10 mai 1926 : « C’était mieux avant ! »

Dans les cafés, au travail, en discutant avec les voisins ou les commerçants sur le marché du dimanche : toujours cette même phrase qui m’agace, cette nostalgie d’un passé qui n’a souvent jamais existé : « C’était mieux avant ! »

À les entendre, « en 1900, Paris était plus sûr, on mangeait mieux, les jeunes respectaient les vieux, les ouvriers les patrons – et réciproquement – les fonctionnaires faisaient encore un travail consciencieux, notre armée était plus forte, les autres pays respectaient la France. »

Le désespoir de certains – entretenu par une certaine presse complaisante étalant à l’infini nos difficultés budgétaires, les divisions de la Chambre et la faiblesse du franc – apparaît comme infini.

1900, une belle époque ? C’est à mourir de rire.

Et les voyous – appelés Apaches – qui nous obligeaient à sortir discrètement armés d’un petit revolver dans la poche de notre pardessus ? Et les ministères qui tombaient les uns à la suite des autres ? Et l’Allemagne qui ne cessait de nous menacer et de nous mépriser depuis 1871, après avoir pris notre Alsace et notre Lorraine ? Et notre médecine balbutiante qui paniquait les femmes devant accoucher ? Et nos épouses priées de rester chez elles ou alors de peupler les usines comme les bureaux pour des salaires de misère ? Et les charges sans pitié de régiments de dragons, aux ordres du gouvernement, sur les travailleurs révoltés par leurs conditions de travail indignes ?

Ah, elle était magnifique, cette belle époque !

J’ai eu trois discussions la semaine dernière qui sont venues alimenter ma réflexion sur le sujet. J’ai longuement échangé avec Clemenceau, Poincaré… et ma femme.

Le résultat des courses se révèle sans appel. Clemenceau et ma femme, pas pour les mêmes raisons, partagent mon opinion, sur le regard critique qu’il convient de porter sur les années d’avant Grande Guerre. Clemenceau garde un souvenir déplorable de la querelle des inventaires, de l’affaire Dreyfus ou des grands mouvements sociaux de 1907. Et mon épouse considère que les années 1900 étaient plus le prolongement d’un XIXe siècle encore arriéré qu’un début de XXème siècle dominé par une science et des machines le plus souvent libératrices.

Poincaré, sans surprise, essaie au contraire de capitaliser sur les peurs : « Je ne reviendrai au pouvoir qu’avec la trouille et la frousse dans le ventre de chaque parlementaire et de tous les scribouillards des journaux financiers ! » « Quand le franc sera au plus bas, que personne ne voudra voter un budget, il faudra bien la poigne d’un homme d’expérience, qui sait « appeler un chat un chat » et tailler sans état d’âme dans les dépenses d’une Administration coûteuse et pas assez efficace. Et la France retrouvera sa grandeur, comme autrefois. »

Je lui ai glissé : « Vous savez pourquoi c’était mieux avant ? »

Devant son air interrogateur, j’ai complété avec un petit sourire : « C’est parce qu’on avait vingt ans ! »

Raymond Poincaré explique sa stratégie à Olivier le Tigre : « Je ne reviendrai au pouvoir qu’avec la trouille et la frousse dans le ventre de chaque parlementaire ! »

May 10, 1926: “Things Were Better Back Then!”

In the cafés, at work, in conversation with neighbors or the merchants at the Sunday market: always that same phrase that irks me, that nostalgia for a past that often never existed: “Things were better back then!”

To hear them tell it, “In 1900, Paris was safer, the food was better, the young respected the old, workers respected bosses—and vice versa—civil servants still did conscientious work, our army was stronger, and other countries respected France.”

The despair of some—stoked by a compliant press endlessly parading our budgetary struggles, the divisions of the Chamber, and the weakness of the franc—seems infinite.

1900, a “Belle Époque”? It is enough to make one die laughing.

And what of the thugs—the so-called Apaches—who forced us to go out discreetly armed with a small revolver in our overcoat pocket? And the ministries that collapsed one after another? And Germany, which never ceased to threaten and despise us since 1871, after seizing our Alsace and Lorraine? And our fledgling medicine that sent women into a panic before childbirth? And our wives, expected to stay at home or else fill the factories and offices for pittance wages? And the merciless charges of dragoon regiments, acting on government orders, against workers revolted by their undignified working conditions?

Ah, it was magnificent, that Belle Époque!

I had three discussions last week that fed my reflections on the subject. I spoke at length with Clemenceau, Poincaré… and my wife.

The verdict is final. Clemenceau and my wife, though for different reasons, share my critical view of the years preceding the Great War. Clemenceau retains a wretched memory of the « Inventory Crisis, » the Dreyfus Affair, or the great social unrest of 1907. As for my wife, she considers the 1900s to be more of a lingering shadow of a backward 19th century than the dawn of a 20th century dominated by science and machines that are, more often than not, liberating.

Poincaré, unsurprisingly, tries instead to capitalize on fear: “I shall only return to power when there is fear and trembling in the gut of every parliamentarian and every hack writer of the financial rags!” “When the franc is at its lowest, when no one will vote for a budget, it will take the steady hand of a man of experience, one who knows how to ‘call a spade a spade’ and cut without remorse into the spending of a costly and inefficient administration. And France will find her greatness again, just as before.”

I whispered to him: “Do you know why things were better back then?”

Faced with his questioning look, I added with a slight smile: “It’s because we were twenty years old!”

2 janvier 1919 : Ma femme embrasse la cause féministe

 » Je n’ai nulle intention de ne m’occuper que de la famille et de tourner en rond dans notre appartement à Versailles  » : Maintenant que je suis beaucoup plus à la maison grâce à la fin de la guerre et que je peux donc être un peu présent auprès des miens, maintenant aussi que les enfants ont grandi, ma femme Nathalie s’interroge sur les activités qu’elle souhaite mener. Elle désire, tout à la fois, gagner sa vie, être indépendante et exercer un métier qui lui plaît.

Elle continue : « … Oui, le journalisme me plaît bien. Quand nous nous sommes connus, j’écrivais déjà pour Le Figaro et le Petit Parisien. J’adorerais reprendre la plume et retrouver l’ambiance des salles de rédaction, les reportages loin de Paris, les rencontres avec des gens si différents, la joie d’avoir écrit un joli papier !  » Son regard s’illumine, elle ajoute malicieuse :  » Et tu ne t’imagines pas que je vais pratiquer le journalisme plan-plan avec un p’tit article sur la mode de temps en temps, juste avant de prendre le thé et les petits gâteaux avec des amies versaillaises. Tout cela m’insupporterait ! Je vais reprendre contact avec la féministe Marguerite Durand et elle me conseillera sur ce que je dois faire dans la presse… »

Je lève un sourcil un peu interrogateur :  » Ah ? Tu veux revoir Marguerite ? La journaliste que Clemenceau avait défendu, il y a plus d’une vingtaine d’années, quand elle avait eu des problèmes graves avec son patron, au Figaro : ce type qui voulait lui enlever leur enfant commun ? La créatrice de La Fronde, le journal « Le Temps au féminin » ?  »

Nathalie me répond, songeuse mais décidée :  » Oui, cela servira à quelque chose. Entre 1914 et 1918, pendant que vous, les hommes, vous versiez votre sang, nous, les femmes, nous avons donné toute notre sueur dans les usines et les champs. Nous avons répendu des tonnes de larmes à l’annonce tragique des blessures et des morts. Et surtout, nous avons fait tourner la totalité du pays à l’arrière. Telle que je connais notre bonne vieille France, cela risque d’être vite oublié et nous allons rester des « incapables majeures » , sans aucun droit civil, sans droit de vote. Il faut se battre !  »

J’aime voir ma femme comme ça. Fière, forte, déterminée. Et sur le fond, elle a raison.

La journaliste et féministe Marguerite Durand. Ancienne actrice, elle est devenue une plume redoutée et une vraie patronne de presse.

