11 octobre 1926 : Le franc ne se mange pas !

Lundi, sept heures et demie. Le train de Versailles me dépose à Saint-Lazare et j’ai vingt minutes d’avance par rapport à mes horaires habituels. Je m’offre un café-crème et mon journal dans le petit bistrot de la rue de Rome, avant de filer à l’Élysée.

Le quotidien annonce en première page que la livre a encore cédé quelques points. Le franc remonte, tout le monde s’en félicite, et à raison : voilà trois mois que nous dormons mal pour cela, à l’Elysée et rue de Rivoli, au ministère des Finances.

Je parcours mentalement les dossiers de la semaine. Le budget de l’an prochain, la Caisse d’amortissement, les dettes de guerre avec Washington toujours en suspens, les notes que Poincaré attend pour mercredi. Des colonnes de chiffres, des courbes, des taux de change. Je les connais par cœur.

Puis le zinc se met à parler plus fort que ma pensée.

Ils sont cinq, en bleu couvert de peinture, de plâtre et de poussière, des hommes du bâtiment sans doute, un verre de blanc posé devant eux : c’est l’heure du premier. L’un d’eux frappe le comptoir du plat de la main.

« Deux francs quatre-vingts, le kilo de pain, en juillet ! Et on vient m’dire que l’franc est sauvé !
— Ça a baissé depuis, plaide le patron en essuyant un verre. Ça va r’descendre, vous verrez…
— Ça monte par l’ascenseur, patron, et ça redescend par l’escalier. »

Les rires fusent, puis un autre enchaîne, plus sombre : le charbon, la viande, le loyer. Les salaires, « y suivent, qu’on nous dit. Oui, comme la tortue suit le lièvre ». Sa femme qui revient des courses avec moitié moins qu’au printemps.

« Poincaré nous « sauve le franc », qu’y dit le gars. Mais qui nous sauve le pain ? Hein ? »

Je ne bouge pas. Personne, ici, ne sait que ce nom lancé au comptoir est celui de l’homme dont je prépare les notes. Je bois mon café à petites gorgées, derrière mon journal, caché comme un coupable.

Parce qu’ils n’ont pas tout à fait tort. Cet été, nous avons relevé les taxes sur ce que l’on achète : c’était le plus sûr moyen de rassurer ceux qui nous prêtent. C’est aussi le plus sûr moyen de faire payer tous les Français et donc ceux… qui n’ont aucune marge. Le franc qui se redresse est nécessaire, mais il ne se mange pas, et le boulanger n’a pas encore remarqué que la livre sterling baissait.

Je laisse une pièce de plus que d’ordinaire sur la soucoupe, geste dérisoire, et je le sais.

En remontant vers l’Élysée, je me dis que ce comptoir est décidément un baromètre que nos tableaux de l’Elysée ne savent pas lire.

Le ministère des Finances, au Louvre, rue de Rivoli en 1926

Autre vue du ministère des Finances où s’est installé Raymond Poincaré, Président du Conseil.

Ouvriers discutant dans un café des années 20 (reconstitution)

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Le coin de l’historien : Après la chute du gouvernement Herriot (21 juillet 1926), la livre sterling atteint un sommet d’environ 243 francs. Le retour de Poincaré aux affaires, à la fin du mois, provoque un redressement spectaculaire : la livre repasse sous les 150 francs début novembre et avoisine les 120 francs en décembre. Les mesures de l’été combinent hausse des impôts indirects, baisse des taux maximaux de l’impôt direct, création d’une Caisse d’amortissement garantie par une révision constitutionnelle et, par la loi du 7 août, autorisation donnée à la Banque de France d’acheter francs et or au cours du marché. Mais les prix suivent le franc avec retard. À Paris, le kilo de pain passe d’environ 1,70 F au 1er janvier 1926 à environ 2,80 F fin juillet, puis ne redescend qu’à 2,25 F à la mi-décembre. Il recule donc d’un cinquième quand la livre, exprimée en francs, perd la moitié de sa valeur. La stabilisation de fait n’interviendra qu’en décembre 1926, la stabilisation légale (le « franc Poincaré ») qu’en juin 1928.

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7 octobre 1926 : Le dessinateur de Linz

Vienne, enfin, en a fini avec nous. Le Commissariat général de la SDN ferme ses portes cette semaine — quatre ans de tutelle financière sur l’Autriche s’achèvent, et je suis du nombre des quelques fonctionnaires envoyés pour en signer le dernier rapport.

