15 mai 1926 : La Pologne fragilisée

L’orage ne gronde pas seulement au-dessus des jardins de l’Élysée, où une pluie fine et tenace noircit les graviers. Il gronde surtout dans le cabinet de Gaston Doumergue. Sur le bureau de chêne, les dépêches s’empilent, encore humides de l’encre des téléscripteurs. À Varsovie, le sang coule. Le maréchal Piłsudski, le vieux lion de l’indépendance, a franchi le Rubicon — ou plutôt le pont Poniatowski. Ses troupes font face à celles du gouvernement légal. La Pologne, notre grande alliée de l’Est, ce rempart que nous avons bâti contre les Soviets et les Allemands, est en train de se déchirer.

Le ministre des Affaires étrangères, Aristide Briand, est là, affalé dans un fauteuil trop grand pour lui, une cigarette éternellement suspendue à ses lèvres. Il semble porter toute la fatigue de la SDN sur ses épaules voûtées. Doumergue, lui, fait les cent pas, les mains derrière le dos, son habituel sourire méridional effacé par une grimace d’inquiétude.

Doumergue : (s’arrêtant net devant la fenêtre) C’est une catastrophe, Aristide. Si la Pologne sombre dans la guerre civile, c’est tout l’édifice de Locarno qui s’écroule. Que fait l’armée ? Que fait notre mission militaire là-bas ?

Briand : (d’une voix caverneuse, entouré d’un nuage de fumée) L’armée se divise, Gaston. C’est là tout le drame. Nos officiers sur place ne savent plus s’ils doivent saluer le Maréchal ou protéger le Président Wojciechowski. Et pendant ce temps, à Berlin, on doit déboucher le champagne. Une Pologne faible, c’est une Allemagne qui respire.

Moi : (intervenant depuis le coin de la table où je trie les rapports) Monsieur le Président, Piłsudski n’est pas un putschiste d’opérette. Je l’ai vu à l’œuvre en 1920 contre les Rouges. Cet homme n’aime pas le désordre, il déteste seulement les politiciens qui bavardent pendant que la maison brûle.

Doumergue : (se tournant vers moi) Et vous croyez qu’il va s’arrêter aux portes du Parlement ? Il réclame la « Sanacja », l’assainissement ! C’est un mot qui sent toujours la poudre et la dictature, mon cher Olivier. La France ne peut pas cautionner un coup de force.

Briand : La France fera ce qu’elle fait toujours : elle attendra de voir qui tient le fusil le plus long. Si Piłsudski gagne, il sera notre meilleur allié contre les Bolcheviks. S’il perd, il sera un rebelle regrettable. Mais pour l’heure, nos fonds sont bloqués et le franc dégringole encore de trois points à la Bourse. Voilà la réalité.

Moi : Justement. Si nous hésitons trop, nous perdons sur les deux tableaux. Piłsudski nous reprochera notre lâcheté, et les légalistes notre manque de soutien. Il faut envoyer un signe à Varsovie. Pas une condamnation, mais un appel au calme qui ménage le Maréchal.

Doumergue : (soupirant) Ménager un homme qui fait tirer le canon en pleine ville… On me demandera des comptes à la Chambre.

Briand : (se levant péniblement) À la Chambre, Gaston, on parle. À Varsovie, on tire. Pour l’instant, laissons Olivier répondre à notre ambassadeur Jules Laroche. Dites-lui que la France observe avec « une amicale émotion ». C’est assez flou pour ne fâcher personne, et assez noble pour paraître diplomate.

Il est minuit, je suis rentré chez moi.

J’ai encore en tête les dépêches de ce soir : 300 morts, dit-on déjà. Des soldats polonais qui se sont entre-tués alors qu’ils portaient le même uniforme, celui que nous les avons aidés à tailler. Briand a raison de fumer pour cacher son angoisse. Il sent que son « Europe de la Paix » est un château de cartes. On ne stabilise pas un continent avec des traités quand les ventres sont vides et que les frontières saignent.

J’ai écrit à Laroche, comme convenu. Des mots de velours pour une situation de fer. Au fond, je ne peux m’empêcher d’avoir une certaine sympathie pour ce vieux Piłsudski. Il voit son pays s’effilocher dans les querelles de couloir et il tranche le nœud gordien à la baïonnette. C’est brutal, c’est malheureux, mais c’est peut-être la seule façon d’empêcher les loups de Berlin et de Moscou de se partager les restes.

Demain, le franc tombera sans doute encore. Les ménagères pesteront contre le prix du pain et se moqueront bien de ce qui se passe sur les bords de la Vistule. Mais ici, dans ma maison versaillaise bien calme, je sais que le premier domino du mur de sécurité qui devrait protéger la France, vient de tomber.

