Voilà. Arrive le moment de se dire « au revoir ». Pour que ce soit plus doux, on ajoute « ma chérie ». Mais ce n’est pas doux. Ça arrache le cœur ! On n’a pas envie de la voir partir pour New-York, notre fille. On voudrait continuer à être avec elle, toujours, à Versailles, dans notre cocon familial. Ce ne serait pas lui rendre service. Parce que nous sommes fiers d’elle aussi. Elle se débrouille, elle parle anglais, elle est autonome. Autonome et fière. Elle n’a pas besoin de nous. Les parents ont mis le carburant du début et l’automobile continue seule, refait le plein sans prévenir et va beaucoup plus loin qu’on ne pensait.
Sur le quai du port du Havre, au milieu de la foule des adieux, je me mets à penser à des tranches de vie personnelles de ma relation avec ma fille. Cette première nuit de bébé où ma femme épuisée après l’accouchement me demandait de me relever pour la prendre dans les bras alors qu’elle n’arrêtait pas de pleurer, sans raison apparente. Ce petit être tout rouspétant. Et ma femme avait ajouté, comme pour m’encourager : « Vas-y. Tu sais ? Elle te ressemble ». Cette phrase de présentation entre nous. Bienvenue Pauline. Et elle avait continué à pleurer, la mouflette. Désemparé, j’étais resté longtemps avec elle. Une bonne partie de la nuit. À la serrer contre moi pour l’apaiser. Et cette scène remonte maintenant. Allez savoir pourquoi. Inutilement. Si j’ai une larme, cela va me rendre ridicule, au milieu de toutes ces familles des beaux quartiers, où l’on sait se dire au revoir, dignement.
Et puis Pauline n’aime pas les grandes effusions. Elle se voit déjà de l’autre côté de l’Atlantique. Dans les observatoires américains à scruter les astres, dans les facultés de médecine à soigner et chez les Roosevelt à comprendre les grandes familles de la côte Est. Alors, d’avoir un papa tout émotif au moment du départ, ça va bien. On se secoue, hein ? Je vais revenir Papa !
Alors je redeviens Olivier le Tigre. Je calcule comment ma fille serait à même d’aider – le moment venu – à la qualité des relations diplomatiques Washington Paris ; comment Pauline, habile et douée, pourrait tenir grande ouvertes les portes de la haute société américaine, pour que les intérêts de la France soient, enfin, mieux défendus chez les anglo-saxons. Je l’imagine refaire à New-York et Washington un peu ce que j’ai bâti à Paris, en trente ans. Côtoyer les dirigeants, faire avancer les grandes affaires dans l’ombre des petits bureaux, vaincre les résistances au progrès de l’humanité par une connaissance imbattable des dossiers, repérer et entraîner les gens compétents pour défendre la République. Je m’emballe et je rêve éveillé ! À ce stade, ma fille s’en fiche royalement. Elle veut juste croquer la vie à pleines dents. Profiter du temps qu’il fait, rencontrer des gens épatants, avoir des anecdotes à raconter à ses fidèles amis.
Il y a un Olivier le Tigre, il n’y aura pas de « Pauline le Tigre ». Ce serait grotesque. Le moule est cassé. Il faudra inventer autre chose. Ou attendre. Pauline a 21 ans. Quand j’avais son âge, Clemenceau était loin. Alors que ma fille, dans 10 jours, elle sera déjà au contact des Roosevelt.
« Bon, papa, tu me la donnes cette valise ? À quoi tu penses encore ? » Un dernier câlin, une dernière bise. Pauline dit « smach, smach » comme les autres jeunes de son âge. Ça veut dire : « Au revoir affectueux ». Elle monte la passerelle d’un pas décidé, presque militaire, se retourne à peine au moment de rentrer dans le paquebot La France.
« Le train du retour pour Paris est à quelle heure ? » Ma femme me fait atterrir un peu plus. Nous sommes tous les deux, sans Pauline. Un grand vide. L’envie de parler de nos deux autres enfants, notre Nicolas aviateur et Alexis qui finit ses années lycée.
Mais le bonheur aussi d’être à deux, ma femme Nathalie et moi. Enfin un peu seuls, sans enfants dans le train du retour. Ça a son charme, même (et justement) avec une pointe de nostalgie de la vie familiale d’avant…


Le coin de l’historien : Les départs du Havre et le grand saut transatlantique en 1926
Le quai du Havre et le rituel des départs : Dans les années 1920, la gare maritime du Havre (sur le quai Joannès-Couvert) est le point de passage obligé vers le Nouveau Monde. Les passagers y parviennent directement depuis Paris grâce aux « trains transatlantiques » partis de la gare Saint-Lazare, qui s’arrêtent au pied même des passerelles d’embarquement. Le rituel d’appareillage est immuable : la foule massée sur les terre-pleins, les trois longs coups de corne de brume qui font vibrer les hangars, les milliers de serpentins en papier qui se brisent au moment où le paquebot s’écarte du quai, et la marée de mouchoirs blancs agités pour un dernier salut.
À bord du France, un condensé de la société : Si les affiches de la Compagnie Générale Transatlantique mettent en avant le luxe des salons de première classe — fréquentés par les diplomates, les industriels, les stars des Années folles ou les riches touristes américains profitant du franc faible —, le paquebot transporte en réalité une microsociété très hiérarchisée :
La 2ᵈᵉ classe (celle de Pauline) : C’est la classe montante de l’entre-deux-guerres. Elle accueille des étudiants boursiers, des professeurs, des ingénieurs, des artistes et de jeunes cadres. Moins ostentatoire que la première, elle offre des cabines confortables et un cadre idéal pour une jeunesse intellectuelle en quête de formation internationale.
La 3ᵉ classe (l’entrepont) : Malgré les lois de quotas votées par le Congrès américain en 1921 et 1924 (Johnson-Reed Act), qui ont considérablement restreint l’immigration, plusieurs centaines de passagers voyagent toujours dans les cales aménagées. On y trouve des artisans, des ouvriers, ainsi que des réfugiés et migrants venus d’Europe centrale ou méditerranéenne en route pour tenter leur chance en Amérique.
La gravité des adieux avant l’ère des liaisons instantanées : En 1926, franchir l’océan n’a rien d’un banal voyage d’agrément. Même si les turbines à vapeur ont réduit la traversée à moins de six jours, partir pour les États-Unis constitue une véritable rupture dans la vie d’une famille :
Le silence des communications : La téléphonie commerciale transatlantique n’existe pas encore pour le grand public (les premières liaisons régulières par ondes radioélectriques entre Londres et New York s’ouvriront début 1927). Le câble sous-marin télégraphique est quant à lui réservé aux affaires urgentes, facturé au mot et hors de prix.
Le temps du courrier : Pour les proches restés à terre, une lettre envoyée à New York met au moins six jours à traverser, et autant pour rapporter une réponse. Recevoir des nouvelles prend deux à trois semaines au mieux.
La retenue bourgeoise : Dans la bourgeoisie française des années 1920, l’émotion s’exprime avec une stricte pudeur. Devant la foule sur le quai, on évite les larmes et les effusions théâtrales ; on soigne sa tenue et l’on dissimule l’angoisse de la séparation derrière des recommandations pratiques et des sourires de façade.
































