15 mai 1926 : La Pologne fragilisée

L’orage ne gronde pas seulement au-dessus des jardins de l’Élysée, où une pluie fine et tenace noircit les graviers. Il gronde surtout dans le cabinet de Gaston Doumergue. Sur le bureau de chêne, les dépêches s’empilent, encore humides de l’encre des téléscripteurs. À Varsovie, le sang coule. Le maréchal Piłsudski, le vieux lion de l’indépendance, a franchi le Rubicon — ou plutôt le pont Poniatowski. Ses troupes font face à celles du gouvernement légal. La Pologne, notre grande alliée de l’Est, ce rempart que nous avons bâti contre les Soviets et les Allemands, est en train de se déchirer.

Le ministre des Affaires étrangères, Aristide Briand, est là, affalé dans un fauteuil trop grand pour lui, une cigarette éternellement suspendue à ses lèvres. Il semble porter toute la fatigue de la SDN sur ses épaules voûtées. Doumergue, lui, fait les cent pas, les mains derrière le dos, son habituel sourire méridional effacé par une grimace d’inquiétude.

Doumergue : (s’arrêtant net devant la fenêtre) C’est une catastrophe, Aristide. Si la Pologne sombre dans la guerre civile, c’est tout l’édifice de Locarno qui s’écroule. Que fait l’armée ? Que fait notre mission militaire là-bas ?

Briand : (d’une voix caverneuse, entouré d’un nuage de fumée) L’armée se divise, Gaston. C’est là tout le drame. Nos officiers sur place ne savent plus s’ils doivent saluer le Maréchal ou protéger le Président Wojciechowski. Et pendant ce temps, à Berlin, on doit déboucher le champagne. Une Pologne faible, c’est une Allemagne qui respire.

Moi : (intervenant depuis le coin de la table où je trie les rapports) Monsieur le Président, Piłsudski n’est pas un putschiste d’opérette. Je l’ai vu à l’œuvre en 1920 contre les Rouges. Cet homme n’aime pas le désordre, il déteste seulement les politiciens qui bavardent pendant que la maison brûle.

Doumergue : (se tournant vers moi) Et vous croyez qu’il va s’arrêter aux portes du Parlement ? Il réclame la « Sanacja », l’assainissement ! C’est un mot qui sent toujours la poudre et la dictature, mon cher Olivier. La France ne peut pas cautionner un coup de force.

Briand : La France fera ce qu’elle fait toujours : elle attendra de voir qui tient le fusil le plus long. Si Piłsudski gagne, il sera notre meilleur allié contre les Bolcheviks. S’il perd, il sera un rebelle regrettable. Mais pour l’heure, nos fonds sont bloqués et le franc dégringole encore de trois points à la Bourse. Voilà la réalité.

Moi : Justement. Si nous hésitons trop, nous perdons sur les deux tableaux. Piłsudski nous reprochera notre lâcheté, et les légalistes notre manque de soutien. Il faut envoyer un signe à Varsovie. Pas une condamnation, mais un appel au calme qui ménage le Maréchal.

Doumergue : (soupirant) Ménager un homme qui fait tirer le canon en pleine ville… On me demandera des comptes à la Chambre.

Briand : (se levant péniblement) À la Chambre, Gaston, on parle. À Varsovie, on tire. Pour l’instant, laissons Olivier répondre à notre ambassadeur Jules Laroche. Dites-lui que la France observe avec « une amicale émotion ». C’est assez flou pour ne fâcher personne, et assez noble pour paraître diplomate.

Il est minuit, je suis rentré chez moi.

J’ai encore en tête les dépêches de ce soir : 300 morts, dit-on déjà. Des soldats polonais qui se sont entre-tués alors qu’ils portaient le même uniforme, celui que nous les avons aidés à tailler. Briand a raison de fumer pour cacher son angoisse. Il sent que son « Europe de la Paix » est un château de cartes. On ne stabilise pas un continent avec des traités quand les ventres sont vides et que les frontières saignent.

