3 septembre 1926 : Cap sur Genève avec Briand

Quitter Paris n’a jamais été aussi difficile. Alors que mes pensées voguent quelque part au large de Terre-Neuve à bord du paquebot France, où ma fille Pauline doit achever sa traversée, je monte dans le train de nuit à la gare de Lyon. Destination : Genève.

Avant le départ, Poincaré m’a convoqué à son cabinet des Finances, rue de Rivoli. Le président du Conseil n’est pas du genre à s’embarrasser de sentimentalisme :

— L’affaire financière est sur les rails, Olivier. Mais Briand s’apprête à faire entrer l’Allemagne à la Société des Nations. C’est une nécessité diplomatique, soit. Mais Aristide est un poète, et les poètes ont la fâcheuse manie de signer des chèques en blanc pour entendre les bravos de la foule. Allez là-bas. Gardez l’œil ouvert. Je veux savoir ce qui se trame en coulisses avant que l’on ne brade nos garanties de sécurité.

Dans le compartiment du train officiel, l’ambiance est singulière. Aristide Briand, cigarette éternellement collée à la lèvre, m’accueille avec ce sourire enjôleur et cette voix de violoncelle qui ont retourné tant d’assemblées hostiles :

— Alors, mon cher Olivier, le président Poincaré vous envoie surveiller si je ne vends pas la France aux Boches entre deux tasses de thé au bord du Léman ?

— Disons plutôt, monsieur le ministre, qu’il aime que les comptes soient exacts, en diplomatie comme au Trésor.

Briand a ri, rejetant la fumée vers le couloir :

— Laissons les calculettes aux comptables. À Genève, nous allons fermer l’ère des tranchées. Si l’Allemagne entre à la SDN, la guerre recule d’un pas. C’est tout ce qui compte.

Le vieux réflexe du « Tigre » s’est réveillé en moi. Clemenceau n’a jamais cru aux assemblées internationales, encore moins aux promesses de désarmement de Berlin. Huit ans après l’Armistice, voir Stresemann s’apprêter à siéger aux côtés des vainqueurs a quelque chose de vertigineux. Est-ce l’aube d’une paix durable ou une illusion coupable ?

À l’arrivée à Genève, la ville est en ébullition. Les délégations du monde entier s’entassent à l’hôtel des Bergues et autour du quai Wilson. Journalistes, pacifistes, diplomates en redingote : tout le monde guette l’ouverture de la session.

Mais pour l’heure, installé dans ma chambre face au lac, une seule chose me taraude : le paquebot de Pauline doit franchir les passes de New York d’ici quarante-huit heures. Avant de me plonger dans le dossier allemand, j’ai laissé des consignes strictes au bureau du télégraphe. Si un câble arrive d’Amérique, qu’on me l’apporte sur-le-champ, dût-on interrompre le Conseil des ministres de l’Europe.

Le palais de la SDN en 1926

Aristide Briand à la SDN (ici en 1924)

