14 juin 1926 : Penser au pape

C’est bizarre de penser au pape. Je travaille dans une institution républicaine, beaucoup de mes interlocuteurs à la Chambre sont anticléricaux. Je ne vais moi-même presque jamais à la messe et le fait que j’habite maintenant Versailles ne m’a pas vraiment rapproché de l’Église.

Mais le pape, il me fascine et reste pour moi un repère irremplaçable. Au cœur de l’Italie, il nous écrit une vérité et nous parle de ce que le monde devrait être, de notre responsabilité de dirigeants. Il ne cherche pas à plaire, n’a pas d’alliés et ses ennemis ne sont que ceux qui veulent bien le devenir.

C’est une voix (presque) nue. Sans armée, sans l’argent des industriels ou des banquiers, il ne peut compter que sur la force de l’exemple, la foi de millions de catholiques et le désir de sagesse de chacun, heureusement parfois plus fort que la bêtise humaine.

Il n’aime pas les Empires coloniaux et plaide pour l’émancipation des populations locales ; il refuse la soumission de l’Église aux intérêts des États ; il va chercher la si discrète – mais incandescente – Thérèse de Lisieux plutôt que les héros fabriqués par la grande presse.

Même son nom, l’austère « Pie XI » (mais où les papes vont-ils chercher un tel patronyme ?) ne pousse à aucun culte de la personnalité venant du grand public. Tout dans son allure grave respire l’encens, le recueillement et l’éloigne a priori du monde moderne. Il faut faire l’effort de l’écouter et de lire ses encycliques « Quas Primas » (la fête du Christ-Roi qui reste le rempart contre tous les absolutismes d’État) « Rerum Ecclesiae » (pour la primauté des clergés autochtones partout dans le monde) en latin.

On me dit parfois que le monde va trop vite. Peut-être, mais ayant vu le siècle littéralement exploser dans les tranchées, le tumulte d’aujourd’hui me laisse de marbre. Je ne suis ni pessimiste, ni tourné vers le passé. Tout au plus éprouvé-je une légère mélancolie à voir avec quelle facilité nous nous étourdissons de vains débats. C’est là que la figure de ce pape m’interpelle. Il y a chez cet ancien marcheur des Alpes une droiture de montagnard. Il a gardé de la montagne cette obstination à rester vertical face au vide. Je n’attends rien de ses dogmes. Pourtant, sa silhouette lointaine me rassure : elle est la preuve qu’on peut être mêlé aux affaires du monde sans jamais se laisser dissoudre par elles.

Le pape Pie XI
Le pape Pie XI dans les jardins du Vatican

June 14, 1926: Thinking of the Pope

It is strange to think about the Pope. I work in a republican institution; many of my colleagues at the Chamber are anticlerical. I myself hardly ever go to Mass, and the fact that I now live in Versailles has not truly brought me any closer to the Church.

Yet the Pope fascinates me and remains an irreplaceable touchstone. From the heart of Italy, he writes a truth to us and speaks of what the world ought to be, of our responsibility as leaders. He does not seek to please, has no allies, and his enemies are only those who choose to become so.

His is a (nearly) naked voice. Without an army, without the money of industrialists or bankers, he can rely only on the power of example, the faith of millions of Catholics, and each individual’s desire for wisdom—which, fortunately, is sometimes stronger than human folly.

He has no fondness for colonial empires and pleads for the emancipation of local populations; he refuses to submit the Church to the interests of States; he reaches out for the so discreet—yet incandescent—Thérèse of Lisieux, rather than the heroes manufactured by the mainstream press.

Even his name, the austere « Pius XI » (wherever do popes find such patronymics?), discourages any cult of personality from the general public. Everything in his solemn bearing breathes of incense and contemplation, seemingly distancing him from the modern world. One must make the effort to listen to him and to read his encyclicals in Latin: Quas Primas (the feast of Christ the King, which remains a bulwark against all forms of State absolutism) and Rerum Ecclesiae (for the primacy of indigenous clergy throughout the world).

I am sometimes told that the world moves too fast. Perhaps, but having seen the century literally explode in the trenches, today’s tumult leaves me unmoved. I am neither pessimistic nor backward-looking. At most, I feel a slight melancholy seeing how easily we daze ourselves with vain debates. This is where the figure of this Pope speaks to me. In this former Alpine climber, there is the uprightness of a mountaineer. From the mountains, he has kept that stubborn resolve to remain standing vertical before the void. I expect nothing from his dogmas. Yet, his distant silhouette reassures me: it is proof that one can be entangled in the affairs of the world without ever being dissolved by them.

