Je connaissais le Gaston Gallimard séducteur, volubile, convaincant, l’homme qui donnait envie de le suivre. Quand je lui ai remis la lettre de Proust qui réclamait – peut-être un peu maladroitement – son argent, j’ai découvert une autre facette de l’éditeur.
La mâchoire de Gaston s’est serrée et son teint est devenu presque blanc, d’un coup. Ses yeux se sont figés et sa voix a pris un ton cassant :
» Proust ne devrait jamais écrire des courriers pareils. Je ne lui dois rien. Mes écrivains sont tous payés en temps et en heure. Surtout lui qui passe son temps à dépenser n’importe comment. Et il a la mémoire bien courte : moi je le paie alors que Bernard Grasset s’était contenté de l’éditer à compte d’auteur ! «
A ce moment, Raymond Gallimard, frère et associé de Gaston, nous a rejoint. Il l’a patiemment calmé et a ajouté à mon intention :
» Nous allons régler Marcel Proust. C’est vrai que la comptabilité de cet auteur est devenue relativement complexe. Entre ses droits sur ses ouvrages déjà parus qui augmentent au gré des ventes, ses avances sur les cahiers qu’il nous remet – ou qu’il nous reprend – et ce que nous pouvons déduire légitimement de ce que nous lui devons car nous lui avons, en fait, déjà versé : je comprends qu’il ai un peu de mal à s’y retrouver. Nous allons lui faire un point exact de sa situation et il verra bien que la maison Gallimard est parfaitement honnête… «
Gaston redevient serein, tout doucement et me lâche : » J’en ai un peu marre de cette méchante rumeur qui se répand dans Paris selon laquelle je retiendrais, discrètement, le paiement de mes auteurs pour financer l’expansion, à marche forcée, de ma maison d’édition ! A chaque fois que quelqu’un y fait allusion, cela me met dans une rogne pas possible ! «
LA NRF, fleuron et pilier de la toute nouvelle maison d’édition Gallimard
» Vous êtes d’accord sur le fait que je peux parler d’argent à mon éditeur, Gaston Gallimard ? »
Je réponds par l’affirmative à mon ami Marcel Proust. Il est chaque jour plus pâle, il tousse et me dit avoir parfois de la fièvre. Il s’épuise à rendre ses manuscrits ( Le Coté de Guermantes et Sodome et Gomorrhe). Il corrige, modifie sans cesse avec la recherche parfois acharnée du détail qui rendra la description la plus juste possible ( » je veux faire aussi bien que Balzac » ).
La pièce est surchauffée. Je le lui signale doucement. Il s’exclame alors, en se blottissant sous une couverture, qu’il ne ressent plus le chaud et que son corps lui paraît gelé.
Il me fait relire ensuite sa lettre pour Gallimard. Je ne trouve rien à améliorer – oui, Proust sait écrire une lettre – et lui propose de la poster. Cela me donne un prétexte pour quitter cette atmosphère devenue irrespirable par un mélange d’humidité et de fumée d’une cheminée tirant mal.
Je décide finalement de porter le courrier moi-même à Gaston Gallimard. Depuis la guerre, je l’ai croisé plusieurs fois et c’est l’occasion de le revoir…
Proust s’épuise dans un travail acharné pour que ses longs manuscrits, maintes fois corrigés, soient tous publiés…
» Je ne peux pas comprendre comment il se fait que votre visage me soit si continuellement présent, que je me rappelle les moindres détentes de votre sourire, la simplicité dont s’enveloppait votre bonté, tant de choses qui de près passaient plus inaperçues… » Paul Morand vient d’être nommé comme secrétaire d’ambassade à Rome. Il va quitter Paris, laissant son ami Marcel Proust inconsolable, jetant ces mots touchants dans une lettre que Paul ne lira peut-être qu’après son arrivée en Italie.
Pendant toute l’année 1917, le couple formé par Paul et sa conjointe, la princesse Hélène Soutzo a fasciné l’écrivain. Ce dernier se dit officiellement ami de Morand et amoureux de sa femme, dans une espèce de triangulation dont il a le secret. Proust observe les deux êtres de façon avide pour remplir son imaginaire et nourrir ses livres. Il faut reconnaître que nul ne peut rester indifférent à Hélène, petite femme jolie, piquante, pleine d’esprit…et très riche, grâce à son père banquier grec et un premier mariage avec un prince, diplomate roumain dont elle garde le nom comme le titre. Marcel n’a pas non plus détourné les yeux de Paul Morand, diplomate de second rang dont il détecte pourtant, avant tout le monde, les talents littéraires, conquis par son intelligence et son exquise finesse.
