28 octobre 1926 : Le jeu de l’oie de la vie

Séjour à Chiroubles. Je traverse une ferme où un gamin de huit, neuf ans, essaie de donner un morceau de pain à une oie dodue aussi rapide qu’agressive. Il tend plusieurs fois la main et, à chaque tentative, l’animal projette, d’un mouvement fulgurant, son cou puissant, sa tête dure aux yeux sans pitié et manque de mordre le pauvre enfant qui recule, malheureusement légèrement plus lentement, avec effroi.

Le gosse ne se décourage pourtant pas. Il s’efforce, avec application, de mettre la nourriture pile dans le bec de l’animal, sans avoir la main en sang en retour. La bête, de son côté, ne comprend guère le petit jeu et augmente la rapidité et l’audace de ses assauts afin d’arracher ce qui lui semble dû.

J’observe la scène, au départ avec amusement, puis avec un réel intérêt.

Au-delà de savoir qui va gagner entre le petit d’homme et le volatile teigneux, il me semble que j’assiste à une jolie leçon de vie. Le marmot est en plein apprentissage hors école. Il découvre la patience, le courage voire la témérité et s’oblige – faute d’être le plus fort – à anticiper et agir avec plus d’intelligence que son adversaire, au risque, en cas d’échec, d’être cruellement mordu.

Les rencontres diplomatiques que j’ai pu vivre comme les négociations de crise au ministère de l’Intérieur, avec des interlocuteurs puissants et parfois très retors, avaient de nombreux points communs avec ce « jeu de l’oie » improvisé et grandeur nature.

Le pain finit par atterrir, avec souplesse et adresse, dans la gueule de la bestiole et le garçonnet n’est pas blessé. Il me jette un discret regard satisfait mais recherchant aussi, manifestement, l’approbation. Je le félicite alors d’un bruyant : « Bravo, p’tit gars ! » .

Je n’ose me lancer dans une leçon de choses avec lui à partir de cette expérience toute fraîche. Il vaut mieux le laisser jouer tranquille et même si ce n’est pas l’envie qui me manque d’enseigner comme un vieux sage, je me ravise : Après tout, je ne suis pas son instituteur.

« Une petite question mon garçon : Quel est ton prénom ? »

Je n’ai pu m’empêcher cette ultime curiosité.

– Georges, m’sieur !” me lance-t-il, avec une voix étonnamment forte et assurée.

À mon tour de lui faire part de ma surprise amusée :

– Tiens ? Comme Clemenceau !

Il n’y a pas qu’à l’école que l’on apprend :
l’enfant malin et audacieux face à l’oie affamée.

Le coin de l’historien — L’école et la basse-cour dans la France de 1926

Dans la France rurale des années 1920, les enfants grandissent au contact quotidien des animaux domestiques. La basse-cour est un espace de travail, mais aussi de découverte. On y apprend à nourrir les volailles, à ramasser les œufs, à reconnaître les comportements des animaux et à s’en méfier lorsque cela devient nécessaire.

Les oies occupent une place particulière dans l’économie paysanne. Elles fournissent de la viande, de la graisse, des plumes et du duvet. Leur élevage représente notamment une ressource importante dans certaines régions du Sud-Ouest. Leur tempérament territorial et leurs réactions parfois brusques en font aussi des animaux dont les enfants doivent apprendre à se garder.

Depuis la loi du 28 mars 1882, l’instruction est obligatoire pour les garçons et les filles de six à treize ans. Mais cette obligation n’efface pas les traditions rurales. Les enfants continuent de participer, selon leur âge et les besoins de leur famille, aux activités agricoles et domestiques. Les travaux saisonniers restent d’ailleurs une cause d’absentéisme scolaire, que les pouvoirs publics cherchent à combattre.

L’école républicaine elle-même ne se limite pas aux livres. Les programmes prévoient des notions de sciences naturelles, des applications à l’agriculture, des travaux manuels et l’apprentissage de l’usage des outils. L’instruction doit préparer les enfants à comprendre le monde dans lequel ils vivent.

La scène du petit Georges et de son oie illustre ainsi une réalité familière aux campagnes de l’entre-deux-guerres : une partie de l’éducation se fait par l’expérience, au contact des animaux, des outils et des risques ordinaires de la vie rurale. Ce savoir pratique ne remplace pas l’école ; il la complète.

25 octobre 1926 : Plongée délicieuse dans l’Histoire de France

Petit moment régressif : je me suis offert un livre d’Histoire de France pour la jeunesse. Un Lavisse, comme il se doit.

