5 octobre 1911 : Les tractations secrètes du Président du Conseil Caillaux

 » Cet homme se moque du monde ! Mener ainsi une diplomatie secrète et parallèle peut se révéler dangereux compte tenu des fortes tensions avec l’Allemagne.   »

Clemenceau ne décolère pas en m’écoutant raconter comme Joseph Caillaux, le rusé Président du Conseil négocie en sous-main avec les autorités de Berlin pour mettre fin à la grave crise survenue après l’envoi de la canonnière Panther à Agadir. Il grommelle :

 » Cet homme nous croit toujours en position de faiblesse, comme si nous étions encore en 1872 avec Bismarck isolant la France du reste de l’Europe et travaillant à limiter nos possibilités de développement. Il pratique une diplomatie de la peur et de la soumission. »

Je tente de défendre mon patron actuel en rappelant que Caillaux a bien fait le point, au début de la crise, avec le généralissime Joffre et lui a demandé si nous avions 70 % de chances de gagner la guerre contre l’Allemagne si celle-ci survenait. Clemenceau me coupe :

 » Evidemment, ce trouillard de Joffre a répondu que nous n’avions pas 70 % ! J’aurai pu aussi répondre la même chose, avec moins d’étoiles sur le képi !  » Il reprend un instant son souffle mais garde le visage cramoisi de colère :  » L’important est le soutien de l’Angleterre. Nous l’avons sans ambiguïté. Et de ce fait, nous ne craignons plus rien. Mais dites-moi, Olivier, comment avez-vous su que Joseph Caillaux court-circuitait son  propre ministre des Affaires Etrangères Justin de Selves ? »

Photographie de Justin de Selves, ministre des Affaires Etrangères, qui ne cesse de se plaindre de la diplomatie parallèle de Joseph Caillaux, Président du Conseil

Si Caillaux a trahi la confiance de la Chambre et pratique un jeu solitaire, j’ai conscience pour ma part d’agir dans son dos en racontant tout au Tigre, mon ancien patron. Clemenceau, les mains dans le dos, regardant par la fenêtre de son domicile de la rue Franklin, sent que ma conscience me travaille. Il me jette alors un regard enjôleur et doux dont il a le secret et d’une voix apaisante il m’assure : « Olivier, il n’y a aucun mal à raconter à un parlementaire les agissements indélicats d’un ministre, fusse celui qui vous emploie. Au-dessus du secret professionnel, il y a la droiture républicaine. Allez-y, parlez sans crainte. »

La gorge nouée, j’évoque alors tout ce que j’ai découvert ces derniers mois. Les télégrammes diplomatiques allemands des 26 et 27 juillet décodés par notre service du chiffre et qui évoquent clairement les tractations de Caillaux « …  qui doivent se faire à l’insu de l’ambassadeur de France à Berlin Jules Cambon ». Je parle aussi de la succession des banquiers et hommes d’affaires dans le bureau du Président du Conseil. Je cite notamment le tout puissant Fondère négociant, à la barbe du reste du gouvernement, avec le baron de Lanken, l’homme de confiance de Guillaume II.

Clemenceau est atterré par mes révélations. Il note les noms, les dates… « … pour plus tard, un jour… » ne cesse de répéter cet homme à la rancune tenace.

Quand je quitte le Tigre, je serre chaleureusement la main du vieil homme que je n’ai jamais cessé d’admirer. Je lui glisse :  » Monsieur, vous ne pouvez pas savoir comme je tiens à vous.  » Clemenceau me répond, en tapotant affectueusement mon épaule : « Vous tenez à moi, c’est parfait mon petit… et moi, eh bien,  je tiens Caillaux. »

25 septembre 1911 : Des centaines de morts après l’explosion du « Liberté »

Je n’aurai pas une journée tranquille. Un peu avant six heures ce matin, l’orgueilleux cuirassé « Liberté » a explosé dans la rade de Toulon. Une déflagration terrible, entendue à des kilomètres à la ronde, qui a fait croire à une fin du monde. Depuis le lever du soleil, je suis donc mobilisé place Beauvau, avec le Président du Conseil Joseph Caillaux, en liaison étroite avec Théophile Delcassé, ministre de la Marine et les responsables locaux : le préfet maritime Bouxin et l’amiral Saint-Louis.

