21 juin 1926 : Gertrude Stein m’agace prodigieusement !

La mécène américaine , multimillionnaire et reine de salon, Gertrude Stein m’agace. Picasso voulait absolument que je la rencontre à son domicile du 27 rue de Fleurus. Mais Grand Dieu, pour qui se prend-elle ? Son gros rire, ses robes de laine – même en juin – qui ne ressemblent à rien, son mépris pour un peintre que j’adore (Matisse), son mauvais français doublé d’un anglais américain incompréhensible et triomphant. Elle massacre les deux langues d’un coup. Suprêmement intelligente : elle connaît l’art, elle a étudié la psychologie et la médecine, le monde des affaires n’a pas de secret pour elle. Son sens de la répartie se révèle redoutable pour ses interlocuteurs et c’est elle qui verrouille le marché international de l’art pour mon ami Picasso.

Mais quel supplice de l’écouter parler à l’infini entre deux bouffées de cigarette, dans son salon parisien surchauffé. Elle juge très, trop vite tout le monde et porte une appréciation ironique voire cruelle sur beaucoup de gens qui n’ont rien demandé. Rien à voir avec l’empathie d’Olga, la femme de Picasso : celle qui décroche des Renoir de ses murs pour y placer des œuvres de mon père, cet illustre inconnu dont elle aime les toiles.

L’accès à son salon est verrouillé par son amie intime Alice Toklas qui vous ouvre la porte et fait le cerbère devant le salon en n’admettant que les puissants et les introduits. Gare à ceux qui ne montrent pas leur admiration sans borne pour la mécène Stein, si sûre d’elle-même qu’elle parle parfois d’elle à la troisième personne. C’est la Cour du Roi Soleil, sans Versailles.

Picasso s’en sort pourtant plutôt bien à ses côtés. Ses aspects « mauvais garçon boudeur » , son propre accent espagnol doublé d’une syntaxe approximative et son attirance pour l’argot comme les expressions imagées de la rue, son débit verbal très rapide, le protègent des forces centripètes de Stein. Elle est séduite par cet homme génial et lui pardonne tout. Elle l’écoute même alors qu’elle reste aussi sourde qu’inaccessible pour la plupart des visiteurs.

Au bout d’une heure de présence à écouter pérorer Gertrude, je peux enfin m’échapper. Elle m’a à peine jeté un regard – un fonctionnaire de l’Elysée ne la passionne guère – et s’est concentrée sur son seul protégé Pablo en ne cessant de commenter bruyamment ses œuvres «si modernes», « so revolutionary and so daring» !

« Mais où partez-vous, sweetie ? » me jette-t-elle, comme une marchande des halles tentant de retenir un client volage, au moment où elle me voit tourner les talons. Je glisse, avec un détachement très calculé : « Matisse est de passage à Paris et il dîne à la maison ce soir. Je dois y aller »

C’était un mensonge éhonté – Henri est sans doute à Nice à l’heure qu’il est – mais quel délice de voir le regard de Gertrude se figer et sa bouche s’arrondir, pour une fois silencieuse, de stupéfaction.

Fier de mon petit effet, je rejoins la rue. En pensant aux maîtres-mots de Matisse, “Luxe, calme et volupté”, je me surprends à esquisser sur le trottoir un pas de danse que la décence de ma fonction à l’Élysée devrait m’interdire.

Picasso et sa femme Olga

Gertrude Stein, hilare… et son amie intime Alice Toklas

La suite, Il y a 50 ans :

21 juin 1976 : Le snobisme change de siècle (mais pas de méthode)


June 21, 1926: Stein irritates me prodigiously!


The American patron, multimillionaire, and queen of the salon, Gertrude Stein, annoys me. Picasso absolutely insisted that I meet her at her home at 27 rue de Fleurus. But good God, who does she think she is? Her booming laugh, her shapeless woollen dresses—even in June—her contempt for a painter I adore (Matisse), and her poor French coupled with an incomprehensible, triumphant American English. She massacres both languages at once. Supremely intelligent, no doubt: she knows art, she studied psychology and medicine, and the business world holds no secrets for her. Her wit proves formidable for anyone she speaks to, and it is she who locks down the international art market for my friend Picasso.
But what a torment to listen to her hold forth endlessly between puffs of her cigarette in her overheated Parisian salon. She judges everyone far too quickly and offers ironic, if not cruel, appraisals of many people who asked for nothing. It is a far cry from the empathy of Olga, Picasso’s wife: she who takes Renoirs down from her walls to hang the works of my father, that illustrious unknown whose canvases she loves.
Access to her salon is closely guarded by her intimate friend, Alice Toklas, who opens the door and plays Cerberus at the threshold, admitting only the powerful and the well-connected. Woe to those who do not show boundless admiration for the patron Stein, a woman so self-assured that she sometimes speaks of herself in the third person. It is the Court of the Sun King, without Versailles.
Picasso, however, fares rather well by her side. His « sulky bad boy » demeanor, his own Spanish accent coupled with a haphazard syntax, his fondness for slang and the colorful expressions of the streets, and his rapid-fire speech protect him from Stein’s centripetal forces. She is captivated by this man of genius and forgives him everything. She even listens to him, whereas she remains as deaf and inaccessible to most other visitors.
After an hour of listening to Gertrude pontificate, I can finally escape. She barely spared me a glance—an Élysée official is of little interest to her—and concentrated solely on her protégé Pablo, loudly and continuously commenting on his works as « si modernes », “so revolutionary and so daring”!
“But where are you going, sweetie?” she tosses at me, with the persistence of a market woman trying to retain a fickle customer, just as she sees me turn on my heel.
I remark, with a deeply calculated detachment: “Matisse is passing through Paris, and he is dining at my home tonight. I must be off.”
It was a blatant lie—Henri is undoubtedly in Nice at this very hour—but what a delight to see Gertrude’s gaze freeze and her mouth drop open in silent stupefaction. For once.
Proud of my little performance, I return to the street. Thinking of Matisse’s guiding words, “Luxe, calme et volupté”, I find myself executing a brief little dance step on the pavement—one that the decorum of my office at the Élysée should rightfully forbid.

15 juin 1926 : Gaudí, le bâtisseur et les agités du siècle

Les dépêches de Barcelone décrivent une foule immense, des dizaines de milliers de personnes venues escorter le cercueil jusqu’à la crypte de la Sagrada Família. Les obsèques viennent de se finir. Les officiels ont rentré leurs grands chapeaux, les draps noirs ont été repliés, et le silence est revenu sur le chantier. Il a fallu cette pompe tardive pour que la Catalogne réalise ce qu’elle avait perdu.

Car quatre jours plus tôt, l’homme qui agonisait sur un lit de charité à l’hôpital de la Santa Creu — l’hospice des indigents — n’était pour tout le monde qu’un mendiant anonyme.

Le 7 juin, quand le tramway de la ligne 30 l’a percuté sur la Gran Via, Antoni Gaudí portait des vêtements si usés, si grossièrement retenus par des épingles, que les chauffeurs de taxi ont refusé de charger ce corps ensanglanté. On ne charge pas la misère, elle salit les banquettes. C’est un garde civil qui a fini par le faire traîner là où l’on meurt sans bruit. Il a fallu que le chapelain du temple vienne errer dans les salles communes le lendemain pour mettre un nom sur ce visage brisé.

Il y a dans cette fin une ironie brute qui ressemble terriblement à notre époque.

Paris comme Barcelone s’étourdissent au rythme du charleston, de l’argent facile et des réputations instantanées. Dans les couloirs de la Chambre et les ministères où se passent mes journées de conseiller, on s’agite pour exister, on soigne l’apparence, on flatte pour décrocher un ruban ou un strapontin de sous-secrétaire d’État. Et pendant ce temps, à 73 ans, le plus grand architecte de la péninsule vivait comme un ermite au cœur de son chantier, ne se nourrissant que de pain et de lait, entièrement dévoré par une idée qui le dépassait.

Je regarde les croquis de la seule tour achevée — celle de Saint-Barnabé, terminée il y a quelques mois à peine. Une unique sentinelle de pierre veillant sur un immense squelette de colonnes. Les esprits forts s’impatientaient de voir ce temple éternellement en chantier. Gaudí leur opposait le flegme des bâtisseurs de cathédrales : « Mon client n’est pas pressé. » Son client, c’était Dieu.

Ayant vu le monde et le siècle exploser dans la boue des tranchées, j’ai développé une sainte horreur des agités du court terme, de ces politiciens qui croient décréter l’avenir à la semaine. Le mysticisme catholique de Gaudí m’est totalement étranger, mais sa discipline m’impose le respect. Passer ses dernières années à modeler des maquettes en plâtre pour des successeurs qu’il ne verra jamais, confier l’avenir à son bras droit Domènec Sugrañes avec la certitude tranquille du semeur, cela demande une force que le cynisme moderne ne comprend pas.

La foule est maintenant partie, les bougies s’éteignent et la ville retourne à son bruit. Gaudí repose désormais sous ses voûtes inachevées. Il est mort dépouillé de tout ce qui brille, laissant notre siècle superficiel face à sa propre vacuité. Les gouvernements passeront, les majorités s’effondreront, mais sa pierre restera.