16 octobre 1911 : Les Bretons et la mort qui s’annonce…

 » C’est vers trois heures du matin que j’ai entendu un grand bruit dans le grenier, le choc brutal d’un objet ou d’un corps qui tombe. Je me suis précipitée et je n’ai rien trouvé. Le silence était revenu dans l’immense pièce. Mais je ne cessais de penser à mon mari. Je le voyais presque. Il était comme devant moi, dans son ciré gris de marin  ; bizarrement, il grimaçait de douleur. Un mois après, j’apprenais qu’il était mort en mer, justement ce soir-là – le soir du grand bruit inexpliqué – pauv’homme, écrasé, coupé  en deux (elle fait le geste) par une corde du filet de pêche de son thonier. Voilà monsieur, ce que nous appelons, nous les Bretons, une « signifiance »…  » La vieille femme s’arrête de parler, étouffant un sanglot. La bonne du voisin reprend, explique cette fameuse « signifiance » :  » En Bretagne, la mort nous fait signe, elle s’annonce, surtout pour nous, les femmes de marin. Un arbre au milieu de nulle part, sans feuille, par un soir d’orage ; un chat noir qui vient miauler de façon agressive sous notre fenêtre ; un verre qui se brise dans la main, un meuble qui tombe… : autant de signes qui annoncent le malheur.  »

Un thonier en 1911

Avec mon panier de provisions à la main, dans l’escalier de l’immeuble parisien tout neuf où nous sommes, tous ces racontars de bonne femme paraissent loin, irréels et dérisoires. Une « signifiance » … et puis quoi encore ? Mon esprit cartésien, mon appétit pour les sciences m’éloignent de ce monde de légendes et de croyances.

La vieille femme de Cancale sent que je peine à la croire. Elle remet sa mèche de cheveux tout blancs derrière son oreille, redresse fièrement la tête et me jette : « Monsieur le fonctionnaire, quand vous mangerez votre poisson, la prochaine fois, pensez aux marins qui risquent leur vie pour vous. Pensez à mon homme parti si jeune…  »

Gêné, ne sachant quelle attitude adopter, je bredouille un « Voui madame, z’avez raison madame, je penserai, je penserai…  »

Je pousse enfin la porte de chez moi. Ma propre bonne me demande : « Ben alors monsieur, vous z’êtes décidé pour c’midi ? J’vous fait du poisson ou du poulet ?  »

Rêveur, je m’entends répondre :  » Du poulet, Augustine, du poulet… c’est mieux…  »

 

3 décembre 1910 : Le prix Fémina pour une bergère illettrée

Comment une pauvre bergère de Sologne, considérée comme illettrée, a-t-elle pu écrire un tel chef d’œuvre ?

Orpheline de mère, abandonnée par son père à l’âge de trois ans, Marguerite Audoux a grandi à l’orphelinat de l’hôpital général de Bourges. Elle devient, l’enfance juste passée, servante de ferme, bonne à tout faire, gardienne de troupeaux. Elle monte à Paris pour devenir couturière. Ses yeux malades l’obligent à trouver d’autres métiers qui ne peuvent la sortir de la pauvreté.

 

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La ferme de Berrué (devenue Villevieille dans « Marie-Claire ») où la petite Marguerite a vécu comme bergère

Dans son malheur, dans cette nuit noire qui n’en finit pas, Marguerite a un secret : elle écrit.

A l’aube, en fin de journée, quand elle se réveille la nuit. Des pages où elle décrit son quotidien de gosse abandonnée, où elle évoque le caractère des adultes qui peuplent sa vie de petite fille qui grandit et qui a peur dans le noir. Des phrases simples, un style limpide, imagé : « Je savais depuis longtemps que Bonne Néron ressemblait à un taureau, mais il me fut impossible de trouver à quelle bête ressemblait Madeleine. J’y pensais pendant plusieurs jours en repassant dans ma tête le nom de toutes les bêtes que je connaissais, et je finis par y renoncer »

Au fil des pages, on découvre avec le regard neutre et interrogateur d’une gamine de dix ans, la vie affective des bonnes sœurs, la solitude des vieux, la mort d’un cochon, les relations complexes entre paysans d’un même cru. Souvent, un sujet, un verbe et un seul complément nous transportent dans un univers très pur d’une femme à la sensibilité tout en finesse et au style dépouillé.On s’attache aux personnages, on veut connaître la suite, on sent l’odeur du dortoir de l’internat comme l’humus de la campagne au petit matin.

Octave Mirbeau a découvert par hasard le livre de Marguerite «  Marie Claire ». il l’a préfacé brillamment et a imposé le manuscrit à des éditeurs. Le bouche à oreille a fait le reste. 100 000 exemplaires vendus en quelques semaines. Le prix Fémina vient d’être décerné à cette romancière hors du commun qui invite ceux qui prennent une plume à toujours rester simples.

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Et si vous alliez sur le site des amis d’Il y a un siècle pour un petit moment de détente ? Les débuts de Max Linder au cinématographe…

29 novembre 1910 : Ma soirée avec la femme de Churchill

« Ses défauts nous sautent au visage tout de suite et on met une vie pour découvrir ses qualités. » Clementine Hozier, épouse de Winston Churchill est notre hôte ce soir et se confie sur son époux. Ma femme et moi l’avons rencontrée dans un hôtel de Venise, un peu par hasard, lors de son voyage de noce avec Winston, il y a deux ans. Nous avons sympathisé quand son mari a su que j’étais, à ce moment, un proche collaborateur de Clemenceau. Depuis, Clementine nous rend visite à chaque fois qu’elle vient à Paris.

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Winston Churchill et sa fidèle épouse Clementine, née Hozier

Parlant un français excellent – elle a enseigné notre langue outre-Manche pour arrondir ses fins de mois – elle mêle un esprit affûté, une grande culture, beaucoup de grâce, d’élégance et une certaine réserve. J’aime la faire parler sur Churchill, le Home Secretary anglais (ministre de l’Intérieur) aux méthodes à poigne rappelant celles du Tigre, voire de Briand lors de la grève des cheminots. Clementine et mon épouse préféreraient échanger des bonnes adresses de magasins des deux capitales ou critiquer les derniers spectacles à la mode. Je le sais et glisse donc mes questions indiscrètes entre deux commentaires sur une pièce de Feydeau à Paris ou de Galsworthy à Londres.

Je ne partage pas l’avis des diplomates du Quai qui sont persuadés que Churchill n’a guère d’avenir, coincé qu’il est entre les conservateurs qui considèrent ce fils de grande famille comme un traître à leur cause et les membres du Labour détestant sa fermeté face aux mouvements ouvriers. Ces fonctionnaires à courte vue ne voient pas son imagination, sa capacité à rendre complémentaire une ambition sociale et la grandeur de l’Empire, sa capacité de travail hors du commun et sa faconde propre à soulever les foules.

A Venise, nos discussions, souvent en anglais coupé de quelques mots français bizarrement prononcés, étaient étourdissantes. De Londres, il avait tout compris de Paris, de l’habileté et de l’esprit libre de Clemenceau dont il souhaitait s’inspirer en partie et surtout il portait en lui une vraie vision de son pays, au-delà de l’écume du quotidien et du tourbillon des petites querelles agitant la Chambre des Communes.

Clementine n’aime pas s’étendre sur son mari homme public, se méfiant sans doute et malheureusement de mes fonctions à la Présidence du Conseil. Elle ne me glisse donc que des détails sur l’homme privé : raide, maladroit face aux dames et très traditionnel dans sa vision des rapports entre sexes. Elle insiste aussi sur sa fidélité et sa loyauté : « J’ai le sentiment que notre mariage pourrait durer une éternité… » Et elle ne s’étend guère – charitable – sur son caractère impétueux et autoritaire même si je devine que notre Winston doit être un véritable tyran à ses heures.

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Clementine Churchill, une femme pleine de qualités….

« Je suis ici parmi vous ce soir, loin du monde londonien et grâce à quelques amis comme vous, je cultive mon jardin secret à l’écart du Home secretary. Je me ressource ainsi et peut apporter ensuite à mon fougueux mari la sérénité dont il a besoin mais aussi, savez-vous, quelques conseils sur les gens qui l’entourent et qu’il juge parfois un peu vite. »

Après un dernier thé, Clementine nous quitte vers minuit et nous laisse une forte impression de solidité à toute épreuve.

Un homme avec une femme comme elle, ira loin.

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J’ai déjà parlé de Churchill ici et

28 novembre 1910 : La liste des filles à marier du Préfet

 « Ce qu’on me demande de valider est tout à fait décoiffant ! » Le pauvre préfet ne sait plus où se mettre. Il pensait que son premier poste à Mende, en Lozère, allait être une sinécure, il s’est trompé.

