24 juillet 1926 : Enfin un gouvernement stable… mais sous le regard de Washington

Le gouvernement d’Union nationale a vingt-quatre heures. Hier, Poincaré a bouclé son cabinet en supprimant d’un trait de plume les sous-secrétariats d’État et en rassemblant les ténors : Briand, Herriot, Tardieu, Painlevé. Le signal n’a pas tardé : la livre sterling est redescendue brutalement de 235 à 208 francs avant la fermeture des marchés. Mais l’incendie n’est que circonscrit. Ce matin, la rue de Rivoli ressemble à un QG de guerre.

8 heures du matin. J’entre dans le bureau du nouveau Président du Conseil et ministre des Finances. Raymond Poincaré est attablé depuis déjà deux heures. Pas un pli à son costume, pas un dossier qui dépasse. L’homme est une mécanique de précision alimentée à la rigueur et au café noir.

Il lève à peine les yeux de ses fiches.

— La Bourse respire, Olivier, me dit-il de sa voix sèche et coupante. Mais ce n’est qu’un répit psychologique. Si nous ne calons pas les crédits internationaux d’ici dix jours, le franc repart dans le vide. Que vous disent les Américains ?

Je m’assois en face de lui et pose mon dossier sur le sous-main en cuir.

— J’ai vu Margaret L. Hayes hier après-midi. Deuxième secrétaire à l’Ambassade des États-Unis. Et accessoirement petite-fille du président Rutherford Hayes. Washington ne nous envoie pas des diplomates de salon, mais des stratèges.

Poincaré marque un arrêt. Le regard devient acéré derrière ses lunettes.

— Et que demande la petite-fille de Président ?

— Ce que demande Wall Street : des garanties et un point fixe. Les Américains sont épuisés par la valse des ministères. Herriot qui saute en deux jours, le Quai d’Orsay qui change de cap tous les mardis… Ils exigent trois conditions avant de peser sur les marchés pour soutenir notre monnaie :

1. La garantie sur la dette : des assurances concrètes sur l’accord Mellon-Bérenger dès que la tempête sera passée.

2. Un canal direct : un accès immédiat aux cabinets des Finances et de l’Intérieur, en contournant le filtre de la bureaucratie française.

3. Une visibilité politique : des informations fiables sur les mouvements de la rue et l’agitation sociale.

Poincaré écoute sans m’interrompre. Ses doigts tapotent régulièrement sur la table.

— Des exigences de créanciers pressants, marmonne-t-il avec une ombre d’agacement. Ils veulent contrôler l’administration française ?

— Ils veulent s’assurer qu’il y aura encore un gouvernement debout pour rembourser la dette dans six mois. En échange, Miss Hayes a été très claire : si nous offrons cette stabilité et ce canal privilégié, Washington freinera la spéculation contre le franc et débloquera les lignes de crédit.

Un silence pesant s’installe dans le bureau. Poincaré se lève, fait trois pas vers la fenêtre qui donne sur les Tuileries, puis se retourne.

— L’accord sur les dettes ne passera pas à la Chambre tant que les Français auront l’impression de payer pour leur propre ruine. Je vais imposer une discipline de fer, créer une caisse de gestion pour les bons de la Défense nationale et lever 11 milliards d’impôts nouveaux s’il le faut. Mais je ne braderai pas la souveraineté de l’État. En revanche… pour le canal direct, vous avez le champ libre. Soyez leur interlocuteur privilégié, Olivier. Faites-leur comprendre que Poincaré n’est pas un ministre d’un jour.

Il se rassied déjà et reprend sa plume d’un geste sec.

— Revoyez Miss Hayes. Dites-lui que la France s’apprête à se serrer la ceinture, mais qu’elle exige en retour que Wall Street desserre l’étau. Si la diplomatie américaine cherche quelqu’un qui tient fermement les ficelles à Paris, elle l’a trouvé.

Je m’incline et quitte le bureau. La bataille pour le sauvetage du franc ne se jouera pas seulement dans le vacarme du Palais-Bourbon, mais dans l’ombre de ces négociations confidentielles avec Washington. Je vais avoir beaucoup de travail.

Raymond Poincaré, le sauveur du franc et des finances publiques françaises

11 juillet 1926 : Chute du franc et caresses de chats

Garder son sang-froid. Considérer que les événements qui font la une des journaux ne sont que de l’écume et ne se concentrer que sur les vagues réelles, plus profondes et puissantes mais moins visibles au départ. Opposer le calme aux cris, le silence au tumulte, la logique rationnelle aux sentiments et aux comportements grégaires.

La crise du franc est terrible – les gouvernements chutent les uns après les autres, la livre sterling s’envole comme le fait la dette publique et l’ambiance au parlement est surchauffée – mais il ne sert à rien d’affoler le chef de l’État. Nous savons que les financiers, les banquiers et autres investisseurs internationaux attendent surtout un signal fort montrant que notre pays est de nouveau dirigé par une main ferme qui ne laisse plus filer la monnaie et les dépenses au-delà de ce que permettent les recettes.

Cette main ferme, il n’y en a plus qu’une : c’est celle de Raymond Poincaré.

