19 novembre 1912 : Guinguette, Robinson et vin pétillant

Comment concilier l’envie d’être avec des amis, de sortir et boire un peu de vin blanc ensemble en écoutant de la musique et les souhaits de nos enfants qui rêvent de s’amuser ?  » Eh bien, filons à la guinguette Robinson !  » suggère ma femme.

Nous partons sur les bords de la Marne. Dans un arbre millénaire, sont perchées des cabanes que ne renierait pas Robinson Crusoé.

La guinguette dans les arbres au Plessis Robinson

On y mange, on y vide des verres de Guinguet, ce petit vin blanc frais pétillant longtemps produit vers Belleville. Notre amie Camille me confie :  » Un jour, il faudra que l’on s’arrête de consommer cette infâme piquette de région parisienne. Pour le même prix, du vin nantais ou d’Alsace pourrait faire l’affaire. A chaque fois que je bois du Guinguet, j’en ai les boyaux tout tordus !  »

Au même moment, les marmots montent et dévalent l’échelle qui nous relie au sol. Des rires et des cris souvent, des pleurs parfois : les souvenirs d’enfance se tissent maintenant, dans ces branches ou à même le sol jonché de feuilles mortes. L’épée de bois des uns  a-t-elle plus de pouvoirs que la baguette de fée ou de magicien des autres ? Dans les jeux et l’imagination se côtoient très bizarrement Robinson et Blanche-Neige, Merlin et Lupin. La guerre et la paix s’enchaînent sans morts réels, les champs de bataille se transforment vite en grands bals au château du roi si les filles arrivent à faire prévaloir leur point de vue sur celui des garçons plus bagarreurs.

 » Profitez bien de l’accordéon et de la voix de Régine, c’est notre dernier dimanche d’ouverture. La semaine prochaine, il fera sans doute trop froid et nous fermerons jusqu’à avril ou mai !  » fait observer le patron, poussant à la consommation.   » La voix de Régine…. » : la chanteuse sans grand talent de la guinguette me fait un effet semblable à celui du vin blanc pour Camille. Cette « agace tympans » tentent de vriller ses airs maintes fois entendus dans nos têtes distraites et nous rappelle de temps à autres qu’elle existe en poussant sa voix dans des aigus qu’elle devrait éviter de côtoyer autrement que seule, le matin, dans son bain.

Mais nous passons un bon moment. Derniers instants avant l’hiver. Ultimes rayons d’un soleil encore un peu chaud. Pierre et moi observons, complices, nos épouses. Elles sont belles et enjouées : j’aime les jolis plis de la robe de Nathalie et le châle bleu de Camille. Nous n’écoutons plus, tous les deux, que d’une oreille très distraite une conversation où s’échangent – il me semble – les impressions sur le dernier concert,  les adresses de modistes et les solutions pour faire faire les devoirs des enfants sans énervement.

 » Et toi, ton boulot ça va ?  » Pierre, attentif, me fait atterrir, bien malgré lui, avec un peu de brusquerie. D’un seul coup, la tête sévère de Poincaré tente de remplacer les douces images que j’avais à l’esprit jusqu’à présent. Je ne réponds pas et rejoint la discussion entre Camille et ma femme. Pierre a compris, il m’imite, sourit et hoche la tête :  » tu as raison. Nos épouses, elles, savent dételer… »

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23 janvier 1911 : Comment féliciter ses enfants ?

Avoir un aîné, Nicolas, entrant bientôt au lycée et un benjamin proche des deux ans, conduit à féliciter mes enfants sur des thèmes sans beaucoup de points communs, au même moment !

Le grand tourne sa plume une dernière fois dans l’encrier et finit par boucler l’exercice de trigonométrie avec élégance, annonçant un résultat juste s’appuyant sur une démonstration rigoureuse. Bravo, lui dit-on, ma femme et moi, en applaudissant vigoureusement.

Le dernier, Alexis, tournant ses petites fesses une dernière fois sur son pot de chambre, finit par y laisser – c’est une première – le liquide jaunâtre tant attendu, après bien des efforts de notre part pour le convaincre. Bravo, lui dit-on aussi, ma femme et moi, avec le même enthousiasme.

La cadette Pauline sur les genoux de la bonne et un livre de lecture à la main, nous regarde un peu moqueuse. Pour les exploits de ses deux frères, elle tape aussi des mains avec un grand éclat de rire joyeux. Elle aura bientôt l’âge de raison et se demande si nous n’en faisons pas un peu trop. Elle montre le mot qu’elle peine à prononcer sur son ouvrage illustré : « exagérer », sans réaliser à quel vocable connu les lettres font référence. Après une brève réflexion, elle prononce correctement le passage difficile et s’exclame : « et moi, je n’ai pas droit à un grand bravo et des applaudissements ? »

Je demeure silencieux et lui écris, toujours pour l’entraîner bien sûr, ces quelques lignes, qu’elle déchiffre pas à pas : « Maman et Papa encouragent bruyamment Alexis et Nicolas qui en ont bien besoin. » A l’instant où la cadette arrive à lire l’adverbe difficile « Bruyamment » , ma femme et moi lâchons, dans un même élan, un grand « bravo Pauline ! »

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Auguste Renoir, La Lecture

14 janvier 1911 : Oeufs pourris sur la tête des ministres

« Et quand vous avez quelqu’un vous annonçant au téléphone qu’il est ministre, vous n’êtes pas obligé de le croire ! » Nous déjeunons à trois, le préfet de police Lépine, le nouveau commissaire du Vème arrondissement et moi. Le haut fonctionnaire met en garde le policier en charge notamment des abords de la Sorbonne « des multiples chahuts étudiants qu’il faut savoir canaliser, encadrer et maîtriser sans violence. »

Lépine décrit tous les coups pendables possibles qui surviennent dans le Quartier latin : les étudiants qui se font passer pour des émirs dans des réceptions mondaines parce qu’ils ont fait le pari un peu idiot d’y rentrer en chemise de nuit, ceux qui jettent des œufs pourris dans les fiacres des grands bourgeois, les ahuris qui transmettent leur candidatures à l’Académie française, les moqueurs qui appellent le poste de police en se faisant passer pour un ministre, les rigolos qui giflent les messieurs décorés et dignes dans les omnibus, les champions de la gâchette qui déchargent leur fusil sur des pots de chambre, les tireurs de sonnettes, les spécialistes des fausses alertes, les faux fous et les vrais chenapans…

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Le préfet complète : « Les pires, ce sont les carabins. Avec eux, quand ils ont dépassé les bornes, il n’y a plus de limites. Ils annoncent régulièrement à une presse crédule l’arrivée de terribles maladies ; certains se battent en poussant des cris de singes à coup d’organes humains, ivres, dans les salles de dissection et d’autres confisquent même les chaussures des diplomates étrangers laissées à la porte des chambres d’hôtel. »

Le commissaire prend bonne note de toutes les facéties possibles pouvant germer dans la tête bouillonnante des jeunes gens. On le sent cependant de plus en plus mal à l’aise. Il s’exclame : « Et qu’attendez-vous de moi, au juste ? » Lépine reprend , le regard sévère : « Maîtrise, sang froid, pas de violence mais pas de plaintes des riverains non plus… Débrouillez-vous. »

Le policier demande alors d’une voix blanche : « Vous voulez dire que s’il y a des difficultés ce sera… » « … de votre faute ! » complète le préfet. « Eh oui, nous n’arriverons jamais à coincer tous les jeunes drôles fauteurs de troubles. Le seul sur lequel peut s’abattre la foudre d’un État lassé des gamineries d’une jeunesse un peu désorientée, c’est vous, le commissaire du Vème arrondissement. Un œuf pourri sur la tête d’un ministre ? Et je vous transforme en… omelette ! »

22 novembre 1910 : Les bilboquets du fonctionnaire

« On m’avait dit que mon travail serait un jeu, je suis très déçu ! » Maurice Crougnard, zélé fonctionnaire à la préfecture de la Seine, a un rôle peu banal. Il se rend tous les jours dans la grande salle des enchères d’État de la rue des Écoles.

