5 juin 1926 : « Tu n’iras pas au bagne ! »

Le bagne de Saint-Martin-de-Ré. Une honte absolue pour la République. Depuis les articles d’Albert Londres en 23, tout le monde sait ce qui s’y passe, mais personne ne bouge. Sauf que là, on touche le fond et je refuse de fermer les yeux. Doumergue m’a envoyé en « mission d’inspection administrative ». La bonne blague. En réalité, un convoi de forçats s’apprête à embarquer pour la Guyane sur le navire La Martinière. Et dans le lot, il y a un homme qui n’a rien à faire là.
Il s’appelle Louis Mathieu. Un ancien poilu. Le gars a été décoré à Verdun, mais il a craqué en 17 lors des mutineries. Dix ans qu’il traîne sa misère de prison en dépôt. Aujourd’hui, la justice militaire veut s’en débarrasser définitivement et l’expédier crever de la fièvre jaune à Cayenne. Si la presse l’apprend, le Cartel des gauches explose définitivement et la Chambre redevient un champ de bataille.


J’ai pris le train pour La Rochelle, puis la chaloupe à travers le pertuis. Me voilà dans la citadelle de Vauban. L’ambiance est glaciale. Ça sent la paille pourrie, l’humidité saumâtre, et le bruit des fers sur les pavés vous prend aux tripes.
Je fais ouvrir sa cellule. Le directeur du dépôt tire une gueule de six pieds de long mais il s’écrase devant mon ordre présidentiel. Mathieu est là, assis prostré, les yeux vides, déjà mort en dedans. Je m’assois sur son grabat, sans chichi.


« Mathieu. Regardez-moi. Je ne suis pas là pour vous charger. »
Il lève à peine la tête, la voix brisée : « Qu’est-ce que vous me voulez, le Parisien ? Le convoi part dans trois semaines. Laissez-moi crever tranquille. »
« Vous ne monterez pas sur ce bateau. Votre grâce présidentielle est signée… Commutation de peine. Vous restez en métropole, vous finirez vos jours dans une centrale de l’Est, près de chez vous. »
Il me regarde, incrédule. Une étincelle se rallume dans ses yeux morts. « Pourquoi vous faites ça ? »
« Parce que la France a assez versé de sang. Et parce qu’un héros de Verdun n’a pas sa place à Cayenne. »


Le directeur rouspète derrière la porte, me parle de discipline, de l’armée qui va ruer dans les brancards. Je m’en moque royalement. Poincaré va revenir au pouvoir dans quelques semaines. S’il avait trouvé ce dossier sur son bureau, il aurait validé la déportation sans ciller, par pur respect du Code militaire. Il fallait agir vite, court-circuiter la machine avant la reprise en main de juillet.


Ce soir, depuis ma chambre d’hôte à Saint-Martin, j’écoute l’océan taper contre les remparts de Vauban. Pour une fois, l’ombre a servi à faire de la lumière. Un homme de moins pour l’enfer vert. La République dort tranquille, et moi aussi.

La prison de Saint-Martin de Ré. Après, c’est l’embarquement pour le bagne en Guyane

June 5, 1926: « You Will Not Go to the Penal Colony »

The Saint-Martin-de-Ré penal colony. An absolute disgrace to the Republic. Ever since Albert Londres’ articles in ’23, everyone knows what goes on there, but nobody moves a finger. Except now, we’ve hit rock bottom, and I refuse to close my eyes. Doumergue sent me on an « administrative inspection mission. » What a joke. In reality, a convoy of convicts is preparing to board the ship La Martinière for French Guiana. And among them, there is one man who has absolutely no business being there.
His name is Louis Mathieu. A former poilu. The guy was decorated at Verdun, but he cracked in ’17 during the mutinies. For ten years, he has been dragging his misery from prison to detention center. Today, military justice wants to get rid of him once and for all and ship him off to rot from yellow fever in Cayenne. If the press finds out, the Cartel des gauches will blow sky-high, and the Chamber will turn right back into a battlefield.
I took the train to La Rochelle, then the launch across the straits. Here I am inside Vauban’s citadel. The atmosphere is bone-chilling. It smells of rotting straw and brackish dampness, and the sound of irons scraping against the cobblestones grips you by the gut.
I have his cell opened. The prison director wears a face a mile long, but he backs down before my presidential order. Mathieu is there, sitting prostrate, his eyes hollow, already dead on the inside. I sit down on his cot, no ceremony.
« Mathieu. Look at me. I’m not here to condemn you. »
He barely raises his head, his voice broken: « What do you want from me, Parisian? The convoy leaves in three weeks. Just let me die in peace. »
« You won’t be boarding that ship. Your presidential pardon has been signed… Commutation of sentence. You are staying in mainland France; you will finish your days in a central prison in the East, close to home. »
He looks at me, incredulous. A spark flickers back to life in his dead eyes. « Why are you doing this? »
« Because France has spilled enough blood. And because a hero of Verdun has no place in Cayenne. »
The director grumbles behind the door, muttering about discipline and how the army is going to kick up a storm. I couldn’t care less. Poincaré will be returning to power in a few weeks. If he had found this file on his desk, he would have authorized the deportation without blinking an eye, out of pure reverence for the Military Code. I had to act fast, to short-circuit the machine before the July takeover.
Tonight, from my guest room in Saint-Martin, I listen to the ocean crashing against Vauban’s ramparts. For once, the shadows were used to bring forth the light. One less man for the green hell. The Republic sleeps soundly, and so do I.

Historical Figures Mentioned

Gaston Doumergue (President of the Republic)

Raymond Poincaré (Incoming Prime Minister)

17 septembre 1911 : La Joconde disparue

 » Arrêtez d’arrêter tout le monde, pour un oui ou pour un non ! » Je viens sans doute de parler avec un peu trop de véhémence. Le juge d’instruction, Monsieur Drioux, qui a répondu à ma convocation se tapit dans le fauteuil qui fait face à mon bureau. On sent l’homme épuisé, fatigué d’être poursuivi par la meute des journalistes, la foule des curieux et l’indiscrétion de ses voisins. D’une voix faible, il commente sa triste vie :  » L’instruction du vol de la Joconde s’est transformé en véritable cauchemar. Fin août, quand le cambriolage a été constaté au Louvre, j’étais très fier que l’affaire me soit confiée. Cela me changeait des larcins sur les chantiers ou des disparitions de colliers dans les demeures bourgeoises des beaux arrondissements. Enfin l’occasion d’être connu, que l’on parle un peu de moi…  J’ai été servi. Pas une minute de calme. La presse enquête pour moi. On se moque parce je ne vais pas assez vite et que la toile n’a toujours pas retrouvé sa place dans le Salon Carré. »

L'espace laissé libre après le vol de la Joconde, fin août au Louvre

Je rétorque, un peu amusé : « Effectivement, votre surnom  – le « marri de la Joconde » – est assez bien trouvé…  » Drioux rougit et lâche, honteux :  » Même mon épouse a pouffé de rire quand elle l’a lu dans Le Gaulois. »

Je reprends :  » En attendant, le gouvernement apprécierait que vous cessiez de jeter en taule tout ce que Paris compte de poètes et de peintres, sans compter les mythomanes qui s’accusent pour faire parler d’eux. Votre enquête devrait se faire dans la discrétion. Nous regrettons la mise sous mandat de dépôt de Guillaume Apollinaire, pendant une semaine, le trop long interrogatoire de Pablo Picasso et j’en passe… Vous devriez faire confiance à la méthode Bertillon. La recherche des preuves scientifiques, les empreintes digitales, la consultation des fichiers… Il n’y a que ça de vrai. »

Le juge me promet plus de retenue et quitte mon bureau à reculons, en saluant maladroitement et en bredouillant quelques phrases incompréhensibles qui doivent être des excuses.