J’ai écrit à Laroche, comme convenu. Des mots de velours pour une situation de fer. Au fond, je ne peux m’empêcher d’avoir une certaine sympathie pour ce vieux Piłsudski. Il voit son pays s’effilocher dans les querelles de couloir et il tranche le nœud gordien à la baïonnette. C’est brutal, c’est malheureux, mais c’est peut-être la seule façon d’empêcher les loups de Berlin et de Moscou de se partager les restes.

Demain, le franc tombera sans doute encore. Les ménagères pesteront contre le prix du pain et se moqueront bien de ce qui se passe sur les bords de la Vistule. Mais ici, dans ma maison versaillaise bien calme, je sais que le premier domino du mur de sécurité qui devrait protéger la France, vient de tomber.

Le maréchal Pilsudski, franchissant le Pont Poniatowski de Varsovie
Le maréchal Pilsudski en 1926

May 15, 1926: A Poland Weakened

The storm does not only rumble over the gardens of the Élysée, where a thin, persistent rain blackens the gravel. It rumbles, above all, within Gaston Doumergue’s private office. Upon the oak desk, despatches pile up, the ink from the teleprinters still damp. In Warsaw, blood is flowing. Marshal Piłsudski, the old lion of independence, has crossed the Rubicon—or rather, the Poniatowski Bridge. His troops now face those of the legal government. Poland, our great Eastern ally, the bulwark we erected against both Soviets and Germans, is tearing itself apart.

The Foreign Minister, Aristide Briand, is there, slumped in an armchair far too large for him, a cigarette eternally dangling from his lips. He seems to carry the entire exhaustion of the League of Nations upon his stooped shoulders. Doumergue pace back and forth, hands behind his back, his habitual Southern smile replaced by a grimace of anxiety.

Doumergue: (stopping dead before the window) It is a catastrophe, Aristide. If Poland sinks into civil war, the entire edifice of Locarno will collapse. What is the army doing? What is our military mission there doing?

Briand: (in a hollow voice, shrouded in a cloud of smoke) The army is divided, Gaston. That is the tragedy of it. Our officers on the ground no longer know whether they should salute the Marshal or protect President Wojciechowski. Meanwhile, in Berlin, they must be uncorking the champagne. A weak Poland is a reprieve for Germany.

Me: (intervening from the corner of the table where I am sorting reports) Mr. President, Piłsudski is no comic-opera putschist. I saw him at work in 1920 against the Reds. This man does not love disorder; he merely despises politicians who chatter while the house is burning.

Doumergue: (turning toward me) And you believe he will stop at the gates of Parliament? He demands « Sanacja », a cleansing! That is a word that always reeks of gunpowder and dictatorship, my dear Olivier. France cannot sanction a coup.

Briand: France will do what she always does: she will wait to see who holds the longest rifle. If Piłsudski wins, he will be our best ally against the Bolsheviks. If he loses, he will be a regrettable rebel. But for the moment, our funds are frozen and the franc has dropped another three points on the Bourse. That is the reality.

Me: Precisely. If we hesitate too long, we lose on both fronts. Piłsudski will reproach us for our cowardice, and the legalists for our lack of support. We must send a sign to Warsaw. Not a condemnation, but an appeal for calm that treads lightly with the Marshal.

Doumergue: (sighing) Treading lightly with a man who fires cannons in the heart of the city… I shall be called to account in the Chamber.

Briand: (rising with effort) In the Chamber, Gaston, they talk. In Warsaw, they fire. For now, let Olivier reply to our ambassador, Jules Laroche. Tell him that France is observing the situation with « a sense of friendly concern. » It is vague enough to offend no one, and noble enough to pass for diplomacy.

It is midnight; I have returned home.

The evening’s despatches still haunt me: three hundred dead, they already say. Polish soldiers killing one another while wearing the very same uniform we helped them tailor. Briand is right to smoke to hide his anguish. He senses that his « Europe of Peace » is a house of cards. One does not stabilize a continent with treaties when stomachs are empty and borders are bleeding.