Et que met-il à prix, notre Maurice ? Les milliers de jouets dont les Parisiens ne veulent plus. Les bilboquets jetés négligemment dans les rues à faire trébucher les passants, les vieux diabolos abandonnés qui bloquent les bouches d’égouts, les solitaires qui ont perdu leurs boules et encombrent les immeubles vides : Ces jeux très à la mode dans les années 1880, ces objets que tous s’arrachaient et que les parents ramenaient à leurs enfants émerveillés. Rappelez-vous. Le Jardin du Luxembourg se transformait en cirque de plein air où se mettaient en scène toutes les adresses, où chaque enfant redoublait d’effort pour devenir le champion des jongleurs.

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Après l’effort du bilboquet ou du diabolo, venait, lors du retour à la maison, le soir venu, la concentration sur une partie de solitaire. Moment privilégié et calme pour montrer sa capacité à anticiper, bâtir et retenir des combinaisons pour vaincre ce vrai casse-tête avec élégance.

Maurice reprend, désabusé : « Tout cela est bien fini. Ces jouets ne se vendent plus. Même les aéroplanes en modèle réduit n’intéressent plus personne. Et moi, je dois essayer de faire partir tout cela au prix le plus élevé. Personne ne va lever la main, aucun objet ne dépassera les quatre sous ! Comment puis-je faire ? »

J’aime bien Maurice. Quand j’étais jeune chef de bureau Place Beauvau, il m’a appris ce que l’on n’apprend pas dans les livres. Et quand je prends mon café avec lui le matin, sur le zinc, j’ai envie de l’aider.

Je réfléchis et lâche : « Pourquoi ne pas faire comme pour le fameux jeu de patience fait de petits morceaux de bois illustrés découpés à assembler ? Ce jeu était bien oublié et revient aujourd’hui sous un terme anglais, sans avoir réellement changé. Si vous appelez cela « assemblage de morceaux de bois», personne n’en veut. Et si vous employez le mot magique d’outre-Manche voire d’outre Atlantique, de « puzzle », tout le monde se précipite et l’offre à ses enfants ! »

Maurice reprend un second café, tourne sa cuillère dans sa tasse, sceptique. Il se gratte la tête, passe sa main dans ses cheveux devenus tout blancs, pensif. Puis il s’exclame, avec son accent des faubourgs : « C’est bien ça l’problème. Si vous parlez pas l’english, d’nos jours, z’êtes un homme mort. Même caché dans les soupentes de la préfecture, on peut pas êt’ tranquille ! »

9 novembre 1910 : La France n’a pas de déficit public !

« La France a des finances saines. L’État a des besoins qui augmentent mais il équilibre son budget sans emprunt. » Le sous-directeur de la rue de Rivoli est visiblement satisfait de la gestion de son ministère et toise en réunion ses collègues de la place Beauvau en leur demandant : «  Et vous, à l’Intérieur, comment vous débrouillez-vous pour que la délinquance juvénile ne cesse d’augmenter depuis 1840 ? »

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Le rigoureux ministère des Finances occupe une partie du Louvre depuis 1871

J’arbitre comme chaque année les réunions budgétaires. La rue de Rivoli est fière de ne pas produire la moindre dette publique contrairement à l’Allemagne qui accuse un déficit équivalent à 125 millions de francs, l’Angleterre qui traîne une ardoise atteignant le milliard, la Hongrie qui fait la tournée des capitales pour trouver 660 millions…

Toujours content de lui, le sous-directeur de la comptabilité reprend : « Vos belles brigades mobiles n’ont pas jugulé l’accroissement des crimes et délits commis par la jeunesse. Ils ont bondi de 20 % ces dix dernières années ! » Les pauvres responsables de la Sûreté n’osent répondre, de peur de voir leur budget réduit à due concurrence du courroux du gardien des comptes publics.

Je me charge de prendre leur défense : « Nous avons mis en place récemment les juges pour enfants, nous travaillons à généraliser les mesures de tutelle. L’extension de l’obligation scolaire ne serait pas non plus une mauvaise idée. Enfin, vous critiquez les brigades mobiles mais vous leur refusez toujours l’achat d’automobiles. Tout ce que j’évoque coûte cher. La Chambre devra faire des choix. Si les députés veulent pouvoir rentrer chez eux tranquilles sans risquer de se faire agresser par des Apaches embusqués, il faudra faire un geste sur la durée et favoriser une véritable politique publique ambitieuse pour les adolescents. Quelque part, le choix est simple : Soit voter tranquillement des crédits en séance pour l’avenir de nos jeunes, soit se condamner à remettre régulièrement et en tremblant son portefeuille aux petits malandrins en sortant dans la nuit noire. »

24 septembre 1910 : Pour une Ecole Nationale d’Administration

Ma note est revenue avec beaucoup de corrections et de commentaires désobligeants de la part du directeur de cabinet. Il fallait que j’expose en une ou deux pages l’intérêt de créer ou non une grande école d’administration destinée à former les fonctionnaires d’autorité de la nation.

J’avais déjà rédigé un tel document pour Georges Clemenceau. J’ai donc repris mes arguments de l’époque. Un concours unique d’accès aux grands corps et aux postes de chefs de bureau, notamment, faciliterait la démocratisation du haut encadrement des ministères. Pour l’instant, les jeunes inspecteurs des finances, auditeurs au Conseil d’État ou conseillers à la Cour des comptes, ont trop tendance à être issus des grandes familles parisiennes, sans laisser de chances aux jeunes gens méritants des milieux populaires de province. Sans concours unifié, on se recrute « entre soi » et les corps restent des castes fermées avec leurs codes et leurs rites, bien éloignés des nécessités d’une administration moderne.

Dans mon analyse, j’insiste aussi sur la mise en place d’une scolarité longue et riche : apprentissage du métier dans les préfectures ou dans les colonies lors de stages répétés et variés, enseignement des techniques modernes utilisées dans les grandes compagnies industrielles : statistiques, suivi financier détaillé, rationalisation de la production… J’insiste sur la nécessité de former de bons généralistes, à l’esprit républicain indiscutable et avec une forte volonté de réformer le fonctionnement des ministères pour qu’ils servent mieux nos concitoyens. Je cite l’exemple de l’éphémère école d’administration fondée par Lazare Carnot en 1848.

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Lazare Hippolyte Carnot a créé une éphémère Ecole d’administration quand il était ministre de l’Instruction publique en 1848

Mon travail est revenu couvert de ratures rageuses. Concours unique ? « Ce serait l’affaiblissement des meilleurs corps et la plongée dans la médiocrité. » Enseignement novateur ? « Foutaise, les lettres grecques et latines de nos lycées guident plus sûrement un fonctionnaire que des chiffres trafiqués ».

Là où mon directeur de cabinet se déchaîne, c’est quand je propose que l’école ait une vocation internationale et que son siège ne soit pas forcément en France et donc à Paris. Il me met en bas de page, en rouge, la remarque suivante : « Votre école internationale d’administration ne serait pas à Paris ? Vous êtes fou ! Pourquoi pas à Strasbourg pendant que vous y êtes !!!! »

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14 juin 1910 : Sauver les petits criminels

Edouard Dufal, 45 ans, a une jambe de bois. Vif, de bonne humeur, il s’engage sur l’esplanade des Invalides. L’air frais du soir de juin rend son retour de soirée agréable, il se plaît à accélérer son allure et à doubler les autres passants. Soudain, trois jeunes gens le rejoignent en courant et deux d’entre eux s’efforcent de lui immobiliser les bras pendant que le dernier cherche à lui dérober sa superbe montre chronomètre.

