19 et 20 décembre 1910 : Vienne rongée par la vermine

« Ah, c’est horrible. Ce que je vois m’effraie : la vermine envahit Vienne ! » La vieille Andreea Ghicitorescu a longtemps vécu dans la capitale autrichienne et ses talents de prédiction de l’avenir ont fait sa réputation et sa célébrité. Dans la Teinfaltstrasse, elle officiait pour les aristocrates en vue et les grands bourgeois de l’Empire.

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Vienne, capitale d’un Empire Austro-Hongrois à bout de souffle, pendant l’hiver

Pendant sa longue activité de divination, cette dame d’origine roumaine a tout prévu, avec une exactitude stupéfiante : la défaite de Sadowa de 1866, la mort dans des circonstances mystérieuses de l’Archiduc Rodolphe et de sa maîtresse Marie Vetsera en 1889, l’assassinat de l’impératrice Élisabeth (dite Sissi) en 1898… A chaque fois, ses tirages de cartes, son analyse des fumées d’encens ou des foies d’animaux lui ont donné des visions de cauchemar et elle a annoncé avec effroi les abîmes vers lesquels la patrie des Habsbourg se précipitait en aveugle.

L’ambiance orientale de son salon, les lourdes tentures rouge sang, le son d’un violon sortant de nulle part ajoutaient au mystère d’un lieu fréquenté en secret aussi bien par la famille impériale que par certains grands ambassadeurs ou ministres. Andreea Ghicitorescu proférait ses prédictions d’une voix blanche, le teint pâle, cireux presque, ses yeux gris tournant de leur orbite quand ils ne transperçaient pas l’âme de ses visiteurs. Des ongles longs crochus finissant des mains fines, blanches aux veines bleues saillantes qu’elle passait devant une bouche d’où ne sortaient que des mots châtiés, accentuaient ses allures de sorcière des beaux quartiers.

Ses visions ne venaient pas seules, elles s’accompagnaient de tremblements terribles voire de débuts de transe. Les pires malheurs étaient annoncés dans un état second, comme sous hypnose, à des visiteurs fascinés et sentant la main du diable se poser sur leurs fragiles épaules.

Brusquement, en mars 1908, Andreea a quitté Vienne pour Paris. Chassée par le pouvoir ? Lassée de prédire la fin de l’Empire sans provoquer de réaction ? Épuisée par son activité où elle mettait tout d’elle-même ? Personne ne sait vraiment. Son nouvel appartement de la rue Saint-Honoré reste peu connu. Son adresse m’a été donné par un ancien consul finissant sa carrière au Quai, dans l’ennui et le whisky.

« Mère Andreea » comme elle aime être appelée, n’intéresse guère nos compatriotes. Ses visions demeurent focalisées sur le Danube et l’avenir du Hofburg. Elle ressasse, solitaire, ce qu’elle appelle « ses vieilles histoires ». Et c’est aujourd’hui que j’ai décidé de lui rendre visite, passionné que je reste par Vienne.

Elle m’accueille dans son ample robe noire cachant mal sa démarche lourde, ses pieds trainant de fatigue sur un parquet parisien grinçant.

« Racontez-moi encore Vienne, Andreea : la ville, le Ring, le Hof-Hoperntheater, la Sécession, la Cour, l’Empereur François-Joseph… »

La voyante m’invite à la rejoindre à sa table, mélange, coupe son jeu de tarot puis étale l’ensemble sous mes yeux.

De sa voix éraillée et peu audible, elle commente : « L’avenir de l’Autriche-Hongrie est là. Derrière chaque carte, un acteur clef, un événement ou un lieu. Derrière chaque carte, un épisode d’une histoire terrible. Le tout s’enchaîne logiquement. Ce sera la descente vers l’enfer. » Sa main tremble, elle peine à tenir sa tête droite et ses yeux commencent à se révulser. D’un geste, elle s’empare d’une carte : « Bismarck, il est toujours là et tire toutes les ficelles… Sadowa, Sadowa…» Le rappel de la défaite autrichienne contre la Prusse, événement déjà ancien, ne m’apporte rien, je dirige donc la main d’Andreea vers les cartes représentant le présent ou le futur, provoquant sa terreur.

