2 novembre 1926 : J’ai raté le recrutement de Jean Moulin !

Je viens de subir un sérieux revers dans mes activités de recruteur. Deux candidats reçus, deux refus. À ce rythme, je vais bientôt devoir travailler tout seul !

Pourtant, j’avais choisi deux jeunes gens remarquables afin de renforcer mon équipe auprès de Gaston Doumergue et de Raymond Poincaré.

Le premier, Pierre Cot, va avoir 30 ans. Ancien combattant décoré, avocat brillant, agrégé de droit public à 27 ans, il possède une intelligence redoutable et une éloquence qui ferait passer certains de nos ministres pour des poissons rouges.

Le second, Jean Moulin, 27 ans, est déjà sous-préfet d’Albertville. Le plus jeune de France ! On me l’a décrit comme un administrateur exceptionnel. J’étais bien décidé à mettre la main dessus.

J’avais convoqué Cot à onze heures et Moulin à onze heures trente. Mais Pierre, que je connais depuis l’époque où il fréquentait Poincaré, avait tant de choses à me raconter que le second est arrivé avant que le premier soit reparti.

Ils ne se connaissaient pas. Je les ai présentés, puis invités à déjeuner. J’avais déjà choisi mes deux collaborateurs. Il ne restait plus qu’à les prévenir.

— Messieurs, vous allez travailler avec moi ! Nous avons besoin de jeunes cerveaux à l’Élysée et chez Poincaré.

— Mon cher Olivier, a répondu Cot, je crains que ce ne soit impossible.

— Comment cela ?

— Mes convictions ont évolué. Je me rapproche des radicaux. Travailler pour Poincaré me mettrait dans une situation délicate.

— Pierre, vous étiez encore de son côté il y a deux ans !

— C’est bien la preuve que deux ans suffisent pour réfléchir.

J’ai préféré me tourner vers Moulin.

— Et vous, monsieur Moulin ? Vous n’allez tout de même pas me parler de vos convictions politiques ?

— Non, monsieur. Mais je tiens à rester sous-préfet.

— Vous préférez Albertville à Paris ?

— J’y ai mes responsabilités, et j’espère devenir préfet un jour.

— Vous avez vingt-sept ans ! Vous avez bien le temps !

— Justement, monsieur. Autant commencer tout de suite.

Impossible de les faire céder. Et pourtant, quel plaisir de discuter avec ces deux garçons ! Moulin possède un humour discret et dessine des caricatures sous le pseudonyme de Romanin. Je lui ai conseillé de ne pas trop montrer ses œuvres à ses supérieurs.

Quant à Cot, il a découvert que Moulin partageait son goût pour la montagne et le ski. Dès lors, j’ai eu beaucoup de mal à placer un mot. Ils parlaient de la Savoie, d’Albertville et de leurs prochaines excursions.

Au dessert, ils échangeaient leurs adresses.

Moi, j’avais perdu mes deux candidats. Eux semblaient avoir gagné un nouvel ami.

Je les ai quittés avec regret, mais nous sommes convenus de nous revoir. Je tiens beaucoup à Pierre Cot et j’ai immédiatement apprécié Jean Moulin. Je suis persuadé qu’ils feront tous les deux de belles carrières.

Avant de nous séparer, j’ai tenté une dernière fois ma chance auprès du jeune sous-préfet.

— Allons, mon cher Moulin ! Réfléchissez encore. Je vous offre une entrée à l’Élysée, avec la perspective de goûter un jour aux douceurs d’une belle carrière parisienne !

Il a regardé Pierre Cot, puis m’a répondu avec un petit sourire :

— Écoutez, mon cher Olivier, vous me proposez des entrées et des desserts, c’est fort sympathique… Mais moi, je préfère les plats de résistance !

Jean Moulin, sous-préfet à Albertville

Pierre Cot, va avoir 30 ans. Ancien combattant décoré, avocat brillant, agrégé de droit public à 27 ans, il possède une intelligence redoutable et une éloquence qui ferait passer certains de nos ministres… pour des poissons rouges.

📜 Le coin de l’historien

Jean Moulin (1899-1943) n’a que 27 ans en novembre 1926. Nommé sous-préfet d’Albertville en octobre 1925, il est alors le plus jeune sous-préfet de France. Passionné de montagne, de ski et de dessin, il réalise des caricatures sous le pseudonyme de Romanin. Il vient de se marier avec Marguerite Cerruty, le 27 septembre 1926.