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Paris est actuellement terrorisé par de jeunes Apaches à l’argot fleuri

Dufal, doté d’une force peu commune, se débat violemment, envoie de grands coups de jambe, frappe dans le tas avec ses deux gros poings. Les jeunes Apaches poussent des cris de douleurs mais ne lâchent pas prise, tels des chiens de chasse persuadés de parvenir à fatiguer leur proie. Les bruits mats des membres qui s’abattent sur les chairs bleues, le sang qui gicle des nez et des mâchoires, les jurons et grognements de bêtes, témoignent du caractère sans merci de la lutte. Les Apaches ont fort à faire pour parvenir à leur fin. On peine à distinguer la victime des bourreaux.

Dufal lance une nouvelle fois sa jambe sur l’un des jeunes bandits. Celle-ci se brise net.

Sans se décontenancer, l’infirme ramasse l’objet et le fait tournoyer autour de lui , comme une grande masse. Il ne voit pas l’un des Apaches qui se faufile dans son dos et l’assomme d’un coup de casse-tête. Le bande de malandrins tente de s’enfuir laissant le malheureux Dufal à même le sol. Les gardiens de la paix arrivent enfin et interpellent toute la bande.

Conduits devant le commissaire du quartier, Ferdinand Gentil, les trois voyous révèlent leur âge : 14, 15 et 17 ans.

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L’affaire fait grand bruit dans l’opinion et les journaux pressent le gouvernement d’agir. Les petits criminels, les enfants violents inquiètent.

Je fais ce jour le point avec deux illustres sénateurs, Ferdinand Dreyfus et Léon Bourgeois. Ils bataillent depuis plusieurs années pour faire aboutir une proposition de loi modifiant le code pénal pour les mineurs.

« Il faut cesser de mettre les enfants en danger au contact d’autres voyous dans les maisons de correction ! Il faut juger les jeunes à part, avec des tribunaux et des juges spécialement formés, loin des malfaiteurs habituels ! Plutôt que de placer les petits criminels dans des établissements d’où ils sortent encore plus corrompus, nommons des conseils de famille ou des gardiens chargés de les suivre, sans les enfermer, pour les mener dans la voie du relèvement moral. Si chaque enfant est pris en main par un adulte responsable, il peut être sauvé. »

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Les sénateurs Ferdinand Dreyfus et Léon Bourgeois

Je prends des notes pour qu’Aristide Briand, ministre de l’Intérieur et Président du Conseil, puisse rassurer le grand public et montrer que nous agissons.

Les mots clef s’inscrivent à l’encre noire sur mon petit carnet et m’aident à mémoriser l’essentiel, les grands principes de cette réforme pénale, ambitieuse et généreuse à la fois : « Juger à part, ne pas enfermer, ne pas mélanger les jeunes criminels entre eux, les faire accompagner par des adultes responsables, considérer que la régénération est possible si la société s’en donne les moyens ».

Edouard Dufal va mieux. L’hôpital Laënnec vient de lui façonner une prothèse neuve. En réponse aux journalistes qui le pressent de questions sur ce qu’il veut dire aux Apaches qui l’ont agressé, il répond : « La prochaine fois, ils se méfieront d’un infirme. J’ai retrouvé une nouvelle jambe de bois et eux, eh bien, à la sortie du tribunal, je leur souhaite de redémarrer d’un bon pied. »

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7 juin 1910 : Une école moins chère pour le contribuable

« L’Instruction publique nous coûte beaucoup trop cher. Les lois Ferry de 1880 à 1886 qui organisent l’école obligatoire et gratuite pour tous les enfants jusqu’à 13 ans ont conduit à une multiplication des établissements jusque dans les bourgs les plus reculés. Pour les adolescents, il est aussi envisagé dans les projets de la Ligue pour l’Enseignement Post-Scolaire Obligatoire (Lepso), une généralisation des cours du soir. En attendant, la République a construit à grands frais les lycées Voltaire, Carnot, Janson de Sailly et Buffon, sans parler du lycée Lakanal à Sceaux et des lycées de jeunes filles qui sortent de terre comme des champignons.  On parle d’augmentation du traitement des instituteurs, en parallèle avec une probable diminution du nombre des élèves par classe ! Où va-t-on ? »

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Ferdinand Buisson, un valeureux député qui milite pour la « coûteuse » extension de l’enseignement obligatoire à tous les adolescents.

Le chef de bureau de la direction générale de la comptabilité, forteresse du ministère des finances, chargée de serrer les vis budgétaires, ne décolère pas. Il inonde mon bureau de documents et de chiffrages montrant que l’éducation des jeunes Français va coûter de plus en plus cher. « Vous vous rendez compte que si nous continuons comme cela, la France dépensera, un jour, plus pour ses écoles que pour son armée ? » Constatant que cette perspective ne semble pas m’effrayer outre mesure, il poursuit : «  Et pourtant, il existe un moyen pour maîtriser les coûts dans ce secteur. »

Je dresse l’oreille : le ministère des finances aurait une idée nouvelle, originale ? Il ne se contenterait pas de pester contre celles des autres ? Je regarde silencieusement et attentivement le jeune et lumineux chef de bureau qui me fait face. Un peu raide dans son costume, bien peigné, le visage encore poupin, il a tous les diplômes en poche : Droit et École Libre de Science politique, poursuivis par la réussite au très difficile concours de l’Inspection des finances, avant d’être recruté directement par le ministre dans le bureau supervisant les négociations budgétaires avec les ministères dits « dépensiers ».

« Monsieur le conseiller, il faut lire le manuscrit que Jules Verne n’a jamais réussi à publier sur Paris au XX ème siècle. Il y propose de mettre en place une grande Société Générale de Crédit Instructionnel. Elle regrouperait tous les moyens éducatifs dont la France a besoin sur un seul lieu, à Paris, à la place du Champ-de-Mars. Plus 150 000 étudiants pourraient suivre des cours de haut niveau en physique, mathématique, mécanique, commerce, industrie pratique ou finances. Les lettres, le latin et le grec qui servent à peu de choses pour la prospérité de notre économie et la vitalité de nos industries, seraient abandonnés. La Société Générale serait dirigée par des banquiers, des industriels, des militaires et des parlementaires. Aussi, les enseignants pourraient se concentrer sur la transmission du savoir et ne prendraient pas part à une direction à laquelle ils n’entendent rien.

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Le Champ de Mars dans les années 1900

Un inspecteur du gouvernement s’assurerait que cette société d’enseignement – entièrement financée par l’apport de fonds privés – satisfait bien l’intérêt général et forme les cadres dont le pays a besoin. Il n’y aurait plus la dispersion et la multiplication des moyens dont souffre l’actuel ministère de l’Instruction publique. »

Je demande à notre brillant chef de bureau de m’indiquer quand le projet pourrait aboutir. Il me répond, confiant et soudain décontracté : « Jules Verne prévoyait l’arrivée des premiers élèves dans cette Tour de Babel du Savoir vers 1930. Si nous poussons les grands patrons dès à présent sur ce projet, nous pourrions envisager le lancement dans quatre ou cinq ans, dès 1915. A cette date, de grandes économies pour le budget de l’État commenceraient, en même temps qu’une prise en charge plus rationnelle de nos jeunes. »

Je regarde le fonctionnaire comme un jeune fou. Il représente pour moi la génération « Caillaux », le ministre inspecteur des finances, qui a recruté ainsi quelques « têtes bien faites » comme il disait, « chargées de moderniser l’Administration française ».