« Laissez ces cartes, elles n’annoncent rien de bon. » D’autorité, j’en saisis pourtant une et lui tends pour interprétation : « et celle-là ? » Laconiquement, elle lâche le nom du maire de Vienne décédé cette année, Karl Lueger. Sur ma demande d’en savoir plus, elle ajoute « Il monte le peuple contre les Juifs. Il sait manier les foules, diriger un parti pour parvenir à ses fins. Sa propagande est redoutable… » Je retourne la carte suivante : « Et ce dix de trèfle ? » Sur un ton glaçant, mon interlocutrice évoque maintenant Schönerer, parlementaire vieillissant, antijuif aussi, pro-allemand, transformant le parlement de Vienne en champ de bataille nationaliste.

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Georg Ritter von Schönerer

Mon bras survole d’autres cartes et en saisit une au hasard. Andreea pousse un cri d’effroi : « Pas celle-là ! » et elle me force à la reposer. J’ai juste le temps de voir l’image du Diable et le chiffre XIII. « Mais que signifie-t-elle ? » ai-je juste le temps d’implorer.

Andreea se recule, réfléchit et reste muette, les yeux mi-clos. J’insiste : « Vous devez me dire, peut-être pouvons-nous agir sur ce futur qui vous impressionne tant… »

La vieille femme ne répond pas à ma question. Et elle évoque – sans que je comprenne – l’histoire d’un pauvre type : «  Il vit dans le Foyer pour hommes de la Meldemannstrasse, dans le nord de la ville. Artiste peintre raté, indolent, capricieux et colérique, sans le sou, raciste, c’est la haine qui couve en lui. Fasciné par la force et les puissants, Wagner et la grande Allemagne, affolé par le peuple ouvrier uni derrière le parti social-démocrate, il serre les poings dans ses poches vides et trouées. »

J’interromps la cartomancienne. « Mais pourquoi me parlez-vous de ce marginal ? » Redevenue calme, la Roumaine aux talents mystérieux, se sert, solitairement, un verre d’eau de vie. En buvant à petites gorgées, elle complète son bref exposé : « Ce minus représente la vermine dont je vous parlais tout à l’heure. Vienne est rongée par les cancrelats, ces êtres vils portés par les vagues d’un destin incertain et sans doute sombre. Bons à rien, ils sont prêts à tout. Ils creusent leurs galeries de termites dans l’édifice d’une monarchie viennoise vermoulue, sapée par les querelles entre peuples égoïstes. Ils se nourrissent de la haine de l’autre, ils ont le goût de la force et se gavent du sang de la démocratie qu’ils détestent. Ils se multiplient, pullulent, et dégagent une odeur pestilentielle. »

« Comment s’appelle votre homme ? » Andreea repose son verre et me fixe : « Lui, c’est le pire, c’est…. »

Je n’ai pas retenu le nom.

 

12 avril 1910 : Pologne meurtrie

 « On aurait voulu faire disparaître notre nation à tout jamais que l’on ne s’y serait pas pris autrement. » Henryk Sienkiewitz, le prix Nobel de littérature 1905, auteur de Quo Vadis, est reçu aujourd’hui à l’Elysée. Après les poignées de mains, les discours et les hommages, il m’explique, un verre de champagne à la main, le drame traversé par son pays, la Pologne. Éclatée entre trois empires, la Russie qui possède tout le Territoire de la Vistule (Varsovie, Lodz…) , l’Autriche-Hongrie où vivent les habitants de Cracovie et tout le reste de la Galicie et enfin la Prusse avec la Posnanie, la Pologne n’existe pas, n’existe plus.

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Varsovie dans les années 1900, 1910

En Russie ? La langue russe reste obligatoire dans les écoles, le clergé catholique est juste toléré et réduit au silence, les nouveaux monuments glorifient l’unité derrière Saint Pétersbourg. En Prusse, les fonctionnaires sont aussi tous allemands et diffusent la langue de Goethe dans la vie de tous les jours en s’appuyant sur l’idéologie du Kulturkampf. Seule l’Autriche-Hongrie admet une représentation politique des Polonais qui bénéficient d’un vice-roi en Galicie, membre du cabinet viennois.

