19 et 20 décembre 1910 : Vienne rongée par la vermine

« Ah, c’est horrible. Ce que je vois m’effraie : la vermine envahit Vienne ! » La vieille Andreea Ghicitorescu a longtemps vécu dans la capitale autrichienne et ses talents de prédiction de l’avenir ont fait sa réputation et sa célébrité. Dans la Teinfaltstrasse, elle officiait pour les aristocrates en vue et les grands bourgeois de l’Empire.

vienne-hiver.1292756748.jpg

Vienne, capitale d’un Empire Austro-Hongrois à bout de souffle, pendant l’hiver

Pendant sa longue activité de divination, cette dame d’origine roumaine a tout prévu, avec une exactitude stupéfiante : la défaite de Sadowa de 1866, la mort dans des circonstances mystérieuses de l’Archiduc Rodolphe et de sa maîtresse Marie Vetsera en 1889, l’assassinat de l’impératrice Élisabeth (dite Sissi) en 1898… A chaque fois, ses tirages de cartes, son analyse des fumées d’encens ou des foies d’animaux lui ont donné des visions de cauchemar et elle a annoncé avec effroi les abîmes vers lesquels la patrie des Habsbourg se précipitait en aveugle.

L’ambiance orientale de son salon, les lourdes tentures rouge sang, le son d’un violon sortant de nulle part ajoutaient au mystère d’un lieu fréquenté en secret aussi bien par la famille impériale que par certains grands ambassadeurs ou ministres. Andreea Ghicitorescu proférait ses prédictions d’une voix blanche, le teint pâle, cireux presque, ses yeux gris tournant de leur orbite quand ils ne transperçaient pas l’âme de ses visiteurs. Des ongles longs crochus finissant des mains fines, blanches aux veines bleues saillantes qu’elle passait devant une bouche d’où ne sortaient que des mots châtiés, accentuaient ses allures de sorcière des beaux quartiers.

Ses visions ne venaient pas seules, elles s’accompagnaient de tremblements terribles voire de débuts de transe. Les pires malheurs étaient annoncés dans un état second, comme sous hypnose, à des visiteurs fascinés et sentant la main du diable se poser sur leurs fragiles épaules.

Brusquement, en mars 1908, Andreea a quitté Vienne pour Paris. Chassée par le pouvoir ? Lassée de prédire la fin de l’Empire sans provoquer de réaction ? Épuisée par son activité où elle mettait tout d’elle-même ? Personne ne sait vraiment. Son nouvel appartement de la rue Saint-Honoré reste peu connu. Son adresse m’a été donné par un ancien consul finissant sa carrière au Quai, dans l’ennui et le whisky.

« Mère Andreea » comme elle aime être appelée, n’intéresse guère nos compatriotes. Ses visions demeurent focalisées sur le Danube et l’avenir du Hofburg. Elle ressasse, solitaire, ce qu’elle appelle « ses vieilles histoires ». Et c’est aujourd’hui que j’ai décidé de lui rendre visite, passionné que je reste par Vienne.

Elle m’accueille dans son ample robe noire cachant mal sa démarche lourde, ses pieds trainant de fatigue sur un parquet parisien grinçant.

« Racontez-moi encore Vienne, Andreea : la ville, le Ring, le Hof-Hoperntheater, la Sécession, la Cour, l’Empereur François-Joseph… »

La voyante m’invite à la rejoindre à sa table, mélange, coupe son jeu de tarot puis étale l’ensemble sous mes yeux.

De sa voix éraillée et peu audible, elle commente : « L’avenir de l’Autriche-Hongrie est là. Derrière chaque carte, un acteur clef, un événement ou un lieu. Derrière chaque carte, un épisode d’une histoire terrible. Le tout s’enchaîne logiquement. Ce sera la descente vers l’enfer. » Sa main tremble, elle peine à tenir sa tête droite et ses yeux commencent à se révulser. D’un geste, elle s’empare d’une carte : « Bismarck, il est toujours là et tire toutes les ficelles… Sadowa, Sadowa…» Le rappel de la défaite autrichienne contre la Prusse, événement déjà ancien, ne m’apporte rien, je dirige donc la main d’Andreea vers les cartes représentant le présent ou le futur, provoquant sa terreur.

« Laissez ces cartes, elles n’annoncent rien de bon. » D’autorité, j’en saisis pourtant une et lui tends pour interprétation : « et celle-là ? » Laconiquement, elle lâche le nom du maire de Vienne décédé cette année, Karl Lueger. Sur ma demande d’en savoir plus, elle ajoute « Il monte le peuple contre les Juifs. Il sait manier les foules, diriger un parti pour parvenir à ses fins. Sa propagande est redoutable… » Je retourne la carte suivante : « Et ce dix de trèfle ? » Sur un ton glaçant, mon interlocutrice évoque maintenant Schönerer, parlementaire vieillissant, antijuif aussi, pro-allemand, transformant le parlement de Vienne en champ de bataille nationaliste.

schoenerer.1292755658.jpg

Georg Ritter von Schönerer

Mon bras survole d’autres cartes et en saisit une au hasard. Andreea pousse un cri d’effroi : « Pas celle-là ! » et elle me force à la reposer. J’ai juste le temps de voir l’image du Diable et le chiffre XIII. « Mais que signifie-t-elle ? » ai-je juste le temps d’implorer.

Andreea se recule, réfléchit et reste muette, les yeux mi-clos. J’insiste : « Vous devez me dire, peut-être pouvons-nous agir sur ce futur qui vous impressionne tant… »

La vieille femme ne répond pas à ma question. Et elle évoque – sans que je comprenne – l’histoire d’un pauvre type : «  Il vit dans le Foyer pour hommes de la Meldemannstrasse, dans le nord de la ville. Artiste peintre raté, indolent, capricieux et colérique, sans le sou, raciste, c’est la haine qui couve en lui. Fasciné par la force et les puissants, Wagner et la grande Allemagne, affolé par le peuple ouvrier uni derrière le parti social-démocrate, il serre les poings dans ses poches vides et trouées. »

J’interromps la cartomancienne. « Mais pourquoi me parlez-vous de ce marginal ? » Redevenue calme, la Roumaine aux talents mystérieux, se sert, solitairement, un verre d’eau de vie. En buvant à petites gorgées, elle complète son bref exposé : « Ce minus représente la vermine dont je vous parlais tout à l’heure. Vienne est rongée par les cancrelats, ces êtres vils portés par les vagues d’un destin incertain et sans doute sombre. Bons à rien, ils sont prêts à tout. Ils creusent leurs galeries de termites dans l’édifice d’une monarchie viennoise vermoulue, sapée par les querelles entre peuples égoïstes. Ils se nourrissent de la haine de l’autre, ils ont le goût de la force et se gavent du sang de la démocratie qu’ils détestent. Ils se multiplient, pullulent, et dégagent une odeur pestilentielle. »

« Comment s’appelle votre homme ? » Andreea repose son verre et me fixe : « Lui, c’est le pire, c’est…. »

Je n’ai pas retenu le nom.