Une chose me rassure : le vieux personnel politique radical, blanchi sous le harnais, respectueux des traditions d’une école républicaine qui a fait ses preuves, n’a aucune chance de prêter une oreille attentive aux discours de cet apprenti sorcier administratif. Une inquiétude plane pourtant : j’imagine qu’un jour, notre haute administration pourrait compter des chefs de bureau comme celui-là en nombre suffisant pour que notre Instruction publique en soit bouleversée.

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Le Champ de Mars pendant l’Exposition Universelle de 1900

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4 mai 1910 : La lutte contre l’absentéisme scolaire

L’appel se termine. 47, 48, 49… Ils sont bien là, à leurs places. Certains parlent le provençal mais ils attendent l’enseignement de la République. Nous sommes mardi. La toilette du dimanche n’est pas loin et l’odeur de la classe ne nécessite pas l’ouverture fréquente des fenêtres.

Ernest Vigoureux est maître d’école depuis trente ans. De 1880 à 1910, il a occupé six postes d’enseignants. Souvent des classes uniques, comme il les aime. Il a d’abord vu des Bretons, puis des Flamands et a enfin rejoint sa région, son « coin », au peu au nord de Manosque.

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Pour que ses classes soient complètes, qu’aucune tête ne manque, il a fallu parfois batailler. Dans les années 80, c’était souvent les travaux des champs qui concurrençaient son enseignement. Il s’efforçait alors d’aller voir chaque paysan récalcitrant pour le convaincre que l’avenir de son fils (les filles, elles, venaient) passait par l’école. Parfois il fallait se fâcher et menacer de faire intervenir les gendarmes. La souplesse s’imposait aussi : les jours où manifestement tout le village était mobilisé avec les machines agricoles, eh bien, on fermait la classe discrètement après le déjeuner et Ernest allait lui-même donner un coup de main.

Il embrasse d’un regard les 49 petits Provençaux. Plus personne ne conteste son enseignement. Pas comme dans le Nord en 1890 où certains menaçaient au départ d’envoyer leurs enfants chez les sœurs s’il se montrait trop « laïque ». Là aussi, il avait fallu faire preuve de pédagogie, autant avec les familles qu’avec les jeunes têtes blondes. Il avait donc participé à l’organisation des fêtes locales, il tenait aussi les registres de la mairie et faisait son marché en serrant les mains tout en souriant à tous. Accueilli à son arrivée avec un peu de méfiance, Ernest Vigoureux avait quitté le Nord, cinq ans plus tard, sous les applaudissements de toute une population conquise par ses idées nouvelles, ses méthodes de lecture et de calcul efficaces et surtout ses résultats au certif’ (tous les présentés réussissaient).

Il finira sa carrière en Provence. Il connaît la langue. Il pense pourtant que cela ne servira plus à grand-chose dans dix, quinze ans. Elle ne sera bientôt guère parlée que par les vieux.

On se presse à l’école de la République. Tout le monde est là, tous les matins. Rien que des paires d’yeux attentives. Sur les bancs, on y compte bien, on y lit avec application et on y parle un bon français. Ernest Vigoureux est un heureux homme.

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Bonne nouvelle ! Ce site vient d’avoir un “petit frère” ! Un autre Olivier va connaître de drôles d’aventures… il y a trois siècles, à la cour du roi Louis XIV.

Un héros né dans des conditions mystérieuses, des intrigues et des complots dans l’entourage d’un monarque tout puissant mais vieillissant, des luttes de pouvoir impitoyables mais aussi une époque pleine de promesses malgré le poids des guerres, les famines encore fréquentes, les terribles hivers.

Une histoire qui prendra un peu plus la forme d’un “roman” que le site “Il y a un siècle” mais toujours le désir de vous divertir.

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24 avril 1910 : Un Président qui essaie de bien se tenir

 » J’aimerais enfin comprendre pourquoi je dois passer avant la dame qui m’accompagne, quand j’entre dans un restaurant ! » Le Président Armand Fallières fait de vrais efforts pour être un parfait homme du monde : prévenant et galant avec ces dames, respectueux et enjoué avec les messieurs.

Ses origines modestes l’obligent à prendre sur lui et on sent que ses manières ne sont pas innées. Je suis debout face à son bureau élyséen et il me demande des explications pour progresser en la matière : « Vous qui avez fait le lycée Condorcet et Ulm, vous devez savoir tout cela ! Le bras qu’il faut donner aux dames, la place qu’il convient de leur laisser dans la voiture, les moments où je dois faire une révérence… J’attends de vous des fiches précises sur le sujet ! » 

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Notre Président de la République, Armand Fallières, essaie d’adopter toutes les bonnes manières

J’ai beau répondre au Président que mes parents ne sont guère issus de la grande bourgeoisie ou d’une quelconque aristocratie (ils étaient instituteurs !) et que les établissements que j’ai fréquentés viennent d’un travail acharné sous la conduite exigeante de ma mère, rien n’y fait. Pour lui, je suis celui qui « sait se tenir » et qui doit tout lui apprendre sur les usages de la bonne société.

Il développe un argument inattendu : « Et la baronne Staffe qui vend des milliers d’exemplaires de son Usages du Monde, elle n’est pas plus aristocrate que vous et moi, figurez-vous. Dans sa demeure de Savigny-sur-Orge, elle se contente de faire des cakes et des gâteaux au chocolat pour tous les marmots qui passent et consacre le reste de son temps à écrire -avec talent – sur les bonnes manières d’un monde qu’elle ne fréquente pas. »

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La bonne baronne Staffe

Je conviens avec Armand Fallières que mes fiches n’apporteront pas beaucoup plus que ce que peut écrire la fameuse baronne.

Le Président a soudainement l’œil qui s’éclaire. Il me demande : « Et si vous alliez faire un tour chez la bonne baronne Staffe, pour me faire des fiches vraiment originales et qui serviront aussi à tous les Présidents qui viendront après moi ? »

Voilà comment je me trouve aujourd’hui, assis confortablement, une tasse de thé à la main, chez la vieille baronne, de son vrai nom Blanche Soyer. Cette dernière a été élevée par ses tantes dont l’une était demoiselle des Postes. Elle a tiré de son éducation rigoureuse de solides principes qui ont fait, une fois arrivée à l’âge adulte, son fonds de commerce pour de nombreux ouvrages de savoir-vivre et des articles par centaine dans la grande presse sur ce même sujet.

Un enfant des voisins sur les genoux – gamin très sage, le pouce dans la bouche – elle m’explique avec délicatesse, toutes les règles du maintien dans la bonne société. Elle est flattée que ses conseils soient transmis par mon intermédiaire au Président de la République.

« Vous expliquerez à votre grand patron, que le plus important est la politesse du cœur, le respect des autres, même de ceux qui vous ont offensé. Le Président de la République, par sa place éminente dans notre pays, doit être celui qui montre l’exemple en toutes circonstances. Tact, discrétion, élégance de l’attitude, qualités d’écoute… N’oubliez pas que Louis XIV levait son chapeau empanaché devant une blanchisseuse ! »

Je prends des notes fébrilement, en m’efforçant de ne rien oublier des propos tenus. Je sens intérieurement que c’est un grand honneur et une lourde tâche que de s’occuper des bonnes manières du Président de la République.

23 avril 1910 : Ah, ces instituteurs pacifistes !

Un groupe d’instituteurs qui chante l’Internationale ? La scène aurait été impossible il y a quelques années encore. C’est pourtant ce à quoi j’ai assisté dans un train hier. Un peu surpris, j’ai interrogé mes compagnons de voyage. Ils avaient moins de trente ans et leur scolarité à l’École normale paraissait encore toute fraîche. Ils étaient tout heureux de s’affirmer « socialistes ».

