15 octobre 1926 : Franklin D. Roosevelt adore discuter avec ma fille

Une nouvelle lettre de Pauline est arrivée de New York. Nathalie l’a ouverte avant moi, ce qui est parfaitement contraire à nos habitudes et parfaitement conforme à son caractère lorsqu’il s’agit de nos enfants.

Elle m’a simplement dit : « Lis donc. Je crois que ta fille a trouvé quelqu’un à qui parler. »

New York, le 12 octobre 1926

Mes chers parents,

Je viens de faire une rencontre qui devrait vous intéresser tous les deux. J’ai enfin fait la connaissance de Franklin Roosevelt, le mari d’Eleanor, dont je vous ai déjà parlé. Et je crois bien que nous nous sommes plu dès les cinq premières minutes.

Eleanor m’avait invitée à déjeuner. Son mari était de passage à New York et elle tenait à nous présenter. Je m’attendais à rencontrer un ancien homme politique diminué par la maladie, peut-être amer de son sort. J’ai trouvé un homme immense, au sourire éclatant, avec une voix qui remplit la pièce et une façon de rire qui vous donne immédiatement envie de rire avec lui.

Il m’a d’abord interrogée sur la France, sur Poincaré et sur ce fameux franc dont tous les journaux américains parlent. Je lui ai répondu que les financiers semblaient retrouver confiance, ce qui ne signifiait pas nécessairement que les Français retrouvaient leur pouvoir d’achat.

Il a ri.

« Voilà une réponse que votre père ne ferait peut-être pas ! »

Je lui ai assuré que tu étais parfaitement capable de la faire, Papa, même si tu ne la prononcerais pas nécessairement devant Poincaré.

Nous avons parlé de politique pendant près d’une heure. Il connaît étonnamment bien l’Europe et conserve un souvenir enthousiaste de son séjour en France pendant la guerre. Il m’a raconté avoir rencontré Clemenceau en 1918. Quand je lui ai dit que notre vieux Tigre était presque de la famille, il a voulu tout savoir.

Puis la conversation a glissé vers la médecine.

Il m’a parlé de Warm Springs, en Géorgie, où il a acheté un établissement autour de sources d’eau chaude. Il veut y accueillir des personnes atteintes de paralysie infantile et organiser leur rééducation. Ce n’est pas une simple fantaisie de millionnaire : il connaît les difficultés des malades, les traitements, les exercices, et même les insuffisances des médecins, avec une précision qui m’a surprise.

Je lui ai parlé de ce que nous apprenons à Paris sur les lésions de la moelle épinière, de la tradition neurologique de Charcot et des possibilités de la rééducation fonctionnelle. Il m’a posé tant de questions que j’ai fini par lui demander s’il souhaitait passer ses examens de médecine.

« Non, mademoiselle. Je préfère embaucher les gens qui les réussissent. »

Je lui ai répondu qu’il ferait bien, dans ce cas, de commencer par écouter ses malades autant que ses médecins.

Il est devenu sérieux.

Nous avons discuté longuement de la différence entre retrouver un mouvement et retrouver une autonomie. Je lui ai dit qu’un traitement ne devait pas seulement chercher à faire remarcher un homme, mais à lui permettre de vivre, de travailler, de décider. Il m’a écoutée sans m’interrompre, puis m’a demandé de reprendre mon raisonnement depuis le début.

Tu me connais, Papa : je n’ai pas besoin qu’on me le demande deux fois.

Eleanor nous observait avec un sourire amusé. À un moment, elle a déclaré qu’elle n’avait jamais vu son mari accepter aussi volontiers les objections d’une jeune personne.

Franklin a protesté : « Mais elle ne me contredit pas, Eleanor. Elle m’oblige à réfléchir. C’est beaucoup plus dangereux ! »

Avant mon départ, il m’a demandé si j’accepterais de lui envoyer quelques références médicales françaises. Il voudrait aussi me faire parvenir les observations de ses collaborateurs de Warm Springs pour connaître mon avis.

Je lui ai rappelé que je n’étais encore qu’étudiante.

« Vous êtes étudiante, mademoiselle, mais vous avez des idées. Ce sont les idées qui m’intéressent. »

Nous nous sommes quittés comme de vieux amis. Il m’a dit qu’il espérait me revoir bientôt, et je crois qu’il le pensait.