 

12 avril 1910 : Pologne meurtrie

 « On aurait voulu faire disparaître notre nation à tout jamais que l’on ne s’y serait pas pris autrement. » Henryk Sienkiewitz, le prix Nobel de littérature 1905, auteur de Quo Vadis, est reçu aujourd’hui à l’Elysée. Après les poignées de mains, les discours et les hommages, il m’explique, un verre de champagne à la main, le drame traversé par son pays, la Pologne. Éclatée entre trois empires, la Russie qui possède tout le Territoire de la Vistule (Varsovie, Lodz…) , l’Autriche-Hongrie où vivent les habitants de Cracovie et tout le reste de la Galicie et enfin la Prusse avec la Posnanie, la Pologne n’existe pas, n’existe plus.

varsovie-theatre_square.1271048146.jpg

Varsovie dans les années 1900, 1910

En Russie ? La langue russe reste obligatoire dans les écoles, le clergé catholique est juste toléré et réduit au silence, les nouveaux monuments glorifient l’unité derrière Saint Pétersbourg. En Prusse, les fonctionnaires sont aussi tous allemands et diffusent la langue de Goethe dans la vie de tous les jours en s’appuyant sur l’idéologie du Kulturkampf. Seule l’Autriche-Hongrie admet une représentation politique des Polonais qui bénéficient d’un vice-roi en Galicie, membre du cabinet viennois.

varsovie-market_square.1271048428.jpg

Varsovie en 1910

Nation éclatée administrativement mais aussi éparpillée entre provinces économiquement et socialement très diverses. La Galicie autrichienne demeure très rurale et un peu arriérée alors que les villes rattachées à la Prusse se développent grandement d’un point de vue industriel, suivies par celles sous domination russe. Des régions voisines comme la Haute-Silésie (prussienne) et le bassin de Dabrowa (russe) sont pourtant rivales alors que les Polonais y sont majoritaires.

Qui veut faire la Pologne ? Le mouvement national grandit mais là-aussi de façon multiple. Certains vantent les vertus du tri-loyalisme vis à vis des trois pays dominant la Pologne et espèrent grandir en leur sein. Ils restent conservateurs dans l’âme et pour eux, leur avenir passe par l’enrichissement de leur communauté. D’autres préconisent l’établissement d’une vraie nation sur des bases ethniques (excluant les nombreux Juifs des territoires concernés ?) en utilisant la violence ou au contraire, les voies démocratiques. On compte des socialistes, des agrariens, des nationalistes purs et durs et des populistes. Un homme comme Pilsudski entretient ni plus ni moins une véritable force paramilitaire de 10 000 fusiliers non loin de Cracovie tandis que Dmowski tente de soulever les Polonais de Prusse grâce à des actions antigermanistes audacieuses. Tout ce petit monde se déchire et l’établissement d’une grande Pologne cohérente et unifiée paraît loin.

En attendant, les Polonais émigrent en masse : en France ou aux États-Unis notamment. Entreprenants, courageux (on ne leur réserve pas les métiers les plus faciles), solidaires entre eux, ils forment des communautés fières de leur religion, de leur langue et de leur culture. Sienkiewitz conclut :

« Nous butinons les fleurs du monde entier et nous en faisons notre miel ! »

sienkiewicz.1271048736.PNG

Henryk Sienkiewitz

__________________________________________

Vous aimez ce site ? Votre journal préféré, “Il y a un siècle”, est devenu aussi un livre (et le blog continue !).

 Dans toutes les (bonnes) librairies :“Il y a 100 ans. 1910″

il-y-a-cent-ans.1267477486.jpg

 http://www.oeuvre-editions.fr/Il-y-a-100-ans

3 février 1910 : L’abeille tueuse de Serbie

Tirer les ficelles, être celui par qui tout arrive même si on ne le voit jamais. Puissance occulte et génie de la manipulation au service d’un idéal, d’une idée fixe : la Grande Serbie.

Le colonel Dragutin Dimitrijevic dirige les services secrets de Belgrade.
L’assassinat de l’ancien souverain – incompétent – de son pays, Alexandre, qui s’était couvert de ridicule dans sa vie privée, c’est lui. La mise en place d’un réseau serré d’espions sur toute l’Europe, c’est aussi lui. La préparation de complots destinés à déstabiliser tous les pays qui s’opposent aux desseins de son nouveau roi, Pierre, c’est encore lui.

apis.1265089656.jpg

Le colonel Dragutin Dimitrijevic, le discret mais puissant patron des services de renseignements de l’armée serbe

Coqueluche du nouveau régime, admiré des officiers les plus jeunes, craint des plus anciens, Dimitrijevic surveille tout ce qui se passe dans la sphère publique du royaume de Serbie et jette un oeil plus qu’indiscret sur la vie privée de ceux qui comptent.
Il conserve ainsi dans sa mémoire hors norme, tous les éléments susceptibles de se retourner contre ceux qui pourraient embarrasser Pierre 1er ou… lui-même.

Ses professeurs et ses condisciples à l’école d’officiers conservent le souvenir d’un élève aussi débordant d’énergie que précis et méticuleux. Ils l’avaient surnommé « Apis » , l’abeille, celui qui fait son miel de tout ce qui lui passe entre les mains avec un talent qui force l’admiration.
Pierrre 1er a parfois pensé à lui pour des fonctions de ministre ou de fonctionnaire de premier plan. Dans un demi-sourire et avec courtoisie, il refuse tout. Son grade de colonel lui évite les mondanités, son poste d’état-major et de patron du renseignement, en fait un officier bien plus puissant que la plupart des généraux qu’il ne prend plus la peine de saluer.

belgrade.1265090419.jpg

Une rue de Belgrade en 1910

Apis caresse un rêve : faire assassiner l’empereur d’Autriche, François-Joseph. Par cet acte définitif, il mettrait un terme à la domination viennoise sur la région.
Que risque-t-il ? Dans tous les scenarii envisageables, il s’estime gagnant. Une réaction apeurée de l’Autriche-Hongrie bénéficierait aux Slaves du sud et les rapprocheraient d’une Serbie fédératrice. A l’inverse, une réponse musclée de Vienne renforcerait la position de l’armée à Belgrade et donc sa propre situation.

Conflit probable, guerre possible. Rien n’arrête le colonel Apis. « La Grande Serbie reste une belle idée qui mérite d’être trempée dans le sang. »

________________________________________________

Vous aimez ce site ? Votre journal préféré, “Il y a un siècle”, est devenu aussi un livre (et le blog continue !).

Dans toutes les (bonnes) librairies :

“Il y a 100 ans. 1910″

http://www.oeuvre-editions.fr/Il-y-a-100-ans

1er février 1910 : Un cochon dans le ministère

«  Vous devez bloquer les cochons serbes ! » Le massif attaché d’ambassade austro-hongrois se dandine sur son siège après avoir prononcé ces paroles définitives avec un fort accent allemand.
Pour le cas où je ne comprendrais pas, il ajoute :
«  Notre empire interdit, pour des raisons sanitaires, l’importation, sur son territoire, de porcs venant de Belgrade et des environs. Nous constatons avec stupeur que la France se rend coupable d’un contournement de nos lois douanières en favorisant le transit de ces animaux par Salonique et ensuite leur diffusion dans toute l’Europe. Je vous transmets donc les protestations officielles du comte Ährenthal, notre ministre des Affaires étrangères. »

ahrenthal.1264935662.jpg

Le comte Alois Lexa von Ährenthal, puissant ministre des Affaires étrangères de Vienne, fait transmettre des protestations officielles à la France, lors de la « guerre des cochons » qui oppose, depuis maintenant deux ans, son pays à la Serbie.  