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Varsovie en 1910

Nation éclatée administrativement mais aussi éparpillée entre provinces économiquement et socialement très diverses. La Galicie autrichienne demeure très rurale et un peu arriérée alors que les villes rattachées à la Prusse se développent grandement d’un point de vue industriel, suivies par celles sous domination russe. Des régions voisines comme la Haute-Silésie (prussienne) et le bassin de Dabrowa (russe) sont pourtant rivales alors que les Polonais y sont majoritaires.

Qui veut faire la Pologne ? Le mouvement national grandit mais là-aussi de façon multiple. Certains vantent les vertus du tri-loyalisme vis à vis des trois pays dominant la Pologne et espèrent grandir en leur sein. Ils restent conservateurs dans l’âme et pour eux, leur avenir passe par l’enrichissement de leur communauté. D’autres préconisent l’établissement d’une vraie nation sur des bases ethniques (excluant les nombreux Juifs des territoires concernés ?) en utilisant la violence ou au contraire, les voies démocratiques. On compte des socialistes, des agrariens, des nationalistes purs et durs et des populistes. Un homme comme Pilsudski entretient ni plus ni moins une véritable force paramilitaire de 10 000 fusiliers non loin de Cracovie tandis que Dmowski tente de soulever les Polonais de Prusse grâce à des actions antigermanistes audacieuses. Tout ce petit monde se déchire et l’établissement d’une grande Pologne cohérente et unifiée paraît loin.

En attendant, les Polonais émigrent en masse : en France ou aux États-Unis notamment. Entreprenants, courageux (on ne leur réserve pas les métiers les plus faciles), solidaires entre eux, ils forment des communautés fières de leur religion, de leur langue et de leur culture. Sienkiewitz conclut :

« Nous butinons les fleurs du monde entier et nous en faisons notre miel ! »

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Henryk Sienkiewitz

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3 février 1910 : L’abeille tueuse de Serbie

Tirer les ficelles, être celui par qui tout arrive même si on ne le voit jamais. Puissance occulte et génie de la manipulation au service d’un idéal, d’une idée fixe : la Grande Serbie.

Le colonel Dragutin Dimitrijevic dirige les services secrets de Belgrade.
L’assassinat de l’ancien souverain – incompétent – de son pays, Alexandre, qui s’était couvert de ridicule dans sa vie privée, c’est lui. La mise en place d’un réseau serré d’espions sur toute l’Europe, c’est aussi lui. La préparation de complots destinés à déstabiliser tous les pays qui s’opposent aux desseins de son nouveau roi, Pierre, c’est encore lui.

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Le colonel Dragutin Dimitrijevic, le discret mais puissant patron des services de renseignements de l’armée serbe

Coqueluche du nouveau régime, admiré des officiers les plus jeunes, craint des plus anciens, Dimitrijevic surveille tout ce qui se passe dans la sphère publique du royaume de Serbie et jette un oeil plus qu’indiscret sur la vie privée de ceux qui comptent.
Il conserve ainsi dans sa mémoire hors norme, tous les éléments susceptibles de se retourner contre ceux qui pourraient embarrasser Pierre 1er ou… lui-même.

Ses professeurs et ses condisciples à l’école d’officiers conservent le souvenir d’un élève aussi débordant d’énergie que précis et méticuleux. Ils l’avaient surnommé « Apis » , l’abeille, celui qui fait son miel de tout ce qui lui passe entre les mains avec un talent qui force l’admiration.
Pierrre 1er a parfois pensé à lui pour des fonctions de ministre ou de fonctionnaire de premier plan. Dans un demi-sourire et avec courtoisie, il refuse tout. Son grade de colonel lui évite les mondanités, son poste d’état-major et de patron du renseignement, en fait un officier bien plus puissant que la plupart des généraux qu’il ne prend plus la peine de saluer.

