10 mars 1926 : Clemenceau intact

Il n’a pas changé. Un peu plus voûté peut-être. Une voix légèrement voilée et un petit essoufflement qui vient assez vite quand il bouge ou s’exprime. Mais sinon, c’est bien lui. Le tombeur de ministères, l’orateur hors pair, le patron que l’on suit au bout du monde : il est devant moi.

Son accueil est chaleureux : nous échangeons quelques amabilités, une tasse de thé à la main. Il prend des nouvelles de mes enfants. «Je ris toujours quand je pense que votre amour pour la Russie vous a conduit à leur donner deux prénoms de tsar ou de tsarévitch : Nicolas et Alexis ! En revanche, le raisonnement pour « Pauline » m’échappe. » Dans un éclat de rire, je réponds que c’est juste que nous aimions ce prénom, ma femme et moi. Et je relativise considérablement l’influence des Romanov sur le choix des deux autres prénoms.

Soudain, Clemenceau se fait plus grave.

« Mon chef Olivier, deux sujets me préoccupent. Le premier est personnel. Mon ami Claude Monet apparaît de plus en plus mal en point. Je passe beaucoup de temps à prendre de ses nouvelles par lettres ou à lui rendre visite à Giverny.

La seconde inquiétude reste la situation financière de la France. Et plus particulièrement nos dettes vis à vis de la Grande-Bretagne ou des Etats-Unis. Plus spécialement les USA qui ne comprennent pas grand-chose à notre contexte de nation qui a donné tout son sang et ses forces pour sauver la liberté en Europe. Ils nous demandent maintenant de rembourser ce qu’ils nous ont prêté comme si c’était des créances commerciales classiques ! Alors que de notre côté, nous avons les plus grandes peines du monde à faire payer l’Allemagne. »

J’explique à mon ex-patron qu’effectivement, d’un point de vue strictement juridique, nos dettes américaines ont une origine contractuelle finalement assez banale. Alors que les fameuses « réparations » de nos voisins d’outre-Rhin viennent d’un raisonnement historique (l’Allemagne était à l’origine de la guerre) et ensuite de traités internationaux. Ce sont des dettes « politiques » que les Américains, peuple de commerçants, mettent à un niveau juridique inférieur à ce que nous leur devons.

« Je vais écrire au Président des Etats-Unis. Moi, il va me comprendre et cela peut changer le cours de l’Histoire »

Je ne veux, au départ, pas décourager le personnage illustre face à moi. C’est vrai que Clemenceau a été accueilli par des foules en liesse en 1922, lors de son voyage outre-Atlantique. Sa popularité vis à vis de cette partie de monde anglo-saxon demeure intacte. Il a vécu aux USA jeune, se révèle parfaitement bilingue, a même été marié à une Américaine (pas très longtemps). En revanche, je doute sérieusement de son influence réelle, seul, vis à vis d’un chef d’État, en fonction, d’une puissante nation.

Sa présence constante et si bienveillante auprès de Claude Monet malade me paraît beaucoup plus pertinente.

J’essaie de lui faire part de mon analyse. C’est pénible de dire au Tigre qu’il griffe moins qu’avant, que ses puissantes mâchoires impressionnent toujours un public français mais peuvent vite lasser les chancelleries étrangères.

Clemenceau m’écoute. Il se lève brusquement mais doit se pencher un peu plus sur sa canne.

Il tend d’un coup son index, presque accusateur, dans ma direction :

« Mais si j’écris au président Coolidge, que pensez-vous qu’il va me répondre ? Répondez franchement Olivier ! »

Moi, d’une voix blanche : « Rien. Vous n’aurez aucune réponse »

Clemenceau à la sortie de l’Académie supérieure de guerre à Washington en 1922
Clemenceau, après s’être recueilli sur le tombeau
de G. Washington, lors de sa visite des États-Unis en 1922

9 mars 1926 : Visite à Clemenceau

Je l’ai aimé et craint. Quand j’entrais dans son bureau place Beauvau, je ne savais jamais s’il allait apprécier mon travail ou si une critique dure, souvent juste, parfois blessante, allait solder l’entretien qu’il m’accordait. Il lui est arrivé qu’il me mette dehors sans ménagement. Parfois, il regrettait ses emportements mais ses paroles d’excuses se révélaient encore plus cinglantes.