J’ai pour consigne de faire le dos rond. Nos relations avec Vienne restent placées sous le signe de la méfiance mais officiellement, rien ne doit pouvoir être reproché à la France. La Serbie – pays et peuple amis – bénéficie bien d’un soutien mais qui doit être aussi efficace que discret.
Nos canons 75 de Schneider équipent, par exemple, la puissante armée serbe et sont préférés par les stratèges de Belgrade aux pièces d’artillerie de 77 de Skoda Autriche. Quant aux fameux cochons, Paris se fait un plaisir de faire un pied de nez à l’administration viennoise en aidant Belgrade à les exporter. L’annexion, sans avertissement ni précaution, de la Bosnie-Herzégovine par l’Empire de Habsbourg trouve ici, selon nous, une juste punition.
Je me fends de paroles rassurantes et creuses en espérant endormir la méfiance du diplomate autrichien : « La France a le plus grand respect pour les règlements vétérinaires de votre empire. Mais elle vous serait reconnaissante si ceux-ci ne s’étendaient pas à toute l’Europe. L’empire Ottoman dont les douanes travaillent, vous le savez, en coopération étroite avec la France, ne peut accepter que Salonique ne puisse pas accueillir sur son sol les porcs serbes. Dans notre pays, un dicton affirme que dans le cochon, tout est bon. Il est donc judicieux de mettre cette excellente viande à disposition de tous les occidentaux. »

salonique.1264935958.jpg

Les porcs serbes passent par Salonique, sous contrôle ottoman et donc sous forte influence française.

Le diplomate viennois se tord alors de rage. Il pousse un cri de bête que l’on égorge et devient rose rouge en faisant passer un souffle puissant par sa gorge puis son nez. Les ongles de ses mains lacèrent l’accoudoir de son fauteuil qui ploie sous sa forte corpulence. Les dents de cet homme fou furieux deviennent autant de crocs laissant passer des jurons allemands que je m’interdis de traduire à mes lecteurs.
Lassé, je me lève pour ouvrir la porte de mon bureau au diplomate qui vient de franchir d’un coup toutes les barrières de la bienséance.
Il me quitte en braillant et en grouinant tout en tapant et raclant ses pieds sur le parquet, comme s’il voulait me charger.

Au moment où je me retrouve seul, je constate avec horreur que le triste sire a laissé une trace de son passage. Une forte flatulence s’est répandue dans toute la pièce et me contraint à ouvrir la fenêtre en retenant, en attendant, ma respiration.
Aristide Briand entre alors, hilare et lâche, en se bouchant ostensiblement le nez et dans un grand éclat de rire : «  Mais, cher ami, vous avez laissé tomber vos dossiers pour vous lancer dans l’élevage de cochons ? »

________________________________________________

Vous aimez ce site ? Votre journal préféré, “Il y a un siècle”, est devenu aussi un livre (et le blog continue !).

Dans toutes les (bonnes) librairies :

“Il y a 100 ans. 1910″

http://www.oeuvre-editions.fr/Il-y-a-100-ans

12 janvier 1910 : Dîner avec le fantôme de Sissi

« La lime de l’assassin a pénétré dans la chair facilement, silencieusement, sans provoquer initialement de douleur vive. Sissi a l’impression d’avoir reçu un coup mal placé, d’avoir été bousculée un peu vivement. Rien d’inquiétant. Le bateau qui doit lui faire rejoindre la partie vaudoise du Lac Léman attend. Elle monte, le visage décidé. Irma Stzaray, sa dame de compagnie hongroise, lui saisit le bras pour l’aider à franchir la passerelle. Un sifflement, le vapeur part dans un gros bouillonnement d’eau et de fumée.

sissi-2.1263275350.jpg

L’impératrice Elisabeth d’Autriche- dite Sissi – a été assassinée par un anarchiste italien du nom de Lucheni, le 9 septembre 1898, à Genève

Sissi s’assied, soudain épuisée, sur le premier banc en bois à l’abri des embruns. Elle regarde son corsage au-dessus du sein gauche : celui-ci est maculé de sang. Affolée, elle défait le vêtement avec l’aide d’Irma. Le liquide rouge vif continue à se répandre par petits jets réguliers d’un trou minuscule mais beaucoup trop profond pour être cicatrisable, tandis que la douleur se fait plus vive. Le soir, l’impératrice Élisabeth d’Autriche s’éteint. Elle a soixante ans. » 

sissi3.1263275174.jpg

L’impératrice Elisabeth, dite « Sissi » et sa dame d’honneur en Suisse

Katharina Schratt, avec laquelle je dîne au Crillon, a raconté l’histoire de sa voix presque rauque, légèrement voilée par l’âge, sans reprendre son souffle.

Elle ajoute : « Ainsi nous a quitté la femme qui m’a jeté dans les bras de son époux, l’empereur François-Joseph. Cette impératrice fuyant la cour et son étiquette rigide, cette femme encore jeune poursuivie par tous les fantômes dont la mort avait transformé sa vie en cauchemar éveillé : sa fille Sophie disparue à l’âge de deux ans, son fils Rodolphe suicidé, sa sœur devenu duchesse d’Alençon, brûlée vive… « 

sissi-et-francois-joseph.1263275547.jpg

Sissi et François-Joseph

Je caresse machinalement le verre vide devant moi, rêveur et interroge, pour rompre un silence douloureux : « Et vous avez alors pris la place de l’impératrice?  » 

Katharina se récrie : « Personne ne pouvait prendre la place de l’Impératrice que François-Joseph n’a jamais cessée d’aimer. Mon rôle reste celui de la confidente, de la douce amie d’un souverain complètement absorbé par les affaires du trône, d’un homme broyé par les contraintes d’une terrible charge.

Sissi ne pouvait supporter l’étiquette viennoise et chaque mur de Schönbrunn lui rappelait un souvenir pénible. Je me dévoue pour prendre une place laissée vide. Je chéris François-Joseph d’un amour platonique ; j’ai une tendresse particulière pour cet être exposé, seul, aux jugements sans appel d’une presse moqueuse et d’une opinion mondiale versatile ; pour ce grand monsieur victime des coups imprévus d’une destinée tragique. »

schonbrunn.1263276055.jpg

Schönbrunn

Elle me décrit alors ses allées et venues discrètes -presque secrètes – entre sa villa de Hietzing et Schönbrunn, ces escortes policières en civil, pendant le court trajet, qui visent à éviter toute rencontre inopportune, ces rendez-vous volés avec le souverain, entre deux audiences d’ambassadeurs. Après un soupir, elle évoque aussi les longues soirées en cercle restreint où les deux chastes amants déploient des efforts terribles d’imagination pour rester dans des sujets « légers ».

