left for anger in him, only an immense weariness.

— “That’s good, Olivier. It’s a blessing. They must live, these young ones.”

We walked a few paces to escape the crowd. In front of the zinc counter of a noisy café, he stopped and drew from his inside pocket a folded sheet of blue paper, crumpled at the corners, which he handed to me without a word. I recognized the letterhead of the Ministry of Pensions.

— “They rejected the file again,” he said in a flat, expressionless voice.

I read the lines with my bureaucratic eye. The law of March 31, 1919, is merciless. To obtain the « ascendant’s pension, » Henri had to prove that he lacked the necessary resources to live. They inspected his leather stock, measured his savings. The State applied Article 205 of the Civil Code: the pension is not a recognition of shed blood; it is a vulgar maintenance obligation. Because Henri still earns enough not to starve, Jean’s sacrifice is worth zero to the tax authorities.

— “They are telling me to come back when I am sixty, or if I become disabled,” he added with a bitter smile. “To them, Jean wasn’t a soldier who died for his country; he was just a breadwinner who owed me his daily bread. If I had been destitute, I would have been entitled to their charity. But as it is…”

He took back the paper, folded it in four, and slipped it into his jacket, just beneath the UNC insignia.

— “Thank goodness for the comrades at the local branch,” he sighed. “Over there, at least, when we sit around the table, they don’t ask for our tax returns. We know what we gave.”

He declined my invitation to have a drink. He had to get home. I knew what awaited him in his apartment on the Rue de la Tombe-Issoire. His wife, his home transformed into a sanctuary. On the mantelpiece, the inner circle of mourning had closed: beneath a glass dome lay a pocket watch stopped by moisture, a metal identity tag pitted with rust that a survivor from his unit had brought back to them in 1917, and the final letter, dated September 12th, its ink fading a little more each day.

I watched him walk away just as the first firecrackers of July 14th exploded at the end of the street. My son Nicolas is alive. And today, amidst the flags, I am almost ashamed of my joy.


The war memorial with the name of Jean Varin, who fell in 1916. There are other Varins on this grim list, the name being a fairly common one.


Nicolas, the son of Olivier « le Tigre, » has just been promoted to reserve captain in the Air Force.

Author’s Note on Narrative License

The character of Henri Varin, his trade as an art bookbinder, the exact details of his conversation with Olivier, and the precise location of their meeting in the 14th arrondissement of Paris are narrative constructs created for this blog post. However, they accurately embody the fully documented experiences of bereaved families of that era.

The Historian’s Corner

Grief Without Words or Status

In 1926 France, wartime mourning was a staggering, ubiquitous reality: the country wept for 1.4 million soldiers who fell at the front, and it is estimated that nearly two-thirds of the population belonged to a « circle of grief. » Yet, unlike war widows or orphans adopted under the legal status of Pupilles de la Nation (Wards of the Nation), the parents of killed soldiers possessed no specific symbolic or legal status of their own. This lack of lexical and official recognition deepened the psychological isolation of these ascendants stripped of their lineage, as detailed in the study by the Service historique de la Défense (Defense Historical Service) on the status of wartime mourning.

The Coldness of the « Ascendant’s Pension »

The administrative treatment of parents by the landmark law of March 31, 1919 (which founded the Military Disability and War Victims Pensions Code) illustrates a strictly material, rather than commemorative, logic. To obtain financial assistance, a father had to be at least 60 years old and a mother 55, while providing strict proof of insufficient resources.

Legally, this pension was modeled on the maintenance obligation defined by Article 205 of the French Civil Code: the State simply substituted itself for the deceased son to provide for the vital needs of destitute parents. Wealthy families or the working middle class were entirely excluded, turning their grief into a purely private matter without the slightest national compensation—an administrative severity recalled in the French Senate’s analyses on the right to reparation.

The Missing and the Cult of Relics

The situation of Henri’s son exemplifies the tragedy of the 350,000 French soldiers whose bodies were never recovered or identified, having been pulverized by artillery or buried deep in zones of intense combat. For these families, the absence of remains made traditional funeral rites impossible.

In response, relatives developed an intimate, sacred devotion to the small personal effects of the deceased, sent back by brothers-in-arms or recovered much later. This phenomenon of the « sanctification of relics » (identity tags, uniform fragments, notebooks) preserved under glass domes is analyzed in depth in the reference literature on commemoration and mourning practices in France.

The Home-as-Temple and Circles of Grief

The historian Stéphane Audoin-Rouzeau theorized these post-1918 family dynamics. Through private archives, he demonstrates how the loss of a son froze the domestic space, transforming some homes into true memorial temples where time stood still. Mourning was organized in concentric « circles » extending from the parents to networks of friends, maintaining a constant memorial pressure throughout the 1920s—a subject explored in his work presented by the journal L’Histoire.

War Memorials and the Associative Refuge

Enacted to regulate collective mourning, the law of October 25, 1919, required every municipality to honor the memory of its dead. In the absence of individual graves for nearly a quarter of the soldiers, local war memorials served as indispensable collective tombs for families, including during national holidays like Bastille Day, as explained by the Chemins de mémoire portal.

In the face of state shortcomings, major veterans’ organizations like the Union Nationale des Combattants (UNC) opened their local branches en masse to bereaved parents. As demonstrated by the historian Antoine Prost in his seminal works covered by Le Monde, these associations provided an essential space for sociability and civic recognition against the silence of institutions.

Additional Bibliography

 Audoin-Rouzeau, Stéphane, Cinq deuils de guerre (1914-1918) [Five War Mournings], Paris, Tallandier, 2001.

 Prost, Antoine, Les Anciens Combattants et la société française (1914-1939) [Veterans and French Society], Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1977 (3 vols.).

 Winter, Jay, Sites of Memory, Sites of Mourning: The Great War in European Cultural History, Cambridge, Cambridge University Press, 1995.

The Weather on this Bastille Day

The month of July 1926 remains in meteorological annals as one of the hottest of the 20th century in France, marked by a historic heatwave that gripped the entire country, particularly between July 10th and 15th.

In Paris, on that specific day of July 14, 1926:

 The sky was perfectly clear.

 Suffocating temperatures choked the capital, soaring well past 35°C in the shade during the afternoon.

The heavy atmosphere, the swirling dust, and the withering flowers on the local war memorial described above are therefore not poetic license at all: Parisians truly celebrated this Bastille Day of 1926 by desperately seeking out shade and the cool relief of lemonades!

1926: The Year of Great Breakups— Crises, Peace, and Modernity

5 juin 1926 : « Tu n’iras pas au bagne ! »

Le bagne de Saint-Martin-de-Ré. Une honte absolue pour la République. Depuis les articles d’Albert Londres en 23, tout le monde sait ce qui s’y passe, mais personne ne bouge. Sauf que là, on touche le fond et je refuse de fermer les yeux. Doumergue m’a envoyé en « mission d’inspection administrative ». La bonne blague. En réalité, un convoi de forçats s’apprête à embarquer pour la Guyane sur le navire La Martinière. Et dans le lot, il y a un homme qui n’a rien à faire là.
Il s’appelle Louis Mathieu. Un ancien poilu. Le gars a été décoré à Verdun, mais il a craqué en 17 lors des mutineries. Dix ans qu’il traîne sa misère de prison en dépôt. Aujourd’hui, la justice militaire veut s’en débarrasser définitivement et l’expédier crever de la fièvre jaune à Cayenne. Si la presse l’apprend, le Cartel des gauches explose définitivement et la Chambre redevient un champ de bataille.


J’ai pris le train pour La Rochelle, puis la chaloupe à travers le pertuis. Me voilà dans la citadelle de Vauban. L’ambiance est glaciale. Ça sent la paille pourrie, l’humidité saumâtre, et le bruit des fers sur les pavés vous prend aux tripes.
Je fais ouvrir sa cellule. Le directeur du dépôt tire une gueule de six pieds de long mais il s’écrase devant mon ordre présidentiel. Mathieu est là, assis prostré, les yeux vides, déjà mort en dedans. Je m’assois sur son grabat, sans chichi.


« Mathieu. Regardez-moi. Je ne suis pas là pour vous charger. »
Il lève à peine la tête, la voix brisée : « Qu’est-ce que vous me voulez, le Parisien ? Le convoi part dans trois semaines. Laissez-moi crever tranquille. »
« Vous ne monterez pas sur ce bateau. Votre grâce présidentielle est signée… Commutation de peine. Vous restez en métropole, vous finirez vos jours dans une centrale de l’Est, près de chez vous. »
Il me regarde, incrédule. Une étincelle se rallume dans ses yeux morts. « Pourquoi vous faites ça ? »
« Parce que la France a assez versé de sang. Et parce qu’un héros de Verdun n’a pas sa place à Cayenne. »


Le directeur rouspète derrière la porte, me parle de discipline, de l’armée qui va ruer dans les brancards. Je m’en moque royalement. Poincaré va revenir au pouvoir dans quelques semaines. S’il avait trouvé ce dossier sur son bureau, il aurait validé la déportation sans ciller, par pur respect du Code militaire. Il fallait agir vite, court-circuiter la machine avant la reprise en main de juillet.