L’ouvrage sent bon le neuf, les images sont magnifiques et Jeanne d’Arc se dresse toujours aussi belle et fière sur son blanc destrier. La jeune femme me fascinait adolescent et, adulte, je réalise mieux que son potentiel de « séduction » venait plus des qualités de dessin des illustrateurs modernes que de l’héroïne elle-même, sans doute déjà bien occupée à libérer le royaume, de surcroît dans une ambiance – forcément – très pieuse.

Je file aux dernières pages de façon gourmande. Contrairement aux ouvrages de mon enfance, l’Histoire se finit vraiment bien : Nous avons gagné la Grande Guerre ! Les maréchaux défilent en ordre impeccable devant l’Arc de Triomphe, la foule délirante de joie semble presque jeter des chapeaux en l’air. Foch et Joffre, le bâton de velours à la main, paraissent échanger un regard de vieux complices (qu’ils ne sont pas) derrière un Pétain solennel et ivre de gloire.

Je feuillette à nouveau le bouquin, avec le regard critique du passionné d’Histoire et le recul de celui qui a aussi vu les événements se faire. Nos héros nationaux n’hésitent jamais, ils ne se trompent pas et tout au plus, ils sont mal entourés. L’enchaînement des récits finit par faire sourire : On ne voit, par exemple, pas très bien ce que devient la France après le bûcher de la Pucelle d’Orléans même si on se rassure d’être pris en main par un Louis XI très malin qui arrive opportunément la page suivante.

Les peuples anglais, russes, bataves ou teutons qui nous entourent ne cessent de jalouser nos richesses et passent leur temps à essayer de nous envahir après avoir longuement salivé à nos frontières. Parfois, nous sommes submergés par le nombre ou dépassés par la traîtrise inattendue de certains. Mais, au final, notre beau pays courageux, avec ses paysans aussi robustes que rustiques et surtout ses élites géniales, se redresse toujours.

Le peuple sert les nobles, paie des impôts, souvent trop et finit par se révolter devant les injustices. Heureusement, nous apprenons que la République lui apporte, maintenant, le respect qui lui est dû et devrait réduire sa capacité innée à la jacquerie voire à la Révolution.

Je referme le Lavisse. Le roman français réaliste reste à écrire. Loin des hauts faits d’armes et des victoires sans lendemain.

En attendant, les jeunes générations vont pouvoir continuer à rêver. Jeanne d’Arc, Vercingétorix, Louis XIV et Napoléon nous murmurent inlassablement à l’oreille : « Deviens comme moi un bon Français courageux et dévoué à sa patrie ! »

A bien y réfléchir, l’histoire de France est une aventure extraordinaire. Nous avons été envahis, battus, trahis, ruinés, occupés. Nos rois ont été assassinés, nos armées décimées et nos provinces ravagées.

Mais nous avons toujours fini par gagner.

Je comprends mieux pourquoi les Anglais nous trouvent insupportables.

Le Lavisse, cette magnifique usine à rêve !

Le coin de l’historien

Ernest Lavisse et le roman national

Ernest Lavisse (1842-1922) est l’une des grandes figures de l’enseignement de l’histoire sous la IIIe République. Normalien, historien et universitaire, il a publié des manuels scolaires qui ont accompagné plusieurs générations d’écoliers français.

Son Histoire de France destinée aux écoles primaires, communément appelée le « Petit Lavisse », connaît un immense succès à partir des années 1880. Ses éditions successives présentent des récits courts, des illustrations, des résumés et des questionnaires. L’objectif est de rendre le passé accessible aux enfants, mais aussi de développer leur attachement à la nation et à la République.

Lavisse défend une pédagogie fondée sur les personnages et les épisodes marquants. Les enfants découvrent ainsi Vercingétorix, Clovis, Charlemagne, Saint Louis, Jeanne d’Arc, Henri IV, Louis XIV, les soldats de la Révolution et Napoléon. Ce choix favorise la mémorisation et l’imagination, mais tend à réduire l’histoire à une succession de grands hommes et d’événements politiques ou militaires.

De la défaite de 1870 à la victoire de 1918

La guerre franco-prussienne de 1870-1871 et la perte de l’Alsace-Lorraine ont profondément marqué l’enseignement de l’histoire à la fin du XIXe siècle. L’école républicaine cherche à former des citoyens patriotes, attachés à leur pays et conscients de leurs devoirs.