Le maréchal Pilsudski, franchissant le Pont Poniatowski de Varsovie
Le maréchal Pilsudski en 1926

May 15, 1926: A Poland Weakened

The storm does not only rumble over the gardens of the Élysée, where a thin, persistent rain blackens the gravel. It rumbles, above all, within Gaston Doumergue’s private office. Upon the oak desk, despatches pile up, the ink from the teleprinters still damp. In Warsaw, blood is flowing. Marshal Piłsudski, the old lion of independence, has crossed the Rubicon—or rather, the Poniatowski Bridge. His troops now face those of the legal government. Poland, our great Eastern ally, the bulwark we erected against both Soviets and Germans, is tearing itself apart.

The Foreign Minister, Aristide Briand, is there, slumped in an armchair far too large for him, a cigarette eternally dangling from his lips. He seems to carry the entire exhaustion of the League of Nations upon his stooped shoulders. Doumergue pace back and forth, hands behind his back, his habitual Southern smile replaced by a grimace of anxiety.

Doumergue: (stopping dead before the window) It is a catastrophe, Aristide. If Poland sinks into civil war, the entire edifice of Locarno will collapse. What is the army doing? What is our military mission there doing?

Briand: (in a hollow voice, shrouded in a cloud of smoke) The army is divided, Gaston. That is the tragedy of it. Our officers on the ground no longer know whether they should salute the Marshal or protect President Wojciechowski. Meanwhile, in Berlin, they must be uncorking the champagne. A weak Poland is a reprieve for Germany.

Me: (intervening from the corner of the table where I am sorting reports) Mr. President, Piłsudski is no comic-opera putschist. I saw him at work in 1920 against the Reds. This man does not love disorder; he merely despises politicians who chatter while the house is burning.

Doumergue: (turning toward me) And you believe he will stop at the gates of Parliament? He demands « Sanacja », a cleansing! That is a word that always reeks of gunpowder and dictatorship, my dear Olivier. France cannot sanction a coup.

Briand: France will do what she always does: she will wait to see who holds the longest rifle. If Piłsudski wins, he will be our best ally against the Bolsheviks. If he loses, he will be a regrettable rebel. But for the moment, our funds are frozen and the franc has dropped another three points on the Bourse. That is the reality.

Me: Precisely. If we hesitate too long, we lose on both fronts. Piłsudski will reproach us for our cowardice, and the legalists for our lack of support. We must send a sign to Warsaw. Not a condemnation, but an appeal for calm that treads lightly with the Marshal.

Doumergue: (sighing) Treading lightly with a man who fires cannons in the heart of the city… I shall be called to account in the Chamber.

Briand: (rising with effort) In the Chamber, Gaston, they talk. In Warsaw, they fire. For now, let Olivier reply to our ambassador, Jules Laroche. Tell him that France is observing the situation with « a sense of friendly concern. » It is vague enough to offend no one, and noble enough to pass for diplomacy.

It is midnight; I have returned home.

The evening’s despatches still haunt me: three hundred dead, they already say. Polish soldiers killing one another while wearing the very same uniform we helped them tailor. Briand is right to smoke to hide his anguish. He senses that his « Europe of Peace » is a house of cards. One does not stabilize a continent with treaties when stomachs are empty and borders are bleeding.

I wrote to Laroche, as agreed. Velvet words for an iron situation. Deep down, I cannot help but feel a certain sympathy for old Piłsudski. He sees his country fraying in corridor quarrels and cuts the Gordian knot with a bayonet. It is brutal, it is tragic, but it is perhaps the only way to prevent the wolves of Berlin and Moscow from sharing the remains.

Tomorrow, the franc will likely fall again. Housewives will grumble about the price of bread and care little for what happens on the banks of the Vistula. But here, in my quiet house in Versailles, I know that the first domino in the defensive wall meant to protect France has just fallen.

13 mai 1926 : La bourgeoisie se rassure enfin !

Ce qui s’est passé en Angleterre ces derniers jours a failli être un séisme. Un arrêt de travail des mineurs particulièrement dur et suivi, un début de grève générale secouant le royaume britannique, un approvisionnement en charbon fragilisé pour toute l’industrie européenne et en filigrane la menace – réelle ou supposée – de la subversion bolchévique : il n’en fallait pas plus pour que toute la bourgeoisie française tremble comme une feuille !

La presse n’a cessé d’enchaîner les articles alarmistes sur un possible effondrement de l’Angleterre, prélude à une révolution européenne secrètement pilotée par Moscou. Nos hommes politiques conservateurs ont repris, sans nuance, les discours martiaux du Chancelier de l’Échiquier anglais Winston Churchill, reproduits dans son journal gouvernemental The British Gazette.

