5 juin 1926 : « Tu n’iras pas au bagne ! »

Le bagne de Saint-Martin-de-Ré. Une honte absolue pour la République. Depuis les articles d’Albert Londres en 23, tout le monde sait ce qui s’y passe, mais personne ne bouge. Sauf que là, on touche le fond et je refuse de fermer les yeux. Doumergue m’a envoyé en « mission d’inspection administrative ». La bonne blague. En réalité, un convoi de forçats s’apprête à embarquer pour la Guyane sur le navire La Martinière. Et dans le lot, il y a un homme qui n’a rien à faire là.
Il s’appelle Louis Mathieu. Un ancien poilu. Le gars a été décoré à Verdun, mais il a craqué en 17 lors des mutineries. Dix ans qu’il traîne sa misère de prison en dépôt. Aujourd’hui, la justice militaire veut s’en débarrasser définitivement et l’expédier crever de la fièvre jaune à Cayenne. Si la presse l’apprend, le Cartel des gauches explose définitivement et la Chambre redevient un champ de bataille.


J’ai pris le train pour La Rochelle, puis la chaloupe à travers le pertuis. Me voilà dans la citadelle de Vauban. L’ambiance est glaciale. Ça sent la paille pourrie, l’humidité saumâtre, et le bruit des fers sur les pavés vous prend aux tripes.
Je fais ouvrir sa cellule. Le directeur du dépôt tire une gueule de six pieds de long mais il s’écrase devant mon ordre présidentiel. Mathieu est là, assis prostré, les yeux vides, déjà mort en dedans. Je m’assois sur son grabat, sans chichi.


« Mathieu. Regardez-moi. Je ne suis pas là pour vous charger. »
Il lève à peine la tête, la voix brisée : « Qu’est-ce que vous me voulez, le Parisien ? Le convoi part dans trois semaines. Laissez-moi crever tranquille. »
« Vous ne monterez pas sur ce bateau. Votre grâce présidentielle est signée… Commutation de peine. Vous restez en métropole, vous finirez vos jours dans une centrale de l’Est, près de chez vous. »
Il me regarde, incrédule. Une étincelle se rallume dans ses yeux morts. « Pourquoi vous faites ça ? »
« Parce que la France a assez versé de sang. Et parce qu’un héros de Verdun n’a pas sa place à Cayenne. »


Le directeur rouspète derrière la porte, me parle de discipline, de l’armée qui va ruer dans les brancards. Je m’en moque royalement. Poincaré va revenir au pouvoir dans quelques semaines. S’il avait trouvé ce dossier sur son bureau, il aurait validé la déportation sans ciller, par pur respect du Code militaire. Il fallait agir vite, court-circuiter la machine avant la reprise en main de juillet.


Ce soir, depuis ma chambre d’hôte à Saint-Martin, j’écoute l’océan taper contre les remparts de Vauban. Pour une fois, l’ombre a servi à faire de la lumière. Un homme de moins pour l’enfer vert. La République dort tranquille, et moi aussi.

La prison de Saint-Martin de Ré. Après, c’est l’embarquement pour le bagne en Guyane

June 5, 1926: « You Will Not Go to the Penal Colony »