Gaudí lors d’une procession en 1924
La Sagrada Familia en 1926

June 15, 1926: Gaudí, the Builder, and the Restless Spirits of the Age


Dispatches from Barcelona describe an immense crowd—tens of thousands of people gathered to escort the coffin to the crypt of the Sagrada Família. The funeral has just concluded. The officials have put away their top hats, the black drapes have been folded, and silence has returned to the construction site. It took this belated pomp for Catalonia to truly realize what it had lost.
For just four days earlier, the man dying on a charity bed at the Hospital de la Santa Creu—the hospice for the destitute—was, to everyone, nothing more than an anonymous beggar.
On June 7, when a line 30 tram struck him on the Gran Via, Antoni Gaudí was wearing clothes so worn, so crudely held together with pins, that taxi drivers refused to take his bloodied body. They do not carry misery; it stains the seats. It was a Civil Guard who finally had him taken to where people die without a sound. It took the temple’s chaplain wandering through the common wards the following day to put a name to that shattered face.
There is a raw irony in this end that bears a striking resemblance to our times.
Paris, like Barcelona, loses itself in the rhythm of the Charleston, easy money, and instant reputations. In the corridors of the Chamber and the ministries where my days as an advisor are spent, people scramble to exist, curate appearances, and flatter to secure a ribbon or a minor seat as an under-secretary of state. Meanwhile, at seventy-three, the peninsula’s greatest architect lived like a hermit in the heart of his construction site, nourishing himself only on bread and milk, entirely consumed by an idea far greater than himself.
I look at the sketches of the only completed tower—that of Saint Barnabas, finished just a few months ago. A lone stone sentinel watching over an immense skeleton of columns. The wits grew impatient watching this temple eternally under construction. Gaudí countered them with the phlegm of cathedral builders:

« My client is not in a hurry. »

His client was God.
Having seen the world and the century shatter in the mud of the trenches, I have developed a sacred horror of those frantically chasing the short term—of those politicians who believe they can decree the future on a weekly basis. Gaudí’s Catholic mysticism is entirely foreign to me, but his discipline commands my respect. Spending his final years shaping plaster models for successors he will never see, entrusting the future to his right-hand man Domènec Sugrañes with the quiet certainty of a sower—this requires a strength that modern cynicism cannot comprehend.
The crowd has now departed, the candles are burning out, and the city returns to its noise. Gaudí now rests beneath his unfinished vaults. He died stripped of everything that glitters, leaving our superficial century to face its own emptiness. Governments will pass, majorities will collapse, but his stone will endure.

21 avril 1926, Scott Fitzgerald au Ritz : quand l’Élysée s’inquiète pour le franc 

C’est Paul Morand qui m’a mis le pied à l’étrier. Croisé ce matin alors que je quittais le cabinet de « Gastounet » — notre bon Président Doumergue — il m’a glissé entre deux portes : « Monsieur le Conseiller, si vous voulez comprendre pourquoi les banquiers de Manhattan nous boudent, oubliez les notes du Trésor. Allez au bar du Ritz. Cherchez un gamin nommé Fitzgerald. C’est le confesseur de cette Amérique qui nous achète par appartements entiers. »

À 57 ans, ma place est plutôt sous les ors républicains de l’Élysée qu’au milieu des shakers de la place Vendôme. Mais le franc est à l’agonie et, à l’Élysée, on préfère les informations de première main aux rapports poussiéreux.
Me voici donc au Ritz. Le lieu sent l’argent frais et le parfum cher. Je repère le jeune homme au fond du bar. Vingt-neuf ans… L’âge de mon fils. Il a ce visage lisse, sans aucune de ces griffures que la vie — ou la guerre — laisse sur les hommes de ma génération. Je m’approche, posant doucement mon chapeau sur le cuir du fauteuil voisin.

— Monsieur Fitzgerald ? Pardonnez mon audace. Je m’appelle Olivier M…. J’occupe un poste de conseiller à la Présidence de la République qui me force, hélas, à m’intéresser à des choses bien moins poétiques que vos romans.

Il lève des yeux d’un bleu d’eau, un peu surpris par mon ton, qui n’est ni celui d’un admirateur, ni celui d’un solliciteur. Il se redresse, intimidé malgré lui par mon col cassé et ce pli d’amertume que les dossiers de l’État creusent au coin des lèvres.

— Monsieur le Conseiller… Je vous en prie, asseyez-vous. Notre ami Morand m’avait prévenu que la France m’enverrait peut-être son visage le plus sérieux. Frank ! Un gin pour Monsieur.
— Je n’ai qu’une minute, mon petit Scott. On m’a dit que vous étiez l’oreille de cette jeunesse dorée qui débarque chaque jour du Mauretania. Dites-moi : que pensent vos amis de Wall Street de notre débâcle financière ? Est-ce qu’ils s’amusent vraiment à voir notre franc tomber à 30 pour un dollar ?

Il allume une cigarette, les mains un peu fébriles. À 29 ans, il a déjà cette lassitude des gens qui ont trop fêté et pas assez dormi.

— Ils ne s’amusent pas, Olivier. Ils profitent. Pour eux, l’Europe est une vieille dame élégante mais ruinée qui vend ses bijoux de famille pour payer son loyer. Ils n’ont pas de haine, ils n’ont que des dollars. À leurs yeux, votre pays est devenu un bazar de luxe où tout est à moitié prix.
— La « vieille dame » a perdu un million de fils pour que vous puissiez boire ce gin en paix, jeune homme. C’est une créance qui ne figure pas sur vos bilans comptables.

Un silence se glisse entre nous. Il me regarde comme si je sortais d’un livre d’histoire, un témoin d’un monde qu’il admire mais qu’il juge condamné. La différence d’âge pèse sur la table ; il sent bien que je ne suis pas venu pour la littérature, mais pour l’honneur de la maison.

— Je le sais, murmure-t-il, presque gêné. Mais Wall Street veut des garanties, pas des souvenirs de Verdun. Mellon et Bérenger votre ambassadeur signent leurs accords dans dix jours à Washington. Mes amis disent que si la France ne cède pas tout, ils couperont les vivres.

Je me lève, boutonnant mon veston. J’ai ma réponse. Ce n’est pas de la malveillance, c’est l’arrogance d’un héritier face à un bâtisseur.

— Merci de votre franchise. Continuez à écrire, Monsieur Fitzgerald. Mais rappelez à vos amis que les vieux pays ont parfois le réveil brutal quand on essaie de les étrangler.

Je quitte le Ritz. L’air de la rue de la Paix est frais. Je rentre à l’Élysée. Je dois envoyer un câblogramme à Bérenger à Washington : « Entretien au Ritz significatif. Psychologie américaine : l’insouciance des parvenus. Ne rien lâcher sur les intérêts de la France. Ils ne respectent que la force. Le Conseiller O M…veille. »

Francis Scott Fitzgerald au bar du Ritz en avril 1926

April 21, 1926: Scott Fitzgerald at the Ritz—When the Elysée Worried for the Franc

It was Paul Morand who first set me on the trail. I crossed paths with him this morning as I was leaving the office of “Gastounet” — our good President Doumergue. He pulled me aside between two doors: “Councilor, if you wish to understand why the Manhattan bankers are giving us the cold shoulder, forget the Treasury notes. Go to the Ritz bar. Look for a kid named Fitzgerald. He is the father confessor of this America that is buying us up, one apartment building at a time.”

At fifty-seven, my place is more suited to the gilded republican halls of the Élysée than the cocktail shakers of Place Vendôme. But the franc is in its death throes, and at the Élysée, we prefer first-hand intelligence to dusty reports.

And so, here I am at the Ritz. The air smells of fresh money and expensive perfume. I spot the young man at the back of the bar. Twenty-nine years old… my son’s age. He has that smooth face, devoid of the scars that life — or the war — has etched into the men of my generation. I approach him, resting my hat gently on the leather of the neighboring armchair.

“Mr. Fitzgerald? Forgive my intrusion. My name is Olivier M… I hold a position as an advisor to the Presidency of the Republic which, alas, forces me to take an interest in matters far less poetic than your novels.”

He looks up with water-blue eyes, somewhat surprised by my tone, which is neither that of an admirer nor a solicitor. He sits up straighter, seemingly intimidated in spite of himself by my wing collar and the line of bitterness that affairs of state have carved into the corners of my mouth.

“Councilor… Please, sit down. Our friend Morand warned me that France might send its most serious face my way. Frank! A Whisky for the gentleman.”

“I have but a minute, my dear Scott. I’m told you are the ear of this gilded youth that disembarks daily from the Mauretania. Tell me: what do your friends on Wall Street think of our financial debacle? Are they truly amused to see our franc tumble to thirty to the dollar?”

He lights a cigarette, his hands slightly restless. At twenty-nine, he already possesses that weariness of people who have celebrated too much and slept too little.

“They aren’t amused, Olivier. They are taking advantage. To them, Europe is an elegant but ruined old lady selling off her family jewels to pay the rent. They have no hatred; they have only dollars. In their eyes, your country has become a luxury bazaar where everything is half-price.”

“The ‘old lady’ lost a million sons so that you might drink this gin in peace, young man. That is a debt that does not appear on your balance sheets.”