Je ne sais pas encore ce que je ferai de cette rencontre. Mais il y a chez cet homme quelque chose qui m’impressionne : il a perdu l’usage de ses jambes, et pourtant il semble avoir conservé une énergie que bien des hommes parfaitement valides n’ont jamais possédée.

Et surtout, il parle de l’avenir comme si rien n’était terminé.

Je vous embrasse tous les deux.

Votre Pauline

J’ai reposé la lettre. En 1918, j’avais rencontré un Franklin Roosevelt débordant d’ambition. Huit ans plus tard, il semblait n’avoir rien perdu de son tempérament.

Nathalie a relu les dernières lignes, un sourire aux lèvres.

« Tu te rends compte, Olivier ? Elle est partie depuis six semaines et elle donne déjà des conseils à ce Monsieur Roosevelt ! »

J’ai passé mon bras autour de ses épaules.

« Ce qui m’étonne, c’est qu’elle ait attendu six semaines. »

Nathalie a éclaté de rire. Il y avait longtemps que je ne l’avais pas entendue rire ainsi depuis le départ de Pauline.


New York, octobre 1926. Pauline échange avec Franklin D. Roosevelt, qui développe alors son projet de centre de rééducation à Warm Springs. Reconstitution photographique fictive. 

Le coin de l’historien

Franklin Roosevelt en 1926. Âgé de 44 ans, Franklin Delano Roosevelt a été sous-secrétaire à la Marine des États-Unis de 1913 à 1920. En août 1921, une maladie alors diagnostiquée comme une poliomyélite provoque une paralysie durable de ses membres inférieurs. Depuis, il poursuit une rééducation exigeante tout en conservant des activités professionnelles et politiques.

Warm Springs, en Géorgie. Roosevelt découvre en 1924 les eaux chaudes de Warm Springs, où la flottabilité facilite ses mouvements. En 1926, il achète le domaine pour environ 200 000 dollars afin de développer un établissement destiné à la rééducation des personnes atteintes de paralysie. Il s’intéresse personnellement aux exercices, à l’organisation des soins et aux observations médicales. La fondation permanente sera organisée en 1927.

La médecine de la poliomyélite. En 1926, les médecins connaissent depuis plusieurs décennies les atteintes des cellules motrices de la moelle épinière provoquées par la poliomyélite. La rééducation repose notamment sur des exercices musculaires, des appareillages orthopédiques et différentes formes de mobilisation. Aucun traitement ne permet alors de réparer les lésions neurologiques établies, et aucun vaccin n’est encore disponible. La question de l’autonomie fonctionnelle des patients est donc particulièrement importante.

11 octobre 1926 : Le franc ne se mange pas !

Lundi, sept heures et demie. Le train de Versailles me dépose à Saint-Lazare et j’ai vingt minutes d’avance par rapport à mes horaires habituels. Je m’offre un café-crème et mon journal dans le petit bistrot de la rue de Rome, avant de filer à l’Élysée.

Le quotidien annonce en première page que la livre a encore cédé quelques points. Le franc remonte, tout le monde s’en félicite, et à raison : voilà trois mois que nous dormons mal pour cela, à l’Elysée et rue de Rivoli, au ministère des Finances.

Je parcours mentalement les dossiers de la semaine. Le budget de l’an prochain, la Caisse d’amortissement, les dettes de guerre avec Washington toujours en suspens, les notes que Poincaré attend pour mercredi. Des colonnes de chiffres, des courbes, des taux de change. Je les connais par cœur.

Puis le zinc se met à parler plus fort que ma pensée.

Ils sont cinq, en bleu couvert de peinture, de plâtre et de poussière, des hommes du bâtiment sans doute, un verre de blanc posé devant eux : c’est l’heure du premier. L’un d’eux frappe le comptoir du plat de la main.

« Deux francs quatre-vingts, le kilo de pain, en juillet ! Et on vient m’dire que l’franc est sauvé !
— Ça a baissé depuis, plaide le patron en essuyant un verre. Ça va r’descendre, vous verrez…
— Ça monte par l’ascenseur, patron, et ça redescend par l’escalier. »

Les rires fusent, puis un autre enchaîne, plus sombre : le charbon, la viande, le loyer. Les salaires, « y suivent, qu’on nous dit. Oui, comme la tortue suit le lièvre ». Sa femme qui revient des courses avec moitié moins qu’au printemps.

