Il n’a pas changé. Un peu plus voûté peut-être. Une voix légèrement voilée et un petit essoufflement qui vient assez vite quand il bouge ou s’exprime. Mais sinon, c’est bien lui. Le tombeur de ministères, l’orateur hors pair, le patron que l’on suit au bout du monde : il est devant moi.
Son accueil est chaleureux : nous échangeons quelques amabilités, une tasse de thé à la main. Il prend des nouvelles de mes enfants. «Je ris toujours quand je pense que votre amour pour la Russie vous a conduit à leur donner deux prénoms de tsar ou de tsarévitch : Nicolas et Alexis ! En revanche, le raisonnement pour « Pauline » m’échappe. » Dans un éclat de rire, je réponds que c’est juste que nous aimions ce prénom, ma femme et moi. Et je relativise considérablement l’influence des Romanov sur le choix des deux autres prénoms.
Soudain, Clemenceau se fait plus grave.
« Mon chef Olivier, deux sujets me préoccupent. Le premier est personnel. Mon ami Claude Monet apparaît de plus en plus mal en point. Je passe beaucoup de temps à prendre de ses nouvelles par lettres ou à lui rendre visite à Giverny.
La seconde inquiétude reste la situation financière de la France. Et plus particulièrement nos dettes vis à vis de la Grande-Bretagne ou des Etats-Unis. Plus spécialement les USA qui ne comprennent pas grand-chose à notre contexte de nation qui a donné tout son sang et ses forces pour sauver la liberté en Europe. Ils nous demandent maintenant de rembourser ce qu’ils nous ont prêté comme si c’était des créances commerciales classiques ! Alors que de notre côté, nous avons les plus grandes peines du monde à faire payer l’Allemagne. »
J’explique à mon ex-patron qu’effectivement, d’un point de vue strictement juridique, nos dettes américaines ont une origine contractuelle finalement assez banale. Alors que les fameuses « réparations » de nos voisins d’outre-Rhin viennent d’un raisonnement historique (l’Allemagne était à l’origine de la guerre) et ensuite de traités internationaux. Ce sont des dettes « politiques » que les Américains, peuple de commerçants, mettent à un niveau juridique inférieur à ce que nous leur devons.
« Je vais écrire au Président des Etats-Unis. Moi, il va me comprendre et cela peut changer le cours de l’Histoire »
Je ne veux, au départ, pas décourager le personnage illustre face à moi. C’est vrai que Clemenceau a été accueilli par des foules en liesse en 1922, lors de son voyage outre-Atlantique. Sa popularité vis à vis de cette partie de monde anglo-saxon demeure intacte. Il a vécu aux USA jeune, se révèle parfaitement bilingue, a même été marié à une Américaine (pas très longtemps). En revanche, je doute sérieusement de son influence réelle, seul, vis à vis d’un chef d’État, en fonction, d’une puissante nation.
Sa présence constante et si bienveillante auprès de Claude Monet malade me paraît beaucoup plus pertinente.
J’essaie de lui faire part de mon analyse. C’est pénible de dire au Tigre qu’il griffe moins qu’avant, que ses puissantes mâchoires impressionnent toujours un public français mais peuvent vite lasser les chancelleries étrangères.
Clemenceau m’écoute. Il se lève brusquement mais doit se pencher un peu plus sur sa canne.
Il tend d’un coup son index, presque accusateur, dans ma direction :
« Mais si j’écris au président Coolidge, que pensez-vous qu’il va me répondre ? Répondez franchement Olivier ! »
Moi, d’une voix blanche : « Rien. Vous n’aurez aucune réponse »


de G. Washington, lors de sa visite des États-Unis en 1922