A silence slips between us. He looks at me as if I had stepped out of a history book—a witness to a world he admires but deems doomed. The age gap sits heavy on the table; he senses quite clearly that I have not come for literature, but for the honor of the house.

“I know,” he whispers, almost embarrassed. “But Wall Street wants guarantees, not memories of Verdun. Mellon and your ambassador, Bérenger, are signing their agreements in ten days in Washington. My friends say that if France does not concede everything, they will cut off the credit.”

I stand up, buttoning my jacket. I have my answer. It is not malice; it is the arrogance of an heir facing a builder.

“Thank you for your candor. Keep writing, Mr. Fitzgerald. But remind your friends that old nations can have a brutal awakening when one tries to strangle them.”

I leave the Ritz. The air on Rue de la Paix is crisp. I head back to the Élysée. I must send a cablegram to Bérenger in Washington: “Ritz interview significant. American psychology: the insouciance of the parvenu. Concede nothing on France’s interests. They respect only strength. The Advisor keeps watch.”

4 avril 1926 : Les hurlements de Fritz Lang

L’air de Berlin coupe comme un rasoir, mais l’ambiance aux studios de Neubabelsberg est plus électrique encore que le climat. Je pénètre dans le hall immense du Studio 4. Devant moi, une ville de béton grimpe jusqu’au plafond, des gratte-ciel de bois et de plâtre qui semblent vouloir crever la verrière.

Au milieu de ce chaos organisé, un homme hurle des ordres à travers un mégaphone. C’est lui. Fritz Lang. Le monocle vissé à l’arcade, le regard tranchant, il semble sculpter l’air de ses mains gantées.

Je m’approche durant une pause technique. L’homme est une pile haute tension.

— « Monsieur Lang, si je comprends bien, vous ne filmez pas une histoire, vous bâtissez un nouveau monde ! » lui dis-je pour briser la glace.

Il se tourne vers moi, le souffle court :

— « Ce n’est pas un monde, Monsieur le Français, c’est un avertissement. Regardez ces machines. Elles ne sont pas là pour servir l’homme, mais pour l’engloutir. Mon cinéma doit être plus grand que la vie, sinon il n’est qu’un miroir inutile. »

À quelques mètres de là, une vision de cauchemar et de beauté m’attend. Brigitte Helm, la jeune Maria, est assise sur une caisse. Elle porte encore les plaques de métal de la femme-machine. Elle a l’air épuisée, le visage pâle sous son maquillage expressionniste.

— « Ce n’est pas trop lourd, chère Madame ? » demandé-je en désignant son armure de cuivre et de celluloïd.

Elle esquisse un sourire fatigué :

— « Lourd ? C’est un four, Monsieur. Herr Lang est un génie, mais il oublie parfois que je ne suis pas réellement en acier. On m’a enduite d’huile pour que les articulations ne grincent pas trop à l’image. Je rêve d’un bain chaud et de ne plus voir un projecteur de ma vie ! »

Soudain, Gustav Fröhlich, qui joue le jeune Freder, nous rejoint. Il est trempé jusqu’aux os. Ils viennent de passer la matinée à tourner la scène de l’inondation.

— « On nous fait courir dans une eau glacée depuis l’aube, » siffle-t-il entre ses dents. « Lang veut de la vérité. Si nous avons l’air d’avoir froid et peur, c’est parce que nous mourons de froid ! »

Lang rappelle tout le monde. Les lumières s’allument avec un sifflement électrique. Le silence tombe, lourd comme une chape de plomb. Je me recule dans l’ombre, fasciné. Nous sommes en 1926, mais ici, entre ces murs de Berlin, je viens de voir un aperçu de l’an 2026.

Le futur sera grandiose, terrifiant, et il sentira l’huile de machine et la sueur des figurants.

Le tournage de Metropolis en 1926
La préparation des maquettes futuristes, utilisées abondamment dans le film Metropolis

17 septembre 1911 : La Joconde disparue

 » Arrêtez d’arrêter tout le monde, pour un oui ou pour un non ! » Je viens sans doute de parler avec un peu trop de véhémence. Le juge d’instruction, Monsieur Drioux, qui a répondu à ma convocation se tapit dans le fauteuil qui fait face à mon bureau. On sent l’homme épuisé, fatigué d’être poursuivi par la meute des journalistes, la foule des curieux et l’indiscrétion de ses voisins. D’une voix faible, il commente sa triste vie :  » L’instruction du vol de la Joconde s’est transformé en véritable cauchemar. Fin août, quand le cambriolage a été constaté au Louvre, j’étais très fier que l’affaire me soit confiée. Cela me changeait des larcins sur les chantiers ou des disparitions de colliers dans les demeures bourgeoises des beaux arrondissements. Enfin l’occasion d’être connu, que l’on parle un peu de moi…  J’ai été servi. Pas une minute de calme. La presse enquête pour moi. On se moque parce je ne vais pas assez vite et que la toile n’a toujours pas retrouvé sa place dans le Salon Carré. »

L'espace laissé libre après le vol de la Joconde, fin août au Louvre

Je rétorque, un peu amusé : « Effectivement, votre surnom  – le « marri de la Joconde » – est assez bien trouvé…  » Drioux rougit et lâche, honteux :  » Même mon épouse a pouffé de rire quand elle l’a lu dans Le Gaulois. »

Je reprends :  » En attendant, le gouvernement apprécierait que vous cessiez de jeter en taule tout ce que Paris compte de poètes et de peintres, sans compter les mythomanes qui s’accusent pour faire parler d’eux. Votre enquête devrait se faire dans la discrétion. Nous regrettons la mise sous mandat de dépôt de Guillaume Apollinaire, pendant une semaine, le trop long interrogatoire de Pablo Picasso et j’en passe… Vous devriez faire confiance à la méthode Bertillon. La recherche des preuves scientifiques, les empreintes digitales, la consultation des fichiers… Il n’y a que ça de vrai. »

Le juge me promet plus de retenue et quitte mon bureau à reculons, en saluant maladroitement et en bredouillant quelques phrases incompréhensibles qui doivent être des excuses.

Il est suivi par Théophile Homolle, le pauvre et ex-directeur du Louvre, en vacances pendant les faits et qui a dû présenter sa démission. On m’a demandé de recaser dignement ce brillant normalien, agrégé d’histoire, qui a mené d’une main de maître les fouilles de Delphes. Je lui propose la direction de l’Ecole Française d’Athènes, ce qu’il accepte, sans discuter, ravi de pouvoir retourner à ses passions hellénistiques. Lui aussi quitte mon bureau à reculons, en saluant avec son chapeau melon, la canne sous le bras, un peu raide.

Théophile Homolle, le pauvre directeur "démissionné" du Louvre

Nous sommes le 17 septembre. La Joconde a été volée depuis le 22 août. L’enquête piétine, patine et n’aboutit à aucun résultat. Caillaux m’a demandé :  » Puisque la justice et la police n’arrivent à rien, assurez-vous au moins qu’ils ne fassent pas de dégâts ! »

Ce jour, j’ai donc demandé au juge de se calmer et j’ai trouvé une place au directeur du Louvre renvoyé. Mission accomplie.

Pour en savoir plus sur le vol de la Joconde

18 septembre 1910 : Ce Matisse ne rentrera pas dans mon salon !

Il ne tiendra jamais dans le salon !

Ma collègue regarde le dernier Matisse « La Danse » avec une mine peu engageante. Rien ne lui va : trois couleurs seulement, une perspective bizarrement rendue, une simplicité des traits qui rappelle les dessins d’enfants.

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Elle lâche ironiquement avec une pointe de mépris :  » On dirait un peu du Gauguin ». Henri Matisse écoute la dame en restant de marbre.
En quelques mots, on critique un an de recherche et de travail dans son atelier d’Issy-les-Moulineaux.  Je suis atterré. J’aurais tellement aimé trouver un acheteur français pour cet ami. Au lieu de cela, ce sera encore un riche Américain ou un aristocrate russe qui emportera l’oeuvre chez lui, après le Salon d’automne et loin de nos regards trop conservateurs.

Matisse, le regard malicieux répond à ma collègue : « Chère Madame, la Danse ira orner la demeure de Monsieur Sergei Chtchoukine. Son hôtel particulier, rue Bolchoï Znamenski à Moscou, est plus grand que votre appartement de fonctionnaire et ma toile viendra revigorer ses hôtes dès qu’ils auront gravi les marches de son escalier monumental et auront atteint le premier étage. « 

Je repense à ce que Gustave Moreau disait d’Henri, son élève :  » Toi, tu seras le simplificateur de la peinture… »

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Le célèbre collectionneur russe Sergei Ivanovitch Chtchoukine

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1er juillet 1910 : L’Oiseau de Feu enflamme Paris

Tous les ingrédients pour obtenir un succès auprès du public français sont au rendez-vous : le folklore russe, de nouveaux rythmes, des mélodies endiablées, des costumes et une chorégraphie d’une beauté à couper le souffle.

« L’Oiseau de Feu » d’Igor Stravinski arrive au moment où notre pays découvre le monde russe (Tolstoï, Moussorgski, les Ballets russes…). Le petit monde de l’Entente cordiale se rapproche et les Français fantasment sur les immenses plaines de l’Est, portes de l’Orient, lisent à leurs enfants ces contes slaves mystérieux et découvrent des romans enfin traduits qui leur ouvrent les portes de Moscou, de Saint-Petersbourg ou de la Sibérie.