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Nos instituteurs sont-ils vraiment tous devenus pacifistes ?

Le plus vif et le meneur de la bande me confie : «  Nous devons tourner le dos au passé. Nous n’avons plus rien à voir avec les vieux instituteurs gambettistes et radicaux. Nous ne croyons pas à la Revanche et nous abhorrons tous les discours guerriers. Le problème de l’Alsace et de la Lorraine mérite d’être complètement repensé et nous ne pouvons envisager une reconquête par les armes. Nous sommes pacifistes et souhaitons une paix universelle. Abolissons les frontières, rassemblons tous les hommes de bonne volonté ! Il vaut mieux améliorer le sort des travailleurs qu’acheter des canons ! »

Il m’explique qu’il se refuse d’apprendre à ses élèves les chants guerriers et les poèmes patriotiques que nous connaissons par cœur depuis notre enfance. « La dernière classe » et « Tu seras soldats » sont, pour lui, des vers et des couplets ridicules. Ils ne correspondent plus au monde d’aujourd’hui.

Je lui demande comment s’est passé son service militaire. Sa réponse est lapidaire :

« Un vraie torture. J’ai essayé d’être un chef de section humain dans une armée brutale et idiote. Je me suis focalisé sur le ré apprentissage de la lecture aux pauvres appelés qui avaient tout oublié de l’école. A la fin du service, il m’ont proposé d’être officier de réserve. J’ai refusé. »

Je laisse mes compagnons entonner un nouveau chant socialiste et me plonge dans quelques réflexions. Nos enfants passant entre les mains de ces jeunes gens feront-ils les soldats fiables dont la France a besoin pour sa défense ? En Allemagne, les instituteurs sont-ils aussi pacifistes ?

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Nos enfants entre les mains d’instituteurs qui chantent l’Internationale… Est-ce sympathique ou dangereux ?

9 avril 1910 : Mon fils juge mon argot

« Votre argot reste incompréhensible ! Je vais vous citer deux exemples. Pourquoi dites-vous à tout bout de champ : Ohé, Lambert ! Ou – et cela vous fait bizarrement rire – On dirait du veau ! » J’écoute attentivement Barret Wendel, professeur américain venant dîner à la maison, amoureux de la France, qui a décrit notre pays dans son livre « The France of Today .»

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A la sortie du lycée Condorcet, nous nous interpellions entre camarades, par des « ohé Lambert » aussi bruyants qu’incompréhensibles pour chaque passant du quartier.

J’avoue avoir un peu de mal à lui apporter des réponses satisfaisantes. « Ohé Lambert » date plutôt de la fin du Second Empire. On le criait dans la rue quand on était étudiant ou en permission pendant le service militaire. Cela avait surtout son petit effet quand on croisait des policiers ou des gendarmes. Un cri séditieux ? Une moquerie vis à vis des autorités ? Une marque de dérision ? Nul ne sait trop.

Je m’entraîne à prononcer à nouveau ces mots un peu idiots et me retourne vers mon fils aîné Nicolas, 14 ans, et lance, en lui tapant dans le dos, un : « Ohé Lambert ! » bien senti. L’adolescent me regarde un peu ahuri : « Père, je n’ai jamais entendu une expression pareille, aussi surannée. » Ne voulant pas perdre contenance, je rétorque : »On dirait du veau !». Nicolas part alors d’un franc éclat de rire, entraînant dans son sillage Barret Wendel. « Mais ce sont des termes complètement oubliés ! Dans ma classe, ce que nous disons est autrement espatrouillant ! » Je me plonge dans mon assiette, un peu décontenancé. C’était pourtant bien de ponctuer ses moqueries sur toute chose par un « on dirait du veau », jeté négligemment. Cela donnait le sentiment que l’on était « dans le vent ».

Nicolas conclut notre échange par une locution toute nouvelle que je vais me dépêcher d’employer auprès de mes collègues de bureau: « Mon cher Papa, j’ai le regret de vous dire que votre expression est complètement tombée… en quenouille ».

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Chers lecteurs

Aujourd’hui, ce site atteindra sa millionième visite. Chiffre rond et énorme pour un rédacteur qui ne pensait pas, à la création de ce journal, il y a deux ans et demie, que la Belle Epoque pouvait intéresser autant le public d’aujourd’hui.

Ce chiffre symbolique est un encouragement à continuer de vous divertir, sans prétention, avec cet « Olivier le Tigre » qui ne cesse de nous faire des clins d’oeil de son lointain passé.

Merci à l’équipe du Monde qui sélectionne ce journal, merci à mon éditeur qui a souhaité reprendre l’esprit de ce travail pour en faire un livre et merci à vous pour vos commentaires écrits, vos interpellations, précisions…. et votre humour. 

Comme vous pouvez le constater, nous construisons ensemble tout un décor d’une pièce de théâtre gigantesque qui va aboutir à la Grande Guerre, un tableau impressionniste jamais terminé dont on recule chaque jour les bords. Cela se fait par petites touches répétées, en abordant toutes les disciplines, en variant les angles d’approche (le monde professionnel, la diplomatie, les arts, les faits divers, la famille, le public ou l’intime, les gens célèbres et les anonymes….) et en restant toujours un peu « léger » pour ne pas lasser. Derrière ce décor, rassurez-vous, il y a toujours un gros travail de documentation… complété par un effort d’écriture. Je vous le dois.

La récompense de ces efforts, tôt le matin avant de partir pour mon vrai bureau et tard le soir quand les enfants sont couchés, c’est en bonne partie vos visites, de plus en plus nombreuses.

Un million… j’en suis tout ému.

L’auteur.

29 mars 1910 : « Les études rendent les femmes laides »

 « Je suis frappé par la laideur des jeunes femmes qui font des études : leurs traits tirés, leurs yeux bouffis par l’effort, leur teint jauni des suites de l’enfermement dans des espaces clos, sans parler de leur dos courbé. Si leur mémoire reste bonne, on regrette leur absence d’imagination, leur pensée sans profondeur, leur traditionnelle intuition qui ne peut remplacer un esprit de synthèse défaillant ni de médiocres capacités déductives. » La charge de Charles Turgeon, professeur d’économie à la faculté de droit de Rennes, est sans appel et sans nuance. Dans ce dîner en ville, peu osent pourtant lui tenir tête.

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La Sorbonne s’ouvre encore très peu aux femmes

Notre université ne s’est ouverte aux étudiantes que de façon presque honteuse, dans une société qui ne veut pas de femmes savantes. Jeanne Chauvin a prêté serment récemment pour devenir avocate sous les ricanements d’une partie de la presse et des chansonniers et Madeleine Brès, la première à décrocher le titre de docteur, n’a guère convaincu le grand public qui gloussait de voir une femme « carabine ».

Pour beaucoup, la place de nos compagnes demeure le foyer, l’éducation des enfants et les soins d’un mari, seul autorisé, du moins dans les milieux bourgeois, à occuper une fonction rémunératrice. Pensez-donc, leur tempérament nerveux, leur fragilité, leur douceur même, les rend inaptes aux métiers d’hommes, scientifiques ou juridiques, et aux lourdes responsabilités !

Maternité, esthétique et économie de la maisonnée : voilà leur trio gagnant, leur mission fondamentale que seule une perversion de l’esprit pourrait modifier.

Les féministes insistent sur la liberté des femmes qui doit se matérialiser par leur libre accès aux études et à une profession intellectuelle les dispensant d’un mariage arrangé où seule la dot compte. Ils crient dans le désert face à une population indifférente voire hostile. Même Colette Yver, femme écrivain très lue, dénonce les intellectuelles « intransigeantes » à l’âme froide et aux « moeurs presque masculines ».