Après 1918, les manuels peuvent désormais raconter la victoire française et le retour de l’Alsace-Lorraine. L’édition de 1922 de l’Histoire de France, cours moyen de Lavisse s’achève ainsi sur la Première Guerre mondiale. Cette évolution ne signifie pas que les anciens ouvrages s’arrêtaient tous exactement en 1870 : leur contenu variait selon les éditions et les niveaux scolaires. Elle marque surtout une transformation du sens donné à l’histoire contemporaine.

La victoire occupe une place importante dans la mémoire scolaire de l’après-guerre. Mais elle s’accompagne du souvenir des morts, des destructions et des souffrances. L’enseignement doit désormais concilier la célébration patriotique et les aspirations à une paix durable.

Une histoire qui forme des citoyens, mais simplifie le passé

L’histoire scolaire de la IIIe République n’est pas une pure invention. Elle repose sur des personnages, des événements et des travaux historiques réels. Toutefois, elle privilégie certains faits, simplifie les enchaînements et propose souvent des jugements moraux très affirmés.

La formation de la France apparaît comme une progression presque naturelle vers l’unité nationale et la République. Cette présentation laisse relativement peu de place à l’histoire économique et sociale, à la diversité des populations, aux femmes ordinaires ou aux expériences des vaincus.

C’est ce que les historiens désignent aujourd’hui, avec des significations parfois différentes, par l’expression « roman national ».

Il faut néanmoins éviter de réduire Lavisse à un simple propagandiste. Ses manuels témoignent aussi d’une véritable réflexion pédagogique : comment transmettre à de jeunes enfants un passé complexe, leur donner des repères et éveiller leur curiosité ?

C’est toute l’ambivalence de ces livres : ils ont fait aimer l’histoire à des millions d’écoliers, tout en leur proposant une vision très orientée de celle-ci.

Sources :

  • Ernest Lavisse, Histoire de France, cours élémentaire, Armand Colin, 1913.
  • Ernest Lavisse, Histoire de France, cours moyen, Armand Colin, 1922.
  • Archives municipales de Lyon, documentation sur l’école publique et les manuels Lavisse.
  • Musée national de l’Éducation, collections de manuels scolaires.
  • Olivier Loubes, préface à la réédition de l’Histoire de France, cours moyen, Armand Colin, 2021.

15 octobre 1926 : Franklin D. Roosevelt adore discuter avec ma fille

Une nouvelle lettre de Pauline est arrivée de New York. Nathalie l’a ouverte avant moi, ce qui est parfaitement contraire à nos habitudes et parfaitement conforme à son caractère lorsqu’il s’agit de nos enfants.

Elle m’a simplement dit : « Lis donc. Je crois que ta fille a trouvé quelqu’un à qui parler. »

New York, le 12 octobre 1926

Mes chers parents,

Je viens de faire une rencontre qui devrait vous intéresser tous les deux. J’ai enfin fait la connaissance de Franklin Roosevelt, le mari d’Eleanor, dont je vous ai déjà parlé. Et je crois bien que nous nous sommes plu dès les cinq premières minutes.

Eleanor m’avait invitée à déjeuner. Son mari était de passage à New York et elle tenait à nous présenter. Je m’attendais à rencontrer un ancien homme politique diminué par la maladie, peut-être amer de son sort. J’ai trouvé un homme immense, au sourire éclatant, avec une voix qui remplit la pièce et une façon de rire qui vous donne immédiatement envie de rire avec lui.

Il m’a d’abord interrogée sur la France, sur Poincaré et sur ce fameux franc dont tous les journaux américains parlent. Je lui ai répondu que les financiers semblaient retrouver confiance, ce qui ne signifiait pas nécessairement que les Français retrouvaient leur pouvoir d’achat.

Il a ri.

« Voilà une réponse que votre père ne ferait peut-être pas ! »

Je lui ai assuré que tu étais parfaitement capable de la faire, Papa, même si tu ne la prononcerais pas nécessairement devant Poincaré.

Nous avons parlé de politique pendant près d’une heure. Il connaît étonnamment bien l’Europe et conserve un souvenir enthousiaste de son séjour en France pendant la guerre. Il m’a raconté avoir rencontré Clemenceau en 1918. Quand je lui ai dit que notre vieux Tigre était presque de la famille, il a voulu tout savoir.

Puis la conversation a glissé vers la médecine.

Il m’a parlé de Warm Springs, en Géorgie, où il a acheté un établissement autour de sources d’eau chaude. Il veut y accueillir des personnes atteintes de paralysie infantile et organiser leur rééducation. Ce n’est pas une simple fantaisie de millionnaire : il connaît les difficultés des malades, les traitements, les exercices, et même les insuffisances des médecins, avec une précision qui m’a surprise.