Ce soir, depuis ma chambre d’hôte à Saint-Martin, j’écoute l’océan taper contre les remparts de Vauban. Pour une fois, l’ombre a servi à faire de la lumière. Un homme de moins pour l’enfer vert. La République dort tranquille, et moi aussi.

La prison de Saint-Martin de Ré. Après, c’est l’embarquement pour le bagne en Guyane

June 5, 1926: « You Will Not Go to the Penal Colony »

The Saint-Martin-de-Ré penal colony. An absolute disgrace to the Republic. Ever since Albert Londres’ articles in ’23, everyone knows what goes on there, but nobody moves a finger. Except now, we’ve hit rock bottom, and I refuse to close my eyes. Doumergue sent me on an « administrative inspection mission. » What a joke. In reality, a convoy of convicts is preparing to board the ship La Martinière for French Guiana. And among them, there is one man who has absolutely no business being there.
His name is Louis Mathieu. A former poilu. The guy was decorated at Verdun, but he cracked in ’17 during the mutinies. For ten years, he has been dragging his misery from prison to detention center. Today, military justice wants to get rid of him once and for all and ship him off to rot from yellow fever in Cayenne. If the press finds out, the Cartel des gauches will blow sky-high, and the Chamber will turn right back into a battlefield.
I took the train to La Rochelle, then the launch across the straits. Here I am inside Vauban’s citadel. The atmosphere is bone-chilling. It smells of rotting straw and brackish dampness, and the sound of irons scraping against the cobblestones grips you by the gut.
I have his cell opened. The prison director wears a face a mile long, but he backs down before my presidential order. Mathieu is there, sitting prostrate, his eyes hollow, already dead on the inside. I sit down on his cot, no ceremony.
« Mathieu. Look at me. I’m not here to condemn you. »
He barely raises his head, his voice broken: « What do you want from me, Parisian? The convoy leaves in three weeks. Just let me die in peace. »
« You won’t be boarding that ship. Your presidential pardon has been signed… Commutation of sentence. You are staying in mainland France; you will finish your days in a central prison in the East, close to home. »
He looks at me, incredulous. A spark flickers back to life in his dead eyes. « Why are you doing this? »
« Because France has spilled enough blood. And because a hero of Verdun has no place in Cayenne. »
The director grumbles behind the door, muttering about discipline and how the army is going to kick up a storm. I couldn’t care less. Poincaré will be returning to power in a few weeks. If he had found this file on his desk, he would have authorized the deportation without blinking an eye, out of pure reverence for the Military Code. I had to act fast, to short-circuit the machine before the July takeover.
Tonight, from my guest room in Saint-Martin, I listen to the ocean crashing against Vauban’s ramparts. For once, the shadows were used to bring forth the light. One less man for the green hell. The Republic sleeps soundly, and so do I.

Historical Figures Mentioned

Gaston Doumergue (President of the Republic)

Raymond Poincaré (Incoming Prime Minister)

10 mai 1926 : « C’était mieux avant ! »

Dans les cafés, au travail, en discutant avec les voisins ou les commerçants sur le marché du dimanche : toujours cette même phrase qui m’agace, cette nostalgie d’un passé qui n’a souvent jamais existé : « C’était mieux avant ! »

À les entendre, « en 1900, Paris était plus sûr, on mangeait mieux, les jeunes respectaient les vieux, les ouvriers les patrons – et réciproquement – les fonctionnaires faisaient encore un travail consciencieux, notre armée était plus forte, les autres pays respectaient la France. »

Le désespoir de certains – entretenu par une certaine presse complaisante étalant à l’infini nos difficultés budgétaires, les divisions de la Chambre et la faiblesse du franc – apparaît comme infini.

1900, une belle époque ? C’est à mourir de rire.

Et les voyous – appelés Apaches – qui nous obligeaient à sortir discrètement armés d’un petit revolver dans la poche de notre pardessus ? Et les ministères qui tombaient les uns à la suite des autres ? Et l’Allemagne qui ne cessait de nous menacer et de nous mépriser depuis 1871, après avoir pris notre Alsace et notre Lorraine ? Et notre médecine balbutiante qui paniquait les femmes devant accoucher ? Et nos épouses priées de rester chez elles ou alors de peupler les usines comme les bureaux pour des salaires de misère ? Et les charges sans pitié de régiments de dragons, aux ordres du gouvernement, sur les travailleurs révoltés par leurs conditions de travail indignes ?

Ah, elle était magnifique, cette belle époque !

J’ai eu trois discussions la semaine dernière qui sont venues alimenter ma réflexion sur le sujet. J’ai longuement échangé avec Clemenceau, Poincaré… et ma femme.

Le résultat des courses se révèle sans appel. Clemenceau et ma femme, pas pour les mêmes raisons, partagent mon opinion, sur le regard critique qu’il convient de porter sur les années d’avant Grande Guerre. Clemenceau garde un souvenir déplorable de la querelle des inventaires, de l’affaire Dreyfus ou des grands mouvements sociaux de 1907. Et mon épouse considère que les années 1900 étaient plus le prolongement d’un XIXe siècle encore arriéré qu’un début de XXème siècle dominé par une science et des machines le plus souvent libératrices.

Poincaré, sans surprise, essaie au contraire de capitaliser sur les peurs : « Je ne reviendrai au pouvoir qu’avec la trouille et la frousse dans le ventre de chaque parlementaire et de tous les scribouillards des journaux financiers ! » « Quand le franc sera au plus bas, que personne ne voudra voter un budget, il faudra bien la poigne d’un homme d’expérience, qui sait « appeler un chat un chat » et tailler sans état d’âme dans les dépenses d’une Administration coûteuse et pas assez efficace. Et la France retrouvera sa grandeur, comme autrefois. »

Je lui ai glissé : « Vous savez pourquoi c’était mieux avant ? »

Devant son air interrogateur, j’ai complété avec un petit sourire : « C’est parce qu’on avait vingt ans ! »

Raymond Poincaré explique sa stratégie à Olivier le Tigre : « Je ne reviendrai au pouvoir qu’avec la trouille et la frousse dans le ventre de chaque parlementaire ! » Image de fiction

May 10, 1926: “Things Were Better Back Then!”

In the cafés, at work, in conversation with neighbors or the merchants at the Sunday market: always that same phrase that irks me, that nostalgia for a past that often never existed: “Things were better back then!”

To hear them tell it, “In 1900, Paris was safer, the food was better, the young respected the old, workers respected bosses—and vice versa—civil servants still did conscientious work, our army was stronger, and other countries respected France.”

The despair of some—stoked by a compliant press endlessly parading our budgetary struggles, the divisions of the Chamber, and the weakness of the franc—seems infinite.

1900, a “Belle Époque”? It is enough to make one die laughing.

And what of the thugs—the so-called Apaches—who forced us to go out discreetly armed with a small revolver in our overcoat pocket? And the ministries that collapsed one after another? And Germany, which never ceased to threaten and despise us since 1871, after seizing our Alsace and Lorraine? And our fledgling medicine that sent women into a panic before childbirth? And our wives, expected to stay at home or else fill the factories and offices for pittance wages? And the merciless charges of dragoon regiments, acting on government orders, against workers revolted by their undignified working conditions?

Ah, it was magnificent, that Belle Époque!

I had three discussions last week that fed my reflections on the subject. I spoke at length with Clemenceau, Poincaré… and my wife.

The verdict is final. Clemenceau and my wife, though for different reasons, share my critical view of the years preceding the Great War. Clemenceau retains a wretched memory of the « Inventory Crisis, » the Dreyfus Affair, or the great social unrest of 1907. As for my wife, she considers the 1900s to be more of a lingering shadow of a backward 19th century than the dawn of a 20th century dominated by science and machines that are, more often than not, liberating.

Poincaré, unsurprisingly, tries instead to capitalize on fear: “I shall only return to power when there is fear and trembling in the gut of every parliamentarian and every hack writer of the financial rags!” “When the franc is at its lowest, when no one will vote for a budget, it will take the steady hand of a man of experience, one who knows how to ‘call a spade a spade’ and cut without remorse into the spending of a costly and inefficient administration. And France will find her greatness again, just as before.”

I whispered to him: “Do you know why things were better back then?”

Faced with his questioning look, I added with a slight smile: “It’s because we were twenty years old!”