Le résultat était stupéfiant : plus un dîner en ville ou un seul salon sans que soit abordé le sujet, la gorge nouée ; des débats à la Chambre transformés en commentaires inquiets ou envieux (suivant si on se situait à droite ou à gauche de l’hémicycle) de la situation outre-Manche.

En écho à la mobilisation de la Royal Navy, le gouvernement français avait déplacé des régiments de dragons dans nos villes portuaires, « pour décourager la contagion » disait le Ministre de l’Intérieur. Et pour ma part, j’étais chargé de rencontrer discrètement nos principaux dirigeants syndicaux pour sonder leurs intentions de s’inspirer – ou non – du puissant Trade Union Congress (TUC) anglais.

Le 13 mai, force est de constater que le mouvement fait « pschiitt». Il se dégonfle progressivement comme un vieux pneu. Le gouvernement du premier ministre Stanley Baldwin n’a rien cédé. Il s’était préparé de longue date à cette crise majeure et il a soutenu la position intransigeante des patrons des charbonnages.

Nous allons enfin pouvoir parler d’autre chose dans les soupers de mon amie Marguerite de Saint-Marceaux !

Des manifestations massives secouent les grands villes britanniques au moment de la grande grève des mineurs de mai 1926

La répression policière du mouvement ouvrier anglais en mai 1926

Dans les salons parisiens, même si la musique est là pour se changer les idées, en réalité, on s’inquiète…

May 13th, 1926: The Bourgeoisie Breathes at Last!

What has transpired in England these past few days came perilously close to a seismic shift. A particularly bitter and widely followed miners’ strike, the onset of a general strike rocking the British realm, a coal supply for all European industry hanging in the balance, and beneath it all the threat—be it real or imagined—of Bolshevik subversion: it took no more than this to set the French bourgeoisie trembling like a leaf!

The press has been relentless, churning out alarmist reports of England’s potential collapse—a mere prelude to a European revolution covertly orchestrated by Moscow. Our conservative politicians have echoed, without a hint of nuance, the martial rhetoric of the British Chancellor of the Exchequer, Winston Churchill, as printed in his government rag, The British Gazette.

The result was staggering: not a single dinner party or salon escaped the subject, discussed with constricted throats. Debates in the Chamber were reduced to anxious or envious commentaries regarding the situation across the Channel, depending on whether one sat to the right or the left of the hemicycle.

Echoing the mobilization of the Royal Navy, the French government dispatched regiments of dragoons to our port cities, « to discourage contagion, » as the Minister of the Interior put it. For my part, I was tasked with discreetly meeting our leading union officials to sound out their intentions—to see whether or not they were inspired by the mighty English Trade Union Congress (TUC).

Today, the 13th of May, it must be noted that the movement has sputtered out. It is deflating steadily, like a punctured tyre. Prime Minister Stanley Baldwin’s government has not yielded an inch. Having long prepared for this major crisis, he stood firm behind the intransigent position of the colliery owners.

We shall finally be able to discuss something else at the soirées of my friend Marguerite de Saint-Marceaux!

5 octobre 1911 : Les tractations secrètes du Président du Conseil Caillaux

 » Cet homme se moque du monde ! Mener ainsi une diplomatie secrète et parallèle peut se révéler dangereux compte tenu des fortes tensions avec l’Allemagne.   »

Clemenceau ne décolère pas en m’écoutant raconter comme Joseph Caillaux, le rusé Président du Conseil négocie en sous-main avec les autorités de Berlin pour mettre fin à la grave crise survenue après l’envoi de la canonnière Panther à Agadir. Il grommelle :

 » Cet homme nous croit toujours en position de faiblesse, comme si nous étions encore en 1872 avec Bismarck isolant la France du reste de l’Europe et travaillant à limiter nos possibilités de développement. Il pratique une diplomatie de la peur et de la soumission. »

Je tente de défendre mon patron actuel en rappelant que Caillaux a bien fait le point, au début de la crise, avec le généralissime Joffre et lui a demandé si nous avions 70 % de chances de gagner la guerre contre l’Allemagne si celle-ci survenait. Clemenceau me coupe :

 » Evidemment, ce trouillard de Joffre a répondu que nous n’avions pas 70 % ! J’aurai pu aussi répondre la même chose, avec moins d’étoiles sur le képi !  » Il reprend un instant son souffle mais garde le visage cramoisi de colère :  » L’important est le soutien de l’Angleterre. Nous l’avons sans ambiguïté. Et de ce fait, nous ne craignons plus rien. Mais dites-moi, Olivier, comment avez-vous su que Joseph Caillaux court-circuitait son  propre ministre des Affaires Etrangères Justin de Selves ? »

