17 septembre 1911 : La Joconde disparue

 » Arrêtez d’arrêter tout le monde, pour un oui ou pour un non ! » Je viens sans doute de parler avec un peu trop de véhémence. Le juge d’instruction, Monsieur Drioux, qui a répondu à ma convocation se tapit dans le fauteuil qui fait face à mon bureau. On sent l’homme épuisé, fatigué d’être poursuivi par la meute des journalistes, la foule des curieux et l’indiscrétion de ses voisins. D’une voix faible, il commente sa triste vie :  » L’instruction du vol de la Joconde s’est transformé en véritable cauchemar. Fin août, quand le cambriolage a été constaté au Louvre, j’étais très fier que l’affaire me soit confiée. Cela me changeait des larcins sur les chantiers ou des disparitions de colliers dans les demeures bourgeoises des beaux arrondissements. Enfin l’occasion d’être connu, que l’on parle un peu de moi…  J’ai été servi. Pas une minute de calme. La presse enquête pour moi. On se moque parce je ne vais pas assez vite et que la toile n’a toujours pas retrouvé sa place dans le Salon Carré. »

L'espace laissé libre après le vol de la Joconde, fin août au Louvre

Je rétorque, un peu amusé : « Effectivement, votre surnom  – le « marri de la Joconde » – est assez bien trouvé…  » Drioux rougit et lâche, honteux :  » Même mon épouse a pouffé de rire quand elle l’a lu dans Le Gaulois. »

Je reprends :  » En attendant, le gouvernement apprécierait que vous cessiez de jeter en taule tout ce que Paris compte de poètes et de peintres, sans compter les mythomanes qui s’accusent pour faire parler d’eux. Votre enquête devrait se faire dans la discrétion. Nous regrettons la mise sous mandat de dépôt de Guillaume Apollinaire, pendant une semaine, le trop long interrogatoire de Pablo Picasso et j’en passe… Vous devriez faire confiance à la méthode Bertillon. La recherche des preuves scientifiques, les empreintes digitales, la consultation des fichiers… Il n’y a que ça de vrai. »

Le juge me promet plus de retenue et quitte mon bureau à reculons, en saluant maladroitement et en bredouillant quelques phrases incompréhensibles qui doivent être des excuses.

Il est suivi par Théophile Homolle, le pauvre et ex-directeur du Louvre, en vacances pendant les faits et qui a dû présenter sa démission. On m’a demandé de recaser dignement ce brillant normalien, agrégé d’histoire, qui a mené d’une main de maître les fouilles de Delphes. Je lui propose la direction de l’Ecole Française d’Athènes, ce qu’il accepte, sans discuter, ravi de pouvoir retourner à ses passions hellénistiques. Lui aussi quitte mon bureau à reculons, en saluant avec son chapeau melon, la canne sous le bras, un peu raide.

Théophile Homolle, le pauvre directeur "démissionné" du Louvre

Nous sommes le 17 septembre. La Joconde a été volée depuis le 22 août. L’enquête piétine, patine et n’aboutit à aucun résultat. Caillaux m’a demandé :  » Puisque la justice et la police n’arrivent à rien, assurez-vous au moins qu’ils ne fassent pas de dégâts ! »

Ce jour, j’ai donc demandé au juge de se calmer et j’ai trouvé une place au directeur du Louvre renvoyé. Mission accomplie.

Pour en savoir plus sur le vol de la Joconde

18 janvier 1911 : On a failli assassiner Briand

Tout a failli s’arrêter. Je croyais faire un métier sans grand risque. Porter les dossiers du Président du Conseil, l’accompagner à la Chambre comme « commissaire du gouvernement » : a priori, on ne pense pas risquer sa peau dans ce type d’activité.

Eh bien si. Hier, vers trois heures de l’après-midi, deux coups de feu sont partis des tribunes du public et visaient Aristide Briand. Un déséquilibré venait de vider son revolver en direction des ministres. Les balles m’ont frôlé et ont évité mon patron. L’une d’entre elle a touché la jambe de mon voisin, le directeur de l’Assistance publique, Léon Mirman. Ce dernier a été rapidement emporté par les médecins pour être soigné. Les huissiers et la police ont arrêté le fou furieux qui a levé son arme sur nous, sans succès, un certain Auguste Gizolm.

briand-2.1295329195.jpg

Aristide Briand reste très calme, presque détaché…

Je n’ai pas eu peur sur l’instant. Le premier coup de feu nous a laissés incrédules. Un bruit est même sorti des gradins : « c’est un pétard ». La seconde détonation accompagnée d’une flamme a levé instantanément le doute et nous a conduit à nous protéger en nous baissant sous les bancs.

Aristide Briand est resté parfaitement calme, debout, droit, presque détaché. Après le drame, il demandait s’il n’y avait pas d’autres blessés, sur un ton de conversation de salon.

Quand je suis rentré chez moi, ma femme, prévenue par ma secrétaire, s’est jetée dans mes bras. Nous sommes restés, l’un serré contre l’autre, sans rien dire. Il m’a semblé qu’elle avait pleuré, avant mon arrivée.

J’ai bien dormi cette nuit mais je ne peux m’empêcher, sans arrêt, de repenser à ces quelques secondes terribles, gravées à jamais dans ma mémoire, où tout aurait pu prendre fin. Paradoxalement, c’est maintenant que j’ai peur, que tout cela m’obsède et me fait mal. Et au travail, je ne peux pas en parler. Briand, lui, sifflote du matin au soir, comme si de rien n’était.

7 novembre 1910 : Meurtres en Réunion

« Coups mortels à l’œil, assassinat des victimes sans qu’elles soient réveillées. » Plus loin, dans le rapport de la gendarmerie, je lis : « Le couple d’instituteurs et leur chien ont sans doute été endormis par une poudre diffusée par les bandits avant leur entrée dans la pièce. » Puis ces lignes dans le compte-rendu signé par mon ami le gouverneur François Pierre Rodier : « Nous ne sommes pas loin du satanisme : carte de jeu piquée sept fois au-dessus d’un feu, sang versé dans une coupe partagée entre les membres de la bande, formules rituelles psalmodiées, la population de l’Ile de la Réunion est à la fois horrifiée et fascinée par ce qui s’est passé. On ne peut exclure des graves troubles à l’ordre public au moment de l’énoncé du verdict ».

sitarane.1289051634.jpg

La triste bande des meurtriers Sitarane, Fontaine et Calendrin est conduite en prison. La peine de mort les attend probablement.

L’affaire Sitarane – c’est le surnom du meneur criminel – n’en finit plus de bouleverser notre lointaine colonie. Les cyclones, le paludisme, le choléra rampant, la fièvre typhoïde, la tuberculose et les naufrages à répétition ne suffisent pas dans cette terre sauvage et magnifique, si dure pour ses habitants. Il lui faut maintenant ces meurtres en série commis par une bande d’illuminés. « La femme de l’instituteur, enceinte, a été violée après avoir été sauvagement tuée ». Las, tout cela est écœurant. Je devine déjà les futurs gros titres de la presse parisienne avide de ces horreurs exotiques.