Mais avec le temps, j’avais su mieux dominer le Tigre et donc cesser de le craindre. Détecter à l’avance sa mâchoire qui commençait à se serrer : signe qu’il perdait patience. Son visage pâlissait toujours au moment précis où il fallait s’arrêter et ne plus ajouter d’arguments.

Et puis surtout, j’appréciais ses immenses qualités. Notamment, il se battait pour ses collaborateurs. Son estime, sa protection restaient totales. Clemenceau se transformait en véritable parapluie en acier pour sa petite équipe loyale et fidèle.

Et parfois, une parole d’approbation après des jours d’effort sur un dossier, un petit mot agréable, de son écriture fine et nerveuse, à peine lisible, sur un billet ou une note dactylographiée remise la veille valaient tout l’or du monde.

Et puis, un jour de 1909, j’ai changé de patron, quand il a cessé d’être président du Conseil. Aristide Briand, Poincaré, Millerand, Herriot, les suivants … n’effaceront jamais ce que j’ai pu vivre et ressentir avec Le Tigre. Je n’ai jamais retrouvé une telle finesse d’analyse, de telles fulgurances dans les intuitions et les anticipations, des bons mots aussi bien trouvés et tellement drôles.

Avec lui, je travaillais sans m’arrêter, à perdre haleine. Avec ses successeurs, j’ai pu plus tranquillement fonder une famille, voyager, écrire, faire de la gymnastique.

Clemenceau, c’était toute ma vie. À son départ, j’ai fait ma vie.

Aujourd’hui, je vais lui rendre visite rue Franklin. Je sais déjà que lorsqu’après être entré dans le vestibule de son appartement, sa bonne va me prendre mon pardessus et mon chapeau et que je vais rejoindre la pièce où il a installé sa table de travail, ma gorge va se nouer. Je vais avoir du mal à sortir les premiers mots quand il va me lancer un peu moqueur : « Alors, Olivier M… , le fonctionnaire qui fait tous les régimes, le Talleyrand du XXème siècle, comment ça va ? » Et puis, il va me tendre, avec un sourire charmeur, ses deux mains, manifestant la joie que je vienne le voir. À ce moment, ce sera difficile de ne pas avoir aussi le regard qui se trouble un peu.

Clemenceau dans son bureau privé du 8 rue Franklin à Paris

2 mars 1926 : « Pas de prestige sans mystère »

« Vous ne pourrez pas faire une véritable armée sans chefs. C’est comme notre pays, il lui faut des dirigeants puissants, inaccessibles, transcendants et presque mystérieux… »

Charles de Gaulle tire sur sa cigarette avec un mélange de délice et de délicatesse, il souffle doucement la fumée bleue devant lui en faisant de petits claquements discrets avec sa langue, perdu dans ses pensées. Il allonge ses longues jambes sur une chaise et se cale plus confortablement dans son fauteuil de cuir avant de poursuivre :

« L’Ecole de Guerre, elle, ne forme pas ou plus de chefs. Elle étouffe ses élèves dans l’apprentissage de procédures, de manuels, de tactiques obligatoires et rassurantes. Alors que la guerre reste incertaine, que le destin d’une Nation n’est jamais écrit et que tout demeure toujours possible, l’ordinaire comme l’extraordinaire, le banal comme le merveilleux. »

De Gaulle essaie de faire passer ses pensées dans l’ouvrage – sur l’histoire du soldat français à travers les âges – qu’il rédige comme « nègre » de Pétain. Il est furieux que les hommes du cabinet du Maréchal trouvent sa plume trop dense, trop riche et complexe. Pétain lui conseille « un sujet, un verbe et un complément », de façon épurée. Alors que Charles aime le lyrisme, le style flamboyant qui emporte le lecteur et peut conquérir son âme.

Je ne sais trop quoi conseiller à Charles. Sans Pétain, il pourrait rester bien longtemps capitaine puisque trop de gens se méfient de lui voire le détestent dans les états majors. Il ne faut donc pas qu’il se fâche avec ce personnage si puissant. Son unique protecteur …. à part moi. Mais je comprends sa frustration.

À moment, Charles ne dit plus rien. Ses yeux se plissent, il semble ailleurs.