Il est suivi par Théophile Homolle, le pauvre et ex-directeur du Louvre, en vacances pendant les faits et qui a dû présenter sa démission. On m’a demandé de recaser dignement ce brillant normalien, agrégé d’histoire, qui a mené d’une main de maître les fouilles de Delphes. Je lui propose la direction de l’Ecole Française d’Athènes, ce qu’il accepte, sans discuter, ravi de pouvoir retourner à ses passions hellénistiques. Lui aussi quitte mon bureau à reculons, en saluant avec son chapeau melon, la canne sous le bras, un peu raide.

Théophile Homolle, le pauvre directeur "démissionné" du Louvre

Nous sommes le 17 septembre. La Joconde a été volée depuis le 22 août. L’enquête piétine, patine et n’aboutit à aucun résultat. Caillaux m’a demandé :  » Puisque la justice et la police n’arrivent à rien, assurez-vous au moins qu’ils ne fassent pas de dégâts ! »

Ce jour, j’ai donc demandé au juge de se calmer et j’ai trouvé une place au directeur du Louvre renvoyé. Mission accomplie.

Pour en savoir plus sur le vol de la Joconde

9 janvier 1911 : Vive la Lorraine libre !

L’inspecteur de police monte sur scène. La salle hostile murmure mais le laisse parler. Le concert est interdit et l’assistance doit se disperser sur le champ, indique-t-il, campé sur ses grandes jambes écartées et les bras croisés, fusillant les spectateurs de son regard bleu acier. Il reste debout, seul contre tous, sûr de son bon droit, convaincu d’être l’ultime rempart de l’ordre face à cette foule indisciplinée.

Nous sommes dans un grand hôtel de Metz, nous assistons à une soirée musicale offerte aux nombreux membres de la « Lorraine Sportive » et le policier est allemand. Les consignes viennent du Ministère de Strasbourg et la règle appliquée prend sa source dans le droit prussien.

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La ville de Metz, jalouse de son indépendance et sa cathédrale, en 1911

Les cris et les quolibets fusent à présent, les sifflets couvrent la voix pourtant bien timbrée du fonctionnaire et les bras tendus vers lui deviennent menaçants. L’officier quitte alors la scène pour revenir quelques instants après, avec huit agents qui embarquent manu militari le président de l’association et le chef d’orchestre sous les cris de « Vive la Lorraine, continuez la séance ! »

L’orchestre joue avec conviction et par défi « La Marche de Sambre et Meuse » sous les applaudissements de l’auditoire.

Les policiers allemands se font plus nombreux et quadrillent maintenant la salle. Les musiciens ne se laissent pas impressionner et entonnent avec bonne humeur « La Marseillaise ».

Devant cette ultime provocation, les fonctionnaires, nerveux et, pour certains, furieux, poussent sans ménagement les spectateurs vers la sortie. Jusqu’au dernier musicien expulsé, on continue à entendre des chants et des marches interdites dans la province perdue.

A Metz, ce soir de début janvier, l’émotion est à son comble.

Quelques notes de musique ont permis, pendant une heure, à la valeureuse Lorraine de se sentir libre et de se souvenir de son passé français.

9 novembre 1910 : La France n’a pas de déficit public !

« La France a des finances saines. L’État a des besoins qui augmentent mais il équilibre son budget sans emprunt. » Le sous-directeur de la rue de Rivoli est visiblement satisfait de la gestion de son ministère et toise en réunion ses collègues de la place Beauvau en leur demandant : «  Et vous, à l’Intérieur, comment vous débrouillez-vous pour que la délinquance juvénile ne cesse d’augmenter depuis 1840 ? »

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Le rigoureux ministère des Finances occupe une partie du Louvre depuis 1871

J’arbitre comme chaque année les réunions budgétaires. La rue de Rivoli est fière de ne pas produire la moindre dette publique contrairement à l’Allemagne qui accuse un déficit équivalent à 125 millions de francs, l’Angleterre qui traîne une ardoise atteignant le milliard, la Hongrie qui fait la tournée des capitales pour trouver 660 millions…

Toujours content de lui, le sous-directeur de la comptabilité reprend : « Vos belles brigades mobiles n’ont pas jugulé l’accroissement des crimes et délits commis par la jeunesse. Ils ont bondi de 20 % ces dix dernières années ! » Les pauvres responsables de la Sûreté n’osent répondre, de peur de voir leur budget réduit à due concurrence du courroux du gardien des comptes publics.

Je me charge de prendre leur défense : « Nous avons mis en place récemment les juges pour enfants, nous travaillons à généraliser les mesures de tutelle. L’extension de l’obligation scolaire ne serait pas non plus une mauvaise idée. Enfin, vous critiquez les brigades mobiles mais vous leur refusez toujours l’achat d’automobiles. Tout ce que j’évoque coûte cher. La Chambre devra faire des choix. Si les députés veulent pouvoir rentrer chez eux tranquilles sans risquer de se faire agresser par des Apaches embusqués, il faudra faire un geste sur la durée et favoriser une véritable politique publique ambitieuse pour les adolescents. Quelque part, le choix est simple : Soit voter tranquillement des crédits en séance pour l’avenir de nos jeunes, soit se condamner à remettre régulièrement et en tremblant son portefeuille aux petits malandrins en sortant dans la nuit noire. »

26 septembre 1910 : Un fiacre réduit en miettes

Les cochers de fiacre sont parfois bien imprudents. Je viens d’être appelé par le préfet de police pour assister aux opérations de secours relatives à un terrible accident rue de Rennes.

Vers sept heures du soir, la voiture 6032 conduite par le cocher Carrène de la Société coopérative de la Seine s’est engagée dans la traversée de la voie de tramway alors que le « Saint-Germain des Près Châtillon » se dirigeait vers lui à toute vitesse. Un bon coup de fouet sur le cheval devait permettre d’accélérer et de traverser à temps. Ce n’est qu’au moment où le fiacre a commencé à franchir les rails que Carrène s’est aperçu, avec horreur, qu’un second tramway de la ligne Clamart Saint-Germain arrivait dans l’autre sens. Trop tard pour reculer !

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Les tramways dans le Paris de 1910

Dans un choc terrible, le véhicule en bois a été brusquement serré puis abominablement broyé entre les deux lourds et puissants tramways, incapables de freiner à une telle allure.

Les nombreux passants ont unanimement poussé un cri d’effroi en voyant le fiacre réduit en miettes avec des morceaux projetés violemment un peu partout sur la chaussée.

Un quart d’heure après le drame, j’ai donc reçu un appel du préfet de police Lépine m’envoyant un chauffeur pour me conduire sur les lieux de l’accident.

Quand je rejoints le haut fonctionnaire, sa voix est blanche : « Monsieur le conseiller, la Présidence du Conseil doit être prévenue d’une telle catastrophe et je tiens à ce que vous assistiez vous-même aux travaux de secours ! »

Sur place, les pompiers de la caserne du Vieux Colombier sont tous mobilisé pour dégager les cinq victimes. Il faut l’aide des passants tellement les masses à soulever sont énormes. Après de trop longues minutes d’efforts et de vaines tentatives, trois corps atrocement mutilés et sans vie sont extraits et transportés au poste de police de Notre-Dame des Champs. Le préfet et moi avons la gorge sèche. Nous tentons de nous consoler en constatant qu’aucun enfant n’a péri.

On arrive enfin à sauver deux mômes, conduits de toute urgence à l’hôpital de la Pitié.

Quant au cheval du fiacre 6032 et par un hasard peu ordinaire, il n’a subi aucune blessure. Le préfet et moi, nous le regardons, les yeux ronds, manger de l’herbe, tranquillement, sur le bas côté, attendant de reprendre du service.

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Un fiacre dans Paris vers 1900

Pour savoir comment on appelait les conducteurs de tramway en 1910, rejoignez le groupe des amis d’Il y a un siècle !

16 septembre 1910 : Argent et politique, mélange trouble

Sale et embêtante affaire. Vous rappelez-vous le sieur Henri Rochette ? « Banquier » aussi habile que véreux. Aux débuts des années 1900, il se proposait de placer vos économies, versait des intérêts mirobolants et savait s’attirer des amitiés aussi nombreuses que bien placées.