Il poursuit notre entretien : « En fait, les Mendois ont une idée par jour. Vous voulez connaître la dernière à laquelle je n’ai pas osé m’opposer ? » Avant de me confier son secret, il se lève et va refermer la porte de mon bureau. Et c’est presque sur un ton de comploteur qu’il poursuit : « L’exode rural fait de terribles saignées dans mon département. Les jeunes hommes partent tous et quittent non seulement la campagne mais aussi Mende pour trouver une place dans des villes plus grandes comme Rodez, Alès, Nîmes ou Montpellier. Résultat, les filles se retrouvent seules. Or, les jeunes femmes de Lozère, fort jolies, à l’esprit vif et enjoué, rêvent toutes, légitimement, d’un beau mariage. »

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La ville de Mende, une photographie prise dans les années 1910

Je regarde la pile de dossiers qui m’attendent et fait un signe au préfet pour qu’il en vienne aux faits.

« Monsieur le conseiller, les habitants de Mende, avec l’autorisation d’un arrêté municipal que je n’ai pas osé casser, font circuler des « appels à l’hymen ». Ce sont des listes de 200 filles de plus de 18 ans, célibataires, avec leurs noms et adresses qui sont envoyées par la poste à tous les hommes célibataires. Ces derniers sont, vous le devinez, ravis devant un tel choix. Qu’en pense le cabinet du ministre ? Ai-je eu raison de ne rien dire en découvrant cette curieuse initiative ? »

Entre deux analyses du Conseil d’État, trois arbitrages budgétaires et quatre réponses à des parlementaires sur des problèmes diplomatiques, agricoles ou militaires, j’avoue que je ne m’attendais pas à être saisi d’une telle question, a priori, bien futile. Mais je ne veux pas décourager le serviteur de la République assis en face de moi et qui semble mettre tout son cœur à veiller aux intérêts des Lozériens.

Je lui prodigue donc ces quelques conseils : « Dans vos décisions à venir, vous veillerez à favoriser l’émergence d’autres listes. Celles des jeunes hommes en âge de se marier méritent aussi d’être transmises aux demoiselles. En outre, avez-vous veillé à la diffusion de ces documents aux veuves et aux veufs, ainsi qu’aux vieux célibataires peut-être lassés de leur état ? »

Le préfet prend fébrilement des notes. Je pense, un instant, flatté, que pour lui, la parole du ministère est sacrée. Je poursuis donc, gonflé d’importance : « En revanche, dans l’objectif de brasser les classes sociales entre elles, vous vous opposerez à toute idée d’ajouter le montant de la dot en face du nom des jeunes femmes. » Le haut fonctionnaire me répond, pétri de bonne volonté : « Bien sûr, monsieur le conseiller. Surtout, n’encourageons pas cette vieille pratique contraire à notre principe républicain d’égalité. »

Le préfet et moi nous séparons par une poignée de main cordiale.

Après son départ, je retrouve, oubliée sur son fauteuil, une des listes dont il m’a parlé. En déchiffrant ce papier froissé un peu jauni, j’imagine, derrière ces deux cents noms autant de visages de jeunes femmes, habitants très loin, avec un fort dialecte et n’ayant jamais vu Paris. Je souris en pensant qu’elles ne se doutent pas un instant que leur destin a été discuté directement à la Présidence du Conseil, à deux pas du bureau d’Aristide Briand.

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Tout sur le savoir vivre à la Belle Epoque….

18 novembre 1910 : Les Français sont-ils sales ?

« Il est une époque où se baigner jusqu’au cou était considéré comme païen ! » s’exclame une amie, Pauline de Broglie.

Moins d’un logement sur cent, à Paris, possède une baignoire. Un nombre très réduit vient de s’équiper de garde-robes hydrauliques, appelé aussi water closets, par des anglo-saxons beaucoup plus en avance. Nous sommes encore trop une capitale d’Ancien Régime où l’hygiène et la propreté corporelle laissent à désirer.

Certains collègues peinent à comprendre (je le sens !) qu’un mois de mon salaire soit passé dans l’achat d’une baignoire en porcelaine, reliée au système d’eau courante dont nous sommes si fiers dans notre immeuble. Chez eux, un bidet suffit, complété par les bains publics. Se laver au bidet ? «… mais ce sont les femmes de petite vertu qui l’utilisent dans les maisons closes ! » s’écriait, il y a peu, ma femme, pour me convaincre d’investir dans une baignoire.

Notre bonne elle-même, à ses débuts, fréquentait assidument les bains « à quat’e sous », vulgaires baraques de planches, à même la rue et accueillant tout ce que Paris compte de pauvres gens ne pouvant sortir un franc ou deux pour les bains publics. Depuis, elle a l’autorisation d’utiliser notre bidet puis, maintenant, notre magnifique baignoire… quand Madame sort, l’après-midi.

Une simple promenade dans les rues de Paris amuse les diplomates anglais ou américains que j’accompagne parfois. Ils se révèlent beaucoup plus stricts que nous. Ils nous font remarquer nos tuyaux de fosses d’aisance bouchés et débordants, nos systèmes d’évacuation d’eaux usées défaillants et se répandant dans la rue sans que cela semble gêner les riverains. Dans un grand éclat de rire, ils se bouchent le nez en disant : « Vous les Français, peuple paysan… aimez encore bien les odeurs ! »

November 18, 1910 : Are the French a Dirty People?

“There was once a time when bathing up to one’s neck was considered pagan!” exclaims a friend of mine, Pauline de Broglie.

Fewer than one in a hundred apartments in Paris possesses a bathtub. A very small number have only recently been equipped with « hydraulic wardrobes »—also known as water closets by the far more advanced Anglo-Saxons. We remain, all too much, a capital of the Ancien Régime, where hygiene and bodily cleanliness leave much to be desired.

Some of my colleagues struggle to understand—I can feel it!—how a full month of my salary could be spent on the purchase of a porcelain bathtub, connected to the running water system of which we are so proud in our building. in their own homes, a bidet suffices, supplemented by trips to the public baths. Washing at a bidet? “…but those are for women of easy virtue in brothels!” my wife cried out not long ago, to convince me to invest in a proper tub.

Our maid herself, when she first started, was a frequent patron of the “four-sou” baths—vulgar wooden shacks right on the street that welcome all the poor souls of Paris who cannot spare a franc or two for the public bathhouses. Since then, she has been granted permission to use our bidet and, now, our magnificent bathtub… whenever Madame goes out for the afternoon.

A simple stroll through the streets of Paris provides much amusement to the English and American diplomats I occasionally accompany. They prove to be far more fastidious than we are. They point out our clogged and overflowing cesspool pipes and our failing sewage systems that spill into the streets without seemingly bothering the local residents. With a great burst of laughter, they pinch their noses and say: “You French, a nation of peasants… you still quite enjoy your smells!”

25 octobre 1910 : « Alma Mahler raconte n’importe quoi ! »

« Vous n’avez pas un moyen pour la faire taire ? » Claude Debussy partage un morceau et un verre de vin avec moi, ce soir, dans un « bouillon » du côté de Montparnasse. On sent le compositeur ennuyé. Alma Mahler, la femme de Gustav, raconte partout que Debussy a quitté ostensiblement la salle du Trocadéro lors du concert du 17 avril dernier pendant que son mari dirigeait sa Deuxième Symphonie.

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Claude Debussy en a assez des ragots…

Claude précise : » Je me serais levé au beau milieu du deuxième mouvement et j’aurais gagné la sortie accompagné de mes amis Pierné et Dukas. Tout cela n’a pas de sens ! J’aime Mahler et ses symphonies. Ce grand chef d’orchestre dirige même mes œuvres à New-York : les Nocturnes et Prélude à l’après-midi d’un faune ! »

Pendant que le musicien me fait part de son dépit d’être victime de ragots qui donnent de lui une image très éloignée de son sens de la politesse, je repense à Alma Mahler. La belle Alma, la sulfureuse Alma. Elle nous avait invités Georges Clemenceau, Claude Debussy, Gabriel Fauré et moi au mois d’avril à une réception où elle brillait de mille feux. Intelligente, avec de vrais talents de conteuse, une pointe d’humour et d’ironie, elle captivait les convives en racontant des dizaines d’anecdotes sur la vie mondaine viennoise.

Quand j’avais raccompagné Clemenceau chez lui, le Tigre m’avait dit : « Vous verrez, la belle Alma, aujourd’hui elle en raconte des « vertes » et des « pas mûres » sur Vienne ; demain, elle fera la même chose sur Paris. Méfiez-vous d’elle, ne lui parlez pas trop de vous. Cette femme vous transformera vite en personnage de roman pour ses amis du monde entier. »

La prédiction de mon ex-patron se vérifie et c’est Claude Debussy qui fait maintenant les frais de la langue bien pendue d’Alma. Elle le fait passer pour un mari maltraitant, un rustre qui se moque du travail de ses confrères, un homme incapable d’apprécier d’autres musiques que celles écrites à Paris.