Pierre Cot (1895-1977) est un brillant avocat, ancien combattant décoré, reçu premier à l’agrégation de droit en 1922. D’abord proche de Raymond Poincaré, il évolue progressivement vers la gauche. Élu député radical de Savoie en 1928, il deviendra ministre de l’Air, notamment sous le Front populaire.

Les deux hommes deviendront de véritables amis. Leur rapprochement se situe à la fin des années 1920, autour de leurs convictions républicaines et de leur passion commune pour le ski. Jean Moulin rejoindra à plusieurs reprises les cabinets ministériels de Pierre Cot, notamment en 1933 et en 1936.

En 1940, Jean Moulin refusera de céder aux exigences de l’occupant allemand. Chargé par le général de Gaulle d’unifier les mouvements de Résistance, il présidera en 1943 la première réunion du Conseil national de la Résistance, avant son arrestation par la Gestapo et sa mort quelques semaines plus tard.

La part de fiction : le déjeuner du 2 novembre 1926, les propositions de recrutement et les dialogues sont imaginaires. Les sources historiques divergent sur la date exacte de la première rencontre entre Cot et Moulin, mais leur amitié est bien attestée à partir de la fin des années 1920. La dernière réplique prêtée à Jean Moulin est évidemment un clin d’œil à son destin.

Dessin de Jean Moulin, sous le pseudonyme de Romanin

Autre dessin de Jean Moulin, sous le pseudonyme de Romanin

28 octobre 1926 : Le jeu de l’oie de la vie

Séjour à Chiroubles. Je traverse une ferme où un gamin de huit, neuf ans, essaie de donner un morceau de pain à une oie dodue aussi rapide qu’agressive. Il tend plusieurs fois la main et, à chaque tentative, l’animal projette, d’un mouvement fulgurant, son cou puissant, sa tête dure aux yeux sans pitié et manque de mordre le pauvre enfant qui recule, malheureusement légèrement plus lentement, avec effroi.

Le gosse ne se décourage pourtant pas. Il s’efforce, avec application, de mettre la nourriture pile dans le bec de l’animal, sans avoir la main en sang en retour. La bête, de son côté, ne comprend guère le petit jeu et augmente la rapidité et l’audace de ses assauts afin d’arracher ce qui lui semble dû.

J’observe la scène, au départ avec amusement, puis avec un réel intérêt.

Au-delà de savoir qui va gagner entre le petit d’homme et le volatile teigneux, il me semble que j’assiste à une jolie leçon de vie. Le marmot est en plein apprentissage hors école. Il découvre la patience, le courage voire la témérité et s’oblige – faute d’être le plus fort – à anticiper et agir avec plus d’intelligence que son adversaire, au risque, en cas d’échec, d’être cruellement mordu.

Les rencontres diplomatiques que j’ai pu vivre comme les négociations de crise au ministère de l’Intérieur, avec des interlocuteurs puissants et parfois très retors, avaient de nombreux points communs avec ce « jeu de l’oie » improvisé et grandeur nature.

Le pain finit par atterrir, avec souplesse et adresse, dans la gueule de la bestiole et le garçonnet n’est pas blessé. Il me jette un discret regard satisfait mais recherchant aussi, manifestement, l’approbation. Je le félicite alors d’un bruyant : « Bravo, p’tit gars ! » .

Je n’ose me lancer dans une leçon de choses avec lui à partir de cette expérience toute fraîche. Il vaut mieux le laisser jouer tranquille et même si ce n’est pas l’envie qui me manque d’enseigner comme un vieux sage, je me ravise : Après tout, je ne suis pas son instituteur.

« Une petite question mon garçon : Quel est ton prénom ? »

Je n’ai pu m’empêcher cette ultime curiosité.

– Georges, m’sieur !” me lance-t-il, avec une voix étonnamment forte et assurée.

À mon tour de lui faire part de ma surprise amusée :

– Tiens ? Comme Clemenceau !

Il n’y a pas qu’à l’école que l’on apprend :
l’enfant malin et audacieux face à l’oie affamée.