En 1908, patatra : tout s’est écroulé car tout cela reposait sur du sable. Le système Rochette ne tenait en fait qu’avec l’arrivée continuelle de nouveaux épargnants, avec la confiance des anciens qui ne devaient pas retirer leurs économies et surtout avec une comptabilité truquée doublée de montages financiers opaques. Le résultat est connu : des millions de francs évaporés, des centaines de petits porteurs ruinés, des personnalités en vue (parlementaires, hauts fonctionnaires, industriels…) éclaboussées par le scandale et accusées d’avoir fermé les yeux sur Rochette et ses combines.


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L’affaire Rochette déborde largement du Palais de Justice

Clemenceau a tout de suite senti que cette triste histoire risquait d’avoir des répercutions jusqu’aux plus hauts niveaux de l’État. Il a donc convoqué le préfet Lépine en lui demandant de trouver un plaignant pour que des poursuites soient engagées.

Si je vous raconte tout cela, c’est qu’une partie de la presse et des députés se déchaîne, ces temps-ci, en prétendant que les dirigeants des années 1908 et 1909 ont poursuivi Rochette pour ruiner ceux qui lui faisaient confiance et étaient souvent dans l’opposition. Ce serait en fait un sombre règlement de compte politique. On cite Lépine et surtout Clemenceau.

Briand m’a convoqué pour me demander ce que je comptais faire compte tenu du fait que je suis le seul membre de son cabinet à avoir servi sous le Tigre.

J’ai donc proposé d’envoyer un télégramme pour prévenir mon ex-patron qui continue sa tournée de conférences en Amérique du Sud.

A la réflexion, un télégramme ne changera pas grand-chose et on imagine mal Clemenceau écourter son voyage pour répondre à ces attaques nauséabondes. Les parlementaires haineux qui veulent salir l’ancien premier flic de France devront attendre son retour.

14 juin 1910 : Sauver les petits criminels

Edouard Dufal, 45 ans, a une jambe de bois. Vif, de bonne humeur, il s’engage sur l’esplanade des Invalides. L’air frais du soir de juin rend son retour de soirée agréable, il se plaît à accélérer son allure et à doubler les autres passants. Soudain, trois jeunes gens le rejoignent en courant et deux d’entre eux s’efforcent de lui immobiliser les bras pendant que le dernier cherche à lui dérober sa superbe montre chronomètre.

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Paris est actuellement terrorisé par de jeunes Apaches à l’argot fleuri

Dufal, doté d’une force peu commune, se débat violemment, envoie de grands coups de jambe, frappe dans le tas avec ses deux gros poings. Les jeunes Apaches poussent des cris de douleurs mais ne lâchent pas prise, tels des chiens de chasse persuadés de parvenir à fatiguer leur proie. Les bruits mats des membres qui s’abattent sur les chairs bleues, le sang qui gicle des nez et des mâchoires, les jurons et grognements de bêtes, témoignent du caractère sans merci de la lutte. Les Apaches ont fort à faire pour parvenir à leur fin. On peine à distinguer la victime des bourreaux.

Dufal lance une nouvelle fois sa jambe sur l’un des jeunes bandits. Celle-ci se brise net.

Sans se décontenancer, l’infirme ramasse l’objet et le fait tournoyer autour de lui , comme une grande masse. Il ne voit pas l’un des Apaches qui se faufile dans son dos et l’assomme d’un coup de casse-tête. Le bande de malandrins tente de s’enfuir laissant le malheureux Dufal à même le sol. Les gardiens de la paix arrivent enfin et interpellent toute la bande.

Conduits devant le commissaire du quartier, Ferdinand Gentil, les trois voyous révèlent leur âge : 14, 15 et 17 ans.

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L’affaire fait grand bruit dans l’opinion et les journaux pressent le gouvernement d’agir. Les petits criminels, les enfants violents inquiètent.

Je fais ce jour le point avec deux illustres sénateurs, Ferdinand Dreyfus et Léon Bourgeois. Ils bataillent depuis plusieurs années pour faire aboutir une proposition de loi modifiant le code pénal pour les mineurs.

« Il faut cesser de mettre les enfants en danger au contact d’autres voyous dans les maisons de correction ! Il faut juger les jeunes à part, avec des tribunaux et des juges spécialement formés, loin des malfaiteurs habituels ! Plutôt que de placer les petits criminels dans des établissements d’où ils sortent encore plus corrompus, nommons des conseils de famille ou des gardiens chargés de les suivre, sans les enfermer, pour les mener dans la voie du relèvement moral. Si chaque enfant est pris en main par un adulte responsable, il peut être sauvé. »

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Les sénateurs Ferdinand Dreyfus et Léon Bourgeois

Je prends des notes pour qu’Aristide Briand, ministre de l’Intérieur et Président du Conseil, puisse rassurer le grand public et montrer que nous agissons.

Les mots clef s’inscrivent à l’encre noire sur mon petit carnet et m’aident à mémoriser l’essentiel, les grands principes de cette réforme pénale, ambitieuse et généreuse à la fois : « Juger à part, ne pas enfermer, ne pas mélanger les jeunes criminels entre eux, les faire accompagner par des adultes responsables, considérer que la régénération est possible si la société s’en donne les moyens ».

Edouard Dufal va mieux. L’hôpital Laënnec vient de lui façonner une prothèse neuve. En réponse aux journalistes qui le pressent de questions sur ce qu’il veut dire aux Apaches qui l’ont agressé, il répond : « La prochaine fois, ils se méfieront d’un infirme. J’ai retrouvé une nouvelle jambe de bois et eux, eh bien, à la sortie du tribunal, je leur souhaite de redémarrer d’un bon pied. »

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7 avril 1910 : Un revolver comme justificatif

« Vous vous voulez vraiment un nouveau justificatif ? » L’indigent ricane, narquois et brandit soudain un revolver en direction de Paul Dubois employé du bureau de bienfaisance du XIVème. Pour ce dernier, le monde bascule. Il était concentré sur toutes les pièces déjà fournies par son interlocuteur, il s’efforçait de lui expliquer avec calme qu’il n’était pas possible de débloquer une aide compte tenu de l’enquête faite par les services de la ville : « décision de mes chefs » répétait-il.

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Il ne s’attendait pas à ce brusque débordement. C’était le dernier rendez-vous du jour avant le départ à 17 heures, le retour à la maison de Cachan pour passer un bon moment dans son minuscule jardin, aussi bien tenu que ses dossiers.

L’arme s’approche : c’est un vrai revolver. Tendu par un fou, conscient d’avoir complètement inversé le rapport de force. Le canon noir avec, au fond, la mort. Le doigt crispé sur la détente, un léger tremblement et toujours ce rire sardonique.

Dubois lève les mains, se recule sur sa chaise, cherche à savoir s’il peut se sauver, disparaître comme dans un conte pour enfant. Il se demande s’il rêve, si c’est bien lui, l’employé aux écritures matricule 5473 du 9ème bureau de la ville, qui est visé. De bonnes notes, une hiérarchie contente de son travail consciencieux, des collègues affables qui partagent leur gamelle avec lui le midi dans la salle d’attente fermée à cette heure, transformée en cantine. Et maintenant ce revolver, comme dans les journaux. L’homme armé attrape le pauvre Dubois par les cheveux et braque son revolver sur sa tempe : »Ce justificatif te suffit, mon cher ? » braille-t-il.

Les collègues du bureau se découvrent soudain un début de courage et tentent de dégager Dubois. Un commencement de lutte, des cris, le coup de feu part. Le fonctionnaire s’écroule, touché à la tête, le sang gicle sur la couverture bleue du dossier et cache son titre : « Ouverture d’un secours d’urgence pour M. Ripoul ».