19 avril 1926 : Le Paris-Versailles, 30 minutes de secrets et de songes

Tous les jours, je prends le train pour Paris. Après un court trajet à vélo depuis notre nouvelle demeure du Plateau Saint-Antoine jusqu’à la gare Rive Droite de Versailles, je me cale pour plus d’une demi-heure sur les sièges bien rembourrés,en velours rouge, dans un compartiment de première classe de la ligne Versailles-Paris Saint-Lazare.

Je côtoie, sans trop de déplaisir, un peu toujours les mêmes têtes, aux tempes grisonnantes : magistrats parisiens, hauts gradés d’état-major, députés et sénateurs, directeurs dans les ministères, dans les compagnies d’assurance de la rue de Londres ou les banques du boulevard Haussmann ou de la rue Chauchat. Nous lisons tous Le Temps. Discrètement, certains s’adonnent aux Mots Encroisés ou lisent des feuilletons du Journal. Il est d’usage de parler à voix basse, sans déranger les voisins et surtout sans (trop) dévoiler des informations confidentielles de nos maisons respectives.

Lors du voyage retour, le soir, il arrive qu’en cas de crise diplomatique ou ministérielle, le chef d’une des gares du trajet, accompagné d’un gendarme discipliné et respectueux, monte dans le train, me rejoigne tout essoufflé (j’ai presque toujours la même place) et m’indique qu’une voiture avec chauffeur m’attend pour me reconduire à l’Élysée. Je sais alors qu’une longue soirée voire une nuit de labeur m’attend auprès du chef de l’Etat.

La plupart du temps, c’est heureusement plus calme. Ayant l’une des deux places donnant sur la fenêtre, c’est à moi de bien penser à tout fermer quand nous approchons des tunnels pour éviter d’être envahis par les fumées de la locomotive.

Vers le milieu du parcours, je pose souvent mes dossiers à annoter ou mon journal et me laisse aller à la rêverie. Le train reste un moment de rencontre avec soi-même. Je me dis par exemple que je suis moins triste qu’il y a quelques mois par rapport au décès de ma mère fin 1924 ou je pense à mes proches dans leurs moments heureux (mes deux enfants les plus âgés ont fait des jolies rencontres) ou moins plaisants (les soucis personnels de collègues qui me sont chers).

Quand il est là, le préfet de la Seine-et-Oise, Adrien Bonnefoy-Sibour, adore se placer à mes côtés et me raconter ses rencontres avec le ministre de l’Intérieur ou des détails de sa vie de patron de la préfecture de Versailles, en espérant que je lui glisse, en retour, quelques éclairages sur la vie de l’Élysée. Nous agissons en fait tous les deux de la même façon : donner l’impression de confier un secret – alors qu’il est déjà largement éventé – en échange d’une information, elle, réellement confidentielle. À ce petit jeu, avec mon expérience, je bats le préfet toujours un peu trop bavard… mais il se révèle plutôt sympathique.

Lorsque je descends le soir à Versailles-Rive Droite, l’air est plus vif, chargé de l’odeur de l’immense parc du Château. Je récupère ma bicyclette à la consigne. La montée vers le Plateau Saint-Antoine est rude après une journée de conciliabules, mais elle est salutaire. À chaque coup de pédale dans l’obscurité des avenues désertes, je laisse derrière moi les intrigues de palais et les bruits de couloirs.

Arrivé devant les grilles de notre maison, je marque un temps d’arrêt. Le silence de Versailles en 1926 est absolu, seulement troublé par le frisson des feuilles. Ma mère n’est plus là pour m’attendre avec son regard inquiet, mais la lumière qui filtre à travers les persiennes m’indique que la vie continue, vibrante et douce. Je range mon vélo, je lisse mon manteau, et je franchis le seuil.

Ce soir, le « Tigre » de l’Élysée a fini sa journée. Place à l’homme de Saint-Antoine.

Olivier le Tigre à Versailles Rive Droite

Le Plateau Saint-Antoine, en bordure de Versailles et de la petite ville du Chesnay

Adrien Bonnefoy-Sibour, préfet de la Seine-et-Oise dont le chef lieu est Versailles

Le podcast de l’historien : décryptons ensemble l’article d’aujourd’hui 🧐


April 19, 1926: The Paris–Versailles Line, Thirty Minutes of Secrets and Reverie

Each day, I take the train into Paris. After a short bicycle ride from our new home on the Plateau Saint-Antoine to Versailles–Rive Droite station, I settle in for the half-hour journey on the well-upholstered red velvet seats of a first-class compartment on the Versailles–Paris Saint-Lazare line.


I find myself, not without a certain ease, among more or less the same greying faces: Parisian magistrates, senior staff officers, deputies and senators, directors from ministries, insurance companies on the Rue de Londres, or banks along Boulevard Haussmann and Rue Chauchat. We all read Le Temps. Discreetly, some occupy themselves with crosswords or follow the serialized stories in Le Journal. It is customary to speak in low voices, so as not to disturb one’s neighbours and, above all, to avoid revealing too much about the confidential affairs of our respective institutions.


On the return journey in the evening, it sometimes happens—when a diplomatic or ministerial crisis arises—that the chief of one of the stations along the line, accompanied by a punctual and respectful gendarme, boards the train. Slightly out of breath, he makes his way to me (I almost always occupy the same seat) and informs me that a car with driver is waiting to take me back to the Élysée. I know then that a long evening, perhaps even a night of work, awaits me at the side of the Head of State.
Most of the time, fortunately, things are calmer. Sitting by the window, it falls to me to remember to close everything as we approach the tunnels, to keep out the locomotive smoke.
Around the midpoint of the journey, I often set aside my papers or my newspaper and let my thoughts wander. The train remains a rare moment of encounter with oneself. I sometimes reflect that I am less saddened than I was a few months ago by my mother’s passing in late 1924. Or I think of those close to me, in their happier moments—my two eldest children have met promising people—or in more difficult ones—the personal troubles of colleagues dear to me.


When he is there, the Prefect of Seine-et-Oise, Adrien Bonnefoy-Sibour, delights in sitting beside me and recounting his meetings with the Minister of the Interior, or the details of his life at the head of the Versailles prefecture, hoping in return that I might offer a glimpse into life at the Élysée. In truth, we both play the same game: giving the impression of confiding a secret—already widely known—in exchange for something genuinely confidential. At this game, with experience on my side, I generally have the advantage over the somewhat too talkative prefect… though he is, in truth, rather likeable.


When I step off the train in the evening at Versailles–Rive Droite, the air is sharper, carrying the scent of the vast park of the Château. I retrieve my bicycle from the stand. The climb up to the Plateau Saint-Antoine is demanding after a day of behind-the-scenes discussions, yet it is a welcome exertion. With each turn of the pedals through the darkness of the deserted avenues, I leave behind the intrigues of the palace and the murmurs of its corridors.
Arriving at the gates of our house, I pause for a moment. The silence of Versailles in 1926 is complete, broken only by the faint rustle of leaves. My mother is no longer there to await me with her anxious gaze, yet the light filtering through the shutters tells me that life goes on—gentle, and full of quiet vitality. I put away my bicycle, smooth my coat, and step inside.
Tonight, the “Tiger” of the Élysée has finished his day. Now the man of Saint-Antoine takes his place.

19 novembre 1912 : Guinguette, Robinson et vin pétillant

Comment concilier l’envie d’être avec des amis, de sortir et boire un peu de vin blanc ensemble en écoutant de la musique et les souhaits de nos enfants qui rêvent de s’amuser ?  » Eh bien, filons à la guinguette Robinson !  » suggère ma femme.

Nous partons sur les bords de la Marne. Dans un arbre millénaire, sont perchées des cabanes que ne renierait pas Robinson Crusoé.

La guinguette dans les arbres au Plessis Robinson

On y mange, on y vide des verres de Guinguet, ce petit vin blanc frais pétillant longtemps produit vers Belleville. Notre amie Camille me confie :  » Un jour, il faudra que l’on s’arrête de consommer cette infâme piquette de région parisienne. Pour le même prix, du vin nantais ou d’Alsace pourrait faire l’affaire. A chaque fois que je bois du Guinguet, j’en ai les boyaux tout tordus !  »

Au même moment, les marmots montent et dévalent l’échelle qui nous relie au sol. Des rires et des cris souvent, des pleurs parfois : les souvenirs d’enfance se tissent maintenant, dans ces branches ou à même le sol jonché de feuilles mortes. L’épée de bois des uns  a-t-elle plus de pouvoirs que la baguette de fée ou de magicien des autres ? Dans les jeux et l’imagination se côtoient très bizarrement Robinson et Blanche-Neige, Merlin et Lupin. La guerre et la paix s’enchaînent sans morts réels, les champs de bataille se transforment vite en grands bals au château du roi si les filles arrivent à faire prévaloir leur point de vue sur celui des garçons plus bagarreurs.