Aristide Briand en pleine activité diplomatique

Briand et le ministre des affaires étrangères allemand Gustav Stresemann

Le coin de l’historien : Genève et le tournant franco-allemand de septembre 1926

  • L’attelage paradoxal Poincaré-Briand : Dans le gouvernement d’Union nationale constitué fin juillet 1926 pour sauver la monnaie à, Raymond Poincaré a confié le portefeuille des Affaires étrangères à Aristide Briand. Tout oppose ces deux hommes d’État : Poincaré, Lorrain austère et juriste intransigeant, ne croit qu’au respect scrupuleux des traités et aux garanties de sécurité face à l’Allemagne ; Briand, pragmatique intuitif et maître incontesté de l’éloquence parlementaire, mise sur la négociation directe avec Berlin et l’apaisement européen. Poincaré le laisse manœuvrer au Quai d’Orsay, mais surveille de très près ses concessions territoriales et militaires.
  • L’enjeu de la session de septembre 1926 à la SDN : Après le triomphe des accords de Locarno à l’automne 1925, l’entrée de l’Allemagne à la Société des Nations avait subi un coup d’arrêt cuisant en mars 1926, torpillée par des querelles d’attribution de sièges (le Brésil et l’Espagne exigeant eux aussi un siège permanent). La session de septembre 1926 à Genève est celle du dénouement : la diplomatie française et britannique parvient à dénouer l’impasse, ouvrant la voie au vote unanime du 8 septembre qui confère à la République de Weimar son statut de grande puissance réintégrée dans le concert des nations.
  • Le décor de la Genève internationale : À cette date, le monumental Palais des Nations n’existe pas encore (sa construction ne débutera qu’en 1929). Les assemblées plénières de la SDN se tiennent dans l’austère salle de la Réformation, tandis que le secrétariat général occupe l’ancien hôtel National rebaptisé palais Wilson sur le quai du même nom. Les négociations secrètes et les tractations d’antichambre se nouent dans les grands palaces du lac Léman, en particulier à l’hôtel des Bergues, quartier général informel des diplomates français et étrangers.
  • Le choc doctrinal avec l’héritage de Clemenceau : Pour un homme formé aux côtés du « Tigre » comme Olivier, le spectacle de Genève suscite une profonde méfiance. Georges Clemenceau a toujours jugé la SDN impuissante et dénoncé l’illusion d’une sécurité collective sans force armée internationale pour l’imposer. Pour les vétérans de son entourage, voir Aristide Briand tendre la main à Gustav Stresemann sans exiger le règlement préalable et intégral des réparations de guerre apparaît alors comme un pari diplomatique particulièrement audacieux.

1er avril 1926 : Traduire Kafka

Je n’ai pas quitté Berlin juste après ma mission diplomatique. Deux personnes passionnées de littérature m’attendaient, en effet, ce soir même, au bas de mon hôtel donnant sur la Spree. Une idée folle m’a traversé l’esprit. Faire se rencontrer ces deux amis à moi – Max Brod et Alexandre Vialatte – pour lesquelles j’ai beaucoup d’estime, avec pour mission de mener à bien un projet qui me tient à cœur.

Je m’explique.

L’écrivain, inconnu chez nous, Franz Kafka que j’avais rencontré par hasard, chez mon ami le banquier pragois Adolf Brod et qui m’avait écrit plusieurs fois après mon départ de Prague, est maintenant décédé. Cela fait depuis presque deux ans. Je sais, par ses lettres, que Kafka a produit des choses peu communes et qui sont sans doute très originales d’un point de vue littéraire. Le fils Brod, Max, meilleur et fidèle ami de Frantz, a commencé à publier ses œuvres chez l’éditeur berlinois Verlag die Schmiede. En 1925, « der Prozeß »,(Le Procès) et sans doute cette année, « das Schloss » (le Château).

J’ai lu en allemand, dans le train, « der Prozeß ». Dès les premières pages, j’ai senti que quelque chose déraillait. Un homme, Joseph K., est « arrêté » sans motif, et tout le monde trouve cela parfaitement normal. La langue est plate, dépouillée, sans effets, et pourtant chaque phrase serre un peu plus la gorge. Ce n’est pas un roman policier : c’est une culpabilité sans crime, un procès sans accusation, mené avec la froideur d’un rapport administratif.

Je me rappelle avoir fermé le livre un instant et regardé les voyageurs autour de moi, et j’ai eu l’impression qu’ils sortaient tous du Tribunal.

Je suis estomaqué : je n’ai jamais lu une chose pareille, à la fois cauchemar métaphysique et prose de bureau. Je me dis qu’un jour, il faudra absolument qu’on entende cela en français, sans rien adoucir.

Et c’est là qu’apparaît mon deuxième personnage de la soirée : le jeune français Alexandre Vialatte, qui a accepté de m’aider, toute cette semaine, à bien comprendre tout ce que disaient les différents diplomates et fonctionnaires allemands rencontrés lors de ma mission berlinoise. Alexandre est jeune, il fourmille d’idées et se révèle passionné de littérature. Parfaitement bilingue, je suis sûr qu’il peut traduire Kafka de façon magistrale dans la langue de Molière.