Après un long moment où je n’ai rien dit non plus, il glisse avec gravité cette dernière phrase :

« Rien ne rehausse mieux l’autorité que le silence… »

Je prends congé discrètement en me demandant s’il a conscience qu’il est désormais seul dans la pièce.

Charles de Gaulle et Olivier le Tigre en 1926

26 février 1926 : Un tibia en vaut un autre !

Ce matin, cinq policiers ont monté bruyamment les étages de notre immeuble du quartier Notre-Dame à Versailles. Sans s’arrêter sur notre palier, ils ont finalement tambouriné au dernier étage : « Police ! Ouvrez ! « 

Notre jeune voisin a juste eu le temps d’ouvrir sa porte, de balbutier que : oui, il était bien Augustin Mirande… puis de laisser les forces de l’ordre se ruer dans sa demeure. La porte s’est refermée et nous avons tous entendu le bruyant remue-ménage d’une perquisition et d’un premier interrogatoire musclé de l’occupant des lieux.

Aux questions posées presque en hurlant par les inspecteurs, nous avons deviné que notre Augustin Mirande n’était pas que le jeune homme toujours en chemise blanche et casquette noire, si poli – mais aussi si discret – que nous avions l’habitude de croiser dans l’escalier ou au bas de l’ascenseur. Il était manifestement mêlé à un trafic de corps et de cercueils de soldats tombés au front pendant la Grande Guerre.

Il avait escroqué des centaines de familles parisiennes ou versaillaises demandant à sa société « Mirande SA » de rapatrier sur Paris ou en banlieue le corps de leurs fils enterrés provisoirement dans l’un des nombreux cimetières militaires de l’Est de la France.

Par la dénonciation de l’un des salariés de Mirande, la police s’était rendu à l’évidence : il y avait bien des ossements dans les cercueils remis aux parents éplorés mais n’importe lesquels, au gré des déterrements de dépouilles, mal contrôlés par les autorités de Verdun ou des autres anciens lieux de combats de 14-18. « Un crâne ou un tibia en vaut bien un autre » répétait en pleurnichant Mirande aux pandores. Certes, mais pour le prix faramineux (plus de 12 000 francs parfois) réglé par les proches, on pouvait au moins restituer les cendres exactes et non celles d’un inconnu !

C’était de l’escroquerie pure et simple. Se faire de l’argent sur les glorieux morts pour la France, du fric sur la peine des autres.

Peu avant midi, notre voisin est descendu les menottes aux poignets, le visage rouge (il avait du recevoir quelques puissantes claques) poussé par les policiers jusque dans le « panier à salade » noir de la préfecture de police.

Le concierge l’a regardé une dernière fois et s’est exclamé en se retournant vers les autres occupants de l’immeuble, curieux, la fenêtre ouverte : « Vous avez vu ? Quel salaud ! « 

Un des multiples cimetières proches des champs de bataille de la Grande Guerre. Les corps des poilus attendent d’être rendus aux familles qui le souhaitent. Celles qui ne veulent pas attendre les fastidieuses restitutions des dépouilles organisées par les pouvoirs publics passent par de multiples sociétés privées plus rapides, très chères et… pas toujours honnêtes.

11 novembre 1924 : Six ans déjà !

Aujourd’hui, Paris s’est figé dans une solennité étrange. Le 11 novembre marque déjà six ans depuis la fin de la Grande Guerre, et pourtant, chaque commémoration semble ranimer le spectre de ces années sombres. À l’Arc de Triomphe, la foule s’est rassemblée tôt ce matin. Le président Gaston Doumergue, grave et silencieux, a présidé la cérémonie. Depuis l’année dernière, la flamme du Soldat Inconnu brûle en permanence, symbole de mémoire que les Parisiens viennent saluer régulièrement.

Autour de moi, les visages sont marqués. Les anciens combattants, leurs médailles brillantes sur les vestons sombres, se tiennent droits, mais leurs mains tremblent, peut-être à cause du froid, peut-être à cause des souvenirs. Les familles de disparus serrent des fleurs contre elles, et je vois des femmes vêtues de noir, des mères, des veuves, des soeurs qui n’ont jamais eu de tombe sur laquelle pleurer.

