25 juin 1926 : L’ombre de Matisse rue de la Boétie


Pablo Picasso n’a pas gobé une seule seconde mon histoire de dîner avec Matisse – celle qui a si bien pétrifié Gertrude Stein l’autre soir. En me voyant pousser la porte de son atelier cet après-midi, son grand rire a fusé au milieu des effluves de térébenthine : « Alors, mon vieux Olivier ! Ti as bien dîné avec le grand Henri ? Quelle blague, coño ! L’Américaine en a perdu son latin ! »
Je m’installe sur une chaise boiteuse, unique îlot de propreté dans ce capharnaüm. L’atelier de Pablo est un champ de bataille ; celui de Matisse, m’a-t-on dit, ressemble à un laboratoire de chirurgien. Tout est dit.
Je le lance sur son rival de toujours. En ce début d’été, le triomphe des odalisques niçoises de Matisse agace prodigieusement le Catalan.
« Matisse… » grogne Pablo en écrasant un tube de couleur. « C’est un professeur de dessin, voilà tout ! Il fait de la décoration pour les rentiers qui ont peur d’avoir mal aux yeux. C’est mou, Olivier ! C’est du tapis ! »
« Tu es injuste », répliquais-je avec mon détachement d’ambassadeur. « Il retire tout pour ne garder que la vibration de la lumière. C’est l’harmonie pure. »
Il s’arrête net, son regard noir et magnétique braqué sur moi. C’est le regard du fauve.
« L’harmonie ? On n’a pas le temps pour ça ! Le monde est cassé, la guerre est passée, les machines vont à toute blinde. Un peintre, ça doit mordre, ça doit crever la toile ! Henri, il peint dans un bocal de poissons rouges pour plaire aux bourgeois. »
C’est le grand secret de Pablo : plus il critique Matisse, plus il est obsédé par lui. C’est une rivalité fraternelle, presque amoureuse. Je sais pertinemment qu’il cache des œuvres de son rival pour les étudier en secret, comme un général examine les cartes de l’ennemi.
Au moment où je me lève pour rejoindre le cabinet de l’Élysée, Pablo se radoucit d’un coup. Il pose son pinceau et soupire avec une lucidité désarmante :
« Au fond, ti sais, Olivier… il n’y a que Matisse. Lui et moi, on est les seuls à savoir ce que c’est que de mettre une couleur à côté d’une autre. S’il meurt, je perds ma plus belle ombre. Mais motus ! Sinon la grosse Gertrude nous fait fusiller ! »
Je descends l’escalier en souriant. Ces deux-là font mine de se haïr pour mieux se mesurer l’un à l’autre. Si la fureur de Picasso bouscule l’époque, c’est le calme de Matisse qui la console.

« Sylphide » : Œuvre d’Henri Matisse en 1926

June 25, 1926: Matisse’s Shadow on Rue de la Boétie


Pablo Picasso didn’t buy my story about dining with Matisse for a single second—the one that so beautifully petrified Gertrude Stein the other night. The moment he saw me push open his studio door this afternoon, his booming laugh erupted through the fumes of turpentine: « So, my old Olivier! You dined well with the great Henri? What a joke, coño! The American woman was utterly flabbergasted! »
I perch on a rickety chair, a lone island of cleanliness in this shambles. Pablo’s studio is a battlefield; Matisse’s, I am told, resembles a surgeon’s laboratory. That says it all.
I bait him about his lifelong rival. At the start of this summer, the triumph of Matisse’s Nice odalisques profoundly exasperates the Catalan.
« Matisse… » Pablo grunts, crushing a tube of paint. « He’s a drawing teacher, that’s all! He makes decorations for rentiers who are afraid of hurting their eyes. It’s soft, Olivier! It’s mere upholstery! »
« You are unfair, » I reply with my usual ambassadorial detachment. « He strips everything away to keep nothing but the vibration of light. It is pure harmony. »
He stops dead, his dark, magnetic gaze locked onto me. It is the look of a wild beast.
« Harmony? We don’t have time for that! The world is broken, the war is over, machines are running at breakneck speed. A painter has to bite, he has to rip open the canvas! Henri paints in a goldfish bowl to please the bourgeoisie. »
This is Pablo’s great secret: the more he criticizes Matisse, the more obsessed he is with him. It is a brotherly rivalry, almost a love affair. I know for a fact that he hides works by his rival to study them in secret, like a general examining enemy maps.
As I stand up to head back to the Élysée cabinet, Pablo suddenly softens. He puts down his brush and sighs with disarming lucidity:
« Deep down, you know, Olivier… there is only Matisse. He and I are the only ones who know what it really means to put one color next to another. If he dies, I lose my most beautiful shadow. But mum’s the word! Otherwise, fat Gertrude will have us shot! »
I walk down the stairs with a smile. Those two pretend to hate each other only to better measure themselves against one another. If Picasso’s fury jolts the era, it is Matisse’s calm that consoles it.

26 juin 1926 : À Strasbourg, l’ombre de Lucien Herr et la leçon de Marc Bloch

26 juin 1926. Café de la Haute-Montée.

Une chaleur de plomb écrase l’Ill. À Paris, le franc s’effondre, Briand use ses derniers jetons à la Chambre, mais ici, on pleure encore le Grand Herr, emporté le 18 mai par ce foutu cancer. Pour un ancien de Normale comme moi, la rue d’Ulm est devenue veuve. C’est ce deuil partagé qui m’amène à la table de Marc Bloch. À quarante ans, le professeur d’histoire médiévale — quatre citations à Verdun, la légion d’honneur au feu — affiche la sévérité triste de ceux qui ont perdu leur boussole morale.
Bloch s’est plongé à corps perdu dans le travail pour surmonter le vide. Entre nos tasses de café, pas de traités diplomatiques, mais des monographies agraires : les travaux récents de Thérèse Sclafert sur le Dauphiné et de Gaston Raveau sur le Poitou. Bloch prépare ses prochains cours magistraux sur les structures rurales françaises, tout en ferraillant par correspondance pour que Paul Étard succède à Herr à la bibliothèque de l’ENS.
Le dialogue s’amorce, fiévreux, hanté par le souvenir de la rue d’Ulm :

Moi : Paris me semble vide sans Herr. C’est lui qui m’a appris à traquer la vérité derrière les faux-semblants des archives officielles.

Marc Bloch : Herr était notre conscience. Il nous a montré qu’un document n’est rien sans la critique d’art et de science. C’est exactement ce que je tente de faire ici. Regarde ces relevés de parcelles : la distinction entre les openfields du Nord — ces champs ouverts et collectifs — et le bocage de l’Ouest n’est pas qu’une affaire de géographie. C’est l’histoire de la structure sociale d’un peuple.

Moi : On te reproche à la Sorbonne de délaisser l’histoire des traités pour faire de la sociologie ou de l’économie.

Marc Bloch : L’histoire-bataille est une illusion ! Après le grand massacre de 14, comment peut-on encore croire que l’histoire se résume aux faits d’armes des princes ? Mon livre sur Les Rois thaumaturges a montré comment une croyance collective — ce mythe des rois guérissant les écrouelles — a cimenté une dynastie. Aujourd’hui, je fouille le sol, l’assolement triennal, l’individualisme agraire du XVIIIe siècle, car c’est là que bat le pouls des masses.

Moi : C’est une méthode d’enquête totale. C’est ce que Herr attendait de nous.

Marc Bloch : Précisément. L’incompréhension du présent naît fatalement de l’ignorance du passé. Mais il est tout aussi vain de s’épuiser à comprendre le passé si l’on ne sait rien du présent. C’est pour cela qu’avec Lucien Febvre, nous voulons fonder une revue nouvelle, transversale, qui brisera les barrières entre historiens, économistes et sociologues.

Nous marchons une partie de la nuit sur le quai Kléber. Bloch me confie ses intuitions sur les « caractères originaux de l’histoire rurale française » qu’il est en train de théoriser en ce millésime 1926. Sa rigueur scientifique, mâtinée de cette exigence éthique reçue de Lucien Herr, me redonne de l’air. En rentrant à mon hôtel, je réalise que mes propres enquêtes sur les circuits financiers européens ne sont rien d’autre que la déclinaison contemporaine de sa méthode. Herr peut reposer en paix : sa méthode a trouvé son général.

Marc Bloch en 1926


Lucien Herr (1864–1926) fut l’emblématique bibliothécaire de l’École normale supérieure et l’éminence grise du socialisme français.
Mentor intellectuel de figures majeures comme Jean Jaurès et Léon Blum, il joua un rôle crucial dans leur ralliement à la cause dreyfusarde.
Co-fondateur (ou plutôt inspirateur) du journal L’Humanité, cet érudit discret marqua profondément l’histoire politique et universitaire de la IIIe République.

June 26, 1926: In Strasbourg, the Shadow of Lucien Herr and the Lesson of Marc Bloch

A leaden heat oppresses the Ill. In Paris, the franc is collapsing, and Briand is exhausting his last chips in the Chamber, but here, we are still mourning the Great Herr, taken on May 18th by that damned cancer. For a Normalien like myself, the Rue d’Ulm has been left widowed. It is this shared grief that brings me to Marc Bloch’s table. At forty years old, the professor of medieval history—four citations at Verdun, the Legion of Honor won under fire—displays the somber severity of those who have lost their moral compass.
Bloch has thrown himself body and soul into his work to overcome the void. Between our cups of coffee, there are no diplomatic treaties, but agrarian monographs: the recent works of Thérèse Sclafert on the Dauphiné and Gaston Raveau on the Poitou. Bloch is preparing his upcoming lectures on French rural structures, while simultaneously battling through his correspondence to ensure Paul Étard succeeds Herr at the ENS library.
A feverish dialogue begins, haunted by the memory of the Rue d’Ulm:
Me: Paris feels empty without Herr. He was the one who taught me to track down the truth behind the facades of official archives.
Marc Bloch: Herr was our conscience. He showed us that a document is nothing without the critique of art and science. That is exactly what I am trying to do here. Look at these land surveys: the distinction between the northern openfields—those open, collective fields—and the western bocage is not just a matter of geography. It is the history of a people’s social structure.
Me: You are criticized at the Sorbonne for abandoning the history of treaties in favor of sociology or economics.
Marc Bloch: Battle-history is an illusion! After the great slaughter of ’14, how can anyone still believe that history is reduced to the feats of arms of princes? My book on The Royal Touch showed how a collective belief—this myth of kings curing scrofula—cemented a dynasty. Today, I delve into the soil, three-field crop rotation, eighteenth-century agrarian individualism, because that is where the pulse of the masses beats.
Me: It is a method of total investigation. That is exactly what Herr expected of us.
Marc Bloch: Precisely. Misunderstanding of the present is inevitably born from ignorance of the past. But it is equally futile to exhaust oneself trying to understand the past if one knows nothing of the present. This is why, with Lucien Febvre, we want to found a new, interdisciplinary journal that will break down the barriers between historians, economists, and sociologists.
We walk part of the night along Quai Kléber. Bloch confides in me his insights on the « original characteristics of French rural history, » which he is theorizing in this vintage year of 1926. His scientific rigor, infused with that ethical demand received from Lucien Herr, gives me a breath of fresh air. Returning to my hotel, I realize that my own investigations into European financial circuits are nothing less than the contemporary adaptation of his method. Herr can rest in peace: his method has found its general.

21 juin 1926 : Gertrude Stein m’agace prodigieusement !

La mécène américaine , multimillionnaire et reine de salon, Gertrude Stein m’agace. Picasso voulait absolument que je la rencontre à son domicile du 27 rue de Fleurus. Mais Grand Dieu, pour qui se prend-elle ? Son gros rire, ses robes de laine – même en juin – qui ne ressemblent à rien, son mépris pour un peintre que j’adore (Matisse), son mauvais français doublé d’un anglais américain incompréhensible et triomphant. Elle massacre les deux langues d’un coup. Suprêmement intelligente : elle connaît l’art, elle a étudié la psychologie et la médecine, le monde des affaires n’a pas de secret pour elle. Son sens de la répartie se révèle redoutable pour ses interlocuteurs et c’est elle qui verrouille le marché international de l’art pour mon ami Picasso.

Mais quel supplice de l’écouter parler à l’infini entre deux bouffées de cigarette, dans son salon parisien surchauffé. Elle juge très, trop vite tout le monde et porte une appréciation ironique voire cruelle sur beaucoup de gens qui n’ont rien demandé. Rien à voir avec l’empathie d’Olga, la femme de Picasso : celle qui décroche des Renoir de ses murs pour y placer des œuvres de mon père, cet illustre inconnu dont elle aime les toiles.

L’accès à son salon est verrouillé par son amie intime Alice Toklas qui vous ouvre la porte et fait le cerbère devant le salon en n’admettant que les puissants et les introduits. Gare à ceux qui ne montrent pas leur admiration sans borne pour la mécène Stein, si sûre d’elle-même qu’elle parle parfois d’elle à la troisième personne. C’est la Cour du Roi Soleil, sans Versailles.

Picasso s’en sort pourtant plutôt bien à ses côtés. Ses aspects « mauvais garçon boudeur » , son propre accent espagnol doublé d’une syntaxe approximative et son attirance pour l’argot comme les expressions imagées de la rue, son débit verbal très rapide, le protègent des forces centripètes de Stein. Elle est séduite par cet homme génial et lui pardonne tout. Elle l’écoute même alors qu’elle reste aussi sourde qu’inaccessible pour la plupart des visiteurs.