Le coin de l’historien — L’école et la basse-cour dans la France de 1926

Dans la France rurale des années 1920, les enfants grandissent au contact quotidien des animaux domestiques. La basse-cour est un espace de travail, mais aussi de découverte. On y apprend à nourrir les volailles, à ramasser les œufs, à reconnaître les comportements des animaux et à s’en méfier lorsque cela devient nécessaire.

Les oies occupent une place particulière dans l’économie paysanne. Elles fournissent de la viande, de la graisse, des plumes et du duvet. Leur élevage représente notamment une ressource importante dans certaines régions du Sud-Ouest. Leur tempérament territorial et leurs réactions parfois brusques en font aussi des animaux dont les enfants doivent apprendre à se garder.

Depuis la loi du 28 mars 1882, l’instruction est obligatoire pour les garçons et les filles de six à treize ans. Mais cette obligation n’efface pas les traditions rurales. Les enfants continuent de participer, selon leur âge et les besoins de leur famille, aux activités agricoles et domestiques. Les travaux saisonniers restent d’ailleurs une cause d’absentéisme scolaire, que les pouvoirs publics cherchent à combattre.

L’école républicaine elle-même ne se limite pas aux livres. Les programmes prévoient des notions de sciences naturelles, des applications à l’agriculture, des travaux manuels et l’apprentissage de l’usage des outils. L’instruction doit préparer les enfants à comprendre le monde dans lequel ils vivent.

La scène du petit Georges et de son oie illustre ainsi une réalité familière aux campagnes de l’entre-deux-guerres : une partie de l’éducation se fait par l’expérience, au contact des animaux, des outils et des risques ordinaires de la vie rurale. Ce savoir pratique ne remplace pas l’école ; il la complète.

25 octobre 1926 : Plongée délicieuse dans l’Histoire de France

Petit moment régressif : je me suis offert un livre d’Histoire de France pour la jeunesse. Un Lavisse, comme il se doit.

L’ouvrage sent bon le neuf, les images sont magnifiques et Jeanne d’Arc se dresse toujours aussi belle et fière sur son blanc destrier. La jeune femme me fascinait adolescent et, adulte, je réalise mieux que son potentiel de « séduction » venait plus des qualités de dessin des illustrateurs modernes que de l’héroïne elle-même, sans doute déjà bien occupée à libérer le royaume, de surcroît dans une ambiance – forcément – très pieuse.

Je file aux dernières pages de façon gourmande. Contrairement aux ouvrages de mon enfance, l’Histoire se finit vraiment bien : Nous avons gagné la Grande Guerre ! Les maréchaux défilent en ordre impeccable devant l’Arc de Triomphe, la foule délirante de joie semble presque jeter des chapeaux en l’air. Foch et Joffre, le bâton de velours à la main, paraissent échanger un regard de vieux complices (qu’ils ne sont pas) derrière un Pétain solennel et ivre de gloire.

Je feuillette à nouveau le bouquin, avec le regard critique du passionné d’Histoire et le recul de celui qui a aussi vu les événements se faire. Nos héros nationaux n’hésitent jamais, ils ne se trompent pas et tout au plus, ils sont mal entourés. L’enchaînement des récits finit par faire sourire : On ne voit, par exemple, pas très bien ce que devient la France après le bûcher de la Pucelle d’Orléans même si on se rassure d’être pris en main par un Louis XI très malin qui arrive opportunément la page suivante.

Les peuples anglais, russes, bataves ou teutons qui nous entourent ne cessent de jalouser nos richesses et passent leur temps à essayer de nous envahir après avoir longuement salivé à nos frontières. Parfois, nous sommes submergés par le nombre ou dépassés par la traîtrise inattendue de certains. Mais, au final, notre beau pays courageux, avec ses paysans aussi robustes que rustiques et surtout ses élites géniales, se redresse toujours.

Le peuple sert les nobles, paie des impôts, souvent trop et finit par se révolter devant les injustices. Heureusement, nous apprenons que la République lui apporte, maintenant, le respect qui lui est dû et devrait réduire sa capacité innée à la jacquerie voire à la Révolution.

Je referme le Lavisse. Le roman français réaliste reste à écrire. Loin des hauts faits d’armes et des victoires sans lendemain.