Comment faire taire Alma ? L’élégante va d’une capitale à l’autre, rencontre des artistes, des aristocrates et grands bourgeois de partout, elle glisse un mot à l’un, une confidence à l’autre, un soi-disant secret au troisième. Elle raconte tellement bien qu’on se laisse prendre et chacun de répéter ensuite et à l’infini ses croustillantes histoires lors d’autres dîners en ville.

Je regarde Debussy dans les yeux et lui assène : « Pour votre réputation mondaine, cher ami, je pense que c’est cuit. En revanche, continuez à faire d’autres Préludes, allez voir les Russes ou Gabriele D’Annunzio qui veulent travailler avec vous… Composez, composez sans relâche, et oubliez Alma ! »

Après l’avoir quitté, je prends une des photographies d’artistes qui ne quittent pas le fond de mon portefeuille. Je regarde longuement et pensivement un cliché d’Alma, datant d’une dizaine d’années, quand elle était encore avec Klimt.

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Mon cliché d’Alma Mahler

C’est d’ailleurs ce dernier qui m’avait donné ce portrait lors de mon voyage à Vienne. Alma porte un chemisier blanc, un foulard de la même couleur habille son long cou, l’ombre sur son visage aux traits délicats n’empêchent pas ses yeux de nous fixer avec une insistance moqueuse et charmante à la fois. Quel regard, quel port de tête de reine, quel sourire aguicheur… Comment peut-on oublier Alma ?

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19 et 20 septembre 1910 : Trouville coquin

Le bain de mer devient coquin. Nous passons ce « week-end » (pour reprendre le nouveau mot anglais à la mode) à Trouville.

Tout a changé par rapport à la station balnéaire chic et sage de mon enfance. Le train de Paris y arrive vraiment plus vite et surtout, on commence à voir – ou plutôt deviner – des peaux nues et des corps !

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Trouville 1910

Les cabines de plages qui arrêtaient le regard laissent progressivement la place à des demoiselles assises dans le sable avec des jupes ou robes beaucoup plus légères qu’autrefois et de jeunes messieurs habillés d’un simple maillot imité du costume de l’Ecole de natation du Pont-Neuf de Paris : on leur voit les bras et le bas des jambes. Ce n’est pas la tenue la plus répandue mais elle devient majoritaire chez les jeunes gens.

Avec ma femme, nous regardons, un peu amusés, les uns et les autres se laisser aller au « flirt », un peu à l’écart des familles établies et des gamins en tenue de petit marin. Nonchalance, oeillades un peu appuyées entre garçons et filles, longues promenades côte à côte sur le rivage, les pieds dans l’eau… A l’approche de l’automne, Trouville garde un parfum de printemps.

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Le Trouville des années 1900

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18 juin 1910 : L’appel du 18 juin

« Mais monsieur, le téléphone, c’est pour les bavardages de dames ! » J’écoute avec attention la jeune comtesse de Pange qui sera reçue dans un quart d’heure par Aristide Briand. Mon interlocutrice semble très étonnée de l’entretien que je viens d’avoir en sa présence, grâce à cet appareil, avec la préfecture de police. Elle reprend : « Mais, chez moi, c’est un domestique – toujours le même – qui répond et nous n’utilisons pas cette machine à la sonnerie stridente pour les choses sérieuses. »

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Un central téléphonique dans les années 1910

Enjoué et un peu moqueur, je rétorque : « Mais madame la comtesse, vous ne croyez pas si bien dire: je ne suis, moi aussi, qu’un serviteur… un serviteur de l’État. »

La comtesse, sur un ton de reproche : «  Je suis stupéfaite que vous ayez pu donner des ordres à la police en utilisant cet outil aussi futile. Comment peut-on sérieusement diriger une administration avec ce … jouet de luxe ? »

Je réfléchis un instant : « Vous auriez préféré que j’envoie un agent porter un pli avec mes consignes? Et que j’attende ensuite une ou deux heures son retour pour savoir si nous ne rencontrions pas des difficultés dans l’exécution de celles-ci ? »

La dame ne se laisse pas démonter : « Notre police, cher monsieur, a besoin d’ordres écrits, clairs et non d’appels intempestifs d’un petit conseiller de cabinet qui parle trop vite. Rendez-vous compte que le personnel de ma maison n’utilise même pas le téléphone pour les courses et que mon époux continue à faire poster ses courriers en ville par son chauffeur. »

La comtesse a beau avoir vingt ans de moins que moi, je suis saisi par le décalage entre sa vision du monde et la mienne. Notre dialogue oppose deux époques et presque deux siècles : un XIXème finissant qu’elle représente avec orgueil et un XXème qui commence à peine et dans lequel je suis déjà plongé.

L’aristocrate délicatement parfumée se penche vers moi et me glisse sur le ton de la confidence cet ultime argument : « Savez-vous qu’aucun joli garçon, aucun homme du monde n’oserait entrer en contact avec moi avec un téléphone ? »

Un peu lassé par cet entretien qui me fait prendre du retard dans mes dossiers, je lâche avec un sourire faussement enjôleur : «  Mais madame, s’il en est ainsi, je vous promets de ne jamais vous appeler ! »

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24 avril 1910 : Un Président qui essaie de bien se tenir

 » J’aimerais enfin comprendre pourquoi je dois passer avant la dame qui m’accompagne, quand j’entre dans un restaurant ! » Le Président Armand Fallières fait de vrais efforts pour être un parfait homme du monde : prévenant et galant avec ces dames, respectueux et enjoué avec les messieurs.

Ses origines modestes l’obligent à prendre sur lui et on sent que ses manières ne sont pas innées. Je suis debout face à son bureau élyséen et il me demande des explications pour progresser en la matière : « Vous qui avez fait le lycée Condorcet et Ulm, vous devez savoir tout cela ! Le bras qu’il faut donner aux dames, la place qu’il convient de leur laisser dans la voiture, les moments où je dois faire une révérence… J’attends de vous des fiches précises sur le sujet ! » 

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Notre Président de la République, Armand Fallières, essaie d’adopter toutes les bonnes manières

J’ai beau répondre au Président que mes parents ne sont guère issus de la grande bourgeoisie ou d’une quelconque aristocratie (ils étaient instituteurs !) et que les établissements que j’ai fréquentés viennent d’un travail acharné sous la conduite exigeante de ma mère, rien n’y fait. Pour lui, je suis celui qui « sait se tenir » et qui doit tout lui apprendre sur les usages de la bonne société.

Il développe un argument inattendu : « Et la baronne Staffe qui vend des milliers d’exemplaires de son Usages du Monde, elle n’est pas plus aristocrate que vous et moi, figurez-vous. Dans sa demeure de Savigny-sur-Orge, elle se contente de faire des cakes et des gâteaux au chocolat pour tous les marmots qui passent et consacre le reste de son temps à écrire -avec talent – sur les bonnes manières d’un monde qu’elle ne fréquente pas. »

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La bonne baronne Staffe

Je conviens avec Armand Fallières que mes fiches n’apporteront pas beaucoup plus que ce que peut écrire la fameuse baronne.

Le Président a soudainement l’œil qui s’éclaire. Il me demande : « Et si vous alliez faire un tour chez la bonne baronne Staffe, pour me faire des fiches vraiment originales et qui serviront aussi à tous les Présidents qui viendront après moi ? »

Voilà comment je me trouve aujourd’hui, assis confortablement, une tasse de thé à la main, chez la vieille baronne, de son vrai nom Blanche Soyer. Cette dernière a été élevée par ses tantes dont l’une était demoiselle des Postes. Elle a tiré de son éducation rigoureuse de solides principes qui ont fait, une fois arrivée à l’âge adulte, son fonds de commerce pour de nombreux ouvrages de savoir-vivre et des articles par centaine dans la grande presse sur ce même sujet.

Un enfant des voisins sur les genoux – gamin très sage, le pouce dans la bouche – elle m’explique avec délicatesse, toutes les règles du maintien dans la bonne société. Elle est flattée que ses conseils soient transmis par mon intermédiaire au Président de la République.

« Vous expliquerez à votre grand patron, que le plus important est la politesse du cœur, le respect des autres, même de ceux qui vous ont offensé. Le Président de la République, par sa place éminente dans notre pays, doit être celui qui montre l’exemple en toutes circonstances. Tact, discrétion, élégance de l’attitude, qualités d’écoute… N’oubliez pas que Louis XIV levait son chapeau empanaché devant une blanchisseuse ! »

Je prends des notes fébrilement, en m’efforçant de ne rien oublier des propos tenus. Je sens intérieurement que c’est un grand honneur et une lourde tâche que de s’occuper des bonnes manières du Président de la République.

