3 avril 1926 : C’est quoi un bon chef ?

J’ai eu des chefs, j’ai été chef. Au-dessus de moi, j’ai connu des personnalités aussi diverses que Clemenceau, Briand, Poincaré ou Doumergue. Et j’ai été aussi le patron de plusieurs équipes, au ministère de l’Intérieur ou à l’Élysée. Bref, je suis dans la direction des hommes depuis longtemps et l’accumulation des expériences, des succès comme des échecs, des cours donnés à l’École de Guerre, pourrait me restituer une vision assez juste de la réponse à cette question, aussi centrale que banale : C’est quoi un bon chef ?

Il n’en est rien. Nous sommes comme dans le supplice de Tantale. Au moment où je m’approche pour boire et trouver la réponse, l’eau se retire et j’en suis pour mes frais.

Arrivé en haut de la hiérarchie des fonctionnaires, j’ai cette chance inouïe de pouvoir pratiquement choisir avec qui je vais travailler. En haut comme en bas. Pourtant, suis-je totalement admiratif de mes patrons maintenant que c’est moi qui ai choisi de les rejoindre ? Non. Mes collaborateurs qui restent à mes côtés depuis si longtemps apparaissent-ils totalement satisfaits de leur sort ? Certainement pas.

L’eau se dérobe je vous dis.

On peut essayer de « faire du Clemenceau » et d’être l’homme qui sauve une équipe, une nation au bon moment par sa vision, son courage, ses coups de gueule et son charisme. Mais Clemenceau, après-guerre, plus personne n’en voulait.

Loisible à nous de tenter d’entrer dans la peau de celui qui apparaît toujours au bon moment. Le Poincaré du franc fort, du budget enfin maîtrisé, des choix douloureux assumés. Mais qui aime vraiment Poincaré ? Qui a envie de le rejoindre pour porter ses dossiers ? Presque personne. Le Lorrain demeure seul avec sa monnaie, ses plans de rigueur et sa parole rare, muré dans un silence qui ressemble à un grand vide humain glacé.

Une de mes adjointes vient de mettre en place un plan audacieux permettant de réorganiser toutes les ambassades françaises. Facilitation des échanges écrits, meilleurs choix des collaborateurs des ambassadeurs, économies d’échelle par achats plus centralisés, diffusion de matériels administratifs modernes… Elle me remet une copie des courriers très complets qu’elle adresse aux différents ambassadeurs. Je lui fais part de quelques remarques. Elle m’écoute attentivement puis lâche, un peu agacée : « Vous savez, Monsieur, je sais comment m’y prendre… Mais je vous remercie et si j’ai besoin de vous, je sais que vous êtes là. »

Bref, circulez. Il n’y a rien à voir. Elle fera très bien sans moi.

Je pense que j’irai rejoindre quelques jours Clemenceau en Vendée. On se racontera, avec gourmandise, cette belle époque où on avait toujours besoin de nous.

La photo où je suis avec Clemenceau en Vendée. Elle ne me quitte jamais.
Poincaré dans une des rares photographies qu’il a accepté de prendre avec moi

1er avril 1926 : Traduire Kafka

Je n’ai pas quitté Berlin juste après ma mission diplomatique. Deux personnes passionnées de littérature m’attendaient, en effet, ce soir même, au bas de mon hôtel donnant sur la Spree. Une idée folle m’a traversé l’esprit. Faire se rencontrer ces deux amis à moi – Max Brod et Alexandre Vialatte – pour lesquelles j’ai beaucoup d’estime, avec pour mission de mener à bien un projet qui me tient à cœur.

Je m’explique.

L’écrivain, inconnu chez nous, Franz Kafka que j’avais rencontré par hasard, chez mon ami le banquier pragois Adolf Brod et qui m’avait écrit plusieurs fois après mon départ de Prague, est maintenant décédé. Cela fait depuis presque deux ans. Je sais, par ses lettres, que Kafka a produit des choses peu communes et qui sont sans doute très originales d’un point de vue littéraire. Le fils Brod, Max, meilleur et fidèle ami de Frantz, a commencé à publier ses œuvres chez l’éditeur berlinois Verlag die Schmiede. En 1925, « der Prozeß »,(Le Procès) et sans doute cette année, « das Schloss » (le Château).