La flamme de la bougie qui nous sépare éclaire alors drôlement le visage d’une Katharina devenue touchante et m’empêche de bien voir ses yeux alors qu’elle vient d’essuyer ce que je devine être une larme. Elle conclut : » Chaque sourire, chaque rire que j’arrache à François-Joseph devient une victoire sur le destin et un pacte réussi avec l’éternité. »

____________________________________________

Vous aimez ce site ? Votre journal préféré, “Il y a un siècle”, est devenu aussi un livre (et le blog continue !). Depuis le 3 décembre, dans toutes les (bonnes) librairies :

“Il y a 100 ans. 1910″ http://www.oeuvre-editions.fr/Il-y-a-100-ans    

11 janvier 1910, Orient-Express, hôtel Crillon: dur métier !

Comment doit-on recevoir la maîtresse d’un empereur ?

Katharina Schratt vient à Paris. Cette ancienne actrice partage la vie de François-Joseph, souverain de l’immense Autriche-Hongrie. Elle a quitté sa résidence de Hietzing au 9 Gloriettegasse dans la banlieue chic de Vienne et vient découvrir nos grands magasins.

villa-schratt.1263154387.jpg

La luxueuse villa de Katharina Schratt, non loin de Vienne et du palais impérial de Schönbrunn

schratt-3.1263156377.jpg

Katharina Schratt… il y a 25 ans, lorsqu’elle a séduit l’Empereur dans un rôle au théâtre « La Mégère Apprivoisée ».

schratt-agee.1263156744.jpg

25 ans après, le couple a un peu vieilli…

Katharina est connue pour avoir pris officieusement la place de l’Impératrice Élisabeth de Wittelsbach, dite Sissi, après l’assassinat de cette dernière à Genève en 1898. Cette fort belle femme a rencontré l’Empereur, il y a maintenant plus de vingt-cinq ans, sur l’instigation de Sissi elle-même qui souhaitait que son impérial époux ne reste pas seul après qu’elle ait décidé de ne plus vivre dans son intimité.

schratt-2.1263154804.jpg

Katharina Schratt

Katharina Schratt n’est pas en visite d’État, la dame n’a aucun titre officiel, aucune place à la Cour de la Hofburg et ses visites au palais de Schönbrunn restent toujours placées sous le signe de la discrétion.

Finalement, après concertation avec le président Fallières, je suis personnellement désigné pour accompagner Madame Schratt. L’hôte de l’Élysée me confie :« Je ne peux pas l’accompagner avec mon statut de chef d’État mais vous qui connaissez l’allemand et qui avez échangé avec l’Empereur lors de votre visite à Vienne…

On ne va tout de même pas se contenter de la faire escorter par deux officiers de la Sûreté ! »

Je récupère Frau Schratt à sa sortie de l’Orient Express, gare de l’Est.

orient-express.1263155028.jpg

L’Orient-Express

Une dame de compagnie et deux domestiques veillent sur son confort. Je me fends d’un baise-main en bafouillant, intimidé, quelques mots de bienvenue au nom du gouvernement français.

Katharina Schratt me répond, dans un excellent français, qu’elle apprécie l’attention de la France et me propose de prendre place à ses côtés dans l’auto de l’ambassadeur autrichien à Paris.

Nous rejoignons l’hôtel Crillon, préféré à la suite pourtant mise à la disposition par l’ambassade.

crillon-3.1263155854.jpg

La vue d’une fenêtre de l’hôtel Crillon

Mélange d’allemand et de français : la conversation s’enchaîne de façon agréable, sans lassitude. Nous évoquons l’ambiance pesante de la Hofburg, les petites manies sympathiques de l’infatigable travailleur qu’est l’empereur d’Autriche. Je demande des nouvelles de Klimt.

J’aide celle que j’appelle déjà Katharina à s’installer dans la suite Louis XV.

crillon-2.1263155260.jpg

La suite Louis XV au Crillon

Nous convenons de dîner ensemble le soir…

A suivre.

____________________________________________

Vous aimez ce site ? Votre journal préféré, “Il y a un siècle”, est devenu aussi un livre (et le blog continue !). Depuis le 3 décembre, dans toutes les (bonnes) librairies : “Il y a 100 ans. 1910″ http://www.oeuvre-editions.fr/Il-y-a-100-ans    

3 novembre 1909 : V comme Vienne

 Il se lève à quatre heures du matin pour diriger son pays. L’empereur François-Joseph ne peut être accusé de fainéantise dans la lourde tâche qui lui incombe de tenir les rênes de l’immense Autriche-Hongrie. Les Allemands, Hongrois, Tchèques, les Ruthènes, les Polonais, les Slovaques, les Roumains… pour ne citer que ces quelques peuples de l’Empire, attendent de Vienne, la capitale, une administration éclairée qu’elle peine à donner.

vienne.1257195372.jpg 

Vienne est la capitale d’un immense Empire aux peuples multiples…

Développement économique très inégal d’un bout à l’autre du territoire, multiplicité des langues et des cultures, montée en puissance de Budapest, rivale de Vienne et bénéficiaire du compromis de 1867 qui crée un royaume de Hongrie, deuxième tête de l’Empire : François-Joseph a fort à faire pour maintenir l’unité d’un pays que d’aucuns commencent à considérer comme l’homme malade de l’Europe.

Dans le tourbillon des valses viennoises, l’Autriche ne cesse de songer à sa grandeur passée et révolue. L’humiliante défaire de Sadowa en 1866 contre la Prusse a ruiné sa réputation militaire et a assujetti sa diplomatie à celle de l’Allemagne unifiée en 1871.

Vienne croit-elle encore en elle-même ? Pas sûr. En 1909, elle est traversée de courants pro-allemands qui voient l’avenir dans une intégration au Reich de Guillaume II ou de mouvements xénophobes et racistes dont les tristes représentants sont Karl Lueger ou Georg Ritter von Schönerer. Tout ceci gâche l’essor indéniable de la démocratie et du suffrage universel qui s’imposent peu à peu dans cette monarchie plutôt respectueuse de l’état de droit.

Nation minée de l’intérieur, affaiblie par rapport aux grandes puissances, Vienne tente de redresser la tête. Son armée se réorganise et elle montre ses muscles retrouvés dans la récente épreuve de force diplomatique qui l’a conduit à intégrer, sans autre forme de procès, la Bosnie-Herzégovine à son Empire, au grand dam des Russes et des Serbes.

Vienne, patrie des peintres en sécession par rapport à l’art officiel, refuge d’un docteur comme Freud qui recherche des remèdes originaux aux maux de l’âme, terre de souffrance d’ un musicien rejeté comme Mahler ; Vienne, ville des juifs et des antisémites, des démocrates et des extrémistes nationalistes, Vienne est la ville des contrastes. Elle résume bien l’avenir possible de l’Europe. Un avenir d’équilibriste. Une marche assurée dans la bonne direction conduiront à l’exploit ; un faux pas d’un dirigeant et ce pourrait être l’abîme.

vienne-gare.1257195561.jpg

L’intérieur de la grande gare de Vienne. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par le journal Le Temps.