Le cuirassé "Liberté" vient d'exploser dans la rade de Toulon tuant des centaines de marins

Je ne chôme pas : Il me revient d’informer la presse des nouvelles terrifiantes ; on pense à plusieurs centaines de morts, le chiffre incroyable de 400 est pour l’instant avancé. Caillaux m’envoie aussi prévenir le Président Fallières, en allant lui rendre compte directement à l’Elysée. Je dois choisir avec le chef de l’Etat les noms des membres de gouvernement qui se rendront sur place demain, rédiger le discours aux familles des victimes et régler les aspects matériels de ce déplacement en train.

Les dépêches se succèdent : l’une indique que d’autres bâtiments (les cuirassés voisins « République », « Vérité » et « Démocratie ») sont touchés, l’autre rappelle que des survivants se trouvent probablement prisonniers dans l’épave retournée et que chaque minute compte pour les sauver.

Chacun y va de sa spéculation pour expliquer la catastrophe : l’état des poudres, une manipulation malheureuse des obus, un incendie qui dégénère… ?

On cherche déjà des responsables : les commentaires vont aussi bon train sur le pauvre capitaine du navire, Louis Jaurès, qui n’est autre que le frère de Jean Jaurès. Est-il un bon officier ? A-t-il fait respecter les règlements de sécurité ? Etait-il à son poste au moment des faits ? s’interrogent des gens qui ne connaissent rien à la marine mais qui détestent le célèbre parlementaire.

D’autres posent des questions sur l’organisation de l’amirauté, le désordre des arsenaux et mettent en cause le résultats des suppressions de crédits réduisant les cales sèches et donc l’entretien convenable de la flotte de guerre.

Caillaux grommelle :  » Tout cela est lamentable. Il y a quinze ans, nous avions la deuxième flotte du monde. Nous sommes maintenant à la quatrième place, dépassés par l’Allemagne et les Etats-Unis. Et nous n’avons même pas besoin d’une guerre pour perdre nos navires… »

Pour en savoir plus, rejoignez le groupe des amis du site « Il y a un siècle  » !

J’ai déjà parlé de l’état préoccupant de notre marine ici et ici

Et l’essor de la marine américaine est abordé .

12 septembre 1911 : Emeutes de la vie chère et crise avec l’Allemagne

«  C’est vous qui gardez la boutique ! » Mon dimanche est donc bloqué Place Beauvau après cet ordre du Président du Conseil Joseph Caillaux qui a décidé de prendre une journée de repos après une semaine très chargée.

Qu’on en juge :

D’abord Maubeuge, Lens et Saint Quentin : les émeutes contre la vie chère se multiplient. La sécheresse de l’été 1911 a provoqué une hausse spectaculaire des prix des légumes, de la viande et du beurre. Les salaires n’ont pas suivi et c’est souvent sur les marchés que les troubles éclatent. Les ouvriers, les petits employés et les ménagères de tous milieux s’exaspèrent de ne pouvoir remplir leur panier facilement. Nombreux sont ceux qui doivent renoncer à la viande le dimanche et ne peuvent plus manger que de mauvaises patates ou des pommes et poires farineuses désespérément molles. Les villes ont le sentiment que les campagnes gardent tout pour elles, que les paysans et marchands profitent de la situation dans une grande indifférence du gouvernement.

Je constate que la réponse de l’Etat reste un peu la même que sous Clemenceau : quand le peuple hurle, c’est surtout des promesses vagues que l’on fait et la troupe que l’on envoie. Et c’est toujours moi qui coordonne à distance, désabusé, les mouvements de régiments de dragons et de cuirassiers au fur et à mesure des informations et prévisions sur les troubles remontés par les préfets ou la police des chemins de fer.

Ensuite, la crise avec l’Allemagne. Depuis le 1er juillet, un navire de guerre allemand mouille non loin d’Agadir pour s’opposer à notre politique au Maroc. Les canonnières Panther ou Eber et le croiseur Berlin se relaient, menaçants, près de la ville fortifiée pour nous obliger à céder d’importants territoires en Afrique au Reich de Guillaume II.

La canonnière Panther

Le ton monte régulièrement entre les gouvernements, la presse chauffe les opinions publiques allemande et française. Nous ne sommes pas loin d’une guerre.

Là encore, je suis en première ligne avec Caillaux et je ne compte plus les échanges avec notre excellent ambassadeur à Berlin Jules Cambon.

Paradoxalement, ce dimanche et ce lundi restent calmes. Le téléphone se montre silencieux : pas d’appel de préfets, aucun pli ou pneumatique urgent.

Alors, j’ai décidé de reprendre mon cher journal, cette pile de gros cahiers laissés en friche depuis des mois.