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Une rue de Belgrade en 1910

Apis caresse un rêve : faire assassiner l’empereur d’Autriche, François-Joseph. Par cet acte définitif, il mettrait un terme à la domination viennoise sur la région.
Que risque-t-il ? Dans tous les scenarii envisageables, il s’estime gagnant. Une réaction apeurée de l’Autriche-Hongrie bénéficierait aux Slaves du sud et les rapprocheraient d’une Serbie fédératrice. A l’inverse, une réponse musclée de Vienne renforcerait la position de l’armée à Belgrade et donc sa propre situation.

Conflit probable, guerre possible. Rien n’arrête le colonel Apis. « La Grande Serbie reste une belle idée qui mérite d’être trempée dans le sang. »

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1er février 1910 : Un cochon dans le ministère

«  Vous devez bloquer les cochons serbes ! » Le massif attaché d’ambassade austro-hongrois se dandine sur son siège après avoir prononcé ces paroles définitives avec un fort accent allemand.
Pour le cas où je ne comprendrais pas, il ajoute :
«  Notre empire interdit, pour des raisons sanitaires, l’importation, sur son territoire, de porcs venant de Belgrade et des environs. Nous constatons avec stupeur que la France se rend coupable d’un contournement de nos lois douanières en favorisant le transit de ces animaux par Salonique et ensuite leur diffusion dans toute l’Europe. Je vous transmets donc les protestations officielles du comte Ährenthal, notre ministre des Affaires étrangères. »

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Le comte Alois Lexa von Ährenthal, puissant ministre des Affaires étrangères de Vienne, fait transmettre des protestations officielles à la France, lors de la « guerre des cochons » qui oppose, depuis maintenant deux ans, son pays à la Serbie.  

J’ai pour consigne de faire le dos rond. Nos relations avec Vienne restent placées sous le signe de la méfiance mais officiellement, rien ne doit pouvoir être reproché à la France. La Serbie – pays et peuple amis – bénéficie bien d’un soutien mais qui doit être aussi efficace que discret.
Nos canons 75 de Schneider équipent, par exemple, la puissante armée serbe et sont préférés par les stratèges de Belgrade aux pièces d’artillerie de 77 de Skoda Autriche. Quant aux fameux cochons, Paris se fait un plaisir de faire un pied de nez à l’administration viennoise en aidant Belgrade à les exporter. L’annexion, sans avertissement ni précaution, de la Bosnie-Herzégovine par l’Empire de Habsbourg trouve ici, selon nous, une juste punition.
Je me fends de paroles rassurantes et creuses en espérant endormir la méfiance du diplomate autrichien : « La France a le plus grand respect pour les règlements vétérinaires de votre empire. Mais elle vous serait reconnaissante si ceux-ci ne s’étendaient pas à toute l’Europe. L’empire Ottoman dont les douanes travaillent, vous le savez, en coopération étroite avec la France, ne peut accepter que Salonique ne puisse pas accueillir sur son sol les porcs serbes. Dans notre pays, un dicton affirme que dans le cochon, tout est bon. Il est donc judicieux de mettre cette excellente viande à disposition de tous les occidentaux. »

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Les porcs serbes passent par Salonique, sous contrôle ottoman et donc sous forte influence française.

Le diplomate viennois se tord alors de rage. Il pousse un cri de bête que l’on égorge et devient rose rouge en faisant passer un souffle puissant par sa gorge puis son nez. Les ongles de ses mains lacèrent l’accoudoir de son fauteuil qui ploie sous sa forte corpulence. Les dents de cet homme fou furieux deviennent autant de crocs laissant passer des jurons allemands que je m’interdis de traduire à mes lecteurs.
Lassé, je me lève pour ouvrir la porte de mon bureau au diplomate qui vient de franchir d’un coup toutes les barrières de la bienséance.
Il me quitte en braillant et en grouinant tout en tapant et raclant ses pieds sur le parquet, comme s’il voulait me charger.