L’opinion publique évolue lentement. La femme médecin trouve, depuis cinq ans, plus facilement sa place que l’avocate. Le rôle protecteur du docteur sied en effet plus facilement à celles qui restent appréciées pour leurs qualités maternelles. En revanche, le maniement des codes civil et pénal, la rigueur cartésienne du droit, devraient rester un apanage masculin, pense le Français de la rue.

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La femme avocat continue à faire sourire dans la France des années 1910

Le professeur Turgeon ne trouve pas ce soir de contradicteur. Mon épouse le regarde, navrée, mais se tait, les yeux rivés sur son assiette. Pour ma part, je ne veux pas engager une polémique, isolé, au milieu de convives qui ne se connaissent pas suffisamment et qui ont hoché la tête d’approbation quand il parlait.

Notre fille Pauline fera des études. Nous la soutiendrons car elle vivra seule ce qui sera un véritable combat. Et j’espère que d’ici là, elle pourra s’appuyer sur un autre guide des carrières que celui que j’ai à la maison. L’ouvrage commence, au chapitre « métiers pour les dames » par la phrase : « la carrière la plus abordable pour la femme, celle qui lui convient le mieux, c’est assurément le mariage. »

28 mars 1910 : Tuer son patron pour 65 centimes

La jeune veuve a-t-elle tué son patron et incendié l’usine dans laquelle elle travaillait ? Arrestation humiliante, enquête bâclée, jugement inique, le lecteur connaît la vérité et frémit de l’erreur judiciaire touchant l’héroïne : vingt ans d’emprisonnement ! Heureusement, à la suite d’une évasion réussie, la course s’engage pour retrouver le véritable criminel. Comme dans tous les romans populaires, la fin sera morale et rassurante.

Qui n’a pas lu « La Porteuse de Pain » de Xavier de Montépin ? Des rebondissements toutes les dix pages, une héroïne attachante et seule contre tous parfois, l’éloge du courage face à des obstacles a priori insurmontables. On ne lâche pas un tel roman qui transforme les heures en minutes et les longues attentes en gare en moments de détente. Peu importe le style, tout est dans le mouvement ; oublions la finesse psychologique pour observer de vrais méchants et d’authentiques salauds transformer la vie de gens sympathiques en cauchemar. Laissons de côté toute vraisemblance pour nous engager dans des combats où le bien finit toujours par triompher du mal alors que le rapport de force paraissait au départ désespéré.

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« Chaste et Flétrie » (tout un programme !) de Mérouvel, « Le Crime d’une Sainte » de Decourcelle et pour finir, le sommet de l’aventure, avec la série des Pardaillan de Zévaco.

Le sexe que l’on cache maladroitement, la sainteté bousculée, l’Histoire transformée en succession de vengeances, de sombres manœuvres et d’anecdotes croustillantes : la morne vie de l’usine ou du bureau s’oublie au fil des pages tournées avec avidité.

Le lecteur paie 65 centimes un ouvrage publié parfois à plus de cent mille exemplaires. Les éditeurs comme Fayard parient enfin sur des gros tirages pour arriver au seuil de rentabilité. Le populo peut pour la première fois acheter facilement des livres qu’il paie cinq fois moins cher qu’autrefois.

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Les fameux livres populaires à 65 centimes des éditions Fayard

En amont, l’auteur se fait rémunérer 5 à 10 centimes la ligne par le Petit Journal ou le Petit Parisien qui lancent les œuvres, dans un premier temps, sous forme de feuilletons.

5 à 10 centimes ? Il en faut des pages pour gagner correctement sa vie ! Résultat, les écrivains les plus en vue embauchent des nègres : ce sont toujours leurs idées, leur style, leur façon de raconter mais leur plume ne sert plus guère qu’à signer.

On prétend que derrière Montépin se cachent au moins dix inconnus dont le travail aussi acharné qu’industriel explique la volumineuse production. Jamais cet aristocrate dilettante ne pourrait enchaîner trois à quatre romans par an avec la vie mondaine qu’il mène et les aventures féminines qu’il collectionne avec désinvolture. De son hôtel particulier, il répond à ses admiratrices issues du peuple avec un papier à lettres luxueux orné d’une couronne ducale.

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Xavier de Montépin : un portrait et une caricature

Tous n’ont pas la chance de Xavier de Montepin, la plupart des auteurs crie misère. Il faut les imaginer avec un café fort sur la table de leur logement miteux, des couvertures sur le dos pour se protéger de l’humidité et du froid. Le peuple, ils connaissent et en font partie. Ils écrivent pour leurs semblables. L’encre sur le papier leur apporte une maigre pitance mais les met aussi en relation avec l’autre, le lecteur, celui qui justifie que l’on se lève tôt et se couche tard pour peu qu’il apprécie notre production.

Ces centaines d’écrivains qui oublient leurs rêves de gloire pour se concentrer sur des lignes qui doivent absolument plaire, méditent ces quelques mots de Stendhal : « un roman est comme un archet. La caisse du violon qui rend les sons, c’est l’âme du lecteur. »

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 Dans toutes les (bonnes) librairies :“Il y a 100 ans. 1910″

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17 mars 1910 : Le violon, l’instituteur et le curé

Les fidèles de la procession s’arrêtent, stupéfaits. Par la fenêtre d’une maison de la rue Victor Hugo, dans cette petite ville tranquille non loin de Niort, ils entendent s’échapper les mesures de la Marseillaise. L’hymne national est joué avec vigueur, au violon, par l’instituteur qui rythme chacun de ses coups d’archet par un petit claquement de pied « tac, tac, tac ». L’air est entraînant mais paralyse, un instant, de stupeur les catholiques très pratiquants qui marchaient jusqu’à présent les mains jointes. Après avoir repris leurs esprits, les réactions courroucées ne se font pas attendre : les uns se signent, horrifiés, tandis que d’autres lèvent le poing furieux en criant « Satan ! Satan !».

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Dans une toute petite ville tranquille, non loin de Niort…

Le surlendemain, le maître d’école reçoit une lettre de l’inspection académique où son comportement est blâmé. Selon les termes du courrier, il a « inutilement provoqué l’Église » par une manifestation jugée « aussi indécente que puérile ».

Fin du premier épisode.

Plusieurs mois après, l’affaire rebondit et continue à faire des vagues. Le fonctionnaire musicien a saisi le Conseil d’Etat pour contester la sanction morale dont il fait l’objet. Plusieurs associations départementales d’enseignants le soutiennent et demandent audience au ministre de l’Instruction publique. Quant à l’évêque local, il exige au contraire le renvoi pur et simple de l’intéressé en considérant que la liberté du culte a été gravement mise en cause.

Des parlementaires de droite comme de gauche s’emparent du dossier tandis que la presse nationale commence à préparer des articles aux titres vengeurs.

Hier, Briand me donne alors l’ordre de stopper cette machine infernale qui risque, ni plus ni moins, de gravement troubler les prochaines sessions parlementaires.

Aujourd’hui, les protagonistes de cet incident sont donc tous dans mon bureau et nous nous efforçons de trouver une porte de sortie honorable pour chacun. L’objet du « délit », le violon, est posé sur la table de dégagement à côté de moi.

Un cardinal, deux évêques, trois présidents d’associations d’instituteurs, le maire de la commune, le député, le recteur et l’inspecteur d’académie s’échauffent autour de la table et font part de leur indignation à chaque fois que le camp d’en face prend la parole. Le député est ouvertement anti-clérical alors que le maire ne cesse de rappeler son attachement à l’Église. Le recteur regrette l’importance prise par l’affaire mais refuse de désavouer son subordonné inspecteur d’académie qui craint, pour sa part, une nouvelle guerre scolaire dans sa région si les enseignants continuent à s’y comporter de façon maladroite.