I wrote to Laroche, as agreed. Velvet words for an iron situation. Deep down, I cannot help but feel a certain sympathy for old Piłsudski. He sees his country fraying in corridor quarrels and cuts the Gordian knot with a bayonet. It is brutal, it is tragic, but it is perhaps the only way to prevent the wolves of Berlin and Moscow from sharing the remains.

Tomorrow, the franc will likely fall again. Housewives will grumble about the price of bread and care little for what happens on the banks of the Vistula. But here, in my quiet house in Versailles, I know that the first domino in the defensive wall meant to protect France has just fallen.

4 avril 1926 : Les hurlements de Fritz Lang

L’air de Berlin coupe comme un rasoir, mais l’ambiance aux studios de Neubabelsberg est plus électrique encore que le climat. Je pénètre dans le hall immense du Studio 4. Devant moi, une ville de béton grimpe jusqu’au plafond, des gratte-ciel de bois et de plâtre qui semblent vouloir crever la verrière.

Au milieu de ce chaos organisé, un homme hurle des ordres à travers un mégaphone. C’est lui. Fritz Lang. Le monocle vissé à l’arcade, le regard tranchant, il semble sculpter l’air de ses mains gantées.

Je m’approche durant une pause technique. L’homme est une pile haute tension.

— « Monsieur Lang, si je comprends bien, vous ne filmez pas une histoire, vous bâtissez un nouveau monde ! » lui dis-je pour briser la glace.

Il se tourne vers moi, le souffle court :

— « Ce n’est pas un monde, Monsieur le Français, c’est un avertissement. Regardez ces machines. Elles ne sont pas là pour servir l’homme, mais pour l’engloutir. Mon cinéma doit être plus grand que la vie, sinon il n’est qu’un miroir inutile. »

À quelques mètres de là, une vision de cauchemar et de beauté m’attend. Brigitte Helm, la jeune Maria, est assise sur une caisse. Elle porte encore les plaques de métal de la femme-machine. Elle a l’air épuisée, le visage pâle sous son maquillage expressionniste.

— « Ce n’est pas trop lourd, chère Madame ? » demandé-je en désignant son armure de cuivre et de celluloïd.

Elle esquisse un sourire fatigué :

— « Lourd ? C’est un four, Monsieur. Herr Lang est un génie, mais il oublie parfois que je ne suis pas réellement en acier. On m’a enduite d’huile pour que les articulations ne grincent pas trop à l’image. Je rêve d’un bain chaud et de ne plus voir un projecteur de ma vie ! »

Soudain, Gustav Fröhlich, qui joue le jeune Freder, nous rejoint. Il est trempé jusqu’aux os. Ils viennent de passer la matinée à tourner la scène de l’inondation.

— « On nous fait courir dans une eau glacée depuis l’aube, » siffle-t-il entre ses dents. « Lang veut de la vérité. Si nous avons l’air d’avoir froid et peur, c’est parce que nous mourons de froid ! »

Lang rappelle tout le monde. Les lumières s’allument avec un sifflement électrique. Le silence tombe, lourd comme une chape de plomb. Je me recule dans l’ombre, fasciné. Nous sommes en 1926, mais ici, entre ces murs de Berlin, je viens de voir un aperçu de l’an 2026.

Le futur sera grandiose, terrifiant, et il sentira l’huile de machine et la sueur des figurants.

Le tournage de Metropolis en 1926
La préparation des maquettes futuristes, utilisées abondamment dans le film Metropolis

1er avril 1926 : Traduire Kafka

Je n’ai pas quitté Berlin juste après ma mission diplomatique. Deux personnes passionnées de littérature m’attendaient, en effet, ce soir même, au bas de mon hôtel donnant sur la Spree. Une idée folle m’a traversé l’esprit. Faire se rencontrer ces deux amis à moi – Max Brod et Alexandre Vialatte – pour lesquelles j’ai beaucoup d’estime, avec pour mission de mener à bien un projet qui me tient à cœur.

Je m’explique.