J’ai lu en allemand, dans le train, « der Prozeß ». Dès les premières pages, j’ai senti que quelque chose déraillait. Un homme, Joseph K., est « arrêté » sans motif, et tout le monde trouve cela parfaitement normal. La langue est plate, dépouillée, sans effets, et pourtant chaque phrase serre un peu plus la gorge. Ce n’est pas un roman policier : c’est une culpabilité sans crime, un procès sans accusation, mené avec la froideur d’un rapport administratif.

Je me rappelle avoir fermé le livre un instant et regardé les voyageurs autour de moi, et j’ai eu l’impression qu’ils sortaient tous du Tribunal.

Je suis estomaqué : je n’ai jamais lu une chose pareille, à la fois cauchemar métaphysique et prose de bureau. Je me dis qu’un jour, il faudra absolument qu’on entende cela en français, sans rien adoucir.

Et c’est là qu’apparaît mon deuxième personnage de la soirée : le jeune français Alexandre Vialatte, qui a accepté de m’aider, toute cette semaine, à bien comprendre tout ce que disaient les différents diplomates et fonctionnaires allemands rencontrés lors de ma mission berlinoise. Alexandre est jeune, il fourmille d’idées et se révèle passionné de littérature. Parfaitement bilingue, je suis sûr qu’il peut traduire Kafka de façon magistrale dans la langue de Molière.

Mon rôle se révèle donc simple : convaincre Max Brod d’autoriser Alexandre Vialatte de lire puis traduire Kafka. À charge pour Vialatte et moi de trouver ensuite un éditeur français.

J’ai de la chance. Alexandre et Max se sont tout de suite bien entendu lors de leur première rencontre de ce soir. Une complicité qui a été jusqu’à leur faire oublier ma présence : ils se sont mis à parler un allemand beaucoup trop rapide et riche en vocabulaire pour moi.

Et ils se sont rapprochés plutôt vite. Au moment de sceller leur accord, Max a cité son défunt ami Kafka :

« Il y a un but, mais pas de chemin ; ce que nous appelons chemin, c’est l’hésitation. »

Max Brod, l’ami qui va éditer tout Kafka après le décès de ce dernier, à partir de 1925.
Alexandre Vialatte, le Français qui va traduire puis faire éditer Kafka à Paris, à partir de 1928.
La rencontre à Berlin, en début avril 1926, dans un café, entre Max Brod (à gauche) et Alexandre Vialatte . Photo prise par Olivier le Tigre, avec son tout nouveau Leica I modèle A.

30 mars 1926 : L’Allemagne et les portes qui se ferment sur nos doigts

Je suis parti en urgence pour Berlin à la demande d’Aristide Briand. Objectif : éviter que la situation ne se délite à la suite du refus de la SDN d’intégrer l’Allemagne.

Je rencontre, en début de soirée, le Chancelier Hans Luther et le ministre des Affaires étrangères Gustav Stresemann.