« Ripoul ? bien connu des services ! » Le commissaire de police du XIVème arrondissement vient me rendre compte des graves événements qui viennent de se produire dans le bureau de bienfaisance de son quartier. Il a interrogé le meurtrier : c’est le même homme qui avait tenté d’attirer l’attention sur son triste sort en septembre dernier en tailladant au canif une toile de maître au Louvre. « Clac, clac, clac, trois coup dans « Le Reniement de Saint Pierre ». Il a peur de rien notre Ripoul. Il est allé voir le gardien du musée en disant que c’était lui et qu’il se constituait prisonnier. »

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« Le Reniement de Saint Pierre », oeuvre exposée au Louvre

Le policier me déroule l’histoire lamentable de ce pauvre Ripoul, pourtant issu d’un milieu relativement aisé et qui a tout raté dans sa vie. Fin de l’école à douze ans, les Halles et les marchés puis l’ouverture d’une échoppe de bandagiste. Pas aimable le Ripoul, intelligent, compétent mais sombre : les clients se font rares, les fins de mois sont difficiles. Le loyer est de plus en plus dur à payer à temps, le banquier prête un peu d’argent puis exige brusquement le remboursement intégral des sommes versées. Ripoul est pris à la gorge. Il veut que l’on parle de lui dans tout Paris et plante trois coups de canif dans le tableau du Louvre. L’effet est immédiat : dix articles dans la grande presse, un procès sensationnel très suivi, des expertises psychiatriques qui conduisent à son irresponsabilité et son internement à Saint-Anne.

Six mois après, Ripoul sort. Toujours aussi fou mais libre.

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Le Louvre en 1910

« Aujourd’hui, eh bien c’est un peu pareil. » reprend le commissaire. « Il venait de recevoir son avis d’expulsion. J’étais chargé de le mettre dehors dès demain. A la rue qu’il aurait été, le pauvre gars. Il voulait attirer l’attention sur son compte. C’est réussi. »

Je prends des nouvelles de Dubois qui sort du coma. Il a perdu beaucoup de sang mais il vivra. Ses chefs ont décidé qu’il ne sera plus jamais au contact avec le public. Il va recevoir une belle médaille de la Ville.

Un fonctionnaire tranquille dont la vie bascule d’un coup, un pauvre fou qui finira ses jours au bagne ou à la prison de Melun, un tableau du Louvre que des spécialistes tentent de réparer, un commissaire tout fier de raconter son affaire au cabinet du ministre, des journalistes qui piaffent d’impatience à la porte de mon bureau pour remplir leurs colonnes du lendemain : nous vivons une belle époque.

22 mars 1910 : La France trahie par un boxeur belge

Le commissaire spécial fait signe à ses dix agents de bloquer toutes les portes du second wagon du Lille Bruxelles de 11h15. Le chef de la gare de Lille a pour consigne de ne pas donner le départ. Cinq policiers, les plus costaux de la Sûreté locale, s’engouffrent alors dans le véhicule à la recherche de Tony, le champion de boxe belge.

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La Grand-Place à Lille pendant les années 1910

L’arrestation est mouvementée. Tony déploie une force de colosse et deux fonctionnaires tombent à terre. Le premier s’affaisse, le nez fracassé par un direct du droit et l’autre est projeté violemment contre la vitre à la suite d’un crochet du gauche très bien placé.

La lutte s’achève au moment où le commissaire Rocca sort son revolver et le plaque sur la tempe de Tony. Le sportif se rend alors et se laisse conduire, menotté dans le dos, jusqu’aux locaux de la Sûreté lilloise.

Un après-midi et une nuit complète d’interrogatoire musclé ramollissent notre homme qui passe aux aveux :

« Oui, monsieur le commissaire, j’ai pris des photographies des forts de Lille dans un but d’espionnage. J’ai été recruté à Bruxelles par un Allemand très bien habillé et parlant parfaitement le français. Il m’a proposé une grosse somme d’argent qui couvrait les lourdes dettes accumulées par ma salle de boxe où les clients étaient devenus trop rares. J’ai appris que ce monsieur était un officier du Reich et qu’il voulait aussi faire travailler ma maîtresse. Il m’a confié un appareil photographique pour prendre des clichés des forts entourant notre grande ville près de la frontière belge. Et il a proposé de belles toilettes à ma compagne pour qu’elle séduise des gradés de la garnison. J’avais aussi pour mission de vérifier si les forts étaient reliés entre eux par une ligne téléphonique. Plus tard, on m’a demandé de recruter des auxiliaires pour d’autres observations en me promettant des enveloppes toujours plus intéressantes. C’est sans doute là que je me suis fait remarquer par la police.

Monsieur le commissaire, c’est la misère qui m’a fait accepter cette mission honteuse. »

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Bruxelles est un nid d’espions allemands

Epuisé par la nuit sans sommeil, les hurlements des inspecteurs, les claques à répétition et les coups de dictionnaire sur la tête, Tony pleure à chaudes larmes. Sa tête tuméfiée a presque doublé de volume. Il sait que la République française ne lui fera aucun cadeau. L’article 77 du code pénal a le double mérite de la clarté et de la simplicité : »Sera puni de mort quiconque aura pratiqué des manœuvres ou entretenu des intelligences avec les ennemis de l’Etat, à l’effet de faciliter leur entrée sur le territoire et dépendances de la République ou de leur livrer des villes, forteresses, places, postes, ports, magasins, arsenaux, vaisseaux ou bâtiments appartenant à la France ».

Pour être complet dans ses explications sur la suite des événements, le commissaire met sous le nez du boxeur, anéanti par le remord et terrifié par la gravité de ses actes, un code napoléonien ouvert à l’article 12. Il fait lire l’espion à haute voix, cette phrase qui exprime, dans un style pur et dépouillé, ce que notre pays promet à ses ennemis : « Tout condamné à mort aura la tête tranchée ».

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23 décembre 1909 : Deux morts violentes le même jour

La veille femme essaie de se débattre. La canne à pomme plombée s’abat à nouveau sur sa tête avec une violence inouïe. Mme Gonin, épouse d’un industriel de Rouen, s’effondre, ensanglantée, dans le compartiment de 1ère classe, vide ce jour-là. Le bandit à la carrure athlétique l’empoigne, lui fait les poches, vide son sac à main et traîne son corps inerte jusqu’à la porte du wagon qu’il ouvre. Un dernier effort conduit à précipiter la veuve Gonin dans le vide.

Le cadavre horriblement mutilé par le passage de plusieurs trains, sera retrouvé le lendemain matin sur la voie, non loin de Corbeil.

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Le cadavre sera retrouvé au petit matin, sur la voie, horriblement mutilé…

Au même moment, presque à la même heure, dans un grand appartement presque vide du quartier de Viborg, à Saint-Pétersbourg, une explosion arrache la tête d’un homme d’une cinquantaine d’années. Celui-ci sera identifié, après une autopsie minutieuse, comme étant le colonel Karpov, chef de la police secrète locale. L’officier de haut rang recevait un agent provocateur à son domicile et avait visiblement manié avec lui, sans précautions suffisantes, un explosif de forte puissance. Manifestement, la police du tsar utilise voire fabrique elle-même des bombes. De là à imaginer qu’elle les pose et fait endosser ensuite les attentats aux « terroristes révolutionnaires », il n’y a qu’un pas que la presse française de ce matin franchit avec allégresse.

Deux morts violentes le même jour. L’une dans notre vieux pays, l’autre très loin, là-bas, dans les brumes et le froid russe.

Rien à voir me dites-vous ?

En effet, d’un côté, une affaire crapuleuse, l’appât du gain qui conduit un voleur à un lâche assassinat dans un train. De l’autre, des services secrets travaillant dans un univers aux frontières brouillées et préparant des manœuvres obscures pour discréditer les mouvements d’opposition au tsar.

Les deux affaires font pourtant le même jour la une de la grande presse, reflet fidèle de notre époque.

L’opposition entre classes sociales qui met dans un même wagon une veuve très riche et un assassin potentiel qui va commettre l’irréparable, marque bien un monde où l’immense majorité des Français vit de peu et a besoin de s’imaginer que la richesse ne mène pas forcément au bonheur et peut même conduire à une mort dans des conditions horribles.