En attendant, les jeunes générations vont pouvoir continuer à rêver. Jeanne d’Arc, Vercingétorix, Louis XIV et Napoléon nous murmurent inlassablement à l’oreille : « Deviens comme moi un bon Français courageux et dévoué à sa patrie ! »

A bien y réfléchir, l’histoire de France est une aventure extraordinaire. Nous avons été envahis, battus, trahis, ruinés, occupés. Nos rois ont été assassinés, nos armées décimées et nos provinces ravagées.

Mais nous avons toujours fini par gagner.

Je comprends mieux pourquoi les Anglais nous trouvent insupportables.

Le Lavisse, cette magnifique usine à rêve !

Le coin de l’historien

Ernest Lavisse et le roman national

Ernest Lavisse (1842-1922) est l’une des grandes figures de l’enseignement de l’histoire sous la IIIe République. Normalien, historien et universitaire, il a publié des manuels scolaires qui ont accompagné plusieurs générations d’écoliers français.

Son Histoire de France destinée aux écoles primaires, communément appelée le « Petit Lavisse », connaît un immense succès à partir des années 1880. Ses éditions successives présentent des récits courts, des illustrations, des résumés et des questionnaires. L’objectif est de rendre le passé accessible aux enfants, mais aussi de développer leur attachement à la nation et à la République.

Lavisse défend une pédagogie fondée sur les personnages et les épisodes marquants. Les enfants découvrent ainsi Vercingétorix, Clovis, Charlemagne, Saint Louis, Jeanne d’Arc, Henri IV, Louis XIV, les soldats de la Révolution et Napoléon. Ce choix favorise la mémorisation et l’imagination, mais tend à réduire l’histoire à une succession de grands hommes et d’événements politiques ou militaires.

De la défaite de 1870 à la victoire de 1918

La guerre franco-prussienne de 1870-1871 et la perte de l’Alsace-Lorraine ont profondément marqué l’enseignement de l’histoire à la fin du XIXe siècle. L’école républicaine cherche à former des citoyens patriotes, attachés à leur pays et conscients de leurs devoirs.

Après 1918, les manuels peuvent désormais raconter la victoire française et le retour de l’Alsace-Lorraine. L’édition de 1922 de l’Histoire de France, cours moyen de Lavisse s’achève ainsi sur la Première Guerre mondiale. Cette évolution ne signifie pas que les anciens ouvrages s’arrêtaient tous exactement en 1870 : leur contenu variait selon les éditions et les niveaux scolaires. Elle marque surtout une transformation du sens donné à l’histoire contemporaine.

La victoire occupe une place importante dans la mémoire scolaire de l’après-guerre. Mais elle s’accompagne du souvenir des morts, des destructions et des souffrances. L’enseignement doit désormais concilier la célébration patriotique et les aspirations à une paix durable.

Une histoire qui forme des citoyens, mais simplifie le passé

L’histoire scolaire de la IIIe République n’est pas une pure invention. Elle repose sur des personnages, des événements et des travaux historiques réels. Toutefois, elle privilégie certains faits, simplifie les enchaînements et propose souvent des jugements moraux très affirmés.

La formation de la France apparaît comme une progression presque naturelle vers l’unité nationale et la République. Cette présentation laisse relativement peu de place à l’histoire économique et sociale, à la diversité des populations, aux femmes ordinaires ou aux expériences des vaincus.

C’est ce que les historiens désignent aujourd’hui, avec des significations parfois différentes, par l’expression « roman national ».

Il faut néanmoins éviter de réduire Lavisse à un simple propagandiste. Ses manuels témoignent aussi d’une véritable réflexion pédagogique : comment transmettre à de jeunes enfants un passé complexe, leur donner des repères et éveiller leur curiosité ?

C’est toute l’ambivalence de ces livres : ils ont fait aimer l’histoire à des millions d’écoliers, tout en leur proposant une vision très orientée de celle-ci.

Sources :

  • Ernest Lavisse, Histoire de France, cours élémentaire, Armand Colin, 1913.
  • Ernest Lavisse, Histoire de France, cours moyen, Armand Colin, 1922.
  • Archives municipales de Lyon, documentation sur l’école publique et les manuels Lavisse.
  • Musée national de l’Éducation, collections de manuels scolaires.
  • Olivier Loubes, préface à la réédition de l’Histoire de France, cours moyen, Armand Colin, 2021.

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