Enfermé depuis le début de la journée dans sa vilaine chambre du 102 boulevard Haussmann, Marcel peine à émerger depuis sa terrible crise d’asthme d’hier : « J’ai cru que mon coeur allait s’arrêter définitivement et que mes poumons éclataient ! C’est gentil, Olivier, d’être venu me rejoindre. Quand je suis comme cela, je ne vois personne et sens que tout le monde me fuit… » Aujourd’hui, son teint reste horriblement pâle avec de grosses cernes qui lui mangent une bonne partie d’un visage demeurant, malgré la douleur, infiniment doux, presque féminin.
Occupé à détourner son esprit qui ne cesserait autrement de ressasser autour de Morand et tout simplement désireux de lui changer les idées, je lui parle de ses autres nouveaux et nombreux amis de cette année 17. Je lâche, sans succès, les noms de ceux que j’ai pu croiser au Ritz, au Crillon ou dans les soirées des Beaumont, 2 rue Duroc : Jacques Truelle, Jacques de Lacretelle ou le très beau Pierre de Polignac… Pas de réactions ou juste quelques commentaires laconiques. Sur le point de renoncer et de prendre congé, je réussis enfin ma manoeuvre en abordant la situation d’une autre de nos connaissances communes, le président de la Chambre de commerce américaine, Walter Berry. Ce dernier, américain francophile, s’est battu comme un diable pour l’entrée en guerre de son pays aux côtés de la France et a toute ma sympathie. L’oeil de Marcel s’éclaire quand j’évoque avec lui Berry et il lâche, attendri : « Je ne connais rien de plus beau que les yeux de son visage, de plus agréable pour les oreilles que sa voix, comme s’il était peint par Tintoret et orchestré par Rimski. » Je me doutais bien qu’en parlant d’un autre homme fascinant à Marcel, sans doute plus inverti que jamais – même s’il n’aborde jamais la question avec un père de famille rangé comme moi – je pourrais ainsi l’extraire de sa mélancolie.
Marcel change soudain de conversation. » Vous ne voulez pas acheter une partie de mes meubles ? L’argenterie de table familiale qui ne me sert à rien ? Le tapis de la pièce d’à côté… ou…je ne sais pas…par exemple la commode Louis XVI qui est derrière vous ? J’aimerais amasser un petit pécule que je pourrais donner à la pauvre Mme Scheikévitch, ruinée par la révolution russe ! « . Je décline poliment, n’ayant vraiment pas la fortune personnelle de Proust. Une bonne partie de mon traitement de fonctionnaire est englouti dans la vie parisienne devenue ruineuse pendant la guerre. Je lui glisse qu’il devrait prendre des nouvelles de la princesse Soutzo qui va se faire opérer de l’appendice. Je n’aurais pas dû ! Je sens d’un coup Marcel fou d’inquiétude. A coup sûr, il va tenter de la rassurer chaque jour, maladroitement, en devenant forcément indélicat ! Il revient alors à Morand, obsédé : « L’idée qu’il partira dans dix jours, que demain, il faudra se dire il n’y en a plus que neuf et après demain huit, cela donne envie de se tourner contre le mur et de prendre une telle dose de véronal qu’on ne se réveille qu’une fois qu’il sera à Rome… »
Je quitte Marcel sur la pointe des pieds. Décidément, je n’ai pas réussi à le rendre gai en ce jour froid de début décembre. Je remonte le boulevard Haussmann, pensif, les deux poings dans les poches de mon pardessus gris. Rencontrer l’écrivain, même s’il est souvent neurasthénique, me change de mes activités auprès de Poincaré et de Clemenceau. A ses côtés, la guerre me paraît un instant s’éloigner. Elle est tenue à distance respectueuse par l’auteur de ces si longues et belles phrases, descriptions fines et minutieuses de son petit monde rendu éternel par la magie des mots réunis en un univers magnifiant les sens et les souvenirs. Le monde de Proust survivra longtemps, n’en doutons pas, à la bêtise meurtrière des hommes d’aujourd’hui.