Au bout d’une heure de présence à écouter pérorer Gertrude, je peux enfin m’échapper. Elle m’a à peine jeté un regard – un fonctionnaire de l’Elysée ne la passionne guère – et s’est concentrée sur son seul protégé Pablo en ne cessant de commenter bruyamment ses œuvres «si modernes», « so revolutionary and so daring» !

« Mais où partez-vous, sweetie ? » me jette-t-elle, comme une marchande des halles tentant de retenir un client volage, au moment où elle me voit tourner les talons. Je glisse, avec un détachement très calculé : « Matisse est de passage à Paris et il dîne à la maison ce soir. Je dois y aller »

C’était un mensonge éhonté – Henri est sans doute à Nice à l’heure qu’il est – mais quel délice de voir le regard de Gertrude se figer et sa bouche s’arrondir, pour une fois silencieuse, de stupéfaction.

Fier de mon petit effet, je rejoins la rue. En pensant aux maîtres-mots de Matisse, “Luxe, calme et volupté”, je me surprends à esquisser sur le trottoir un pas de danse que la décence de ma fonction à l’Élysée devrait m’interdire.

Picasso et sa femme Olga

Gertrude Stein, hilare… et son amie intime Alice Toklas

La suite, Il y a 50 ans :

21 juin 1976 : Le snobisme change de siècle (mais pas de méthode)


June 21, 1926: Stein irritates me prodigiously!


The American patron, multimillionaire, and queen of the salon, Gertrude Stein, annoys me. Picasso absolutely insisted that I meet her at her home at 27 rue de Fleurus. But good God, who does she think she is? Her booming laugh, her shapeless woollen dresses—even in June—her contempt for a painter I adore (Matisse), and her poor French coupled with an incomprehensible, triumphant American English. She massacres both languages at once. Supremely intelligent, no doubt: she knows art, she studied psychology and medicine, and the business world holds no secrets for her. Her wit proves formidable for anyone she speaks to, and it is she who locks down the international art market for my friend Picasso.
But what a torment to listen to her hold forth endlessly between puffs of her cigarette in her overheated Parisian salon. She judges everyone far too quickly and offers ironic, if not cruel, appraisals of many people who asked for nothing. It is a far cry from the empathy of Olga, Picasso’s wife: she who takes Renoirs down from her walls to hang the works of my father, that illustrious unknown whose canvases she loves.
Access to her salon is closely guarded by her intimate friend, Alice Toklas, who opens the door and plays Cerberus at the threshold, admitting only the powerful and the well-connected. Woe to those who do not show boundless admiration for the patron Stein, a woman so self-assured that she sometimes speaks of herself in the third person. It is the Court of the Sun King, without Versailles.
Picasso, however, fares rather well by her side. His « sulky bad boy » demeanor, his own Spanish accent coupled with a haphazard syntax, his fondness for slang and the colorful expressions of the streets, and his rapid-fire speech protect him from Stein’s centripetal forces. She is captivated by this man of genius and forgives him everything. She even listens to him, whereas she remains as deaf and inaccessible to most other visitors.
After an hour of listening to Gertrude pontificate, I can finally escape. She barely spared me a glance—an Élysée official is of little interest to her—and concentrated solely on her protégé Pablo, loudly and continuously commenting on his works as « si modernes », “so revolutionary and so daring”!
“But where are you going, sweetie?” she tosses at me, with the persistence of a market woman trying to retain a fickle customer, just as she sees me turn on my heel.
I remark, with a deeply calculated detachment: “Matisse is passing through Paris, and he is dining at my home tonight. I must be off.”
It was a blatant lie—Henri is undoubtedly in Nice at this very hour—but what a delight to see Gertrude’s gaze freeze and her mouth drop open in silent stupefaction. For once.
Proud of my little performance, I return to the street. Thinking of Matisse’s guiding words, “Luxe, calme et volupté”, I find myself executing a brief little dance step on the pavement—one that the decorum of my office at the Élysée should rightfully forbid.

15 juin 1926 : Gaudí, le bâtisseur et les agités du siècle

Les dépêches de Barcelone décrivent une foule immense, des dizaines de milliers de personnes venues escorter le cercueil jusqu’à la crypte de la Sagrada Família. Les obsèques viennent de se finir. Les officiels ont rentré leurs grands chapeaux, les draps noirs ont été repliés, et le silence est revenu sur le chantier. Il a fallu cette pompe tardive pour que la Catalogne réalise ce qu’elle avait perdu.

Car quatre jours plus tôt, l’homme qui agonisait sur un lit de charité à l’hôpital de la Santa Creu — l’hospice des indigents — n’était pour tout le monde qu’un mendiant anonyme.

Le 7 juin, quand le tramway de la ligne 30 l’a percuté sur la Gran Via, Antoni Gaudí portait des vêtements si usés, si grossièrement retenus par des épingles, que les chauffeurs de taxi ont refusé de charger ce corps ensanglanté. On ne charge pas la misère, elle salit les banquettes. C’est un garde civil qui a fini par le faire traîner là où l’on meurt sans bruit. Il a fallu que le chapelain du temple vienne errer dans les salles communes le lendemain pour mettre un nom sur ce visage brisé.

Il y a dans cette fin une ironie brute qui ressemble terriblement à notre époque.

Paris comme Barcelone s’étourdissent au rythme du charleston, de l’argent facile et des réputations instantanées. Dans les couloirs de la Chambre et les ministères où se passent mes journées de conseiller, on s’agite pour exister, on soigne l’apparence, on flatte pour décrocher un ruban ou un strapontin de sous-secrétaire d’État. Et pendant ce temps, à 73 ans, le plus grand architecte de la péninsule vivait comme un ermite au cœur de son chantier, ne se nourrissant que de pain et de lait, entièrement dévoré par une idée qui le dépassait.

Je regarde les croquis de la seule tour achevée — celle de Saint-Barnabé, terminée il y a quelques mois à peine. Une unique sentinelle de pierre veillant sur un immense squelette de colonnes. Les esprits forts s’impatientaient de voir ce temple éternellement en chantier. Gaudí leur opposait le flegme des bâtisseurs de cathédrales : « Mon client n’est pas pressé. » Son client, c’était Dieu.

Ayant vu le monde et le siècle exploser dans la boue des tranchées, j’ai développé une sainte horreur des agités du court terme, de ces politiciens qui croient décréter l’avenir à la semaine. Le mysticisme catholique de Gaudí m’est totalement étranger, mais sa discipline m’impose le respect. Passer ses dernières années à modeler des maquettes en plâtre pour des successeurs qu’il ne verra jamais, confier l’avenir à son bras droit Domènec Sugrañes avec la certitude tranquille du semeur, cela demande une force que le cynisme moderne ne comprend pas.

La foule est maintenant partie, les bougies s’éteignent et la ville retourne à son bruit. Gaudí repose désormais sous ses voûtes inachevées. Il est mort dépouillé de tout ce qui brille, laissant notre siècle superficiel face à sa propre vacuité. Les gouvernements passeront, les majorités s’effondreront, mais sa pierre restera.

Gaudí lors d’une procession en 1924
La Sagrada Familia en 1926

June 15, 1926: Gaudí, the Builder, and the Restless Spirits of the Age


Dispatches from Barcelona describe an immense crowd—tens of thousands of people gathered to escort the coffin to the crypt of the Sagrada Família. The funeral has just concluded. The officials have put away their top hats, the black drapes have been folded, and silence has returned to the construction site. It took this belated pomp for Catalonia to truly realize what it had lost.
For just four days earlier, the man dying on a charity bed at the Hospital de la Santa Creu—the hospice for the destitute—was, to everyone, nothing more than an anonymous beggar.
On June 7, when a line 30 tram struck him on the Gran Via, Antoni Gaudí was wearing clothes so worn, so crudely held together with pins, that taxi drivers refused to take his bloodied body. They do not carry misery; it stains the seats. It was a Civil Guard who finally had him taken to where people die without a sound. It took the temple’s chaplain wandering through the common wards the following day to put a name to that shattered face.
There is a raw irony in this end that bears a striking resemblance to our times.
Paris, like Barcelona, loses itself in the rhythm of the Charleston, easy money, and instant reputations. In the corridors of the Chamber and the ministries where my days as an advisor are spent, people scramble to exist, curate appearances, and flatter to secure a ribbon or a minor seat as an under-secretary of state. Meanwhile, at seventy-three, the peninsula’s greatest architect lived like a hermit in the heart of his construction site, nourishing himself only on bread and milk, entirely consumed by an idea far greater than himself.
I look at the sketches of the only completed tower—that of Saint Barnabas, finished just a few months ago. A lone stone sentinel watching over an immense skeleton of columns. The wits grew impatient watching this temple eternally under construction. Gaudí countered them with the phlegm of cathedral builders:

« My client is not in a hurry. »

His client was God.
Having seen the world and the century shatter in the mud of the trenches, I have developed a sacred horror of those frantically chasing the short term—of those politicians who believe they can decree the future on a weekly basis. Gaudí’s Catholic mysticism is entirely foreign to me, but his discipline commands my respect. Spending his final years shaping plaster models for successors he will never see, entrusting the future to his right-hand man Domènec Sugrañes with the quiet certainty of a sower—this requires a strength that modern cynicism cannot comprehend.
The crowd has now departed, the candles are burning out, and the city returns to its noise. Gaudí now rests beneath his unfinished vaults. He died stripped of everything that glitters, leaving our superficial century to face its own emptiness. Governments will pass, majorities will collapse, but his stone will endure.

14 juin 1926 : Penser au pape

C’est bizarre de penser au pape. Je travaille dans une institution républicaine, beaucoup de mes interlocuteurs à la Chambre sont anticléricaux. Je ne vais moi-même presque jamais à la messe et le fait que j’habite maintenant Versailles ne m’a pas vraiment rapproché de l’Église.

Mais le pape, il me fascine et reste pour moi un repère irremplaçable. Au cœur de l’Italie, il nous écrit une vérité et nous parle de ce que le monde devrait être, de notre responsabilité de dirigeants. Il ne cherche pas à plaire, n’a pas d’alliés et ses ennemis ne sont que ceux qui veulent bien le devenir.

C’est une voix (presque) nue. Sans armée, sans l’argent des industriels ou des banquiers, il ne peut compter que sur la force de l’exemple, la foi de millions de catholiques et le désir de sagesse de chacun, heureusement parfois plus fort que la bêtise humaine.

Il n’aime pas les Empires coloniaux et plaide pour l’émancipation des populations locales ; il refuse la soumission de l’Église aux intérêts des États ; il va chercher la si discrète – mais incandescente – Thérèse de Lisieux plutôt que les héros fabriqués par la grande presse.

Même son nom, l’austère « Pie XI » (mais où les papes vont-ils chercher un tel patronyme ?) ne pousse à aucun culte de la personnalité venant du grand public. Tout dans son allure grave respire l’encens, le recueillement et l’éloigne a priori du monde moderne. Il faut faire l’effort de l’écouter et de lire ses encycliques « Quas Primas » (la fête du Christ-Roi qui reste le rempart contre tous les absolutismes d’État) « Rerum Ecclesiae » (pour la primauté des clergés autochtones partout dans le monde) en latin.

On me dit parfois que le monde va trop vite. Peut-être, mais ayant vu le siècle littéralement exploser dans les tranchées, le tumulte d’aujourd’hui me laisse de marbre. Je ne suis ni pessimiste, ni tourné vers le passé. Tout au plus éprouvé-je une légère mélancolie à voir avec quelle facilité nous nous étourdissons de vains débats. C’est là que la figure de ce pape m’interpelle. Il y a chez cet ancien marcheur des Alpes une droiture de montagnard. Il a gardé de la montagne cette obstination à rester vertical face au vide. Je n’attends rien de ses dogmes. Pourtant, sa silhouette lointaine me rassure : elle est la preuve qu’on peut être mêlé aux affaires du monde sans jamais se laisser dissoudre par elles.

Le pape Pie XI
Le pape Pie XI dans les jardins du Vatican

June 14, 1926: Thinking of the Pope

It is strange to think about the Pope. I work in a republican institution; many of my colleagues at the Chamber are anticlerical. I myself hardly ever go to Mass, and the fact that I now live in Versailles has not truly brought me any closer to the Church.

Yet the Pope fascinates me and remains an irreplaceable touchstone. From the heart of Italy, he writes a truth to us and speaks of what the world ought to be, of our responsibility as leaders. He does not seek to please, has no allies, and his enemies are only those who choose to become so.

His is a (nearly) naked voice. Without an army, without the money of industrialists or bankers, he can rely only on the power of example, the faith of millions of Catholics, and each individual’s desire for wisdom—which, fortunately, is sometimes stronger than human folly.

He has no fondness for colonial empires and pleads for the emancipation of local populations; he refuses to submit the Church to the interests of States; he reaches out for the so discreet—yet incandescent—Thérèse of Lisieux, rather than the heroes manufactured by the mainstream press.

Even his name, the austere « Pius XI » (wherever do popes find such patronymics?), discourages any cult of personality from the general public. Everything in his solemn bearing breathes of incense and contemplation, seemingly distancing him from the modern world. One must make the effort to listen to him and to read his encyclicals in Latin: Quas Primas (the feast of Christ the King, which remains a bulwark against all forms of State absolutism) and Rerum Ecclesiae (for the primacy of indigenous clergy throughout the world).

I am sometimes told that the world moves too fast. Perhaps, but having seen the century literally explode in the trenches, today’s tumult leaves me unmoved. I am neither pessimistic nor backward-looking. At most, I feel a slight melancholy seeing how easily we daze ourselves with vain debates. This is where the figure of this Pope speaks to me. In this former Alpine climber, there is the uprightness of a mountaineer. From the mountains, he has kept that stubborn resolve to remain standing vertical before the void. I expect nothing from his dogmas. Yet, his distant silhouette reassures me: it is proof that one can be entangled in the affairs of the world without ever being dissolved by them.