Mon rôle se révèle donc simple : convaincre Max Brod d’autoriser Alexandre Vialatte de lire puis traduire Kafka. À charge pour Vialatte et moi de trouver ensuite un éditeur français.

J’ai de la chance. Alexandre et Max se sont tout de suite bien entendu lors de leur première rencontre de ce soir. Une complicité qui a été jusqu’à leur faire oublier ma présence : ils se sont mis à parler un allemand beaucoup trop rapide et riche en vocabulaire pour moi.

Et ils se sont rapprochés plutôt vite. Au moment de sceller leur accord, Max a cité son défunt ami Kafka :

« Il y a un but, mais pas de chemin ; ce que nous appelons chemin, c’est l’hésitation. »

Max Brod, l’ami qui va éditer tout Kafka après le décès de ce dernier, à partir de 1925.
Alexandre Vialatte, le Français qui va traduire puis faire éditer Kafka à Paris, à partir de 1928.
La rencontre à Berlin, en début avril 1926, dans un café, entre Max Brod (à gauche) et Alexandre Vialatte . Photo prise par Olivier le Tigre, avec son tout nouveau Leica I modèle A.

30 mars 1926 : L’Allemagne et les portes qui se ferment sur nos doigts

Je suis parti en urgence pour Berlin à la demande d’Aristide Briand. Objectif : éviter que la situation ne se délite à la suite du refus de la SDN d’intégrer l’Allemagne.

Je rencontre, en début de soirée, le Chancelier Hans Luther et le ministre des Affaires étrangères Gustav Stresemann.