La journée du 30 mars est lourde d’une tension que nul ne s’attache véritablement à dissimuler.
Dans le grand salon prêté par la chancellerie, la lampe verte sur le bureau projette une lumière sourde sur les dossiers empilés ; dehors, on entend encore, par bouffées, le bruit métallique d’un tramway dans la nuit humide.
Depuis l’échec, à Genève, de l’entrée de l’Allemagne à la Société des Nations dans des conditions qu’elle juge inacceptables, le climat s’est sensiblement durci. On ne parle plus ici d’un simple revers diplomatique, mais bien d’une humiliation supplémentaire. L’affaire des sièges permanents — et surtout le projet d’élargissement à la Pologne et à d’autres États — a été ressentie comme une manœuvre destinée à diluer la portée de l’admission allemande. Stresemann ne le pas dit ouvertement, mais tout, dans son attitude, trahit une amertume contenue.
Il pose ses lunettes sur le buvard, laisse glisser un silence, puis, à mi-voix :
— On nous invite à la table, mais l’on veille d’abord à agrandir la salle, pour que notre chaise se perde dans la foule.
Il me semble aujourd’hui plus ferme que lors de nos précédents échanges. Moins enclin à la nuance, ou peut-être simplement plus décidé à ne plus apparaître comme celui qui cède encore. L’homme est pris entre deux nécessités contraires : poursuivre la politique d’apaisement engagée depuis Locarno, et répondre à une opinion allemande qui supporte de plus en plus mal ce qu’elle perçoit comme une suite de concessions sans contrepartie véritable.
— Vous savez comme moi, Olivier, ajoute-t-il en relevant la tête, qu’aucun gouvernement à Berlin ne survivra longtemps s’il donne le sentiment d’accepter pour l’Allemagne une place moindre que celle de ses anciens adversaires.
Luther, quant à lui, paraît avant tout préoccupé par la stabilité intérieure. Assis légèrement en retrait, les mains jointes devant lui, il suit l’échange en hochant parfois la tête, comme s’il calculait silencieusement coûts et risques. La situation économique demeure fragile, malgré les apparences de rétablissement depuis la stabilisation monétaire. Les équilibres politiques restent précaires ; les partis nationalistes exploitent déjà l’épisode de Genève pour dénoncer la faiblesse du gouvernement. On sent chez lui la crainte d’un basculement, moins spectaculaire que progressif, fait d’érosions successives.
— Chaque incident extérieur, murmure-t-il enfin, se paie ici en voix perdues au centre, et gagnées aux extrêmes. Ce n’est pas seulement une affaire de prestige international, c’est une question de survie parlementaire.
Je n’ignore pas, pour ma part, que notre propre opinion en France est loin d’être disposée à la générosité. Les familles n’ont pas oublié les morts, ni la Ruhr, ni les ruines des régions du Nord. L’armée, les anciens combattants, une partie de la presse veillent, sourcilleux, à ce que l’on ne « récompense » pas trop vite l’Allemagne. Nos gouvernements marchent eux aussi sur une crête étroite : ouvrir la porte sans paraître s’agenouiller.
— Ne vous y trompez pas, dis-je, la fatigue de la guerre est grande chez nous, mais la méfiance l’est tout autant. On nous répète qu’il faut être prudents, ne pas aller plus vite que le pays.
Stresemann a un bref sourire sans gaieté.
— Alors vous voyez, nous sommes deux à être prisonniers de nos opinions publiques. Peut-être Genève n’est-elle qu’un théâtre où nos peurs respectives se donnent la réplique.
Au cours de l’entretien, il est clairement suggéré — sans jamais être formulé comme une exigence — que l’Allemagne n’acceptera pas longtemps d’être traitée comme une puissance de second rang. La question n’est plus seulement celle de l’entrée à la Société des Nations, mais des conditions de cette entrée. Être admise, oui, mais comme un État pleinement reconnu, non comme un élève toléré.
— Nous ne demandons pas des honneurs, intervint Luther d’une voix posée, mais une place qui ne contredise pas chaque jour, aux yeux de nos électeurs, le discours que nous tenons pour les retenir hors des extrêmes.
— Et vous, reprit Stresemann en se tournant vers moi, pouvez-vous expliquer à Paris qu’une Allemagne humiliée est plus dangereuse qu’une Allemagne assise à vos côtés, à égalité, dans les couloirs de Genève ?
Je mesure combien notre position est délicate. Nous avons soutenu le principe de l’admission allemande, mais non sans garanties. Or, ces garanties apparaissent désormais, ici, comme autant d’obstacles. Il faudra trouver une voie qui permette de ne pas rompre ce qui a été amorcé à Locarno, sans pour autant compromettre nos propres intérêts ni ceux de nos alliés. La plume entre les doigts, je songe aux colonnes des journaux de Paris, aux ministres redoutant une interpellation trop brutale à la Chambre.
Je ne peux m’empêcher de penser que nous sommes à un moment charnière. Ou bien l’Allemagne trouve dans le système international une place qu’elle juge digne, et elle s’y investira ; ou bien elle s’en détournera, avec des conséquences que nul ne peut encore mesurer pleinement.
Les visages demeurent calmes aujourd’hui. Mais derrière cette retenue, quelque chose se durcit. Lorsque nous nous levons, Luther réajuste, d’un geste presque machinal, la pile de dossiers sur le bureau, comme pour remettre un peu de rigueur là où il sent l’ordre lui échapper. Stresemann, lui, rallume sa cigarette à même la flamme vacillante de la lampe, puis souffle la fumée vers le plafond bas du salon.
— Nous parlons de paix, dit-il en me raccompagnant vers la porte, mais nous jouons avec des ressorts qui ne se laissent pas toujours remonter à temps.
Dans le couloir, le parquet craque légèrement sous nos pas, et, derrière les vitres presque opaques, Berlin, plongée dans l’obscurité, semble déjà rendue au silence.