Au moment où je me retrouve seul, je constate avec horreur que le triste sire a laissé une trace de son passage. Une forte flatulence s’est répandue dans toute la pièce et me contraint à ouvrir la fenêtre en retenant, en attendant, ma respiration.
Aristide Briand entre alors, hilare et lâche, en se bouchant ostensiblement le nez et dans un grand éclat de rire : «  Mais, cher ami, vous avez laissé tomber vos dossiers pour vous lancer dans l’élevage de cochons ? »

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12 janvier 1910 : Dîner avec le fantôme de Sissi

« La lime de l’assassin a pénétré dans la chair facilement, silencieusement, sans provoquer initialement de douleur vive. Sissi a l’impression d’avoir reçu un coup mal placé, d’avoir été bousculée un peu vivement. Rien d’inquiétant. Le bateau qui doit lui faire rejoindre la partie vaudoise du Lac Léman attend. Elle monte, le visage décidé. Irma Stzaray, sa dame de compagnie hongroise, lui saisit le bras pour l’aider à franchir la passerelle. Un sifflement, le vapeur part dans un gros bouillonnement d’eau et de fumée.

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L’impératrice Elisabeth d’Autriche- dite Sissi – a été assassinée par un anarchiste italien du nom de Lucheni, le 9 septembre 1898, à Genève

Sissi s’assied, soudain épuisée, sur le premier banc en bois à l’abri des embruns. Elle regarde son corsage au-dessus du sein gauche : celui-ci est maculé de sang. Affolée, elle défait le vêtement avec l’aide d’Irma. Le liquide rouge vif continue à se répandre par petits jets réguliers d’un trou minuscule mais beaucoup trop profond pour être cicatrisable, tandis que la douleur se fait plus vive. Le soir, l’impératrice Élisabeth d’Autriche s’éteint. Elle a soixante ans. » 

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L’impératrice Elisabeth, dite « Sissi » et sa dame d’honneur en Suisse

Katharina Schratt, avec laquelle je dîne au Crillon, a raconté l’histoire de sa voix presque rauque, légèrement voilée par l’âge, sans reprendre son souffle.

Elle ajoute : « Ainsi nous a quitté la femme qui m’a jeté dans les bras de son époux, l’empereur François-Joseph. Cette impératrice fuyant la cour et son étiquette rigide, cette femme encore jeune poursuivie par tous les fantômes dont la mort avait transformé sa vie en cauchemar éveillé : sa fille Sophie disparue à l’âge de deux ans, son fils Rodolphe suicidé, sa sœur devenu duchesse d’Alençon, brûlée vive… « 

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Sissi et François-Joseph

Je caresse machinalement le verre vide devant moi, rêveur et interroge, pour rompre un silence douloureux : « Et vous avez alors pris la place de l’impératrice?  » 

Katharina se récrie : « Personne ne pouvait prendre la place de l’Impératrice que François-Joseph n’a jamais cessée d’aimer. Mon rôle reste celui de la confidente, de la douce amie d’un souverain complètement absorbé par les affaires du trône, d’un homme broyé par les contraintes d’une terrible charge.

Sissi ne pouvait supporter l’étiquette viennoise et chaque mur de Schönbrunn lui rappelait un souvenir pénible. Je me dévoue pour prendre une place laissée vide. Je chéris François-Joseph d’un amour platonique ; j’ai une tendresse particulière pour cet être exposé, seul, aux jugements sans appel d’une presse moqueuse et d’une opinion mondiale versatile ; pour ce grand monsieur victime des coups imprévus d’une destinée tragique. »

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Schönbrunn

Elle me décrit alors ses allées et venues discrètes -presque secrètes – entre sa villa de Hietzing et Schönbrunn, ces escortes policières en civil, pendant le court trajet, qui visent à éviter toute rencontre inopportune, ces rendez-vous volés avec le souverain, entre deux audiences d’ambassadeurs. Après un soupir, elle évoque aussi les longues soirées en cercle restreint où les deux chastes amants déploient des efforts terribles d’imagination pour rester dans des sujets « légers ».

La flamme de la bougie qui nous sépare éclaire alors drôlement le visage d’une Katharina devenue touchante et m’empêche de bien voir ses yeux alors qu’elle vient d’essuyer ce que je devine être une larme. Elle conclut : » Chaque sourire, chaque rire que j’arrache à François-Joseph devient une victoire sur le destin et un pacte réussi avec l’éternité. »

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11 janvier 1910, Orient-Express, hôtel Crillon: dur métier !