8 mai 1909 :  » Les Français ne sont pas comme je l’imaginais ! »

Soirée rue Montaigne, à l’hôtel Porgès, devenu l’annexe officieuse de l’ambassade d’Autriche (la femme du diamantaire Jules Porgès est autrichienne).

Une voix bien timbrée, un léger accent germanique : « Les Français ne sont pas comme je les imaginais ! »

hotel-porges.1241702673.jpg

L’hôtel Porgès abrite de nombreuses soirées de l’ambassade d’Autriche en France

Un jeune homme mince et brun, de taille moyenne, très poli, au costume impeccablement coupé, s’approche de moi. Il se qualifie d’écrivain, voyageur, poète à ses heures. Il est né à Vienne, parle un excellent français. Il sait que nous avons une connaissance commune rencontrée chez Auguste Rodin : Emile Verhaeren.

Il continue :  » Paris est la ville de l’éternelle jeunesse. Les étudiants côtoient les écrivains, les peintres, les ouvriers, les bourgeois, sans frontière de classes, de revenus et tout cela dans une atmosphère joyeuse. Rien à voir avec l’ambiance empesée des villes de l’est de l’Europe ! »

Il est toujours agréable d’entendre un étranger dire du bien de nous. Je lui demande son nom :

 » Stefan Zweig, monsieur le conseiller  » répond-il en s’inclinant après m’avoir tendu sa carte.

Il ajoute :  » Moi qui imaginais vos artistes enfermés dans des salons mondains ennuyeux faisant la conversation avec des pédants ! Quant à vos femmes, je les voyais fort élégantes, pleines de charme mais un peu légères. Alors que dans tous les foyers français où je suis invité, il n’y a pas plus sérieux, plus dévoué à sa famille, plus loyales compagnes que vos maîtresses de maison. L’Europe se meurt de ces a priori que nous avons tous, les uns sur les autres.

Il flotte sur Paris un air frais, une insouciance, une envie de bien vivre qui contrastent avec ce que j’ai connu pendant toute ma jeunesse à Vienne. Je souris quand je vois le soir des couples s’enlacer ou d’autres se mettre à danser en pleine rue sous l’oeil bienveillant d’un sergent de ville. Cela me surprend agréablement de voir entrer, dans des hôtels, de bien belles filles aux bras de noirs ou d’asiatiques : tout cela reste inconnu dans de nombreuses autres villes de notre continent. Vous êtes un peuple léger et libre.  »

Le représentant du peuple « léger et libre » que je suis part alors reprendre une coupe de champagne. Je la vide, fier comme Artaban, sans m’interroger plus loin sur ce qui relève, dans le discours de Zweig d’une exquise politesse et ce qui correspond à une appréciation plus raisonnée.

Zweig me ramène alors au sens des réalités :  » Vous autres, Français, il faudra tout de même que vous vous interrogiez un jour sur les raisons pour lesquelles tous les peuples d’Europe ont autant d’a priori vous concernant. Cette situation est d’autant plus regrettable qu’il est rare que la réalité rattrape le terrain perdu sur la légende. »

ambassade-en-1910.1241702852.jpg 

Un salon d’ambassade en 1909

 stefan-zweig-et-son-frere-alfred-a-vienne.1241703507.jpg

Stefan Zweig (à droite) et son frère grandissent à Vienne

zweig2.1241703626.jpg

Stefan Zweig en 1909. Ecrivain, grand voyageur, admirateur du poète Emile Verhaeren, témoin d’une époque, européen convaincu.

28 février 1909 : Naissance d’un monstre

L’homme est seul dans sa chambre. Il s’est levé tard, ne s’est pas rasé et consulte, paresseusement assis sur le rebord du lit, l’avant dernier numéro de la revue raciste viennoise Ostara. Ce torchon dirigé par Jörg Lanz expose des thèses simples : la « race blonde » doit prendre le pouvoir sur l’ensemble de la planète pour la protéger des fléaux du monde moderne et elle doit asservir les peuples « d’hommes bêtes » à la « peau sombre » qui véhiculent le socialisme, la démocratie et le féminisme.

vienne-1900.1235806128.jpg

Vienne, dans les années 1900, un homme seul, mal rasé, dans un chambre, lit des revues racistes…

L’homme seul réfléchit. Il repense à cette rencontre d’hier avec un personnage « en long caftan avec des boucles de cheveux noirs ». Il se rappelle avoir eu pour la première fois de sa vie un mouvement de recul face à se représentant de la « race juive ». Il n’avait pas encore ce réflexe quand il vendait ses tableaux à Löffner ou quand Robinson lui donnaient quelques pièces pour finir ses fins de mois. « Y-aurait-il les bons juifs qu’il côtoie tous les jours et les mauvais qui traînent dans la rue? » Le pouvoir dirigeant l’Autriche est-il dominé par des races inférieures qui le mènent à la déchéance comme le prétendait le bourgmestre de Vienne Karl Lueger en marge de l’un de ses discours de début d’année ?

L’homme seul se lève. Il ne se lave pas. Trop fatigant pour aujourd’hui. Il regarde par la fenêtre les passants en bas de la Felberstrasse. « Des Allemands, des Juifs, des Hongrois, des Tchèques, des Roumains… une Babel ethnique. » Un mélange qui provoque son aversion. Il pense que la belle culture allemande va être emportée par ce flot de personnes sans attaches. En s’affalant à nouveau sur sa paillasse et en mettant sa tête dans ses mains, il se remémore précisément les scènes qu’il a vécues comme spectateur au Parlement. Ces discussions qui n’en finissent plus, ces députés polyglottes, ce pouvoir impérial qui se dilue dans cette « démocratie visqueuse » ; tout cela provoque chez lui un début de nausée.

L’homme seul a faim. Il n’ose pas aller revoir son ami Kubizek qui pourrait lui avancer ou lui donner quelques billets pour tenir. Il ne veut pas lui annoncer son second échec à l’examen d’entrée à l’Académie des beaux-arts. Il n’ose pas lui dire que ses espoirs de carrière artistique s’évanouissent peu à peu.

Notre homme sort. Il enfile un manteau miteux et est interpelé un peu rudement par son logeur alors qu’il descend l’escalier.

« Vous n’avez toujours pas remis votre fiche de police au concierge. Il me faut plus de garanties que vous allez payer régulièrement votre loyer. Redonnez-moi votre nom ! »

L’homme seul s’approche. Il a les cheveux crasseux et sa mine fait peine à voir. Il articule d’une voix faible :

– Pas de difficulté. Je vais vous dire qui je suis. Je m’appelle Adolf Hitler. « 

22 décembre 1907 : Dernier jour à Vienne

 Schönbrunn entrance old.png

Le château de Schönbrunn

Il continue à avoir le verbe rare. Mais le fait qu’il ait accepté de passer une heure à me montrer les tableaux de Klimt de la collection impériale, reste exceptionnel. L’Empereur François-Joseph a tenu parole. C’est bien lui qui m’a accompagné dans son château de Schönbrunn et non un aide de camp.

Sa collection est très intéressante. Il a décidé de conserver une partie des oeuvres et s’apprête à confier prochainement les autres aux marchands d’art.