On nous reçoit, pour célébrer la chose, chez Friedrich Kastner, un diplomate du ministère des Finances autrichien avec qui j’ai travaillé sur le dossier.

C’est dans son salon que je m’arrête net devant une petite toile accrochée entre deux portes, presque à la dérobée : une locomotive lancée à pleine vitesse, rendue avec une précision d’ingénieur — chaque rivet, chaque jet de vapeur — mais qui respire, sous la peinture, une angoisse que je ne saurais nommer. Je reste planté là, verre à la main, pendant que la conversation continue sans moi.

Kastner me rejoint, amusé. « Ça, c’est Brosch. Klemens Brosch. Un gars de Linz, d’où je suis moi-même — je l’ai connu enfant, nos familles se croisaient. » Il m’explique, en quelques phrases, ce que je n’ai bien compris que plus tard : Brosch dessine et peint depuis toujours avec un talent qui a stupéfié ses professeurs, mais la guerre l’a brisé. Depuis son retour du front, dit Kastner, ses machines ne sont plus tout à fait des machines — trains, ponts, centrales électriques, rendus avec une minutie presque maniaque, comme si fixer chaque rivet pouvait empêcher le monde de s’effondrer. « On dit en ville qu’il boit, ou pire. Je ne sais pas. Mais je sais qu’il ne vendra jamais ses planches ailleurs qu’au marché de Linz, par entêtement ou par indifférence, je ne saurais dire. »

Je demande si on peut le rencontrer. Kastner rit — « Vous, les Français, toujours pressés de comprendre » — avant de proposer que je fasse étape à Linz avant de reprendre le train pour Paris. Il connaît l’adresse d’un petit marchand où Brosch a coutume de déposer ses dessins.

Nous le trouvons là deux jours plus tard, un homme maigre, le regard trop vif pour son visage, un carton à dessins sous le bras comme on porte un enfant. Il nous laisse feuilleter ses planches sans un mot, comme si le jugement de deux visiteurs ne pouvait rien changer à ce qu’il sait déjà de son propre travail. Cinq feuilles, surtout, m’arrêtent. Une étude ancienne, datée de 1910, pour une toile qu’il avait intitulée Sturm — déjà, à seize ans, cette même intensité dans le trait. Une scène tirée du Faust de Goethe, de 1919, tout juste rentré du front. Deux ouvriers du télégraphe, de cette année même, penchés sur leurs câbles avec une gravité presque religieuse. Un paysage nocturne, Zell am See sous la lune, d’un noir presque liquide. Et une étude d’arbre au bord du Danube, d’une précision botanique, mais qui, à la regarder longtemps, se met à ressembler à autre chose — une anatomie, peut-être, ou une plaie.

« Vous avez fait la guerre », lui dis-je — ce n’est pas une question.

Il hoche la tête, sans développer, puis me tend une étude au crayon de sa locomotive, une version antérieure, plus nerveuse, de celle que possède Kastner. « Celle-là, je l’ai refaite dix fois », dit-il , avec une indifférence qui me trouble plus que ne l’aurait fait un prix exorbitant. J’insiste pour payer ; il finit par accepter quelques schillings, moins par intérêt, je crois, que pour clore la conversation.

Je remonte dans mon train pour Paris avec cette feuille roulée sur mes genoux. Nous venons de signer, à Vienne, la fin officielle d’une tutelle financière, le constat triomphant qu’un pays se relève. Et voilà qu’à deux heures de train de là, un homme de mon âge — non, bien plus jeune que moi — porte dans ses mains cette même guerre, intacte, comme si rien ne s’était relevé en lui. L’Autriche qu’on nous dit guérie, et ce garçon qui dessine des locomotives sur le point de dérailler.

Le train express de Klemens Brosch

Le coin de l’historien : La reconstruction financière de l’Autriche, conduite sous l’égide de la Société des Nations de 1922 à 1926, s’achève à l’automne 1926 avec la fin de la mission du Commissariat général à Vienne — un des grands succès techniques affichés par la jeune organisation genevoise.