Comment doit-on recevoir la maîtresse d’un empereur ?

Katharina Schratt vient à Paris. Cette ancienne actrice partage la vie de François-Joseph, souverain de l’immense Autriche-Hongrie. Elle a quitté sa résidence de Hietzing au 9 Gloriettegasse dans la banlieue chic de Vienne et vient découvrir nos grands magasins.

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La luxueuse villa de Katharina Schratt, non loin de Vienne et du palais impérial de Schönbrunn

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Katharina Schratt… il y a 25 ans, lorsqu’elle a séduit l’Empereur dans un rôle au théâtre « La Mégère Apprivoisée ».

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25 ans après, le couple a un peu vieilli…

Katharina est connue pour avoir pris officieusement la place de l’Impératrice Élisabeth de Wittelsbach, dite Sissi, après l’assassinat de cette dernière à Genève en 1898. Cette fort belle femme a rencontré l’Empereur, il y a maintenant plus de vingt-cinq ans, sur l’instigation de Sissi elle-même qui souhaitait que son impérial époux ne reste pas seul après qu’elle ait décidé de ne plus vivre dans son intimité.

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Katharina Schratt

Katharina Schratt n’est pas en visite d’État, la dame n’a aucun titre officiel, aucune place à la Cour de la Hofburg et ses visites au palais de Schönbrunn restent toujours placées sous le signe de la discrétion.

Finalement, après concertation avec le président Fallières, je suis personnellement désigné pour accompagner Madame Schratt. L’hôte de l’Élysée me confie :« Je ne peux pas l’accompagner avec mon statut de chef d’État mais vous qui connaissez l’allemand et qui avez échangé avec l’Empereur lors de votre visite à Vienne…

On ne va tout de même pas se contenter de la faire escorter par deux officiers de la Sûreté ! »

Je récupère Frau Schratt à sa sortie de l’Orient Express, gare de l’Est.

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L’Orient-Express

Une dame de compagnie et deux domestiques veillent sur son confort. Je me fends d’un baise-main en bafouillant, intimidé, quelques mots de bienvenue au nom du gouvernement français.

Katharina Schratt me répond, dans un excellent français, qu’elle apprécie l’attention de la France et me propose de prendre place à ses côtés dans l’auto de l’ambassadeur autrichien à Paris.

Nous rejoignons l’hôtel Crillon, préféré à la suite pourtant mise à la disposition par l’ambassade.

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La vue d’une fenêtre de l’hôtel Crillon

Mélange d’allemand et de français : la conversation s’enchaîne de façon agréable, sans lassitude. Nous évoquons l’ambiance pesante de la Hofburg, les petites manies sympathiques de l’infatigable travailleur qu’est l’empereur d’Autriche. Je demande des nouvelles de Klimt.

J’aide celle que j’appelle déjà Katharina à s’installer dans la suite Louis XV.

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La suite Louis XV au Crillon

Nous convenons de dîner ensemble le soir…

A suivre.

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3 novembre 1909 : V comme Vienne

 Il se lève à quatre heures du matin pour diriger son pays. L’empereur François-Joseph ne peut être accusé de fainéantise dans la lourde tâche qui lui incombe de tenir les rênes de l’immense Autriche-Hongrie. Les Allemands, Hongrois, Tchèques, les Ruthènes, les Polonais, les Slovaques, les Roumains… pour ne citer que ces quelques peuples de l’Empire, attendent de Vienne, la capitale, une administration éclairée qu’elle peine à donner.

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Vienne est la capitale d’un immense Empire aux peuples multiples…

Développement économique très inégal d’un bout à l’autre du territoire, multiplicité des langues et des cultures, montée en puissance de Budapest, rivale de Vienne et bénéficiaire du compromis de 1867 qui crée un royaume de Hongrie, deuxième tête de l’Empire : François-Joseph a fort à faire pour maintenir l’unité d’un pays que d’aucuns commencent à considérer comme l’homme malade de l’Europe.