Klimt Danae.jpg « Danaé »

Cette « Danaé », lovée dans un sommeil aux rêves voluptueux, n’est pas exposable dans la demeure impériale. Trop osée. Un riche bourgeois la rachètera sans doute bientôt.

Gustav Klimt 026.jpg « Musique »

En revanche, cette « Musique » plus classique, aux couleurs chaudes, bien représentative de la Sécession qu’aime financer l’Empereur et de l’Art Nouveau dont il est amateur, restera plus longtemps dans les murs de Schönbrunn.

François-Joseph m’indique que Klimt, fils d’orfèvre, ne peut s’empêcher de couvrir ses oeuvres de dorures. Cela devient un élément important de son style.

Gustav Klimt 045.jpg « Pallas Athena »

« Pallas Athena », déesse triomphante et guerrière, suscite notre admiration à tout deux. L’Antiquité rejoint dans un tourbillon magique un nu stylisé très moderne. La féminité se pare des attributs masculins. La force laisse poindre la sensualité.

Peu avant que je prenne congé, François-Joseph m’a attrapé par le bras et m’a soudain glissé gravement :

 » J’ai tout de même deux messages à faire passer à M. Clemenceau.

 – Qu’il se méfie des alliances européennes. Chaque nation doit garder son libre arbitre et aucune ne doit entraîner ses alliées dans des conflits qu’elles ne souhaitent pas.

– La France doit nous laisser les mains libres au sud de l’Empire. Dans les Balkans, votre sécurité n’est pas en jeu. Alors que l’intégrité de l’Autriche Hongrie dépend de ce qui se passe là-bas .  »

Je retiens par coeur ces paroles que je devrai citer sans les déformer à mon Patron.

Demain soir, train de nuit et retour à Paris.

Wien Hohe Brücke um 1900.jpg

Mon appartement loué discrètement par l’Ambassade de France se situait juste derrière ce « Pont Haut » de Vienne

21 décembre 1907 : Un quart d’heure avec l’Empereur

 Mission à Vienne, suite…

Pietzner, Carl (1853-1927) - Emperor Franz Josef I - ca 1885.jpg 

L’Empereur d’Autriche François Joseph 1er

Son peuple l’aime. Gros travailleur, il se dévoue totalement au service de l’Etat. Il sait écouter, il a sans doute su nous écouter. François-Joseph, l’empereur d’Autriche Hongrie, nous a reçu, l’ambassadeur de France et moi, pendant un quart d’heure, au Hofburg. Nous étions 3 ème sur la liste des cinquante entrevues prévues pour la journée.

Les audiences commençant à 10 heures du matin, nous sommes « passés » un peu avant 11 heures. Le souverain était détendu, souriant et très en forme pour son âge. Levé, comme à son habitude, dès quatre heures du matin, il avait lu le mémoire adressé par l’ambassade avant notre venue. Son aide de camp nous a indiqué, avant que nous soyons introduits, qu’il avait aussi travaillé différents dossiers relatifs à la France, pour ne pas être pris au dépourvu par nos éventuelles questions.

Mon objectif était de recueillir quelques indications de la part du souverain sur ce que ferait l’Autriche dans telle ou telle situation de tension internationale.

Je suis resté, de ce point de vue, sur ma faim. L’Empereur est resté presque silencieux tout le long de l’entrevue. Attentif, s’exprimant avec bonté, il relançait l’ambassadeur dès qu’un long silence risquait de s’installer.

Pour le coup, il faut avouer que je reviens bredouille. La discrétion de l’Empereur ainsi qu’une certaine rouerie de sa part, l’on conduit à ne pas dévoiler la moindre carte sur ses intentions stratégiques.

En fait, m’explique l’ambassadeur fin connaisseur des lieux de pouvoir viennois, dans l’automobile qui nous reconduit à l’ambassade, les conseillers, ministres, aides de camp, ont beaucoup d’influence au Hofburg. Il convient dès lors, plutôt que de parler avec l’Empereur directement (ce qui ne mène à rien), de surveiller les nominations des collaborateurs proches de François-Joseph. Si l’on veut décrypter la ligne politique de l’Empire des Habsbourg, c’est avec eux qu’il faut nouer des contacts.

L’ambassadeur qui se délecte de ces observations et analyses, m’indique qu’il se méfie, par exemple, d’un homme comme Leopold Berchtold, ambassadeur à Londres, puis à  Paris et qui occupe actuellement ce poste en Russie. Ambitieux, promis à un bel avenir en raison de la confiance que lui accorde François-Joseph, Berchtold déteste les serbes (qui le lui rendent bien) et pourraient pousser, avec d’autres, l’Empereur à prendre des positions dangereuses pour la paix.

Leopold Graf Berchtold - Project Gutenberg eText 16331.jpg Leopold Berchtold

A la réflexion, l’entrevue impériale n’a pas été totalement un échec. En fait, j’ai été sauvé par une question plus personnelle posée avec un peu d’ironie par l’Empereur à quelques minutes de la fin de la rencontre.

« Mais, vous n’êtes pas venu ici à Vienne, que pour travailler, Monsieur le conseiller ? On me dit que vous avez rencontré notre bon Klimt ? « 

Ma réponse enflammée sur le génie de ce peintre a entraîné cette répartie du souverain :

 » Je ne pense pas pouvoir satisfaire beaucoup la curiosité légitime de votre patron Clémenceau…qui devrait venir lui-même s’il veut connaître mes intentions. En revanche, si vous avez un moment, je serais ravi de vous accueillir à Schönbrunn et vous montrer quelques oeuvres de Gustav Klimt. Votre curiosité artistique sera, elle, satisfaite. « 

J’ai accepté avec empressement. Le château de Schönbrunn, des toiles hors du commun…de quoi conclure un séjour viennois dans l’émerveillement !

Vien Schonburnn.jpg

Le Château de Schönbrunn, résidence privée de l’Empereur.

19 décembre 1907 : Karl Lueger, la démagogie au pouvoir

 Mission à Vienne, suite …

Karl lueger.jpg Karl Lueger

Rencontre moins plaisante mais plus professionnelle qu’hier : le maire de Vienne.

Haut en couleur, antisémite, gestionnaire efficace, détesté de la Haute société, tribun redoutable : c’est tout cela, Karl Lueger.

Il symbolise bien une Vienne et une Autriche à la croisée des chemins. Empire qui a su trouver un compromis entre Allemands et Hongrois, respectueux des différentes langues tchèques, polonaises ou ruthènes. Mais Empire qui peine à présent à se moderniser (l’Allemagne est devenue plus industrielle et plus riche) et qui tend à se crisper sur la question des nationalités en admettant moins les différentes cultures qu’autrefois. 

Le peuple viennois qui se méfie de ses élites naturelles, noblesse et grande bourgeoisie réunies, a préféré élire un bourgmestre qui parle haut, porte beau et le flatte en lui promettant d’houspiller l’administration de la ville pour la rendre plus efficace. Emporté par sa passion, Karl Lueger appelle de ses souhaits un grand Empire rénové, nationaliste et désigne les juifs comme la cause des malheurs du temps.