6 avril 1910 : Ma fille préfète ?

Les enfants ont parfois des réparties aussi étonnantes qu’inattendues. Pour aller chercher le pain, en visite chez des amis habitant un petit bourg à côté de Versailles, Le Chesnay, nous décidons d’aller, avec ma fille Pauline, 5 ans, à Vaucresson, en passant par la forêt de Fausses Reposes.

Ballade bucolique, bourgeons sur les arbres, jonquilles, bâton à la main et discussion en plein air à n’en plus finir avec une gamine bavarde.

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La forêt de Fausses Reposes au printemps

En père pédagogue du dimanche, j’explique, solennellement, à ma mouflette, qu’à travers les bois, nous allons franchir, sans nous en rendre compte, la « frontière » entre deux départements : la Seine-et-Oise où habitent nos hôtes chesnaysiens et la Seine où se fabrique le bon pain de Vaucresson. J’en profite pour une petite leçon d’instruction civique. Quel est le chef-lieu de la Seine-et-Oise ? Versailles ! Le chef-lieu de la Seine ? Paris. Ma fille ne comprend guère mais écoute. Elle semble toujours attentive quand j’enchaîne la suite de mon exposé sur les préfets : « le grand chef du département ! », celui qui régente police et finances, cette main invisible et bienveillante qui veille jour et nuit sur notre sécurité et notre bien-être.

Un peu vantard, je ne peux m’empêcher de dire que je travaille tous les jours avec le patron de tous les préfets de France : « avec le chef des chefs » déduit Pauline perspicace, qui commence à bien saisir les entrelacs de l’organigramme de notre prestigieuse administration républicaine.

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L’imposante préfecture de Seine-et-Oise, à Versailles

Je lui donne les noms des préfets des départements que je viens de citer, histoire de mieux montrer que son papa est bien introduit dans le saint des saints qu’est le ministère de l’Intérieur. Gonflé d’importance, Artaban oubliant toute modestie, je m’étale : «Messieurs  Justin de Selves et Autrand, je les vois souvent, ils sont un peu sévères mais ils font très bien leur travail » . Pauline sent qu’une bonne part du prestige paternel lui est exposée dans ces longues phrases dont elle ne saisit pas tout le sens. L’essentiel est qu’elle retienne que, dans le monde des grandes personnes, son papa est quelqu’un d’important. Quelque part entre le ministre et les préfets, rien de moins.

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Auguste Autrand, préfet de Seine-et-Oise

Comprenant, à point nommé, que puisqu’elle est issue d’une lignée aussi prestigieuse, elle ne peut démériter, ma Pauline me pose alors une question : « Papa, tu sais ce que je vais faire quand je serai une grande personne ? » Menton en avant, port de tête de reine, son regard noisette s’affirme d’un coup et se plonge dans le mien en signe de volonté inflexible. Elle s’arrête net et me laisse chercher. Je n’ose rien dire à haute voix : si je me trompe, ma fille regrettera amèrement que je ne devine pas ce qu’elle a en tête.

Les différentes situations et métiers défilent comme dans un livre d’images. Rien n’est trop beau pour Pauline qui relèvera tous les défis d’un XXème siècle qui s’ouvrira enfin aux femmes. Pilote d’aéroplane ? Docteur ? Mais non, je n’y suis pas. Dans la droite ligne de notre conversation, ma fille pourrait être le première « préfète » ! Je passe la main dans les cheveux de l’enfant qui guette malicieusement mon trouble interrogateur en restant silencieuse.

Indulgente devant mon incapacité à trouver du premier coup, elle repose sa question dans des termes presque identiques : « Tu sais ce que je vais faire plus tard, quand je serai grande ? » Procureur, professeur, banquière ? J’imagine déjà sa tête d’adulte et un corps de femme caché par tel ou tel habit prestigieux. Je me vois l’encourageant pour grimper dans ces mondes très masculins.

Au bout de cinq à dix minutes d’attente et d’interrogations aussi variées que vaines, Pauline me donne enfin, en articulant lentement pour je la comprenne bien, la réponse, sa réponse :

« Papa, quand je serai grande, je ferai… des bons repas ! »

29 mars 1910 : « Les études rendent les femmes laides »

 « Je suis frappé par la laideur des jeunes femmes qui font des études : leurs traits tirés, leurs yeux bouffis par l’effort, leur teint jauni des suites de l’enfermement dans des espaces clos, sans parler de leur dos courbé. Si leur mémoire reste bonne, on regrette leur absence d’imagination, leur pensée sans profondeur, leur traditionnelle intuition qui ne peut remplacer un esprit de synthèse défaillant ni de médiocres capacités déductives. » La charge de Charles Turgeon, professeur d’économie à la faculté de droit de Rennes, est sans appel et sans nuance. Dans ce dîner en ville, peu osent pourtant lui tenir tête.

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La Sorbonne s’ouvre encore très peu aux femmes

Notre université ne s’est ouverte aux étudiantes que de façon presque honteuse, dans une société qui ne veut pas de femmes savantes. Jeanne Chauvin a prêté serment récemment pour devenir avocate sous les ricanements d’une partie de la presse et des chansonniers et Madeleine Brès, la première à décrocher le titre de docteur, n’a guère convaincu le grand public qui gloussait de voir une femme « carabine ».

Pour beaucoup, la place de nos compagnes demeure le foyer, l’éducation des enfants et les soins d’un mari, seul autorisé, du moins dans les milieux bourgeois, à occuper une fonction rémunératrice. Pensez-donc, leur tempérament nerveux, leur fragilité, leur douceur même, les rend inaptes aux métiers d’hommes, scientifiques ou juridiques, et aux lourdes responsabilités !

Maternité, esthétique et économie de la maisonnée : voilà leur trio gagnant, leur mission fondamentale que seule une perversion de l’esprit pourrait modifier.

Les féministes insistent sur la liberté des femmes qui doit se matérialiser par leur libre accès aux études et à une profession intellectuelle les dispensant d’un mariage arrangé où seule la dot compte. Ils crient dans le désert face à une population indifférente voire hostile. Même Colette Yver, femme écrivain très lue, dénonce les intellectuelles « intransigeantes » à l’âme froide et aux « moeurs presque masculines ».

L’opinion publique évolue lentement. La femme médecin trouve, depuis cinq ans, plus facilement sa place que l’avocate. Le rôle protecteur du docteur sied en effet plus facilement à celles qui restent appréciées pour leurs qualités maternelles. En revanche, le maniement des codes civil et pénal, la rigueur cartésienne du droit, devraient rester un apanage masculin, pense le Français de la rue.

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La femme avocat continue à faire sourire dans la France des années 1910

Le professeur Turgeon ne trouve pas ce soir de contradicteur. Mon épouse le regarde, navrée, mais se tait, les yeux rivés sur son assiette. Pour ma part, je ne veux pas engager une polémique, isolé, au milieu de convives qui ne se connaissent pas suffisamment et qui ont hoché la tête d’approbation quand il parlait.

Notre fille Pauline fera des études. Nous la soutiendrons car elle vivra seule ce qui sera un véritable combat. Et j’espère que d’ici là, elle pourra s’appuyer sur un autre guide des carrières que celui que j’ai à la maison. L’ouvrage commence, au chapitre « métiers pour les dames » par la phrase : « la carrière la plus abordable pour la femme, celle qui lui convient le mieux, c’est assurément le mariage. »

23 mars 1910 : Fausse nouvelle

Naufrage de milliardaire dans une tempête emportant son yacht luxueux ou affabulation de journalistes en mal de nouvelles sensationnelles ? Gordon Bennett fait encore parler de lui. On se rappelle ses frasques dans la haute société new-yorkaise : cette soirée de prestige où il était invité dans un manoir de sa belle famille et où il était arrivé ivre en tenant des propos grossiers. Devant une assistance médusée, il s’était dirigé vers l’immense cheminée et, le col défait, s’y était soulagé comme un garnement.

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Le milliardaire et patron de presse James Gordon Bennett

Gordon Bennett, une légende vivante. Comme magna de la presse, il possède le New-York Herald et l’International Herald Tribune. Passionné de sport et d’aviation, il organise différentes coupes à son nom sur le golf comme sur les aéroplanes, ballons et montgolfières. Supérieurement intelligent, plein d’humour, doté d’un magnétisme tel que ceux qui le côtoient deviennent ses plus fervents supporters, Gordon Bennett laisse planer aussi le mystère sur sa vie.