Le fait d’arriver au bon moment n’est pas forcément synonyme de succès. Encore faut-il du talent. Et le jeune Stravinsky qui aura bientôt 28 ans n’en manque pas.

Son ballet a été écrit dans la fièvre : la commande de Serge Diaghilev date de l’hiver et les pages du livret ont été écrites et montée en chorégraphie au fur et à mesure pour que tout soit prêt fin juin. L’urgence qui aurait pu être un handicap s’est transformée en atout : dès le départ, les contraintes des danseurs, les idées originales du chorégraphe, les premiers croquis des décorateurs ont aidé à modeler l’œuvre. Cette dernière bénéficie donc de l’apport de toute une équipe d’artistes inspirés et tendus vers un même but.

Le résultat est stupéfiant et séduit. Nous cheminons au côté d’un prince Ivan Tsarévitch qui s’égare dans le jardin enchanté de Kachtcheï. Dans un arbre aux pommes d’or, il arrive à capturer un oiseau de feu. L’animal aux milles couleurs retrouve sa liberté en échange de l’une de ses plumes aux pouvoirs magiques. Notre héros rencontre ensuite treize princesses dont l’une d’entre elle, à la beauté sublime, deviendra sa bien-aimée. Fait prisonnier par les « monstres gardiens », menacé d’être changé en pierre par un sortilège diabolique, Ivan Tsarévitch n’est sauvé que par la plume de l’oiseau de feu.

La danse chasse les ténèbres et met un terme aux sinistres enchantements. Le héros et sa dulcinée peuvent retrouver leur liberté et vivre leur amour.

Les pas de deux, les portés et les sauts ont eu raison des forces du mal. La beauté, les couleurs resplendissantes, les mélodies enjouées peuvent désormais régner sans partage.

En ces périodes d’incertitudes, d’interrogations sur l’avenir, Stravinsky apporte des remèdes simples tout en ouvrant de nouvelles perspectives à la vie artistique. Un auteur à suivre de près.

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28 juin 1910 : Stravinsky, le mince qui va vite

L’homme est mince voire fluet. De fortes lunettes de myope. Il paraît un peu écrasé par la présence et la carrure puissante de son impresario Serge de Diaghilev qui ne le quitte plus. Igor Stravinsky parle doucement, d’une voix bien timbrée. Il raconte sa courte vie d’homme de 27 ans déjà couvert de gloire alors que son arrivée à Paris ne date que de quelques mois. Le succès de l’Oiseau de Feu donne des ailes à ce jeune compositeur qui n’est que d’apparence timide.

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Les journalistes l’interrogent :

Non, il n’a pas fait le conservatoire et a préféré apprendre l’orchestration auprès de Rimski-Korsakov.

Oui, il est juriste de formation mais s’est ennuyé à mourir en faculté de droit de Saint-Pétersbourg, ville où il a grandi.

Stravinsky se laisse aller à parler de ses parents, musiciens connus dans la capitale russe : un père chanteur d’opéra, une mère excellente pianiste.

Mis en confiance, il explique qu’il a appris beaucoup par lui-même (l’harmonie et le contrepoint) même si Rimski-Korsakov a été un maître lui montrant l’exemple par des leçons particulières très stimulantes.

Il parle vite (son français se révèle impeccable), réfléchit vite et compose tout aussi rapidement. En quelques mois, l’oiseau de Feu a été bouclé et sa réalisation n’a aucun des défauts habituels des œuvres de jeunesse.

Je m’approche et demande à ce compositeur qui semble aimer la synthèse, de décrire ce qu’il imagine être son avenir avec le public français. Il me répond, droit dans les yeux et concentré :

«  Me renouveler, surprendre et ne jamais lasser ».

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Tamara Karsavina danse dans « L’Oiseau de Feu », un ballet dont la musique est de Stravinsky

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20 juin 1910 : Au moins 200 000 tracts sur la tête

« Les gondoles sont des balançoires à crétins ! » Les peintres et poètes futuristes n’y vont pas par quatre chemins. Boccioni, Russolo, Marinetti, Buzzi et quelques autres encore sont juchés en haut de la tour de l’Horloge et jettent 200 000 tracts multicolores aux centaines de spectateurs amusés de la place Saint-Marc. Ils poussent de grands cris et s’esclaffent bruyamment : « Il faut détruire Venise, raser cette ville pleine d’amants fatigués et de courtisanes cosmopolites ! Il faut redonner à ce lieu sa vocation militaire et intellectuelle. »

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Venise en 1910

Les artistes arpentent ensuite les rues en beuglant d’autres provocations : « Commerçants, arrêtez vos commerces louches et vos brocantes minables ! Vénitiens, redressez-vous, sortez de votre torpeur et mettez fin à vos petites lâchetés ! Faites sortir les étrangers et tous les touristes qui vous avilissent !» Ils s’arrêtent devant un cabinet d’architecte et prennent par le bras l’occupant des lieux. « Venez mon bonhomme, on va vous montrer comment il faut traiter cette ville putride ! Les palais ? Nous les raserons. Les canaux, nous les comblerons ! » Le pauvre architecte, les binocles de travers, se demande s’il rêve ou s’il a affaire à des fous. Marinetti s’est mis à chanter avec une belle voix de ténor : « Vive les ponts métalliques et la reine Electricité ! Vive l’essor des fabriques et l’arrivée de la modernité ! »

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Quelques policiers tentent mollement de s’interposer puis abandonnent, faute de recevoir des ordres clairs d’une hiérarchie lointaine et dépassée. En attendant, les artistes hilares font tomber les képis et leur demandent des armes « pour se battre contre l’ennemi héréditaire autrichien ». Tout se termine dans un café où le vin coule à flot dans une rivière de rires et d’histoires salaces.
 

Pendant ce temps, la ville a retrouvé son calme, les tracts jonchent le sol. Personne ne comprend bien ce que veut dire « futurisme ». Personne ne voit où ces peintres et poètes veulent en venir. Le responsable de la voirie commande à ses agents : « Vous me ramassez tout ça. Du balai, du savon et de l’eau. Qu’il ne reste rien de cette manifestation idiote ! »
 

Assis sur un banc, un journaliste français écrit, pour son journal parisien, un papier ridiculisant les artistes fantasques. Dans son for intérieur, il les remercie pourtant de lui avoir donné des idées qui lui évitent de parler des musées de Venise… qui n’intéressent ni ses lecteurs ni lui.

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Allez plus loin en rejoignant les amis du site. Un jour, le Campanile s’effondre…

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10 mai 1910 : Paris-Rome Express

« Toutes les œuvres de mon époux devront quitter la France ! »

Nous sommes, avec ma femme, dans l’express Paris-Rome.

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Le Paris-Rome Express est un train de la Compagnie internationale des Wagons-Lits

Plus de vingt heures de voyage qui laissent le temps de bien connaître les autres occupants du compartiment.

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Au restaurant dans le Paris-Rome Express : nous nous faisons très rapidement des connaissances

Nous cheminons en face de Léontine Gruvelle, la veuve du peintre Guiseppe de Nittis, peintre italien génial, disparu prématurément à l’âge de 38 ans en 1884. Léontine a été son modèle, son égérie et son amante. Elle entretient à présent pieusement sa mémoire et veille sur toutes les toiles qui n’ont pas été vendues.

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Giuseppe de Nittis : « Les Courses à Boulogne »

« Je souhaite qu’après ma mort, les Italiens et plus particulièrement les habitants de Barletta, sa ville natale, redécouvrent les tableaux de cette époque magique qu’avait sue saisir Guiseppe. »

« Epoque magique » : le mot clef est lâché.

Après avoir quitté la veuve de Nittis, nous découvrons Rome. Le mélange des époques -toutes effectivement plus magiques les unes et les autres – est saisissant. L’Antiquité, la Renaissance, l’Art moderne se concentrent et se fondent dans cet espace bienveillant, cette capitale immense qui a su garder des allures de ville de province où la vie reste douce.

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La fontaine de Trevi

Immensité des églises à l’échelle de la foi vibrante du peuple, grandeur des monuments de Romains qui ont su conquérir le monde mais simplicité d’un moment passé à boire un cappuccino sur la Piazza Navona. Les siècles se mêlent entre eux dans un continuum esthétique, dans une recherche continue du beau et du sacré mais sont présentés par des Romains avenants, souriants et détendus. On parle avec force gestes, on met son discours en scène, roule des yeux, bombe le torse et ménage ses effets : au pied de ses chefs d’œuvres, le Romain aime plaire et se faire remarquer.

Nous ne l’écoutons déjà plus et nous partons, délibérément, nous perdre dans ces petites rues du Trastevere qui tournent et serpentent… à l’infini.

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Mon autre site : Il y a trois siècles

21 avril 1910 : Les artistes sont-ils malpolis ?

 « Les artistes sont des rustres ! » s’écrit Robert Pellevé de la Motte-Ango, marquis de Flers, un ancien camarade du lycée Condorcet. Ce fils de sous-préfet a préféré le monde des planches à celui des ministères, les tirades de comédies légères aux discours d’inauguration de nouvelles écoles.