La rencontre en Olivier le Tigre (à gauche), le ministre des Affaires étrangères Gustav Stresemann (au centre) et le Chancelier Hans Luther, à Berlin, en mars 1926

29 mars 1926 : « Dessine-moi un boulon ! » Saint-Exupéry embauché comme mécanicien.

Le crépuscule s’étire sur les toits de Versailles et mon esprit est aussi gris que ce ciel de mars. J’ai refermé Les Nouvelles de Versailles avec une lassitude que mon expérience des affaires du pays ne peut totalement expliquer.

L’abîme financier. Le Franc ne tombe plus, il sombre. À la Chambre, Briand s’épuise en vaines joutes oratoires pour sauver un budget qui ressemble à un navire percé de toutes parts. On taxe, on vote, on discute du sexe des anges pendant que l’épargne des Français s’évapore !

Genève ou le mirage. L’échec de la session de la S.D.N. me laisse un goût de cendre. Ce veto brésilien est une gifle à la raison. L’Allemagne restera à la porte de la paix pour une question de prestige mal placé. Nous construisons une cathédrale de papier sur un volcan qui gronde.

Une lueur, tout de même. J’ai noté avec émotion la création de l’Œuvre des Pupilles des Sapeurs-Pompiers aujourd’hui. Dans ce tumulte de chiffres et de diplomatie ratée, savoir que l’on s’occupe des orphelins de ceux qui bravent le feu me redonne un peu foi en notre vieille nation.

La fougue de Nicolas. Mon fils est rentré hier soir les yeux brillants d’une étrange excitation. Il a passé son après-midi dans un café à tenter de dompter un oiseau rare : ce jeune « Antoine de Saint-Exupéry ». Un nom qui marque. Nicolas, avec son pragmatisme de fer et d’aluminium, veut le faire entrer dans ses projets aéronautiques. Il me décrit un jeune homme à la fois gauche et solaire, qui parle de « l’âme des moteurs » comme d’autres parlent de poésie.

Nicolas s’amuse de ce lyrisme, mais je vois bien qu’il est fasciné. Il veut l’enrôler pour « graisser les boulons » de la modernité, tandis qu’Antoine semble vouloir transformer chaque carlingue en strophe de vers. C’est une étrange rencontre : l’ingénieur qui veut conquérir la distance face au poète qui rêve de rejoindre l’azur. Je n’ai rien dit à Nicolas, mais je crains que son « alliage parfait » ne résiste pas longtemps au souffle de ce garçon qui regarde déjà plus haut que les statistiques de vol.

Que cette jeunesse est belle dans son envie de vouloir tout réparer, là où nous ne faisons que colmater les brèches du passé.

Mon fils Nicolas essaie de convaincre Antoine de Saint Exupéry de rejoindre la
C.G.E.A. (Compagnie Générale d’Entreprises Aéronautiques) Tout le monde dit « Latécoère », du nom de son fondateur Pierre-Georges Latécoère.
Je lis le journal local, cet après-midi de mars 1926. Cela me change de l’actualité nationale ou internationale pas toujours réjouissante

16 mars 1926 : Fais gaffe au radium !