Les phrases qu’il prononce sur les juifs lui valent une réprobation des élites et démocrates autrichiens mais lui apportent des voix des nombreux quartiers populaires et ouvriers viennois. Le monde des petits employés et commerçants apprécie aussi sa faconde, son franc-parler teinté d’humour ravageur.

 » Lui au moins il nous comprend, nous écoute, nous défend  » s’exclame un vieil homme dans un café quand je lui parle du Maire.

En revanche, la baronne Sonja Knips m’indique qu’elle fuit toutes les réceptions où Karl Lueger pourrait être présent. Elle regrette que l’Empereur n’ait pas persisté dans sa volonté de refuser le verdict des urnes en ne nommant pas K. Lueger et n’ait pas demandé fermement au peuple de voter pour quelqu’un d’autre.

 » Monsieur le Français, notre jeune démocratie et notre vieille monarchie sont toutes deux bien malades. Les maux de l’une provoquent des souffrances infinies pour l’autre et réciproquement…ré-ci-pro-quement  » répète-t-elle lentement, fière de connaître ce mot français un peu « savant ».

La rencontre avec Karl Lueger ne m’a pas apporté grand chose que je ne savais déjà en entrant dans la pièce. Il m’a demandé de transmettre ses compliments à mon patron pour sa capacité à maîtriser les troubles et les grèves en France… Ce que je ne ferais sans doute pas puisque ce n’est pas l’aspect de G.Clémenceau que j’apprécie le plus !

Espérons que les peuples d’Europe ne seront pas tentés un jour de se laisser diriger par des copies de cet inquiétant Karl Lueger.

Lueger, Karl (1905).jpg

Karl Lueger et des membres de son parti  » chrétien social « 

18 décembre 1907 : Gustav Klimt ; aucune femme ne résiste à ce génial solitaire

Mission à Vienne, suite …

Gustav Klimt 025.jpg Klimt :  » L’Amour « 

Visite en fin d’après midi à Gustav Klimt. Légende vivante.

A l’origine du mouvement de « Sécession  » par rapport à l’art officiel prôné par l’Académie des beaux-arts, il y a dix ans, en 1897, il est aussi celui qui a quitté cette tendance en préférant rester seul à partir de 1905.

Le succès de la Sécession lui revient principalement. Visions oniriques et irréelles, promotion de la féminité et de l’érotisme, volonté de propagation dans la population d’un art global et omniprésent, cette démarche a su rencontrer son public à Vienne mais aussi dans tout le monde occidental.

Gustav Klimt 072.jpg 

Affiche de Klimt pour la Sécession

Les toiles de Klimt se vendent dans la noblesse et la grande bourgeoisie autrichienne mais commencent aussi à intéresser les marchands d’art des autres pays.

Sonja Knips me présente un homme barbu au front dégarni. Il est vêtu d’une longue robe de bure sous laquelle – m’a-t-elle indiqué discrètement, avant de venir et dans un sourire – il serait … nu.

L’artiste vit avec ses maîtresses et ses chats. Solitaire, il ne fait guère attention à notre venue.

La baronne Knips m’indique que Klimt pourrait encore plus éveiller le scandale qu’il ne le fait déjà, si les familles des filles et femmes de la haute société savaient dans quelles conditions il réalise leurs portraits si recherchés.

Dans le secret de son atelier, Klimt peint d’abord ces belles dames … en les dénudant et en leur proposant des positions sensuelles voire très équivoques.

Puis, il les habille, sur sa toile, comme des déesses et les enchâsse dans de magnifiques motifs dorés et décoratifs où prédominent les courbes, les spirales avec des allusions à l’Antiquité et à la mythologie.

L’honneur est sauf et chacun y trouve son compte. Le grand bourgeois de mari retrouve dans l’oeuvre finale qu’il achète fort cher, les motifs d’art nouveau qu’il aime tant et la belle dame, encore rougissante, rentre chez elle en ayant le sentiment d’avoir connu une aventure un peu …unique !

Gustav Klimt 039.jpg Klimt  » Judith I « 

Gustav Klimt 012.jpg

Klimt,  » Le Théâtre de Taormine « 

17 décembre 1907 : Sous le charme de Sonja Knips

Mission à Vienne : Suite …

Gustav Klimt 058.jpg

Sonja Knips par Gustav Klimt

Sa beauté n’est pas classique. Elle ne fait pas partie des jeunes blondes viennoises aux yeux clairs, à petit nez retroussé et aux traits réguliers.

Sa chevelure est dense, avec des boucles aux reflets roux. Son port de tête altier rappelle qu’elle est baronne, épouse d’un grand industriel.

L’Ambassadeur de France m’a indiqué que c’était elle dont je devais faire connaissance si je voulais connaître les meilleurs peintres viennois.

La baronne Sonja Knips m’a accueilli chez elle, dans un décor fait de meubles luxueux où chaque mur accueille une toile choisie avec goût.

knips4.1197838088.jpg Sonja Knips rajeunie

Elle s’exprime dans un français impeccable comme toutes les dames de la haute société viennoise.

Doucement, elle me raconte sa maladie des nerfs, sa tristesse infinie, son envie de mourir d’il y a dix ans. Puis, sa guérison récente au contact notamment du peintre Gustav Klimt.

Une photographie prise d’elle dans les années 1890 montre une femme qui paraît plus vieille que la belle baronne qui m’accueille aujourd’hui.

Elle a rajeuni. Son regard dégage maintenant une impression de force et scrute son interlocuteur pour l’obliger à donner le meilleur de lui-même.

Elle me propose de ne pas trop parler politique internationale et guide notre conversation jusqu’à un dialogue passionnant sur l’art et la culture viennoise.

 » Bienvenue Monsieur le Français dans un monde qui meurt dans une valse infinie et triste. Vienne n’a plus la force de rester dans la course du XXème siècle qui s’annonce. Notre culture monarchique, nos traditions, notre émiettement entre nations rivales, nous fragilisent face à un avenir très industriel, où la science permettra à quelques peuples puissants et très organisés de dominer les autres.

Pour échapper à une fin tragique qui nous paraît proche, pour ne pas avoir à observer avec horreur les comportements de notre maire de Vienne qui flatte les bas instincts du peuple, nous sommes quelques-uns dans la bonne société à nous réfugier dans l’Art. Nous soutenons les peintres qui nous emmènent loin de ces soucis et nous proposent un reflet merveilleux de nous-mêmes.

Savez-vous qu’avec Klimt, les femmes sont choyées, très désirables et dominent le monde ? Ivres de plaisir, elles vivent dans un univers irréel et onirique où rien ne peut les atteindre de ce monde qui s’effondre.

Monsieur le Français, devrais-je dire  » Monsieur l’envoyé du Président du Conseil de la France  » (elle détache chaque syllabe, avec une pointe d’ironie, en accentuant son charmant accent germanique) si vous n’êtes pas trop timide; me ferez-vous le plaisir de m’accompagner, demain dans l’après midi, voir Gustav Klimt ? « 

Dans un souffle, conquis par le rayonnement envoûtant de la belle baronne, je me suis entendu répondre :   » Oh, oui … « .