Le silence est brisé par un clairon qui joue la sonnerie aux morts, et je sens un frisson parcourir l’assemblée. Autour de moi, certains jeunes dans la foule regardent sans comprendre pleinement la douleur inscrite dans ce jour. Je me demande si ce sentiment de mémoire collective survivra au temps. Peut-être un jour, cette flamme, allumée pour honorer nos morts, sera la seule trace de ce que fut l’horreur.

Gaston Doumergue, Président de la République depuis le 13 juin 1924

5 janvier 1924 : Chanel ne paie pas ses dettes

Marie Laurencin est furieuse et tape nerveusement ses doigts sur la table en bois de son salon, comme un pianiste s’engageant avec passion dans un passage indiqué :  » Forte « .

 » Tu te rends compte, Olivier, le temps passé sur ce portrait ? J’y ai mis une énergie folle et je pense avoir obtenu un résultat satisfaisant. Je ne comprends pas la réaction de Coco [Chanel]. Elle a vu l’œuvre une fois, a décrété que ce n’était pas elle du tout et a tourné les talons, la tête haute. Avant même que j’ai pu répondre, elle avait quitté la pièce. Depuis, j’attends mon règlement, en vain. « 

Je connais Coco, son caractère bien trempé et surtout, je comprends que personne ne souhaite avoir un portrait de soi – de surcroît largement diffusé – que l’on ne perçoit pas comme fidèle. La qualité du peintre n’y est pour rien.

La toile de Marie demeure magnifique. J’y retrouve, certes, les traits de mon amie Coco. Mais… un corps peut-être encore plus mince, un regard moins volontaire, presque mélancolique, dont Coco me paraît, objectivement, peu coutumière. Bref, c’est un chef-d’œuvre dont Marie a le secret. Pour autant, je comprends que Coco n’adhère pas. Ce n’est pas vraiment elle.

Sans bien réfléchir, je propose à Marie de devenir l’heureux – et discret – acquéreur du tableau. Je sors mon carnet de chèques. Dans un souffle, soulagée de ne plus avoir  » travaillé pour rien « , elle acquiesce.

Je provoque, par cet achat  » coup de cœur  » de début d’année, le premier incident familial de 1924 : mes enfants me font remarquer, à juste titre, que nous avons fréquemment la visite de Coco. Et qu’il ne sera donc pas possible d’exposer son portrait détesté dans un endroit visible de notre appartement versaillais. Ce qui, vu la somme déboursée pour l’acquérir (second sujet de friction, cette fois-ci avec mon épouse), se révèle un peu aberrant !

Intérieurement navré de mon caractère impulsif liée à une peur, tout aussi irréfléchie, de tout conflit entre mes amies Marie et Coco, je compulse frénétiquement mon répertoire d’adresses. J’y recherche mon sauveur de ce bourbier où je me suis mis tout seul.

Qui pourrait être intéressé par le rachat du portrait de Coco… en s’engageant à ne surtout pas l’exposer ?

Parmi les marchands d’art qui me sont proches, j’hésite entre contacter Kahnweiler (si controversé depuis son attitude pendant la guerre) ou le plus discret Rosenberg.

Je sais que le second n’a, à ma connaissance, encore aucun contact avec Marie ni avec Coco. Je prends mon pardessus et décide de le rencontrer dans sa galerie, au 21 rue de la Boétie…

A suivre.

Portraire de Mademoiselle Chanel par Marie Laurencin
Coco Chanel en 1924

12 novembre 1922 : « Si encore les féministes étaient jolies ! « 

La Chambre s’est prononcée en 1919 en faveur du vote des femmes. Trois ans plus tard, après de nombreuses péripéties, le Sénat dont la majorité reste probablement opposée au texte, est saisi. Et sans accord de la chambre haute, cette évolution égalitaire, tant attendue par beaucoup, risque d’être enterrée pour un moment.

Je réunis ce jour quelques sénateurs et je tente de les convaincre de faire le bon choix dans les prochains jours. J’insiste sur le rôle que les femmes ont joué pendant la Grande Guerre, sur le fait qu’elles travaillent, paient leurs impôts, supportent les mêmes charges que leurs compagnons masculins… Je cite tous les pays (USA, Suède, Grande Bretagne, Pays-Bas, Belgique, Allemagne…) qui ont déjà donné le droit de vote aux femmes et qui ne semblent pas s’en porter plus mal, au contraire.