L’écrivain, inconnu chez nous, Franz Kafka que j’avais rencontré par hasard, chez mon ami le banquier pragois Adolf Brod et qui m’avait écrit plusieurs fois après mon départ de Prague, est maintenant décédé. Cela fait depuis presque deux ans. Je sais, par ses lettres, que Kafka a produit des choses peu communes et qui sont sans doute très originales d’un point de vue littéraire. Le fils Brod, Max, meilleur et fidèle ami de Frantz, a commencé à publier ses œuvres chez l’éditeur berlinois Verlag die Schmiede. En 1925, « der Prozeß »,(Le Procès) et sans doute cette année, « das Schloss » (le Château).

J’ai lu en allemand, dans le train, « der Prozeß ». Dès les premières pages, j’ai senti que quelque chose déraillait. Un homme, Joseph K., est « arrêté » sans motif, et tout le monde trouve cela parfaitement normal. La langue est plate, dépouillée, sans effets, et pourtant chaque phrase serre un peu plus la gorge. Ce n’est pas un roman policier : c’est une culpabilité sans crime, un procès sans accusation, mené avec la froideur d’un rapport administratif.

Je me rappelle avoir fermé le livre un instant et regardé les voyageurs autour de moi, et j’ai eu l’impression qu’ils sortaient tous du Tribunal.

Je suis estomaqué : je n’ai jamais lu une chose pareille, à la fois cauchemar métaphysique et prose de bureau. Je me dis qu’un jour, il faudra absolument qu’on entende cela en français, sans rien adoucir.

Et c’est là qu’apparaît mon deuxième personnage de la soirée : le jeune français Alexandre Vialatte, qui a accepté de m’aider, toute cette semaine, à bien comprendre tout ce que disaient les différents diplomates et fonctionnaires allemands rencontrés lors de ma mission berlinoise. Alexandre est jeune, il fourmille d’idées et se révèle passionné de littérature. Parfaitement bilingue, je suis sûr qu’il peut traduire Kafka de façon magistrale dans la langue de Molière.

Mon rôle se révèle donc simple : convaincre Max Brod d’autoriser Alexandre Vialatte de lire puis traduire Kafka. À charge pour Vialatte et moi de trouver ensuite un éditeur français.

J’ai de la chance. Alexandre et Max se sont tout de suite bien entendu lors de leur première rencontre de ce soir. Une complicité qui a été jusqu’à leur faire oublier ma présence : ils se sont mis à parler un allemand beaucoup trop rapide et riche en vocabulaire pour moi.

Et ils se sont rapprochés plutôt vite. Au moment de sceller leur accord, Max a cité son défunt ami Kafka :

« Il y a un but, mais pas de chemin ; ce que nous appelons chemin, c’est l’hésitation. »

Max Brod, l’ami qui va éditer tout Kafka après le décès de ce dernier, à partir de 1925.
Alexandre Vialatte, le Français qui va traduire puis faire éditer Kafka à Paris, à partir de 1928.
La rencontre à Berlin, en début avril 1926, dans un café, entre Max Brod (à gauche) et Alexandre Vialatte . Photo prise par Olivier le Tigre, avec son tout nouveau Leica I modèle A.

30 mars 1926 : L’Allemagne et les portes qui se ferment sur nos doigts

Je suis parti en urgence pour Berlin à la demande d’Aristide Briand. Objectif : éviter que la situation ne se délite à la suite du refus de la SDN d’intégrer l’Allemagne.

Je rencontre, en début de soirée, le Chancelier Hans Luther et le ministre des Affaires étrangères Gustav Stresemann.