 » Profitez bien de l’accordéon et de la voix de Régine, c’est notre dernier dimanche d’ouverture. La semaine prochaine, il fera sans doute trop froid et nous fermerons jusqu’à avril ou mai !  » fait observer le patron, poussant à la consommation.   » La voix de Régine…. » : la chanteuse sans grand talent de la guinguette me fait un effet semblable à celui du vin blanc pour Camille. Cette « agace tympans » tentent de vriller ses airs maintes fois entendus dans nos têtes distraites et nous rappelle de temps à autres qu’elle existe en poussant sa voix dans des aigus qu’elle devrait éviter de côtoyer autrement que seule, le matin, dans son bain.

Mais nous passons un bon moment. Derniers instants avant l’hiver. Ultimes rayons d’un soleil encore un peu chaud. Pierre et moi observons, complices, nos épouses. Elles sont belles et enjouées : j’aime les jolis plis de la robe de Nathalie et le châle bleu de Camille. Nous n’écoutons plus, tous les deux, que d’une oreille très distraite une conversation où s’échangent – il me semble – les impressions sur le dernier concert,  les adresses de modistes et les solutions pour faire faire les devoirs des enfants sans énervement.

 » Et toi, ton boulot ça va ?  » Pierre, attentif, me fait atterrir, bien malgré lui, avec un peu de brusquerie. D’un seul coup, la tête sévère de Poincaré tente de remplacer les douces images que j’avais à l’esprit jusqu’à présent. Je ne réponds pas et rejoint la discussion entre Camille et ma femme. Pierre a compris, il m’imite, sourit et hoche la tête :  » tu as raison. Nos épouses, elles, savent dételer… »

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Si vous aussi vous aimez « dételer » en vous réfugiant à la Belle Epoque, rejoignez le groupe des amis du site « Il y a un siècle «  !

 

16 octobre 1911 : Les Bretons et la mort qui s’annonce…

 » C’est vers trois heures du matin que j’ai entendu un grand bruit dans le grenier, le choc brutal d’un objet ou d’un corps qui tombe. Je me suis précipitée et je n’ai rien trouvé. Le silence était revenu dans l’immense pièce. Mais je ne cessais de penser à mon mari. Je le voyais presque. Il était comme devant moi, dans son ciré gris de marin  ; bizarrement, il grimaçait de douleur. Un mois après, j’apprenais qu’il était mort en mer, justement ce soir-là – le soir du grand bruit inexpliqué – pauv’homme, écrasé, coupé  en deux (elle fait le geste) par une corde du filet de pêche de son thonier. Voilà monsieur, ce que nous appelons, nous les Bretons, une « signifiance »…  » La vieille femme s’arrête de parler, étouffant un sanglot. La bonne du voisin reprend, explique cette fameuse « signifiance » :  » En Bretagne, la mort nous fait signe, elle s’annonce, surtout pour nous, les femmes de marin. Un arbre au milieu de nulle part, sans feuille, par un soir d’orage ; un chat noir qui vient miauler de façon agressive sous notre fenêtre ; un verre qui se brise dans la main, un meuble qui tombe… : autant de signes qui annoncent le malheur.  »

Un thonier en 1911

Avec mon panier de provisions à la main, dans l’escalier de l’immeuble parisien tout neuf où nous sommes, tous ces racontars de bonne femme paraissent loin, irréels et dérisoires. Une « signifiance » … et puis quoi encore ? Mon esprit cartésien, mon appétit pour les sciences m’éloignent de ce monde de légendes et de croyances.

La vieille femme de Cancale sent que je peine à la croire. Elle remet sa mèche de cheveux tout blancs derrière son oreille, redresse fièrement la tête et me jette : « Monsieur le fonctionnaire, quand vous mangerez votre poisson, la prochaine fois, pensez aux marins qui risquent leur vie pour vous. Pensez à mon homme parti si jeune…  »

Gêné, ne sachant quelle attitude adopter, je bredouille un « Voui madame, z’avez raison madame, je penserai, je penserai…  »

Je pousse enfin la porte de chez moi. Ma propre bonne me demande : « Ben alors monsieur, vous z’êtes décidé pour c’midi ? J’vous fait du poisson ou du poulet ?  »

Rêveur, je m’entends répondre :  » Du poulet, Augustine, du poulet… c’est mieux…  »

 

20 et 21 février 1911 : La peste menace la France

«  La France a peur ! » Plus de 50 000 morts en Mandchourie, des cas signalés en Inde, au Japon, en Indochine, en Australie et en Égypte. Demain l’Europe ? La rumeur enfle : la peste, le terrible fléau du Moyen-Age, revient. Les photographies prises en Extrême Orient révèlent des scènes terribles. Malades emportés en trois jours dans des souffrances atroces, médecins contaminés, fosses communes qui se remplissent à grande vitesse auxquelles les villageois mettent le feu de façon désespérée, sans avoir pu respecter le moindre rite funéraire.

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Un transport de cadavres en Mandchourie, lors de la terrible peste de l’année 1911.

A la fin du Transsibérien, le long de la ligne elle-même, des villages entiers disparaissent sous le regard effaré des rares témoins occidentaux (journalistes et professeurs de médecine). Le froid – il fait moins quarante – ne facilite guère l’acheminement des secours. Les Mandchous qui ne meurent pas de la peste risquent maintenant la famine.

Mais le sujet du jour demeure le débat à la Chambre que je prépare avec Aristide Briand. Il faut rassurer les députés et démontrer que notre pays est protégé contre la terrible épidémie.

Briand : Il ne faut pas minimiser l’angoisse des uns et des autres. La presse a chauffé à blanc l’opinion, les images diffusées sont épouvantables et la peste pulmonaire fait objectivement froid dans le dos… si je peux m’exprimer ainsi (sourire contraint).

Moi : Vous devez d’abord montrer que vous êtes entouré d’hommes de science incontestables et prestigieux. Le Conseil supérieur d’hygiène, les professeurs Roux et Chantemesse. Vous écoutez leurs conseils, vous avancez sur leurs recommandations, vous n’avez que la santé des Français en tête.

Briand : Quel est l’argument le plus percutant pour rassurer tout le monde ?

Moi : La peste pulmonaire a un délai d’incubation court et on en meurt très vite. La distance qui nous sépare de la Mandchourie nous protège. Aucun malade ne peut survivre à un voyage en bateau aussi long et le bacille pouvant se loger sur les marchandises ne résiste pas non plus à de tel délai de transport.

Briand : Et les émigrants d’Asie qui débarquent tout de même sur le sol français ?

Moi : Nous avons fait le point ce matin avec le réseau ferré Ouest-État. Les trains contourneront Paris et aucune entrée ne sera tolérée directement dans la capitale.

Briand : Et la peste bubonique, les rats ?

Moi : Tous les navires arrivant sur nos côtes sont dératisés et retenus aussi longtemps que le permettent les conventions internationales. Nous sommes tellement prudents que nous commençons à avoir des plaintes des pays voisins !

Briand : J’aurai aussi sans doute une question spécifique sur Marseille, le port le plus exposé.

Moi : Chaque émigrant d’Asie est soumis à un contrôle particulier comprenant une visite médicale.

Vous pouvez annoncer la création d’une « commission spéciale sur les migrants » chargée de proposer toute mesure supplémentaire de protection et de prévention. Et puis, la France va organiser une conférence internationale sur la peste pour faire le point sur l’état de la science et les recommandations pouvant protéger les populations.

Briand : Pour la commission sur les migrants, vous pouvez me proposer un texte que je signerai dès demain matin et qui sera publié immédiatement au Journal officiel ?

Moi (songeant à la nuit qui va être courte pour préparer tout cela ) : Bien sûr, monsieur le Président.

Briand : Et vous m’accompagnez demain à la Chambre.

Moi : Comme d’habitude, Monsieur Briand. Avec votre dossier complet.

Briand : N’oubliez pas : la France a peur et la peur est mauvaise conseillère si nous ne savons pas apporter les bonnes réponses !

De retour seul dans mon bureau, je travaille à nouveau le dossier.

Le délai d’incubation ? Il est, en fait, inconnu. On l’estime à bien plus de sept jours et les porteurs du bacille restent au départ indétectables, se mêlent au reste de la population et la contaminent.

Les mesures prises par les autorités chinoises et russes ? Assez inefficaces pour l’instant et le mal continue à se propager grâce aux transports ferroviaires et par voie maritime. Les Chinois n’agissent pas avec transparence et cachent l’ampleur comme la localisation réelle de l’épidémie.

Les remèdes ? Il existe bien un vaccin diffusé par le docteur Haffkine, plutôt adapté. Mais il ne peut être fabriqué à grande échelle et couvrir des populations entières.

Bref, rien de rassurant dans tout cela.