Photographie de Justin de Selves, ministre des Affaires Etrangères, qui ne cesse de se plaindre de la diplomatie parallèle de Joseph Caillaux, Président du Conseil

Si Caillaux a trahi la confiance de la Chambre et pratique un jeu solitaire, j’ai conscience pour ma part d’agir dans son dos en racontant tout au Tigre, mon ancien patron. Clemenceau, les mains dans le dos, regardant par la fenêtre de son domicile de la rue Franklin, sent que ma conscience me travaille. Il me jette alors un regard enjôleur et doux dont il a le secret et d’une voix apaisante il m’assure : « Olivier, il n’y a aucun mal à raconter à un parlementaire les agissements indélicats d’un ministre, fusse celui qui vous emploie. Au-dessus du secret professionnel, il y a la droiture républicaine. Allez-y, parlez sans crainte. »

La gorge nouée, j’évoque alors tout ce que j’ai découvert ces derniers mois. Les télégrammes diplomatiques allemands des 26 et 27 juillet décodés par notre service du chiffre et qui évoquent clairement les tractations de Caillaux « …  qui doivent se faire à l’insu de l’ambassadeur de France à Berlin Jules Cambon ». Je parle aussi de la succession des banquiers et hommes d’affaires dans le bureau du Président du Conseil. Je cite notamment le tout puissant Fondère négociant, à la barbe du reste du gouvernement, avec le baron de Lanken, l’homme de confiance de Guillaume II.

Clemenceau est atterré par mes révélations. Il note les noms, les dates… « … pour plus tard, un jour… » ne cesse de répéter cet homme à la rancune tenace.

Quand je quitte le Tigre, je serre chaleureusement la main du vieil homme que je n’ai jamais cessé d’admirer. Je lui glisse :  » Monsieur, vous ne pouvez pas savoir comme je tiens à vous.  » Clemenceau me répond, en tapotant affectueusement mon épaule : « Vous tenez à moi, c’est parfait mon petit… et moi, eh bien,  je tiens Caillaux. »

12 septembre 1911 : Emeutes de la vie chère et crise avec l’Allemagne

«  C’est vous qui gardez la boutique ! » Mon dimanche est donc bloqué Place Beauvau après cet ordre du Président du Conseil Joseph Caillaux qui a décidé de prendre une journée de repos après une semaine très chargée.

Qu’on en juge :

D’abord Maubeuge, Lens et Saint Quentin : les émeutes contre la vie chère se multiplient. La sécheresse de l’été 1911 a provoqué une hausse spectaculaire des prix des légumes, de la viande et du beurre. Les salaires n’ont pas suivi et c’est souvent sur les marchés que les troubles éclatent. Les ouvriers, les petits employés et les ménagères de tous milieux s’exaspèrent de ne pouvoir remplir leur panier facilement. Nombreux sont ceux qui doivent renoncer à la viande le dimanche et ne peuvent plus manger que de mauvaises patates ou des pommes et poires farineuses désespérément molles. Les villes ont le sentiment que les campagnes gardent tout pour elles, que les paysans et marchands profitent de la situation dans une grande indifférence du gouvernement.

Je constate que la réponse de l’Etat reste un peu la même que sous Clemenceau : quand le peuple hurle, c’est surtout des promesses vagues que l’on fait et la troupe que l’on envoie. Et c’est toujours moi qui coordonne à distance, désabusé, les mouvements de régiments de dragons et de cuirassiers au fur et à mesure des informations et prévisions sur les troubles remontés par les préfets ou la police des chemins de fer.

Ensuite, la crise avec l’Allemagne. Depuis le 1er juillet, un navire de guerre allemand mouille non loin d’Agadir pour s’opposer à notre politique au Maroc. Les canonnières Panther ou Eber et le croiseur Berlin se relaient, menaçants, près de la ville fortifiée pour nous obliger à céder d’importants territoires en Afrique au Reich de Guillaume II.

La canonnière Panther

Le ton monte régulièrement entre les gouvernements, la presse chauffe les opinions publiques allemande et française. Nous ne sommes pas loin d’une guerre.

Là encore, je suis en première ligne avec Caillaux et je ne compte plus les échanges avec notre excellent ambassadeur à Berlin Jules Cambon.

Paradoxalement, ce dimanche et ce lundi restent calmes. Le téléphone se montre silencieux : pas d’appel de préfets, aucun pli ou pneumatique urgent.

Alors, j’ai décidé de reprendre mon cher journal, cette pile de gros cahiers laissés en friche depuis des mois.

Quelques lignes pour donner des nouvelles et montrer qu’Olivier le Tigre est toujours là.

 

28 février 1911 : Vive le nouveau ministre des Affaires Etrangères !