8 juin 1926 : Bain de musique à Vichy

J’adore Debussy. Ses préludes, sa mer, ses nocturnes. Mais Pelléas… blocage. Cet unique opéra me résiste. Trop de murmures, pas assez d’envolées. Habitué des opéras en italien ou en allemand, j’ai en outre du mal avec la langue française chantée de cette façon : j’ai longtemps pensé que c’était presque ridicule.

Heureusement, ce soir, je suis à Vichy. Loin de Paris, de la crise du franc et de ce maudit Poincaré qui s’apprête à revenir. Je prends place au Théâtre du Casino avec Meg. Marguerite de Saint-Marceau est une dévote absolue de la pièce. Elle a posé à côté d’elle un cahier de son fameux journal intime. Sa mission ? M’aider à aimer.


La salle s’éteint. L’orchestre commence à bruire sous la direction de Paul Bastide. Le patron de la musique ici. Sa baguette est d’une fluidité totale, nette, sans fioritures. Ça ne tonne pas, ça glisse sur la peau comme l’eau des sources. Je me laisse enfin bercer par cette œuvre que je commence à comprendre.
Meg se penche vers moi dans le noir de la loge. Son parfum de violette m’entête un peu mais me plaît.
« Écoute, Olivier, me chuchote-t-elle. Ne cherche pas l’air de bravoure. Chut. Écoute, écoute la langue. C’est du théâtre déclamé, tout en nuances. »


Sur scène, Yvonne Brothier est une Mélisande de cristal. Quand elle laisse tomber son alliance au fond de la fontaine, c’est le drame du non-dit. Pas de grands cris wagnériens, juste des silences magnifiques que Bastide sculpte dans l’air. Meg me serre le bras lorsque Roger Bourdin — un Pelléas bouleversant de jeunesse — s’enroule dans les cheveux de Mélisande au bas de la tour.
« Tu vois ? Le tragique est dans ce qu’ils ne se disent pas », souffle-t-elle.
Et elle a raison, Meg. À force de m’expliquer les rouages, je capitule. Je commence enfin à ressentir la beauté de cette mélancolie. L’orchestre de Bastide enveloppe les voix d’un halo de mystère, sans jamais les couvrir.


Au dernier acte, Pelléas meurt sous les coups de Golaud. Mélisande s’éteint sans un cri sur son lit de misère. « Je ne suis pas heureuse ici… » Une claque. En sortant du Casino, l’air de Vichy reste doux, mais l’orage menace au loin. La caserne politique m’attend à Paris la semaine prochaine, mais Meg a réussi son coup. Elle m’a ouvert les yeux sur Pelléas. Et ce soir, ça me suffit pour oublier le reste.


Chef-d’œuvre absolu du symbolisme et unique opéra achevé de Claude Debussy (créé en 1902), Pelléas et Mélisande est adapté d’une pièce de théâtre de Maurice Maeterlinck. Loin des grands éclats de l’opéra traditionnel ou du gigantisme de Wagner, cette œuvre est un drame de l’intime, du silence et du non-dit.

Marguerite de Saint-Marceau (« Meg ») devant le Grand Casino de Vichy

June 8, 1926: Bathed in Music in Vichy

I adore Debussy. His Preludes, his La Mer, his Nocturnes. But Pelléas… a total mental block. This, his only opera, eludes me. Too many whispers, not enough soaring flights. Accustomed as I am to Italian or German operas, I also have a hard time with the French language sung in this manner; for a long time, I found it almost ridiculous.
Fortunately, tonight I am in Vichy. Far from Paris, the crisis of the franc, and that cursed Poincaré who is preparing his return. I take my seat at the Théâtre du Casino with Meg. Marguerite de Saint-Marceau is an absolute devotee of the piece. Beside her, she has placed a notebook from her famous diary. Her mission? To help me love it.
The house goes dark. The orchestra begins to rustle under the direction of Paul Bastide—the master of music here. His baton is entirely fluid, crisp, and free of frills. It does not thunder; it glides over the skin like spring water. I finally allow myself to be cradled by this work, which I am beginning to understand.
Meg leans toward me in the darkness of the box. Her violet perfume is a little intoxicating, but I like it.

« Listen, Olivier, she whispers to me. « Don’t look for the show-stopping aria. Shh. Listen, listen to the language. It is declaimed theater, entirely in nuances. »

On stage, Yvonne Brothier is a crystal Mélisande. When she drops her wedding ring into the depths of the fountain, it is the drama of the unspoken. No grand Wagnerian outbursts, just magnificent silences that Bastide sculpts out of the air. Meg squeezes my arm when Roger Bourdin—a Pelléas of heartbreaking youth—entangles himself in Mélisande’s hair at the foot of the tower.
« You see? The tragedy lies in what they leave unsaid, » she breathes.
And she is right, Meg. By guiding me through its inner workings, she makes me capitulate. I am finally beginning to feel the beauty of this melancholy. Bastide’s orchestra envelops the voices in a halo of mystery, without ever drowning them out.
In the final act, Pelléas dies at the hands of Golaud. Mélisande passes away without a cry on her bed of misery. « I am not happy here… » A sharp slap to the soul.
As we leave the Casino, the Vichy air remains mild, but a storm threatens in the distance. The political barracks await me in Paris next week, but Meg has pulled it off. She has opened my eyes to Pelléas. And tonight, that is enough for me to forget the rest.

5 juin 1926 : « Tu n’iras pas au bagne ! »

Le bagne de Saint-Martin-de-Ré. Une honte absolue pour la République. Depuis les articles d’Albert Londres en 23, tout le monde sait ce qui s’y passe, mais personne ne bouge. Sauf que là, on touche le fond et je refuse de fermer les yeux. Doumergue m’a envoyé en « mission d’inspection administrative ». La bonne blague. En réalité, un convoi de forçats s’apprête à embarquer pour la Guyane sur le navire La Martinière. Et dans le lot, il y a un homme qui n’a rien à faire là.
Il s’appelle Louis Mathieu. Un ancien poilu. Le gars a été décoré à Verdun, mais il a craqué en 17 lors des mutineries. Dix ans qu’il traîne sa misère de prison en dépôt. Aujourd’hui, la justice militaire veut s’en débarrasser définitivement et l’expédier crever de la fièvre jaune à Cayenne. Si la presse l’apprend, le Cartel des gauches explose définitivement et la Chambre redevient un champ de bataille.


J’ai pris le train pour La Rochelle, puis la chaloupe à travers le pertuis. Me voilà dans la citadelle de Vauban. L’ambiance est glaciale. Ça sent la paille pourrie, l’humidité saumâtre, et le bruit des fers sur les pavés vous prend aux tripes.
Je fais ouvrir sa cellule. Le directeur du dépôt tire une gueule de six pieds de long mais il s’écrase devant mon ordre présidentiel. Mathieu est là, assis prostré, les yeux vides, déjà mort en dedans. Je m’assois sur son grabat, sans chichi.


« Mathieu. Regardez-moi. Je ne suis pas là pour vous charger. »
Il lève à peine la tête, la voix brisée : « Qu’est-ce que vous me voulez, le Parisien ? Le convoi part dans trois semaines. Laissez-moi crever tranquille. »
« Vous ne monterez pas sur ce bateau. Votre grâce présidentielle est signée… Commutation de peine. Vous restez en métropole, vous finirez vos jours dans une centrale de l’Est, près de chez vous. »
Il me regarde, incrédule. Une étincelle se rallume dans ses yeux morts. « Pourquoi vous faites ça ? »
« Parce que la France a assez versé de sang. Et parce qu’un héros de Verdun n’a pas sa place à Cayenne. »


Le directeur rouspète derrière la porte, me parle de discipline, de l’armée qui va ruer dans les brancards. Je m’en moque royalement. Poincaré va revenir au pouvoir dans quelques semaines. S’il avait trouvé ce dossier sur son bureau, il aurait validé la déportation sans ciller, par pur respect du Code militaire. Il fallait agir vite, court-circuiter la machine avant la reprise en main de juillet.


Ce soir, depuis ma chambre d’hôte à Saint-Martin, j’écoute l’océan taper contre les remparts de Vauban. Pour une fois, l’ombre a servi à faire de la lumière. Un homme de moins pour l’enfer vert. La République dort tranquille, et moi aussi.

La prison de Saint-Martin de Ré. Après, c’est l’embarquement pour le bagne en Guyane

June 5, 1926: « You Will Not Go to the Penal Colony »

The Saint-Martin-de-Ré penal colony. An absolute disgrace to the Republic. Ever since Albert Londres’ articles in ’23, everyone knows what goes on there, but nobody moves a finger. Except now, we’ve hit rock bottom, and I refuse to close my eyes. Doumergue sent me on an « administrative inspection mission. » What a joke. In reality, a convoy of convicts is preparing to board the ship La Martinière for French Guiana. And among them, there is one man who has absolutely no business being there.
His name is Louis Mathieu. A former poilu. The guy was decorated at Verdun, but he cracked in ’17 during the mutinies. For ten years, he has been dragging his misery from prison to detention center. Today, military justice wants to get rid of him once and for all and ship him off to rot from yellow fever in Cayenne. If the press finds out, the Cartel des gauches will blow sky-high, and the Chamber will turn right back into a battlefield.
I took the train to La Rochelle, then the launch across the straits. Here I am inside Vauban’s citadel. The atmosphere is bone-chilling. It smells of rotting straw and brackish dampness, and the sound of irons scraping against the cobblestones grips you by the gut.
I have his cell opened. The prison director wears a face a mile long, but he backs down before my presidential order. Mathieu is there, sitting prostrate, his eyes hollow, already dead on the inside. I sit down on his cot, no ceremony.
« Mathieu. Look at me. I’m not here to condemn you. »
He barely raises his head, his voice broken: « What do you want from me, Parisian? The convoy leaves in three weeks. Just let me die in peace. »
« You won’t be boarding that ship. Your presidential pardon has been signed… Commutation of sentence. You are staying in mainland France; you will finish your days in a central prison in the East, close to home. »
He looks at me, incredulous. A spark flickers back to life in his dead eyes. « Why are you doing this? »
« Because France has spilled enough blood. And because a hero of Verdun has no place in Cayenne. »
The director grumbles behind the door, muttering about discipline and how the army is going to kick up a storm. I couldn’t care less. Poincaré will be returning to power in a few weeks. If he had found this file on his desk, he would have authorized the deportation without blinking an eye, out of pure reverence for the Military Code. I had to act fast, to short-circuit the machine before the July takeover.
Tonight, from my guest room in Saint-Martin, I listen to the ocean crashing against Vauban’s ramparts. For once, the shadows were used to bring forth the light. One less man for the green hell. The Republic sleeps soundly, and so do I.

Historical Figures Mentioned

Gaston Doumergue (President of the Republic)

Raymond Poincaré (Incoming Prime Minister)

1er juin 1926 : L’ombre du Lorrain

Poincaré va revenir. C’est l’évidence. À l’Élysée, la rumeur enfle, Briand tangue, le franc coule. Et moi ? Je ronge mon frein. Aujourd’hui, en traversant le bureau de Doumergue, j’ai fixé le grand fauteuil près de la cheminée. C’est là qu’il s’asseyait. Sept ans de face-à-face, de 1913 à 1920. La guerre, la boue de 14, les colères de Clemenceau. Puis la Ruhr en 23. Toujours raide. Toujours juriste.


Alors oui, j’ai la gorge nouée. Pas parce que j’ai peur de l’inconnu, non. C’est parce que je le connais par cœur. Et qu’il me connaît aussi.
On ne la fait pas à Raymond. Il sait tout de mes réseaux, de ma diplomatie parallèle. Sous Doumergue, l’Élysée est un salon confortable où l’on refait le monde autour d’un madère. Sous Poincaré, ça va filer droit. Finie la récréation, retour à la caserne juridique. Il va vouloir tout contrôler, tout verrouiller.


Mais il y a pire. Un secret lourd entre nous. Je l’ai vu faiblir. En août 14, j’étais dans son cabinet. Ses mains tremblaient en signant l’ordre de mobilisation générale. Je l’ai vu pleurer, de vraies larmes, sur les rapports de pertes de la Marne. Et un homme d’État aussi orgueilleux, ça ne vous pardonne jamais d’avoir été le témoin de ses faiblesses. Jamais.


Ce soir, chez moi à Versailles, la nuit est lourde. Bientôt, il va se réinstaller au pouvoir. Il va chercher mon regard. On y lira treize ans de fantômes partagés. Ça va être serré. Mais j’ai la peau dure.

Raymond Poincaré explique à Olivier le Tigre comment nous pourrions sauver le franc

June 1st, 1926: The Shadow of the Lorrainer

Poincaré is returning. It’s an absolute certainty. At the Élysée, rumors are swelling, Briand is wavering, the franc is sinking. And I? I am champing at the bit. Today, walking through Doumergue’s office, I stared at the large armchair by the fireplace. That is where he used to sit. Seven years face-to-face, from 1913 to 1920. The war, the mud of ’14, Clemenceau’s rages. Then the Ruhr in ’23. Always rigid. Always the jurist.

So yes, my throat is tight. Not because I fear the unknown—no. It is because I know him by heart. And because he knows me, too.