La journée du 30 mars est lourde d’une tension que nul ne s’attache véritablement à dissimuler.
Dans le grand salon prêté par la chancellerie, la lampe verte sur le bureau projette une lumière sourde sur les dossiers empilés ; dehors, on entend encore, par bouffées, le bruit métallique d’un tramway dans la nuit humide.
Depuis l’échec, à Genève, de l’entrée de l’Allemagne à la Société des Nations dans des conditions qu’elle juge inacceptables, le climat s’est sensiblement durci. On ne parle plus ici d’un simple revers diplomatique, mais bien d’une humiliation supplémentaire. L’affaire des sièges permanents — et surtout le projet d’élargissement à la Pologne et à d’autres États — a été ressentie comme une manœuvre destinée à diluer la portée de l’admission allemande. Stresemann ne le pas dit ouvertement, mais tout, dans son attitude, trahit une amertume contenue.
Il pose ses lunettes sur le buvard, laisse glisser un silence, puis, à mi-voix :
— On nous invite à la table, mais l’on veille d’abord à agrandir la salle, pour que notre chaise se perde dans la foule.
Il me semble aujourd’hui plus ferme que lors de nos précédents échanges. Moins enclin à la nuance, ou peut-être simplement plus décidé à ne plus apparaître comme celui qui cède encore. L’homme est pris entre deux nécessités contraires : poursuivre la politique d’apaisement engagée depuis Locarno, et répondre à une opinion allemande qui supporte de plus en plus mal ce qu’elle perçoit comme une suite de concessions sans contrepartie véritable.
— Vous savez comme moi, Olivier, ajoute-t-il en relevant la tête, qu’aucun gouvernement à Berlin ne survivra longtemps s’il donne le sentiment d’accepter pour l’Allemagne une place moindre que celle de ses anciens adversaires.
Luther, quant à lui, paraît avant tout préoccupé par la stabilité intérieure. Assis légèrement en retrait, les mains jointes devant lui, il suit l’échange en hochant parfois la tête, comme s’il calculait silencieusement coûts et risques. La situation économique demeure fragile, malgré les apparences de rétablissement depuis la stabilisation monétaire. Les équilibres politiques restent précaires ; les partis nationalistes exploitent déjà l’épisode de Genève pour dénoncer la faiblesse du gouvernement. On sent chez lui la crainte d’un basculement, moins spectaculaire que progressif, fait d’érosions successives.
— Chaque incident extérieur, murmure-t-il enfin, se paie ici en voix perdues au centre, et gagnées aux extrêmes. Ce n’est pas seulement une affaire de prestige international, c’est une question de survie parlementaire.
Je n’ignore pas, pour ma part, que notre propre opinion en France est loin d’être disposée à la générosité. Les familles n’ont pas oublié les morts, ni la Ruhr, ni les ruines des régions du Nord. L’armée, les anciens combattants, une partie de la presse veillent, sourcilleux, à ce que l’on ne « récompense » pas trop vite l’Allemagne. Nos gouvernements marchent eux aussi sur une crête étroite : ouvrir la porte sans paraître s’agenouiller.
— Ne vous y trompez pas, dis-je, la fatigue de la guerre est grande chez nous, mais la méfiance l’est tout autant. On nous répète qu’il faut être prudents, ne pas aller plus vite que le pays.
Stresemann a un bref sourire sans gaieté.
— Alors vous voyez, nous sommes deux à être prisonniers de nos opinions publiques. Peut-être Genève n’est-elle qu’un théâtre où nos peurs respectives se donnent la réplique.
Au cours de l’entretien, il est clairement suggéré — sans jamais être formulé comme une exigence — que l’Allemagne n’acceptera pas longtemps d’être traitée comme une puissance de second rang. La question n’est plus seulement celle de l’entrée à la Société des Nations, mais des conditions de cette entrée. Être admise, oui, mais comme un État pleinement reconnu, non comme un élève toléré.
— Nous ne demandons pas des honneurs, intervint Luther d’une voix posée, mais une place qui ne contredise pas chaque jour, aux yeux de nos électeurs, le discours que nous tenons pour les retenir hors des extrêmes.
— Et vous, reprit Stresemann en se tournant vers moi, pouvez-vous expliquer à Paris qu’une Allemagne humiliée est plus dangereuse qu’une Allemagne assise à vos côtés, à égalité, dans les couloirs de Genève ?
Je mesure combien notre position est délicate. Nous avons soutenu le principe de l’admission allemande, mais non sans garanties. Or, ces garanties apparaissent désormais, ici, comme autant d’obstacles. Il faudra trouver une voie qui permette de ne pas rompre ce qui a été amorcé à Locarno, sans pour autant compromettre nos propres intérêts ni ceux de nos alliés. La plume entre les doigts, je songe aux colonnes des journaux de Paris, aux ministres redoutant une interpellation trop brutale à la Chambre.
Je ne peux m’empêcher de penser que nous sommes à un moment charnière. Ou bien l’Allemagne trouve dans le système international une place qu’elle juge digne, et elle s’y investira ; ou bien elle s’en détournera, avec des conséquences que nul ne peut encore mesurer pleinement.
Les visages demeurent calmes aujourd’hui. Mais derrière cette retenue, quelque chose se durcit. Lorsque nous nous levons, Luther réajuste, d’un geste presque machinal, la pile de dossiers sur le bureau, comme pour remettre un peu de rigueur là où il sent l’ordre lui échapper. Stresemann, lui, rallume sa cigarette à même la flamme vacillante de la lampe, puis souffle la fumée vers le plafond bas du salon.
— Nous parlons de paix, dit-il en me raccompagnant vers la porte, mais nous jouons avec des ressorts qui ne se laissent pas toujours remonter à temps.
Dans le couloir, le parquet craque légèrement sous nos pas, et, derrière les vitres presque opaques, Berlin, plongée dans l’obscurité, semble déjà rendue au silence.

La rencontre en Olivier le Tigre (à gauche), le ministre des Affaires étrangères Gustav Stresemann (au centre) et le Chancelier Hans Luther, à Berlin, en mars 1926. Image de fiction

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