« Il y a deux méthodes. Soit vous favorisez l’entrée au gouvernement de vos amis – ce qui est naturel – soit vous laissez passer ceux qui vous nuisent et sont en embuscade pour pouvoir ensuite leur tirer dessus en pleine lumière – c’est plus tordu mais très efficace ! »

Clemenceau a gardé son cynisme teinté d’humour vachard. Je lui expose depuis une bonne heure toutes les questions que nous nous posons, Ernest Monis et moi pour constituer le futur gouvernement.

Il reprend : «Le rapport de force n’est pas en faveur de nos amis, les radicaux modérés. Nous sommes submergés par les laïcards furieux, les anticongréganistes intransigeants, les amoureux de la Loi et les gardiens farouches des prérogatives de la Chambre. Pourquoi lutter ? Nous sommes pour l’instant minoritaires. »

Il passe sa main, de façon lasse, sur ses magnifiques moustaches blanches.

Je glisse alors la question fatidique. « Qui faut-il désigner au poste stratégique de ministre des Affaires Étrangères ? »

Le Tigre répond : «Prenez quelqu’un de rigoureux, qui ne confond jamais son intérêt personnel et celui de l’État. Dans ce ministère, les tentations sont grandes de se faire inviter ici par les Allemands, là par les Austro-Hongrois, plus tard par les Anglais ou les Turcs.

Prenez donc Cruppi. Excellent garçon mais raide comme un passe-lacets, ancien avocat général à la Cour de Cassation. Il en a gardé toute la rigidité mais aussi le souci de creuser un dossier à fond. Il aura bien du mal dans les affaires marocaines où le chemin pour aller d’un point à l’autre est rarement la ligne droite. Eh bien, ce sera justement du pain béni pour nous. Il nous dira tout, y compris ses difficultés et ses faux pas. Nous allons le regarder s’ébattre le sourire en coin. »

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Le sénateur Jean Cruppi, grand juriste et spécialiste budgétaire, sera ministre des Affaires Etrangères

Va pour Jean Cruppi. L’homme ne m’est pas sympathique. S’il a été pénible lors de la grève des cheminots et interpelait sans cesse le gouvernement, il est devenu franchement insupportable quand Briand avait fait son faux pas à la Chambre.

Pour autant, il a souvent rapporté avec talent le budget de différents ministères et il reste un juriste pointu.

Caillaux aux Finances, Berteaux à la Guerre, Cruppi aux Affaires Étrangères… il va falloir que j’apprenne à survivre en milieu hostile.

20 et 21 février 1911 : La peste menace la France

«  La France a peur ! » Plus de 50 000 morts en Mandchourie, des cas signalés en Inde, au Japon, en Indochine, en Australie et en Égypte. Demain l’Europe ? La rumeur enfle : la peste, le terrible fléau du Moyen-Age, revient. Les photographies prises en Extrême Orient révèlent des scènes terribles. Malades emportés en trois jours dans des souffrances atroces, médecins contaminés, fosses communes qui se remplissent à grande vitesse auxquelles les villageois mettent le feu de façon désespérée, sans avoir pu respecter le moindre rite funéraire.

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Un transport de cadavres en Mandchourie, lors de la terrible peste de l’année 1911.

A la fin du Transsibérien, le long de la ligne elle-même, des villages entiers disparaissent sous le regard effaré des rares témoins occidentaux (journalistes et professeurs de médecine). Le froid – il fait moins quarante – ne facilite guère l’acheminement des secours. Les Mandchous qui ne meurent pas de la peste risquent maintenant la famine.

Mais le sujet du jour demeure le débat à la Chambre que je prépare avec Aristide Briand. Il faut rassurer les députés et démontrer que notre pays est protégé contre la terrible épidémie.

Briand : Il ne faut pas minimiser l’angoisse des uns et des autres. La presse a chauffé à blanc l’opinion, les images diffusées sont épouvantables et la peste pulmonaire fait objectivement froid dans le dos… si je peux m’exprimer ainsi (sourire contraint).

Moi : Vous devez d’abord montrer que vous êtes entouré d’hommes de science incontestables et prestigieux. Le Conseil supérieur d’hygiène, les professeurs Roux et Chantemesse. Vous écoutez leurs conseils, vous avancez sur leurs recommandations, vous n’avez que la santé des Français en tête.

Briand : Quel est l’argument le plus percutant pour rassurer tout le monde ?

Moi : La peste pulmonaire a un délai d’incubation court et on en meurt très vite. La distance qui nous sépare de la Mandchourie nous protège. Aucun malade ne peut survivre à un voyage en bateau aussi long et le bacille pouvant se loger sur les marchandises ne résiste pas non plus à de tel délai de transport.