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Mon ami Robert, le très distingué Marquis de Flers

Dans la maison familiale de sa femme où il m’a invité, à Marly-le-Roi, il me tient des propos peu amènes sur le monde du spectacle. Comme descendant d’une noble et respectable famille de Normandie, il peine à supporter le « manque complet d’éducation » des acteurs et des auteurs qu’il côtoie maintenant chaque jour.

Anna de Noailles ? «  Elle n’écoute qu’elle. Impossible d’en placer une, tellement elle est bavarde. Elle n’enchaîne que de longs monologues. Lorsqu’elle entre dans une pièce, on a l’impression qu’elle la remplit d’un coup totalement et quand elle la quitte, on dirait qu’une foule s’en va ! »

Anna de Noailles

Son appréciation la plus dure vise Pierre Loti, l’officier de marine -et fier de l’être – devenu écrivain célèbre et toujours passionné de voyages.

«  Il est toujours ridicule à plastronner avec toutes ses médailles, fier comme un paon, la peau du visage poudrée et le menton relevé. Pendant une soirée, il peut s’isoler dans un coin et ne pas décrocher un mot, y compris à ses hôtes, alors qu’il devisait gaiement, en venant, avec le chauffeur du taximètre. Jeux de mots douteux et contrepèteries constituent en outre son fonds de commerce. Victorien Sardou, mon beau-père, l’avait un jour bien remis à sa place… »

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Pierre Loti, menton relevé, visage poudré…

Je demande à en savoir plus. Robert ne se fait pas prier : « Loti avait écrit à beau-papa une lettre dont l’adresse était ainsi rédigée : Victorien Sardi, à Marlou. »

Mon beau-père lui a répondu, en commençant son courrier en ces termes : « Mon cher Pierre Loto, Capitaine de Vessie ! »

April 21, 1910: Are Artists Ill-Mannered?

« Artists are nothing but boors! » exclaimed Robert Pellevé de la Motte-Ango, Marquis de Flers, a former classmate from the Lycée Condorcet. This son of a sub-prefect ultimately preferred the world of the stage to that of government ministries, choosing the lines of light comedies over the inaugural speeches of new schools.

In the family home of his wife in Marly-le-Roi, where he invited me, he shared some rather unkind thoughts regarding the world of show business. As a descendant of a noble and respectable family from Normandy, he finds it difficult to endure the « complete lack of breeding » among the actors and authors he now rubs shoulders with every day.

Take Anna de Noailles, for instance? « She listens only to herself. It’s impossible to get a word in edgewise, so talkative is she. She delivers nothing but long monologues. When she enters a room, one feels as though she fills it entirely in an instant—and when she leaves, it feels as if a whole crowd has departed! »

His harshest judgment is reserved for Pierre Loti, the naval officer—proudly so—turned famous writer, forever a passionate traveler.

« He is always ridiculous, strutting about with all his medals, proud as a peacock, his face powdered and his chin held high. During an evening, he might isolate himself in a corner and not utter a single word, even to his hosts—this despite having chatted gaily with the taxi driver on the way over. Doubtful puns and spoonerisms are, furthermore, his stock-in-trade. Victorien Sardou, my father-in-law, once put him firmly in his place… »

I asked to hear more. Robert did not need to be asked twice: « Loti had written a letter to my father-in-law, with the address written as follows: *Victorien Sardi, in Marlou.* »

My father-in-law replied, beginning his letter with these words: « My dear Pierre Loto, Captain of the Chamber-Vessel! »

19 avril 1910 : Beethoven se soigne à la chicorée

Les mélomanes l’appellent affectueusement « Le Vieux Sourd » et le peuple fredonne ses airs les plus connus : 5ème et 9ème symphonies en tête. Beethoven est devenu le vrai musicien de notre époque et du fond de son tombeau, il cache les Fauré, Satie, Ravel et autre Malher dont l’audience ne dépasse guère un public restreint et averti.

Les orchestres et les chorales fusionnent pour donner un souffle encore plus puissant aux symphonies, les salles trop petites comme Gaveau jouent à l’infini les quatuors qui font les délices de mon ami Marcel Proust. Quant aux pianistes du dimanche et aux élèves du Conservatoire, ils se jettent avec avidité sur les sonates et s’empêtrent dans des difficultés techniques inextricables, sans jamais renoncer.

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Beethoven est partout en 1910, jusque dans les boîtes de chicorée de la marque « Les Javanaises »

Beethoven plaît, Beethoven est à la mode. Bientôt un siècle après sa disparition, le maître allemand ne choque plus dans ses ruptures de mélodie, n’agace pas à chaque dissonance et ne dérange guère lorsqu’il réveille avec ses cors. De romantique avant-gardiste, il est devenu « classique ». Notre univers de métal et de machines, de jets de vapeur et de sifflets de trains s’accommode bien de ces mouvements d’archets nerveux et puissants. Dans un monde qui aime la paix mais prépare la guerre, arrivent à point nommé ses marches et mesures martiales annoncées par les flûtes puis renforcées d’un coup par l’ensemble ordonné des vents et des cordes.

Les luttes sociales, les bras de fer entre puissances, l’âpreté des luttes entre industries rivales, ont forgé des esprits et des cœurs qui accueillent bien mieux Beethoven que ne pouvaient le faire ses contemporains. Il nous vrille l’oreille mais pour mieux l’emplir d’une énergie faussement brute qui nous oxygène tout le sang : avec lui, les combats prennent un sens. Il nous broie la main mais sa force, dans ce monde incertain, nous rassure finalement. Il nous attrape par le colback et ne nous lâche plus tant qu’il n’est pas sûr de nous avoir entièrement conquis.

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La Frise Beethoven de Gustav Klimt

Enfermé dans sa surdité, il nous délivre le « bénédictus » d’une Missa Solemnis, ce cri d’espoir qui s’élève au-dessus de toutes les médiocrités et nous fait palper le divin. Un violon, quelques voix comme un faisceau de lumière pure au premier abord ; en fait toute une complexe construction de chœurs et d’orchestre formant un escalier à double révolution grimpant vers le paradis. La souffrance de l’artiste devient un sève régénératrice et notre société qui peine à écarter le mal se prend au moins à aimer le beau.

Beethoven est partout : vignettes dans la chicorée du matin, sculptures dans les squares, masques dans les musées, frise de Klimt à Vienne. « Héroïque »,  Pathétique » rentrent dans le vocabulaire courant. Notre société paradoxale qui glorifie l’homme seul, l’individu avec sa richesse et ses droits tout en l’enfermant dans des masses grégaires chères à Gustave le Bon, s’identifie à ce génial solitaire qui sait réunir et transporter les foules.

On se prend à imaginer que le cinématographe du futur recyclera aussi Beethoven… lorsque nous dégusterons, à pleines dents, de drôles d’oranges mécaniques.

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3 mars 1910 : Les bonds du fauve dans un théâtre

Le lieutenant de hussard prussien, confiant dans son pouvoir de séduction, glisse sa main dans celle d’Anne-Charlotte. A chaque pas, il sent le froissement de la robe cintrée de la belle aristocrate contre son pantalon d’uniforme, la douceur d’un tissu féminin contre la toile rêche. L’essence d »Ambre Antique » de Coty l’enchante dès qu’il s’approche pour lui glisser un mot.

Anne-Charlotte laisse agir son charme et sert doucement les doigts de l’officier qu’elle trouve musclés mais fins.

Cet après-midi, le couple improbable réunissant l’espionne et l’adjoint d’attaché militaire allemand, a choisi de profiter de la future saison russe, de découvrir les prochains ballets qui feront les joies de la foule au Théâtre du Châtelet.

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Il assiste à une répétition grâce à la « carte de circulation » d’Anne-Charlotte de Corcelette : ce précieux sésame donne accès aux loges des artistes, aux sièges d’une salle vide car fermée au grand public permettant d’avoir une vue imprenable sur l’entraînement des danseurs issus du ballet impérial de Saint-Pétersbourg, d’entendre l’orchestre s’accorder avant de s’élancer dans l’interprétation des dernières pages fiévreuses écrites par Stravinsky qui produit dans l’urgence.

Nos deux tourtereaux s’assoient dans la pénombre, placés par le gardien du théâtre qui connaît bien Anne-Charlotte. Un peu plus loin à droite, on devine la stature imposante du producteur Serge de Diaghilev qui cache le frêle Stravinsky continuant à composer pendant que l’on joue ses lignes créées le matin même.

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Serge de Diaghilev

Tous les sens sont mis à contribution : des sons originaux, des décors dont les couleurs chatoyantes font oublier le pâle noir et blanc des ballets français, une chorégraphie faite de danses traditionnelles coupées d’élans très modernes, des costumes rappelant aussi bien la Cour de Catherine II que celle d’un sultan d’Orient. La prochaine saison mélange savamment le folklore des steppes et l’ambiance des Mille et une Nuits ; un oiseau de feu frôle les femmes lascives d’un harem ; des chevaliers encouragés par des fées font preuve de bravoure ; des magiciens protègent des belles menacées par la folie des hommes et les caprices de mystérieuses divinités.