Je referme un instant ces rapports et regarde à nouveau les magnifiques photographies envoyées par Rodier, à ma demande : le cirque de Mafate, Hell-Bourg et son hôpital militaire, le théâtre de Saint-Denis, le marché de Sainte-Marie… On distingue des casques coloniaux, des canotiers et des chapeaux de paille ou de feutre abritant des visages aux couleurs de peau multiples. On sent le vent qui atténue la chaleur, les nuages lourds qui cachent un instant un soleil de plomb sur la côte alors que ce dernier perce à peine dès que l’on gagne les Hauts.

palais-gouverneur-saint-denis.1289053783.jpg

Le palais du gouverneur à Saint-Denis de la Réunion

Mon doigt suit la carte de l’île où l’on travaille d’arrache pied pour cultiver la canne, la vanille, la quinquina, le tabac ou l’arachide. Il n’y a plus d’esclaves mais des « engagés », plus vraiment de riches aristocrates mais des grands propriétaires ou négociants. A l’arrivée, les écarts de conditions de vie et de fortune n’ont pas diminué. Terre de contrastes où les colons peuvent passer en cinq à dix ans d’une vie douce et privilégiée à la misère la plus noire quand la crise s’installe ou que la tempête a tout détruit.

salazie.1289056390.jpg

Je tente d’apprendre le nom de ces villes qui tournent le dos à l’océan hostile et réussissent à créer une ambiance unique où le sens de la fête et le plaisir d’être ensemble entre voisins font oublier les rigueurs du climat. On boit et on fredonne aussi bien les airs de Paris que les chants et ségas créoles. Les danses suivent l’influence des Indes et de la Chine avant de laisser la place aux valses étourdies et aux polkas endiablées dans les vapeurs de rhum.

reunion.1289056237.jpg

Rodier poursuit son rapport : « Paris est loin. Nous travaillons seuls à construire le nouveau lycée, à distribuer de la quinine aux indigents et aux enfants des écoles. Le télégraphe et le téléphone s’étendent pendant que nous aménageons l’Étang de Saint-Paul et le Pont de la Ravine Sèche. N’oublions pas la voie ferrée qui permet d’attendre l’arrivée d’autres automobiles de métropole. »

Le gouverneur s’accroche, se bat pour rendre sa colonie vivable. C’est plus un journal personnel qu’il m’envoie qu’une note administrative.

rodier.1289051403.JPG

François Pierre Rodier a été nommé gouverneur de la Réunion en septembre 1910

J’ai l’impression de l’entendre conter de sa voix chaude et bienveillante, loin derrière l’équateur, l’histoire de cette autre France, de cette île Bourbon où je n’irai sans doute jamais mais qui n’a pas finit de me faire rêver.

________________________________________________________

L’affaire Sitarane n’est pas oubliée aujourd’hui … pour en savoir plus, rejoignez le groupe des amis d’il y a un siècle…

26 septembre 1910 : Un fiacre réduit en miettes

Les cochers de fiacre sont parfois bien imprudents. Je viens d’être appelé par le préfet de police pour assister aux opérations de secours relatives à un terrible accident rue de Rennes.

Vers sept heures du soir, la voiture 6032 conduite par le cocher Carrène de la Société coopérative de la Seine s’est engagée dans la traversée de la voie de tramway alors que le « Saint-Germain des Près Châtillon » se dirigeait vers lui à toute vitesse. Un bon coup de fouet sur le cheval devait permettre d’accélérer et de traverser à temps. Ce n’est qu’au moment où le fiacre a commencé à franchir les rails que Carrène s’est aperçu, avec horreur, qu’un second tramway de la ligne Clamart Saint-Germain arrivait dans l’autre sens. Trop tard pour reculer !

tramways.1285484259.jpg

Les tramways dans le Paris de 1910

Dans un choc terrible, le véhicule en bois a été brusquement serré puis abominablement broyé entre les deux lourds et puissants tramways, incapables de freiner à une telle allure.

Les nombreux passants ont unanimement poussé un cri d’effroi en voyant le fiacre réduit en miettes avec des morceaux projetés violemment un peu partout sur la chaussée.

Un quart d’heure après le drame, j’ai donc reçu un appel du préfet de police Lépine m’envoyant un chauffeur pour me conduire sur les lieux de l’accident.

Quand je rejoints le haut fonctionnaire, sa voix est blanche : « Monsieur le conseiller, la Présidence du Conseil doit être prévenue d’une telle catastrophe et je tiens à ce que vous assistiez vous-même aux travaux de secours ! »

Sur place, les pompiers de la caserne du Vieux Colombier sont tous mobilisé pour dégager les cinq victimes. Il faut l’aide des passants tellement les masses à soulever sont énormes. Après de trop longues minutes d’efforts et de vaines tentatives, trois corps atrocement mutilés et sans vie sont extraits et transportés au poste de police de Notre-Dame des Champs. Le préfet et moi avons la gorge sèche. Nous tentons de nous consoler en constatant qu’aucun enfant n’a péri.

On arrive enfin à sauver deux mômes, conduits de toute urgence à l’hôpital de la Pitié.

Quant au cheval du fiacre 6032 et par un hasard peu ordinaire, il n’a subi aucune blessure. Le préfet et moi, nous le regardons, les yeux ronds, manger de l’herbe, tranquillement, sur le bas côté, attendant de reprendre du service.

fiacre.1285484384.jpg

Un fiacre dans Paris vers 1900

Pour savoir comment on appelait les conducteurs de tramway en 1910, rejoignez le groupe des amis d’Il y a un siècle !

16 septembre 1910 : Argent et politique, mélange trouble

Sale et embêtante affaire. Vous rappelez-vous le sieur Henri Rochette ? « Banquier » aussi habile que véreux. Aux débuts des années 1900, il se proposait de placer vos économies, versait des intérêts mirobolants et savait s’attirer des amitiés aussi nombreuses que bien placées.

En 1908, patatra : tout s’est écroulé car tout cela reposait sur du sable. Le système Rochette ne tenait en fait qu’avec l’arrivée continuelle de nouveaux épargnants, avec la confiance des anciens qui ne devaient pas retirer leurs économies et surtout avec une comptabilité truquée doublée de montages financiers opaques. Le résultat est connu : des millions de francs évaporés, des centaines de petits porteurs ruinés, des personnalités en vue (parlementaires, hauts fonctionnaires, industriels…) éclaboussées par le scandale et accusées d’avoir fermé les yeux sur Rochette et ses combines.


palais-de-justice.1284581532.jpg

L’affaire Rochette déborde largement du Palais de Justice

Clemenceau a tout de suite senti que cette triste histoire risquait d’avoir des répercutions jusqu’aux plus hauts niveaux de l’État. Il a donc convoqué le préfet Lépine en lui demandant de trouver un plaignant pour que des poursuites soient engagées.

Si je vous raconte tout cela, c’est qu’une partie de la presse et des députés se déchaîne, ces temps-ci, en prétendant que les dirigeants des années 1908 et 1909 ont poursuivi Rochette pour ruiner ceux qui lui faisaient confiance et étaient souvent dans l’opposition. Ce serait en fait un sombre règlement de compte politique. On cite Lépine et surtout Clemenceau.

Briand m’a convoqué pour me demander ce que je comptais faire compte tenu du fait que je suis le seul membre de son cabinet à avoir servi sous le Tigre.

J’ai donc proposé d’envoyer un télégramme pour prévenir mon ex-patron qui continue sa tournée de conférences en Amérique du Sud.

A la réflexion, un télégramme ne changera pas grand-chose et on imagine mal Clemenceau écourter son voyage pour répondre à ces attaques nauséabondes. Les parlementaires haineux qui veulent salir l’ancien premier flic de France devront attendre son retour.

14 septembre 1910 : Ces trains qui déraillent

La grande misère du réseau ferré de l’État !

Deux catastrophes majeures en un mois. L’une le 14 août fait plus de 50 morts, à Saujon, près de Royan ; l’autre, il y a trois jours, tue à nouveau dix autres voyageurs, à Bernay.

Rien ne va dans la compagnie nationalisée : voies défectueuses, wagons inadaptés et trop légers pour des motrices devenues rapides et puissantes, erreurs humaines fréquentes, organisation générale défaillante. La puissance publique a racheté un réseau mal entretenu et dirige un personnel excédé de travailler dans de mauvaises conditions.