Briand : Et les émigrants d’Asie qui débarquent tout de même sur le sol français ?

Moi : Nous avons fait le point ce matin avec le réseau ferré Ouest-État. Les trains contourneront Paris et aucune entrée ne sera tolérée directement dans la capitale.

Briand : Et la peste bubonique, les rats ?

Moi : Tous les navires arrivant sur nos côtes sont dératisés et retenus aussi longtemps que le permettent les conventions internationales. Nous sommes tellement prudents que nous commençons à avoir des plaintes des pays voisins !

Briand : J’aurai aussi sans doute une question spécifique sur Marseille, le port le plus exposé.

Moi : Chaque émigrant d’Asie est soumis à un contrôle particulier comprenant une visite médicale.

Vous pouvez annoncer la création d’une « commission spéciale sur les migrants » chargée de proposer toute mesure supplémentaire de protection et de prévention. Et puis, la France va organiser une conférence internationale sur la peste pour faire le point sur l’état de la science et les recommandations pouvant protéger les populations.

Briand : Pour la commission sur les migrants, vous pouvez me proposer un texte que je signerai dès demain matin et qui sera publié immédiatement au Journal officiel ?

Moi (songeant à la nuit qui va être courte pour préparer tout cela ) : Bien sûr, monsieur le Président.

Briand : Et vous m’accompagnez demain à la Chambre.

Moi : Comme d’habitude, Monsieur Briand. Avec votre dossier complet.

Briand : N’oubliez pas : la France a peur et la peur est mauvaise conseillère si nous ne savons pas apporter les bonnes réponses !

De retour seul dans mon bureau, je travaille à nouveau le dossier.

Le délai d’incubation ? Il est, en fait, inconnu. On l’estime à bien plus de sept jours et les porteurs du bacille restent au départ indétectables, se mêlent au reste de la population et la contaminent.

Les mesures prises par les autorités chinoises et russes ? Assez inefficaces pour l’instant et le mal continue à se propager grâce aux transports ferroviaires et par voie maritime. Les Chinois n’agissent pas avec transparence et cachent l’ampleur comme la localisation réelle de l’épidémie.

Les remèdes ? Il existe bien un vaccin diffusé par le docteur Haffkine, plutôt adapté. Mais il ne peut être fabriqué à grande échelle et couvrir des populations entières.

Bref, rien de rassurant dans tout cela.

Mais demain, il faut convaincre la Chambre que nous avons l’affaire bien en main et que nous maîtrisons la situation. Coûte que coûte. Les députés et l’opinion ne veulent pas entendre autre chose. Sinon, ce sera la panique et Briand tombera.

11 janvier 1911 : La guerre approche-t-elle ?

Et si cet ancien chaudronnier en cuivre avait raison ? Tout le monde se moque d’Alphonse Merrheim qui vient d’écrire un article original dans La Vie Ouvrière sur « L’approche de la guerre ». Ce secrétaire de la fédération de la métallurgie, suivi à la trace par la police des chemins de fer (cette police politique qui ne veut pas dire son nom), a décidé de renouveler le syndicalisme par un travail d’étude et d’analyse économique.

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Alphonse Merrheim

Il montre les conséquences des stratégies patronales (celle du Comité des Forges par exemple) et les impacts profonds des rivalités entre puissances capitalistes, en illustrant ses propos par la description des effets néfastes de l’affrontement entre l’Allemagne et l’Angleterre.

Le rapport de police qui arrive sur mon bureau ce jour, comprend l’article découpé dans La Vie Ouvrière et un commentaire ironique d’un fonctionnaire du ministère : le papier est jugé défaitiste et ne tenant pas compte de la rivalité France/Allemagne au sujet de l’Alsace et la Lorraine.

En lisant bien le document original, pourtant, l’analyse de Merrheim ne manque pas d’intérêt.

Oui, le régime tsariste joue un jeu dangereux avec l’Autriche au sujet des Balkans ; oui, la Grande-Bretagne et le Reich sont engagés dans une course effrénée aux armements (le tonnage de leurs flottes respectives augmente de façon exponentielle ) et s’opposent sur de nombreux marchés industriels ; oui, le patronat des pays d’Europe tient à présent des discours très nationalistes, censés détourner les ouvriers des luttes syndicales et des antagonistes de classes. Ce discours revanchard, « fier à bras » influence les hommes politiques de plusieurs pays et pousse les peuples les uns contre les autres.

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La construction d’un cuirassé allemand, le SMS Von Der Tann, sur les chantiers navals de Hambourg

Ce qui demeure rassurant, c’est que tous les commentateurs de la presse s’opposent, avec une belle unanimité, aux thèses de Merrheim et les jugent trop pessimistes.