16 décembre 1907 : Mahler a quitté Vienne

Mission à Vienne ; suite …

Mahler Gustav von Székely.png

Gustav Mahler

J’espérais le rencontrer, le voir au moins une fois. Sa réputation de chef d’orchestre dur,  intransigeant mais génial, est parvenue jusque dans les milieux musicaux parisiens.

Il fait répéter ses orchestres jusqu’à l’épuisement, traquant chaque imperfection, chaque interprétation trop  » paresseuse  » de tel ou tel soliste. Le résultat final en vaut la peine et le public se presse pour entendre ses interprétations qui bousculent les traditions.

Il aime les orchestrations brillantes ; on le croit romantique mais il surprend tout le monde par son audace qui le fait aller beaucoup plus loin que ce que Beethoven avait pu imaginer en son temps.

Son assistant, Bruno Walter, avec lequel j’ai passé une fin d’après midi libérée, me le décrit comme  » petit, maigre, agité, avec un front immense, une crinière noire, des lunettes pétillantes, un visage que se partagent le chagrin et l’amour « .

Mais je ne pourrai voir Gustav Mahler.

En butte aux attaques répétées d’une certaine presse viennoise antisémite, il a dû quitter précipitamment ses fonctions de directeur de l’Opéra de Vienne.

Un simple mot d’explication de sa part, placardé sur la porte de l’Opéra, mot déchiré peu après par un passant. Affligeant, dérisoire. Ce grand homme doit s’abaisser à expliquer son départ alors que certains viennois devraient avoir honte d’écrire de tels articles dans leurs journaux nauséabonds.

L’Opéra de Vienne

Malher a rejoint les Etats Unis. Pays plus libre, plus ouvert. Bruno Walter me raconte qu’il tente de rejoindre une terre qui ne boudera pas ses propres oeuvres et qui le considérera comme un vrai créateur et non comme un simple chef d’orchestre.

1907 a été une année de douleur pour le maître. Il a perdu sa fille aînée emportée par la diphtérie. Il a aussi appris qu’il était atteint d’une maladie cardiaque incurable.

Il est temps qu’il quitte une ville qui ne l’aime plus. S’il n’a que quelques années devant lui, il faut qu’il fasse des choix et se consacre à l’essentiel.

Bruno Walter me certifie que ses symphonies qui reçoivent toujours un accueil mitigé, révèlent un talent hors du commun.  » On y trouve des mélodies que chacun peut fredonner, une polyphonie jamais égalée jusque-là, des rappels du folklore allemand, des débuts de marches militaires coupées par des adagio poignants. Tous les sentiments de la vie sont tour à tour exprimés grâce aux cordes, , aux trompettes, trombones, cymbales et timbales que Mahler aime tant.  » 

Comme tous les Français, je n’ai pas la chance d’avoir pu écouter une seule de ces symphonies. Je dois me contenter de lire les partitions que me tend Bruno Walter. Passionné de musique, ces notes écrites avec fougue par le maître me parlent tout de même; je rêve pourtant du moment où nos orchestres nationaux joueront -enfin ! -cette oeuvre très originale, qui charmera notamment les inconditionnels de Beethoven ou de Wagner.

15 décembre 1907 : Mission secrète à Vienne

 Wien Hofburg um 1900.jpg

Le Palais impérial « Hofburg » à Vienne

 » Vous parlez allemand ? Vous aimez la diplomatie parallèle ?  » J’ai à peine eu le temps de bredouiller  » oui, euh… » que le ministre a ajouté : « Vous partez pour Vienne ce soir ! « .

Me voici donc pour plus d’une semaine dans la capitale de l’Empire austro-hongrois. Ma mission consiste à prendre langue avec différents dirigeants réputés « abordables » de l’Empire pour tester la solidité de l’alliance entre l’Autriche et l’Allemagne.

Je suis l’envoyé personnel de G. Clemenceau et je dois agir discrètement afin que Stéphen Pichon, ministre en titre des Affaires Etrangères français, ne prenne pas ombrage de cette manoeuvre.

Les autres propos de Clemenceau raisonnent encore dans mon esprit :  » J’ai nommé Pichon; il a déjà bien assez à faire à la Chambre avec le Maroc. Le pauvre, il en prend plein la figure ! La presse le traîne dans la boue, on le traite de menteur et de mou. Aussi, laissons lui l’Afrique et les Colonies ! Cela l’occupe pleinement. Il veut aussi réformer ses bureaux ; qu’il le fasse !  »

Stéphen Pichon Stéphen Pichon

Le  » Tigre  » a ajouté, toujours aussi sûr de lui :  » Comme Président du Conseil, il me revient de garantir la sécurité de la France. Voilà qui est vraiment important. Pour cela, il faut savoir ce que pensent les alliés de notre ennemi. Voyez à Vienne si l’Empereur suivra Guillaume II dans une aventure belliqueuse ou si l’Empire est susceptible de provoquer lui-même une guerre. Rencontrez les puissants mais ne négligez pas les grands bourgeois, les artistes, les officiers, le clergé. Ce sont eux qui font Vienne et l’Empereur François Joseph les écoute. »

Arrivé depuis avant-hier dans la capitale autrichienne, l’ambassadeur de France, mis dans la confidence et qui n’a guère d’affection pour son ministre qu’il juge inefficace, me sert de guide dans le dédale du pouvoir viennois.

Aujourd’hui, j’ai été reçu un moment par l’Archiduc d’Autriche, François Ferdinand. Héritier du trône, il me paraît beaucoup plus ouvert que nombre de dirigeants viennois. Partisan d’une plus grande liberté laissée aux slaves, il déplaît beaucoup dans les milieux hongrois.

François-Ferdinand L’Archiduc François Ferdinand

Visiblement, il ne soutient que tièdement François Joseph et lui tient toujours rigueur d’avoir voulu l’écarter de la succession au trône après qu’il se soit marié avec une femme qui n’est pas de sang royal.

Il approuve en revanche pleinement l’instauration, cette année, du suffrage universel en Autriche. Il pense que la fidélité des paysans empêchera l’accession au pouvoir, de forces hostiles à la monarchie.

Ce soir, je fréquente un bal bien ennuyeux. Pour ne pas être reconnu, je ne peux me rapprocher de mes compatriotes et suis condamné à des conversations avec des inconnus en allemand.

Pour passer le temps, je regarde les belles aristocrates et leurs magnifiques robes de cérémonie. Je regarde les privilégiés de cet Empire fragile, valser, tourner, s’étourdir.

Qui vais-je voir demain ? Cet officier prétentieux, rougeaud mais de haute noblesse qui vient de me saluer d’un petit signe de tête et danse aussi mal que sa cavalière est charmante ? Ou vais-je devoir revenir vers ce fonctionnaire de la Police un peu trouble qui m’escorte, sur ordre de son gouvernement et qui me promet de me faire rencontrer « ceux qui dirigent vraiment le pays » ? J’espère ne pas passer le temps précieux qui me reste avec seulement des militaires et des bureaucrates qui ressemblent tant à ceux que je fréquente à Paris !

Wilhelm Gause 006.jpg 

Wilhelm Gause « Hofball à Vienne »

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