Mais si elle apparaît trop tôt, alors que toutes les autres hypothèses n’ont pas été essayées, elle n’aura pas assez de force. Donc, on tente de donner le pouvoir à Herriot, Briand ou Caillaux.

Ce dernier nous fait même le coup de l’empereur romain devenant dictateur et réclame « les pleins pouvoirs ». Cela n’a guère de sens dans notre république parlementaire mais nous devons le laisser essayer puis échouer. « L’écume » je vous dis.

Pour garder mon propre calme, continuer à entourer le président Doumergue de conseils raisonnables, j’ai une recette, un remède, un truc discret : mes deux chats. Deux femelles du nom de Maïa et Luna. Une toute noire et une blanche un peu tachée de noir, façon dessin dans un test de Rorschach. Elles adorent les caresses, elles miaulent de plaisir et ne font rien de la journée mis à part dormir, manger et se frotter contre les membres de la famille et la bonne.

Leur ronronnement m’apaise, leur tendresse me désarme et elles éloignent les pensées négatives par leur sens de ce qui compte vraiment. Eh oui, finalement, y a-t-il plus important que le sommeil, la nourriture et l’affection de ses proches ? Mes minettes ne jugent pas, se moquent des titres, des honneurs et un raisonnement complexe leur demeure inaccessible. Et pourtant, je vous assure, elle ne manquent de rien. Une jolie petite bedaine dont le balancement est bien visible quand elles courent vers leur gamelle, montre que la maison les nourrit bien !

J’offrirais bien des chats à ces parlementaires déchaînés, à ces journalistes enfiévrés et ces banquiers paniqués.

En attendant que nous sortions le gros chien, notre Poincaré national, celui qui saura grogner sans jamais avoir besoin de mordre et qui ramènera le calme pendant ce mémorable été 1926.

Les deux chats d’Olivier le Tigre : Maïa et Luna

1er juin 1926 : L’ombre du Lorrain

Poincaré va revenir. C’est l’évidence. À l’Élysée, la rumeur enfle, Briand tangue, le franc coule. Et moi ? Je ronge mon frein. Aujourd’hui, en traversant le bureau de Doumergue, j’ai fixé le grand fauteuil près de la cheminée. C’est là qu’il s’asseyait. Sept ans de face-à-face, de 1913 à 1920. La guerre, la boue de 14, les colères de Clemenceau. Puis la Ruhr en 23. Toujours raide. Toujours juriste.


Alors oui, j’ai la gorge nouée. Pas parce que j’ai peur de l’inconnu, non. C’est parce que je le connais par cœur. Et qu’il me connaît aussi.
On ne la fait pas à Raymond. Il sait tout de mes réseaux, de ma diplomatie parallèle. Sous Doumergue, l’Élysée est un salon confortable où l’on refait le monde autour d’un madère. Sous Poincaré, ça va filer droit. Finie la récréation, retour à la caserne juridique. Il va vouloir tout contrôler, tout verrouiller.


Mais il y a pire. Un secret lourd entre nous. Je l’ai vu faiblir. En août 14, j’étais dans son cabinet. Ses mains tremblaient en signant l’ordre de mobilisation générale. Je l’ai vu pleurer, de vraies larmes, sur les rapports de pertes de la Marne. Et un homme d’État aussi orgueilleux, ça ne vous pardonne jamais d’avoir été le témoin de ses faiblesses. Jamais.


Ce soir, chez moi à Versailles, la nuit est lourde. Bientôt, il va se réinstaller au pouvoir. Il va chercher mon regard. On y lira treize ans de fantômes partagés. Ça va être serré. Mais j’ai la peau dure.

Raymond Poincaré explique à Olivier le Tigre comment nous pourrions sauver le franc (image de fiction)

June 1st, 1926: The Shadow of the Lorrainer

Poincaré is returning. It’s an absolute certainty. At the Élysée, rumors are swelling, Briand is wavering, the franc is sinking. And I? I am champing at the bit. Today, walking through Doumergue’s office, I stared at the large armchair by the fireplace. That is where he used to sit. Seven years face-to-face, from 1913 to 1920. The war, the mud of ’14, Clemenceau’s rages. Then the Ruhr in ’23. Always rigid. Always the jurist.

So yes, my throat is tight. Not because I fear the unknown—no. It is because I know him by heart. And because he knows me, too.

You can’t pull a fast one on Raymond. He knows everything about my networks, my backchannel diplomacy. Under Doumergue, the Élysée is a comfortable salon where we put the world to rights over a glass of Madeira. Under Poincaré, everyone will toe the line. Recess is over; it’s back to the legal barracks. He will want to control everything, to lock everything down.

But there is worse. A heavy secret between us. I saw him falter. In August ’14, I was in his office. His hands trembled as he signed the general mobilization order. I saw him weep—real tears—over the casualty reports from the Marne. And a statesman that proud never forgives you for witnessing his weakness. Never.

Tonight, at my home in Versailles, the night is heavy. Soon, he will settle back into power. He will seek out my gaze. In it, he will read thirteen years of shared ghosts. It’s going to be a tight battle. But I am thick-skinned.

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