« Poincaré nous « sauve le franc », qu’y dit le gars. Mais qui nous sauve le pain ? Hein ? »

Je ne bouge pas. Personne, ici, ne sait que ce nom lancé au comptoir est celui de l’homme dont je prépare les notes. Je bois mon café à petites gorgées, derrière mon journal, caché comme un coupable.

Parce qu’ils n’ont pas tout à fait tort. Cet été, nous avons relevé les taxes sur ce que l’on achète : c’était le plus sûr moyen de rassurer ceux qui nous prêtent. C’est aussi le plus sûr moyen de faire payer tous les Français et donc ceux… qui n’ont aucune marge. Le franc qui se redresse est nécessaire, mais il ne se mange pas, et le boulanger n’a pas encore remarqué que la livre sterling baissait.

Je laisse une pièce de plus que d’ordinaire sur la soucoupe, geste dérisoire, et je le sais.

En remontant vers l’Élysée, je me dis que ce comptoir est décidément un baromètre que nos tableaux de l’Elysée ne savent pas lire.

Le ministère des Finances, au Louvre, rue de Rivoli en 1926

Autre vue du ministère des Finances où s’est installé Raymond Poincaré, Président du Conseil.

Ouvriers discutant dans un café des années 20 (reconstitution)

—————————————————————————

Le coin de l’historien : Après la chute du gouvernement Herriot (21 juillet 1926), la livre sterling atteint un sommet d’environ 243 francs. Le retour de Poincaré aux affaires, à la fin du mois, provoque un redressement spectaculaire : la livre repasse sous les 150 francs début novembre et avoisine les 120 francs en décembre. Les mesures de l’été combinent hausse des impôts indirects, baisse des taux maximaux de l’impôt direct, création d’une Caisse d’amortissement garantie par une révision constitutionnelle et, par la loi du 7 août, autorisation donnée à la Banque de France d’acheter francs et or au cours du marché. Mais les prix suivent le franc avec retard. À Paris, le kilo de pain passe d’environ 1,70 F au 1er janvier 1926 à environ 2,80 F fin juillet, puis ne redescend qu’à 2,25 F à la mi-décembre. Il recule donc d’un cinquième quand la livre, exprimée en francs, perd la moitié de sa valeur. La stabilisation de fait n’interviendra qu’en décembre 1926, la stabilisation légale (le « franc Poincaré ») qu’en juin 1928.

Vous aimez ce site ?

Abonnez-vous ! (Le bouton est plus bas)


7 octobre 1926 : Le dessinateur de Linz

Vienne, enfin, en a fini avec nous. Le Commissariat général de la SDN ferme ses portes cette semaine — quatre ans de tutelle financière sur l’Autriche s’achèvent, et je suis du nombre des quelques fonctionnaires envoyés pour en signer le dernier rapport.

On nous reçoit, pour célébrer la chose, chez Friedrich Kastner, un diplomate du ministère des Finances autrichien avec qui j’ai travaillé sur le dossier.

C’est dans son salon que je m’arrête net devant une petite toile accrochée entre deux portes, presque à la dérobée : une locomotive lancée à pleine vitesse, rendue avec une précision d’ingénieur — chaque rivet, chaque jet de vapeur — mais qui respire, sous la peinture, une angoisse que je ne saurais nommer. Je reste planté là, verre à la main, pendant que la conversation continue sans moi.