Se révèle, en revanche, inquiétant, le fait que son article reste convaincant pour qui prend la peine de le lire.

« La guerre approche ». Pour la première fois, quelqu’un prononce publiquement cette phrase terrible.

3 janvier 1911 : L’Australie touchée par la sécheresse

« La sécheresse et les lapins ? C’est ce que vous avez à m’apprendre sur ce pays ? » Paul Maistre est ancien consul à Melbourne, capitale de la nation toute neuve qu’est l’Australie. Il est chargé de m’aider à bâtir un argumentaire pour convaincre ses dirigeants de coopérer militairement avec nous, aux côtés de la Triple Entente. Mes questions se veulent précises et je fais taper directement ma note par ma secrétaire.

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Melbourne en 1911

« Bon, les lapins, reprenons…

– Ils sont des millions et menacent toutes les cultures. Ils viennent d’Europe et leur prolifération a été favorisée par un climat qui leur permet de faire des portées plus fréquemment et encore plus nombreuses que sous nos contrées. Les Australiens ne savent plus quoi faire : la chasse, les pièges, l’empoisonnement… Tout a été essayé. Les rongeurs se multiplient sans fin.

– Bien, on va arrêter là sur les petits lapins. C’est un peu loin de notre sujet… La sécheresse ?

– Les années torrides se succèdent depuis 1890. Les sols se dessèchent, se craquèlent sur des étendues considérables en détruisant toutes les cultures céréalières ou sucrières. Elles fragilisent une agriculture qui peine à nourrir la population.

– Le nom du premier ministre ?

– Andrew Fisher. C’est le premier dirigeant travailliste à être arrivé au pouvoir dans un pays anglo-saxon. Il multiplie les réformes sociales : retraites ouvrières, pensions d’invalidité, lois protectrices des travailleurs, réglementation anti-trusts… Il abat un travail considérable et commence à sortir son pays de la crise économique et financière de la fin des années 90. Il tente de mettre fin au climat de spéculation effrénée et de corruption politique qui a marqué ces vingt dernières années.

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Andrew Fisher, premier ministre australien et travailliste

– Venons-en aux programmes militaires…

– Là aussi, Andrew Fisher fait beaucoup. Il vient de créer la Royal Australian Navy. Fisher a été très impressionné par la visite de la Great White Flotte, l’Us Navy qui a fait le tour du monde en 1908 et a montré la force de l’Amérique qu’il souhaite maintenant imiter. Il favorise aussi l’essor d’une armée de terre fondée sur la conscription.

– Nous y voilà. Et vous pensez que ces hommes des grands espaces seraient prêts à venir se battre sur le vieux continent européen en cas de conflit, aux côtés de nos amis les Anglais ?

– Venir de si loin, pour défendre une Europe qui ne s’est jamais beaucoup préoccupée de leur isolement ? Eh bien, il va falloir la soigner particulièrement votre note !

Une bonne année 1911 ?

1910 est derrière nous, 1911 entre en scène. Les images de l’année qui s’achève défilent, en vrac : les inondations catastrophiques, les ballets russes, la mort de Tolstoï, la grande grève des cheminots, le changement de gouvernement…

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Notre pays de plus en plus policé s’est aperçu qu’il n’était pas à l’abri de la fureur des éléments. Mais à peine sauvé des eaux, il a su aussi s’ouvrir en grand sur le monde. Fascination pour l’Orient, le monde slave, les contes et légendes des steppes ou des forêts infiniment profondes.

La musique de Stravinsky étonne et détonne agréablement, la peinture se veut de moins en moins figurative, on découvre la puissance des rêves et Bergson montre un chemin qui n’est pas celui auquel Descartes nous avait habitué. Moins de science, de démonstrations logiques et plus d’instinct, d’irrationnel et d’exotisme. Le Dieu des catholiques a été chassé par la porte après des années de lutte anti-cléricale et ce sont des divinités d’ailleurs qui entrent par la fenêtre d’un Occident resté plus mystique que l’on ne le croit.

Et Olivier le Tigre dans tout cela ? La vie d’un homme plutôt heureux. Trois enfants très prenants mais si attachants ! L’aîné Nicolas rêve, à bientôt 15 ans, de piloter un aéroplane et en attendant, nous le poussons pour qu’il puisse entrer dans un grand lycée de Paris ; la cadette Pauline, 6 ans, très raisonnable, dévore déjà ses tout premiers livres et Alexis, 18 mois, continue à être le petit diablotin rieur, aux yeux bleus en amandes, mettant notre appartement sans dessus dessous.