Les dignitaires catholiques sont regardés avec haine par les représentants des maîtres mais refusent de se laisser intimider en insistant sur le caractère presque « sacré » de la sanction reçu par le violoniste patriote.

La situation paraît bloquée. Et je me renverse sur mon fauteuil de lassitude, en essuyant mes lunettes.

Soudain, une idée me vient.

Je saisis l’instrument de musique et propose à tous mes interlocuteurs de descendre dans la rue, au bas de mon bureau, « pour tester le bruit d’un violon jouant la Marseillaise ».

Quelques minutes plus tard, défilent ainsi sous les fenêtres du ministère de l’Intérieur, trois hauts dignitaires catholiques, des maîtres d’école meneurs syndicaux, quelques élus locaux et des hauts fonctionnaires de l’Instruction Publique. Tout ce petit monde écoute attentivement mon récital au violon : la Marseillaise, bien sûr… mais, sentant mon public charmé, j’enchaîne avec une partita de Bach puis une sonate de Mozart. Les uns et les autres m’écoutent, « religieusement » sous le regard amusé des passants.

Lorsque tout ce petit monde revient à la table de la négociation, avec le sourire de ceux qui ont pris l’air et ont pu écouter de belles mélodies, nous convenons d’annuler la lettre de blâme touchant le pauvre instituteur.

Dans un grand élan de pédagogie et de générosité, nous décidons de la remplacer par un courrier simple, conseillant, pour la prochaine fois, à l’instituteur, de « diversifier le répertoire joué… à tous les grands noms de la musique classique ».

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6 janvier 1910 : Les filles faciles sont-elles en province ?

« En province, les filles ont de drôles de mœurs. Surtout quand on se rapproche de nos frontières ou de l’océan. » L’évêque invité à notre table ce soir prend un air de comploteur pour nous en dire plus :«  Dans les Alpes, en Suisse comme en France, les jeunes filles à marier laissent leurs fenêtres ouvertes pour inciter les jeunes gens à placer une échelle et à venir les rejoindre. »

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Je me risque : « Sans autre forme de procès ? »

L’ecclésiastique complète, presque à voix basse : « Si, le jeune homme récite un petit compliment pour plaire à sa belle, se bat avec un éventuel rival puis rentre dans la chambre à coucher et doit y rester, en principe, aussi habillé que la demoiselle. C’est malheureusement au lit que les choses se gâtent et que les vêtements sont souvent prestement enlevés, dans un espèce d’affolement…bestial. Cette coutume est appelée le Kiltgang. Elle est tolérée par les édiles du village et souvent encouragée par les parents qui y voient un bon moyen de caser leur fille.»

Le vieux serviteur de Dieu se frotte les mains, ravi de son petit effet et de l’effroi (feint) qu’il croit lire sur le visage de ma jeune cousine, de passage ce soir.

Il ne souhaite pas en rester là et nous emmène, en quelques phrases, mille bons kilomètres plus à l’ouest : «  Et le maraichinage, connaissez-vous ? »

Là encore, devant nos regards interdits, il adopte la posture du conteur et reprend :

«  C’est en Vendée. Les filles passent devant les garçons avec un parapluie. Ces derniers leur courent après et saisissent le manche de cet objet des filles qui acceptent d’être conquises. Puis, le pébroque s’ouvre et cache une véritable parade amoureuse faite de baisers langoureux et de caresses pas toujours très chastes. »

Ma cousine écoute, fascinée. S’imagine-t-elle, dans un rêve éveillé, partir aux bras d’un beau Vendéen ou d’un Savoyard musclé ?

L’homme d’église, rabat-joie, assène : « L’Église condamne bien évidemment, de toutes ses forces, toutes ces pratiques scandaleuses. »

Taquin, je me retourne vers ma jeune parente : «Sophie, retourne donc travailler ton concours d’entrée à l’École Normale Supérieure de Sèvres ! Tout ce que nous venons d’entendre n’est pas pour toi. Tu es Parisienne. Aucun garçon ne viendra mettre une échelle au bas de ton appartement situé au cinquième étage de ton immeuble haussmannien. Tu vas pouvoir te concentrer sur tes livres ! »

27 novembre 1909 : Le scandale de la Marseillaise chantée en patois

  « Marcheu, trou de Diou, Marcheu, pétard de Diou ! » On sent que le recteur qui a dû reproduire ces propos dans sa note, s’est étouffé de colère. La demande de financement de 300 000 livres de chants par ce haut responsable de l’Instruction Publique s’appuie sur la volonté de faire mieux pénétrer la langue française dans l’ensemble de nos régions. «  Il n’est pas admissible que la Marseillaise puisse être entonnée avec des couplets en provençal complétant les fières paroles de Rouget de Lisle écrites pour l’armée du Rhin pendant les grandes heures où il fallait sauver la République. » ajoute-il, lyrique.

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En Provence, dans le Quercy ou dans toutes les autres régions de France, on chante en patois pendant le travail…

Son programme ? Distribuer largement aux instituteurs de France des ouvrages permettant de faire chanter en français irréprochable les villageois dans des orphéons ou autres chorales guidées par une foi républicaine inébranlable.

Le ministère des Finances s’oppose naturellement à cette dépense jugée inutile. Les arguments employés par les cerbères de la rue de Rivoli ne manquent pas de pertinence :

« Pourquoi diffuser largement des ouvrages payés par des deniers publics pour soutenir notre langue nationale alors que les patois et autres dialectes locaux disparaîssent naturellement ? Les jeunes des campagnes se moquent des vieilles ritournelles en patois de leurs grands-pères et préfèrent les mélodies et les danses issus des cabarets, des spectacles de Music-Hall ou de l’opéra comique de la ville. Les jeunes gens se rendent aussi dans des cafés concerts qui ne sont plus le monopole des grandes villes et en reviennent en pratiquant un excellent français. Ceux qui diffusaient les vieux chants comme les bardes et les ménestrels en Bretagne ou les chiffonniers, les sabotiers et les colporteurs dans toutes les régions, vieillissent et sont de moins en moins nombreux. Autrement dit, tout laisse penser que l’hymne national cité par Monsieur le recteur réclamant des crédits, sera de moins en moins écorché par les écoliers ou les conscrits. »

Après réflexion, je décide de trancher ce conflit entre ministères en étant un peu facétieux.

Je commence mon courrier de réponse le plus sérieusement du monde en indiquant qu’« il va de soi que la dépense proposée par l’Instruction Publique ne revêt pas de caractère prioritaire » et comme cela me gêne de donner raison trop facilement aux collègues de la rue de Rivoli j’ajoute : « les arguments développés par le ministère des finances laissent percer une inquiétude : la disparition à terme des cultures locales. La Présidence du Conseil propose donc la commande de 300 000 livres de chants provençaux, bretons, béarnais, basques ou du Quercy. » Et je m’empresse de signer le document portant le sceau de la place Beauvau en beuglant assez haut pour étonner ma secrétaire :  « Marcheu, trou de Diou ; Marcheu, pétard de Diou !»

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25 octobre 1909 : U comme Universités populaires

 « On réclamait du pain, vous nous avez donné de la brioche ! » C’est ainsi qu’un ami syndicaliste et ouvrier commentait, de façon malicieuse, les universités populaires à un professeur ne comprenant pas que son cours sur « La poésie au XVIème siècle » n’intéressait guère les collègues de l’usine.

Idée généreuse, vrai malentendu.