 Les ouvriers attablés au bistrot de la grand-rue plaignent sans doute Madame Gonin mais commentent surtout à l’infini les conditions dans lesquelles le corps a été retrouvé, les traces de sang et les signes laissés par la courte lutte pendant laquelle la proie tentait d’échapper à son bourreau. L’appartenance de la victime à une classe « à part », possédant une fortune considérable et inaccessible au commun des mortels, évite à chacun une identification trop forte. Une distance se créé entre la victime et l’opinion. Cela facilite les commentaires sur le crime, sans complexe particulier, sans gêne ni pudeur. La fascination pour l’horreur, le sang et la violence, se donne libre court. Cela fait du bien, autour d’un coup de rouge, après un dure journée à l’usine.

Le policier russe à la tête arrachée est, lui, forcément comparé, dans nos esprits, à ses homologues français. D’un côté une police républicaine vertueuse, censée être transparente, travaillant à protéger les « braves gens » et dirigée par des patrons prestigieux comme le préfet Lépine ou le commissaire Bertillon. De l’autre, une police tsariste trouble, vivant cachée dont les dirigeants mènent des combats sans gloire contre des opposants à un régime qui n’inspire guère de sympathie.

Résumons. Le Français du café du coin se rassure : il n’est pas riche et ne risque pas sa vie « bêtement » dans des compartiments de première classe qu’il ne fréquentera jamais. Il vit aussi – et pour son plus grand bonheur – dans une République honnête, administrée avec sagesse par des fonctionnaires respectables, très éloignés de ce que produit l’administration des empires de l’Est.

Conclusion : la France est un beau pays où il fait bon d’être « dans le peuple ».

Vous ne croyez pas ?

Lisez donc la presse !

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8 décembre 1909 : Les policiers en ont ras le képi

Assez d’être injuriés par les charretiers, marre de se trouver là quand il faut débarrasser le cadavre putréfié d’un inconnu dans une maison en ruine ou expulser une famille de pauvres gens qui ne peuvent payer un loyer trop cher, assez de courir vainement après des voleurs qui se moquent des frontières entre départements, las de toucher un traitement de misère après avoir travaillé tout un mois dans des locaux sales avec du mobilier cassé. Métier usant, manque de soutien de gouvernants jugés éloignés, population agressive à leur égard, nouveaux risques liés à la présence des bandes d’Apaches : les policiers en ont ras-le-képi et commencent à le faire savoir.

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               Un policier parisien en 1909

Des lettres anonymes parviennent jusqu’au cabinet, les gradés signalent des refus de saluer, des contacts sont pris discrètement par certains avec la Cgt et d’autres envisagent de créer des associations de défense.

La police des chemins de fer, issue de la Sûreté et chargée en fait des renseignements politiques, s’est fait un plaisir de rédiger un rapport alarmiste sur les états d’âme des membres de la Préfecture de Police, la grande rivale. Les « roturiers » de la police se délectent, sur quarante pages, à signaler tous les débuts de dérive de ceux qui se sont toujours considérés comme la « noblesse » de la sécurité.

Il faut réagir.

Écouter ? certes. Comprendre ? pourquoi pas… mais surtout calmer et enfin verrouiller.

L’indiscipline dans un corps chargé de protéger l’État, ce serait fâcheux. Des manifestations de la part de ceux qui sont chargés de les réprimer ? Vous n’y pensez pas, cher Monsieur !

Briand et le préfet Lépine s’expriment ce jour devant 6000 policiers parisiens pour dire qu’ils les comprennent mais qu’ils doivent faire silence et rentrer dans le rang.

Le préfet Lépine arrive avec son prestige personnel, Briand avec sa rouerie habituelle. L’homme qui paie de sa personne d’un côté, le tacticien génial de l’autre. L’un est moralement blessé de voir certains de ses hommes dévier; l’autre y voit l’occasion de montrer, une fois de plus, son habileté à retourner la situation. Le haut fonctionnaire aimerait diriger une maison exemplaire, l’ancien socialiste et manifestant – tendance « grève générale » – sourit intérieurement, de son côté, de sentir les bleus à l’âme des forces de l’ordre dont il a longtemps craint les coups.

La salle a été préparée. La présidence est assurée par Monsieur Ruart, responsable de la caisse de prévoyance. Un bon policier celui-là, quarante ans de maison, blanchi sous le harnais, redevable au pouvoir en place d’une fonction prestigieuse, tranquille et discrètement rémunératrice. Les premiers rangs sont occupés par des commissaires ambitieux et des gradés obséquieux. Les autres sièges sont noyautés par des agents fidèles et bien notés. Les râleurs ont été envoyés faire la circulation près des octrois.

Les journalistes invités ont été, quant à eux, dûment chapitrés : il n’est pas question de faire un article qui mette en cause le gouvernement sinon adieu les renseignements de première main sur les affaires criminelles en cours. Ils ont tous eu le discours de Briand à l’avance et par mes soins. Cela leur laisse un peu plus de temps pour bien réfléchir aux discrets compliments à adresser au ministre… après avoir cité abondamment une prose écrite par votre serviteur et martelée par un Briand au mieux de sa forme.

Le discours est court (je n’avais pas trop d’inspiration) ? Le journaliste dit que Briand a l’art de la concision. Il affirme une chose et son contraire (je ne souhaitais vexer personne) ? Le plumitif se fend d’une appréciation élogieuse sur son art du compromis et de la nuance.

Les articles de ce matin concluent sur le fait que les policiers applaudissent « à tout rompre » le ministre de l’Intérieur et Président du Conseil.

Message à retenir pour le grand public : le silence est revenu dans les rangs.

Briand entre dans mon bureau et me félicite de ces quelques mots : « Mon cher, mission accomplie ! ».

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15 octobre 1909 : On tire sur le préfet de police !

Nous sommes après la première charge de la garde républicaine. Les manifestants ont été repoussés bien au delà du 34 boulevard de Courcelles où réside l’ambassade d’Espagne. Les cris continuent à fuser : « Vive Francisco Ferrer ! A bas le clergé ! A bas Alphonse XIII ! » Le préfet de police Lépine fait le point, rue Legendre, derrière le bâtiment diplomatique, avec M. Touny, directeur de la police municipale et deux commissaires divisionnaires. Ils sont tous les quatre situés entre les rangs bien serrés de la police et ceux de la foule en colère.

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Les manifestations spontanées en faveur de Francesc Ferrer vont tourner à l’émeute

Soudain, trois en quatre jeunes gens se détachent et avancent résolument vers le préfet. Celui-ci se dirige à son tour vers eux en prononçant ces quelques mots : «  Messieurs, soyez raisonnables… »

Il n’a pas le temps de finir sa phrase. Un des quatre types brandit un revolver dans sa direction et tire plusieurs coups. Les balles sifflent autour du préfet sans l’atteindre mais touchent des gardiens de la paix alignés plus en retrait qui s’effondrent. Le soir, l’un d’entre eux, l’agent cycliste Dufresne, meurt.

Comment en est-on arrivé là ?

Tout avait pourtant bien commencé. Durant l’après-midi, des Parisiens s’étaient rassemblés par groupes plus ou moins compacts pour faire part de leur désappointement à la suite de l’exécution par le pouvoir espagnol de Francesc Ferrer, l’instituteur épris de liberté et luttant pour l’instruction populaire en Espagne.

Dans les rangs des manifestants, chacun y allaient de son anecdote sur « Francisco », longtemps réfugié en France et bien connu de nombreux socialistes. Untel indiquait qu’il a avait relu sa célèbre méthode permettant d’apprendre l’espagnol « presque sans peine », tel autre faisait part de ses longues conversations sur la création de sa maison d’édition en français ou en espagnol, enfin chacun s’accordait pour conclure au rayonnement charismatique de celui qu’il serait imprudent de qualifier trop facilement d’anarchiste.

Les défilés restaient calmes, la police bien présente se contentait de disperser les groupes trop denses.

Puis, vers huit heures, la ligne 2 du métropolitain a commencé à acheminer sur les lieux des bandes d’Apaches. Dix puis vingt… une centaine bientôt, trois-cents au bout d’une heure. Violents, décidés, des bouteilles d’alcool dans leurs poings, des foulards sur le visage, ils arrachent tout ce qui leur tombe sous la main pour l’envoyer sur les policiers : chaises de bistrot, pavés, planches de bancs publics, plaques de fonte protégeant le bas des arbres… Ils cassent tous les becs de gaz et tordent les réverbères.