La journée du 30 mars est lourde d’une tension que nul ne s’attache véritablement à dissimuler.
Dans le grand salon prêté par la chancellerie, la lampe verte sur le bureau projette une lumière sourde sur les dossiers empilés ; dehors, on entend encore, par bouffées, le bruit métallique d’un tramway dans la nuit humide.
Depuis l’échec, à Genève, de l’entrée de l’Allemagne à la Société des Nations dans des conditions qu’elle juge inacceptables, le climat s’est sensiblement durci. On ne parle plus ici d’un simple revers diplomatique, mais bien d’une humiliation supplémentaire. L’affaire des sièges permanents — et surtout le projet d’élargissement à la Pologne et à d’autres États — a été ressentie comme une manœuvre destinée à diluer la portée de l’admission allemande. Stresemann ne le pas dit ouvertement, mais tout, dans son attitude, trahit une amertume contenue.
Il pose ses lunettes sur le buvard, laisse glisser un silence, puis, à mi-voix :
— On nous invite à la table, mais l’on veille d’abord à agrandir la salle, pour que notre chaise se perde dans la foule.
Il me semble aujourd’hui plus ferme que lors de nos précédents échanges. Moins enclin à la nuance, ou peut-être simplement plus décidé à ne plus apparaître comme celui qui cède encore. L’homme est pris entre deux nécessités contraires : poursuivre la politique d’apaisement engagée depuis Locarno, et répondre à une opinion allemande qui supporte de plus en plus mal ce qu’elle perçoit comme une suite de concessions sans contrepartie véritable.
— Vous savez comme moi, Olivier, ajoute-t-il en relevant la tête, qu’aucun gouvernement à Berlin ne survivra longtemps s’il donne le sentiment d’accepter pour l’Allemagne une place moindre que celle de ses anciens adversaires.
Luther, quant à lui, paraît avant tout préoccupé par la stabilité intérieure. Assis légèrement en retrait, les mains jointes devant lui, il suit l’échange en hochant parfois la tête, comme s’il calculait silencieusement coûts et risques. La situation économique demeure fragile, malgré les apparences de rétablissement depuis la stabilisation monétaire. Les équilibres politiques restent précaires ; les partis nationalistes exploitent déjà l’épisode de Genève pour dénoncer la faiblesse du gouvernement. On sent chez lui la crainte d’un basculement, moins spectaculaire que progressif, fait d’érosions successives.
— Chaque incident extérieur, murmure-t-il enfin, se paie ici en voix perdues au centre, et gagnées aux extrêmes. Ce n’est pas seulement une affaire de prestige international, c’est une question de survie parlementaire.
Je n’ignore pas, pour ma part, que notre propre opinion en France est loin d’être disposée à la générosité. Les familles n’ont pas oublié les morts, ni la Ruhr, ni les ruines des régions du Nord. L’armée, les anciens combattants, une partie de la presse veillent, sourcilleux, à ce que l’on ne « récompense » pas trop vite l’Allemagne. Nos gouvernements marchent eux aussi sur une crête étroite : ouvrir la porte sans paraître s’agenouiller.
— Ne vous y trompez pas, dis-je, la fatigue de la guerre est grande chez nous, mais la méfiance l’est tout autant. On nous répète qu’il faut être prudents, ne pas aller plus vite que le pays.
Stresemann a un bref sourire sans gaieté.
— Alors vous voyez, nous sommes deux à être prisonniers de nos opinions publiques. Peut-être Genève n’est-elle qu’un théâtre où nos peurs respectives se donnent la réplique.
Au cours de l’entretien, il est clairement suggéré — sans jamais être formulé comme une exigence — que l’Allemagne n’acceptera pas longtemps d’être traitée comme une puissance de second rang. La question n’est plus seulement celle de l’entrée à la Société des Nations, mais des conditions de cette entrée. Être admise, oui, mais comme un État pleinement reconnu, non comme un élève toléré.
— Nous ne demandons pas des honneurs, intervint Luther d’une voix posée, mais une place qui ne contredise pas chaque jour, aux yeux de nos électeurs, le discours que nous tenons pour les retenir hors des extrêmes.
— Et vous, reprit Stresemann en se tournant vers moi, pouvez-vous expliquer à Paris qu’une Allemagne humiliée est plus dangereuse qu’une Allemagne assise à vos côtés, à égalité, dans les couloirs de Genève ?
Je mesure combien notre position est délicate. Nous avons soutenu le principe de l’admission allemande, mais non sans garanties. Or, ces garanties apparaissent désormais, ici, comme autant d’obstacles. Il faudra trouver une voie qui permette de ne pas rompre ce qui a été amorcé à Locarno, sans pour autant compromettre nos propres intérêts ni ceux de nos alliés. La plume entre les doigts, je songe aux colonnes des journaux de Paris, aux ministres redoutant une interpellation trop brutale à la Chambre.
Je ne peux m’empêcher de penser que nous sommes à un moment charnière. Ou bien l’Allemagne trouve dans le système international une place qu’elle juge digne, et elle s’y investira ; ou bien elle s’en détournera, avec des conséquences que nul ne peut encore mesurer pleinement.
Les visages demeurent calmes aujourd’hui. Mais derrière cette retenue, quelque chose se durcit. Lorsque nous nous levons, Luther réajuste, d’un geste presque machinal, la pile de dossiers sur le bureau, comme pour remettre un peu de rigueur là où il sent l’ordre lui échapper. Stresemann, lui, rallume sa cigarette à même la flamme vacillante de la lampe, puis souffle la fumée vers le plafond bas du salon.
— Nous parlons de paix, dit-il en me raccompagnant vers la porte, mais nous jouons avec des ressorts qui ne se laissent pas toujours remonter à temps.
Dans le couloir, le parquet craque légèrement sous nos pas, et, derrière les vitres presque opaques, Berlin, plongée dans l’obscurité, semble déjà rendue au silence.