Mais demain, il faut convaincre la Chambre que nous avons l’affaire bien en main et que nous maîtrisons la situation. Coûte que coûte. Les députés et l’opinion ne veulent pas entendre autre chose. Sinon, ce sera la panique et Briand tombera.

14 janvier 1911 : Oeufs pourris sur la tête des ministres

« Et quand vous avez quelqu’un vous annonçant au téléphone qu’il est ministre, vous n’êtes pas obligé de le croire ! » Nous déjeunons à trois, le préfet de police Lépine, le nouveau commissaire du Vème arrondissement et moi. Le haut fonctionnaire met en garde le policier en charge notamment des abords de la Sorbonne « des multiples chahuts étudiants qu’il faut savoir canaliser, encadrer et maîtriser sans violence. »

Lépine décrit tous les coups pendables possibles qui surviennent dans le Quartier latin : les étudiants qui se font passer pour des émirs dans des réceptions mondaines parce qu’ils ont fait le pari un peu idiot d’y rentrer en chemise de nuit, ceux qui jettent des œufs pourris dans les fiacres des grands bourgeois, les ahuris qui transmettent leur candidatures à l’Académie française, les moqueurs qui appellent le poste de police en se faisant passer pour un ministre, les rigolos qui giflent les messieurs décorés et dignes dans les omnibus, les champions de la gâchette qui déchargent leur fusil sur des pots de chambre, les tireurs de sonnettes, les spécialistes des fausses alertes, les faux fous et les vrais chenapans…

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Le préfet complète : « Les pires, ce sont les carabins. Avec eux, quand ils ont dépassé les bornes, il n’y a plus de limites. Ils annoncent régulièrement à une presse crédule l’arrivée de terribles maladies ; certains se battent en poussant des cris de singes à coup d’organes humains, ivres, dans les salles de dissection et d’autres confisquent même les chaussures des diplomates étrangers laissées à la porte des chambres d’hôtel. »

Le commissaire prend bonne note de toutes les facéties possibles pouvant germer dans la tête bouillonnante des jeunes gens. On le sent cependant de plus en plus mal à l’aise. Il s’exclame : « Et qu’attendez-vous de moi, au juste ? » Lépine reprend , le regard sévère : « Maîtrise, sang froid, pas de violence mais pas de plaintes des riverains non plus… Débrouillez-vous. »

Le policier demande alors d’une voix blanche : « Vous voulez dire que s’il y a des difficultés ce sera… » « … de votre faute ! » complète le préfet. « Eh oui, nous n’arriverons jamais à coincer tous les jeunes drôles fauteurs de troubles. Le seul sur lequel peut s’abattre la foudre d’un État lassé des gamineries d’une jeunesse un peu désorientée, c’est vous, le commissaire du Vème arrondissement. Un œuf pourri sur la tête d’un ministre ? Et je vous transforme en… omelette ! »

Une bonne année 1911 ?

1910 est derrière nous, 1911 entre en scène. Les images de l’année qui s’achève défilent, en vrac : les inondations catastrophiques, les ballets russes, la mort de Tolstoï, la grande grève des cheminots, le changement de gouvernement…

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Notre pays de plus en plus policé s’est aperçu qu’il n’était pas à l’abri de la fureur des éléments. Mais à peine sauvé des eaux, il a su aussi s’ouvrir en grand sur le monde. Fascination pour l’Orient, le monde slave, les contes et légendes des steppes ou des forêts infiniment profondes.

La musique de Stravinsky étonne et détonne agréablement, la peinture se veut de moins en moins figurative, on découvre la puissance des rêves et Bergson montre un chemin qui n’est pas celui auquel Descartes nous avait habitué. Moins de science, de démonstrations logiques et plus d’instinct, d’irrationnel et d’exotisme. Le Dieu des catholiques a été chassé par la porte après des années de lutte anti-cléricale et ce sont des divinités d’ailleurs qui entrent par la fenêtre d’un Occident resté plus mystique que l’on ne le croit.

Et Olivier le Tigre dans tout cela ? La vie d’un homme plutôt heureux. Trois enfants très prenants mais si attachants ! L’aîné Nicolas rêve, à bientôt 15 ans, de piloter un aéroplane et en attendant, nous le poussons pour qu’il puisse entrer dans un grand lycée de Paris ; la cadette Pauline, 6 ans, très raisonnable, dévore déjà ses tout premiers livres et Alexis, 18 mois, continue à être le petit diablotin rieur, aux yeux bleus en amandes, mettant notre appartement sans dessus dessous.

Ma femme ? Elle a sans conteste commencé à épuiser les charmes de la vie au foyer. Elle qui avait su se faire remarquer comme assistante indispensable du sous directeur de la comptabilité, rue de Rivoli, elle reprendrait bien ses anciennes fonctions. La vie bourgeoise classique ne lui convient pas. Thé et petits gâteaux à cinq heures et discussions avec la bonne pour bâtir le menu du prochain déjeuner : non merci ! Je vais parler de tout cela avec le ministre Klotz. Peut-être la prendra-t-il à ses côtés.

Ma propre carrière ? Un moment menacée après le départ de mon protecteur Clemenceau, elle connaît un nouveau départ. D’abord méfiant, Briand apprécie maintenant mon expérience dans la gestion du ministère de l’Intérieur et met à profit mes bonnes relations avec les diplomates russes. Je regrette toujours le vieux Tigre ; ses traits d’esprit, son humour ravageur, ses colères sans lendemain me manquent mais je me fais à ce nouveau Patron, plus sobre, plus secret dans l’expression de ses sentiments. Birand a géré la grève des chemins de fer sans un mort, sans même une charge de cavalerie, évitant d’humilier l’adversaire. De la mesure, du sang froid, bref du grand art politique. Finalement, je suis assez fier de servir à ses côtés.

1911 s’annonce bien. Nos alliés russes et anglais sont solides, l’Allemagne nous respecte (enfin), les agriculteurs sont calmés, les ouvriers profitent de quelques avancées sociales. Une année tranquille s’annonce. J’en parlais avec une vieille dame en faisant la queue au bureau de poste. Elle m’a bizarrement attrapé la main en me glissant : « méfiez-vous de l’eau qui dort …. »

28 novembre 1910 : La liste des filles à marier du Préfet

 « Ce qu’on me demande de valider est tout à fait décoiffant ! » Le pauvre préfet ne sait plus où se mettre. Il pensait que son premier poste à Mende, en Lozère, allait être une sinécure, il s’est trompé.

Il poursuit notre entretien : « En fait, les Mendois ont une idée par jour. Vous voulez connaître la dernière à laquelle je n’ai pas osé m’opposer ? » Avant de me confier son secret, il se lève et va refermer la porte de mon bureau. Et c’est presque sur un ton de comploteur qu’il poursuit : « L’exode rural fait de terribles saignées dans mon département. Les jeunes hommes partent tous et quittent non seulement la campagne mais aussi Mende pour trouver une place dans des villes plus grandes comme Rodez, Alès, Nîmes ou Montpellier. Résultat, les filles se retrouvent seules. Or, les jeunes femmes de Lozère, fort jolies, à l’esprit vif et enjoué, rêvent toutes, légitimement, d’un beau mariage. »

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La ville de Mende, une photographie prise dans les années 1910

Je regarde la pile de dossiers qui m’attendent et fait un signe au préfet pour qu’il en vienne aux faits.

« Monsieur le conseiller, les habitants de Mende, avec l’autorisation d’un arrêté municipal que je n’ai pas osé casser, font circuler des « appels à l’hymen ». Ce sont des listes de 200 filles de plus de 18 ans, célibataires, avec leurs noms et adresses qui sont envoyées par la poste à tous les hommes célibataires. Ces derniers sont, vous le devinez, ravis devant un tel choix. Qu’en pense le cabinet du ministre ? Ai-je eu raison de ne rien dire en découvrant cette curieuse initiative ? »

Entre deux analyses du Conseil d’État, trois arbitrages budgétaires et quatre réponses à des parlementaires sur des problèmes diplomatiques, agricoles ou militaires, j’avoue que je ne m’attendais pas à être saisi d’une telle question, a priori, bien futile. Mais je ne veux pas décourager le serviteur de la République assis en face de moi et qui semble mettre tout son cœur à veiller aux intérêts des Lozériens.

Je lui prodigue donc ces quelques conseils : « Dans vos décisions à venir, vous veillerez à favoriser l’émergence d’autres listes. Celles des jeunes hommes en âge de se marier méritent aussi d’être transmises aux demoiselles. En outre, avez-vous veillé à la diffusion de ces documents aux veuves et aux veufs, ainsi qu’aux vieux célibataires peut-être lassés de leur état ? »

Le préfet prend fébrilement des notes. Je pense, un instant, flatté, que pour lui, la parole du ministère est sacrée. Je poursuis donc, gonflé d’importance : « En revanche, dans l’objectif de brasser les classes sociales entre elles, vous vous opposerez à toute idée d’ajouter le montant de la dot en face du nom des jeunes femmes. » Le haut fonctionnaire me répond, pétri de bonne volonté : « Bien sûr, monsieur le conseiller. Surtout, n’encourageons pas cette vieille pratique contraire à notre principe républicain d’égalité. »

Le préfet et moi nous séparons par une poignée de main cordiale.