Certains sont armés : couteaux, revolvers… Ils sont déterminés et veulent en découdre voire tuer.

Le drame survient peu après.

Réunion, ce soir, dans le bureau du Président du Conseil Briand. Les visages sont graves, tendus. Le préfet de police a la joue gauche éraflée, ses yeux le piquent violemment : les balles l’ont rasé et des grains de poudre semblent s’être logés non loin des nerfs oculaires.

Briand, pâle comme un linge demande : « …et le policier touché à votre place ? » 

On lui répond qu’il vient de succomber, dans d’atroces souffrances, de ses blessures à la poitrine. Briand reprend alors, en soupirant :

« Toute cette violence, toute cette violence… Francisco Ferrer que je connaissais bien et avec lequel je correspondais encore il y a peu, ne méritait pas cela. Il faut organiser une grande manifestation solennelle et pacifique dans Paris où chacun puisse s’exprimer dans la dignité et le recueillement. Pas de slogan, pas de bruit. Une marche dans le silence impressionnera le pouvoir espagnol en place. « 

Le préfet de police prend des notes, oublie sa douleur, ne proteste pas d’avoir à superviser un nouveau rassemblement à haut risque et se dit qu’une fois de plus, les objectifs politiques et symboliques l’emportent sur les quelques états d’âme qu’ils pourraient avoir, lui et ses équipes.

En achevant de rédiger ses instructions pour une police parisienne déjà éprouvée, Lépine porte machinalement son mouchoir contre sa joue.

Une goutte de sang commençait à perler.

30 septembre 1909 : Interné deux fois par erreur !

« Mais non, je ne suis pas fou !  » M. Ribot, nouvel « employé » des cuisines à l’hôpital Sainte-Anne ne sait comment convaincre ses interlocuteurs. Il raconte son calvaire : le fait qu’il parlait fort et seul, pendant son travail, dans son entreprise de cordonnerie à Arcueil ; la dénonciation anonyme qui a conduit à son arrestation par la police puis à son placement d’office par décision de la préfecture après juste un court interrogatoire par la secrétaire du commissaire de police ; son examen par les médecins dès son arrivée à Sainte-Anne et ses propos jugés incohérents à ce moment (il protestait avec véhémence contre son internement, on a considéré qu’il était atteint du délire de la persécution) puis son enfermement en cellule la nuit et son affectation à la plonge du réfectoire dans la journée.

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Une cellule à l’hôpital Sainte-Anne

M. Ribot insiste pour être ausculté à nouveau. Le responsable de la cantine l’observant depuis quelques jours, plaide en sa faveur et rend un rapport s’étonnant de son hospitalisation. L’infirmière d’étage l’écoute longuement et alerte aussi les médecins qui acceptent de se pencher à nouveau sur son cas.

Une semaine plus tard, deux professeurs de médecine interrogent Ribot, hochent gravement la tête à la fin de l’entretien et concluent qu’il est en parfaite possession de ses moyens. Le directeur de l’hôpital refuse pourtant la sortie :

« Vous comprenez, moi j’ai un ordre d’internement en bonne et due forme de la préfecture de police et seule cette administration peut mettre fin à votre séjour chez nous.  » Il oublie d’ajouter que le rapport des médecins devrait, sous une dizaine de jours, modifier la décision administrative et mettre fin à l’internement.

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Le traitement des malades par un puissant jet d’eau froide

Ribot, à bout de patience, décide de faire le mur et rejoint son domicile.

Accueilli avec joie par ses collègues et ses amis, il reprend son travail de cordonnier… en continuant de parler seul quand il se concentre sur sa tâche.

Trois mois après, Ribot se rend à la préfecture, avec un mot de son patron, pour régulariser sa situation administrative (officiellement, il est recherché pour évasion d’un hospice après placement d’office). L’employée au guichet le dévisage longuement et fait venir son chef. Ce dernier, considérant que l’intéressé fait l’objet d’une mesure d’internement n’ayant pas pris fin et qui constate qu’il s’est rendu, de surcroît, coupable d’évasion, fait procéder à une nouvelle arrestation en demandant les renforts des policiers des services voisins.

Le lendemain, M. Ribot travaille de nouveau à la plonge du réfectoire de Sainte-Anne, plus désespéré que jamais.

C’est alors qu’une manifestation peu commune de solidarité se met en place. Tout le quartier du pauvre sieur Ribot se mobilise pour exiger sa libération : les proches, ses chefs, les voisins, les commerçants et enfin le maire d’Arcueil. Les uns et les autres insistent sur le fait que l’on peut parler seul à son travail sans être pour autant « dérangé » et démontrent, dans un long courrier signé par de multiples mains, que Ribot demeure tout à fait sain d’esprit.

Les médecins de Sainte-Anne produisent un nouveau rapport attestant de sa bonne santé mentale.

A ce jour, la préfecture de police n’a toujours pas donné de réponse. La presse commence à s’emparer de l’affaire.

Le maire d’Arcueil, M. Vaissières, agissant après délibération de son conseil municipal, a demandé un entretien au cabinet du ministre. Je le reçois aujourd’hui.

A suivre… 

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Un malade à l’hôpital Sainte-Anne

22 septembre 1909 : Le procès qui inquiète le Président

« Trop de monde sera éclaboussé ! « . Le Président de la République, Armand Fallières qui se pose en garant de la bonne marche des Institutions et souhaite préserver le prestige de la République, se montre inquiet. Il m’a demandé de le rejoindre discrètement à l’Elysée pour évoquer l’Affaire Rochette.

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L’Elysée me fait part de sa vive inquiétude pour l’Affaire Rochette…

On connaît les mécanismes de cette escroquerie spectaculaire : un ancien chasseur de restaurant à Melun du nom d’Henri Rochette se lance dans la banque et crée le Crédit Minier. Il émet sur toute la France des titres au rendement mirobolant dont il paye les intérêts grâce aux investissements des nouveaux épargnants. Faux bilans, comptes truqués, opacité des montages financiers : les petits porteurs n’y voient que du feu et placent en confiance leurs économies, gages d’une retraite heureuse. Les sommes en jeu deviennent vite gigantesques et la liste de noms de gens célèbres qui ont recours à Rochette ne cesse de s’allonger.

Clemenceau, alerté par ses informateurs du fonctionnement anormal du Crédit Minier, demande aux services du préfet Lépine d’arrêter Henri Rochette. Depuis cette interpellation en mars 1908, l’enquête -complexe – piétine.

Fallières reprend :

 » En fait, nul ne sait comment se dépêtrer de cette lamentable histoire. Les personnalités impliquées comme le député radical Rabier, l’ancien ministre Cruppi ou le député de région parisienne Dalimier, exercent des pressions contradictoires, poussent de hauts cris et demandent à leurs avocats de retarder la procédure. On murmure que des personnes encore plus haut placées ne seraient pas totalement étrangères à ce qui se passe. Joseph Caillaux fait partie de ces noms qui reviennent avec insistance sans que l’on puisse distinguer ce qui relève de la réalité et du règlement de compte politique.

Voilà, cette affaire m’inquiète. Ce cloaque sent particulièrement mauvais et je ne suis pas sûr que le gouvernement actuel puisse le gérer au mieux des intérêts de la République. Clemenceau à la Présidence du Conseil et Briand garde des sceaux, me rassuraient plus que la configuration actuelle où Briand, comme Président du conseil et ministre de l’Intérieur, ne semble guère contrôler efficacement l’action de Barthou à la justice.

Olivier, je vais avoir besoin de vous.  »

Le Président m’explique que le soutien massif (et surprenant) des petits épargnants à Henri Rochette interdit des actions trop vigoureuses à l’encontre de l’inculpé. La tutelle bancaire n’a sans doute pas joué son rôle à temps, le ministère des Finances est peut-être resté trop longtemps passif pendant que les petits porteurs se faisaient plumer au coin du bois. Il va falloir démêler le vrai du faux, interroger discrètement les témoins clés, passer en revue des centaines de pièces comptables ou de bordereaux que les juges d’instruction peinent à comprendre. L’Etat a besoin de voir clair pour prendre les bonnes décisions dans le sens d’un intérêt général qui a trop longtemps été oublié.