« Dans tout le laboratoire, il y a cette odeur si particulière et cette luminosité bleutée et fluorescente qui semble sortir de multiples endroits. Le radium est partout ! »

Ma fille Pauline me décrit le laboratoire de Marie Curie et l’Institut du Radium, dans le Vème arrondissement : son ambiance monacale comme sa propreté absolue. Dans le cadre de ses études de médecine, elle se forme à la physique hospitalière au Pavillon Pasteur voisin et vient régulièrement accompagner son amie Irène Curie, 28 ans, physicienne accomplie, fille et collaboratrice de sa mère.

« Mais tu vois, Papa, le radium, c’est très dangereux ! »

Je fais part de mon étonnement : « Mais, on n’a pas fait des écrans de montre, pour l’armée, avec du radium ? Des pulls auto chauffants aussi ? Des chaussons pour les nourrissons ? Des crèmes et de l’eau revigorante ? »

Pauline me répond que tout cela n’est que charlatanisme. Ces produits ne contiennent souvent aucune trace d’un radium dont chaque gramme reste très onéreux (plusieurs milliers de francs). Et heureusement, sinon, les clients seraient déjà bien mal en point ou décédés.

Ma fille me parle en revanche de l’affaire des « Radium Girls », ces pauvres ouvrières américaines maniant le radium à mains nues pour l’industrie, dans le New-Jersey et qui tombent actuellement toutes comme des mouches, gravement malades, avec des souffrances atroces dans tout le corps.

« Mais alors, ce que tu fais avec Irène et sa mère, c’est très dangereux ? »

Pauline me rassure : elle prend, comme Irène, de multiples précautions (écrans de verre protecteurs, maniement des produits avec des pinces permettant de la distance…).

Mais elle ajoute que Marie Curie elle-même, si attentive pour la santé de ses collaborateurs, ne semble se soucier de rien pour elle-même.

« Papa, tu verrais ses pauvres mains : toutes grises, desquamées, les ongles comme arrachés. Et puis Madame Curie ne voit plus bien clair, elle souffre de maux de tête fréquents, de troubles auditifs terribles. Elle met tout cela sur le compte d’un travail acharné. Pour moi, c’est plutôt le radium qu’elle a manié trop longtemps de trop près. « Ce métal est mon enfant », nous dit-elle ! Mais son enfant la dévore de l’intérieur, comme un immonde parasite. »

Pauline me déconseille d’acheter tout produit contenant la substance découverte par Pierre et Marie Curie :

« Vraiment, Papa… et prévient Maman : fais gaffe au radium ! »

Ma fille Pauline ; Marie Curie et sa fille Irène. Les mains de Marie Curie sont ravagées et elle travaille sans protection, contrairement à Irène et Pauline.
Dans un café, Pauline et Irène tentent de convaincre Marie Curie de faire beaucoup plus attention pour elle-même et de ne plus manier de radium

10 mars 1926 : Clemenceau intact

Il n’a pas changé. Un peu plus voûté peut-être. Une voix légèrement voilée et un petit essoufflement qui vient assez vite quand il bouge ou s’exprime. Mais sinon, c’est bien lui. Le tombeur de ministères, l’orateur hors pair, le patron que l’on suit au bout du monde : il est devant moi.

Son accueil est chaleureux : nous échangeons quelques amabilités, une tasse de thé à la main. Il prend des nouvelles de mes enfants. «Je ris toujours quand je pense que votre amour pour la Russie vous a conduit à leur donner deux prénoms de tsar ou de tsarévitch : Nicolas et Alexis ! En revanche, le raisonnement pour « Pauline » m’échappe. » Dans un éclat de rire, je réponds que c’est juste que nous aimions ce prénom, ma femme et moi. Et je relativise considérablement l’influence des Romanov sur le choix des deux autres prénoms.

Soudain, Clemenceau se fait plus grave.