Je lui ai parlé de ce que nous apprenons à Paris sur les lésions de la moelle épinière, de la tradition neurologique de Charcot et des possibilités de la rééducation fonctionnelle. Il m’a posé tant de questions que j’ai fini par lui demander s’il souhaitait passer ses examens de médecine.

« Non, mademoiselle. Je préfère embaucher les gens qui les réussissent. »

Je lui ai répondu qu’il ferait bien, dans ce cas, de commencer par écouter ses malades autant que ses médecins.

Il est devenu sérieux.

Nous avons discuté longuement de la différence entre retrouver un mouvement et retrouver une autonomie. Je lui ai dit qu’un traitement ne devait pas seulement chercher à faire remarcher un homme, mais à lui permettre de vivre, de travailler, de décider. Il m’a écoutée sans m’interrompre, puis m’a demandé de reprendre mon raisonnement depuis le début.

Tu me connais, Papa : je n’ai pas besoin qu’on me le demande deux fois.

Eleanor nous observait avec un sourire amusé. À un moment, elle a déclaré qu’elle n’avait jamais vu son mari accepter aussi volontiers les objections d’une jeune personne.

Franklin a protesté : « Mais elle ne me contredit pas, Eleanor. Elle m’oblige à réfléchir. C’est beaucoup plus dangereux ! »

Avant mon départ, il m’a demandé si j’accepterais de lui envoyer quelques références médicales françaises. Il voudrait aussi me faire parvenir les observations de ses collaborateurs de Warm Springs pour connaître mon avis.

Je lui ai rappelé que je n’étais encore qu’étudiante.

« Vous êtes étudiante, mademoiselle, mais vous avez des idées. Ce sont les idées qui m’intéressent. »

Nous nous sommes quittés comme de vieux amis. Il m’a dit qu’il espérait me revoir bientôt, et je crois qu’il le pensait.

Je ne sais pas encore ce que je ferai de cette rencontre. Mais il y a chez cet homme quelque chose qui m’impressionne : il a perdu l’usage de ses jambes, et pourtant il semble avoir conservé une énergie que bien des hommes parfaitement valides n’ont jamais possédée.

Et surtout, il parle de l’avenir comme si rien n’était terminé.

Je vous embrasse tous les deux.

Votre Pauline

J’ai reposé la lettre. En 1918, j’avais rencontré un Franklin Roosevelt débordant d’ambition. Huit ans plus tard, il semblait n’avoir rien perdu de son tempérament.

Nathalie a relu les dernières lignes, un sourire aux lèvres.

« Tu te rends compte, Olivier ? Elle est partie depuis six semaines et elle donne déjà des conseils à ce Monsieur Roosevelt ! »

J’ai passé mon bras autour de ses épaules.

« Ce qui m’étonne, c’est qu’elle ait attendu six semaines. »

Nathalie a éclaté de rire. Il y avait longtemps que je ne l’avais pas entendue rire ainsi depuis le départ de Pauline.


New York, octobre 1926. Pauline échange avec Franklin D. Roosevelt, qui développe alors son projet de centre de rééducation à Warm Springs. Reconstitution photographique fictive. 

Le coin de l’historien

Franklin Roosevelt en 1926. Âgé de 44 ans, Franklin Delano Roosevelt a été sous-secrétaire à la Marine des États-Unis de 1913 à 1920. En août 1921, une maladie alors diagnostiquée comme une poliomyélite provoque une paralysie durable de ses membres inférieurs. Depuis, il poursuit une rééducation exigeante tout en conservant des activités professionnelles et politiques.

Warm Springs, en Géorgie. Roosevelt découvre en 1924 les eaux chaudes de Warm Springs, où la flottabilité facilite ses mouvements. En 1926, il achète le domaine pour environ 200 000 dollars afin de développer un établissement destiné à la rééducation des personnes atteintes de paralysie. Il s’intéresse personnellement aux exercices, à l’organisation des soins et aux observations médicales. La fondation permanente sera organisée en 1927.

La médecine de la poliomyélite. En 1926, les médecins connaissent depuis plusieurs décennies les atteintes des cellules motrices de la moelle épinière provoquées par la poliomyélite. La rééducation repose notamment sur des exercices musculaires, des appareillages orthopédiques et différentes formes de mobilisation. Aucun traitement ne permet alors de réparer les lésions neurologiques établies, et aucun vaccin n’est encore disponible. La question de l’autonomie fonctionnelle des patients est donc particulièrement importante.

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