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Un costume des Ballets russes

Anne-Charlotte est aux anges. Elle retire sa main de celle du lieutenant allemand inculte qui l’ennuie depuis de longues minutes et l’empêche de profiter pleinement du spectacle. Le jeune officier s’en aperçoit, regarde sa montre et prend congé, proposant un autre rendez-vous accepté du bout des lèvres par celle qui ne lui jette qu’un vague regard en le quittant.

Anne-Charlotte, enfin seule, se laisse emporter par le rêve d’Orient qui hypnotisera demain tout Paris. La Russie comme personne ne l’a jamais vue, un pays qui a changé depuis Napoléon, des contrées plus mystérieuses que les récits français du XIXème siècle pouvaient le laisser supposer.

Soudain, le miracle.

Un être presque surnaturel, aux muscles de caoutchouc et doué d’une vivacité de fauve, s’élance sur scène. Un saut de plusieurs mètres, puis deux et enfin un troisième encore plus impressionnant. Nijinski qui est en passe de devenir le danseur le plus célèbre d’Occident, traverse l’espace sans effort apparent. Sa respiration et sa concentration ont raison de son poids : il vole presque.

Anna-Charlotte tremble soudain devant cet homme exceptionnel à la gestuelle érotique, au corps parfait, à la détente de mâle sauvage. Oubliés, d’un coup, les officiers que le Deuxième Bureau lui demande de côtoyer, évaporé son mari Jules fonctionnaire et juriste : ne reste que Nijinski et sa démarche de panthère rattrapant sa proie prête à se laisser dévorer pourvu que cela lui procure quelques plaisirs. Les frissons envahissent l’élégante qui se lève alors pour être remarquée de l’artiste si fascinant.

Le danseur descend de la scène au même moment et se dirige vers elle. Anne-Charlotte ne sait plus quelle contenance adopter. Une main dans les cheveux, une autre serrant son chapeau. La passion soudaine la rend toute gauche.

Nijinski pose un instant ses yeux noirs sur le diamant de son collier qu’un projecteur fait briller par hasard mais il reste indifférent. Ses pas le mènent en fait à Diaghilev, le mentor, le grand frère, le maître.

Lorsque les deux hommes se retrouvent, le producteur russe passe une main sur les hanches de Nijinski qui se cambre légèrement. Il profite de l’obscurité pour l’embrasser dans le cou, d’un mouvement aussi fougueux que bref.

Anne-Charlotte regarde, interdite, avec sa main gantée de blanc cachant sa bouche grande ouverte de surprise. Elle grave dans sa mémoire cette manifestation de passion entre les deux invertis ; ces deux êtres qui ont décidé de bouleverser tous les tabous, toutes les règles de notre époque. Ces deux Russes vont entraîner notre siècle dans un bond en avant gigantesque, à couper le souffle.

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19 janvier 1910 : Quel est le point commun entre Fauré et Beethoven?

« Quel est le point commun entre Fauré et Beethoven ? » Devant mon regard interdit, mon collègue Pierre laisse passer un silence pour conserver l’intégralité de son effet. Comme un comédien de boulevard, il articule ensuite quelques mots, avec force mouvements de lèvres, sans prononcer un son. Devant mon étonnement qui grandit, en éclatant de rire, il ajoute, narquois : « Il est sourd comme un pot ! »

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Gabriel Fauré

Gabriel Fauré a bientôt 65 ans, directeur du Conservatoire national de musique, c’est aussi un musicien reconnu, très apprécié pour sa musique de chambre au sein de laquelle il glisse quelques audaces de composition -attendues des mélomanes – tout en préservant une ligne harmonique de bon aloi à laquelle les cercles bourgeois restent attachés.

Fauré le surdoué ? On connaissait ses sonates et ses romances, ses trios et ses quatuors, il a su bâtir « Prométhée », œuvre lyrique ambitieuse jouée devant 14 000 spectateurs. Il passe ainsi du piano, son instrument de composition et de prédilection à l’art lyrique, l’art noble auquel doivent se confronter les meilleurs. Ses mesures n’enchantent plus seulement quelques salons parisiens au public choisi de hauts fonctionnaires et de grands financiers, charmés par ses équivoques tonales et ses modulations charmeuses, complexes et finalement inattendues. Il a montré qu’il savait aussi, au soir de sa vie, voir grand et amener à lui la foule des amateurs du dimanche, le peuple qui aime siffloter les grands airs.

Qu’arrive-t-il donc à notre Fauré national ? Légion d’honneur, une place enviée de critique au Figaro, un fauteuil à l’Institut et la présidence d’innombrable jurys : il ne lui manque rien des attributs de la reconnaissance républicaine, Paris lui a tout donné. Et c’est peut-être là que le bât blesse. Les vieilles jalousies un moment éteintes ressurgissent. Ceux -souvent incompétents – qui ont eu à souffrir des réformes qu’il a mené à la tête du Conservatoire national (ils l’appelaient « Robespierre ») se rappellent à son bon souvenir comme des fantômes. On l’attaque dans le dos. Non sur son talent -immense – ni sur son caractère qui reste paradoxalement effacé et discret mais sur son physique. C’est infâme.

Les sons aigus et graves se déforment dans la pauvre tête de notre musicien qui souffre le martyr de ne plus pouvoir entendre ses œuvres autrement que bizarrement déformées. A cette peine, s’ajoute celle de voir ces faiseurs de notes rabougris, ces cloportes aigris, ces anciens partisans d’un art académique qu’il a chassé par la porte quand ils s’attaquaient aux audaces de son élève Ravel, venir lui mordiller les mollets voire monter une cabale contre lui.

« Il est sourd ? Il ne peut donc plus diriger un conservatoire aussi prestigieux que celui de la capitale ! » Le raisonnement brille autant par sa simplicité que par sa stupidité mais il fait des ravages. Mon collègue Pierre, du cabinet comme moi, s’est laissé prendre et il a déjà une liste de remplaçants au poste de directeur qu’on lui a obligeamment glissé dans la main. J’y reconnais toute la petite clique qui tourne autour de Vincent d’Indy, l’autre grand musicien rival qui a longtemps combattu Debussy et prôné un art conventionnel, rassurant pour ceux qui pensent que Bach a déjà tout inventé et que tout s’arrête donc après lui.

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Vincent d’Indy, le grand musicien rival

Ma réaction en lisant le papier est à la hauteur de mon haut-le-cœur : « Fauré est peut-être sourd mais moi, je ne suis pas aveugle. On tente de profiter d’un début de handicap lié à l’âge pour l’écarter alors qu’il peut encore beaucoup donner à ses élèves qui l’admirent tant. »

D’un geste décidé et libérateur, je déchire le document en sifflant doucement le début de l’Élégie pour violoncelle et piano, ce court morceau fait de tristesse pudique, de mélancolie sans pathos, ce petit diamant de Fauré dont chaque reflet magique écarte les forces obscures de la médiocrité.

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Le Conservatoire National de Musique et de Déclamation, rue du faubourg Poissonnière

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23 novembre 1909 : Glissades ridicules d’un grand bourgeois

La chute est violente mais chacun éclate de rire. L’homme essaie d’attraper son chapeau : il tombe dessus lamentablement. Personne ne lui porte secours, aucune main prévenante ne le sauve de cette situation embarrassante. Les pieds en l’air, le costume et les gants déchirés, le monocle perdu, un trou au plus mauvais endroit du pantalon, le dandy n’est plus que l’ombre de lui-même. Il tente à nouveau de se redresser, fait quelques pas en écartant les bras, les yeux révulsés de terreur. Autour de lui, on glousse, on siffle et se tape la cuisse. Va-t-il enfin parvenir à patiner ? Le beau Max Linder qui est arrivé en habit jusque sur la glace de cette patinoire extérieure, l’élégant bourgeois, l’homme du monde raffiné, provoque l’hilarité générale.

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L’acteur Max Linder aime jouer le dandy ridicule

Le film est bon, le public qui assiste à la projection a autant d’enthousiasme que celui qui s’était massé autour des techniciens pendant le tournage. Louis Gasnier, le metteur en scène, regarde son œuvre pour la dixième fois depuis sa sortie fin 1908. L’acteur principal est devenu une vedette. Ce n’est plus le Gabriel Leuvielle (quel nom!) des débuts. Il a emprunté au comédien Max Dearly, son prénom et à la célèbre Suzanne Lender, son nom, en le déformant joliment. Max Linder ! Un patronyme international, prêt pour la conquête des salles des capitales d’Europe !

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Les studios Pathé se frottent les mains d’avoir ainsi remplacé leur comique André Deed parti pour l’Italie. « La première sortie d’un collégien », « La vie de Polichinelle » bientôt « Le petit jeune homme » : la foule afflue pour partager des moments de franche gaieté. Le contraste entre le Max Linder tiré à quatre épingles, au port de tête et au regard hautains, dans ses grands appartements et servi par des domestiques stylés d’une part et ses aventures ridicules d’autre part est saisissant. Le grand bourgeois rabaissé fait rire, l’élégant dandy se prend les pieds dans des scénettes qui tournent en dérision les gens « de la haute ».

Au fond de la salle obscure, un homme regarde en silence. Sa petite taille, ses traits fins le rapprochent de Max Linder . Il a, comme lui, l’envie de percer, de briller de mille feux. Il cherche un modèle. Il apprécie que Linder ait déplacé l’humour du cinématographe vers autre chose que les tartes à la crème et les poils à gratter. Le public suit maintenant une vraie histoire, le héros campe un personnage complexe et entraîne son monde vers des émotions variées.