Des usagers qui craignent pour leur vie, des cheminots qui grognent : je sens que les chemins de fer vont bientôt nous claquer à la figure.

deraillement-express-cherbourg-10-septembre-1910.1284406829.jpg

Pour en savoir plus sur les catastrophes de 1910 : Rejoignez le groupe des amis du site   » Il y a un siècle « …

14 juin 1910 : Sauver les petits criminels

Edouard Dufal, 45 ans, a une jambe de bois. Vif, de bonne humeur, il s’engage sur l’esplanade des Invalides. L’air frais du soir de juin rend son retour de soirée agréable, il se plaît à accélérer son allure et à doubler les autres passants. Soudain, trois jeunes gens le rejoignent en courant et deux d’entre eux s’efforcent de lui immobiliser les bras pendant que le dernier cherche à lui dérober sa superbe montre chronomètre.

apache3.1276450095.jpg

Paris est actuellement terrorisé par de jeunes Apaches à l’argot fleuri

Dufal, doté d’une force peu commune, se débat violemment, envoie de grands coups de jambe, frappe dans le tas avec ses deux gros poings. Les jeunes Apaches poussent des cris de douleurs mais ne lâchent pas prise, tels des chiens de chasse persuadés de parvenir à fatiguer leur proie. Les bruits mats des membres qui s’abattent sur les chairs bleues, le sang qui gicle des nez et des mâchoires, les jurons et grognements de bêtes, témoignent du caractère sans merci de la lutte. Les Apaches ont fort à faire pour parvenir à leur fin. On peine à distinguer la victime des bourreaux.

Dufal lance une nouvelle fois sa jambe sur l’un des jeunes bandits. Celle-ci se brise net.

Sans se décontenancer, l’infirme ramasse l’objet et le fait tournoyer autour de lui , comme une grande masse. Il ne voit pas l’un des Apaches qui se faufile dans son dos et l’assomme d’un coup de casse-tête. Le bande de malandrins tente de s’enfuir laissant le malheureux Dufal à même le sol. Les gardiens de la paix arrivent enfin et interpellent toute la bande.

Conduits devant le commissaire du quartier, Ferdinand Gentil, les trois voyous révèlent leur âge : 14, 15 et 17 ans.

apache4.1276450785.jpg

L’affaire fait grand bruit dans l’opinion et les journaux pressent le gouvernement d’agir. Les petits criminels, les enfants violents inquiètent.

Je fais ce jour le point avec deux illustres sénateurs, Ferdinand Dreyfus et Léon Bourgeois. Ils bataillent depuis plusieurs années pour faire aboutir une proposition de loi modifiant le code pénal pour les mineurs.

« Il faut cesser de mettre les enfants en danger au contact d’autres voyous dans les maisons de correction ! Il faut juger les jeunes à part, avec des tribunaux et des juges spécialement formés, loin des malfaiteurs habituels ! Plutôt que de placer les petits criminels dans des établissements d’où ils sortent encore plus corrompus, nommons des conseils de famille ou des gardiens chargés de les suivre, sans les enfermer, pour les mener dans la voie du relèvement moral. Si chaque enfant est pris en main par un adulte responsable, il peut être sauvé. »

dreyfus-ferdinand.1276451118.jpg bourgeois-leon.1276451161.jpg

Les sénateurs Ferdinand Dreyfus et Léon Bourgeois

Je prends des notes pour qu’Aristide Briand, ministre de l’Intérieur et Président du Conseil, puisse rassurer le grand public et montrer que nous agissons.

Les mots clef s’inscrivent à l’encre noire sur mon petit carnet et m’aident à mémoriser l’essentiel, les grands principes de cette réforme pénale, ambitieuse et généreuse à la fois : « Juger à part, ne pas enfermer, ne pas mélanger les jeunes criminels entre eux, les faire accompagner par des adultes responsables, considérer que la régénération est possible si la société s’en donne les moyens ».

Edouard Dufal va mieux. L’hôpital Laënnec vient de lui façonner une prothèse neuve. En réponse aux journalistes qui le pressent de questions sur ce qu’il veut dire aux Apaches qui l’ont agressé, il répond : « La prochaine fois, ils se méfieront d’un infirme. J’ai retrouvé une nouvelle jambe de bois et eux, eh bien, à la sortie du tribunal, je leur souhaite de redémarrer d’un bon pied. »

______________________________________________

Pour aller plus loin, pour échanger et soutenir le site  » Il y a un siècle « …

Mon autre site,  » Il y a trois siècles « 

7 avril 1910 : Un revolver comme justificatif

« Vous vous voulez vraiment un nouveau justificatif ? » L’indigent ricane, narquois et brandit soudain un revolver en direction de Paul Dubois employé du bureau de bienfaisance du XIVème. Pour ce dernier, le monde bascule. Il était concentré sur toutes les pièces déjà fournies par son interlocuteur, il s’efforçait de lui expliquer avec calme qu’il n’était pas possible de débloquer une aide compte tenu de l’enquête faite par les services de la ville : « décision de mes chefs » répétait-il.

revolver.1270617330.jpg

Il ne s’attendait pas à ce brusque débordement. C’était le dernier rendez-vous du jour avant le départ à 17 heures, le retour à la maison de Cachan pour passer un bon moment dans son minuscule jardin, aussi bien tenu que ses dossiers.

L’arme s’approche : c’est un vrai revolver. Tendu par un fou, conscient d’avoir complètement inversé le rapport de force. Le canon noir avec, au fond, la mort. Le doigt crispé sur la détente, un léger tremblement et toujours ce rire sardonique.

Dubois lève les mains, se recule sur sa chaise, cherche à savoir s’il peut se sauver, disparaître comme dans un conte pour enfant. Il se demande s’il rêve, si c’est bien lui, l’employé aux écritures matricule 5473 du 9ème bureau de la ville, qui est visé. De bonnes notes, une hiérarchie contente de son travail consciencieux, des collègues affables qui partagent leur gamelle avec lui le midi dans la salle d’attente fermée à cette heure, transformée en cantine. Et maintenant ce revolver, comme dans les journaux. L’homme armé attrape le pauvre Dubois par les cheveux et braque son revolver sur sa tempe : »Ce justificatif te suffit, mon cher ? » braille-t-il.

Les collègues du bureau se découvrent soudain un début de courage et tentent de dégager Dubois. Un commencement de lutte, des cris, le coup de feu part. Le fonctionnaire s’écroule, touché à la tête, le sang gicle sur la couverture bleue du dossier et cache son titre : « Ouverture d’un secours d’urgence pour M. Ripoul ».

« Ripoul ? bien connu des services ! » Le commissaire de police du XIVème arrondissement vient me rendre compte des graves événements qui viennent de se produire dans le bureau de bienfaisance de son quartier. Il a interrogé le meurtrier : c’est le même homme qui avait tenté d’attirer l’attention sur son triste sort en septembre dernier en tailladant au canif une toile de maître au Louvre. « Clac, clac, clac, trois coup dans « Le Reniement de Saint Pierre ». Il a peur de rien notre Ripoul. Il est allé voir le gardien du musée en disant que c’était lui et qu’il se constituait prisonnier. »

reniement-de-saint-pierre.1269890715.jpg

« Le Reniement de Saint Pierre », oeuvre exposée au Louvre

Le policier me déroule l’histoire lamentable de ce pauvre Ripoul, pourtant issu d’un milieu relativement aisé et qui a tout raté dans sa vie. Fin de l’école à douze ans, les Halles et les marchés puis l’ouverture d’une échoppe de bandagiste. Pas aimable le Ripoul, intelligent, compétent mais sombre : les clients se font rares, les fins de mois sont difficiles. Le loyer est de plus en plus dur à payer à temps, le banquier prête un peu d’argent puis exige brusquement le remboursement intégral des sommes versées. Ripoul est pris à la gorge. Il veut que l’on parle de lui dans tout Paris et plante trois coups de canif dans le tableau du Louvre. L’effet est immédiat : dix articles dans la grande presse, un procès sensationnel très suivi, des expertises psychiatriques qui conduisent à son irresponsabilité et son internement à Saint-Anne.

Six mois après, Ripoul sort. Toujours aussi fou mais libre.

le-louvre.1269893624.jpg

Le Louvre en 1910

« Aujourd’hui, eh bien c’est un peu pareil. » reprend le commissaire. « Il venait de recevoir son avis d’expulsion. J’étais chargé de le mettre dehors dès demain. A la rue qu’il aurait été, le pauvre gars. Il voulait attirer l’attention sur son compte. C’est réussi. »

Je prends des nouvelles de Dubois qui sort du coma. Il a perdu beaucoup de sang mais il vivra. Ses chefs ont décidé qu’il ne sera plus jamais au contact avec le public. Il va recevoir une belle médaille de la Ville.

