4 octobre 1926 : Cette France qui enterre le vote des femmes

Nathalie est rentrée tard, l’encre encore sur les doigts. Le numéro de novembre du Populaire se boucle cette semaine, et Léon l’avait gardée après les autres pour relire ensemble un article qui doit y paraître. Elle est devenue, sans qu’elle s’en vante jamais elle-même, l’une de celles sur qui il compte le plus pour ce dossier-là : le suffrage des femmes, le statut de la femme mariée, tout ce que la République refuse encore de leur reconnaître.

« Toujours au Luxembourg, ce texte », m’a-t-elle dit, sans même ôter son manteau. La proposition votée par la Chambre en juillet dernier — 390 voix contre 183 — dort depuis quinze mois dans un tiroir du Sénat. « Un cimetière de bonnes volontés », a-t-elle répété, et cette fois je n’ai pas ri.

J’en ai assez, moi aussi, de cette France qui vote des lois à une chambre pour mieux les enterrer à l’autre. J’en ai assez de signer des notes, de préparer des audiences, de faire tourner une administration qui se dit moderne, et de rentrer chaque soir retrouver une femme qui se bat pour un droit que je tiens pour acquis depuis ma naissance, simplement parce que je suis né homme.

Je lui ai demandé, ce soir, ce que je pouvais faire. Pas en mari admiratif qui regarde sa femme se battre depuis le bord — en homme qui a un bureau à l’Élysée et qui commence à se demander à quoi il sert, s’il ne sert pas aussi à cela. Je ne peux rien signer, rien proposer, rien voter à la place de qui que ce soit ; je ne suis pas parlementaire, et Poincaré n’est pas Léon. Mais je peux ouvrir des portes qu’elle n’ouvrira jamais depuis la rue Feydeau. Un rapport qui circule au bon moment. Un argument juridique glissé dans une note que personne n’attendait là. Je ne sais pas encore exactement comment. Mais je sais que je ne veux plus seulement l’écouter raconter sa journée.

Elle m’a regardé longtemps, puis elle a souri — pas le sourire tendre des autres soirs, un sourire plus dur, plus content. « Alors cherche », a-t-elle dit.

Nous ne travaillons pas au même endroit, ni pour les mêmes hommes, elle et moi. Mais ce soir, dans ce salon, il n’y avait qu’un seul couple excédé par la même chose : un pays qui sait très bien dire oui à la Chambre et non au Sénat, et qui appelle ça gouverner.

Léon Blum dans le milieu des années 20

Le coin de l’historien : En juillet 1925, la Chambre des députés adopte par 390 voix contre 183 une proposition de loi accordant aux femmes le droit de vote aux élections municipales et cantonales ; le Sénat ne l’examinera jamais, et les Françaises n’obtiendront ce droit qu’en 1944.

Le Populaire, organe officiel de la SFIO depuis la scission de Tours (1920), est à cette date bimensuel — il ne redeviendra quotidien qu’en 1927 — et sa rédaction se trouve au 12, rue Feydeau, à Paris. Léon Blum y est l’un des directeurs, titre qu’il partage avec Jean Longuet, mais la direction effective du journal revient à Paul Faure, secrétaire général de la SFIO depuis 1920.

27 septembre 1926 : Le mari de Nathalie

À Chiroubles, je ne suis pas Olivier le Tigre. Je suis le mari de Nathalie.

Et, à vrai dire, cela me repose.

Nous sommes arrivés avant-hier par le PLM jusqu’à Lyon, puis la Delage de mes beaux-parents pour grimper dans les vignes. Ici, personne ne m’attend pour savoir ce que pense Poincaré de Briand. On parle de la vigne — et cette année, elle n’a pas été facile pour tout le monde, de quoi fournir des conversations jusqu’à Noël.

Sur la place, un buste veille sur tout cela : celui de Victor Pulliat, qui a sauvé ces coteaux du phylloxéra en y greffant des pieds américains. À ma demande, Nathalie me raconte souvent cette histoire, avec la même patience amusée.

Hier, pendant qu’elle retrouvait ses cousines, je suis parti marcher seul. Plus bas, un filet d’eau descendait entre les pierres. Un gamin, accroupi sur la berge, avait fabriqué avec deux branches fourchues et quelques palettes de bois un petit moulin qui tournait dans le courant.

Je me suis arrêté.

Je connaissais ce moulin.

J’avais fabriqué exactement le même, enfant, à Château-du-Loir, dans le jardin de ma grand-mère paternelle, chez qui mon père avait grandi avant de venir enseigner à Paris. J’y passais une partie de mes étés.

Il aura fallu cinquante ans et un ruisseau du Beaujolais pour me rappeler qu’un gamin de la Sarthe n’invente jamais rien : il reçoit, sans le savoir, ce que d’autres gamins ont fabriqué avant lui.

Le soir, Nathalie m’a trouvé silencieux. Elle a posé sa main sur la mienne sans poser de question. Je lui ai raconté le moulin, Château-du-Loir, ma grand-mère. Elle m’a écoutée, puis a souri : « Tu vois, Olivier, tu as bien été un enfant, toi aussi. » Et elle est retournée à ses histoires de vignes en fredonnant, me laissant à mon carnet et à cette étrange sensation d’avoir, l’espace d’un après-midi, cessé d’être un homme de l’Élysée.

Un gamin dans le Beaujolais qui me rappelle mes vacances d’été dans la Sarthe des années 1870

Le coin de l’historien : Victor Pulliat (1827-1896), pionnier du greffage des cépages français sur des porte-greffes américains résistants au phylloxéra, est honoré d’un buste sur la place de Chiroubles dans le Beaujolais (Rhône) depuis 1898. L’appellation « Chiroubles » ne sera reconnue qu’en 1936.