Mais pourquoi ne pas utiliser le gros plan sur les visages ou mettre des planches sous-titres qui permettraient de mieux expliquer des scènes plus subtiles ? Pourquoi ne pas créer un personnage plus proche des gens, évoluant dans un monde moins ouaté que celui de Linder ?

L’homme plisse le front, réfléchit. Lui aussi fera du cinéma un jour. Les représentations aux Folies Bergères ou à la Cigale dans la troupe de Fred Karno lui permettent de (bien) manger mais sont répétitives, sans grande imagination et finalement frustrantes.

« Je serai le Max Linder anglais ! » répète à voix basse notre comédien inconnu en serrant les poings.

A tout hasard, il laisse sa carte à l’hôtesse de la maison Pathé qui la range distraitement dans sa poche, après avoir jeté un bref regard sur le nom écrit en minces lettres noires, d’une élégante police « Garamond » : « Charles Chaplin ».

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12 octobre 1909 : Camille Claudel jusqu’à l’obsession

 La culpabilité qui ronge, occupe une bonne partie de l’esprit, revient à la charge comme un mauvais génie. Paul Claudel n’en peut plus de penser à sa sœur Camille. Cette dernière, sculpteur de grand talent, ancienne élève de Rodin et devenue sa maîtresse avant de rompre de façon particulièrement orageuse, sombre dans une folie sans retour.

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Paul Claudel, sculpté par sa soeur Camille lorsqu’il avait une quinzaine d’années.

La partie raisonnable de mon ami Paul le pousse à s’occuper de Camille en lui apportant des vêtements neufs, en l’aidant à ranger et nettoyer un appartement écurie et surtout à l’écouter patiemment en lui suggérant qu’elle n’est pas seule dans ce monde que sa tête malade lui fait sentir comme de plus en plus hostile.

Une autre voix intérieure lui dit : « tu n’y es pour rien. Garde ta liberté, vis ton métier de diplomate, voyage, écris, tu n’as pas de prise sur cette triste situation, préserve-toi. »

Rendre visite à Camille une fois par an : est-ce le bon compromis pour apaiser sa conscience ? Est-ce suffisant pour que la pauvre femme se sente entourée, aimée ? Certainement pas. Mais Paul n’en peut plus. La vision de celle qu’il admirait lui fait maintenant horreur. L’artiste ne produit plus. Elle est devenue énorme, ne se lave plus guère, déchire le papier-peint de sa chambre, brise ses œuvres, poste des lettres assassines à des inconnus et parle de façon saccadée, le regard fiévreux.

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Camille Claudel semble sombrer inexorablement dans la folie

«  Et s’il m’arrivait la même chose dans quelques années ? «  Claudel s’interroge, se demande si la maladie n’est pas une malédiction familiale qui frappera progressivement toute la fratrie.

Alors il fuit, il tente d’oublier, se tourne vers Dieu, son seul secours, vers l’écriture, sa seule compagne réconfortante. Les mots glissent sur le papier, souplement, au rythme d’une respiration réflexe : il s’éclaircit l’esprit en noircissant la feuille.

Dans son journal, dans ses pièces, Claudel ne parle pas ou fort peu de sa sœur. L’Amour, la quête spirituelle, la poésie et la recherche d’une mélodie des phrases, occupent toute l’œuvre. Camille est absente ou seulement citée de façon brève, factuelle et faussement neutre au détour d’une page. Et pourtant ! Pas une heure sans que l’écrivain ne pense à elle, à ses sculptures merveilleuses de grâce, à ses rires passés, à sa fraicheur qui n’aurait jamais dû s’interrompre. Il se retourne parfois brusquement, persuadé d’avoir entendu sa voix alors qu’il réside à l’autre bout de la planète.

La plume continue à courir sur la feuille, Claudel laisse un instant son bras produire seul, mécaniquement, sa prochaine pièce en trois actes. Son regard se trouble, sa gorge se noue, il prononce en chuchotant ce prénom tant aimé, ces deux syllabes dissemblables et inégalement douces : « Camille… »

Son parfum de l’époque où elle était coquette lui revient en mémoire pendant que ses yeux s’humidifient inexorablement. Il essuie d’un doigt la larme qui commençait à perler et prononce à nouveau le mot « Camille ». Comme un appel, une prière, en tournant la tête vers le crucifix suspendu sur le mur d’en face. Il lui semble que la tête du Christ en croix a les traits de l’égérie de Rodin, qu’il incline la tête comme elle le faisait quand elle sculptait. Dans un nouveau souffle qui l’aide à surmonter sa détresse, il lâche un nouveau « Camille… » avec une douceur infinie, une tendresse de frère qui ne pourra jamais oublier sa pauvre sœur.

8 octobre 1909 : Picasso réveillé par un singe

La guenon s’impatiente, le tire par le bras, le pousse et attrape sa mèche de cheveux. Picasso la repousse violemment en s’écriant : «  Monina, il n’est que dix heures, laisse-moi rêver ! ».

Le maître a besoin de ces moments volés, de ces grasses matinées à la catalane qui lui permettent de laisser venir des idées neuves ou d’affiner des jugements.

Son portrait déjà commencé d’Ambroise Vollard ? Choisir des couleurs pour mieux faire ressortir l’aspect massif du personnage. Garder ces cubes et ces autres petites formes géométriques facilitant une vision immédiate de l’intéressé sous plusieurs angles à la fois.

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Ambroise Vollard, peint par Pablo Picasso en 1909

Le prix de ses dessins ? 50 francs. Il a en a partout, affichés, en pile sur la table, en vrac par terre. 50 francs l’unité et il sera riche. Picasso aime l’argent et il se sait génial. 50 francs n’est donc pas trop cher pour un dessin de lui.

Doit-il faire confiance à Kahnweiler ? Le marchand sait l’écouter, respecte l’intimité de son atelier, ne le presse pas, lui avance les sommes dont il besoin. Mais va-t-il continuer à le suivre dans son audace picturale ? D’autres ont renoncé, ont été effrayés lors de son passage à une peinture moins figurative, éloignée du bon goût bourgeois. « Cela ne se vendra pas… » ont-ils dit. Kahnweiler semble aimer les risques à prendre avec lui. Il ira le voir encore ce soir après ses heures de labeur et de création, pour papoter ou refaire le monde.

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Le marchand de Pablo Picasso, Daniel-Henry Kahnweiler

Monina pousse des petits cris stridents. Elle a faim, elle veut jouer. Elle fait une galipette. La chienne Fricka ouvre un oeil, agacée par ce vacarme et jappe deux fois en montant sur une chaise. Pablo pousse lui aussi un grognement. L’appartement du 11 boulevard Clichy se transforme en ménagerie de cirque.

Le peintre se redresse et attrape l’une des deux mandolines achetées la veille. Quelques accords et une chanson en catalan suffisent à calmer les deux animaux qui attendent une caresse et un peu de viande.

Bientôt Picasso laissera ce petit monde et, après un bol de lait ou de café, ira rejoindre la pièce atelier où le « Vollard » l’attend. Avec ses pinceaux et ses tubes, il pourra faire ce qu’il veut du marchand. Il pourra le représenter à sa guise. Il montrera que son art est au-dessus des contingences matérielles. A travers l’agencement des cubes sur la toile, la disposition habile des couleurs et des reliefs, il laissera passer une impression magique montrant que son œil a tout percé de la personnalité de Vollard. «  L’art domine tout le reste ; quand je peins, je suis le maître… » marmonne Picasso en rangeant sa mandoline.

Le marchand Ambroise Vollard

20 août 1909 : M comme Modern style

« C’est anglais mais on dirait des nouilles ! »

Les passants parisiens qui découvraient les toutes nouvelles entrées du Métropolitain édifiées par Hector Guimard n’étaient pas toujours tendres pour cette manifestation du « Modern style », pour cet Art nouveau qui avait pourtant pour but de réconcilier la technique et l’art.

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Une entrée de Métropolitain édifiée par Hector Guimard. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandée par la direction du  journal Le Temps.

Des fleurs, des tiges, du métal qui se tord en volutes multiples, des références incessantes à la nature, du verre teinté et monté en vitrail… l’Art nouveau plaisait à de nombreux jurys d’architecture mais peinait à conquérir le public français qui continuait à l’appeler « Modern-style » rappelant que l’un de ses premiers créateurs -William Morris – est anglais.

Un concept intéressant – faire rentrer l’art dans la vie quotidienne en rendant beaux les objets usuels et diffuser un style audacieux dans l’architecture qui irrigue ensuite la peinture et la sculpture – ne suffisait pas à séduire les yeux de nos compatriotes qui préféraient des lignes droites classiques ou des références explicites à l’Antiquité.

Autour de 1900, l’Art nouveau se répandait donc à Bruxelles, Munich, Nancy, Londres, Barcelone ou Prague et contournait trop souvent notre capitale récalcitrante.

Victor Horta restait en Belgique et il fallait parcourir de nombreux kilomètres pour visiter ses hôtels magnifiques.