Klemens Brosch (1894-1926), dessinateur et peintre de Linz, en est le contrepoint silencieux : un style d’un réalisme hallucinant, par le trait et la précision presque photographique, mais hanté de visions industrielles et apocalyptiques qui annoncent la Nouvelle Objectivité et le surréalisme — on le classe aujourd’hui parmi les plus grands dessinateurs autrichiens du siècle, aux côtés de Klimt, Schiele et Kokoschka. Son tableau « Der Schnellzug » (Le Train express), peint en 1924, est aujourd’hui conservé au Belvédère de Vienne, de même que son étude Baumstudie an der Donau (1926) ; d’autres œuvres de cette période — Studie zum Sturm II (1910), Zwei Telegraphenarbeiter (1926), ou Die Landschaft mit zwei kreisenden Adlern (1922) — montrent l’étendue de son talent, de la peinture de paysage à la scène industrielle. Traumatisé par son passage au front durant la Grande Guerre, il sombre dans l’addiction et meurt en décembre 1926, à 32 ans. Resté quasiment inconnu de son vivant — il vendait alors ses planches sur le marché local de Linz —, son œuvre, plus d’un millier de dessins et aquarelles, n’a été redécouverte qu’en 2018, lors d’une rétrospective au Belvédère de Vienne.

4 octobre 1926 : Cette France qui enterre le vote des femmes

Nathalie est rentrée tard, l’encre encore sur les doigts. Le numéro de novembre du Populaire se boucle cette semaine, et Léon l’avait gardée après les autres pour relire ensemble un article qui doit y paraître. Elle est devenue, sans qu’elle s’en vante jamais elle-même, l’une de celles sur qui il compte le plus pour ce dossier-là : le suffrage des femmes, le statut de la femme mariée, tout ce que la République refuse encore de leur reconnaître.

« Toujours au Luxembourg, ce texte », m’a-t-elle dit, sans même ôter son manteau. La proposition votée par la Chambre en juillet dernier — 390 voix contre 183 — dort depuis quinze mois dans un tiroir du Sénat. « Un cimetière de bonnes volontés », a-t-elle répété, et cette fois je n’ai pas ri.

J’en ai assez, moi aussi, de cette France qui vote des lois à une chambre pour mieux les enterrer à l’autre. J’en ai assez de signer des notes, de préparer des audiences, de faire tourner une administration qui se dit moderne, et de rentrer chaque soir retrouver une femme qui se bat pour un droit que je tiens pour acquis depuis ma naissance, simplement parce que je suis né homme.

Je lui ai demandé, ce soir, ce que je pouvais faire. Pas en mari admiratif qui regarde sa femme se battre depuis le bord — en homme qui a un bureau à l’Élysée et qui commence à se demander à quoi il sert, s’il ne sert pas aussi à cela. Je ne peux rien signer, rien proposer, rien voter à la place de qui que ce soit ; je ne suis pas parlementaire, et Poincaré n’est pas Léon. Mais je peux ouvrir des portes qu’elle n’ouvrira jamais depuis la rue Feydeau. Un rapport qui circule au bon moment. Un argument juridique glissé dans une note que personne n’attendait là. Je ne sais pas encore exactement comment. Mais je sais que je ne veux plus seulement l’écouter raconter sa journée.

Elle m’a regardé longtemps, puis elle a souri — pas le sourire tendre des autres soirs, un sourire plus dur, plus content. « Alors cherche », a-t-elle dit.

Nous ne travaillons pas au même endroit, ni pour les mêmes hommes, elle et moi. Mais ce soir, dans ce salon, il n’y avait qu’un seul couple excédé par la même chose : un pays qui sait très bien dire oui à la Chambre et non au Sénat, et qui appelle ça gouverner.

Léon Blum dans le milieu des années 20

Le coin de l’historien : En juillet 1925, la Chambre des députés adopte par 390 voix contre 183 une proposition de loi accordant aux femmes le droit de vote aux élections municipales et cantonales ; le Sénat ne l’examinera jamais, et les Françaises n’obtiendront ce droit qu’en 1944.

Le Populaire, organe officiel de la SFIO depuis la scission de Tours (1920), est à cette date bimensuel — il ne redeviendra quotidien qu’en 1927 — et sa rédaction se trouve au 12, rue Feydeau, à Paris. Léon Blum y est l’un des directeurs, titre qu’il partage avec Jean Longuet, mais la direction effective du journal revient à Paul Faure, secrétaire général de la SFIO depuis 1920.

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