Un fonctionnaire tranquille dont la vie bascule d’un coup, un pauvre fou qui finira ses jours au bagne ou à la prison de Melun, un tableau du Louvre que des spécialistes tentent de réparer, un commissaire tout fier de raconter son affaire au cabinet du ministre, des journalistes qui piaffent d’impatience à la porte de mon bureau pour remplir leurs colonnes du lendemain : nous vivons une belle époque.

16 février 1910 : Scandale chez les macchabées

« En fait, on ne sait pas bien qui est inhumé et enterré ! » La voix du directeur d’hôpital devient blanche, son angoisse ne fait que monter. Je tente de le calmer en lui faisant répéter lentement les faits. Au départ, un garçon d’amphithéâtre indélicat se fait remarquer pour son impertinence voire sa grossièreté. Les familles des personnes décédées s’en plaignent. On le soupçonne en outre de voler les dents en or des cadavres et certains l’ont vu boire l’alcool utilisé en chirurgie.

cortege.1266300193.jpg

Le cortège funéraire d’une personnalité dans le Paris des années 1910

« Mais là n’est pas le plus fâcheux, monsieur le conseiller. Ce garçon devait s’assurer que chaque famille reconnaissait son parent décédé et attacher ensuite une carte avec les noms et adresse au poignet du corps sans vie. » Il complète, très mal à l’aise : «  Nous venons de découvrir qu’il ne reportait ensuite jamais ces informations sur les suaires eux-mêmes. Ce qui conduisait les employés des pompes funèbres à ne pas être bien sûrs qu’ils emmenaient le bon corps. En quand le garçon était ivre, les croque-morts se servaient presque au hasard !»

Je regarde le haut fonctionnaire se rider profondément, se tordre de honte et je fais moi-même une grimace, en signe d’écoute et d’empathie. Même si de nombreux décès ont lieu à domicile, les grands malades opérés ou les accidentés meurent de plus en plus à l’hôpital. La confusion a donc dû toucher un nombre considérable de personnes.

Un long silence pendant que nous imaginons des dizaines d’enterrements de Parisiens se substituant les uns aux autres, dans un charivari que l’on ne peut qualifier de joyeux.

Je sens poindre le scandale de la République : des milliers de familles aussi éplorées que choquées demandant des vérifications immédiates, des exhumations ; des centaines de plaintes déposées contre l’Administration, une campagne de presse acharnée réclamant des têtes haut placées.

Je me vois recevoir toutes les grandes lignées de la capitale pour expliquer l’inavouable : oui, monsieur, madame, la tombe sur laquelle vous allez vous recueillir n’abrite pas votre vieille mamie. Où est-elle ? Nous cherchons, madame, monsieur, nous cherchons…

Scènes glauques: le riche baron « machin » a laissé sa place au sieur « truc » petit épicier. Les riches élégantes en manteau venaient donc se recueillir sur la tombe d’un homme du peuple anonyme ! Brassage de classes sociales dans l’au-delà, distribution des corps par la seule main de Dieu : le message de l’Evangile sur la vacuité des gloires terrestres prend toute son importance. Le garçon d’amphithéâtre indélicat s’est transformé en démiurge rebattant les cartes de la vie et de la mort.

Le directeur d’hôpital ne me laisse pas longtemps dans mes réflexions philosophiques. De sa voix aigrelette, il me pose la question que je redoute : « Monsieur le conseiller, que fait-on ? »

Je m’approche de lui, profitant de ma taille plus imposante que la sienne, je lui saisis l’épaule de façon protectrice. Je le fais pivoter et l’emmène dans un coin sombre de la pièce en lui parlant d’une voix basse mais ferme : « Votre petite affaire, vous en avez parlé à quelqu’un ? » Le directeur me répond les yeux baissés comme un enfant qui doit se faire pardonner d’avoir trempé son doigt dans un pot de confiture : « Non, monsieur le conseiller. Je vous l’assure. »

Je tranche alors définitivement : « Eh bien, cher ami, vous allez continuer à vous taire. Vous remplacez votre garçon d’amphithéâtre, vous vous assurez que les noms sont maintenant bien reportés sur les suaires et nous en restons là. La République n’a pas besoin d’un scandale de plus ! »

Le pauvre fonctionnaire, plus humble que jamais et qui pensait perdre sa place séance tenante, se confond en excuses, bredouille des mots de remerciement saccadés peu compréhensibles. Il finit par me promettre avec un humour bien involontaire « d’être muet… comme une tombe. »

________________________________________________

Vous aimez ce site ? Votre journal préféré, “Il y a un siècle”, est devenu aussi un livre (et le blog continue !).

Dans toutes les (bonnes) librairies :

“Il y a 100 ans. 1910″

http://www.oeuvre-editions.fr/Il-y-a-100-ans

5 février 1910 : Le charlatan, l’assassin et le journaliste

Marcel Magnin a le foie malade. Le teint jaune, des douleurs abdominales atroces, des fièvres qui n’en finissent plus. Son médecin lui fait part de son pessimisme et surtout de son impuissance à le soigner. Sa femme aimante, folle à l’idée de perdre son mari, se retourne alors vers un homme dont on lui a dit beaucoup de bien, un certain docteur Kraus. Elle le fait venir au chevet du pauvre Marcel en le priant, presque à genoux, de « faire quelque chose ».

Kraus annonce les tarifs : 500 francs tout de suite, 500 francs à la guérison. Pour les Magnin, il s’agit une somme énorme mais ces derniers acceptent. Kraus prépare, chez lui, un breuvage complexe qu’il fait avaler à Marcel. Une heure après, le malade décède.

honoraires.1265349363.jpg

Une caricature, dessinée par des internes des hôpitaux, dans les années 1900, sur la lourdeur des honoraires médicaux

Au même moment, à quarante kilomètres de là, à Pontoise, un ex-veilleur de nuit licencié sort son revolver et tire sur celui que l’on a recruté pour lui succéder. L’infortuné, touché au ventre, se défend avec un fusil et arrive à atteindre son agresseur qui s’enfuit à toutes jambes. Le sang se répand partout dans la baraque de chantier devenue le lieu du drame.

Toujours au même moment, dans la banlieue Est, un amant fou tranche la gorge de sa maîtresse qui vient de lui annoncer, brutalement, qu’elle voulait le quitter. Le meurtre a lieu chez une modiste où la malheureuse était employée et ce sont ses collègues qui recueillent les dernières paroles de la mourante.

Maurice Gratte, journaliste, se frotte les mains. Du sang, de l’amour qui finit mal, de la maladie que chacun peut craindre : il a aujourd’hui toute la matière pour faire une jolie « une » du Petit Parisien. Magnin et son foie méritent (le jeu de mot l’amuse) un « long traitement ». L’identification du lecteur au « héros » sera ainsi plus facile. Qui n’a jamais eu de douleur au ventre ? Qui n’est pas tenté de se tourner vers un charlatan pour sauver un proche, condamné par la maladie ?

Maurice Gratte ouvre son encrier et prépare ses feuilles blanches avec une gourmandise et une joie qui le poussent à siffloter. Ça y est. Il les tient « ses papiers ». Il se délecte de tenir en haleine des milliers de lecteurs, d’imaginer que telle ou telle mamie va verser une petite larme sur le sort de la pauvre modiste (ah, il faut la rendre attendrissante, celle-là !).

le-petit-parisien.1265348770.jpg

A midi, il déjeune avec Campion, son ami inspecteur de la Sûreté. Il saura si on a retrouvé le veilleur de nuit licencié devenu assassin. Si l’arrestation pouvait être mouvementée, ce serait parfait.
Il faut déjà penser aux articles du lendemain !

________________________________________________

Vous aimez ce site ? Votre journal préféré, “Il y a un siècle”, est devenu aussi un livre (et le blog continue !).

Dans toutes les (bonnes) librairies :

“Il y a 100 ans. 1910″

http://www.oeuvre-editions.fr/Il-y-a-100-ans

23 décembre 1909 : Deux morts violentes le même jour

La veille femme essaie de se débattre. La canne à pomme plombée s’abat à nouveau sur sa tête avec une violence inouïe. Mme Gonin, épouse d’un industriel de Rouen, s’effondre, ensanglantée, dans le compartiment de 1ère classe, vide ce jour-là. Le bandit à la carrure athlétique l’empoigne, lui fait les poches, vide son sac à main et traîne son corps inerte jusqu’à la porte du wagon qu’il ouvre. Un dernier effort conduit à précipiter la veuve Gonin dans le vide.