Kastner me rejoint, amusé. « Ça, c’est Brosch. Klemens Brosch. Un gars de Linz, d’où je suis moi-même — je l’ai connu enfant, nos familles se croisaient. » Il m’explique, en quelques phrases, ce que je n’ai bien compris que plus tard : Brosch dessine et peint depuis toujours avec un talent qui a stupéfié ses professeurs, mais la guerre l’a brisé. Depuis son retour du front, dit Kastner, ses machines ne sont plus tout à fait des machines — trains, ponts, centrales électriques, rendus avec une minutie presque maniaque, comme si fixer chaque rivet pouvait empêcher le monde de s’effondrer. « On dit en ville qu’il boit, ou pire. Je ne sais pas. Mais je sais qu’il ne vendra jamais ses planches ailleurs qu’au marché de Linz, par entêtement ou par indifférence, je ne saurais dire. »

Je demande si on peut le rencontrer. Kastner rit — « Vous, les Français, toujours pressés de comprendre » — avant de proposer que je fasse étape à Linz avant de reprendre le train pour Paris. Il connaît l’adresse d’un petit marchand où Brosch a coutume de déposer ses dessins.

Nous le trouvons là deux jours plus tard, un homme maigre, le regard trop vif pour son visage, un carton à dessins sous le bras comme on porte un enfant. Il nous laisse feuilleter ses planches sans un mot, comme si le jugement de deux visiteurs ne pouvait rien changer à ce qu’il sait déjà de son propre travail. Cinq feuilles, surtout, m’arrêtent. Une étude ancienne, datée de 1910, pour une toile qu’il avait intitulée Sturm — déjà, à seize ans, cette même intensité dans le trait. Une scène tirée du Faust de Goethe, de 1919, tout juste rentré du front. Deux ouvriers du télégraphe, de cette année même, penchés sur leurs câbles avec une gravité presque religieuse. Un paysage nocturne, Zell am See sous la lune, d’un noir presque liquide. Et une étude d’arbre au bord du Danube, d’une précision botanique, mais qui, à la regarder longtemps, se met à ressembler à autre chose — une anatomie, peut-être, ou une plaie.

« Vous avez fait la guerre », lui dis-je — ce n’est pas une question.

Il hoche la tête, sans développer, puis me tend une étude au crayon de sa locomotive, une version antérieure, plus nerveuse, de celle que possède Kastner. « Celle-là, je l’ai refaite dix fois », dit-il , avec une indifférence qui me trouble plus que ne l’aurait fait un prix exorbitant. J’insiste pour payer ; il finit par accepter quelques schillings, moins par intérêt, je crois, que pour clore la conversation.

Je remonte dans mon train pour Paris avec cette feuille roulée sur mes genoux. Nous venons de signer, à Vienne, la fin officielle d’une tutelle financière, le constat triomphant qu’un pays se relève. Et voilà qu’à deux heures de train de là, un homme de mon âge — non, bien plus jeune que moi — porte dans ses mains cette même guerre, intacte, comme si rien ne s’était relevé en lui. L’Autriche qu’on nous dit guérie, et ce garçon qui dessine des locomotives sur le point de dérailler.

Le train express de Klemens Brosch

Le coin de l’historien : La reconstruction financière de l’Autriche, conduite sous l’égide de la Société des Nations de 1922 à 1926, s’achève à l’automne 1926 avec la fin de la mission du Commissariat général à Vienne — un des grands succès techniques affichés par la jeune organisation genevoise.

Klemens Brosch (1894-1926), dessinateur et peintre de Linz, en est le contrepoint silencieux : un style d’un réalisme hallucinant, par le trait et la précision presque photographique, mais hanté de visions industrielles et apocalyptiques qui annoncent la Nouvelle Objectivité et le surréalisme — on le classe aujourd’hui parmi les plus grands dessinateurs autrichiens du siècle, aux côtés de Klimt, Schiele et Kokoschka. Son tableau « Der Schnellzug » (Le Train express), peint en 1924, est aujourd’hui conservé au Belvédère de Vienne, de même que son étude Baumstudie an der Donau (1926) ; d’autres œuvres de cette période — Studie zum Sturm II (1910), Zwei Telegraphenarbeiter (1926), ou Die Landschaft mit zwei kreisenden Adlern (1922) — montrent l’étendue de son talent, de la peinture de paysage à la scène industrielle. Traumatisé par son passage au front durant la Grande Guerre, il sombre dans l’addiction et meurt en décembre 1926, à 32 ans. Resté quasiment inconnu de son vivant — il vendait alors ses planches sur le marché local de Linz —, son œuvre, plus d’un millier de dessins et aquarelles, n’a été redécouverte qu’en 2018, lors d’une rétrospective au Belvédère de Vienne.

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