« Mon chef Olivier, deux sujets me préoccupent. Le premier est personnel. Mon ami Claude Monet apparaît de plus en plus mal en point. Je passe beaucoup de temps à prendre de ses nouvelles par lettres ou à lui rendre visite à Giverny.

La seconde inquiétude reste la situation financière de la France. Et plus particulièrement nos dettes vis à vis de la Grande-Bretagne ou des Etats-Unis. Plus spécialement les USA qui ne comprennent pas grand-chose à notre contexte de nation qui a donné tout son sang et ses forces pour sauver la liberté en Europe. Ils nous demandent maintenant de rembourser ce qu’ils nous ont prêté comme si c’était des créances commerciales classiques ! Alors que de notre côté, nous avons les plus grandes peines du monde à faire payer l’Allemagne. »

J’explique à mon ex-patron qu’effectivement, d’un point de vue strictement juridique, nos dettes américaines ont une origine contractuelle finalement assez banale. Alors que les fameuses « réparations » de nos voisins d’outre-Rhin viennent d’un raisonnement historique (l’Allemagne était à l’origine de la guerre) et ensuite de traités internationaux. Ce sont des dettes « politiques » que les Américains, peuple de commerçants, mettent à un niveau juridique inférieur à ce que nous leur devons.

« Je vais écrire au Président des Etats-Unis. Moi, il va me comprendre et cela peut changer le cours de l’Histoire »

Je ne veux, au départ, pas décourager le personnage illustre face à moi. C’est vrai que Clemenceau a été accueilli par des foules en liesse en 1922, lors de son voyage outre-Atlantique. Sa popularité vis à vis de cette partie de monde anglo-saxon demeure intacte. Il a vécu aux USA jeune, se révèle parfaitement bilingue, a même été marié à une Américaine (pas très longtemps). En revanche, je doute sérieusement de son influence réelle, seul, vis à vis d’un chef d’État, en fonction, d’une puissante nation.

Sa présence constante et si bienveillante auprès de Claude Monet malade me paraît beaucoup plus pertinente.

J’essaie de lui faire part de mon analyse. C’est pénible de dire au Tigre qu’il griffe moins qu’avant, que ses puissantes mâchoires impressionnent toujours un public français mais peuvent vite lasser les chancelleries étrangères.

Clemenceau m’écoute. Il se lève brusquement mais doit se pencher un peu plus sur sa canne.

Il tend d’un coup son index, presque accusateur, dans ma direction :

« Mais si j’écris au président Coolidge, que pensez-vous qu’il va me répondre ? Répondez franchement Olivier ! »

Moi, d’une voix blanche : « Rien. Vous n’aurez aucune réponse »

Clemenceau à la sortie de l’Académie supérieure de guerre à Washington en 1922
Clemenceau, après s’être recueilli sur le tombeau
de G. Washington, lors de sa visite des États-Unis en 1922

9 mars 1926 : Visite à Clemenceau

Je l’ai aimé et craint. Quand j’entrais dans son bureau place Beauvau, je ne savais jamais s’il allait apprécier mon travail ou si une critique dure, souvent juste, parfois blessante, allait solder l’entretien qu’il m’accordait. Il lui est arrivé qu’il me mette dehors sans ménagement. Parfois, il regrettait ses emportements mais ses paroles d’excuses se révélaient encore plus cinglantes.

Mais avec le temps, j’avais su mieux dominer le Tigre et donc cesser de le craindre. Détecter à l’avance sa mâchoire qui commençait à se serrer : signe qu’il perdait patience. Son visage pâlissait toujours au moment précis où il fallait s’arrêter et ne plus ajouter d’arguments.

Et puis surtout, j’appréciais ses immenses qualités. Notamment, il se battait pour ses collaborateurs. Son estime, sa protection restaient totales. Clemenceau se transformait en véritable parapluie en acier pour sa petite équipe loyale et fidèle.

Et parfois, une parole d’approbation après des jours d’effort sur un dossier, un petit mot agréable, de son écriture fine et nerveuse, à peine lisible, sur un billet ou une note dactylographiée remise la veille valaient tout l’or du monde.