Après son départ, je retrouve, oubliée sur son fauteuil, une des listes dont il m’a parlé. En déchiffrant ce papier froissé un peu jauni, j’imagine, derrière ces deux cents noms autant de visages de jeunes femmes, habitants très loin, avec un fort dialecte et n’ayant jamais vu Paris. Je souris en pensant qu’elles ne se doutent pas un instant que leur destin a été discuté directement à la Présidence du Conseil, à deux pas du bureau d’Aristide Briand.

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Tout sur le savoir vivre à la Belle Epoque….

25 novembre 1910 : J’avale mon chapeau

« Les hommes déposent leur pardessus mais gardent leur chapeau à la main » Le manuel de savoir-vivre de la baronne Staffe est formel. On garde son couvre-chef lorsque l’on rend visite à quelqu’un. Je ne respectais pas jusqu’à présent ce précepte mais m’efforce, depuis, de suivre cet usage du monde . A grand-peine, il faut bien le reconnaître.

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En effet, il ne faut pas non plus « saluer en tenant son chapeau à la main » sous peine d’être grotesque et de donner l’impression que l’on mendie. Mais que fait-on de son chapeau à ce moment ? Peut-on le poser quelque part ? Sur un meuble ou un fauteuil ? La baronne Staffe répond sèchement : « …sans l’abandonner une minute ». Encombrant chapeau. Il tient (trop) chaud à la tête dehors et nous embarrasse dedans. Ah, si on pouvait l’avaler…

Je continue ma lecture de l’ouvrage de la délicieuse baronne : « Il ne faut présenter que l’extérieur du couvre-chef, montrer la coiffe est ridicule ». Pas simple de se concentrer pour garder l’objet toujours dans un sens, la coiffe contre le pantalon ou le corps, donc de la main gauche… pour pouvoir saluer tranquillement, de la droite.

A l’essai, ces règles me donnent – je le sens bien – un côté raide, maladroit et je surprends quelques sourires discrets de messieurs ou de dames beaucoup plus à l’aise que moi dans les salons.

Admettons que nous ayons fini, lassés, par poser le chapeau quelque part. Que fait-on quand on va d’un groupe à l’autre, au gré des conversations ? On reprend son chapeau et on le repose plus près du nouveau groupe ? Ou le laisse-t-on à son emplacement initial au risque de le confondre avec celui d’un autre convive qui a eu la même idée que nous ? Nos « melons » sont tous noirs et de formes semblables !

« Un homme n’a jamais trop de prévenance respectueuse pour une femme » reprend Mme Staffe. Pour moi, c’est cuit. Je ne pense plus qu’à mon chapeau…

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Les chapeaux ? J’en parle aussi dans cet article

22 novembre 1910 : Les bilboquets du fonctionnaire

« On m’avait dit que mon travail serait un jeu, je suis très déçu ! » Maurice Crougnard, zélé fonctionnaire à la préfecture de la Seine, a un rôle peu banal. Il se rend tous les jours dans la grande salle des enchères d’État de la rue des Écoles.

Et que met-il à prix, notre Maurice ? Les milliers de jouets dont les Parisiens ne veulent plus. Les bilboquets jetés négligemment dans les rues à faire trébucher les passants, les vieux diabolos abandonnés qui bloquent les bouches d’égouts, les solitaires qui ont perdu leurs boules et encombrent les immeubles vides : Ces jeux très à la mode dans les années 1880, ces objets que tous s’arrachaient et que les parents ramenaient à leurs enfants émerveillés. Rappelez-vous. Le Jardin du Luxembourg se transformait en cirque de plein air où se mettaient en scène toutes les adresses, où chaque enfant redoublait d’effort pour devenir le champion des jongleurs.

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Après l’effort du bilboquet ou du diabolo, venait, lors du retour à la maison, le soir venu, la concentration sur une partie de solitaire. Moment privilégié et calme pour montrer sa capacité à anticiper, bâtir et retenir des combinaisons pour vaincre ce vrai casse-tête avec élégance.

Maurice reprend, désabusé : « Tout cela est bien fini. Ces jouets ne se vendent plus. Même les aéroplanes en modèle réduit n’intéressent plus personne. Et moi, je dois essayer de faire partir tout cela au prix le plus élevé. Personne ne va lever la main, aucun objet ne dépassera les quatre sous ! Comment puis-je faire ? »

J’aime bien Maurice. Quand j’étais jeune chef de bureau Place Beauvau, il m’a appris ce que l’on n’apprend pas dans les livres. Et quand je prends mon café avec lui le matin, sur le zinc, j’ai envie de l’aider.

Je réfléchis et lâche : « Pourquoi ne pas faire comme pour le fameux jeu de patience fait de petits morceaux de bois illustrés découpés à assembler ? Ce jeu était bien oublié et revient aujourd’hui sous un terme anglais, sans avoir réellement changé. Si vous appelez cela « assemblage de morceaux de bois», personne n’en veut. Et si vous employez le mot magique d’outre-Manche voire d’outre Atlantique, de « puzzle », tout le monde se précipite et l’offre à ses enfants ! »

Maurice reprend un second café, tourne sa cuillère dans sa tasse, sceptique. Il se gratte la tête, passe sa main dans ses cheveux devenus tout blancs, pensif. Puis il s’exclame, avec son accent des faubourgs : « C’est bien ça l’problème. Si vous parlez pas l’english, d’nos jours, z’êtes un homme mort. Même caché dans les soupentes de la préfecture, on peut pas êt’ tranquille ! »

24 septembre 1910 : Pour une Ecole Nationale d’Administration

Ma note est revenue avec beaucoup de corrections et de commentaires désobligeants de la part du directeur de cabinet. Il fallait que j’expose en une ou deux pages l’intérêt de créer ou non une grande école d’administration destinée à former les fonctionnaires d’autorité de la nation.

J’avais déjà rédigé un tel document pour Georges Clemenceau. J’ai donc repris mes arguments de l’époque. Un concours unique d’accès aux grands corps et aux postes de chefs de bureau, notamment, faciliterait la démocratisation du haut encadrement des ministères. Pour l’instant, les jeunes inspecteurs des finances, auditeurs au Conseil d’État ou conseillers à la Cour des comptes, ont trop tendance à être issus des grandes familles parisiennes, sans laisser de chances aux jeunes gens méritants des milieux populaires de province. Sans concours unifié, on se recrute « entre soi » et les corps restent des castes fermées avec leurs codes et leurs rites, bien éloignés des nécessités d’une administration moderne.

Dans mon analyse, j’insiste aussi sur la mise en place d’une scolarité longue et riche : apprentissage du métier dans les préfectures ou dans les colonies lors de stages répétés et variés, enseignement des techniques modernes utilisées dans les grandes compagnies industrielles : statistiques, suivi financier détaillé, rationalisation de la production… J’insiste sur la nécessité de former de bons généralistes, à l’esprit républicain indiscutable et avec une forte volonté de réformer le fonctionnement des ministères pour qu’ils servent mieux nos concitoyens. Je cite l’exemple de l’éphémère école d’administration fondée par Lazare Carnot en 1848.

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Lazare Hippolyte Carnot a créé une éphémère Ecole d’administration quand il était ministre de l’Instruction publique en 1848

Mon travail est revenu couvert de ratures rageuses. Concours unique ? « Ce serait l’affaiblissement des meilleurs corps et la plongée dans la médiocrité. » Enseignement novateur ? « Foutaise, les lettres grecques et latines de nos lycées guident plus sûrement un fonctionnaire que des chiffres trafiqués ».

Là où mon directeur de cabinet se déchaîne, c’est quand je propose que l’école ait une vocation internationale et que son siège ne soit pas forcément en France et donc à Paris. Il me met en bas de page, en rouge, la remarque suivante : « Votre école internationale d’administration ne serait pas à Paris ? Vous êtes fou ! Pourquoi pas à Strasbourg pendant que vous y êtes !!!! »

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19 et 20 septembre 1910 : Trouville coquin

Le bain de mer devient coquin. Nous passons ce « week-end » (pour reprendre le nouveau mot anglais à la mode) à Trouville.

Tout a changé par rapport à la station balnéaire chic et sage de mon enfance. Le train de Paris y arrive vraiment plus vite et surtout, on commence à voir – ou plutôt deviner – des peaux nues et des corps !