Ma femme ? Elle a sans conteste commencé à épuiser les charmes de la vie au foyer. Elle qui avait su se faire remarquer comme assistante indispensable du sous directeur de la comptabilité, rue de Rivoli, elle reprendrait bien ses anciennes fonctions. La vie bourgeoise classique ne lui convient pas. Thé et petits gâteaux à cinq heures et discussions avec la bonne pour bâtir le menu du prochain déjeuner : non merci ! Je vais parler de tout cela avec le ministre Klotz. Peut-être la prendra-t-il à ses côtés.

Ma propre carrière ? Un moment menacée après le départ de mon protecteur Clemenceau, elle connaît un nouveau départ. D’abord méfiant, Briand apprécie maintenant mon expérience dans la gestion du ministère de l’Intérieur et met à profit mes bonnes relations avec les diplomates russes. Je regrette toujours le vieux Tigre ; ses traits d’esprit, son humour ravageur, ses colères sans lendemain me manquent mais je me fais à ce nouveau Patron, plus sobre, plus secret dans l’expression de ses sentiments. Birand a géré la grève des chemins de fer sans un mort, sans même une charge de cavalerie, évitant d’humilier l’adversaire. De la mesure, du sang froid, bref du grand art politique. Finalement, je suis assez fier de servir à ses côtés.

1911 s’annonce bien. Nos alliés russes et anglais sont solides, l’Allemagne nous respecte (enfin), les agriculteurs sont calmés, les ouvriers profitent de quelques avancées sociales. Une année tranquille s’annonce. J’en parlais avec une vieille dame en faisant la queue au bureau de poste. Elle m’a bizarrement attrapé la main en me glissant : « méfiez-vous de l’eau qui dort …. »

5 décembre 1910 : Poursuivi par un canard au sang !

C’est au moment du passage de la bête dans la presse à canard que j’ai failli tourner de l’œil. Dîner éprouvant hier soir, à la Tour d’Argent. Tout ce que je n’aime pas. Du grand monde exigeant une attention et une attitude irréprochables : Le président du Conseil Aristide Briand, la grande duchesse Wladimir, grand-tante du tsar, l’ambassadeur de Russie en France Iswolski et trois collaborateurs, le ministre des affaires étrangères français Stephen Pichon.

J’étais là parce que les diplomates russes m’apprécient et je suis le seul à connaître un peu leur langue (même si, entre eux, comme le reste de la noblesse de ce grand pays, ils ne parlent que français).

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Le grand chef ombrageux Frédéric Delair découpe le fameux canard au sang – numéroté s’il vous plaît – à la Tour d’Argent

Le repas a commencé par un incident inattendu. Le grand chef aussi autoritaire que prestigieux Frédéric Delair n’a pas apprécié de voir la grande duchesse parler pendant la dégustation du potage. Avec une brusquerie qui m’a fait sursauter, il s’est approché, furieux, et lui a retiré le plat des mains en s’exclamant : « Votre Altesse, quand on ne sait pas manger un tel mets, avec un profond respect, on ne se permet pas d’en demander ! » Nous étions au bord de l’incident diplomatique. Briand est devenu cramoisi, Iswolski a marmonné un juron russe dans sa barbe. Heureusement, seule la duchesse a su garder contenance et a répondu, du tac au tac, avec un grand sourire : « Monsieur Delair, en attendant, permettez-moi de garder au moins mon pain. Que je déguste en silence une tartine… puisque je suis punie ! »

Puis la conversation a roulé de manière convenue sur les vertus de la Triple Entente, la beauté comparée de Saint Pétersbourg et de Paris sous la neige, la beauté des bijoux Cartier ou les qualités des différents grands hôtels de la capitale. Pendant ce temps, le célèbre canard au sang – numéroté s’il vous plaît – était préparé sous nos yeux. Un « canardier » a pris l’animal et l’a enfourné dans la presse en argent. Le bruit des os se broyant, le sang chaud giclant vers le plat en sauce, l’ambiance faussement détendue : tout cela a fini par me faire pâlir. Le souffle court, les jambes molles, la bouche pâteuse, je me suis mis à avoir très chaud. A ce moment, le chef Delair nous expliquait avec force détails les avantages de l’électrocution des canards par rapport à toute autre forme de mise à mort : « Ainsi, mes bêtes qui viennent toutes de Challans en Vendée gardent leur goût intact ! »

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La presse à canard

Briand qui m’aime bien a vu mon malaise et m’a glissé : « Olivier, je vous prie d’aller me chercher mes notes pour que je puisse rejoindre directement la Chambre, en évitant le bureau, demain matin. » Sans demander mon reste et après m’être incliné bien bas, j’ai quitté la table et suis sorti dans le grand air de la rue longeant Notre-Dame.

J’étais sauvé et libre. Loin des canards au sang et du mauvais caractère du chef Delair !

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