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Gordon Bennett organise de multiples compétitions en les dotant richement

Combien a-t-il de femmes ? Deux, trois ou dix ? Une dans chaque capitale et chaque port ? Des princesses, des actrices ou de belles inconnues ? On voit les belles se rendre dans son yacht pour prendre un verre ou partager une nuit, certaines s’embarquent, d’autres descendent encore émerveillées des moments qu’elles ont passés.

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L’immense yacht de Gordon Bennett

Mais comment fait-il ce Gordon Bennett ? Quel est le vrai du faux ?

Impossible de savoir vraiment.

On le dit perdu corps et biens ces jours-ci au large de la Sicile puis on apprend, le lendemain, que son yacht serait intact en Mer Rouge pour finalement découvrir qu’il donne ses ordres par télégraphe, à son empire de presse, amarré dans un port de Ceylan, un gros cigare à la bouche. Qu’importe la succession de rumeurs et de fausses nouvelles pendant une semaine. Gordon Bennett fait vendre. L’annonce non vérifiée de son naufrage augmente le tirage du journal. Sa « résurrection » en Mer Rouge, attire de nouveaux lecteurs avides et enfin, les commentaires des témoins qui l’on vu, son verre de whisky à la main, dans le port de Colombo, décuple les ventes des quotidiens.

La presse emploie le conditionnel. Ce temps permet toute les approximations aux plumes habiles et sans scrupules. Mais qui s’en plaint ? Tout le monde trouve son compte à ce battage : le petit peuple banlieusard rêve de ce milliardaire attachant et hors du commun qui l’éloigne des soucis médiocres du quotidien ; la presse quant à elle augmente ses tirages à chaque fois qu’elle le cite et Gordon Bennett enfin accroit ainsi sa notoriété et donc sa fortune.

Gordon Bennett aime la France. Elle le lui rend bien.

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Gordon Bennett au volant de l’une des ses nombreuses automobiles

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1er mars 1910 : Anne-Charlotte, redoutable séductrice

Bref rappel de l’épisode précédent : Un collaborateur -Jules – me confie, honteux, qu’il trompe sa femme avec Marguerite, sa bonne. Elle lui tarifie ses services, promettant en échange de ne rien dire à son épouse. Cette dernière est, en secret, informée de tout ce manège et récupère pour son propre compte les sommes versées par son naïf conjoint.

Nous sommes restés sur cette double interrogation : comment ai-je eu connaissance de cette triste affaire et que fait la femme de Jules de l’argent récolté ?

Je prends beaucoup de précautions pour répondre à mon collaborateur. Il n’est pas évident pour lui de découvrir que ses vilaines petites coucheries étaient connues depuis longtemps des deux personnes vis-à-vis desquelles il essayait de faire bonne figure : sa femme et son chef.

Son épouse ? : Anne-Charlotte de Corcelette, descendante d’un obscure petit marquis dont le château en Savoie tombe en ruine. Des dettes en guise d’héritage, un riche patrimoine culturel pour faire oublier les trous dans la toiture du patrimoine foncier, une vie faite de nostalgie d’une splendeur passée qui s’est effritée au fur et à mesure que les rentes n’ont plus été la garantie d’une vie à l’abri du besoin.

Anne-Charlotte s’est casée auprès d’un fonctionnaire sans le sou : Jules se révèle brillant juriste mais bien incapable de lui offrir la vie mondaine dont elle rêve.

Anne-Charlotte a longtemps poussé son mari à viser plus haut : « Tu devrais rencontrer ce fameux Tardieu qui pourrait peut-être te faire entrer en Conseil d’État ! » Jolie femme, aimant toilettes et bijoux, elle désespère de voir mon collaborateur Jules se contenter des quelques centaines de francs qui constituent son maigre traitement de rédacteur.

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Anne-Charlotte de Corcelette, fascinée par les luxueux colliers de perles…

Un jour, Anne-Charlotte en a eu assez et m’a demandé un rendez-vous… pour évoquer la carrière de son époux. Plantant ses beaux yeux verts dans les miens qui peinaient à ne pas plonger dans son décolleté qui aurait fait honte à son ancêtre mais qui avait déjà visiblement beaucoup plu au portier du cabinet du ministre, elle a, ni plus ni moins, exigé, pour Jules, un poste de sous-directeur à horizon trois ou quatre ans. Un peu vexée par l’éclat de rire que je n’ai pu retenir, elle a accepté de m’écouter, un peu boudeuse :

« Mme de Corcelette, je comprends votre impatience à voir se concrétiser la réussite professionnelle de votre conjoint. Vous comprenez bien cependant que notre Administration ne peut plus être celle des passe-droits et que nos promotions obéissent à d’autres considérations que le fait du Prince. Nous n’avons pas encore de statut des fonctionnaires mais nous veillons aux respects des règlements pour l’avancement au sein de chaque corps.

Pour autant, si vous avez de l’ambition, la France peut sans-doute quelque chose pour vous. Mais il vous faudra être coopérante. »

Pas de doute, en la personne d’Anne-Charlotte, je tenais la femme élégante, ambitieuse, intelligente et un peu vénale dont rêvait le Deuxième Bureau.

La succession de jeunes officiers allemands, adjoints de l’attaché militaire de l’ambassade du Reich à Paris, avait donné des idées aux as du contre-espionnage. Il fallait trouver quelqu’un pour séduire ces jeunes lieutenants ou capitaines issus des états-majors berlinois et leur soutirer, dans le secret des alcôves, de précieuses indications sur les matériels prussiens ou sur l’avancée des plans d’invasion de notre pays.

Anne-Charlotte serait la femme idoine : des besoins d’argent, de reconnaissance ; l’envie de changer de vie, d’être dans les petits secrets des grands et de connaître la part d’ombre de ceux qui brillent.

Une partie de la suite est connue : l’embauche d’une bonne choisie par nos soins, le pauvre Jules qui se laisse séduire par cette servante Marguerite, cette dernière qui le fait chanter et qui reverse à Anne-Charlotte les sommes perçues par Jules sur l’enveloppe cabinet.

L’autre partie de l’histoire fait penser à un roman de gare : Anne-Charlotte invitée grâce à notre entremise à chaque réception de l’ambassade d’Allemagne, des valses étourdissantes avec des jeunes Frantz et des beaux Karl, en uniforme rayonnant d’officiers de la Garde. Anne-Charlotte agissait les mains libres pendant que son mari s’empêtrait dans ses amours ancillaires. Bref, la réalisation parfaite de nos plans machiavéliques.

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Un des jeunes lieutenants prometteurs de l’ambassade d’Allemagne séduit par Anne-Charlotte de Corcelette

Elle nous en a apporté des informations notre Anne-Charlotte ! L’installation des batteries autour de Strasbourg, les différentes variantes des plans d’invasion de la Belgique, les recherches sur les canons à tir rapide : autant d’éléments analysés avec soin par le Deuxième Bureau et le Renseignement militaire et servant, ensuite, à guider les recherches de nos espions au-delà des frontières.

Jules m’écoute, abasourdi. Non seulement, sa bonne lui a menti mais sa femme mène une vie complexe, presque dangereuse, sans qu’il ne se doute de rien. Quant au chef que je suis, il me découvre comme un redoutable manipulateur, quand l’intérêt de la Patrie l’exige.

Les codes civils, les arrêts du Conseil d’État, les « considérants » et les « attendus » des hautes juridictions ne sont d’aucun secours à notre juriste qui sent le sol se dérober sous ses pieds. Lui qui s’était affranchi du monde des règles claires -qui faisaient ses délices professionnels – avec sa petite bonne et qui pensait qu’il était le seul à pratiquer le double jeu, découvre qu’il n’était qu’un amateur comparé à sa femme et à son chef.

Il se risque à une ultime question : « Et ma servante Marguerite, comment l’avez vous choisie avant de faire en sorte que ma femme ne la recrute ? »

Je réponds avec froideur : « Marguerite aura été celle qui a vengé toutes les bonnes qui subissent les assauts de maîtres comme vous, sans pouvoir se défendre. Elle était employée aux écritures à la Préfecture de Police, son vrai nom est Edwige et elle réintègre ses anciennes fonctions demain.