Le cadavre horriblement mutilé par le passage de plusieurs trains, sera retrouvé le lendemain matin sur la voie, non loin de Corbeil.

train-de-nuit.1261547998.jpg

Le cadavre sera retrouvé au petit matin, sur la voie, horriblement mutilé…

Au même moment, presque à la même heure, dans un grand appartement presque vide du quartier de Viborg, à Saint-Pétersbourg, une explosion arrache la tête d’un homme d’une cinquantaine d’années. Celui-ci sera identifié, après une autopsie minutieuse, comme étant le colonel Karpov, chef de la police secrète locale. L’officier de haut rang recevait un agent provocateur à son domicile et avait visiblement manié avec lui, sans précautions suffisantes, un explosif de forte puissance. Manifestement, la police du tsar utilise voire fabrique elle-même des bombes. De là à imaginer qu’elle les pose et fait endosser ensuite les attentats aux « terroristes révolutionnaires », il n’y a qu’un pas que la presse française de ce matin franchit avec allégresse.

Deux morts violentes le même jour. L’une dans notre vieux pays, l’autre très loin, là-bas, dans les brumes et le froid russe.

Rien à voir me dites-vous ?

En effet, d’un côté, une affaire crapuleuse, l’appât du gain qui conduit un voleur à un lâche assassinat dans un train. De l’autre, des services secrets travaillant dans un univers aux frontières brouillées et préparant des manœuvres obscures pour discréditer les mouvements d’opposition au tsar.

Les deux affaires font pourtant le même jour la une de la grande presse, reflet fidèle de notre époque.

L’opposition entre classes sociales qui met dans un même wagon une veuve très riche et un assassin potentiel qui va commettre l’irréparable, marque bien un monde où l’immense majorité des Français vit de peu et a besoin de s’imaginer que la richesse ne mène pas forcément au bonheur et peut même conduire à une mort dans des conditions horribles.

 Les ouvriers attablés au bistrot de la grand-rue plaignent sans doute Madame Gonin mais commentent surtout à l’infini les conditions dans lesquelles le corps a été retrouvé, les traces de sang et les signes laissés par la courte lutte pendant laquelle la proie tentait d’échapper à son bourreau. L’appartenance de la victime à une classe « à part », possédant une fortune considérable et inaccessible au commun des mortels, évite à chacun une identification trop forte. Une distance se créé entre la victime et l’opinion. Cela facilite les commentaires sur le crime, sans complexe particulier, sans gêne ni pudeur. La fascination pour l’horreur, le sang et la violence, se donne libre court. Cela fait du bien, autour d’un coup de rouge, après un dure journée à l’usine.

Le policier russe à la tête arrachée est, lui, forcément comparé, dans nos esprits, à ses homologues français. D’un côté une police républicaine vertueuse, censée être transparente, travaillant à protéger les « braves gens » et dirigée par des patrons prestigieux comme le préfet Lépine ou le commissaire Bertillon. De l’autre, une police tsariste trouble, vivant cachée dont les dirigeants mènent des combats sans gloire contre des opposants à un régime qui n’inspire guère de sympathie.

Résumons. Le Français du café du coin se rassure : il n’est pas riche et ne risque pas sa vie « bêtement » dans des compartiments de première classe qu’il ne fréquentera jamais. Il vit aussi – et pour son plus grand bonheur – dans une République honnête, administrée avec sagesse par des fonctionnaires respectables, très éloignés de ce que produit l’administration des empires de l’Est.

Conclusion : la France est un beau pays où il fait bon d’être « dans le peuple ».

Vous ne croyez pas ?

Lisez donc la presse !

____________________________________________

Vous aimez ce site ? Votre journal préféré, « Il y a un siècle », est devenu aussi un livre (et le blog continue !). Depuis le 3 décembre, dans toutes les (bonnes) librairies :

« Il y a 100 ans. 1910 » http://www.oeuvre-editions.fr/Il-y-a-100-ans    

14 décembre 1909: Les pouvoirs extraordinaires de Saint Greluchon

La jeune paysanne approche sa main en tremblant et gratte le menton de la statue. Le rebouteux lui empoigne le poignet vigoureusement :

«  Plus fort, la gamine, plus fort, sinon, ton bébé sera une loque ! »

La jeune femme crispe ses doigts et arrache avec ses ongles noirs un peu de poussière de bois du visage impassible représentant Guillaume de Naillac, antique seigneur de ces lieux.

Elle garde précieusement la substance dans le creux de sa main et la reverse dans une coupe emplie de vin blanc de messe. Elle s’agenouille, se signe et boit, en confiance, le bizarre breuvage.

Nous sommes à l’intérieur d’une église du Bourbonnais. Comme dans de nombreux coins de France, l’imagination populaire n’a pas de limite pour venir en aide aux couples qui ne peuvent avoir d’enfants.

bourbon.1260769955.jpg

La ville de Bourbon l’Archambault abritait un drôle de Saint Greluchon

La statue de Guillaume de Naillac est célèbre dans tout le pays : on prétend qu’en lui grattant les parties génitales, on obtient des particules magiques susceptibles de provoquer une grossesse.

« Gratter », en dialecte local, se dit « grelicher ». La ferveur villageoise a canonisé notre bon Guillaume et sa statue est devenue, après avoir favorisé l’émergence de nombreuses progénitures dans toute la région et pendant tout le XIXème siècle, Saint Greluchon.

 Pendant des dizaines d’années, l’entre-jambe de notre saint a été raboté par des milliers de mains fébriles. Puis, au moment où il ne restait plus rien à extraire de cet endroit du corps, dans les années 1895, j’avais déjà été interrogé par le préfet sur la conduite à tenir et avait conseillé que l’on « gratte le menton ». Mon conseil avait été transformé en arrêté préfectoral rassurant, de surcroît, les esprits pudibonds.

Ce dernier mois, le saint Greluchon revient sur mon bureau. Son menton n’est plus et son visage est devenu méconnaissable. Gratté, défiguré par des centaines d’ongles fervents, les mains de toutes les femmes momentanément stériles de plusieurs départements.

Le préfet, dérangé par cette grattouille inédite, interpelé par le maire local et le curé de la paroisse, pour une fois unis dans un même désarroi face à la disparition progressive et inexorable de la statue, demande à Paris l’autorisation de transférer l’objet dans un musée.

La lettre du haut fonctionnaire se conclut ainsi : «  Monsieur le ministre, si nous n’y prenons garde, la statue de Guillaume de Naillac n’aura bientôt plus forme humaine et un souvenir remarquable du notre Moyen-Âge régional disparaîtra à jamais. Ce n’est plus qu’un rondin de bois que les paysans illettrés continueront à adorer d’une ferveur puérile. »

Je réfléchis longuement et renvoie ces instructions au préfet :

« Monsieur le préfet,

Il est positif de constater que vous êtes saisi par le maire et le curé de façon conjointe. J’y vois un signe de détente et d’apaisement après la loi de 1905 peu appréciée dans votre région. Recevez dès lors mes félicitations pour votre action modératrice.

Pour ce qui est de la statue, vous avez l’autorisation de la transférer au musée du chef-lieu. Pour autant, cette action imposée par un légitime souci d’ordre public, risque de provoquer la frustration des populations locales. Vous veillerez, dès lors, à conserver intact le socle en pierre de votre Saint Greluchon. Il appartiendra au curé local, s’il le souhaite, de bénir régulièrement un peu de poussière de bois et de la placer à cet endroit de l’église, à disposition de ses ouailles. »

J’apprends ce jour que ce dernier conseil est resté sans effet. La poussière de bois « envoyée par les fonctionnaires de Paris » n’intéresse personne.

En revanche, le musée départemental a vu sa fréquentation multipliée par cent depuis que le Saint Greluchon y a pris ses quartiers d’hiver.