La rencontre en Olivier le Tigre (à gauche), le ministre des Affaires étrangères Gustav Stresemann (au centre) et le Chancelier Hans Luther, à Berlin, en mars 1926

5 octobre 1911 : Les tractations secrètes du Président du Conseil Caillaux

 » Cet homme se moque du monde ! Mener ainsi une diplomatie secrète et parallèle peut se révéler dangereux compte tenu des fortes tensions avec l’Allemagne.   »

Clemenceau ne décolère pas en m’écoutant raconter comme Joseph Caillaux, le rusé Président du Conseil négocie en sous-main avec les autorités de Berlin pour mettre fin à la grave crise survenue après l’envoi de la canonnière Panther à Agadir. Il grommelle :

 » Cet homme nous croit toujours en position de faiblesse, comme si nous étions encore en 1872 avec Bismarck isolant la France du reste de l’Europe et travaillant à limiter nos possibilités de développement. Il pratique une diplomatie de la peur et de la soumission. »

Je tente de défendre mon patron actuel en rappelant que Caillaux a bien fait le point, au début de la crise, avec le généralissime Joffre et lui a demandé si nous avions 70 % de chances de gagner la guerre contre l’Allemagne si celle-ci survenait. Clemenceau me coupe :

 » Evidemment, ce trouillard de Joffre a répondu que nous n’avions pas 70 % ! J’aurai pu aussi répondre la même chose, avec moins d’étoiles sur le képi !  » Il reprend un instant son souffle mais garde le visage cramoisi de colère :  » L’important est le soutien de l’Angleterre. Nous l’avons sans ambiguïté. Et de ce fait, nous ne craignons plus rien. Mais dites-moi, Olivier, comment avez-vous su que Joseph Caillaux court-circuitait son  propre ministre des Affaires Etrangères Justin de Selves ? »

Photographie de Justin de Selves, ministre des Affaires Etrangères, qui ne cesse de se plaindre de la diplomatie parallèle de Joseph Caillaux, Président du Conseil

Si Caillaux a trahi la confiance de la Chambre et pratique un jeu solitaire, j’ai conscience pour ma part d’agir dans son dos en racontant tout au Tigre, mon ancien patron. Clemenceau, les mains dans le dos, regardant par la fenêtre de son domicile de la rue Franklin, sent que ma conscience me travaille. Il me jette alors un regard enjôleur et doux dont il a le secret et d’une voix apaisante il m’assure : « Olivier, il n’y a aucun mal à raconter à un parlementaire les agissements indélicats d’un ministre, fusse celui qui vous emploie. Au-dessus du secret professionnel, il y a la droiture républicaine. Allez-y, parlez sans crainte. »