You can’t pull a fast one on Raymond. He knows everything about my networks, my backchannel diplomacy. Under Doumergue, the Élysée is a comfortable salon where we put the world to rights over a glass of Madeira. Under Poincaré, everyone will toe the line. Recess is over; it’s back to the legal barracks. He will want to control everything, to lock everything down.

But there is worse. A heavy secret between us. I saw him falter. In August ’14, I was in his office. His hands trembled as he signed the general mobilization order. I saw him weep—real tears—over the casualty reports from the Marne. And a statesman that proud never forgives you for witnessing his weakness. Never.

Tonight, at my home in Versailles, the night is heavy. Soon, he will settle back into power. He will seek out my gaze. In it, he will read thirteen years of shared ghosts. It’s going to be a tight battle. But I am thick-skinned.

25 mai 1926 : L’ogre Joseph Kessel

J’ai longuement hésité à le rencontrer. Un conseiller de l’ombre ne se montre pas, encore moins à la presse. Mais Kessel sait vaincre les réticences. Son dernier billet reçu hier à l’Élysée tenait en deux lignes : « Je ne cherche pas le fonctionnaire, mais l’homme qui voit couler le siècle depuis 20 ans à un endroit privilégié. Aucun nom ne sortira de ma plume, je vous en donne ma parole d’honneur. » Cette garantie absolue de ne jamais me citer a levé mes doutes. J’ai accepté le rendez-vous.

Rencontre ce matin au Café de l’Alma. À vingt-huit ans, le reporter du Matin n’entre pas dans une pièce : il l’envahit. Une carrure de boxeur, le complet froissé par une nuit trop courte, et ce regard bleu d’acier. Sa personnalité est fascinante par cette fureur de vivre qui l’habite, mais elle est aussi immédiatement attachante. Au milieu du cynisme des couloirs du pouvoir, Kessel désarme par une sincérité brute, presque enfantine, et une immense empathie pour les êtres. Il n’analyse pas le monde, il le ressent.

Il s’effondre sur la banquette en cuir, extirpe de sa poche un paquet de Gauloises écrasé. Il respecte notre accord et ne se permet aucune forme de familiarité : il ne m’appelle d’ailleurs pas Olivier, mais « Monsieur le conseiller ».

Kessel : « Merci d’avoir brisé votre réserve, Monsieur le conseiller. L’Élysée est en ébullition avec la Pologne et la fin de la guerre du Rif, mais j’ai besoin d’aller au-delà des communiqués. Je cherche la moelle de cette époque. Dites-moi : les hommes qui nous gouvernent croient-ils vraiment à ce grand calme blanc qu’on nous vend à Genève, ou font-ils semblant ? »
Devant ce bloc de franchise, mes réflexes de diplomate s’effondrent. J’ai besoin, moi aussi, de lâcher le masque. Je me penche vers lui.

Moi : « Puisque vous me jurez le secret, Kessel… la vérité est qu’ici, nous ne gouvernons plus. Nous subissons. Briand court après des mirages de paix universelle parce qu’il a l’horreur des cimetières, mais ses traités sont des digues de papier. Le franc s’effondre, la Pologne bascule dans la dictature, le Levant saigne. Derrière les sourires de Doumergue et les lambris dorés, il n’y a pas de grand plan. Il n’y a trop souvent que de l’angoisse et de l’impuissance. On gère la faillite d’un vieux monde en priant pour que le volcan ne se réveille pas avant la fin de notre mandat. »
Un grand silence s’installe. Le regard de Kessel change. La curiosité du journaliste s’efface devant la fraternité de l’homme. Il pose sa main lourde sur la table.

Kessel : « Merci pour cette vérité-là. C’est exactement ce que je ressentais dans les tranchées ou en Sibérie. Les chefs affichent des certitudes, mais les hommes avancent dans le noir. C’est pour cela que je cours le monde, pour montrer cette humanité tremblante, livrée à elle-même. »

Il regarde sa montre à gousset, se lève d’un bond. L’énergie revient, intacte.

Kessel : « Mon train pour Berlin part ce soir. Je vais voir comment l’Allemagne encaisse ses propres tempêtes. Ne l’oubliez pas, Monsieur le conseiller : votre parole est en sécurité avec moi. Le monde s’écroule peut-être, mais nous sommes vivants. »

Une poignée de main vigoureuse, et le cyclone s’en va. Il laisse une odeur de tabac brun et une tasse de café à moitié vide.

Je suis de nouveau seul à mon bureau parisien. Kessel roule déjà vers Berlin.
Je ne regrette pas mes confidences. Il y a des moments où le secret devient un poison et où l’on a besoin de crier la vérité à un homme d’honneur. Kessel est de ceux-là : sa parole vaut tous les traités de la SDN.
Il est attirant parce qu’il cherche le danger, mais profondément touchant parce qu’il s’efforce surtout de comprendre notre détresse collective sans jamais nous juger. En lui disant notre forme d’impuissance, j’ai eu l’impression de donner un sens à mon silence quotidien.


Joseph Kessel en 1926. À 28 ans, l’ancien aviateur de la Grande Guerre est la coqueluche de Paris. Grand reporter intrépide pour Le Matin, auteur à succès de L’Équipage et bientôt lauréat du Grand Prix du roman de l’Académie française, il court le monde en quête de vérité brute. Un monstre sacré en devenir.

May 25, 1926: The Ogre Joseph Kessel

I hesitated for a long time. A shadow advisor does not reveal himself, least of all to the press. But Kessel knows how to overcome reluctance. His latest note, received yesterday at the Élysée, was just two lines long: « I am not looking for the civil servant, but for the man who has watched the century unfold for twenty years from a privileged vantage point. No name will ever escape my pen, I give you my word of honor. » This absolute guarantee never to quote me dispelled my doubts. I accepted the meeting.


We met this morning at the Café de l’Alma. At twenty-eight, the reporter for Le Matin doesn’t merely enter a room: he takes it over. A boxer’s build, a suit rumpled by a night cut far too short, and those steel-blue eyes. His personality is fascinating because of the fierce passion for living that drives him, yet he is also instantly endearing. Amid the cynicism of the corridors of power, Kessel disarms with a raw, almost childlike sincerity, and an immense empathy for human beings. He does not analyze the world; he feels it.
He collapses onto the leather banquette, pulls a crumpled pack of Gauloises from his pocket, and honors our agreement, allowing himself no familiarity whatsoever: indeed, he does not call me Olivier, but « Monsieur le conseiller. »


Kessel: « Thank you for breaking your reserve, Monsieur le conseiller. The Élysée is in a frenzy over Poland and the end of the Rif War, but I need to go beyond the official press releases. I am looking for the very marrow of this era. Tell me: do the men who govern us truly believe in this great white calm being sold to us in Geneva, or are they just pretending? »


Faced with this wall of sheer candor, my diplomatic reflexes crumble. I, too, need to let the mask fall. I lean toward him.


Me: « Since you swear yourself to secrecy, Kessel… the truth is that here, we are no longer governing. We are merely enduring. Briand chases after mirages of universal peace because he harbors a horror of graveyards, but his treaties are nothing but paper dams. The franc is collapsing, Poland is sliding into dictatorship, the Levant is bleeding. Behind Doumergue’s smiles and the gilded paneling, there is no grand plan. All too often, there is only anxiety and helplessness. We are managing the bankruptcy of an old world, praying that the volcano does not wake up before the end of our term. »


A heavy silence falls. Kessel’s gaze changes. The journalist’s curiosity gives way to the man’s sense of brotherhood. He places his heavy hand on the table.


Kessel: « Thank you for that truth. It is exactly what I felt in the trenches or in Siberia. The leaders project certainty, but the men are marching in the dark. That is why I race across the world—to show this trembling humanity, left entirely to its own devices. »


He looks at his pocket watch and leaps to his feet. His energy returns, undiminished.
Kessel: « My train for Berlin leaves tonight. I am going to see how Germany is weathering its own storms. Do not forget, Monsieur le conseiller: your words are safe with me. The world may be crumbling, but we are alive. »
A vigorous handshake, and the cyclone is gone. He leaves behind the scent of dark tobacco and a half-empty cup of coffee.


I am alone once more at my Parisian desk. Kessel is already rolling toward Berlin.
I do not regret my confidences. There are times when secrecy becomes a poison, and when one needs to shout the truth to a man of honor. Kessel is one of those men: his word is worth more than all the treaties of the League of Nations.
He is compelling because he seeks out danger, yet deeply moving because, above all, he strives to understand our collective distress without ever judging us. In confessing our own brand of helplessness to him, I felt as though I were giving meaning to my daily silence.

15 mai 1926 : La Pologne fragilisée

L’orage ne gronde pas seulement au-dessus des jardins de l’Élysée, où une pluie fine et tenace noircit les graviers. Il gronde surtout dans le cabinet de Gaston Doumergue. Sur le bureau de chêne, les dépêches s’empilent, encore humides de l’encre des téléscripteurs. À Varsovie, le sang coule. Le maréchal Piłsudski, le vieux lion de l’indépendance, a franchi le Rubicon — ou plutôt le pont Poniatowski. Ses troupes font face à celles du gouvernement légal. La Pologne, notre grande alliée de l’Est, ce rempart que nous avons bâti contre les Soviets et les Allemands, est en train de se déchirer.

Le ministre des Affaires étrangères, Aristide Briand, est là, affalé dans un fauteuil trop grand pour lui, une cigarette éternellement suspendue à ses lèvres. Il semble porter toute la fatigue de la SDN sur ses épaules voûtées. Doumergue, lui, fait les cent pas, les mains derrière le dos, son habituel sourire méridional effacé par une grimace d’inquiétude.

Doumergue : (s’arrêtant net devant la fenêtre) C’est une catastrophe, Aristide. Si la Pologne sombre dans la guerre civile, c’est tout l’édifice de Locarno qui s’écroule. Que fait l’armée ? Que fait notre mission militaire là-bas ?

Briand : (d’une voix caverneuse, entouré d’un nuage de fumée) L’armée se divise, Gaston. C’est là tout le drame. Nos officiers sur place ne savent plus s’ils doivent saluer le Maréchal ou protéger le Président Wojciechowski. Et pendant ce temps, à Berlin, on doit déboucher le champagne. Une Pologne faible, c’est une Allemagne qui respire.

Moi : (intervenant depuis le coin de la table où je trie les rapports) Monsieur le Président, Piłsudski n’est pas un putschiste d’opérette. Je l’ai vu à l’œuvre en 1920 contre les Rouges. Cet homme n’aime pas le désordre, il déteste seulement les politiciens qui bavardent pendant que la maison brûle.

Doumergue : (se tournant vers moi) Et vous croyez qu’il va s’arrêter aux portes du Parlement ? Il réclame la « Sanacja », l’assainissement ! C’est un mot qui sent toujours la poudre et la dictature, mon cher Olivier. La France ne peut pas cautionner un coup de force.

Briand : La France fera ce qu’elle fait toujours : elle attendra de voir qui tient le fusil le plus long. Si Piłsudski gagne, il sera notre meilleur allié contre les Bolcheviks. S’il perd, il sera un rebelle regrettable. Mais pour l’heure, nos fonds sont bloqués et le franc dégringole encore de trois points à la Bourse. Voilà la réalité.

Moi : Justement. Si nous hésitons trop, nous perdons sur les deux tableaux. Piłsudski nous reprochera notre lâcheté, et les légalistes notre manque de soutien. Il faut envoyer un signe à Varsovie. Pas une condamnation, mais un appel au calme qui ménage le Maréchal.

Doumergue : (soupirant) Ménager un homme qui fait tirer le canon en pleine ville… On me demandera des comptes à la Chambre.

Briand : (se levant péniblement) À la Chambre, Gaston, on parle. À Varsovie, on tire. Pour l’instant, laissons Olivier répondre à notre ambassadeur Jules Laroche. Dites-lui que la France observe avec « une amicale émotion ». C’est assez flou pour ne fâcher personne, et assez noble pour paraître diplomate.

Il est minuit, je suis rentré chez moi.

J’ai encore en tête les dépêches de ce soir : 300 morts, dit-on déjà. Des soldats polonais qui se sont entre-tués alors qu’ils portaient le même uniforme, celui que nous les avons aidés à tailler. Briand a raison de fumer pour cacher son angoisse. Il sent que son « Europe de la Paix » est un château de cartes. On ne stabilise pas un continent avec des traités quand les ventres sont vides et que les frontières saignent.

J’ai écrit à Laroche, comme convenu. Des mots de velours pour une situation de fer. Au fond, je ne peux m’empêcher d’avoir une certaine sympathie pour ce vieux Piłsudski. Il voit son pays s’effilocher dans les querelles de couloir et il tranche le nœud gordien à la baïonnette. C’est brutal, c’est malheureux, mais c’est peut-être la seule façon d’empêcher les loups de Berlin et de Moscou de se partager les restes.

Demain, le franc tombera sans doute encore. Les ménagères pesteront contre le prix du pain et se moqueront bien de ce qui se passe sur les bords de la Vistule. Mais ici, dans ma maison versaillaise bien calme, je sais que le premier domino du mur de sécurité qui devrait protéger la France, vient de tomber.

Le maréchal Pilsudski, franchissant le Pont Poniatowski de Varsovie
Le maréchal Pilsudski en 1926

May 15, 1926: A Poland Weakened

The storm does not only rumble over the gardens of the Élysée, where a thin, persistent rain blackens the gravel. It rumbles, above all, within Gaston Doumergue’s private office. Upon the oak desk, despatches pile up, the ink from the teleprinters still damp. In Warsaw, blood is flowing. Marshal Piłsudski, the old lion of independence, has crossed the Rubicon—or rather, the Poniatowski Bridge. His troops now face those of the legal government. Poland, our great Eastern ally, the bulwark we erected against both Soviets and Germans, is tearing itself apart.