____________________________________________

Vous aimez ce site ? Votre journal préféré, « Il y a un siècle », est devenu aussi un livre (et le blog continue !). Depuis le 3 décembre, dans toutes les (bonnes) librairies :

« Il y a 100 ans. 1910 » http://www.oeuvre-editions.fr/Il-y-a-100-ans  

7 octobre 1909 : Notre drapeau scandaleusement souillé !

L’ombre se glisse entre les bâtiments, sans bruit et avec une rapidité stupéfiante. Après être sorti de la pièce où repose momentanément le drapeau du régiment, l’individu vêtu de noir s’arrête un instant pour laisser s’échapper un ricanement sardonique puis il disparaît après avoir brandi son poing vengeur dans la direction du bureau du colonel, trois étages plus haut.

Le lendemain, la stupeur s’abat sur l’ensemble de la place : le drapeau du régiment stationné à Laon a été déchiré et souillé. Ce que la communauté militaire a de plus précieux, le symbole de son glorieux passé, ce qui fait son identité et sa fierté, est maculé de déjections.

drapeau.1254890886.jpg

Le drapeau français souillé : la presse redoute les ricanements allemands

Cinq sous-officiers montent la garde devant l’objet sali en attendant les ordres et la visite de la justice militaire qui a été immédiatement saisie. Une telle protection paraît dérisoire à beaucoup : le mal est fait.  Les journalistes se précipitent dans le bureau du chef de corps et le pressent de questions.

 » Pourquoi un telle infamie ? Les réservistes qui ont fait récemment des manoeuvres plus difficiles qu’à l’ordinaire, sont-ils soupçonnés ? Le coupable est-il une recrue lourdement punie ? Avez-vous des anarchistes dans votre régiment ? Pourquoi le drapeau n’était pas à sa place dans votre bureau ?  »

Le colonel écoute, abattu et répond d’une voix faible. Non, personne n’est soupçonné et les réservistes ont quitté le bâtiment militaire, à l’issue de leur période, dans un excellent état d’esprit. Les unités ne comptent pas de fortes-têtes, personne ne s’affirme anarchiste et la police des chemins de fer ou la gendarmerie n’ont signalé aucun appelé suspect. Le drapeau avait été posé après le défilé en ville dans une salle servant d’annexe au réfectoire. Il aurait dû réintégrer sa place derrière le fauteuil du colonel aux premières heures de la matinée.

L’état-major parisien appelle, scandalisé de cet incident commenté dans les journaux nationaux, réclame la tête de l’officier de permanence et convoque le chef de corps.

En cette année 1909, la France retient son souffle devant l’acte horrible de porter atteinte à l’intégrité de notre drapeau tricolore.

Des têtes vont tomber. 

30 septembre 1909 : Interné deux fois par erreur !

« Mais non, je ne suis pas fou !  » M. Ribot, nouvel « employé » des cuisines à l’hôpital Sainte-Anne ne sait comment convaincre ses interlocuteurs. Il raconte son calvaire : le fait qu’il parlait fort et seul, pendant son travail, dans son entreprise de cordonnerie à Arcueil ; la dénonciation anonyme qui a conduit à son arrestation par la police puis à son placement d’office par décision de la préfecture après juste un court interrogatoire par la secrétaire du commissaire de police ; son examen par les médecins dès son arrivée à Sainte-Anne et ses propos jugés incohérents à ce moment (il protestait avec véhémence contre son internement, on a considéré qu’il était atteint du délire de la persécution) puis son enfermement en cellule la nuit et son affectation à la plonge du réfectoire dans la journée.

saint-anne-cellule.1254284769.jpg

Une cellule à l’hôpital Sainte-Anne

M. Ribot insiste pour être ausculté à nouveau. Le responsable de la cantine l’observant depuis quelques jours, plaide en sa faveur et rend un rapport s’étonnant de son hospitalisation. L’infirmière d’étage l’écoute longuement et alerte aussi les médecins qui acceptent de se pencher à nouveau sur son cas.

Une semaine plus tard, deux professeurs de médecine interrogent Ribot, hochent gravement la tête à la fin de l’entretien et concluent qu’il est en parfaite possession de ses moyens. Le directeur de l’hôpital refuse pourtant la sortie :

« Vous comprenez, moi j’ai un ordre d’internement en bonne et due forme de la préfecture de police et seule cette administration peut mettre fin à votre séjour chez nous.  » Il oublie d’ajouter que le rapport des médecins devrait, sous une dizaine de jours, modifier la décision administrative et mettre fin à l’internement.

saint-anne-douches.1254284875.jpg

Le traitement des malades par un puissant jet d’eau froide

Ribot, à bout de patience, décide de faire le mur et rejoint son domicile.

Accueilli avec joie par ses collègues et ses amis, il reprend son travail de cordonnier… en continuant de parler seul quand il se concentre sur sa tâche.

Trois mois après, Ribot se rend à la préfecture, avec un mot de son patron, pour régulariser sa situation administrative (officiellement, il est recherché pour évasion d’un hospice après placement d’office). L’employée au guichet le dévisage longuement et fait venir son chef. Ce dernier, considérant que l’intéressé fait l’objet d’une mesure d’internement n’ayant pas pris fin et qui constate qu’il s’est rendu, de surcroît, coupable d’évasion, fait procéder à une nouvelle arrestation en demandant les renforts des policiers des services voisins.

Le lendemain, M. Ribot travaille de nouveau à la plonge du réfectoire de Sainte-Anne, plus désespéré que jamais.

C’est alors qu’une manifestation peu commune de solidarité se met en place. Tout le quartier du pauvre sieur Ribot se mobilise pour exiger sa libération : les proches, ses chefs, les voisins, les commerçants et enfin le maire d’Arcueil. Les uns et les autres insistent sur le fait que l’on peut parler seul à son travail sans être pour autant « dérangé » et démontrent, dans un long courrier signé par de multiples mains, que Ribot demeure tout à fait sain d’esprit.

Les médecins de Sainte-Anne produisent un nouveau rapport attestant de sa bonne santé mentale.

A ce jour, la préfecture de police n’a toujours pas donné de réponse. La presse commence à s’emparer de l’affaire.

Le maire d’Arcueil, M. Vaissières, agissant après délibération de son conseil municipal, a demandé un entretien au cabinet du ministre. Je le reçois aujourd’hui.

A suivre… 

saint-anne-malade-2.1254285088.jpg

Un malade à l’hôpital Sainte-Anne

22 septembre 1909 : Le procès qui inquiète le Président

« Trop de monde sera éclaboussé ! « . Le Président de la République, Armand Fallières qui se pose en garant de la bonne marche des Institutions et souhaite préserver le prestige de la République, se montre inquiet. Il m’a demandé de le rejoindre discrètement à l’Elysée pour évoquer l’Affaire Rochette.

elysee.1253594395.gif

L’Elysée me fait part de sa vive inquiétude pour l’Affaire Rochette…

On connaît les mécanismes de cette escroquerie spectaculaire : un ancien chasseur de restaurant à Melun du nom d’Henri Rochette se lance dans la banque et crée le Crédit Minier. Il émet sur toute la France des titres au rendement mirobolant dont il paye les intérêts grâce aux investissements des nouveaux épargnants. Faux bilans, comptes truqués, opacité des montages financiers : les petits porteurs n’y voient que du feu et placent en confiance leurs économies, gages d’une retraite heureuse. Les sommes en jeu deviennent vite gigantesques et la liste de noms de gens célèbres qui ont recours à Rochette ne cesse de s’allonger.

Clemenceau, alerté par ses informateurs du fonctionnement anormal du Crédit Minier, demande aux services du préfet Lépine d’arrêter Henri Rochette. Depuis cette interpellation en mars 1908, l’enquête -complexe – piétine.

Fallières reprend :

 » En fait, nul ne sait comment se dépêtrer de cette lamentable histoire. Les personnalités impliquées comme le député radical Rabier, l’ancien ministre Cruppi ou le député de région parisienne Dalimier, exercent des pressions contradictoires, poussent de hauts cris et demandent à leurs avocats de retarder la procédure. On murmure que des personnes encore plus haut placées ne seraient pas totalement étrangères à ce qui se passe. Joseph Caillaux fait partie de ces noms qui reviennent avec insistance sans que l’on puisse distinguer ce qui relève de la réalité et du règlement de compte politique.