The Saint-Martin-de-Ré penal colony. An absolute disgrace to the Republic. Ever since Albert Londres’ articles in ’23, everyone knows what goes on there, but nobody moves a finger. Except now, we’ve hit rock bottom, and I refuse to close my eyes. Doumergue sent me on an « administrative inspection mission. » What a joke. In reality, a convoy of convicts is preparing to board the ship La Martinière for French Guiana. And among them, there is one man who has absolutely no business being there.
His name is Louis Mathieu. A former poilu. The guy was decorated at Verdun, but he cracked in ’17 during the mutinies. For ten years, he has been dragging his misery from prison to detention center. Today, military justice wants to get rid of him once and for all and ship him off to rot from yellow fever in Cayenne. If the press finds out, the Cartel des gauches will blow sky-high, and the Chamber will turn right back into a battlefield.
I took the train to La Rochelle, then the launch across the straits. Here I am inside Vauban’s citadel. The atmosphere is bone-chilling. It smells of rotting straw and brackish dampness, and the sound of irons scraping against the cobblestones grips you by the gut.
I have his cell opened. The prison director wears a face a mile long, but he backs down before my presidential order. Mathieu is there, sitting prostrate, his eyes hollow, already dead on the inside. I sit down on his cot, no ceremony.
« Mathieu. Look at me. I’m not here to condemn you. »
He barely raises his head, his voice broken: « What do you want from me, Parisian? The convoy leaves in three weeks. Just let me die in peace. »
« You won’t be boarding that ship. Your presidential pardon has been signed… Commutation of sentence. You are staying in mainland France; you will finish your days in a central prison in the East, close to home. »
He looks at me, incredulous. A spark flickers back to life in his dead eyes. « Why are you doing this? »
« Because France has spilled enough blood. And because a hero of Verdun has no place in Cayenne. »
The director grumbles behind the door, muttering about discipline and how the army is going to kick up a storm. I couldn’t care less. Poincaré will be returning to power in a few weeks. If he had found this file on his desk, he would have authorized the deportation without blinking an eye, out of pure reverence for the Military Code. I had to act fast, to short-circuit the machine before the July takeover.
Tonight, from my guest room in Saint-Martin, I listen to the ocean crashing against Vauban’s ramparts. For once, the shadows were used to bring forth the light. One less man for the green hell. The Republic sleeps soundly, and so do I.

Historical Figures Mentioned

Gaston Doumergue (President of the Republic)

Raymond Poincaré (Incoming Prime Minister)

7 novembre 1910 : Meurtres en Réunion

« Coups mortels à l’œil, assassinat des victimes sans qu’elles soient réveillées. » Plus loin, dans le rapport de la gendarmerie, je lis : « Le couple d’instituteurs et leur chien ont sans doute été endormis par une poudre diffusée par les bandits avant leur entrée dans la pièce. » Puis ces lignes dans le compte-rendu signé par mon ami le gouverneur François Pierre Rodier : « Nous ne sommes pas loin du satanisme : carte de jeu piquée sept fois au-dessus d’un feu, sang versé dans une coupe partagée entre les membres de la bande, formules rituelles psalmodiées, la population de l’Ile de la Réunion est à la fois horrifiée et fascinée par ce qui s’est passé. On ne peut exclure des graves troubles à l’ordre public au moment de l’énoncé du verdict ».

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La triste bande des meurtriers Sitarane, Fontaine et Calendrin est conduite en prison. La peine de mort les attend probablement.

L’affaire Sitarane – c’est le surnom du meneur criminel – n’en finit plus de bouleverser notre lointaine colonie. Les cyclones, le paludisme, le choléra rampant, la fièvre typhoïde, la tuberculose et les naufrages à répétition ne suffisent pas dans cette terre sauvage et magnifique, si dure pour ses habitants. Il lui faut maintenant ces meurtres en série commis par une bande d’illuminés. « La femme de l’instituteur, enceinte, a été violée après avoir été sauvagement tuée ». Las, tout cela est écœurant. Je devine déjà les futurs gros titres de la presse parisienne avide de ces horreurs exotiques.

Je referme un instant ces rapports et regarde à nouveau les magnifiques photographies envoyées par Rodier, à ma demande : le cirque de Mafate, Hell-Bourg et son hôpital militaire, le théâtre de Saint-Denis, le marché de Sainte-Marie… On distingue des casques coloniaux, des canotiers et des chapeaux de paille ou de feutre abritant des visages aux couleurs de peau multiples. On sent le vent qui atténue la chaleur, les nuages lourds qui cachent un instant un soleil de plomb sur la côte alors que ce dernier perce à peine dès que l’on gagne les Hauts.