Quelques lignes pour donner des nouvelles et montrer qu’Olivier le Tigre est toujours là.

 

21 janvier 1911 ; Champagne : la coupe est pleine

Le champagne coule à flot mais dans la rue. Les verres s’entrechoquent mais jetés contre le mur. La révolte des vignerons en Champagne mousse et fait de drôles de bulles. Coalition des mécontents :

  • les vignerons de la Marne souhaitent que le champagne soit véritablement une appellation contrôlée et que les négociants cessent d’importer des récoltes du Midi voire d’Algérie ou de l’étranger.
  • Les vignerons de l’Aube craignent que leur département ne puisse plus produire le précieux breuvage et que leurs revenus -déjà faibles – s’effondrent.

En quelques mois, la tension est montée de façon spectaculaire. En fin d’année 1910, un rassemblement de 10 000 vignerons s’était déroulé dans le calme à Epernay. En ce début d’année 1911, les choses prennent une autre tournure.

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La révolte des vignerons en Champagne : le gouvernement décide d’envoyer la troupe

Récoltes répandues sur la chaussée, drapeau rouge hissé sur les mairies, maisons de négociants incendiées : la violence du mouvement commence à inquiéter le gouvernement qui organise une réunion de crise ce jour.

Il faut absolument éviter un embrasement généralisé semblable à celui de 1907 dans le Languedoc où la troupe – le fameux 17ème régiment d’infanterie – avait en partie fraternisé avec les émeutiers et où la vie locale avait frôlé la paralysie totale (grève de l’impôt et arrêt de toute activité économique).

Le plan que je propose aux ministres est adopté :

  • partie «carotte», nous faisons accélérer les débats à la Chambre pour qu’une loi sorte dès février prochain pour lutter efficacement contre la fraude vis à vis de l’origine des récoltes et l’interdiction des transports de vins étrangers. L’appellation Champagne doit être définitivement protégée.
  • partie «bâton», nous envoyons le 31ème régiment de dragons stationné à Epernay et réputé pour sa loyauté.

Le préfet reçoit des instructions précises pour mener des pourparlers de sortie de conflit avec les négociants et les vignerons.

Quand la réunion se termine, Briand commente : « Il va être aussi difficile de ramener le calme que de reboucher une bouteille de champagne !»

11 janvier 1911 : La guerre approche-t-elle ?

Et si cet ancien chaudronnier en cuivre avait raison ? Tout le monde se moque d’Alphonse Merrheim qui vient d’écrire un article original dans La Vie Ouvrière sur « L’approche de la guerre ». Ce secrétaire de la fédération de la métallurgie, suivi à la trace par la police des chemins de fer (cette police politique qui ne veut pas dire son nom), a décidé de renouveler le syndicalisme par un travail d’étude et d’analyse économique.

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Alphonse Merrheim

Il montre les conséquences des stratégies patronales (celle du Comité des Forges par exemple) et les impacts profonds des rivalités entre puissances capitalistes, en illustrant ses propos par la description des effets néfastes de l’affrontement entre l’Allemagne et l’Angleterre.

Le rapport de police qui arrive sur mon bureau ce jour, comprend l’article découpé dans La Vie Ouvrière et un commentaire ironique d’un fonctionnaire du ministère : le papier est jugé défaitiste et ne tenant pas compte de la rivalité France/Allemagne au sujet de l’Alsace et la Lorraine.

En lisant bien le document original, pourtant, l’analyse de Merrheim ne manque pas d’intérêt.

Oui, le régime tsariste joue un jeu dangereux avec l’Autriche au sujet des Balkans ; oui, la Grande-Bretagne et le Reich sont engagés dans une course effrénée aux armements (le tonnage de leurs flottes respectives augmente de façon exponentielle ) et s’opposent sur de nombreux marchés industriels ; oui, le patronat des pays d’Europe tient à présent des discours très nationalistes, censés détourner les ouvriers des luttes syndicales et des antagonistes de classes. Ce discours revanchard, « fier à bras » influence les hommes politiques de plusieurs pays et pousse les peuples les uns contre les autres.

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La construction d’un cuirassé allemand, le SMS Von Der Tann, sur les chantiers navals de Hambourg

Ce qui demeure rassurant, c’est que tous les commentateurs de la presse s’opposent, avec une belle unanimité, aux thèses de Merrheim et les jugent trop pessimistes.

Se révèle, en revanche, inquiétant, le fait que son article reste convaincant pour qui prend la peine de le lire.