Voilà, cette affaire m’inquiète. Ce cloaque sent particulièrement mauvais et je ne suis pas sûr que le gouvernement actuel puisse le gérer au mieux des intérêts de la République. Clemenceau à la Présidence du Conseil et Briand garde des sceaux, me rassuraient plus que la configuration actuelle où Briand, comme Président du conseil et ministre de l’Intérieur, ne semble guère contrôler efficacement l’action de Barthou à la justice.

Olivier, je vais avoir besoin de vous.  »

Le Président m’explique que le soutien massif (et surprenant) des petits épargnants à Henri Rochette interdit des actions trop vigoureuses à l’encontre de l’inculpé. La tutelle bancaire n’a sans doute pas joué son rôle à temps, le ministère des Finances est peut-être resté trop longtemps passif pendant que les petits porteurs se faisaient plumer au coin du bois. Il va falloir démêler le vrai du faux, interroger discrètement les témoins clés, passer en revue des centaines de pièces comptables ou de bordereaux que les juges d’instruction peinent à comprendre. L’Etat a besoin de voir clair pour prendre les bonnes décisions dans le sens d’un intérêt général qui a trop longtemps été oublié.

Fallières me pose la main sur le bras, reprend sa respiration devenue sifflante et me glisse :

« Vos connaissances financières se révèleront précieuses. Voyez avec Lépine, il vous passera des pièces qu’aucun de ses policiers n’arrive à lire. Je compte sur vous. Il n’est pas question que le procès s’engage sans que l’on sache là où il va mener la République. »

En ce mois de septembre 1909, l’Elysée tremble.

  

24 août 1909 : Sauvé par un dirigeable qui tombe dans la Seine

  Le pilote du dirigeable commence à paniquer. Le vent violent au-dessus du Maisons-Laffitte souffle par rafales. L’engin de 56 mètres de long se révèle peu maniable dans ces conditions et les spectateurs craignent qu’il ne s’écrase parmi les habitations.

Une embardée à droite, un virage à gauche difficilement négocié, Capazza le conducteur ne sait plus à quel saint se vouer. La piste d’atterrissage lui paraît maintenant trop loin, des maisons sont à protéger sur sa gauche : il fait donner toute la puissance possible aux deux hélices latérales de six mètres chacune. Le moteur Clément Bayard de 120 chevaux réagit bien et le pire est écarté aux grands soulagements des habitants qui retiennent leur respiration quelques dizaines de mètres plus bas.

clement-bayard_1909.1251060103.jpg

Un dirigeable « Clément Bayard » semblable à celui qui vient de s’abattre sur la Seine. L’actualité m’oblige à interrompre, momentanément, la publication de l’abécédaire sur notre époque, commandé par la direction du journal Le Temps.

S’abattre sur les arbres ou sur la Seine ? Capazza n’hésite pas. Les branches risquent de causer des dommages irréparables au dirigeable et l’incendie sera difficilement évitable. Il reste le fleuve. «Atterrissage » sans gloire mais efficace. L’appareil accroche la frondaison des hêtres et des saules qui bordent le plan d’eau et chute lourdement au milieu des flots, moteur coupé.

Le constructeur Adolphe Clément s’arrache les cheveux et jette sa casquette par terre de rage. 500 000 francs or viennent de s’évaporer. Les envoyés du tsar qui devaient finaliser le contrat de vente de ce « plus léger que l’air » à la Russie, regardent leurs pieds, silencieux.

L’ingénieur Clerget qui a su bâtir un moteur pourtant parfait a les larmes aux yeux devant un tel désastre. L’ambassadeur russe Nelidov, sur un ton plein de bonté, tient des propos a priori rassurants :

  • – Il ne faut pas oublier que ce vol a permis de battre le record de hauteur (1550 mètres), nous n’avions jamais vu cela! Le tsar, mon maître, sera aussi sensible au fait que le dirigeable est resté plus de deux heures à plus de 1200 mètres. Votre engin reste remarquable malgré sa triste fin. La négociation n’est pas rompue. Nous souhaitons rencontrer à nouveau l’équipe de direction de Clément Bayard et les représentants du gouvernement français.

Décodage : la Russie veut bien de l’appareil mais compte tenu des affres de l’atterrissage, elle demandera un geste commercial.

Adolphe Clément est pris au piège. Il devra réparer le dirigeable à ses frais et le vendre à un prix très en-dessous de 500 000 francs. Financièrement, sa société anonyme dont il est si fier, risque de ne pas s’en remettre.

«  Il faut l’aider à s’en sortir ! » tempête Briand qui redoute que l’Etat soit acculé -pour sauver cette affaire – à acheter, abîmé, le « Clément Bayard » qu’il n’avait pas voulu quand il était neuf, en raison de son prix trop élevé.

« Qui peut négocier avec les Russes ? » lance-t-il à la cantonade. Le silence des membres de son cabinet, réunis en urgence place Beauvau, est pesant. Personne ne connaît bien Isvolsky, ministre des affaires étrangères du tsar ; aucun n’a l’oreille de Nelidov, l’ambassadeur ou de Kokovtsov, le tout puissant ministre des finances de Saint-Petersbourg.

Au bout d’un long moment de gêne qui paraît une éternité, une voix s’élève, faiblement, au bout de la table :

« Il faudrait peut-être faire revenir Olivier le Tigre ? »

A suivre…

4 août 1909 : C comme Crime

« On ne peut taire le fait qu’on tue ». C’est par cette phrase lapidaire qu’un ami journaliste au Petit Parisien m’explique que son quotidien consacre un bon quart de ses pages aux crimes de notre époque.

Les statistiques sont formelles, on ne compte guère plus de meurtres aujourd’hui qu’hier. 250 affaires chaque année environ. Pourquoi en parle-t-on, dès lors, autant ?

Le crime, en 1909, est d’abord une histoire. Une histoire passionnante.

guillotine.1249321831.jpg 

Une guillotine. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par le Journal Le Temps.

 Première étape : le journaliste décrit l’homicide lui-même, après la découverte du corps sans vie, grâce aux analyses de la toute jeune police scientifique. La description doit être réaliste, spectaculaire si possible, sordide le cas échéant, édifiante toujours.

Etape numéro deux : un portrait est dressé de la victime. L’idéal est de parvenir à la description d’un homme ou d’une femme qui ressemble au lecteur et vis-à-vis duquel il peut, avec effroi, s’identifier.

Etape numéro trois : l’enquête qui avance vite (« bravo les enquêteurs ! ») ou qui piétine (« mais pourquoi le gouvernement ne donne-t-il pas plus de moyens à ses limiers ? »). La police et le juge d’instruction interrogent les témoins, arrêtent les premiers suspects, deviennent les acteurs d’une pièce aux multiples rebondissements, où le fin mot de l’affaire semble s’éloigner au fil des pages, en tenant en haleine le public.

Etape quatre : le procès. Le coupable bénéficie à son tour d’une biographie et ses propos sont rapportés avec gourmandise. Est-ce un criminel né ? Un monstre qui ne demandait qu’à se révéler ? Un pauvre type qui sombre dans le crime après avoir pataugé dans la misère ? Le Petit Parisien ou le Petit Journal se délectent à décrire un Barbe bleue en puissance, un Caligula de la gâchette ou un éventreur fou qui ne prend même pas la peine d’essuyer son couteau entre deux méfaits. Le lecteur plonge dans l’abîme de l’être humain, explore la face cachée de son prochain qu’il ne peut que détester.

« A mort ! A mort ! » : nous sommes maintenant à la dernière étape. L’échafaud, les « bois de justice », la lourde lame qui s’abat d’un coup sec et venge, d’un coup, la société toute entière devant une foule de curieux haineux, qui se rassemble et s’unie à l’occasion de ce spectacle macabre et pourtant divertissant.