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Trouville 1910

Les cabines de plages qui arrêtaient le regard laissent progressivement la place à des demoiselles assises dans le sable avec des jupes ou robes beaucoup plus légères qu’autrefois et de jeunes messieurs habillés d’un simple maillot imité du costume de l’Ecole de natation du Pont-Neuf de Paris : on leur voit les bras et le bas des jambes. Ce n’est pas la tenue la plus répandue mais elle devient majoritaire chez les jeunes gens.

Avec ma femme, nous regardons, un peu amusés, les uns et les autres se laisser aller au « flirt », un peu à l’écart des familles établies et des gamins en tenue de petit marin. Nonchalance, oeillades un peu appuyées entre garçons et filles, longues promenades côte à côte sur le rivage, les pieds dans l’eau… A l’approche de l’automne, Trouville garde un parfum de printemps.

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Le Trouville des années 1900

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18 juin 1910 : L’appel du 18 juin

« Mais monsieur, le téléphone, c’est pour les bavardages de dames ! » J’écoute avec attention la jeune comtesse de Pange qui sera reçue dans un quart d’heure par Aristide Briand. Mon interlocutrice semble très étonnée de l’entretien que je viens d’avoir en sa présence, grâce à cet appareil, avec la préfecture de police. Elle reprend : « Mais, chez moi, c’est un domestique – toujours le même – qui répond et nous n’utilisons pas cette machine à la sonnerie stridente pour les choses sérieuses. »

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Un central téléphonique dans les années 1910

Enjoué et un peu moqueur, je rétorque : « Mais madame la comtesse, vous ne croyez pas si bien dire: je ne suis, moi aussi, qu’un serviteur… un serviteur de l’État. »

La comtesse, sur un ton de reproche : «  Je suis stupéfaite que vous ayez pu donner des ordres à la police en utilisant cet outil aussi futile. Comment peut-on sérieusement diriger une administration avec ce … jouet de luxe ? »

Je réfléchis un instant : « Vous auriez préféré que j’envoie un agent porter un pli avec mes consignes? Et que j’attende ensuite une ou deux heures son retour pour savoir si nous ne rencontrions pas des difficultés dans l’exécution de celles-ci ? »

La dame ne se laisse pas démonter : « Notre police, cher monsieur, a besoin d’ordres écrits, clairs et non d’appels intempestifs d’un petit conseiller de cabinet qui parle trop vite. Rendez-vous compte que le personnel de ma maison n’utilise même pas le téléphone pour les courses et que mon époux continue à faire poster ses courriers en ville par son chauffeur. »

La comtesse a beau avoir vingt ans de moins que moi, je suis saisi par le décalage entre sa vision du monde et la mienne. Notre dialogue oppose deux époques et presque deux siècles : un XIXème finissant qu’elle représente avec orgueil et un XXème qui commence à peine et dans lequel je suis déjà plongé.

L’aristocrate délicatement parfumée se penche vers moi et me glisse sur le ton de la confidence cet ultime argument : « Savez-vous qu’aucun joli garçon, aucun homme du monde n’oserait entrer en contact avec moi avec un téléphone ? »

Un peu lassé par cet entretien qui me fait prendre du retard dans mes dossiers, je lâche avec un sourire faussement enjôleur : «  Mais madame, s’il en est ainsi, je vous promets de ne jamais vous appeler ! »

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14 juin 1910 : Sauver les petits criminels

Edouard Dufal, 45 ans, a une jambe de bois. Vif, de bonne humeur, il s’engage sur l’esplanade des Invalides. L’air frais du soir de juin rend son retour de soirée agréable, il se plaît à accélérer son allure et à doubler les autres passants. Soudain, trois jeunes gens le rejoignent en courant et deux d’entre eux s’efforcent de lui immobiliser les bras pendant que le dernier cherche à lui dérober sa superbe montre chronomètre.

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Paris est actuellement terrorisé par de jeunes Apaches à l’argot fleuri

Dufal, doté d’une force peu commune, se débat violemment, envoie de grands coups de jambe, frappe dans le tas avec ses deux gros poings. Les jeunes Apaches poussent des cris de douleurs mais ne lâchent pas prise, tels des chiens de chasse persuadés de parvenir à fatiguer leur proie. Les bruits mats des membres qui s’abattent sur les chairs bleues, le sang qui gicle des nez et des mâchoires, les jurons et grognements de bêtes, témoignent du caractère sans merci de la lutte. Les Apaches ont fort à faire pour parvenir à leur fin. On peine à distinguer la victime des bourreaux.

Dufal lance une nouvelle fois sa jambe sur l’un des jeunes bandits. Celle-ci se brise net.

Sans se décontenancer, l’infirme ramasse l’objet et le fait tournoyer autour de lui , comme une grande masse. Il ne voit pas l’un des Apaches qui se faufile dans son dos et l’assomme d’un coup de casse-tête. Le bande de malandrins tente de s’enfuir laissant le malheureux Dufal à même le sol. Les gardiens de la paix arrivent enfin et interpellent toute la bande.

Conduits devant le commissaire du quartier, Ferdinand Gentil, les trois voyous révèlent leur âge : 14, 15 et 17 ans.

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L’affaire fait grand bruit dans l’opinion et les journaux pressent le gouvernement d’agir. Les petits criminels, les enfants violents inquiètent.

Je fais ce jour le point avec deux illustres sénateurs, Ferdinand Dreyfus et Léon Bourgeois. Ils bataillent depuis plusieurs années pour faire aboutir une proposition de loi modifiant le code pénal pour les mineurs.

« Il faut cesser de mettre les enfants en danger au contact d’autres voyous dans les maisons de correction ! Il faut juger les jeunes à part, avec des tribunaux et des juges spécialement formés, loin des malfaiteurs habituels ! Plutôt que de placer les petits criminels dans des établissements d’où ils sortent encore plus corrompus, nommons des conseils de famille ou des gardiens chargés de les suivre, sans les enfermer, pour les mener dans la voie du relèvement moral. Si chaque enfant est pris en main par un adulte responsable, il peut être sauvé. »

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Les sénateurs Ferdinand Dreyfus et Léon Bourgeois

Je prends des notes pour qu’Aristide Briand, ministre de l’Intérieur et Président du Conseil, puisse rassurer le grand public et montrer que nous agissons.

Les mots clef s’inscrivent à l’encre noire sur mon petit carnet et m’aident à mémoriser l’essentiel, les grands principes de cette réforme pénale, ambitieuse et généreuse à la fois : « Juger à part, ne pas enfermer, ne pas mélanger les jeunes criminels entre eux, les faire accompagner par des adultes responsables, considérer que la régénération est possible si la société s’en donne les moyens ».

Edouard Dufal va mieux. L’hôpital Laënnec vient de lui façonner une prothèse neuve. En réponse aux journalistes qui le pressent de questions sur ce qu’il veut dire aux Apaches qui l’ont agressé, il répond : « La prochaine fois, ils se méfieront d’un infirme. J’ai retrouvé une nouvelle jambe de bois et eux, eh bien, à la sortie du tribunal, je leur souhaite de redémarrer d’un bon pied. »

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7 juin 1910 : Une école moins chère pour le contribuable

« L’Instruction publique nous coûte beaucoup trop cher. Les lois Ferry de 1880 à 1886 qui organisent l’école obligatoire et gratuite pour tous les enfants jusqu’à 13 ans ont conduit à une multiplication des établissements jusque dans les bourgs les plus reculés. Pour les adolescents, il est aussi envisagé dans les projets de la Ligue pour l’Enseignement Post-Scolaire Obligatoire (Lepso), une généralisation des cours du soir. En attendant, la République a construit à grands frais les lycées Voltaire, Carnot, Janson de Sailly et Buffon, sans parler du lycée Lakanal à Sceaux et des lycées de jeunes filles qui sortent de terre comme des champignons.  On parle d’augmentation du traitement des instituteurs, en parallèle avec une probable diminution du nombre des élèves par classe ! Où va-t-on ? »

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Ferdinand Buisson, un valeureux député qui milite pour la « coûteuse » extension de l’enseignement obligatoire à tous les adolescents.

Le chef de bureau de la direction générale de la comptabilité, forteresse du ministère des finances, chargée de serrer les vis budgétaires, ne décolère pas. Il inonde mon bureau de documents et de chiffrages montrant que l’éducation des jeunes Français va coûter de plus en plus cher. « Vous vous rendez compte que si nous continuons comme cela, la France dépensera, un jour, plus pour ses écoles que pour son armée ? » Constatant que cette perspective ne semble pas m’effrayer outre mesure, il poursuit : «  Et pourtant, il existe un moyen pour maîtriser les coûts dans ce secteur. »

Je dresse l’oreille : le ministère des finances aurait une idée nouvelle, originale ? Il ne se contenterait pas de pester contre celles des autres ? Je regarde silencieusement et attentivement le jeune et lumineux chef de bureau qui me fait face. Un peu raide dans son costume, bien peigné, le visage encore poupin, il a tous les diplômes en poche : Droit et École Libre de Science politique, poursuivis par la réussite au très difficile concours de l’Inspection des finances, avant d’être recruté directement par le ministre dans le bureau supervisant les négociations budgétaires avec les ministères dits « dépensiers ».