« La guerre approche ». Pour la première fois, quelqu’un prononce publiquement cette phrase terrible.

3 janvier 1911 : L’Australie touchée par la sécheresse

« La sécheresse et les lapins ? C’est ce que vous avez à m’apprendre sur ce pays ? » Paul Maistre est ancien consul à Melbourne, capitale de la nation toute neuve qu’est l’Australie. Il est chargé de m’aider à bâtir un argumentaire pour convaincre ses dirigeants de coopérer militairement avec nous, aux côtés de la Triple Entente. Mes questions se veulent précises et je fais taper directement ma note par ma secrétaire.

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Melbourne en 1911

« Bon, les lapins, reprenons…

– Ils sont des millions et menacent toutes les cultures. Ils viennent d’Europe et leur prolifération a été favorisée par un climat qui leur permet de faire des portées plus fréquemment et encore plus nombreuses que sous nos contrées. Les Australiens ne savent plus quoi faire : la chasse, les pièges, l’empoisonnement… Tout a été essayé. Les rongeurs se multiplient sans fin.

– Bien, on va arrêter là sur les petits lapins. C’est un peu loin de notre sujet… La sécheresse ?

– Les années torrides se succèdent depuis 1890. Les sols se dessèchent, se craquèlent sur des étendues considérables en détruisant toutes les cultures céréalières ou sucrières. Elles fragilisent une agriculture qui peine à nourrir la population.

– Le nom du premier ministre ?

– Andrew Fisher. C’est le premier dirigeant travailliste à être arrivé au pouvoir dans un pays anglo-saxon. Il multiplie les réformes sociales : retraites ouvrières, pensions d’invalidité, lois protectrices des travailleurs, réglementation anti-trusts… Il abat un travail considérable et commence à sortir son pays de la crise économique et financière de la fin des années 90. Il tente de mettre fin au climat de spéculation effrénée et de corruption politique qui a marqué ces vingt dernières années.

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Andrew Fisher, premier ministre australien et travailliste

– Venons-en aux programmes militaires…

– Là aussi, Andrew Fisher fait beaucoup. Il vient de créer la Royal Australian Navy. Fisher a été très impressionné par la visite de la Great White Flotte, l’Us Navy qui a fait le tour du monde en 1908 et a montré la force de l’Amérique qu’il souhaite maintenant imiter. Il favorise aussi l’essor d’une armée de terre fondée sur la conscription.

– Nous y voilà. Et vous pensez que ces hommes des grands espaces seraient prêts à venir se battre sur le vieux continent européen en cas de conflit, aux côtés de nos amis les Anglais ?

– Venir de si loin, pour défendre une Europe qui ne s’est jamais beaucoup préoccupée de leur isolement ? Eh bien, il va falloir la soigner particulièrement votre note !

1er novembre 1910 : La Croix Rouge en deuil

Elle est de toutes les guerres mais personne ne lui tire dessus. Elle côtoie la souffrance mais n’en est jamais à l’origine. La Croix Rouge existe depuis 1863 et n’a cessé de s’étendre. Tous les grands pays ont signé aujourd’hui la fameuse convention de Genève de 1864. En principe, les armes se taisent quand passent les médecins ou les infirmiers et les blessés doivent quitter le champ de bataille sans être considérés comme des ennemis. Seul le soulagement de leurs souffrances compte.

La guerre que l’on ne peut malheureusement faire disparaître s’arrête maintenant à une frontière, celle posée par les textes internationaux et matérialisée par l’action dévouée de la Croix Rouge ( en France, la Société de Secours aux Blessés Militaires, SSBM).

A l’origine de tout cela, un homme: Henry Dunant.

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Le fondateur de la Croix Rouge Henry Dunant

Une imagination débordante, une énergie à revendre à ses débuts, un talent d’écriture aidant à convaincre (« Un Souvenir de Solferino » le rend définitivement célèbre et emporte l’adhésion des foules à la cause des blessés de guerre) puis l’usure dans les rivalités, les enjeux de pouvoir et l’oubli de tous. Dunant connaît la misère et l’isolement pendant un long moment.

Heureusement, le prix Nobel de la Paix ainsi qu’une pension de l’Impératrice de Russie sont venus réparer une partie des injustices à partir de 1901.

Au fin fond de la Suisse allemande, à 82 ans, Henry Dunant vient de mourir.

Les blessés de la guerre doivent beaucoup… à ce blessé de la vie.