L’époque où nous vivons aime le crime et se réjouit du sang qui coule.

Les Apaches, les bandes de la « zone », les « chauffeurs » aident à remplir l’imaginaire d’une population de plus en plus urbaine, plus éduquée et civilisée qui se rassure de penser que les murs de la Cité la protège du « sauvage » qui campe, là-bas, dans les bois ou dans les faubourgs. Ce sauvage qui attend la nuit ou notre dos tourné pour nous poignarder, avant de faire la une du journal que nous étions partis chercher…tranquillement.

29 mars 1909 : Un mort – et enterré – se promène sur la Cannebière !

Une « bonne » nouvelle était parvenue il y a trois mois aux policiers de Marseille : Joseph E…, un redoutable voyou venait de décéder à l’hôpital de la Conception. A l’âge de quarante ans, il avait rendu son dernier soupir et juste après l’enterrement, il avait été rayé de l’état civil… et donc des registres du commissariat.

Hier, deux agents de la sûreté se promènent, tranquillement, sur la Cannebière.

Quelle n’est pas leur stupéfaction de croiser Joseph E…, en chair et en os, le sourire aux lèvres et le teint rose de celui qui éclate de santé.

marseille-vieux-port2.1238236812.jpg

Sur le vieux port de Marseille se promènent des marins, des joueurs qui pratiquent un nouveau jeu de boules, les « pieds tanqués »… et de drôles de macchabés qui ressuscitent !

Un moment, nos deux « bourgeois » se sentent défaillir !

Reprenant leurs esprits, ils se précipitent à l’hôpital et demandent à consulter tous les documents administratifs relatifs au « décès » du bandit.

Après de multiples vérifications et recoupements, ils découvrent que le vrai macchabé mis en terre portait bien le prénom de Joseph mais répondait au nom de Ricardi. Ce pauvre homme, sans papier, condamné aux travaux forcés, évadé du bagne, avait emprunté en début d’année les papiers de Joseph E… pour pouvoir être admis à l’hôpital de la Conception.

Une rectification judiciaire est en cours et je m’occupe personnellement de la faire accélérer. En effet, Joseph E… peut actuellement commettre tous les crimes et délits possibles. Nous ne pouvons rien contre lui, l’action pénale est éteinte : Il est mort !

21 mars 1909 : Faut-il acquitter une voleuse de pain affamée ?

Cela fait trente-six heures que Louise n’a pas mangé. Son enfant de deux ans a très faim et pleure. La jeune femme se sent perdue, oubliée de tous. Elle erre dans les rues de Charly-sur-Marne, demande sans succès aux passants une petite pièce ou un bol de soupe. Les uns et les autres se détournent, pressés de rentrer chez-eux dans cette matinée encore froide.

Louise passe devant le boulanger Pierre. La chaleur et les odeurs de cuisson lui font tourner la tête. Sans vérifier si elle est surveillée, elle s’empare prestement d’un pain et court se cacher dans une ruelle sombre pour le dévorer son précieux butin, son enfant et elle.

menard.1237623050.jpg

Louise Ménard devenue la voleuse de pain la plus populaire de France

Une heure plus tard, trois gendarmes procèdent à son arrestation : « Madame Louise Ménard, au nom de la loi, nous vous arrêtons pour vol ! »

Personne n’a oublié l’affaire Ménard qui remonte à plus de dix ans. Le grand public s’est pris d’affection pour cette pauvre Louise, fille mère à vingt ans. Les mêmes qui évitaient de la regarder dans les rues de Charly, lisent avec avidité le Petit Journal où ils découvrent qu’il existe un juge d’une bonté extraordinaire.

Le juge Magnaud, « le bon juge ». Celui-ci acquitte Louise Ménard dans un jugement retentissant considérant « qu’il est regrettable que dans une société bien organisée, un des membres de cette « société », surtout une mère de famille, puisse manquer de pain autrement que par sa faute; que lorsqu’une pareille situation se présente et qu’elle est, comme pour Louise Ménard, très nettement établie, le juge peut, et doit, interpréter humainement les inflexibles prescriptions de la loi; »

Il ajoute ces quelques mots frappés au coin du bon sens : « L’intention frauduleuse est encore bien plus atténuée lorsqu’aux tortures aiguës résultant d’une longue privation de nourriture, vient se joindre comme dans l’espèce, le désir si naturel chez une mère de les éviter au jeune enfant dont elle a la charge ».

Le président Magnaud, légende vivante, a laissé sa robe de juge et a suivi le conseil de Georges Clemenceau. Il est élu député de l’Aisne comme radical socialiste.

Il me rejoint dans mon bureau ce jour et souhaite faire le point sur sa courte carrière politique.

A suivre…

magnaud.1237623400.jpg

Le Président Magnaud a quitté le palais de justice de Château-Thierry depuis 1906 pour faire de la politique

18 mars 1909 : Duel au soleil

 » Il est un peu tard pour réfléchir aux conséquences de ton acte ».

Paul est journaliste. Il a rédigé un article bien tourné et très corrosif sur la pièce que vient de sortir un de nos grands maîtres du théâtre parisien. A la fin du papier, l’oeuvre comme son auteur et metteur en scène apparaissent pour ce qu’ils sont sans doute : ridicules.

Le metteur en scène, outragé, vient d’envoyer ses deux témoins au domicile de Paul pour fixer les conditions d’un duel.

duel-deroulede-clemenceau-1893.1237353806.jpg

Georges Clemenceau n’a pas l’habitude de se faire marcher sur les pieds : son duel avec Déroulède est resté célèbre.

Mon ami journaliste tremble comme une feuille:

– Et si je refuse ?

– Tout Paris connaîtra ta position qui sera considérée comme de la lâcheté : dans les salons ou les dîners en ville, les messieurs se détourneront de toi avec hauteur et les dames riront sous cape. De surcroît, rien n’empêchera, dans ce cas, le metteur en scène de venir à ton bureau, en pleine journée, pour te rosser devant tes collègues.

-Les témoins m’indiquent que j’ai le choix des armes et que le duel cesserait « au premier sang » s’il s’agit de l’épée.

– Tu as donc de la chance. Le « premier sang » correspond à la première blessure de l’un d’entre vous pendant le combat et elle conduira à l’arrêt immédiat des hostilités. Une simple égratignure permet donc de s’en sortir… vivant.

Pour autant, je te conseille le pistolet avec un seul échange de balles. Si la distance est suffisante, vous avez toutes chances de vous rater. A plus de 50 mètres, vos faibles talents de tireurs devraient vous sauver la vie.

– Et si je le blesse, que se passera-t-il ?

– Légalement, tu seras responsable de sa blessure (la Cour de cassation reste ferme sur ce point) mais, en principe, ton adversaire ne déposera pas plainte. Il conviendra que tu passes prendre de ses nouvelles si la plaie se révèle sérieuse ou que tu laisses ta carte à son domicile si elle demeure plus superficielle.

– Où aura lieu le duel ?

– Généralement, on choisit le Bois de Boulogne, au petit matin. Quand le soleil se lève, vous faites les cent pas nécessaires pour vous mettre à la distance réglementaire avant le tir. Tout au long de cette « cérémonie » du duel, vous devez, l’un et l’autre, rester parfaitement courtois. Tu verras, le lever du soleil, la brume matinale, la rosée sur les feuilles, l’odeur du sous-bois froid et humide… tout cela est délicieusement romantique. Je veux bien être l’un de tes deux témoins et j’ai une boîte de pistolets. »

Paul me jette un regard paniqué. Il abandonnerait bien, d’un coup, sa carrière de journaliste, sa plume et son ironie mordante. Il rêve d’une époque où il n’aurait plus à rendre compte de ses papiers que devant un tribunal, bien au chaud, devant un juge compréhensif et sous la protection d’un avocat du journal.

Mais voilà, nous sommes en 1909 et l’usage veut que l’honneur d’un homme se défende les armes à la main !

duel-entre-etudiants-allemands.1237354224.jpg 

Dans toute l’Europe, l’entraînement au duel fait partie de l’éducation des jeunes gens bien nés. Ici, des étudiants allemands se battent au sabre.

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