Les quatre sénateurs qui ont pris place dans mon bureau m’écoutent gravement ou avec le sourire. A la fin de mon court exposé, l’un d’entre eux s’exclame :

 » Mais une main de femme n’est pas faite pour voter ! Elle est là pour que nous la chérissions si c’est celle d’une mère ou que nous l’embrassions amoureusement si c’est celle de notre épouse mais elle ne doit pas se salir en entrant dans les turpitudes de l’arène publique ! « .

Un grognement d’approbation s’échappe de la bouche de ses confrères. Un autre, membre de la commission des Finances, ajoute :

 » Vous imaginez une femme essayer de comprendre les budgets du pays alors que la plupart sont fâchées avec les chiffres ?  »

Le troisième, un passionné d’Histoire antique, nous glisse, péremptoire :

 » Nulle part le rôle de la femme ne fut mieux compris qu’à Rome ; vénérée et vénérable dans la vie privée, la matrone romaine n’était rien dans la vie publique et jamais elle ne songea à compromettre la majesté du foyer domestique dans la tourbe des comices ! « 

Le dernier qui n’avait pas encore pris la parole m’explique que les sénateurs de son groupe – les Radicaux – ne voteront jamais en faveur du vote des femmes dans le contexte actuel. Pour lui, ces dames sont décidément trop pieuses et influencées par l’Eglise comme par les forces traditionnelles d’une Droite souvent ennemie de la République. Et c’est donc normal que notre pays et nos parlementaires s’en protègent.

Je prends quelques notes, effaré par ces arguments, tous plus ineptes les uns que les autres. Dans notre pays, le sort des femmes reste malheureusement entre les mains des hommes. Triste exception française !

Quand je raccompagne ces messieurs jusqu’à la porte de mon bureau, le plus charismatique de la bande me saisit alors le bras et lance, d’une voix forte et dans un grand éclat de rire :  » Et si encore les féministes étaient jolies ! « 

13 novembre 1921 : le coup de poignard dans le dos des anglo-saxons

Nous avions tout soigneusement préparé et cette conférence de Washington devait se transformer en succès diplomatique pour la France en général et mon patron, Aristide Briand, en particulier.

Le thème du désarmement retenu par les Américains organisateurs demeure particulièrement glissant pour un pays comme le nôtre qui conserve encore toutes les traces, sur son sol et dans sa chair, d’un conflit atroce de plus de quatre longues années.

Pour faire taire l’opposition probable de nombreux parlementaires français, notre tactique était donc la suivante :

– axer la conférence sur les seuls armements navals et ainsi ne pas affaiblir notre armée de terre face à un voisin germanique potentiellement revanchard et belliqueux ;

– jouer des rivalités inévitables entre nos alliés pour se poser en arbitre incontournable de la négociation du format des différents flottes de guerre.

Patatras ! Briand m’écrit ce jour, de Washington, que nous nous sommes faits rouler dans la farine.

Il vient de découvrir que le secrétaire d’Etat Hugues et le chef de la délégation britannique Lord Balfour se sont mis d’accord avant notre arrivée ! Les dés sont pipés et la proposition mise sur la table de réduction du tonnage des différentes flottes est déjà actée par les deux grandes puissances. La France ne fait plus vraiment le poids pour s’opposer. D’autant plus que l’Italie obtient un quota équivalent au nôtre. Ce qui est flatteur pour elle et garantit son adhésion à l’axe anglo-américain.

La conférence ne sert presque plus à rien : nous n’avons plus qu’à refuser de signer en nous isolant de tous, ce qui est dangereux… ou alors, nous acceptons et suivons le projet américain et l’opinion publique française se retournera contre nous.

Le piège se referme. De la part de nos alliés qui connaissent bien Briand et savent sa position fragile, c’est un coup de poignard dans le dos.

Briand est furieux. Et son vieux rival Poincaré en profite pour le dénigrer dans les couloirs de la Chambre :  » Eh oui, les négociations internationales restent un exercice bien difficile pour notre ami Briand. En outre, sa légendaire éloquence ne lui sert à rien : il ne parle pas anglais !  »

C’est bas comme remarque. Mais ô combien efficace : les députés gloussent et ricanent. Le retour en France de mon patron s’annonce nuageux.