Dans le tourbillon des valses viennoises, l’Autriche ne cesse de songer à sa grandeur passée et révolue. L’humiliante défaire de Sadowa en 1866 contre la Prusse a ruiné sa réputation militaire et a assujetti sa diplomatie à celle de l’Allemagne unifiée en 1871.

Vienne croit-elle encore en elle-même ? Pas sûr. En 1909, elle est traversée de courants pro-allemands qui voient l’avenir dans une intégration au Reich de Guillaume II ou de mouvements xénophobes et racistes dont les tristes représentants sont Karl Lueger ou Georg Ritter von Schönerer. Tout ceci gâche l’essor indéniable de la démocratie et du suffrage universel qui s’imposent peu à peu dans cette monarchie plutôt respectueuse de l’état de droit.

Nation minée de l’intérieur, affaiblie par rapport aux grandes puissances, Vienne tente de redresser la tête. Son armée se réorganise et elle montre ses muscles retrouvés dans la récente épreuve de force diplomatique qui l’a conduit à intégrer, sans autre forme de procès, la Bosnie-Herzégovine à son Empire, au grand dam des Russes et des Serbes.

Vienne, patrie des peintres en sécession par rapport à l’art officiel, refuge d’un docteur comme Freud qui recherche des remèdes originaux aux maux de l’âme, terre de souffrance d’ un musicien rejeté comme Mahler ; Vienne, ville des juifs et des antisémites, des démocrates et des extrémistes nationalistes, Vienne est la ville des contrastes. Elle résume bien l’avenir possible de l’Europe. Un avenir d’équilibriste. Une marche assurée dans la bonne direction conduiront à l’exploit ; un faux pas d’un dirigeant et ce pourrait être l’abîme.

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L’intérieur de la grande gare de Vienne. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par le journal Le Temps.

8 mai 1909 :  » Les Français ne sont pas comme je l’imaginais ! »

Soirée rue Montaigne, à l’hôtel Porgès, devenu l’annexe officieuse de l’ambassade d’Autriche (la femme du diamantaire Jules Porgès est autrichienne).

Une voix bien timbrée, un léger accent germanique : « Les Français ne sont pas comme je les imaginais ! »

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L’hôtel Porgès abrite de nombreuses soirées de l’ambassade d’Autriche en France

Un jeune homme mince et brun, de taille moyenne, très poli, au costume impeccablement coupé, s’approche de moi. Il se qualifie d’écrivain, voyageur, poète à ses heures. Il est né à Vienne, parle un excellent français. Il sait que nous avons une connaissance commune rencontrée chez Auguste Rodin : Emile Verhaeren.

Il continue :  » Paris est la ville de l’éternelle jeunesse. Les étudiants côtoient les écrivains, les peintres, les ouvriers, les bourgeois, sans frontière de classes, de revenus et tout cela dans une atmosphère joyeuse. Rien à voir avec l’ambiance empesée des villes de l’est de l’Europe ! »

Il est toujours agréable d’entendre un étranger dire du bien de nous. Je lui demande son nom :

 » Stefan Zweig, monsieur le conseiller  » répond-il en s’inclinant après m’avoir tendu sa carte.

Il ajoute :  » Moi qui imaginais vos artistes enfermés dans des salons mondains ennuyeux faisant la conversation avec des pédants ! Quant à vos femmes, je les voyais fort élégantes, pleines de charme mais un peu légères. Alors que dans tous les foyers français où je suis invité, il n’y a pas plus sérieux, plus dévoué à sa famille, plus loyales compagnes que vos maîtresses de maison. L’Europe se meurt de ces a priori que nous avons tous, les uns sur les autres.

Il flotte sur Paris un air frais, une insouciance, une envie de bien vivre qui contrastent avec ce que j’ai connu pendant toute ma jeunesse à Vienne. Je souris quand je vois le soir des couples s’enlacer ou d’autres se mettre à danser en pleine rue sous l’oeil bienveillant d’un sergent de ville. Cela me surprend agréablement de voir entrer, dans des hôtels, de bien belles filles aux bras de noirs ou d’asiatiques : tout cela reste inconnu dans de nombreuses autres villes de notre continent. Vous êtes un peuple léger et libre.  »

Le représentant du peuple « léger et libre » que je suis part alors reprendre une coupe de champagne. Je la vide, fier comme Artaban, sans m’interroger plus loin sur ce qui relève, dans le discours de Zweig d’une exquise politesse et ce qui correspond à une appréciation plus raisonnée.