« Monsieur le conseiller, il faut lire le manuscrit que Jules Verne n’a jamais réussi à publier sur Paris au XX ème siècle. Il y propose de mettre en place une grande Société Générale de Crédit Instructionnel. Elle regrouperait tous les moyens éducatifs dont la France a besoin sur un seul lieu, à Paris, à la place du Champ-de-Mars. Plus 150 000 étudiants pourraient suivre des cours de haut niveau en physique, mathématique, mécanique, commerce, industrie pratique ou finances. Les lettres, le latin et le grec qui servent à peu de choses pour la prospérité de notre économie et la vitalité de nos industries, seraient abandonnés. La Société Générale serait dirigée par des banquiers, des industriels, des militaires et des parlementaires. Aussi, les enseignants pourraient se concentrer sur la transmission du savoir et ne prendraient pas part à une direction à laquelle ils n’entendent rien.

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Le Champ de Mars dans les années 1900

Un inspecteur du gouvernement s’assurerait que cette société d’enseignement – entièrement financée par l’apport de fonds privés – satisfait bien l’intérêt général et forme les cadres dont le pays a besoin. Il n’y aurait plus la dispersion et la multiplication des moyens dont souffre l’actuel ministère de l’Instruction publique. »

Je demande à notre brillant chef de bureau de m’indiquer quand le projet pourrait aboutir. Il me répond, confiant et soudain décontracté : « Jules Verne prévoyait l’arrivée des premiers élèves dans cette Tour de Babel du Savoir vers 1930. Si nous poussons les grands patrons dès à présent sur ce projet, nous pourrions envisager le lancement dans quatre ou cinq ans, dès 1915. A cette date, de grandes économies pour le budget de l’État commenceraient, en même temps qu’une prise en charge plus rationnelle de nos jeunes. »

Je regarde le fonctionnaire comme un jeune fou. Il représente pour moi la génération « Caillaux », le ministre inspecteur des finances, qui a recruté ainsi quelques « têtes bien faites » comme il disait, « chargées de moderniser l’Administration française ».

Une chose me rassure : le vieux personnel politique radical, blanchi sous le harnais, respectueux des traditions d’une école républicaine qui a fait ses preuves, n’a aucune chance de prêter une oreille attentive aux discours de cet apprenti sorcier administratif. Une inquiétude plane pourtant : j’imagine qu’un jour, notre haute administration pourrait compter des chefs de bureau comme celui-là en nombre suffisant pour que notre Instruction publique en soit bouleversée.

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Le Champ de Mars pendant l’Exposition Universelle de 1900

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1er juin 1910 : Les salons discrets du Lapérouse

Elle se sait belle et adore les regards plongeants du député dans son décolleté. Dents blanches, parfum Coty, jolies boucles rousses qui retombent sur sa robe ivoire en mousseline et soie, des yeux gris verts qui invitent au rire et à l’abandon. Joséphine fréquente une fois de plus l’un des salons du Lapérouse, sur le quai des Grands-Augustins.

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Restaurant cossu, bonne cuisine bourgeoise mais fréquentations coquines. On y croise des grands patrons et des banquiers, des parlementaires et des diplomates, toujours joliment accompagnés par des belles de jour et des princesses de la nuit. Les serveurs ne pénètrent dans les salons particuliers qu’après avoir frappé et vérifié une dernière fois qu’ils n’arrivent pas à un moment délicat.

On prétend que les multiples rayures sur les boiseries viennent des vérifications par les cocottes de l’authenticité des diamants qu’on leur offre. D’aucuns affirment que chacune d’entre elles marque son passage d’une croix ou de tout autre signe, « en souvenir » de ses conquêtes au sein de l’élite de la République, du patronat et de la haute finance.

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On s’amuse et on batifole au Lapérouse. Le champagne irrigue ce petit paradis libertin où les soupirs ne signifient pas l’ennui et les cris ne révèlent nulle colère. Plaisirs de la table, amuse bouches et hors d’œuvre avant plats de résistance plus lestes. Poulet docteur ou viande saignante pour l’homme dans la force de l’âge contre gratin de langoustines et dessert sucré glacé pour la femme qu’il couve du regard.

Joséphine choisit ses rencontres : elle les veut riches et beaux, drôles et, surtout, juste ce qu’il faut de fragile pour avoir envie de les dorloter. Elle est suffisamment courtisée pour éviter les rougeauds à l’haleine forte ou les hauts fonctionnaires coincés. Elle préfère donc les héritiers aux parvenus, les aristos décadents aux anciens élèves méritants.

Joséphine a conscience que sa gloire ne durera pas. Sa beauté se fanera vite, alors elle profite de ces instants magiques, de ces bras galants qui se tendent vers elle, dans ce restaurant Lapérouse au service intentionné et au personnel si discret.

Vers minuit une heure, l’établissement ferme. Il est de bon ton de partir avant, sans être reconnu en sortant et de finir la soirée dans d’autres salons ou alcôves. Continuer ailleurs et longtemps cette nuit parisienne réputée dans le monde entier précisément parce qu’elle ne s’arrête jamais.

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17 mai 1910 : Le goût pour les zoos humains

« Il faut mettre fin à ces exhibitions scandaleuses ! » La colère m’étrangle. Mes deux interlocuteurs, M. Deporte, directeur du Jardin d’Acclimatation et M. Martineau, « marchand d’indigènes » comme il se fait lui-même appeler, semblent surpris.

M. Deporte prend la parole en premier : « Nous avons déjà eu des reproches du préfet Lépine, maintenant les vôtres. Mais pourtant, montrer des peuplades primitives correspond à une attente des Parisiens. Ils veulent voir des sauvages, leurs costumes pittoresques, leur anatomie, leurs multiples femmes, les jeux de leurs enfants. Cela les amuse et leur change les idées après leur journée de travail. Ils jettent des pièces dans les bassins pour les voir plonger. Tout cela est à la fois amusant et instructif. » 

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Les scandaleux zoos humains à Paris

Les Nubians et les Eskimos en 1877, les Somalis en 1890, les Indiens Galibis et les guerriers Achantis en 1892, les célèbres Amazones du royaume d’Abomey en 1893… Les spectacles recrutant des êtres humains des régions lointaines ne sont ni nouveaux ni propres à la capitale française. Bruxelles, Londres, Berlin, Francfort, Chicago mais aussi Amiens, Marseille, Montpellier, Toulouse, Bordeaux, Tours et beaucoup d’autres villes de province accueillent ces attractions bizarres où des familles entières sont parquées derrière des grilles et montrées, dans leur vie quotidienne à la population enthousiaste, charmée par l’exotisme des scènes.

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M. Deporte pense avoir trouvé le bon argument : « Nous travaillons pour les savants et la renommée de Paris. Le matin, nos Pygmées sont étudiés par l’Académie de Sciences. L’après-midi, ils sont libres dans mon Jardin et amusent les visiteurs. Le soir, ils s’adonnent à leurs danses favorites au Moulin Rouge ou aux Folies Bergères. Vous voyez, notre organisation est parfaite et bien pensée. »

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Sur un ton glacial, je rappelle à mon interlocuteur le nombre de pauvres gens morts de froid, de maladie voire de faim lors des précédents spectacles. Je montre les rapports de la préfecture de police et explique mon intention d’interdire ce type de manifestation.

M. Martineau me répond, calmement, en roulant une cigarette : « Nous avons décidé d’arrêter de promener des familles de Noirs comme des animaux en cage. Non pour des raisons morales, cher monsieur, mais parce que le public commence à se lasser. Nous proposons maintenant de reconstruire des villages entiers dans Paris. Un village sénégalais ou un campement maure : voilà qui peut aider notre peuple à prendre conscience de sa mission civilisatrice et pousser nos députés à voter des crédits pour nos colonies. » Le parti colonial, l’allié idéal pour ce marchand ! Des gens puissants, de l’argent de certains banquiers, des journalistes convaincus, des parlementaires qui ont des intérêts personnels dans ces affaires : Martineau sait manœuvrer et s’appuyer sur des groupes influents. Le sourire radieux, il se lève et me tend une autorisation déjà signée par le directeur de cabinet de Briand. « Désolé mon vieux, vous avez perdu. Vos bons sentiments m’amusent. Changez de camp. Laissez-vous aller à ce type de spectacle, vous verrez, en vieillissant, on y prend goût ! »

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