Fallières me pose la main sur le bras, reprend sa respiration devenue sifflante et me glisse :

« Vos connaissances financières se révèleront précieuses. Voyez avec Lépine, il vous passera des pièces qu’aucun de ses policiers n’arrive à lire. Je compte sur vous. Il n’est pas question que le procès s’engage sans que l’on sache là où il va mener la République. »

En ce mois de septembre 1909, l’Elysée tremble.

  

4 août 1909 : C comme Crime

« On ne peut taire le fait qu’on tue ». C’est par cette phrase lapidaire qu’un ami journaliste au Petit Parisien m’explique que son quotidien consacre un bon quart de ses pages aux crimes de notre époque.

Les statistiques sont formelles, on ne compte guère plus de meurtres aujourd’hui qu’hier. 250 affaires chaque année environ. Pourquoi en parle-t-on, dès lors, autant ?

Le crime, en 1909, est d’abord une histoire. Une histoire passionnante.

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Une guillotine. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par le Journal Le Temps.

 Première étape : le journaliste décrit l’homicide lui-même, après la découverte du corps sans vie, grâce aux analyses de la toute jeune police scientifique. La description doit être réaliste, spectaculaire si possible, sordide le cas échéant, édifiante toujours.

Etape numéro deux : un portrait est dressé de la victime. L’idéal est de parvenir à la description d’un homme ou d’une femme qui ressemble au lecteur et vis-à-vis duquel il peut, avec effroi, s’identifier.

Etape numéro trois : l’enquête qui avance vite (« bravo les enquêteurs ! ») ou qui piétine (« mais pourquoi le gouvernement ne donne-t-il pas plus de moyens à ses limiers ? »). La police et le juge d’instruction interrogent les témoins, arrêtent les premiers suspects, deviennent les acteurs d’une pièce aux multiples rebondissements, où le fin mot de l’affaire semble s’éloigner au fil des pages, en tenant en haleine le public.

Etape quatre : le procès. Le coupable bénéficie à son tour d’une biographie et ses propos sont rapportés avec gourmandise. Est-ce un criminel né ? Un monstre qui ne demandait qu’à se révéler ? Un pauvre type qui sombre dans le crime après avoir pataugé dans la misère ? Le Petit Parisien ou le Petit Journal se délectent à décrire un Barbe bleue en puissance, un Caligula de la gâchette ou un éventreur fou qui ne prend même pas la peine d’essuyer son couteau entre deux méfaits. Le lecteur plonge dans l’abîme de l’être humain, explore la face cachée de son prochain qu’il ne peut que détester.

« A mort ! A mort ! » : nous sommes maintenant à la dernière étape. L’échafaud, les « bois de justice », la lourde lame qui s’abat d’un coup sec et venge, d’un coup, la société toute entière devant une foule de curieux haineux, qui se rassemble et s’unie à l’occasion de ce spectacle macabre et pourtant divertissant.

L’époque où nous vivons aime le crime et se réjouit du sang qui coule.

Les Apaches, les bandes de la « zone », les « chauffeurs » aident à remplir l’imaginaire d’une population de plus en plus urbaine, plus éduquée et civilisée qui se rassure de penser que les murs de la Cité la protège du « sauvage » qui campe, là-bas, dans les bois ou dans les faubourgs. Ce sauvage qui attend la nuit ou notre dos tourné pour nous poignarder, avant de faire la une du journal que nous étions partis chercher…tranquillement.

11 juin 1909 : Le vrai monde des agents secrets

Les agents secrets font rêver. On imagine un brillant officier introduit dans les cercles les plus restreints du pouvoir, tirant des ficelles bouleversant le devenir des pays et vivant des aventures hors du commun. De l’action, de la romance à l’eau de rose, des protagonistes avec des physiques de mannequins, des voyages et du mystère.

Le roman « L’agent secret » de Joseph Conrad remet les choses à leur place. Nous sommes dans les bas-fonds de Londres, les « héros » sont un peu minables et manipulés les uns par les autres. On projette d’organiser un terrible attentat à l’Observatoire de Greenwich pour faire tomber, ensuite, un groupuscule terroriste qui sera accusé du coup.

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L’Observatoire Royal de Greenwich deviendrait la cible d’un attentat ?

Conrad en profite pour décrire le couple bancal du héros Verloc, sa relation ambigüe avec sa femme qui accueille sous son toit son frère handicapé mental. Couple faussement tranquille, vivant dans le malentendu, qui va être projeté dans un destin implacable. 

L’atmosphère est pesante ; l’intrigue, complexe, n’est pas linéaire et l’auteur la fait avancer en veillant à nous informer avant ses personnages. Ces derniers sont décrits en mettant en valeur leur personnalité aux facettes multiples mais rarement sympathique.

Les idéaux de défense de la nation sont loin ; les carriéristes, les médiocres et les pédants vaniteux dominent un monde désabusé.

Conrad voit juste. Ce que je sais des intrigues entre services secrets russes, anglais, allemands ou français ressemble à ce qu’il évoque avec une langue toujours précise et un sens des descriptions, une réflexion intérieure, qui fait le vrai charme du roman.

« L’agent secret » n’est pas traduit en Français. Il m’est donc difficile d’envoyer un exemplaire à mes collègues du 2ème bureau ou de la -soi-disante- police des chemins de fer (qui s’est constituée, avec la bénédiction du pouvoir, en service de renseignement intérieur). Dommage, Conrad nous invite à une réflexion salutaire sur l’univers du trouble, du glauque et du caché. Une descente sobre mais sans complaisance dans l’âme humaine et les rapports entre individus mais aussi une critique impitoyable de la vacuité des administrations secrètes, des jeux d’influence stériles et destructeurs dont elles sont à l’origine.

L’attaché d’ambassade britannique qui m’a prêté l’ouvrage l’a annoté de cette phrase de Kierkegaard : « Il n’y a rien sur quoi plane autant de séduction et de malédiction qu’un secret. » 

En le lui retournant, avec mes remerciements, je complète par ces quelques mots :

« Chaque âme est à elle seule une société secrète. »

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L’écrivain Joseph Conrad

14 mai 1909 : Quand le cheval se cabre…

Améliorer la race chevaline de notre pays, contribuer au prestige de la France grâce à des prix renommés, abonder le Trésor public, lutter contre les paris clandestins, infiltrer un milieu qui permet de surveiller beaucoup de personnalités … Tout concourt à une forte pénétration de l’Etat dans le monde des courses.

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L’hippodrome d’Auteuil année 1909

L’hippodrome est pour beaucoup de Français un bon délassement dominical. Le prix de Diane, le Grand prix de Paris ou le Prix du Jockey-club signifient pour chacun une ambiance de fête, de jeu pour tous et de démonstration d’élégance pour les dames.

Pour moi, c’est un calvaire… comme un tour qui n’en finirait plus, sur un vilain canasson dans un manège mal aéré.

J’ai le droit, chaque mois, à la lecture fastidieuse d’un rapport envoyé par la police spéciale des chemins de fer (la police politique officieuse) au Président du Conseil, sur l’activité des courses.

En lisant, au petit trot, j’y trouve, pêle-mêle, le résultat des encaissements de taxes sur le Pari Mutuel, les réseaux de bookmakers démantelés, le nombre d’escrocs ou de pickpockets arrêtés sur les hippodromes et enfin toutes les informations ou rumeurs qui se murmurent dans le monde des courses en lien avec de nombreuses personnalités en vue du moment.

Je reviens « au pas » sur un point important : l’application de la loi de 1907 interdisant les paris clandestins. Je constate qu’elle fait l’objet d’une application rigoureuse à Longchamp, Saint Cloud, Maisons-Laffitte ou Auteuil. La République a besoin d’argent et il n’est pas question que des circuits parallèles perdurent ou naissent en dehors du contrôle du fisc.