The Foreign Minister, Aristide Briand, is there, slumped in an armchair far too large for him, a cigarette eternally dangling from his lips. He seems to carry the entire exhaustion of the League of Nations upon his stooped shoulders. Doumergue pace back and forth, hands behind his back, his habitual Southern smile replaced by a grimace of anxiety.

Doumergue: (stopping dead before the window) It is a catastrophe, Aristide. If Poland sinks into civil war, the entire edifice of Locarno will collapse. What is the army doing? What is our military mission there doing?

Briand: (in a hollow voice, shrouded in a cloud of smoke) The army is divided, Gaston. That is the tragedy of it. Our officers on the ground no longer know whether they should salute the Marshal or protect President Wojciechowski. Meanwhile, in Berlin, they must be uncorking the champagne. A weak Poland is a reprieve for Germany.

Me: (intervening from the corner of the table where I am sorting reports) Mr. President, Piłsudski is no comic-opera putschist. I saw him at work in 1920 against the Reds. This man does not love disorder; he merely despises politicians who chatter while the house is burning.

Doumergue: (turning toward me) And you believe he will stop at the gates of Parliament? He demands « Sanacja », a cleansing! That is a word that always reeks of gunpowder and dictatorship, my dear Olivier. France cannot sanction a coup.

Briand: France will do what she always does: she will wait to see who holds the longest rifle. If Piłsudski wins, he will be our best ally against the Bolsheviks. If he loses, he will be a regrettable rebel. But for the moment, our funds are frozen and the franc has dropped another three points on the Bourse. That is the reality.

Me: Precisely. If we hesitate too long, we lose on both fronts. Piłsudski will reproach us for our cowardice, and the legalists for our lack of support. We must send a sign to Warsaw. Not a condemnation, but an appeal for calm that treads lightly with the Marshal.

Doumergue: (sighing) Treading lightly with a man who fires cannons in the heart of the city… I shall be called to account in the Chamber.

Briand: (rising with effort) In the Chamber, Gaston, they talk. In Warsaw, they fire. For now, let Olivier reply to our ambassador, Jules Laroche. Tell him that France is observing the situation with « a sense of friendly concern. » It is vague enough to offend no one, and noble enough to pass for diplomacy.

It is midnight; I have returned home.

The evening’s despatches still haunt me: three hundred dead, they already say. Polish soldiers killing one another while wearing the very same uniform we helped them tailor. Briand is right to smoke to hide his anguish. He senses that his « Europe of Peace » is a house of cards. One does not stabilize a continent with treaties when stomachs are empty and borders are bleeding.

I wrote to Laroche, as agreed. Velvet words for an iron situation. Deep down, I cannot help but feel a certain sympathy for old Piłsudski. He sees his country fraying in corridor quarrels and cuts the Gordian knot with a bayonet. It is brutal, it is tragic, but it is perhaps the only way to prevent the wolves of Berlin and Moscow from sharing the remains.

Tomorrow, the franc will likely fall again. Housewives will grumble about the price of bread and care little for what happens on the banks of the Vistula. But here, in my quiet house in Versailles, I know that the first domino in the defensive wall meant to protect France has just fallen.

13 mai 1926 : La bourgeoisie se rassure enfin !

Ce qui s’est passé en Angleterre ces derniers jours a failli être un séisme. Un arrêt de travail des mineurs particulièrement dur et suivi, un début de grève générale secouant le royaume britannique, un approvisionnement en charbon fragilisé pour toute l’industrie européenne et en filigrane la menace – réelle ou supposée – de la subversion bolchévique : il n’en fallait pas plus pour que toute la bourgeoisie française tremble comme une feuille !

La presse n’a cessé d’enchaîner les articles alarmistes sur un possible effondrement de l’Angleterre, prélude à une révolution européenne secrètement pilotée par Moscou. Nos hommes politiques conservateurs ont repris, sans nuance, les discours martiaux du Chancelier de l’Échiquier anglais Winston Churchill, reproduits dans son journal gouvernemental The British Gazette.

Le résultat était stupéfiant : plus un dîner en ville ou un seul salon sans que soit abordé le sujet, la gorge nouée ; des débats à la Chambre transformés en commentaires inquiets ou envieux (suivant si on se situait à droite ou à gauche de l’hémicycle) de la situation outre-Manche.

En écho à la mobilisation de la Royal Navy, le gouvernement français avait déplacé des régiments de dragons dans nos villes portuaires, « pour décourager la contagion » disait le Ministre de l’Intérieur. Et pour ma part, j’étais chargé de rencontrer discrètement nos principaux dirigeants syndicaux pour sonder leurs intentions de s’inspirer – ou non – du puissant Trade Union Congress (TUC) anglais.

Le 13 mai, force est de constater que le mouvement fait « pschiitt». Il se dégonfle progressivement comme un vieux pneu. Le gouvernement du premier ministre Stanley Baldwin n’a rien cédé. Il s’était préparé de longue date à cette crise majeure et il a soutenu la position intransigeante des patrons des charbonnages.

Nous allons enfin pouvoir parler d’autre chose dans les soupers de mon amie Marguerite de Saint-Marceaux !

Des manifestations massives secouent les grands villes britanniques au moment de la grande grève des mineurs de mai 1926

La répression policière du mouvement ouvrier anglais en mai 1926

Dans les salons parisiens, même si la musique est là pour se changer les idées, en réalité, on s’inquiète…

May 13th, 1926: The Bourgeoisie Breathes at Last!

What has transpired in England these past few days came perilously close to a seismic shift. A particularly bitter and widely followed miners’ strike, the onset of a general strike rocking the British realm, a coal supply for all European industry hanging in the balance, and beneath it all the threat—be it real or imagined—of Bolshevik subversion: it took no more than this to set the French bourgeoisie trembling like a leaf!

The press has been relentless, churning out alarmist reports of England’s potential collapse—a mere prelude to a European revolution covertly orchestrated by Moscow. Our conservative politicians have echoed, without a hint of nuance, the martial rhetoric of the British Chancellor of the Exchequer, Winston Churchill, as printed in his government rag, The British Gazette.

The result was staggering: not a single dinner party or salon escaped the subject, discussed with constricted throats. Debates in the Chamber were reduced to anxious or envious commentaries regarding the situation across the Channel, depending on whether one sat to the right or the left of the hemicycle.

Echoing the mobilization of the Royal Navy, the French government dispatched regiments of dragoons to our port cities, « to discourage contagion, » as the Minister of the Interior put it. For my part, I was tasked with discreetly meeting our leading union officials to sound out their intentions—to see whether or not they were inspired by the mighty English Trade Union Congress (TUC).

Today, the 13th of May, it must be noted that the movement has sputtered out. It is deflating steadily, like a punctured tyre. Prime Minister Stanley Baldwin’s government has not yielded an inch. Having long prepared for this major crisis, he stood firm behind the intransigent position of the colliery owners.

We shall finally be able to discuss something else at the soirées of my friend Marguerite de Saint-Marceaux!

10 mai 1926 : « C’était mieux avant ! »

Dans les cafés, au travail, en discutant avec les voisins ou les commerçants sur le marché du dimanche : toujours cette même phrase qui m’agace, cette nostalgie d’un passé qui n’a souvent jamais existé : « C’était mieux avant ! »

À les entendre, « en 1900, Paris était plus sûr, on mangeait mieux, les jeunes respectaient les vieux, les ouvriers les patrons – et réciproquement – les fonctionnaires faisaient encore un travail consciencieux, notre armée était plus forte, les autres pays respectaient la France. »

Le désespoir de certains – entretenu par une certaine presse complaisante étalant à l’infini nos difficultés budgétaires, les divisions de la Chambre et la faiblesse du franc – apparaît comme infini.

1900, une belle époque ? C’est à mourir de rire.

Et les voyous – appelés Apaches – qui nous obligeaient à sortir discrètement armés d’un petit revolver dans la poche de notre pardessus ? Et les ministères qui tombaient les uns à la suite des autres ? Et l’Allemagne qui ne cessait de nous menacer et de nous mépriser depuis 1871, après avoir pris notre Alsace et notre Lorraine ? Et notre médecine balbutiante qui paniquait les femmes devant accoucher ? Et nos épouses priées de rester chez elles ou alors de peupler les usines comme les bureaux pour des salaires de misère ? Et les charges sans pitié de régiments de dragons, aux ordres du gouvernement, sur les travailleurs révoltés par leurs conditions de travail indignes ?

Ah, elle était magnifique, cette belle époque !

J’ai eu trois discussions la semaine dernière qui sont venues alimenter ma réflexion sur le sujet. J’ai longuement échangé avec Clemenceau, Poincaré… et ma femme.

Le résultat des courses se révèle sans appel. Clemenceau et ma femme, pas pour les mêmes raisons, partagent mon opinion, sur le regard critique qu’il convient de porter sur les années d’avant Grande Guerre. Clemenceau garde un souvenir déplorable de la querelle des inventaires, de l’affaire Dreyfus ou des grands mouvements sociaux de 1907. Et mon épouse considère que les années 1900 étaient plus le prolongement d’un XIXe siècle encore arriéré qu’un début de XXème siècle dominé par une science et des machines le plus souvent libératrices.

Poincaré, sans surprise, essaie au contraire de capitaliser sur les peurs : « Je ne reviendrai au pouvoir qu’avec la trouille et la frousse dans le ventre de chaque parlementaire et de tous les scribouillards des journaux financiers ! » « Quand le franc sera au plus bas, que personne ne voudra voter un budget, il faudra bien la poigne d’un homme d’expérience, qui sait « appeler un chat un chat » et tailler sans état d’âme dans les dépenses d’une Administration coûteuse et pas assez efficace. Et la France retrouvera sa grandeur, comme autrefois. »

Je lui ai glissé : « Vous savez pourquoi c’était mieux avant ? »

Devant son air interrogateur, j’ai complété avec un petit sourire : « C’est parce qu’on avait vingt ans ! »

Raymond Poincaré explique sa stratégie à Olivier le Tigre : « Je ne reviendrai au pouvoir qu’avec la trouille et la frousse dans le ventre de chaque parlementaire ! »

May 10, 1926: “Things Were Better Back Then!”

In the cafés, at work, in conversation with neighbors or the merchants at the Sunday market: always that same phrase that irks me, that nostalgia for a past that often never existed: “Things were better back then!”

To hear them tell it, “In 1900, Paris was safer, the food was better, the young respected the old, workers respected bosses—and vice versa—civil servants still did conscientious work, our army was stronger, and other countries respected France.”

The despair of some—stoked by a compliant press endlessly parading our budgetary struggles, the divisions of the Chamber, and the weakness of the franc—seems infinite.

1900, a “Belle Époque”? It is enough to make one die laughing.

And what of the thugs—the so-called Apaches—who forced us to go out discreetly armed with a small revolver in our overcoat pocket? And the ministries that collapsed one after another? And Germany, which never ceased to threaten and despise us since 1871, after seizing our Alsace and Lorraine? And our fledgling medicine that sent women into a panic before childbirth? And our wives, expected to stay at home or else fill the factories and offices for pittance wages? And the merciless charges of dragoon regiments, acting on government orders, against workers revolted by their undignified working conditions?

Ah, it was magnificent, that Belle Époque!

I had three discussions last week that fed my reflections on the subject. I spoke at length with Clemenceau, Poincaré… and my wife.

The verdict is final. Clemenceau and my wife, though for different reasons, share my critical view of the years preceding the Great War. Clemenceau retains a wretched memory of the « Inventory Crisis, » the Dreyfus Affair, or the great social unrest of 1907. As for my wife, she considers the 1900s to be more of a lingering shadow of a backward 19th century than the dawn of a 20th century dominated by science and machines that are, more often than not, liberating.

Poincaré, unsurprisingly, tries instead to capitalize on fear: “I shall only return to power when there is fear and trembling in the gut of every parliamentarian and every hack writer of the financial rags!” “When the franc is at its lowest, when no one will vote for a budget, it will take the steady hand of a man of experience, one who knows how to ‘call a spade a spade’ and cut without remorse into the spending of a costly and inefficient administration. And France will find her greatness again, just as before.”

I whispered to him: “Do you know why things were better back then?”

Faced with his questioning look, I added with a slight smile: “It’s because we were twenty years old!”

28 avril 1926 : Nicolas, l’homme qui dirige au sol et dans les airs

Le soleil de l’après-midi tape dur sur le zinc des hangars de Toulouse-Montaudran. Dans le bureau de direction de la compagnie Latécoère, l’ambiance est plus lourde que l’air orageux. Mon fils Nicolas, l’un des gérants de cette société chargée d’aéropostale, ajuste les sangles de sa combinaison de vol, les yeux fixés sur l’horizon par la fenêtre ouverte. Derrière lui, je fais les cent pas, faisant craquer le parquet sous mes bottes. J’interpelle Nicolas qui vient d’avoir trente ans :

— « Tu as l’allure d’un grand. Voir ce casque de cuir sur ta tête… ça me rappelle tes vingt ans. »

Je l’arrête, une main posée sur son épaule. Mon regard brille d’une fierté que je ne cherche pas à cacher. Mais très vite, mes sourcils se froncent, et ma voix se fait – malgré moi – plus tranchante.

