Nathalie est rentrée tard, l’encre encore sur les doigts. Le numéro de novembre du Populaire se boucle cette semaine, et Léon l’avait gardée après les autres pour relire ensemble un article qui doit y paraître. Elle est devenue, sans qu’elle s’en vante jamais elle-même, l’une de celles sur qui il compte le plus pour ce dossier-là : le suffrage des femmes, le statut de la femme mariée, tout ce que la République refuse encore de leur reconnaître.
« Toujours au Luxembourg, ce texte », m’a-t-elle dit, sans même ôter son manteau. La proposition votée par la Chambre en juillet dernier — 390 voix contre 183 — dort depuis quinze mois dans un tiroir du Sénat. « Un cimetière de bonnes volontés », a-t-elle répété, et cette fois je n’ai pas ri.
J’en ai assez, moi aussi, de cette France qui vote des lois à une chambre pour mieux les enterrer à l’autre. J’en ai assez de signer des notes, de préparer des audiences, de faire tourner une administration qui se dit moderne, et de rentrer chaque soir retrouver une femme qui se bat pour un droit que je tiens pour acquis depuis ma naissance, simplement parce que je suis né homme.
Je lui ai demandé, ce soir, ce que je pouvais faire. Pas en mari admiratif qui regarde sa femme se battre depuis le bord — en homme qui a un bureau à l’Élysée et qui commence à se demander à quoi il sert, s’il ne sert pas aussi à cela. Je ne peux rien signer, rien proposer, rien voter à la place de qui que ce soit ; je ne suis pas parlementaire, et Poincaré n’est pas Léon. Mais je peux ouvrir des portes qu’elle n’ouvrira jamais depuis la rue Feydeau. Un rapport qui circule au bon moment. Un argument juridique glissé dans une note que personne n’attendait là. Je ne sais pas encore exactement comment. Mais je sais que je ne veux plus seulement l’écouter raconter sa journée.
Elle m’a regardé longtemps, puis elle a souri — pas le sourire tendre des autres soirs, un sourire plus dur, plus content. « Alors cherche », a-t-elle dit.
Nous ne travaillons pas au même endroit, ni pour les mêmes hommes, elle et moi. Mais ce soir, dans ce salon, il n’y avait qu’un seul couple excédé par la même chose : un pays qui sait très bien dire oui à la Chambre et non au Sénat, et qui appelle ça gouverner.

Le coin de l’historien : En juillet 1925, la Chambre des députés adopte par 390 voix contre 183 une proposition de loi accordant aux femmes le droit de vote aux élections municipales et cantonales ; le Sénat ne l’examinera jamais, et les Françaises n’obtiendront ce droit qu’en 1944.
Le Populaire, organe officiel de la SFIO depuis la scission de Tours (1920), est à cette date bimensuel — il ne redeviendra quotidien qu’en 1927 — et sa rédaction se trouve au 12, rue Feydeau, à Paris. Léon Blum y est l’un des directeurs, titre qu’il partage avec Jean Longuet, mais la direction effective du journal revient à Paul Faure, secrétaire général de la SFIO depuis 1920.