Le buste de Victor Pulliat à CHIROUBLES

16 septembre 1926 : La lettre tant attendue

Elle est arrivée ce matin, glissée entre une facture de charbon et une lettre de mon frère. J’ai reconnu l’écriture avant même de retourner l’enveloppe : cette graphie très lisible qu’elle tient, sans doute, de sa mère. J’ai attendu d’être seul dans mon bureau pour l’ouvrir, comme un enfant qui garde le meilleur morceau pour la fin. La voici, presque telle quelle :


New York, le 9 septembre 1926

Mes chers parents,

Me voici donc « débarquée », comme on dit ici avec un mot qui sonne presque militaire. La traversée s’est achevée sans drame, sinon deux jours de brume au large de Terre-Neuve qui ont retardé notre arrivée et fait grimper l’inquiétude de tout le pont — je devine, Papa, que tu as dû faire les cent pas au bureau du télégraphe.

Le France est entré dans le port un matin éclatant, et je dois avouer que rien, ni les photographies ni les récits de Mr Fitzgerald que tu m’avais fait lire, ne prépare vraiment à la vue de cette ville depuis le pont d’un paquebot. Les tours du Sud de Manhattan se dressent comme un décor de théâtre trop grand pour la scène. Nous avons accosté au quai 57, sur l’Hudson, et j’ai eu à peine le temps de chercher la statue de la Liberté des yeux qu’une jeune femme très affairée, une certaine Miss Cook, se présentait déjà à moi sur le quai, un carton avec mon nom à la main — envoyée par Mrs Roosevelt elle-même, qui, m’a-t-elle expliqué avec un sourire d’excuse, retenue à Hyde Park pour la rentrée scolaire de ses enfants, n’a pu venir en personne. Voilà, chers parents, le mystère de mon télégramme enfin résolu : ce n’est donc pas Mrs Roosevelt que j’ai vue la première, mais son émissaire, aussi efficace qu’aimable, qui m’a conduite avec mes malles jusqu’à l’International House.

L’endroit dépasse tout ce qu’on m’en avait dit : un immeuble tout neuf, sur Riverside Drive, qui loge des étudiants venus du monde entier — j’ai déjà croisé une Norvégienne, deux Chinois et un jeune homme du Caire, tous aussi dépaysés que moi, ce qui est, je crois, la meilleure façon de se sentir vite chez soi. Ma chambre donne sur le fleuve, et j’entends le soir les sirènes des remorqueurs, un bruit qui ne me déplaît pas.

Mais le plus beau reste à venir : trois jours après mon arrivée, une invitation m’attendait — à prendre le thé chez Mrs Roosevelt elle-même, dans sa maison de la 65e Rue Est. Je m’attendais, je l’avoue, à une réception guindée ; j’ai trouvé une femme très grande, à la voix douce, qui m’a interrogée sur mes études de médecine avec un intérêt qui ne devait rien à la politesse. Elle m’a parlé de son travail à la Women’s Trade Union League, de son école de Todhunter où elle enseigne l’histoire à des jeunes filles de mon âge, et m’a dit — je te cite, Papa, puisque je sais que cela te fera sourire — que « le vieux Tigre a bon goût en matière de lettres de recommandation ». Elle se souvient donc fort bien de Monsieur Clemenceau, quoique je n’aie pas osé lui demander depuis quand.

Je commence lundi mes démarches à Columbia. Embrassez pour moi Maïa et Luna, et dites à Nicolas qu’ici, dans le ciel de New York, les avions de publicité tracent des lettres de fumée au-dessus de Broadway — de quoi lui donner des idées.

Je vous écris encore bientôt.

Votre Pauline


Je referme cette lettre avec un soulagement que je n’ose pas encore appeler de la tranquillité — une mère qui invite ma fille à son thé n’empêche pas l’océan de nous séparer. Mais enfin : le télégramme mentait à peine. Mrs Roosevelt l’a bien « accueillie », à sa manière, en femme trop occupée pour un quai de port mais jamais trop occupée pour une jeune Française recommandée par un vieil ami.

L’International House de New-York en 1924

L’International House de New-York en 1926 (reconstitution à partir d’archives)

Note de licence romanesque : Miss Cook, l’émissaire envoyée au port, est un personnage inventé. La scène du thé chez Eleanor Roosevelt est une reconstitution plausible mais fictive : rien n’atteste qu’une jeune Française lui ait été présentée à cette date précise. En revanche, son engagement réel à la Women’s Trade Union League et à la Todhunter School, ainsi que sa présence à Hyde Park pour la rentrée de ses enfants durant l’été 1926, sont documentés.

Le coin de l’historien : En 1926, Eleanor Roosevelt, alors âgée de 41 ans, mène déjà une vie politique et sociale bien à elle, indépendamment de son mari Franklin, retiré à Warm Springs pour se soigner d’une poliomyélite contractée en 1921. Elle enseigne l’histoire et le civisme à la Todhunter School, une école de jeunes filles de Manhattan qu’elle codirige, et milite activement à la Women’s Trade Union League ainsi qu’à la Ligue des électrices (League of Women Voters), deux organisations qui luttent pour les droits des travailleuses et l’éducation civique des femmes. C’est précisément ce réseau, encore méconnu du grand public français, que Clemenceau avait en tête en adressant sa lettre à elle plutôt qu’à Franklin.


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