Ces dernières années, les amateurs d’Art nouveau commençaient pourtant à se compter plus nombreux dans les grandes villes françaises. Trop tard. Les regards des collectionneurs avertis se tournent déjà vers d’autres formes d’art comme la peinture sous forme de cubes et le fauvisme, plus décoiffants encore.

Au moment où ce Modern Style commence à se démoder chez les mondains, il se diffuse dans les élégantes affiches de Mucha. Il préside à la rénovation de nombreux cafés et envahit nos intérieurs avec des objets dessinés directement par Emile Gallé ou Victor Prouvé ou, plus souvent, inspirés avec un bonheur variable, de leurs créations. Les illustrations de nos journaux ou les livres pour enfants sont envahis par des thèmes et une technique de dessin issus du Modern style.

Au moment où les élites se tournent vers d’autres écoles, les « nouilles » deviennent… un vrai plat populaire.

7 août 1909 : F comme Film

Un spectacle de foire à l’origine de plus de 120 morts. On aurait pu imaginer baptême plus glorieux pour le cinématographe que ce terrible incendie du Bazar de la Charité causé par la défaillance d’une lampe de projection dans un lieu inadapté pour un tel spectacle.

La duchesse d’Alençon qui a perdu la vie dans cette catastrophe ne reconnaîtrait pas, douze après, ce qu’est devenu ce qu’il faut bien appeler un nouvel art. 300 salles en France, plus de 8000 aux Etats-Unis, me dit-on. Le cinématographe attire les foules et se transforme en industrie faisant vivre des dizaines de corps de métier.

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Le cinématographe, cet art progresse aussi vite que ce cheval au galop : le célèbre montage photographique de Eadweard Muybridge permet d’inventer et de construire le premier Kinétographe. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque, commandé par le journal Le Temps.

Les frères Pathé commencent à inonder la France et le reste du monde de merveilleuses bobines depuis leur usine et leurs studios de Chatou. Le rival qui monte, Léon Gaumont, apporte ses capitaux et son savoir faire depuis les studios Elgé et les Buttes Chaumont qui servent de décors extérieurs. Et j’oublie Georges Mélies, les frères Lumière, Alice Guy…

De l’autre côté de l’Atlantique, Thomas Edison augmente sa fortune en projetant ses propres films et ceux des autres. Son Kinétographe enregistre 12 images par tour de manivelle, soit 16 à 30 images par seconde. On projette le tout grâce au Kinétoscope qui permet à son inventeur de se bâtir un empire laissant peu de place à des concurrents.

Depuis dix ans, nous avons voyagé jusque dans la Lune (grâce à Méliès), nous avons regardé avec effroi l’Assassinat du Duc de Guise (Calmettes et Le Bargy), nous nous sommes recueillis après la Naissance, la Vie et la Mort du Christ (Alice Guy) après avoir été scandalisés par le Baiser de Juda (Armand Bour).

Les films explorent des mondes très différents : le comique (Gabriel Leuvielle commence à réaliser des sketchs très amusants sous le nom de Max Linder), la religion (la Bible est une source inépuisable d’inspiration), les grandes dates de l’Histoire ou les oeuvres littéraires incontournables. 

« Pathé Faits Divers » est la démonstration que l’actualité peut aussi être couverte par cet art qui devient de plus en plus complet.

Nous n’en sommes sans doute qu’aux débuts. De nouvelles forces montent comme une sève puissante : un certain William Selig profite du soleil de la Californie pour monter des studios neufs dans une petite cité qui vient d’être incorporée à Los Angeles : Hollywood. Dans cet endroit calme, il échappe à l’emprise du tout puissant Edison. David Griffith envisage de le rejoindre l’an prochain avec toute sa troupe d’acteurs et de techniciens.

« Let’s go » crie William Wright qui associe depuis cette année aéroplane et caméra. Nous pouvons ainsi le suivre dans ses exploits et l’accompagner pour une aventure extraordinaire au dessus de Pau avec les Pyrénées comme horizon.

 Les films des prochaines années n’ont pas fini de nous faire décoller : « let’s go! » 

29 juin 1909 : Picasso apprend le dessin à ma fille

 » Laisse ton crayon courir sur la feuille. Garde la main souple. Repense bien à ce que tu veux dessiner et représente-le vu du dessus, du dessous et d’à côté.  »

C’était il y a deux mois : ma fille Pauline était ravie d’écouter Pablo Picasso lui montrer comment faire « un beau dessin ». L’artiste, croisé plusieurs fois chez les marchands de tableaux Kahnweiler ou Vollard, est devenu un ami de la famille. Nous le rejoignons parfois jusqu’à son atelier ; plus fréquemment, il vient prendre un verre à la maison. Jamais à la même heure, toujours sans prévenir. Souvent aimable, parfois taciturne. Le peintre veut rester libre et déteste les convenances bourgeoises.

La boîte de Crayola toute neuve venue des Etats-Unis sur le rebord de la table de la cuisine est le point de départ d’une aventure picturale pour ma fille qui se poursuit aujourd’hui. La gamine interroge :

 » Il renvient quand Tonton Picasso ?  »

Je rappelle à ma petite que celui-ci est rentré pour plusieurs mois dans son Espagne natale. J’ajoute, sans trop savoir, « … pour voir son papa et sa maman lui-aussi ». Je lui montre une carte que nous avons reçue de Barcelone et une autre de Horta de San Juan :

 » Tu vois, là-bas, il va nous faire des tableaux de montagnes avec du marron, du jaune et beaucoup de soleil. Il n’y aura pas de vert ou presque, puisque les arbres sont rares dans le paysage. Picasso reviendra aussi avec des photographies de ce qu’il a vu. Tu pourras comparer avec ses toiles.  »

Ma fille prend une feuille :

 » Je veux faire comme Tonton Picasso. Des carrés, quelques ronds et beaucoup de couleurs. »

Pauline se concentre. Un instant, ses yeux noisette me font penser au regard perçant de Pablo. Son avant-bras se déplace sur la feuille avec rapidité, les Crayola de différentes teintes se succèdent pour remplir la page avec une certaine habilité. L’enfant a compris les leçons du maître. Elle ne s’embarrasse pas du désir de reproduire la réalité et préfère nous faire sentir ce qu’elle a en tête. Chaque oeuvre devient, pour elle comme pour lui, une recherche et une expérience.

Un quart d’heure après, le dessin s’achève. L’enfant y inscrit son prénom, avec application, en bleu clair, en bas à droite. En me demandant de poster son chef d’oeuvre pour notre ami en Espagne, elle me signale qu’elle se met maintenant à faire des découpages.

 » Il devrait faire comme moi, Tonton Picasso : des découpages… ça va encore plus vite que de faire un dessin et c’est rigolo. »

Je lui promets de parler, dans ma lettre d’accompagnement, des découpages « rigolos » et de conseiller le procédé à Picasso.

Avec attendrissement, je regarde ma cadette et repense à cette phrase de notre ami peintre :

 » Dans chaque enfant, il y a un artiste. Le problème est de savoir comment rester un artiste en grandissant.  »

Ma fille et Tonton Picasso

June 29, 1909: Picasso Teaches My Daughter How to Draw

“Let your pencil run across the page. Keep your hand loose. Think carefully about what you want to draw, and show it from above, from below, and from the side.”

That was two months ago. My daughter Pauline was delighted to listen as Pablo Picasso showed her how to make “a beautiful drawing.” The artist—whom we had met several times at the galleries of Kahnweiler and Vollard—has become a friend of the family. We sometimes walk with him to his studio; more often, he drops by for a drink at our home. Never at the same hour, always unannounced. Often pleasant, sometimes taciturn. The painter insists on his freedom and has little patience for bourgeois conventions.

A brand-new box of Crayola crayons, brought from the United States and set on the edge of the kitchen table, became the starting point of a pictorial adventure that my daughter continues to this day. The child asks:

“When is Uncle Picasso coming back?”

I remind her that he has returned for several months to his native Spain. I add, not entirely sure, “…to see his father and mother as well.” I show her a card we received from Barcelona and another from Horta de San Juan:

“You see, over there he will paint mountains in brown and yellow, full of sunlight. There will be little or no green, since trees are scarce in that landscape. Picasso will also bring back photographs of what he has seen. You’ll be able to compare them with his paintings.”

My daughter takes a sheet of paper:

“I want to do like Uncle Picasso. Squares, a few circles, and lots of color.”

Pauline concentrates. For a moment, her hazel eyes remind me of Pablo’s piercing gaze. Her forearm moves swiftly across the page; the different shades of Crayola follow one another, filling the sheet with a certain skill. The child has understood the master’s lessons. She does not trouble herself with reproducing reality, preferring instead to make us feel what is in her mind. Each work becomes, for her as for him, a search and an experiment.

A quarter of an hour later, the drawing is finished. Carefully, she writes her name in light blue in the lower right corner. Asking me to send her masterpiece to our friend in Spain, she informs me that she is now going to make cut-outs.

“Uncle Picasso should do like me—cut-outs… it’s even faster than drawing, and it’s fun.”

I promise to mention these “fun” cut-outs in my accompanying letter and to recommend the technique to Picasso.

With tenderness, I look at my youngest child and recall a remark our painter friend once made:

“In every child there is an artist. The problem is how to remain an artist once we grow up.”

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