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Le palais du gouverneur à Saint-Denis de la Réunion

Mon doigt suit la carte de l’île où l’on travaille d’arrache pied pour cultiver la canne, la vanille, la quinquina, le tabac ou l’arachide. Il n’y a plus d’esclaves mais des « engagés », plus vraiment de riches aristocrates mais des grands propriétaires ou négociants. A l’arrivée, les écarts de conditions de vie et de fortune n’ont pas diminué. Terre de contrastes où les colons peuvent passer en cinq à dix ans d’une vie douce et privilégiée à la misère la plus noire quand la crise s’installe ou que la tempête a tout détruit.

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Je tente d’apprendre le nom de ces villes qui tournent le dos à l’océan hostile et réussissent à créer une ambiance unique où le sens de la fête et le plaisir d’être ensemble entre voisins font oublier les rigueurs du climat. On boit et on fredonne aussi bien les airs de Paris que les chants et ségas créoles. Les danses suivent l’influence des Indes et de la Chine avant de laisser la place aux valses étourdies et aux polkas endiablées dans les vapeurs de rhum.

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Rodier poursuit son rapport : « Paris est loin. Nous travaillons seuls à construire le nouveau lycée, à distribuer de la quinine aux indigents et aux enfants des écoles. Le télégraphe et le téléphone s’étendent pendant que nous aménageons l’Étang de Saint-Paul et le Pont de la Ravine Sèche. N’oublions pas la voie ferrée qui permet d’attendre l’arrivée d’autres automobiles de métropole. »

Le gouverneur s’accroche, se bat pour rendre sa colonie vivable. C’est plus un journal personnel qu’il m’envoie qu’une note administrative.

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François Pierre Rodier a été nommé gouverneur de la Réunion en septembre 1910

J’ai l’impression de l’entendre conter de sa voix chaude et bienveillante, loin derrière l’équateur, l’histoire de cette autre France, de cette île Bourbon où je n’irai sans doute jamais mais qui n’a pas finit de me faire rêver.

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L’affaire Sitarane n’est pas oubliée aujourd’hui … pour en savoir plus, rejoignez le groupe des amis d’il y a un siècle…

16 septembre 1910 : Argent et politique, mélange trouble

Sale et embêtante affaire. Vous rappelez-vous le sieur Henri Rochette ? « Banquier » aussi habile que véreux. Aux débuts des années 1900, il se proposait de placer vos économies, versait des intérêts mirobolants et savait s’attirer des amitiés aussi nombreuses que bien placées.

En 1908, patatra : tout s’est écroulé car tout cela reposait sur du sable. Le système Rochette ne tenait en fait qu’avec l’arrivée continuelle de nouveaux épargnants, avec la confiance des anciens qui ne devaient pas retirer leurs économies et surtout avec une comptabilité truquée doublée de montages financiers opaques. Le résultat est connu : des millions de francs évaporés, des centaines de petits porteurs ruinés, des personnalités en vue (parlementaires, hauts fonctionnaires, industriels…) éclaboussées par le scandale et accusées d’avoir fermé les yeux sur Rochette et ses combines.


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L’affaire Rochette déborde largement du Palais de Justice

Clemenceau a tout de suite senti que cette triste histoire risquait d’avoir des répercutions jusqu’aux plus hauts niveaux de l’État. Il a donc convoqué le préfet Lépine en lui demandant de trouver un plaignant pour que des poursuites soient engagées.

Si je vous raconte tout cela, c’est qu’une partie de la presse et des députés se déchaîne, ces temps-ci, en prétendant que les dirigeants des années 1908 et 1909 ont poursuivi Rochette pour ruiner ceux qui lui faisaient confiance et étaient souvent dans l’opposition. Ce serait en fait un sombre règlement de compte politique. On cite Lépine et surtout Clemenceau.

Briand m’a convoqué pour me demander ce que je comptais faire compte tenu du fait que je suis le seul membre de son cabinet à avoir servi sous le Tigre.

J’ai donc proposé d’envoyer un télégramme pour prévenir mon ex-patron qui continue sa tournée de conférences en Amérique du Sud.

A la réflexion, un télégramme ne changera pas grand-chose et on imagine mal Clemenceau écourter son voyage pour répondre à ces attaques nauséabondes. Les parlementaires haineux qui veulent salir l’ancien premier flic de France devront attendre son retour.

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