27 septembre 1926 : Le mari de Nathalie

À Chiroubles, je ne suis pas Olivier le Tigre. Je suis le mari de Nathalie.

Et, à vrai dire, cela me repose.

Nous sommes arrivés avant-hier par le PLM jusqu’à Lyon, puis la Delage de mes beaux-parents pour grimper dans les vignes. Ici, personne ne m’attend pour savoir ce que pense Poincaré de Briand. On parle de la vigne — et cette année, elle n’a pas été facile pour tout le monde, de quoi fournir des conversations jusqu’à Noël.

Sur la place, un buste veille sur tout cela : celui de Victor Pulliat, qui a sauvé ces coteaux du phylloxéra en y greffant des pieds américains. À ma demande, Nathalie me raconte souvent cette histoire, avec la même patience amusée.

Hier, pendant qu’elle retrouvait ses cousines, je suis parti marcher seul. Plus bas, un filet d’eau descendait entre les pierres. Un gamin, accroupi sur la berge, avait fabriqué avec deux branches fourchues et quelques palettes de bois un petit moulin qui tournait dans le courant.

Je me suis arrêté.

Je connaissais ce moulin.

J’avais fabriqué exactement le même, enfant, à Château-du-Loir, dans le jardin de ma grand-mère paternelle, chez qui mon père avait grandi avant de venir enseigner à Paris. J’y passais une partie de mes étés.

Il aura fallu cinquante ans et un ruisseau du Beaujolais pour me rappeler qu’un gamin de la Sarthe n’invente jamais rien : il reçoit, sans le savoir, ce que d’autres gamins ont fabriqué avant lui.

Le soir, Nathalie m’a trouvé silencieux. Elle a posé sa main sur la mienne sans poser de question. Je lui ai raconté le moulin, Château-du-Loir, ma grand-mère. Elle m’a écoutée, puis a souri : « Tu vois, Olivier, tu as bien été un enfant, toi aussi. » Et elle est retournée à ses histoires de vignes en fredonnant, me laissant à mon carnet et à cette étrange sensation d’avoir, l’espace d’un après-midi, cessé d’être un homme de l’Élysée.

Un gamin dans le Beaujolais qui me rappelle mes vacances d’été dans la Sarthe des années 1870

Le coin de l’historien : Victor Pulliat (1827-1896), pionnier du greffage des cépages français sur des porte-greffes américains résistants au phylloxéra, est honoré d’un buste sur la place de Chiroubles dans le Beaujolais (Rhône) depuis 1898. L’appellation « Chiroubles » ne sera reconnue qu’en 1936.

Le buste de Victor Pulliat à CHIROUBLES

16 octobre 1911 : Les Bretons et la mort qui s’annonce…

 » C’est vers trois heures du matin que j’ai entendu un grand bruit dans le grenier, le choc brutal d’un objet ou d’un corps qui tombe. Je me suis précipitée et je n’ai rien trouvé. Le silence était revenu dans l’immense pièce. Mais je ne cessais de penser à mon mari. Je le voyais presque. Il était comme devant moi, dans son ciré gris de marin  ; bizarrement, il grimaçait de douleur. Un mois après, j’apprenais qu’il était mort en mer, justement ce soir-là – le soir du grand bruit inexpliqué – pauv’homme, écrasé, coupé  en deux (elle fait le geste) par une corde du filet de pêche de son thonier. Voilà monsieur, ce que nous appelons, nous les Bretons, une « signifiance »…  » La vieille femme s’arrête de parler, étouffant un sanglot. La bonne du voisin reprend, explique cette fameuse « signifiance » :  » En Bretagne, la mort nous fait signe, elle s’annonce, surtout pour nous, les femmes de marin. Un arbre au milieu de nulle part, sans feuille, par un soir d’orage ; un chat noir qui vient miauler de façon agressive sous notre fenêtre ; un verre qui se brise dans la main, un meuble qui tombe… : autant de signes qui annoncent le malheur.  »

Un thonier en 1911

Avec mon panier de provisions à la main, dans l’escalier de l’immeuble parisien tout neuf où nous sommes, tous ces racontars de bonne femme paraissent loin, irréels et dérisoires. Une « signifiance » … et puis quoi encore ? Mon esprit cartésien, mon appétit pour les sciences m’éloignent de ce monde de légendes et de croyances.

La vieille femme de Cancale sent que je peine à la croire. Elle remet sa mèche de cheveux tout blancs derrière son oreille, redresse fièrement la tête et me jette : « Monsieur le fonctionnaire, quand vous mangerez votre poisson, la prochaine fois, pensez aux marins qui risquent leur vie pour vous. Pensez à mon homme parti si jeune…  »

Gêné, ne sachant quelle attitude adopter, je bredouille un « Voui madame, z’avez raison madame, je penserai, je penserai…  »

Je pousse enfin la porte de chez moi. Ma propre bonne me demande : « Ben alors monsieur, vous z’êtes décidé pour c’midi ? J’vous fait du poisson ou du poulet ?  »

Rêveur, je m’entends répondre :  » Du poulet, Augustine, du poulet… c’est mieux…  »

 

9 janvier 1911 : Vive la Lorraine libre !

L’inspecteur de police monte sur scène. La salle hostile murmure mais le laisse parler. Le concert est interdit et l’assistance doit se disperser sur le champ, indique-t-il, campé sur ses grandes jambes écartées et les bras croisés, fusillant les spectateurs de son regard bleu acier. Il reste debout, seul contre tous, sûr de son bon droit, convaincu d’être l’ultime rempart de l’ordre face à cette foule indisciplinée.

Nous sommes dans un grand hôtel de Metz, nous assistons à une soirée musicale offerte aux nombreux membres de la « Lorraine Sportive » et le policier est allemand. Les consignes viennent du Ministère de Strasbourg et la règle appliquée prend sa source dans le droit prussien.

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La ville de Metz, jalouse de son indépendance et sa cathédrale, en 1911

Les cris et les quolibets fusent à présent, les sifflets couvrent la voix pourtant bien timbrée du fonctionnaire et les bras tendus vers lui deviennent menaçants. L’officier quitte alors la scène pour revenir quelques instants après, avec huit agents qui embarquent manu militari le président de l’association et le chef d’orchestre sous les cris de « Vive la Lorraine, continuez la séance ! »

L’orchestre joue avec conviction et par défi « La Marche de Sambre et Meuse » sous les applaudissements de l’auditoire.

Les policiers allemands se font plus nombreux et quadrillent maintenant la salle. Les musiciens ne se laissent pas impressionner et entonnent avec bonne humeur « La Marseillaise ».

Devant cette ultime provocation, les fonctionnaires, nerveux et, pour certains, furieux, poussent sans ménagement les spectateurs vers la sortie. Jusqu’au dernier musicien expulsé, on continue à entendre des chants et des marches interdites dans la province perdue.

A Metz, ce soir de début janvier, l’émotion est à son comble.

Quelques notes de musique ont permis, pendant une heure, à la valeureuse Lorraine de se sentir libre et de se souvenir de son passé français.

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