Aristide Briand et les autres négociateurs à la conférence de désarmement à Washington en novembre 1921

11 novembre 1921 : jour férié

Aujourd’hui, nous déjeunons avec le ministre de l’Intérieur, Pierre Marraud. Il vient à la maison : ainsi, nous pouvons rester en famille. Je tenais à le remercier pour son action en faveur des anciens combattants. Grâce à la loi promulguée hier et dont il est à l’origine, le 11 novembre est maintenant férié !

Nous avons, en outre, tous les deux, le même rêve : il faudrait créer une flamme éternelle sous l’Arc de Triomphe. Elle veillerait, jour et nuit, sur le Tombeau du soldat. Tous les jours, à la même heure, se déroulerait une petite cérémonie – forcément émouvante et frappant les esprits – pour raviver cette flamme. Belle idée, non ?

Pierre Marraud, ministre de l’Intérieur, vient de faire voter la loi qui rend férié le 11 novembre
Inhumation solennelle du Soldat inconnu, le 28 janvier 1921

13 février 1921 : Briand et la politique du « en même temps »

 » L’Allemagne paiera ! Ils n’ont que ce mot à la bouche ! Les Français restent dans l’illusion. Or, pour redresser la France, nous ne pourrons compter que sur nous-mêmes. Et encore, à condition que la paix s’installe durablement en Europe, ce qui n’est pas acquis ! « 

Mais comment faire entendre raison à nos propres compatriotes et à leurs représentants, dans une France qui a, elle aussi (elle surtout ?) tant souffert ? L’heure n’est guère à la réconciliation et l’Allemagne demeure le diable devant dédommager la France. Exiger des réparations demeure, pour l’immense majorité de l’opinion, un devoir moral et patriotique. Et nombre de Français ne voient pas comment redresser leur pays détruit par le conflit – les combats ont eu lieu sur notre sol – sans argent frais venant du pays qui est jugé unique responsable de nos malheurs.

Longue discussion du soir avec Aristide Briand. Ce dernier a souhaité que je le rejoigne à nouveau, comme conseiller spécial, depuis qu’il est redevenu Président du Conseil. Nous sommes calés dans de grands fauteuils de son magnifique bureau du Quai d’Orsay à chercher, depuis des heures, les arguments pour convaincre la Chambre de s’adoucir avec notre ancien ennemi d’outre Rhin. Nous ne nous revendiquons pas spécialement comme germanophiles mais nous savons notre voisin épuisé par le conflit et en proie à une crise financière, sociale et morale, terrible. Exiger de lui des milliards de francs or apparaît aussi irréaliste que dangereux.

Je propose une ligne de conduite :  » En fait, il faut parler simplement aux gens. Ils ne peuvent avoir le beurre et l’argent du beurre.  »

Briand, avec son éternelle cigarette aux lèvres, me regarde, amusé et intéressé. Il lâche :  » Allez-y, Olivier, continuez… »

Je reprends :  » Eh bien, soit on veut une Allemagne durablement affaiblie et donc peu menaçante pour notre sécurité, mais dans ce cas, il faut renoncer aux réparations. Soit on exige d’être intégralement dédommagés par notre voisin germanique, mais, dès lors, on admet qu’il retrouve sa dangereuse puissance industrielle et exportatrice. En fait, on ne peut embrasser les deux attitudes. « 

Briand réfléchit un moment et me rétorque : « Vous avez presque raison. Dans l’absolu… et votre cartésianisme vous honore. Mais ma politique sera, croyez-moi, légèrement différente. Nous avons un besoin vital des réparations, vu l’état lamentable de notre économie. Et pourtant, j’imagine mal, pour l’avenir, une nouvelle guerre. Aussi, lors de ma rencontre prochaine avec le premier ministre anglais Lloyd George, je demanderai en même temps l’argent allemand d’une part et, d’autre part, une vraie politique de fermeté et de diminution de la puissance belliqueuse de notre voisin. Et ainsi, je satisferai aussi bien la partie droite du parlement attachée au strict respect du traité de Versailles que mes amis, plus à gauche, qui souhaitent, avant tout, préserver la paix. En définitive, pour diriger la France, il faut cultiver le  » en même temps » ! « 

Aristide Briand et mon ami, le secrétaire général du Quai d’Orsay, Philippe Berthelot

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