Zweig me ramène alors au sens des réalités :  » Vous autres, Français, il faudra tout de même que vous vous interrogiez un jour sur les raisons pour lesquelles tous les peuples d’Europe ont autant d’a priori vous concernant. Cette situation est d’autant plus regrettable qu’il est rare que la réalité rattrape le terrain perdu sur la légende. »

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Un salon d’ambassade en 1909

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Stefan Zweig (à droite) et son frère grandissent à Vienne

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Stefan Zweig en 1909. Ecrivain, grand voyageur, admirateur du poète Emile Verhaeren, témoin d’une époque, européen convaincu.

28 février 1909 : Naissance d’un monstre

L’homme est seul dans sa chambre. Il s’est levé tard, ne s’est pas rasé et consulte, paresseusement assis sur le rebord du lit, l’avant dernier numéro de la revue raciste viennoise Ostara. Ce torchon dirigé par Jörg Lanz expose des thèses simples : la « race blonde » doit prendre le pouvoir sur l’ensemble de la planète pour la protéger des fléaux du monde moderne et elle doit asservir les peuples « d’hommes bêtes » à la « peau sombre » qui véhiculent le socialisme, la démocratie et le féminisme.

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Vienne, dans les années 1900, un homme seul, mal rasé, dans un chambre, lit des revues racistes…

L’homme seul réfléchit. Il repense à cette rencontre d’hier avec un personnage « en long caftan avec des boucles de cheveux noirs ». Il se rappelle avoir eu pour la première fois de sa vie un mouvement de recul face à se représentant de la « race juive ». Il n’avait pas encore ce réflexe quand il vendait ses tableaux à Löffner ou quand Robinson lui donnaient quelques pièces pour finir ses fins de mois. « Y-aurait-il les bons juifs qu’il côtoie tous les jours et les mauvais qui traînent dans la rue? » Le pouvoir dirigeant l’Autriche est-il dominé par des races inférieures qui le mènent à la déchéance comme le prétendait le bourgmestre de Vienne Karl Lueger en marge de l’un de ses discours de début d’année ?

L’homme seul se lève. Il ne se lave pas. Trop fatigant pour aujourd’hui. Il regarde par la fenêtre les passants en bas de la Felberstrasse. « Des Allemands, des Juifs, des Hongrois, des Tchèques, des Roumains… une Babel ethnique. » Un mélange qui provoque son aversion. Il pense que la belle culture allemande va être emportée par ce flot de personnes sans attaches. En s’affalant à nouveau sur sa paillasse et en mettant sa tête dans ses mains, il se remémore précisément les scènes qu’il a vécues comme spectateur au Parlement. Ces discussions qui n’en finissent plus, ces députés polyglottes, ce pouvoir impérial qui se dilue dans cette « démocratie visqueuse » ; tout cela provoque chez lui un début de nausée.

L’homme seul a faim. Il n’ose pas aller revoir son ami Kubizek qui pourrait lui avancer ou lui donner quelques billets pour tenir. Il ne veut pas lui annoncer son second échec à l’examen d’entrée à l’Académie des beaux-arts. Il n’ose pas lui dire que ses espoirs de carrière artistique s’évanouissent peu à peu.

Notre homme sort. Il enfile un manteau miteux et est interpelé un peu rudement par son logeur alors qu’il descend l’escalier.

« Vous n’avez toujours pas remis votre fiche de police au concierge. Il me faut plus de garanties que vous allez payer régulièrement votre loyer. Redonnez-moi votre nom ! »

L’homme seul s’approche. Il a les cheveux crasseux et sa mine fait peine à voir. Il articule d’une voix faible :

– Pas de difficulté. Je vais vous dire qui je suis. Je m’appelle Adolf Hitler. « 

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