Pablo Picasso n’a pas gobé une seule seconde mon histoire de dîner avec Matisse – celle qui a si bien pétrifié Gertrude Stein l’autre soir. En me voyant pousser la porte de son atelier cet après-midi, son grand rire a fusé au milieu des effluves de térébenthine : « Alors, mon vieux Olivier ! Ti as bien dîné avec le grand Henri ? Quelle blague, coño ! L’Américaine en a perdu son latin ! »
Je m’installe sur une chaise boiteuse, unique îlot de propreté dans ce capharnaüm. L’atelier de Pablo est un champ de bataille ; celui de Matisse, m’a-t-on dit, ressemble à un laboratoire de chirurgien. Tout est dit.
Je le lance sur son rival de toujours. En ce début d’été, le triomphe des odalisques niçoises de Matisse agace prodigieusement le Catalan.
« Matisse… » grogne Pablo en écrasant un tube de couleur. « C’est un professeur de dessin, voilà tout ! Il fait de la décoration pour les rentiers qui ont peur d’avoir mal aux yeux. C’est mou, Olivier ! C’est du tapis ! »
« Tu es injuste », répliquais-je avec mon détachement d’ambassadeur. « Il retire tout pour ne garder que la vibration de la lumière. C’est l’harmonie pure. »
Il s’arrête net, son regard noir et magnétique braqué sur moi. C’est le regard du fauve.
« L’harmonie ? On n’a pas le temps pour ça ! Le monde est cassé, la guerre est passée, les machines vont à toute blinde. Un peintre, ça doit mordre, ça doit crever la toile ! Henri, il peint dans un bocal de poissons rouges pour plaire aux bourgeois. »
C’est le grand secret de Pablo : plus il critique Matisse, plus il est obsédé par lui. C’est une rivalité fraternelle, presque amoureuse. Je sais pertinemment qu’il cache des œuvres de son rival pour les étudier en secret, comme un général examine les cartes de l’ennemi.
Au moment où je me lève pour rejoindre le cabinet de l’Élysée, Pablo se radoucit d’un coup. Il pose son pinceau et soupire avec une lucidité désarmante :
« Au fond, ti sais, Olivier… il n’y a que Matisse. Lui et moi, on est les seuls à savoir ce que c’est que de mettre une couleur à côté d’une autre. S’il meurt, je perds ma plus belle ombre. Mais motus ! Sinon la grosse Gertrude nous fait fusiller ! »
Je descends l’escalier en souriant. Ces deux-là font mine de se haïr pour mieux se mesurer l’un à l’autre. Si la fureur de Picasso bouscule l’époque, c’est le calme de Matisse qui la console.

June 25, 1926: Matisse’s Shadow on Rue de la Boétie
Pablo Picasso didn’t buy my story about dining with Matisse for a single second—the one that so beautifully petrified Gertrude Stein the other night. The moment he saw me push open his studio door this afternoon, his booming laugh erupted through the fumes of turpentine: « So, my old Olivier! You dined well with the great Henri? What a joke, coño! The American woman was utterly flabbergasted! »
I perch on a rickety chair, a lone island of cleanliness in this shambles. Pablo’s studio is a battlefield; Matisse’s, I am told, resembles a surgeon’s laboratory. That says it all.
I bait him about his lifelong rival. At the start of this summer, the triumph of Matisse’s Nice odalisques profoundly exasperates the Catalan.
« Matisse… » Pablo grunts, crushing a tube of paint. « He’s a drawing teacher, that’s all! He makes decorations for rentiers who are afraid of hurting their eyes. It’s soft, Olivier! It’s mere upholstery! »
« You are unfair, » I reply with my usual ambassadorial detachment. « He strips everything away to keep nothing but the vibration of light. It is pure harmony. »
He stops dead, his dark, magnetic gaze locked onto me. It is the look of a wild beast.
« Harmony? We don’t have time for that! The world is broken, the war is over, machines are running at breakneck speed. A painter has to bite, he has to rip open the canvas! Henri paints in a goldfish bowl to please the bourgeoisie. »
This is Pablo’s great secret: the more he criticizes Matisse, the more obsessed he is with him. It is a brotherly rivalry, almost a love affair. I know for a fact that he hides works by his rival to study them in secret, like a general examining enemy maps.
As I stand up to head back to the Élysée cabinet, Pablo suddenly softens. He puts down his brush and sighs with disarming lucidity:
« Deep down, you know, Olivier… there is only Matisse. He and I are the only ones who know what it really means to put one color next to another. If he dies, I lose my most beautiful shadow. But mum’s the word! Otherwise, fat Gertrude will have us shot! »
I walk down the stairs with a smile. Those two pretend to hate each other only to better measure themselves against one another. If Picasso’s fury jolts the era, it is Matisse’s calm that consoles it.

