Et puis, un jour de 1909, j’ai changé de patron, quand il a cessé d’être président du Conseil. Aristide Briand, Poincaré, Millerand, Herriot, les suivants … n’effaceront jamais ce que j’ai pu vivre et ressentir avec Le Tigre. Je n’ai jamais retrouvé une telle finesse d’analyse, de telles fulgurances dans les intuitions et les anticipations, des bons mots aussi bien trouvés et tellement drôles.

Avec lui, je travaillais sans m’arrêter, à perdre haleine. Avec ses successeurs, j’ai pu plus tranquillement fonder une famille, voyager, écrire, faire de la gymnastique.

Clemenceau, c’était toute ma vie. À son départ, j’ai fait ma vie.

Aujourd’hui, je vais lui rendre visite rue Franklin. Je sais déjà que lorsqu’après être entré dans le vestibule de son appartement, sa bonne va me prendre mon pardessus et mon chapeau et que je vais rejoindre la pièce où il a installé sa table de travail, ma gorge va se nouer. Je vais avoir du mal à sortir les premiers mots quand il va me lancer un peu moqueur : « Alors, Olivier M… , le fonctionnaire qui fait tous les régimes, le Talleyrand du XXème siècle, comment ça va ? » Et puis, il va me tendre, avec un sourire charmeur, ses deux mains, manifestant la joie que je vienne le voir. À ce moment, ce sera difficile de ne pas avoir aussi le regard qui se trouble un peu.

Clemenceau dans son bureau privé du 8 rue Franklin à Paris

2 mars 1926 : « Pas de prestige sans mystère »

« Vous ne pourrez pas faire une véritable armée sans chefs. C’est comme notre pays, il lui faut des dirigeants puissants, inaccessibles, transcendants et presque mystérieux… »

Charles de Gaulle tire sur sa cigarette avec un mélange de délice et de délicatesse, il souffle doucement la fumée bleue devant lui en faisant de petits claquements discrets avec sa langue, perdu dans ses pensées. Il allonge ses longues jambes sur une chaise et se cale plus confortablement dans son fauteuil de cuir avant de poursuivre :

« L’Ecole de Guerre, elle, ne forme pas ou plus de chefs. Elle étouffe ses élèves dans l’apprentissage de procédures, de manuels, de tactiques obligatoires et rassurantes. Alors que la guerre reste incertaine, que le destin d’une Nation n’est jamais écrit et que tout demeure toujours possible, l’ordinaire comme l’extraordinaire, le banal comme le merveilleux. »

De Gaulle essaie de faire passer ses pensées dans l’ouvrage – sur l’histoire du soldat français à travers les âges – qu’il rédige comme « nègre » de Pétain. Il est furieux que les hommes du cabinet du Maréchal trouvent sa plume trop dense, trop riche et complexe. Pétain lui conseille « un sujet, un verbe et un complément », de façon épurée. Alors que Charles aime le lyrisme, le style flamboyant qui emporte le lecteur et peut conquérir son âme.

Je ne sais trop quoi conseiller à Charles. Sans Pétain, il pourrait rester bien longtemps capitaine puisque trop de gens se méfient de lui voire le détestent dans les états majors. Il ne faut donc pas qu’il se fâche avec ce personnage si puissant. Son unique protecteur …. à part moi. Mais je comprends sa frustration.

À moment, Charles ne dit plus rien. Ses yeux se plissent, il semble ailleurs.

Après un long moment où je n’ai rien dit non plus, il glisse avec gravité cette dernière phrase :

« Rien ne rehausse mieux l’autorité que le silence… »

Je prends congé discrètement en me demandant s’il a conscience qu’il est désormais seul dans la pièce.

Charles de Gaulle et Olivier le Tigre en 1926

26 février 1926 : Un tibia en vaut un autre !