Mon cher Jules, il vous reste à vous concentrer sur vos commentaires d’arrêts, jusqu’à tard le soir, tout en laissant votre femme travailler pour la France. Au bout d’un certain temps, les sommes que nous lui verserons dorénavant directement, finiront bien par couvrir la réparation du château de ses ancêtres. En attendant, la République apprécie qu’une aristocrate comme elle, puisse ainsi se donner corps et âme ! »

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23 février 1910 : L’amour avec la bonne

« Le grain de sa peau m’affole, son regard riant m’enchante, la forme de ses seins semble appeler les caresses d’une main experte… »

J’interromps Jules, rédacteur de première classe, détaché au cabinet et placé sous ma responsabilité : « Calmez-vous mon vieux, si votre femme vous entendait ainsi parler de votre bonne… »

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Le pauvre collègue s’est empêtré dans une bien triste histoire. Il couche avec l’unique domestique au service de son foyer. Deux ou trois fois par semaine, il ferme discrètement la porte de son appartement du premier étage de la rue Monge et monte, souvent en courant, vers le sixième qui abrite la chambre de Marguerite, sa jolie servante bretonne.

Cette fille de la mer contrôle savamment les vagues de sa passion, le flot de ses assauts répétés et fait marcher au pas notre pauvre fonctionnaire qui quitte son statut de chef de famille lorsqu’il se jette à ses pieds à la recherche de faveurs sensuelles.

La maline ! Chaque frôlement se paie cher, les attouchements sont dûment et lourdement tarifés et la « totale » n’est accessible qu’en début de mois, quand la paie vient d’arriver.

Marguerite s’exclame en gloussant : « Cinquante francs, mon Jules, c’est bien peu, comparé aux ennuis que vous aurez si je raconte tout à Madame! » Et mon pauvre collaborateur de se traîner à ses pieds, de lui embrasser ses souliers en caressant le bas des jambes avant qu’elle ne le repousse en riant, ne faisant qu’augmenter son désir.

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Les pièces voire les billets de banque remplissent la tirelire de la chambre lorsque notre homme redescend, le col défait et les bretelles pendantes.

Jules dépense de plus en plus pour assouvir ses amours ancillaires et vient me réclamer ce jour, honteux, une nouvelle hausse de ses appointements.

« Monsieur le conseiller, je suis pris à la gorge. Même si j’arrêtais de voir Marguerite, je devrais continuer à payer son silence. »

Mon collaborateur apporte une aide juridique précieuse au gouvernement dans ses démêlés avec le Conseil d’État : les arrêts « Compagnie des Chemins de Fer de l’Est » ou « Winkell », pour ne citer qu’eux, ont fait l’objet de ses soins attentifs et grâce à son travail, les conclusions du commissaire de gouvernement Tardieu ne nous ont pas surpris. Jules a donc toute sa place à nos côtés et je n’hésitais pas, jusqu’à présent, à l’inscrire sur la liste des bénéficiaires de l’enveloppe « cabinet ».

Mais aujourd’hui, ses demandes deviennent exorbitantes. 25 % d’augmentations pour cueillir le sourire de Marguerite, c’est trop. J’ai décidé de changer de méthode. Et de dire toute la vérité à mon pauvre Jules :

« Cher ami, contrairement à ce que vous croyez, vous n’avez pas grand-chose à craindre de votre bonne. Elle n’a guère les moyens de vous faire chanter. » Je laisse passer un silence pour observer, un peu amusé, la bouche bée de mon interlocuteur et reprends :

« Je suis désolé de vous le dire et en principe, votre vie privée ne me regarde pas. Mais il se trouve que, selon mes informations, madame votre épouse sait tout de votre petit manège. »

Jules se décompose et ses mains se crispent désespérément sur les accoudoirs du fauteuil. J’assène alors le coup de grâce :

« Selon toute vraisemblance, votre femme est non seulement parfaitement consciente de la situation mais en profite. Marguerite qu’elle contrôle étroitement grâce à une autorité sans faille, lui redonne la majeure partie des « gages » que vous lui versez. Ces sommes constituent son argent de poche dont elle use à sa guise. »

D’une voix blanche et affaiblie, mon naïf juriste me fait part de son étonnement :

« Mais comment savez-vous tout cela ? Et que fait ma femme de cet argent ? »

A suivre…

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12 janvier 1910 : Dîner avec le fantôme de Sissi

« La lime de l’assassin a pénétré dans la chair facilement, silencieusement, sans provoquer initialement de douleur vive. Sissi a l’impression d’avoir reçu un coup mal placé, d’avoir été bousculée un peu vivement. Rien d’inquiétant. Le bateau qui doit lui faire rejoindre la partie vaudoise du Lac Léman attend. Elle monte, le visage décidé. Irma Stzaray, sa dame de compagnie hongroise, lui saisit le bras pour l’aider à franchir la passerelle. Un sifflement, le vapeur part dans un gros bouillonnement d’eau et de fumée.

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L’impératrice Elisabeth d’Autriche- dite Sissi – a été assassinée par un anarchiste italien du nom de Lucheni, le 9 septembre 1898, à Genève

Sissi s’assied, soudain épuisée, sur le premier banc en bois à l’abri des embruns. Elle regarde son corsage au-dessus du sein gauche : celui-ci est maculé de sang. Affolée, elle défait le vêtement avec l’aide d’Irma. Le liquide rouge vif continue à se répandre par petits jets réguliers d’un trou minuscule mais beaucoup trop profond pour être cicatrisable, tandis que la douleur se fait plus vive. Le soir, l’impératrice Élisabeth d’Autriche s’éteint. Elle a soixante ans. » 

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L’impératrice Elisabeth, dite « Sissi » et sa dame d’honneur en Suisse

Katharina Schratt, avec laquelle je dîne au Crillon, a raconté l’histoire de sa voix presque rauque, légèrement voilée par l’âge, sans reprendre son souffle.

Elle ajoute : « Ainsi nous a quitté la femme qui m’a jeté dans les bras de son époux, l’empereur François-Joseph. Cette impératrice fuyant la cour et son étiquette rigide, cette femme encore jeune poursuivie par tous les fantômes dont la mort avait transformé sa vie en cauchemar éveillé : sa fille Sophie disparue à l’âge de deux ans, son fils Rodolphe suicidé, sa sœur devenu duchesse d’Alençon, brûlée vive… « 

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Sissi et François-Joseph

Je caresse machinalement le verre vide devant moi, rêveur et interroge, pour rompre un silence douloureux : « Et vous avez alors pris la place de l’impératrice?  » 

Katharina se récrie : « Personne ne pouvait prendre la place de l’Impératrice que François-Joseph n’a jamais cessée d’aimer. Mon rôle reste celui de la confidente, de la douce amie d’un souverain complètement absorbé par les affaires du trône, d’un homme broyé par les contraintes d’une terrible charge.

Sissi ne pouvait supporter l’étiquette viennoise et chaque mur de Schönbrunn lui rappelait un souvenir pénible. Je me dévoue pour prendre une place laissée vide. Je chéris François-Joseph d’un amour platonique ; j’ai une tendresse particulière pour cet être exposé, seul, aux jugements sans appel d’une presse moqueuse et d’une opinion mondiale versatile ; pour ce grand monsieur victime des coups imprévus d’une destinée tragique. »

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Schönbrunn

Elle me décrit alors ses allées et venues discrètes -presque secrètes – entre sa villa de Hietzing et Schönbrunn, ces escortes policières en civil, pendant le court trajet, qui visent à éviter toute rencontre inopportune, ces rendez-vous volés avec le souverain, entre deux audiences d’ambassadeurs. Après un soupir, elle évoque aussi les longues soirées en cercle restreint où les deux chastes amants déploient des efforts terribles d’imagination pour rester dans des sujets « légers ».

La flamme de la bougie qui nous sépare éclaire alors drôlement le visage d’une Katharina devenue touchante et m’empêche de bien voir ses yeux alors qu’elle vient d’essuyer ce que je devine être une larme. Elle conclut : » Chaque sourire, chaque rire que j’arrache à François-Joseph devient une victoire sur le destin et un pacte réussi avec l’éternité. »

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11 janvier 1910, Orient-Express, hôtel Crillon: dur métier !

Comment doit-on recevoir la maîtresse d’un empereur ?

Katharina Schratt vient à Paris. Cette ancienne actrice partage la vie de François-Joseph, souverain de l’immense Autriche-Hongrie. Elle a quitté sa résidence de Hietzing au 9 Gloriettegasse dans la banlieue chic de Vienne et vient découvrir nos grands magasins.

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La luxueuse villa de Katharina Schratt, non loin de Vienne et du palais impérial de Schönbrunn

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Katharina Schratt… il y a 25 ans, lorsqu’elle a séduit l’Empereur dans un rôle au théâtre « La Mégère Apprivoisée ».