— « Mais écoute-moi bien. On ne dirige pas une flotte comme la tienne depuis un cockpit ouvert. Si tu passes ton temps à jouer avec les nuages, qui va tenir la bride aux mécaniciens ? Qui va répondre aux exigences de Latécoère ? »

Nicolas se retourne, le visage marqué par une détermination calme :

— « Je ne joue pas. Je vais là où nos hommes risquent leur vie tous les jours. »

— « C’est noble, » coupé-je, « mais c’est un luxe de pilote, pas un devoir de patron. Un directeur qui vole est un directeur aveugle sur ce qui se passe au sol. Si tu es en l’air, tu n’es plus aux commandes de la compagnie, tu es juste aux commandes d’un moteur. »

Nicolas pose alors ses gants sur la table encombrée de rapports financiers. Il a manifestement prévu l’objection.

« Justement, » répond-il avec un calme que je n’arrive jamais à avoir. « C’est parce que je veux garder un œil sur l’organisation que je dois voler. Je ne serai pas un pilote de courrier ordinaire. Je vais instaurer des… inspections volantes :

• Le contrôle technique direct : En convoyant moi-même les nouveaux appareils, je vais identifier les défauts de fabrication avant que les pilotes de ligne ne les subissent.

• La surveillance des escales : Arriver par les airs de façon impromptue à Alicante ou Casablanca me permettra de vérifier l’état réel des pistes et la discipline des équipes au sol.

• La légitimité du commandement : Les hommes m’écouteront d’autant mieux quand je leur donnerai des ordres d’organisation s’ils savent que je connais la réalité de leur quotidien, » explique Nicolas.

Je soupire, partagé entre l’inquiétude du stratège et l’admiration du père.

— « Tu es têtu comme une mule. Tu veux être au four et au moulin. »

— « Je veux surtout que cette compagnie ne devienne pas une administration de papier, » rétorque Nicolas en remettant son casque.

J’observe mon fils s’éloigner vers le Latécoère 17 qui l’attend, moteur tournant. Je sais que Nicolas prend un risque, mais je sais aussi que c’est ce tempérament de feu qui fera des Lignes Latécoère une légende vivante. Je reste sur le tarmac, les mains dans les poches, un petit sourire fier aux lèvres alors que l’avion commence à rouler.

Les nouveaux appareils de la compagnie aéropostale :
le Latécoère 17 et le Latécoère 25

Le podcast de l’historien :

April 28, 1926: Beyond the Boardroom – Nicolas Takes Flight

The afternoon sun beats down harshly on the corrugated iron hangars of Toulouse-Montaudran. Inside the executive office of the Latécoère company, the atmosphere is heavier than the impending storm. My son Nicolas, one of the managers of this firm tasked with the airmail service, adjusts the straps of his flight suit, his eyes fixed on the horizon through the open window. Behind him, I pace back and forth, the floorboards creaking under my boots. I call out to Nicolas, who has just turned thirty:

— « You look every bit the man. Seeing that leather helmet on your head… it takes me back to when you were twenty. »

I stop him, placing a hand on his shoulder. My gaze shines with a pride I make no effort to hide. But very quickly, my brow furrows, and my voice—despite myself—takes on a sharper edge.

— « But listen to me carefully. One does not manage a fleet like yours from an open cockpit. If you spend your time playing in the clouds, who will keep the mechanics in check? Who will meet Latécoère’s demands? »

Nicolas turns around, his face marked by a calm determination:

— « I am not playing. I am going where our men risk their lives every single day. »

— « That is noble, » I cut in, « but it is a pilot’s luxury, not a director’s duty. A director who flies is a director blind to what happens on the ground. When you are in the air, you are no longer at the helm of the company; you are merely at the controls of an engine. »

Nicolas then sets his gloves down on the table cluttered with financial reports. He has clearly anticipated the objection.

« Precisely, » he replies, with a composure I can never quite master. « It is because I want to keep a close eye on the organization that I must fly. I will not be an ordinary mail pilot. I am going to establish… flying inspections:

• Direct Technical Oversight: By ferrying the new aircraft myself, I will identify manufacturing defects before the line pilots have to suffer them.

• Monitoring the Stopovers: Arriving unannounced by air in Alicante or Casablanca will allow me to verify the actual state of the runways and the discipline of the ground crews.

• The Legitimacy of Command: The men will be all the more inclined to listen when I give organizational orders if they know I understand the reality of their daily lives, » Nicolas explains.

I sigh, torn between the anxiety of the strategist and the admiration of the father.

— « You are as stubborn as a mule. You want to be in two places at once. »

— « I simply want to ensure this company doesn’t turn into a paper-pushing bureaucracy, » Nicolas retorts, pulling his helmet back on.

I watch my son walk away toward the Latécoère 17 waiting for him, its engine thrumming. I know Nicolas is taking a risk, but I also know it is this fiery temperament that will turn the Latécoère Lines into a living legend. I remain on the tarmac, hands in my pockets, a small, proud smile on my lips as the plane begins to taxi.

26 avril 1926 : Joséphine Baker enflamme ma famille

« La question n’est pas de savoir si je vais essayer la Bakerfix mais quand ? »

Pauline apparaît comme à son habitude : sûre d’elle. La gomina de Joséphine Baker qui permet de maintenir parfaitement des cheveux courts en donnant un effet un peu mouillé commence à se vendre dans les grands magasins parisiens. Et Joséphine Baker fascine ma fille.

Nous sommes allés la voir, tous les deux, au cœur de Pigalle, dans un cabaret qui ne payait pas de mine. Et d’un seul coup, nous avons été fascinés. Ses déhanchements, ses mouvements syncopés puissants donnaient l’impression que la musique venait d’elle et non de l’orchestre. Son physique si particulier de femme noire aux traits si réguliers, en petite robe blanche, avec sa coupe de cheveux courts, brillants et plaqués, comme si elle sortait de l’eau, nous en jetait plein la vue. 

« Je veux être comme elle ! Montrer à l’Amérique combien elle a eu tort de ne pas retenir cette femme au talent époustouflant ! » Ma fille est une combattante et rien ne l’énerve plus que ces orgueilleux États-Unis qui ne soutiennent guère les finances de notre pays tout en pratiquant une prohibition rigoureuse de l’alcool doublée d’une incapacité à reconnaître le génie d’une artiste noire issue d’un milieu populaire de Saint-Louis, Missouri, État rongé par la ségrégation. 

« Ma coupe courte sera un combat, une résistance contre toutes ces barrières à la joie de vivre, au plaisir de faire la fête ! » 

C’est vrai qu’après avoir vu Joséphine Baker danser de façon exubérante, avec sa jupe provocatrice de fausses bananes, lorsque nous sommes ressortis dans les rues parisiennes, tout paraissait fade, sans saveur. Le jazz aux rythmes puissants conduisant les spectateurs enthousiastes à une sorte de transe, avait tout balayé dans nos têtes et le reste de Paris paraissait gris. 

Le précieux pot de gomina Bakerfix est sur la table, prêt à l’emploi. Ma fille a encore ses cheveux longs. Mais lorsqu’elle sortira de chez le coiffeur, en fin d’après-midi, nous aurons une nouvelle Joséphine à la maison. 

L’ambiance, chez nous, va être terriblement jazz !

Joséphine Baker à Paris en 1926. Elle est alors loin de sa ville natale Saint-Louis, Missouri

Josephine Baker in Paris in 1926—far from her birthplace of St. Louis, Missouri

Le coin de l’historien : 1926, le basculement Joséphine

April 26, 1926: Josephine Baker Sets My Family Ablaze

« The question isn’t if I’m going to try Bakerfix, but when. »

Pauline appears as she always does: brimming with confidence. Josephine Baker’s hair pomade, which perfectly holds a short crop while giving it that sleek, wet-look finish, has just hit the shelves of the great Parisian department stores. And Josephine Baker has my daughter utterly spellbound.

We went to see her together, on the Grands Boulevards, in a theater that felt electrified. In an instant, we were mesmerized. Her swaying hips and powerful, syncopated movements gave the impression that the music was flowing from her, rather than from the orchestra. Her striking appearance—a Black woman with such delicate, regular features, wearing a simple white dress, her hair cut short, brilliant and slicked back as if she’d just emerged from the waves—took our breath away.

« I want to be like her! I want to show America how wrong they were to let a woman of such breathtaking talent slip through their fingers! » My daughter is a fighter. Nothing infuriates her more than the arrogance of the United States—scarcely supporting our country’s finances while enforcing a strict prohibition on alcohol, all while remaining incapable of recognizing the genius of a Black artist from a working-class background in St. Louis, Missouri, a state ravaged by segregation.

« My bob will be a statement—an act of resistance against every barrier to the joy of living and the freedom to celebrate! »

It is true that after seeing Josephine dance with such exuberance, wearing her provocative skirt of faux bananas, the Parisian streets felt dull and flavorless when we stepped back outside. The powerful jazz rhythms, which had driven the enthusiastic crowd into a sort of trance, had swept everything else from our minds. The rest of Paris looked grey by comparison.

The precious jar of Bakerfix pomade is sitting on the table, ready for use. My daughter still has her long hair for now. But when she returns from the hairdresser late this afternoon, we will have a new Josephine in the house.

The atmosphere at home is about to get terribly « Jazz »!

21 avril 1926, Scott Fitzgerald au Ritz : quand l’Élysée s’inquiète pour le franc 

C’est Paul Morand qui m’a mis le pied à l’étrier. Croisé ce matin alors que je quittais le cabinet de « Gastounet » — notre bon Président Doumergue — il m’a glissé entre deux portes : « Monsieur le Conseiller, si vous voulez comprendre pourquoi les banquiers de Manhattan nous boudent, oubliez les notes du Trésor. Allez au bar du Ritz. Cherchez un gamin nommé Fitzgerald. C’est le confesseur de cette Amérique qui nous achète par appartements entiers. »

À 57 ans, ma place est plutôt sous les ors républicains de l’Élysée qu’au milieu des shakers de la place Vendôme. Mais le franc est à l’agonie et, à l’Élysée, on préfère les informations de première main aux rapports poussiéreux.
Me voici donc au Ritz. Le lieu sent l’argent frais et le parfum cher. Je repère le jeune homme au fond du bar. Vingt-neuf ans… L’âge de mon fils. Il a ce visage lisse, sans aucune de ces griffures que la vie — ou la guerre — laisse sur les hommes de ma génération. Je m’approche, posant doucement mon chapeau sur le cuir du fauteuil voisin.

— Monsieur Fitzgerald ? Pardonnez mon audace. Je m’appelle Olivier M…. J’occupe un poste de conseiller à la Présidence de la République qui me force, hélas, à m’intéresser à des choses bien moins poétiques que vos romans.

Il lève des yeux d’un bleu d’eau, un peu surpris par mon ton, qui n’est ni celui d’un admirateur, ni celui d’un solliciteur. Il se redresse, intimidé malgré lui par mon col cassé et ce pli d’amertume que les dossiers de l’État creusent au coin des lèvres.

— Monsieur le Conseiller… Je vous en prie, asseyez-vous. Notre ami Morand m’avait prévenu que la France m’enverrait peut-être son visage le plus sérieux. Frank ! Un gin pour Monsieur.
— Je n’ai qu’une minute, mon petit Scott. On m’a dit que vous étiez l’oreille de cette jeunesse dorée qui débarque chaque jour du Mauretania. Dites-moi : que pensent vos amis de Wall Street de notre débâcle financière ? Est-ce qu’ils s’amusent vraiment à voir notre franc tomber à 30 pour un dollar ?

Il allume une cigarette, les mains un peu fébriles. À 29 ans, il a déjà cette lassitude des gens qui ont trop fêté et pas assez dormi.

— Ils ne s’amusent pas, Olivier. Ils profitent. Pour eux, l’Europe est une vieille dame élégante mais ruinée qui vend ses bijoux de famille pour payer son loyer. Ils n’ont pas de haine, ils n’ont que des dollars. À leurs yeux, votre pays est devenu un bazar de luxe où tout est à moitié prix.
— La « vieille dame » a perdu un million de fils pour que vous puissiez boire ce gin en paix, jeune homme. C’est une créance qui ne figure pas sur vos bilans comptables.

Un silence se glisse entre nous. Il me regarde comme si je sortais d’un livre d’histoire, un témoin d’un monde qu’il admire mais qu’il juge condamné. La différence d’âge pèse sur la table ; il sent bien que je ne suis pas venu pour la littérature, mais pour l’honneur de la maison.

— Je le sais, murmure-t-il, presque gêné. Mais Wall Street veut des garanties, pas des souvenirs de Verdun. Mellon et Bérenger votre ambassadeur signent leurs accords dans dix jours à Washington. Mes amis disent que si la France ne cède pas tout, ils couperont les vivres.

Je me lève, boutonnant mon veston. J’ai ma réponse. Ce n’est pas de la malveillance, c’est l’arrogance d’un héritier face à un bâtisseur.

— Merci de votre franchise. Continuez à écrire, Monsieur Fitzgerald. Mais rappelez à vos amis que les vieux pays ont parfois le réveil brutal quand on essaie de les étrangler.

Je quitte le Ritz. L’air de la rue de la Paix est frais. Je rentre à l’Élysée. Je dois envoyer un câblogramme à Bérenger à Washington : « Entretien au Ritz significatif. Psychologie américaine : l’insouciance des parvenus. Ne rien lâcher sur les intérêts de la France. Ils ne respectent que la force. Le Conseiller O M…veille. »

Francis Scott Fitzgerald au bar du Ritz en avril 1926

April 21, 1926: Scott Fitzgerald at the Ritz—When the Elysée Worried for the Franc

It was Paul Morand who first set me on the trail. I crossed paths with him this morning as I was leaving the office of “Gastounet” — our good President Doumergue. He pulled me aside between two doors: “Councilor, if you wish to understand why the Manhattan bankers are giving us the cold shoulder, forget the Treasury notes. Go to the Ritz bar. Look for a kid named Fitzgerald. He is the father confessor of this America that is buying us up, one apartment building at a time.”