20 juin 1910 : Au moins 200 000 tracts sur la tête

« Les gondoles sont des balançoires à crétins ! » Les peintres et poètes futuristes n’y vont pas par quatre chemins. Boccioni, Russolo, Marinetti, Buzzi et quelques autres encore sont juchés en haut de la tour de l’Horloge et jettent 200 000 tracts multicolores aux centaines de spectateurs amusés de la place Saint-Marc. Ils poussent de grands cris et s’esclaffent bruyamment : « Il faut détruire Venise, raser cette ville pleine d’amants fatigués et de courtisanes cosmopolites ! Il faut redonner à ce lieu sa vocation militaire et intellectuelle. »

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Venise en 1910

Les artistes arpentent ensuite les rues en beuglant d’autres provocations : « Commerçants, arrêtez vos commerces louches et vos brocantes minables ! Vénitiens, redressez-vous, sortez de votre torpeur et mettez fin à vos petites lâchetés ! Faites sortir les étrangers et tous les touristes qui vous avilissent !» Ils s’arrêtent devant un cabinet d’architecte et prennent par le bras l’occupant des lieux. « Venez mon bonhomme, on va vous montrer comment il faut traiter cette ville putride ! Les palais ? Nous les raserons. Les canaux, nous les comblerons ! » Le pauvre architecte, les binocles de travers, se demande s’il rêve ou s’il a affaire à des fous. Marinetti s’est mis à chanter avec une belle voix de ténor : « Vive les ponts métalliques et la reine Electricité ! Vive l’essor des fabriques et l’arrivée de la modernité ! »

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Quelques policiers tentent mollement de s’interposer puis abandonnent, faute de recevoir des ordres clairs d’une hiérarchie lointaine et dépassée. En attendant, les artistes hilares font tomber les képis et leur demandent des armes « pour se battre contre l’ennemi héréditaire autrichien ». Tout se termine dans un café où le vin coule à flot dans une rivière de rires et d’histoires salaces.
 

Pendant ce temps, la ville a retrouvé son calme, les tracts jonchent le sol. Personne ne comprend bien ce que veut dire « futurisme ». Personne ne voit où ces peintres et poètes veulent en venir. Le responsable de la voirie commande à ses agents : « Vous me ramassez tout ça. Du balai, du savon et de l’eau. Qu’il ne reste rien de cette manifestation idiote ! »
 

Assis sur un banc, un journaliste français écrit, pour son journal parisien, un papier ridiculisant les artistes fantasques. Dans son for intérieur, il les remercie pourtant de lui avoir donné des idées qui lui évitent de parler des musées de Venise… qui n’intéressent ni ses lecteurs ni lui.

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Allez plus loin en rejoignant les amis du site. Un jour, le Campanile s’effondre…

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10 mai 1910 : Paris-Rome Express

« Toutes les œuvres de mon époux devront quitter la France ! »

Nous sommes, avec ma femme, dans l’express Paris-Rome.

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Le Paris-Rome Express est un train de la Compagnie internationale des Wagons-Lits

Plus de vingt heures de voyage qui laissent le temps de bien connaître les autres occupants du compartiment.

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Au restaurant dans le Paris-Rome Express : nous nous faisons très rapidement des connaissances

Nous cheminons en face de Léontine Gruvelle, la veuve du peintre Guiseppe de Nittis, peintre italien génial, disparu prématurément à l’âge de 38 ans en 1884. Léontine a été son modèle, son égérie et son amante. Elle entretient à présent pieusement sa mémoire et veille sur toutes les toiles qui n’ont pas été vendues.

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Giuseppe de Nittis : « Les Courses à Boulogne »

« Je souhaite qu’après ma mort, les Italiens et plus particulièrement les habitants de Barletta, sa ville natale, redécouvrent les tableaux de cette époque magique qu’avait sue saisir Guiseppe. »

« Epoque magique » : le mot clef est lâché.

Après avoir quitté la veuve de Nittis, nous découvrons Rome. Le mélange des époques -toutes effectivement plus magiques les unes et les autres – est saisissant. L’Antiquité, la Renaissance, l’Art moderne se concentrent et se fondent dans cet espace bienveillant, cette capitale immense qui a su garder des allures de ville de province où la vie reste douce.

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La fontaine de Trevi

Immensité des églises à l’échelle de la foi vibrante du peuple, grandeur des monuments de Romains qui ont su conquérir le monde mais simplicité d’un moment passé à boire un cappuccino sur la Piazza Navona. Les siècles se mêlent entre eux dans un continuum esthétique, dans une recherche continue du beau et du sacré mais sont présentés par des Romains avenants, souriants et détendus. On parle avec force gestes, on met son discours en scène, roule des yeux, bombe le torse et ménage ses effets : au pied de ses chefs d’œuvres, le Romain aime plaire et se faire remarquer.

Nous ne l’écoutons déjà plus et nous partons, délibérément, nous perdre dans ces petites rues du Trastevere qui tournent et serpentent… à l’infini.

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