Ce matin, cinq policiers ont monté bruyamment les étages de notre immeuble du quartier Notre-Dame à Versailles. Sans s’arrêter sur notre palier, ils ont finalement tambouriné au dernier étage : « Police ! Ouvrez ! « 

Notre jeune voisin a juste eu le temps d’ouvrir sa porte, de balbutier que : oui, il était bien Augustin Mirande… puis de laisser les forces de l’ordre se ruer dans sa demeure. La porte s’est refermée et nous avons tous entendu le bruyant remue-ménage d’une perquisition et d’un premier interrogatoire musclé de l’occupant des lieux.

Aux questions posées presque en hurlant par les inspecteurs, nous avons deviné que notre Augustin Mirande n’était pas que le jeune homme toujours en chemise blanche et casquette noire, si poli – mais aussi si discret – que nous avions l’habitude de croiser dans l’escalier ou au bas de l’ascenseur. Il était manifestement mêlé à un trafic de corps et de cercueils de soldats tombés au front pendant la Grande Guerre.

Il avait escroqué des centaines de familles parisiennes ou versaillaises demandant à sa société « Mirande SA » de rapatrier sur Paris ou en banlieue le corps de leurs fils enterrés provisoirement dans l’un des nombreux cimetières militaires de l’Est de la France.

Par la dénonciation de l’un des salariés de Mirande, la police s’était rendu à l’évidence : il y avait bien des ossements dans les cercueils remis aux parents éplorés mais n’importe lesquels, au gré des déterrements de dépouilles, mal contrôlés par les autorités de Verdun ou des autres anciens lieux de combats de 14-18. « Un crâne ou un tibia en vaut bien un autre » répétait en pleurnichant Mirande aux pandores. Certes, mais pour le prix faramineux (plus de 12 000 francs parfois) réglé par les proches, on pouvait au moins restituer les cendres exactes et non celles d’un inconnu !

C’était de l’escroquerie pure et simple. Se faire de l’argent sur les glorieux morts pour la France, du fric sur la peine des autres.

Peu avant midi, notre voisin est descendu les menottes aux poignets, le visage rouge (il avait du recevoir quelques puissantes claques) poussé par les policiers jusque dans le « panier à salade » noir de la préfecture de police.

Le concierge l’a regardé une dernière fois et s’est exclamé en se retournant vers les autres occupants de l’immeuble, curieux, la fenêtre ouverte : « Vous avez vu ? Quel salaud ! « 

Un des multiples cimetières proches des champs de bataille de la Grande Guerre. Les corps des poilus attendent d’être rendus aux familles qui le souhaitent. Celles qui ne veulent pas attendre les fastidieuses restitutions des dépouilles organisées par les pouvoirs publics passent par de multiples sociétés privées plus rapides, très chères et… pas toujours honnêtes.

11 novembre 1924 : Six ans déjà !

Aujourd’hui, Paris s’est figé dans une solennité étrange. Le 11 novembre marque déjà six ans depuis la fin de la Grande Guerre, et pourtant, chaque commémoration semble ranimer le spectre de ces années sombres. À l’Arc de Triomphe, la foule s’est rassemblée tôt ce matin. Le président Gaston Doumergue, grave et silencieux, a présidé la cérémonie. Depuis l’année dernière, la flamme du Soldat Inconnu brûle en permanence, symbole de mémoire que les Parisiens viennent saluer régulièrement.

Autour de moi, les visages sont marqués. Les anciens combattants, leurs médailles brillantes sur les vestons sombres, se tiennent droits, mais leurs mains tremblent, peut-être à cause du froid, peut-être à cause des souvenirs. Les familles de disparus serrent des fleurs contre elles, et je vois des femmes vêtues de noir, des mères, des veuves, des soeurs qui n’ont jamais eu de tombe sur laquelle pleurer.

Le silence est brisé par un clairon qui joue la sonnerie aux morts, et je sens un frisson parcourir l’assemblée. Autour de moi, certains jeunes dans la foule regardent sans comprendre pleinement la douleur inscrite dans ce jour. Je me demande si ce sentiment de mémoire collective survivra au temps. Peut-être un jour, cette flamme, allumée pour honorer nos morts, sera la seule trace de ce que fut l’horreur.

Gaston Doumergue, Président de la République depuis le 13 juin 1924

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