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25 ans après, le couple a un peu vieilli…

Katharina est connue pour avoir pris officieusement la place de l’Impératrice Élisabeth de Wittelsbach, dite Sissi, après l’assassinat de cette dernière à Genève en 1898. Cette fort belle femme a rencontré l’Empereur, il y a maintenant plus de vingt-cinq ans, sur l’instigation de Sissi elle-même qui souhaitait que son impérial époux ne reste pas seul après qu’elle ait décidé de ne plus vivre dans son intimité.

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Katharina Schratt

Katharina Schratt n’est pas en visite d’État, la dame n’a aucun titre officiel, aucune place à la Cour de la Hofburg et ses visites au palais de Schönbrunn restent toujours placées sous le signe de la discrétion.

Finalement, après concertation avec le président Fallières, je suis personnellement désigné pour accompagner Madame Schratt. L’hôte de l’Élysée me confie :« Je ne peux pas l’accompagner avec mon statut de chef d’État mais vous qui connaissez l’allemand et qui avez échangé avec l’Empereur lors de votre visite à Vienne…

On ne va tout de même pas se contenter de la faire escorter par deux officiers de la Sûreté ! »

Je récupère Frau Schratt à sa sortie de l’Orient Express, gare de l’Est.

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L’Orient-Express

Une dame de compagnie et deux domestiques veillent sur son confort. Je me fends d’un baise-main en bafouillant, intimidé, quelques mots de bienvenue au nom du gouvernement français.

Katharina Schratt me répond, dans un excellent français, qu’elle apprécie l’attention de la France et me propose de prendre place à ses côtés dans l’auto de l’ambassadeur autrichien à Paris.

Nous rejoignons l’hôtel Crillon, préféré à la suite pourtant mise à la disposition par l’ambassade.

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La vue d’une fenêtre de l’hôtel Crillon

Mélange d’allemand et de français : la conversation s’enchaîne de façon agréable, sans lassitude. Nous évoquons l’ambiance pesante de la Hofburg, les petites manies sympathiques de l’infatigable travailleur qu’est l’empereur d’Autriche. Je demande des nouvelles de Klimt.

J’aide celle que j’appelle déjà Katharina à s’installer dans la suite Louis XV.

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La suite Louis XV au Crillon

Nous convenons de dîner ensemble le soir…

A suivre.

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6 janvier 1910 : Les filles faciles sont-elles en province ?

« En province, les filles ont de drôles de mœurs. Surtout quand on se rapproche de nos frontières ou de l’océan. » L’évêque invité à notre table ce soir prend un air de comploteur pour nous en dire plus :«  Dans les Alpes, en Suisse comme en France, les jeunes filles à marier laissent leurs fenêtres ouvertes pour inciter les jeunes gens à placer une échelle et à venir les rejoindre. »

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Je me risque : « Sans autre forme de procès ? »

L’ecclésiastique complète, presque à voix basse : « Si, le jeune homme récite un petit compliment pour plaire à sa belle, se bat avec un éventuel rival puis rentre dans la chambre à coucher et doit y rester, en principe, aussi habillé que la demoiselle. C’est malheureusement au lit que les choses se gâtent et que les vêtements sont souvent prestement enlevés, dans un espèce d’affolement…bestial. Cette coutume est appelée le Kiltgang. Elle est tolérée par les édiles du village et souvent encouragée par les parents qui y voient un bon moyen de caser leur fille.»

Le vieux serviteur de Dieu se frotte les mains, ravi de son petit effet et de l’effroi (feint) qu’il croit lire sur le visage de ma jeune cousine, de passage ce soir.

Il ne souhaite pas en rester là et nous emmène, en quelques phrases, mille bons kilomètres plus à l’ouest : «  Et le maraichinage, connaissez-vous ? »

Là encore, devant nos regards interdits, il adopte la posture du conteur et reprend :

«  C’est en Vendée. Les filles passent devant les garçons avec un parapluie. Ces derniers leur courent après et saisissent le manche de cet objet des filles qui acceptent d’être conquises. Puis, le pébroque s’ouvre et cache une véritable parade amoureuse faite de baisers langoureux et de caresses pas toujours très chastes. »

Ma cousine écoute, fascinée. S’imagine-t-elle, dans un rêve éveillé, partir aux bras d’un beau Vendéen ou d’un Savoyard musclé ?

L’homme d’église, rabat-joie, assène : « L’Église condamne bien évidemment, de toutes ses forces, toutes ces pratiques scandaleuses. »

Taquin, je me retourne vers ma jeune parente : «Sophie, retourne donc travailler ton concours d’entrée à l’École Normale Supérieure de Sèvres ! Tout ce que nous venons d’entendre n’est pas pour toi. Tu es Parisienne. Aucun garçon ne viendra mettre une échelle au bas de ton appartement situé au cinquième étage de ton immeuble haussmannien. Tu vas pouvoir te concentrer sur tes livres ! »

31 décembre 1909 : Les incroyables trafics de notre bonne

« De la viande dure, du poisson qui sent fort, un pain pas cuit, une salade flétrie ! » J’ai fini par me fâcher contre la bonne. Au fur et à mesure des repas, une impression de dégradation générale, d’aliments moins bons, moins frais. Du goût qui s’en va et des mauvaises odeurs en plus.

Je pose des questions à Jeanne, auvergnate comme moi et qui semblait toute contente, il y a deux ans, d’avoir trouvé une place « chez un bon moussieur fonctionnaire au ministère. »

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Notre bonne, Jeanne, est toute contente d’avoir trouvé une « bonne place ». (toile de C.J. Bail)

« La qualité des repas se dégrade, Jeanne. Rien n’est bon. Vous n’allez plus chez Boulay, le boucher ? Vous avez laissé tomber Lepron, le poissonnier ? Et pour les légumes, le marché de la rue d’Aligre ne vous suffit pas ? Je veux comprendre… »

La pauvre femme n’en mène pas large, ses yeux restent obstinément rivés au sol.

« Moussieur, cheu crois que chè fait des bêtises. »

C’est alors que la bonne m’explique quelque chose à peine croyable.

Elle pratique la rétrocession dite « d’un sou du franc ». Autrement dit, les commerçants du quartier la paient pour qu’elle leur reste fidèle et lui donnent qui un sou, qui deux ou trois, suivant les quantités achetées.

Je ne comprends toujours pas tout. Donner de la menue monnaie aux domestiques demeure une pratique courante dans le commerce : cela ne conduit pas forcément à ce que la viande se transforme en semelle.

Jeanne est invitée à compléter sa confession, ce qu’elle fait avec franchise : « En fait, chai voulu trop d’argent trop vite. Les marchands qui m’ont donné beaucoup de chous se sont chans doute vengés sur la qualité. »

Dans ma tête, d’un coup, tout s’éclaire : « Vous ne vous êtes pas arrêtée aux aliments, ma Jeanne, ai-je l’impression. Je cherche depuis trois jours mon ancien chapeau melon mais aussi ma quatrième paire de souliers noirs. Tout semble avoir disparu. Vous avez tout vendu au chiffonnier ? »

Jeanne fond cette fois-ci en larmes. En fait, elle avoue tout : en plus de son habile organisation « un sou du franc » avec les boutiques du coin, elle a aussi monté un vaste trafic avec Marcel Ibay, biffin (chiffonnier qui a la monopole d’un quartier) de son état, ancien forçat, chansonnier à ses heures et grand buveur de gnôle devant l’Éternel. Quelques vieilles robes de Nathalie, deux manteaux des enfants, des chaussettes trouées, des souliers usés. Tout est parti dans le génial bric-à-brac de notre Ibay ravi d’avoir rempli sa hotte de « belles » choses. Son « tricage » (tri de sa collecte) en a été facilité. Quant au butin amassé par Jeanne, il représente au moins six mois de gages !

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Marcel Ibay, le chiffonnier et biffin du quartier, avant son « tricage »…

J’interroge le lendemain le sergent de ville qui me confie dans un grand éclat de rire, le moustache toute frémissante : « Votre bonne a de drôles de talents. Un aplomb incroyable, des qualités de négociatrice hors pair. Elle a mis en « coupe réglée » tous les commerçants du quartier, qui doivent s’acquitter des quatre à cinq sous pour conserver ses visites et leur réputation. Et depuis votre réprimande d’hier, non seulement elle garde les sommes déjà versées mais elle a aussi exigé une meilleure qualité des produits et… une petite « indemnisation » -ce sont ses mots- qui lui permettra, m’a-t-elle dit, de vous offrir un nouveau couvre-chef ! »

A suivre…

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Le génial bric-à-brac du chiffonnier Marcel Ibay…

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