At fifty-seven, my place is more suited to the gilded republican halls of the Élysée than the cocktail shakers of Place Vendôme. But the franc is in its death throes, and at the Élysée, we prefer first-hand intelligence to dusty reports.

And so, here I am at the Ritz. The air smells of fresh money and expensive perfume. I spot the young man at the back of the bar. Twenty-nine years old… my son’s age. He has that smooth face, devoid of the scars that life — or the war — has etched into the men of my generation. I approach him, resting my hat gently on the leather of the neighboring armchair.

“Mr. Fitzgerald? Forgive my intrusion. My name is Olivier M… I hold a position as an advisor to the Presidency of the Republic which, alas, forces me to take an interest in matters far less poetic than your novels.”

He looks up with water-blue eyes, somewhat surprised by my tone, which is neither that of an admirer nor a solicitor. He sits up straighter, seemingly intimidated in spite of himself by my wing collar and the line of bitterness that affairs of state have carved into the corners of my mouth.

“Councilor… Please, sit down. Our friend Morand warned me that France might send its most serious face my way. Frank! A Whisky for the gentleman.”

“I have but a minute, my dear Scott. I’m told you are the ear of this gilded youth that disembarks daily from the Mauretania. Tell me: what do your friends on Wall Street think of our financial debacle? Are they truly amused to see our franc tumble to thirty to the dollar?”

He lights a cigarette, his hands slightly restless. At twenty-nine, he already possesses that weariness of people who have celebrated too much and slept too little.

“They aren’t amused, Olivier. They are taking advantage. To them, Europe is an elegant but ruined old lady selling off her family jewels to pay the rent. They have no hatred; they have only dollars. In their eyes, your country has become a luxury bazaar where everything is half-price.”

“The ‘old lady’ lost a million sons so that you might drink this gin in peace, young man. That is a debt that does not appear on your balance sheets.”

A silence slips between us. He looks at me as if I had stepped out of a history book—a witness to a world he admires but deems doomed. The age gap sits heavy on the table; he senses quite clearly that I have not come for literature, but for the honor of the house.

“I know,” he whispers, almost embarrassed. “But Wall Street wants guarantees, not memories of Verdun. Mellon and your ambassador, Bérenger, are signing their agreements in ten days in Washington. My friends say that if France does not concede everything, they will cut off the credit.”

I stand up, buttoning my jacket. I have my answer. It is not malice; it is the arrogance of an heir facing a builder.

“Thank you for your candor. Keep writing, Mr. Fitzgerald. But remind your friends that old nations can have a brutal awakening when one tries to strangle them.”

I leave the Ritz. The air on Rue de la Paix is crisp. I head back to the Élysée. I must send a cablegram to Bérenger in Washington: “Ritz interview significant. American psychology: the insouciance of the parvenu. Concede nothing on France’s interests. They respect only strength. The Advisor keeps watch.”

19 avril 1926 : Le Paris-Versailles, 30 minutes de secrets et de songes

Tous les jours, je prends le train pour Paris. Après un court trajet à vélo depuis notre nouvelle demeure du Plateau Saint-Antoine jusqu’à la gare Rive Droite de Versailles, je me cale pour plus d’une demi-heure sur les sièges bien rembourrés,en velours rouge, dans un compartiment de première classe de la ligne Versailles-Paris Saint-Lazare.

Je côtoie, sans trop de déplaisir, un peu toujours les mêmes têtes, aux tempes grisonnantes : magistrats parisiens, hauts gradés d’état-major, députés et sénateurs, directeurs dans les ministères, dans les compagnies d’assurance de la rue de Londres ou les banques du boulevard Haussmann ou de la rue Chauchat. Nous lisons tous Le Temps. Discrètement, certains s’adonnent aux Mots Encroisés ou lisent des feuilletons du Journal. Il est d’usage de parler à voix basse, sans déranger les voisins et surtout sans (trop) dévoiler des informations confidentielles de nos maisons respectives.

Lors du voyage retour, le soir, il arrive qu’en cas de crise diplomatique ou ministérielle, le chef d’une des gares du trajet, accompagné d’un gendarme discipliné et respectueux, monte dans le train, me rejoigne tout essoufflé (j’ai presque toujours la même place) et m’indique qu’une voiture avec chauffeur m’attend pour me reconduire à l’Élysée. Je sais alors qu’une longue soirée voire une nuit de labeur m’attend auprès du chef de l’Etat.

La plupart du temps, c’est heureusement plus calme. Ayant l’une des deux places donnant sur la fenêtre, c’est à moi de bien penser à tout fermer quand nous approchons des tunnels pour éviter d’être envahis par les fumées de la locomotive.

Vers le milieu du parcours, je pose souvent mes dossiers à annoter ou mon journal et me laisse aller à la rêverie. Le train reste un moment de rencontre avec soi-même. Je me dis par exemple que je suis moins triste qu’il y a quelques mois par rapport au décès de ma mère fin 1924 ou je pense à mes proches dans leurs moments heureux (mes deux enfants les plus âgés ont fait des jolies rencontres) ou moins plaisants (les soucis personnels de collègues qui me sont chers).

Quand il est là, le préfet de la Seine-et-Oise, Adrien Bonnefoy-Sibour, adore se placer à mes côtés et me raconter ses rencontres avec le ministre de l’Intérieur ou des détails de sa vie de patron de la préfecture de Versailles, en espérant que je lui glisse, en retour, quelques éclairages sur la vie de l’Élysée. Nous agissons en fait tous les deux de la même façon : donner l’impression de confier un secret – alors qu’il est déjà largement éventé – en échange d’une information, elle, réellement confidentielle. À ce petit jeu, avec mon expérience, je bats le préfet toujours un peu trop bavard… mais il se révèle plutôt sympathique.

Lorsque je descends le soir à Versailles-Rive Droite, l’air est plus vif, chargé de l’odeur de l’immense parc du Château. Je récupère ma bicyclette à la consigne. La montée vers le Plateau Saint-Antoine est rude après une journée de conciliabules, mais elle est salutaire. À chaque coup de pédale dans l’obscurité des avenues désertes, je laisse derrière moi les intrigues de palais et les bruits de couloirs.

Arrivé devant les grilles de notre maison, je marque un temps d’arrêt. Le silence de Versailles en 1926 est absolu, seulement troublé par le frisson des feuilles. Ma mère n’est plus là pour m’attendre avec son regard inquiet, mais la lumière qui filtre à travers les persiennes m’indique que la vie continue, vibrante et douce. Je range mon vélo, je lisse mon manteau, et je franchis le seuil.

Ce soir, le « Tigre » de l’Élysée a fini sa journée. Place à l’homme de Saint-Antoine.

Olivier le Tigre à Versailles Rive Droite

Le Plateau Saint-Antoine, en bordure de Versailles et de la petite ville du Chesnay

Adrien Bonnefoy-Sibour, préfet de la Seine-et-Oise dont le chef lieu est Versailles

Le podcast de l’historien : décryptons ensemble l’article d’aujourd’hui 🧐


April 19, 1926: The Paris–Versailles Line, Thirty Minutes of Secrets and Reverie

Each day, I take the train into Paris. After a short bicycle ride from our new home on the Plateau Saint-Antoine to Versailles–Rive Droite station, I settle in for the half-hour journey on the well-upholstered red velvet seats of a first-class compartment on the Versailles–Paris Saint-Lazare line.


I find myself, not without a certain ease, among more or less the same greying faces: Parisian magistrates, senior staff officers, deputies and senators, directors from ministries, insurance companies on the Rue de Londres, or banks along Boulevard Haussmann and Rue Chauchat. We all read Le Temps. Discreetly, some occupy themselves with crosswords or follow the serialized stories in Le Journal. It is customary to speak in low voices, so as not to disturb one’s neighbours and, above all, to avoid revealing too much about the confidential affairs of our respective institutions.


On the return journey in the evening, it sometimes happens—when a diplomatic or ministerial crisis arises—that the chief of one of the stations along the line, accompanied by a punctual and respectful gendarme, boards the train. Slightly out of breath, he makes his way to me (I almost always occupy the same seat) and informs me that a car with driver is waiting to take me back to the Élysée. I know then that a long evening, perhaps even a night of work, awaits me at the side of the Head of State.
Most of the time, fortunately, things are calmer. Sitting by the window, it falls to me to remember to close everything as we approach the tunnels, to keep out the locomotive smoke.
Around the midpoint of the journey, I often set aside my papers or my newspaper and let my thoughts wander. The train remains a rare moment of encounter with oneself. I sometimes reflect that I am less saddened than I was a few months ago by my mother’s passing in late 1924. Or I think of those close to me, in their happier moments—my two eldest children have met promising people—or in more difficult ones—the personal troubles of colleagues dear to me.


When he is there, the Prefect of Seine-et-Oise, Adrien Bonnefoy-Sibour, delights in sitting beside me and recounting his meetings with the Minister of the Interior, or the details of his life at the head of the Versailles prefecture, hoping in return that I might offer a glimpse into life at the Élysée. In truth, we both play the same game: giving the impression of confiding a secret—already widely known—in exchange for something genuinely confidential. At this game, with experience on my side, I generally have the advantage over the somewhat too talkative prefect… though he is, in truth, rather likeable.


When I step off the train in the evening at Versailles–Rive Droite, the air is sharper, carrying the scent of the vast park of the Château. I retrieve my bicycle from the stand. The climb up to the Plateau Saint-Antoine is demanding after a day of behind-the-scenes discussions, yet it is a welcome exertion. With each turn of the pedals through the darkness of the deserted avenues, I leave behind the intrigues of the palace and the murmurs of its corridors.
Arriving at the gates of our house, I pause for a moment. The silence of Versailles in 1926 is complete, broken only by the faint rustle of leaves. My mother is no longer there to await me with her anxious gaze, yet the light filtering through the shutters tells me that life goes on—gentle, and full of quiet vitality. I put away my bicycle, smooth my coat, and step inside.
Tonight, the “Tiger” of the Élysée has finished his day. Now the man of Saint-Antoine takes his place.

12 avril 1926 : Voleur, fou ou sportif ?

« Non, mais tu ne vas pas sortir comme ça ? »

Mon épouse est stupéfaite. Elle contemple ce qu’elle appelle « mon accoutrement » : j’ai enfilé une culotte courte – le « short » des Anglais – à la place d’un pantalon. En guise de haut, je porte un maillot de corps blanc et, enfin, mes chaussures habituelles en cuir ont été remplacées par des Keds en caoutchouc et toile.

Je viens d’indiquer à Nathalie que je souhaite dorénavant m’entraîner à courir, en ville ou dans le parc de Versailles, à raison d’une heure chaque samedi et chaque dimanche. Mon modèle est le coureur finlandais Paavo Nurmi et son entraînement rigoureux.

Elle reprend, en essayant de me convaincre avec un peu d’humour :

« C’est vrai que le parc de Versailles est tellement vaste que l’on pourrait – presque – se croire dans les forêts finlandaises. » Elle ajoute avec une logique implacable :

« Déjà, tu vas te blesser. Courir sur les pavés de Versailles, puis sur les chemins autour du Grand Canal avec des chaussures aux semelles aussi minces… tu ne sentiras plus tes pieds tant la douleur sera vive. Et puis surtout, c’est complètement indécent. Sur un stade, un homme peut à la rigueur se contenter de cette culotte pour faire un cent mètres, mais en ville ou aux abords du château, c’est impensable. Et si en plus tu cours, un garde du parc ou un agent de police va probablement t’arrêter en te prenant, au mieux pour un voleur ou un vagabond, au pire pour un fou ! »

Je soupire en ajustant mes lacets. Nathalie a raison sur un point : la minceur de mes semelles ne pardonne rien. Pourtant, l’image de Paavo Nurmi, métronome à la main, défiant le chronomètre sous le soleil de Colombes deux ans plus tôt, me hante. Si le « Finlandais volant » s’astreint à une telle discipline, pourquoi un Français ne pourrait-il pas cultiver sa forme physique en dehors des structures rigides d’un club ?

« Nathalie, l’avenir appartient à ceux qui bougent ! » répliqué-je, un brin bravache, tout en ajustant mon maillot de corps.

Je tente alors une première sortie par la porte de service pour éviter les voisins, mais à peine ai-je atteint le trottoir que le regard pétrifié d’un cocher me fait l’effet d’une douche froide. Dans mon accoutrement, je me sens soudainement nu. Un groupe de promeneurs en costume trois-pièces et canotiers s’arrête net, me dévisageant comme si j’étais une bête curieuse échappée de la ménagerie royale.

Nathalie, qui m’observe depuis la fenêtre, ne peut s’empêcher de lancer :

« Alors, Paavo ? On attend que la police vienne vérifier ton permis de courir ou on rentre mettre un pantalon ? »

La raison finit par l’emporter sur l’ambition athlétique. En 1926, le monde n’est manifestement pas (encore ?) prêt à voir un homme courir après rien, en culotte courte, sur les pavés de la ville royale. Je rentre m’habiller, me promettant de réserver mes exploits pédestres aux sentiers les plus isolés de la forêt de Meudon, là où seuls les écureuils pourront juger de mon indécence.

Paavo Nurmi, le « Finlandais volant » en 1926

Le podcast de l’historien : décryptons ensemble l’article d’aujourd’hui 🧐

April 12, 1926: Thief, Madman, or Athlete?