Invariablement, à la page 7 ou 8, le rédacteur du rapport (c’est le même homme depuis dix ans, me semble-t-il) propose une loi sur le doping, pratique qui nous vient des Anglais et qui consiste à donner des excitants aux chevaux de courses. Il propose un contrôle de salive avant et après les épreuves par des vétérinaires indépendants. Tout aussi invariablement, je note dans la colonne de droite « bonne idée! » pour ne pas décourager l’auteur inconnu dans ses efforts pour proposer une meilleure administration et un contrôle plus efficace de ce sport.

Puis, à la page 10 du document, commence pour moi un fastidieux steeple-chase. Je dois trancher, au nom du ministre, sur la répartition des effectifs policiers entre les différents hippodromes. Le rédacteur qui a la fougue d’un pur-sang pour coucher sur le papier, avec gourmandise, les derniers racontars sur Boni de Castellane, le prince de Sagan ou le marquis de Polignac, se révèle un piètre bidet dès qu’il s’agit d’aligner deux chiffres. Comme chaque année, aucun total n’est juste, des données manquent ou n’ont pas été vérifiées. Bref, on me demande de courir avec des oeillères fermées sur un terrain marécageux.

Cette année, ma patience est à bout. Je me cabre et renvoie le rapport jusque dans la soupente ministérielle d’où il n’aurait jamais dû sortir, avec ces mots rageurs :

 » On dit que Charles Quint parlait espagnol à Dieu, italien aux femmes, français aux hommes et allemand à son cheval. Je vous remercie de parler un peu plus « mathématique » aux créatures du cabinet ! »

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L’hippodrome de Maisons-Laffitte en 1909

13 mai 1909 : 228 postiers révoqués

 » Les faits tout d’abord : tout a commencé le 12 mars. Les postiers du central téléphonique sont excédés par l’absence de promotions et le favoritisme qui règne, selon eux, dans le tableau d’avancement. Ils lancent une grève que je qualifie d’insurrectionnelle et qui s’étend à toute la Poste. Ils demandent le départ du sous-secrétaire d’Etat aux postes Symian qu’ils rendent personnellement responsable de cette situation.

La suite vous la connaissez : le préfet de police Lépine essaie d’intervenir pour ramener le calme et il est blessé pendant les échauffourées.

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La grève dégénère : des affrontements en pleine rue entre postiers grévistes et policiers en civil

C’est à ce moment que le gouvernement fait voter par la Chambre un pouvoir de révocation immédiate et qu’il envoie la troupe pour trier elle-même le courrier.

Fin mars, les délégués des grévistes sont reçus par le Président du Conseil Clemenceau qui refuse de satisfaire leurs deux exigences : l’assurance qu’il n’y aura pas de révocation et le départ du sous-secrétaire d’Etat.

Le mouvement se poursuit : trois millions de lettres et plus de 100 000 télégrammes sont en souffrance.

Pendant tout le mois d’avril et en début mai, les affrontements en grévistes et non grévistes se multiplient. Les interventions de la police et de l’armée sont quotidiennes. On dénombre plusieurs actes de sabotages que le gouvernement fait constater par la justice.

En dehors du monde postal, d’autres conflits sociaux violents ont lieu à Méru-sur-Oise, Mazamet et Hazebrouck.

Clemenceau tient bon.

La Chambre continue à soutenir l’exécutif par des votes de confiance et refuse une nouvelle fois le droit de grève des fonctionnaires.

A ce jour, 228 postiers ont été révoqués et le mouvement semble se tarir. »

Ma conférence à l’Ecole de Guerre comme professeur associé, en présence de son directeur le général Foch, me donne l’occasion, comme souvent, d’évoquer l’actualité immédiate. Les officiers qui m’écoutent sont attentifs. Certains d’entre eux ont dirigés des régiments engagés dans la répression des conflits sociaux. Discrètement -obligation de réserve oblige – ils se révèlent plus critiques que leurs collègues sur les méthodes du gouvernement :

 » Est-ce bien à la troupe de faire du maintien de l’ordre ? »

 » Ne risque-t-on pas, comme en 1907, une collusion entre les grévistes et les soldats qui sont souvent du même milieu social ? »

Je réponds à ces questions en expliquant qu’effectivement la troupe ne doit intervenir qu’en dernier recours. J’insiste sur le fait que les administrations doivent profondément être réformées pour améliorer les conditions de travail et d’avancement des fonctionnaires. Quand un conflit survient, c’est un signe d’échec de la direction au quotidien des services.

 » Et l’armée, qui la réforme ? »

Foch se retourne, furieux et cherche des yeux l’officier impertinent qui a crié, caché au fond de la salle. Il demande, en vain : « quel est l’âne qui a dit cela ? »

Silence. Pas de Cgt dans l’armée, pas de conflits sociaux. Des régiments prêts à soutenir le gouvernement dans la répression.

Et surtout : silence dans les rangs. 

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12 mai 1909 : Pas d’hommes grands dans la police !

– 1m71 ! Je mesure 1 mètre 71 et pour le préfet de police Lépine, je suis trop grand.

Jules Belin, bachelier, sous-officier pendant son service militaire, a brillamment réussi les examens de sélection pour devenir inspecteur à la préfecture de police. Un garçon intelligent qui sait rédiger, analyser, exposer clairement sa pensée avec de bons arguments.

Il a toute les qualités sauf une : il est trop grand. Le préfet de police n’accepte, dans les effectifs de sa police judiciaire, que des hommes de taille moyenne, capables de se fondre parfaitement dans la population. Et 1 mètre 71, c’est deux centimètres de trop pour faire un bon limier du Quai des Orfèvres.

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Le préfet de police Louis Lépine (à gauche sur la photo) pratique un examen dit « de binette » avant tout recrutement pour la police judiciaire et les hommes trop grands sont recalés.

Notre pauvre Jules Belin s’est rabattu sur un poste de secrétaire de commissaire dans un obscur poste de police de quartier et lit dans les journaux les exploits des candidats au concours qui avaient la bonne idée d’être plus petits que lui.

Mais Belin n’est pas homme à se laisser abattre : il a écrit à Georges Clemenceau et a su, par une lettre bien troussée, convaincre celui-ci de le faire convoquer par son cabinet.

En face de moi, il me regarde dans les yeux et me demande ce que je peux faire pour lui. Lui obtenir un poste, de force, à la préfecture de police ? Je préfère éviter un incident avec Lépine. Il me vient en revanche une autre idée.

– Si vous quittiez la préfecture de police pour rejoindre la Sûreté nationale ? Nous sommes en train de faire grossir les prestigieuses brigades mobiles. Le directeur de la sûreté, Célestin Hennion et le chef de ces brigades, Jules Sébille, se moquent de votre taille. Pour dégringoler un rade (Ndlr faire une descente dans un bar) ou plumer une piaule (Ndlr pénétrer dans une chambre par effraction avec un pied-de-biche ), seule la compétence compte. Je vais leur transmettre votre dossier pour que vous puissiez poursuivre votre carrière dans des eaux plus hospitalières.

La demande de mobilité de Jules Belin est donc transmise à Célestin Hennion.

Trois jours plus tard, je reçois la réponse -positive – du prestigieux patron policier. Celui-ci s’est même fendu du commentaire suivant :

 » 1 mètre 71 ne pose pas de difficulté dans le poste proposé à la 10ème brigade mobile de Lyon.

Je vous remercie, monsieur le conseiller, de m’adresser toutes les candidatures d’hommes de haute taille qui croupissent à la préfecture de police. Leurs grandes jambes nous sont particulièrement utiles dans des brigades dites « mobiles » qui, en 1909, par la faute des bureaux de la rue de Rivoli, ne sont toujours pas pourvues d’automobiles ! »

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La place Beauvau, qui dirige directement la Sûreté, est plus accueillante pour les grands que la Préfecture de police. Quant à Jules Belin… il fera une fort belle carrière dans la Sûreté et fera partie des policiers dont s’inspirera Simenon pour créer le personnage de Maigret.

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