Les universités populaires créées vers 1898, à la fin de l’Affaire Dreyfus, devaient permettre au peuple d’accéder à la culture, de quitter les idées trop simples qui pouvaient conduire, notamment, au racisme et à l’antisémitisme. Au-delà de ce premier objectif, il s’agissait d’élever une génération qui n’avait pas profité de l’école de Jules Ferry vers un savoir nécessaire à toute ascension sociale.

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Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque, commandé par le directeur gérant du journal « Le Temps ».

Des travailleurs libres intellectuellement, sachant lire la presse avec recul, appréhendant le monde dans toute sa complexité et s’affirmant comme citoyens avertis et électeurs républicains. Rêve d’intellectuels parisiens, d’universitaires privilégiés, ignorant tout du monde des mines et des fabriques ! La salive du lettré contre la sueur du paysan, chemise blanche et fine se détachant sans se mélanger dans une monde de blouses bleues et grises. Chapeau melon résonnant solitairement au milieu de casquettes vissées de travers sur des têtes aux regards perplexes face aux « savantasses » et autres « balivernes de bourgeois ».

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Le regard perplexe des ouvriers écoutant les brillants intervenants des universités populaires…

Des cours soigneusement préparés d’un côté, le tutoiement familier de l’autre ; la récitation d’un beau texte incapable de capter l’attention de manœuvres ivres de fatigues rêvant de dépenser leur dernières forces dans une fête où l’on chante, rit et danse.

Le mariage improbable des mots « universités » et « populaires » a donné naissance à de nombreux enfants : « L’Émancipation » du XVème arrondissement, « Solidarité Ouvrière du XIXème », « L’Enseignement pour tous » de Besançon ou « La Coopération des Idées » de Rouen… des centaines d’initiatives avec des pères prestigieux comme Anatole France, Émile Duclaux, ou Lucien Febvre coordonnés par un idéaliste infatigable en la personne de Georges Deherme.

On parle, on débat et on se dispute aussi. Faut-il former des bons républicains ou recruter des socialistes ? Vise-t-on une République apaisée ou prépare-t-on le « Grand Soir » ? Évolution intellectuelle du peuple ou pensées pour une Révolution prolétaire ?

Le résultat de ces débats, de ces antagonismes de classes sociales peu habituées à se côtoyer, n’est pas fameux. Il ne reste plus qu’une grosse trentaine d’universités populaires, souvent en province et fréquemment en déclin. La belle idée a fait son temps.

Les universitaires sont retournés à leurs chères études, les ouvriers attendent la sonnerie d’usine de fin de journée pour aller trinquer dans des tripos enfumés mais chauds. Chacun a repris sa place comprenant que faire la classe ne suffit pas à défaire les classes.

 

28 août 1909 : N comme Naissances

Pourquoi les Français ne font-ils plus d’enfants ? Les chiffres sont implacables : 60 millions d’Allemands d’un côté, 40 millions de compatriotes de l’autre. Un conflit éventuel entre nos deux pays s’annonce mal.

Moins de familles nombreuses, multiplication des couples avec un seul enfant au plus (un sur quatre dans le département de la Seine). La France enfante peu.

Ce déclin démographique français n’est pas nouveau. Notre pays est passé de la place de nation d’Europe la plus peuplée sous Louis XIV jusqu’à Napoléon 1er à celle de pays le plus « vide » d’Europe occidentale aujourd’hui. Le XIXème siècle a été chez nous une période de repli du nombre de naissances (moins de deux enfants par femme) alors que la Grande Bretagne, l’Allemagne ou la Russie gardaient une belle vigueur en ce domaine.

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Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par le directeur du journal Le Temps.

Depuis les années 1890, les analyses plus ou moins sérieuses se succèdent pour apporter une explication à ce phénomène inquiétant appelé « dépopulation ».

« Déclin de la race française » « abâtardie » par des « croisements » trop nombreux dûs à des flux migratoires incessants, écrivent les uns dans des ouvrages aux forts relents xénophobes voire carrément racistes ; « signe d’un déclin d’une nation gouvernée par des élites médiocres », répondent d’autres trempant leur plume dans une encre bleu, blanc et rouge nationaliste ou d’un blanc royaliste éclatant.

Les chiffres ne parlant pas tout seuls, chacun y va de son commentaire reflétant plus une opinion ou des valeurs qu’un véritable travail scientifique.

Les universitaires explorent, quant à eux, prudemment, quelques pistes plus sérieuses.

– Les régions de France où l’on fait le plus d’enfants sont souvent très catholiques et/ou rurales. Le recul de la religion et l’essor des villes expliqueraient donc le déclin dans toutes les autres provinces. La règle se vérifie souvent (comme en Bretagne) mais souffre quelques exceptions : le Nord n’est plus très catholique et s’est fortement urbanisé, pourtant, les Lillois, les Valenciennois ou les Hazebrouckois font toujours autant d’enfants.

– Le recul de l’âge du service militaire repousse d’autant l’arrivée du premier enfant dans un couple et donc réduit les chances d’une fratrie nombreuse.

– Plus généralement, les érudits de la Sorbonne insistent sur le désir d’ascension sociale des familles et l’envie de chaque Français de voir ses enfants occuper une place plus élevée que la sienne dans la société. Ce souhait s’accommode bien d’une descendance réduite facilitant -pense-t’on – une attention soutenue et une éducation soignée : l’enfant roi gagne à être un fils ou une fille unique, surtout si on veut éviter un fractionnement des héritages.

Cervantes disait qu’il existe seulement deux types de familles : celles qui possèdent et celles qui ne possèdent pas. Nos concitoyens rêvent d’être dans la première catégorie… avec le moins d’enfants possible.

17 juillet 1909 : Le nouveau maître à Téhéran est un enfant

Les deux prêtres s’approchent de la voiture du chef de l’Etat. Le premier bouscule un garde du corps pendant que le second sort un revolver et tire. Dans un désordre indescriptible, les policiers perses arrivent à arrêter les deux auteurs de l’attentat pendant qu’un médecin se précipite sur le shah et son fils qui se sont plaqués sur le plancher du véhicule.

Plus de peur que de mal. Seul le prince héritier est touché à l’une des épaulettes de son uniforme ; le chef de l’état est indemne.

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Téhéran, capitale de la Perse, en 1909

C’était en décembre dernier, le tout puissant shah Mohammed Ali essuyait une seconde tentative d’assassinat. En février 1908, il avait déjà échappé aux éclats de deux bombes lancées contre lui par des révolutionnaires.

Cette chance miraculeuse ne le protège plus. Aujourd’hui, la foule perse s’est lassée de ce roi qui refuse d’appliquer une  constitution qui limite ses pouvoirs. Elle conteste la situation de ce grand pays chargé d’histoire qui doit accepter sur son sol la présence de troupes anglaises, russes et turques. Elle n’accepte plus la présence d’étrangers qui dominent les concessions et monopoles accordés par le pouvoir, organisés pour piller les ressources d’une nation qui se rêve indépendante.

« ll faut dénoncer l’odieuse convention anglo-russe de 1907 » scandent les manifestants constitutionnalistes en se pressant aux portes du palais présidentiel de Medjlin protégé par la brigade cosaque persane.

Mohammed Ali  sent que le rapport de force n’est plus en sa faveur. Saint Petersbourg et Londres ne lui apportent qu’un timide soutien. Il veut éviter le bain de sang. Sa décision est prise : Il abdique en faveur de son fils et va se réfugier à la légation de Russie. Un régent est nommé : c’est Assad oui Mouic, chef de la famille régnante Cajar.

Le nouveau nouveau maître de l’immense Perse, Ahmed Mirza, acclamé par tout un peuple qui croit en lui, espérant des réformes sociales et libérales rapides, a dix ans.

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Mohammed Ali Shah vient d’abdiquer en faveur de son fils de dix ans

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