“Surely you’re not going out like that?”

My wife is aghast. She takes in what she calls “my get-up”: I have put on a pair of short trousers—the English “shorts”—in place of my usual pants. For a top, I wear a simple white undershirt, and my customary leather shoes have been replaced by Keds made of rubber and canvas.

I have just informed Nathalie of my intention to begin training as a runner—either in town or in the park of Versailles—for one hour every Saturday and Sunday. My model is the Finnish runner Paavo Nurmi, and his uncompromising discipline.

She replies, attempting persuasion with a touch of humor:

“It’s true, the park of Versailles is so vast one could almost imagine oneself in the forests of Finland.” Then, with impeccable logic, she adds:

“You’re going to injure yourself. Running over the cobblestones of Versailles, then along the paths by the Grand Canal, in shoes with soles that thin… you won’t feel your feet anymore, the pain will be so sharp. And above all, it’s completely indecent. On a track, a man may perhaps get away with such attire for a hundred meters—but in town, or near the château, it’s unthinkable. And if you start running, a park guard or a policeman will most likely stop you—taking you, at best, for a thief or a vagrant, at worst for a madman!”

I sigh, bending to adjust my laces. Nathalie is right on one point: the thinness of my soles forgives nothing. And yet the image of Paavo Nurmi—stopwatch in hand, defying time itself beneath the sun of Colombes two years earlier—haunts me. If the “Flying Finn” submits himself to such rigor, why should a Frenchman not cultivate his physical fitness outside the rigid structures of a club?

“Nathalie, the future belongs to those who move!” I reply, with a touch of bravado, straightening my undershirt.

I attempt a first sortie through the service entrance, hoping to avoid the neighbors. But scarcely have I reached the pavement when the petrified stare of a coachman strikes me like a cold shower. In this attire, I suddenly feel naked. A group of passersby in three-piece suits and straw boaters comes to an abrupt halt, staring at me as though I were some curious beast escaped from the royal menagerie.

Nathalie, watching from the window, cannot resist calling out:

“Well then, Paavo? Are you waiting for the police to come and check your running permit, or shall we go back inside and put on some proper trousers?”

Reason prevails at last over athletic ambition. In 1926, the world is evidently not yet ready to see a man run for no reason, in short trousers, across the cobblestones of the royal city. I go back in to change, resolving to reserve my pedestrian exploits for the most secluded paths of the Meudon forest—where only the squirrels may sit in judgment of my indecency.


8 avril 1926 : Notre ambassadeur à Berlin se lâche de façon inattendue

Je m’étais promis de passer voir l’ambassadeur de France à Berlin, Pierre de Margerie. Pour l’entrée de l’Allemagne à la SDN, ce diplomate aussi distingué qu’immense travailleur avait donné de sa personne. Il connaissait parfaitement nos interlocuteurs d’Outre-Rhin et avait leur confiance. Son passé de directeur au Quai d’Orsay le rendait aussi indispensable dans cette partie d’échecs complexe engageant plusieurs acteurs ombrageux aux intérêts divergents.

Lors de notre promenade dans le magnifique Tiergarten baigné de la lumière du printemps, je retrouve sa patience, sa ténacité et sa retenue légendaire.

Il n’apparaît pas déçu, ne semble pas mettre d’affect dans ce dossier pourtant clef de sa carrière. J’admire son calme, sa voix posée et son visage impassible, ponctué de petits hochements de tête, de discrètes salutations, lorsque nous croisons une personnalité berlinoise qui l’identifie, en lui lançant un respectueux « Monsieur l’ambassadeur », en français.

Nous quittons le parc et nous rejoignons l’exubérance du Ku’damm puis de la Potsdamer Platz. Quelques artistes bizarrement vêtus (des invertis sans doute) nous doublent bruyamment dans de grands rires comme pour éloigner les soucis de l’époque. Margerie reste de marbre et continue son exposé des positions complexes des uns et des autres au sein de la SDN.

En passant devant le grand magasin KaDeWe et ses néons multicolores, la pâleur de ses traits me frappe. Margerie travaille trop. Il ne se ménage pas et prend tout sur lui. A un moment, il s’appuie sur mon bras, le souffle court, comme s’il était épuisé.

Après une pause, je l’invite à se ménager davantage dorénavant. Avec un sourire, je lui indique que « c’est un ordre du Quai ».

Avec beaucoup de précaution afin de ne pas le froisser, je lui propose de me rejoindre, dès qu’il le pourra, pour se reposer quelques jours, à Paris. Je lui glisse : « On pourra aller voir une pièce de votre beau-frère Edmond Rostand »

À ce moment-là, sa vigueur revient brusquement et il se dresse de toute sa hauteur pour me lâcher, en pleine face, des propos que je n’avais vraiment pas imaginé : « Mais mon cher, l’Aiglon ou Cyrano, je m’en contrefiche ! Vous entendez ? Ras le bol de Chantecler y compris dans son édition de luxe chez Charpentier et Fasquelle ! Mon beau frère est mort et enterré depuis bientôt huit ans ! Je ne vais donc pas faire semblant ! Paix à son âme. Si je dois sortir à Paris, vu la faiblesse que vous semblez détecter chez moi, eh bien, mon ami, je prendrai des places pour Knock, de Jules Romains. Il paraît – Margerie a retrouvé un petit sourire malicieux – que « tout être bien portant est un malade qui s’ignore », n’est-ce pas ? »

Le Tiergarten à Berlin dans les années 20

Pierre de Margerie, ambassadeur de France à Berlin en 1926
Pierre de Margerie est marié à la sœur d’Edmond Rostand, Jeanne Rostand
« L’Aiglon ou Cyrano, je m’en contrefiche ! »

4 avril 1926 : Les hurlements de Fritz Lang

L’air de Berlin coupe comme un rasoir, mais l’ambiance aux studios de Neubabelsberg est plus électrique encore que le climat. Je pénètre dans le hall immense du Studio 4. Devant moi, une ville de béton grimpe jusqu’au plafond, des gratte-ciel de bois et de plâtre qui semblent vouloir crever la verrière.

Au milieu de ce chaos organisé, un homme hurle des ordres à travers un mégaphone. C’est lui. Fritz Lang. Le monocle vissé à l’arcade, le regard tranchant, il semble sculpter l’air de ses mains gantées.

Je m’approche durant une pause technique. L’homme est une pile haute tension.

— « Monsieur Lang, si je comprends bien, vous ne filmez pas une histoire, vous bâtissez un nouveau monde ! » lui dis-je pour briser la glace.

Il se tourne vers moi, le souffle court :

— « Ce n’est pas un monde, Monsieur le Français, c’est un avertissement. Regardez ces machines. Elles ne sont pas là pour servir l’homme, mais pour l’engloutir. Mon cinéma doit être plus grand que la vie, sinon il n’est qu’un miroir inutile. »

À quelques mètres de là, une vision de cauchemar et de beauté m’attend. Brigitte Helm, la jeune Maria, est assise sur une caisse. Elle porte encore les plaques de métal de la femme-machine. Elle a l’air épuisée, le visage pâle sous son maquillage expressionniste.

— « Ce n’est pas trop lourd, chère Madame ? » demandé-je en désignant son armure de cuivre et de celluloïd.

Elle esquisse un sourire fatigué :

— « Lourd ? C’est un four, Monsieur. Herr Lang est un génie, mais il oublie parfois que je ne suis pas réellement en acier. On m’a enduite d’huile pour que les articulations ne grincent pas trop à l’image. Je rêve d’un bain chaud et de ne plus voir un projecteur de ma vie ! »

Soudain, Gustav Fröhlich, qui joue le jeune Freder, nous rejoint. Il est trempé jusqu’aux os. Ils viennent de passer la matinée à tourner la scène de l’inondation.

— « On nous fait courir dans une eau glacée depuis l’aube, » siffle-t-il entre ses dents. « Lang veut de la vérité. Si nous avons l’air d’avoir froid et peur, c’est parce que nous mourons de froid ! »

Lang rappelle tout le monde. Les lumières s’allument avec un sifflement électrique. Le silence tombe, lourd comme une chape de plomb. Je me recule dans l’ombre, fasciné. Nous sommes en 1926, mais ici, entre ces murs de Berlin, je viens de voir un aperçu de l’an 2026.

Le futur sera grandiose, terrifiant, et il sentira l’huile de machine et la sueur des figurants.

Le tournage de Metropolis en 1926
La préparation des maquettes futuristes, utilisées abondamment dans le film Metropolis

3 avril 1926 : C’est quoi un bon chef ?

J’ai eu des chefs, j’ai été chef. Au-dessus de moi, j’ai connu des personnalités aussi diverses que Clemenceau, Briand, Poincaré ou Doumergue. Et j’ai été aussi le patron de plusieurs équipes, au ministère de l’Intérieur ou à l’Élysée. Bref, je suis dans la direction des hommes depuis longtemps et l’accumulation des expériences, des succès comme des échecs, des cours donnés à l’École de Guerre, pourrait me restituer une vision assez juste de la réponse à cette question, aussi centrale que banale : C’est quoi un bon chef ?

Il n’en est rien. Nous sommes comme dans le supplice de Tantale. Au moment où je m’approche pour boire et trouver la réponse, l’eau se retire et j’en suis pour mes frais.

Arrivé en haut de la hiérarchie des fonctionnaires, j’ai cette chance inouïe de pouvoir pratiquement choisir avec qui je vais travailler. En haut comme en bas. Pourtant, suis-je totalement admiratif de mes patrons maintenant que c’est moi qui ai choisi de les rejoindre ? Non. Mes collaborateurs qui restent à mes côtés depuis si longtemps apparaissent-ils totalement satisfaits de leur sort ? Certainement pas.

L’eau se dérobe je vous dis.

On peut essayer de « faire du Clemenceau » et d’être l’homme qui sauve une équipe, une nation au bon moment par sa vision, son courage, ses coups de gueule et son charisme. Mais Clemenceau, après-guerre, plus personne n’en voulait.

Loisible à nous de tenter d’entrer dans la peau de celui qui apparaît toujours au bon moment. Le Poincaré du franc fort, du budget enfin maîtrisé, des choix douloureux assumés. Mais qui aime vraiment Poincaré ? Qui a envie de le rejoindre pour porter ses dossiers ? Presque personne. Le Lorrain demeure seul avec sa monnaie, ses plans de rigueur et sa parole rare, muré dans un silence qui ressemble à un grand vide humain glacé.

Une de mes adjointes vient de mettre en place un plan audacieux permettant de réorganiser toutes les ambassades françaises. Facilitation des échanges écrits, meilleurs choix des collaborateurs des ambassadeurs, économies d’échelle par achats plus centralisés, diffusion de matériels administratifs modernes… Elle me remet une copie des courriers très complets qu’elle adresse aux différents ambassadeurs. Je lui fais part de quelques remarques. Elle m’écoute attentivement puis lâche, un peu agacée : « Vous savez, Monsieur, je sais comment m’y prendre… Mais je vous remercie et si j’ai besoin de vous, je sais que vous êtes là. »

Bref, circulez. Il n’y a rien à voir. Elle fera très bien sans moi.

Je pense que j’irai rejoindre quelques jours Clemenceau en Vendée. On se racontera, avec gourmandise, cette belle époque où on avait toujours besoin de nous.

La photo où je suis avec Clemenceau en Vendée. Elle ne me quitte jamais.
Poincaré dans une des rares photographies qu’il a accepté de prendre avec moi

April 3, 1926: What Makes a Good Leader?



I have had superiors; I have been a superior myself. Above me, I have known men as different as Clemenceau, Briand, Poincaré, and Doumergue. And I, in turn, have led several teams, at the Ministry of the Interior and at the Élysée. In short, I have long been in the business of leading men, and the accumulation of experience—successes as well as failures, along with the lectures I have delivered at the École de Guerre—might be expected to yield a fairly clear answer to this question, at once central and commonplace: what makes a good leader?

And yet, it does not. It is like the torment of Tantalus: just as I draw near to drink and grasp the answer, the water recedes, and I am left empty-handed.

Having reached the upper ranks of the civil service, I now enjoy the rare privilege of being able, more or less, to choose those with whom I work—above me as well as below. And yet, am I wholly admiring of my superiors, now that I have chosen to join them? No. Do the colleagues who have remained by my side for so many years appear entirely satisfied with their lot? Certainly not.

The water slips away, I tell you.

One may try to “be Clemenceau”: the man who saves a team, a nation, at the decisive moment through vision, courage, outbursts, and sheer force of character. Yet after the war, no one wanted Clemenceau anymore.

We may also attempt to step into the shoes of the man who always seems to arrive at the right moment—the Poincaré of the strong franc, of finally balanced budgets, of painful but necessary decisions. But who truly likes Poincaré? Who wishes to join him and carry his burdens? Almost no one. The man from Lorraine remains alone with his currency, his austerity plans, and his sparse words—walled up in a silence that feels like a vast, icy human void.

One of my deputies has just devised a bold plan to reorganize all French embassies: streamlined correspondence, improved selection of ambassadors’ staff, economies of scale through more centralized purchasing, the introduction of modern administrative equipment… She hands me copies of the detailed letters she has sent to the various ambassadors. I offer a few remarks. She listens attentively, then replies, with a hint of irritation: “You know, sir, I do know how to go about it… But thank you—and if I need you, I know you are there.”

In other words: move along, nothing to see here. She will do perfectly well without me.

I think I shall go and spend a few days with Clemenceau in the Vendée. We will reminisce, with a certain relish, about that fine time when we were always needed.


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