La gorge nouée, j’évoque alors tout ce que j’ai découvert ces derniers mois. Les télégrammes diplomatiques allemands des 26 et 27 juillet décodés par notre service du chiffre et qui évoquent clairement les tractations de Caillaux « …  qui doivent se faire à l’insu de l’ambassadeur de France à Berlin Jules Cambon ». Je parle aussi de la succession des banquiers et hommes d’affaires dans le bureau du Président du Conseil. Je cite notamment le tout puissant Fondère négociant, à la barbe du reste du gouvernement, avec le baron de Lanken, l’homme de confiance de Guillaume II.

Clemenceau est atterré par mes révélations. Il note les noms, les dates… « … pour plus tard, un jour… » ne cesse de répéter cet homme à la rancune tenace.

Quand je quitte le Tigre, je serre chaleureusement la main du vieil homme que je n’ai jamais cessé d’admirer. Je lui glisse :  » Monsieur, vous ne pouvez pas savoir comme je tiens à vous.  » Clemenceau me répond, en tapotant affectueusement mon épaule : « Vous tenez à moi, c’est parfait mon petit… et moi, eh bien,  je tiens Caillaux. »

12 septembre 1911 : Emeutes de la vie chère et crise avec l’Allemagne

«  C’est vous qui gardez la boutique ! » Mon dimanche est donc bloqué Place Beauvau après cet ordre du Président du Conseil Joseph Caillaux qui a décidé de prendre une journée de repos après une semaine très chargée.

Qu’on en juge :

D’abord Maubeuge, Lens et Saint Quentin : les émeutes contre la vie chère se multiplient. La sécheresse de l’été 1911 a provoqué une hausse spectaculaire des prix des légumes, de la viande et du beurre. Les salaires n’ont pas suivi et c’est souvent sur les marchés que les troubles éclatent. Les ouvriers, les petits employés et les ménagères de tous milieux s’exaspèrent de ne pouvoir remplir leur panier facilement. Nombreux sont ceux qui doivent renoncer à la viande le dimanche et ne peuvent plus manger que de mauvaises patates ou des pommes et poires farineuses désespérément molles. Les villes ont le sentiment que les campagnes gardent tout pour elles, que les paysans et marchands profitent de la situation dans une grande indifférence du gouvernement.

Je constate que la réponse de l’Etat reste un peu la même que sous Clemenceau : quand le peuple hurle, c’est surtout des promesses vagues que l’on fait et la troupe que l’on envoie. Et c’est toujours moi qui coordonne à distance, désabusé, les mouvements de régiments de dragons et de cuirassiers au fur et à mesure des informations et prévisions sur les troubles remontés par les préfets ou la police des chemins de fer.

Ensuite, la crise avec l’Allemagne. Depuis le 1er juillet, un navire de guerre allemand mouille non loin d’Agadir pour s’opposer à notre politique au Maroc. Les canonnières Panther ou Eber et le croiseur Berlin se relaient, menaçants, près de la ville fortifiée pour nous obliger à céder d’importants territoires en Afrique au Reich de Guillaume II.

La canonnière Panther

Le ton monte régulièrement entre les gouvernements, la presse chauffe les opinions publiques allemande et française. Nous ne sommes pas loin d’une guerre.

Là encore, je suis en première ligne avec Caillaux et je ne compte plus les échanges avec notre excellent ambassadeur à Berlin Jules Cambon.

Paradoxalement, ce dimanche et ce lundi restent calmes. Le téléphone se montre silencieux : pas d’appel de préfets, aucun pli ou pneumatique urgent.

Alors, j’ai décidé de reprendre mon cher journal, cette pile de gros cahiers laissés en friche depuis des mois.

Quelques lignes pour donner des nouvelles et montrer qu’Olivier le Tigre est toujours là.

 

11 janvier 1911 : La guerre approche-t-elle ?

Et si cet ancien chaudronnier en cuivre avait raison ? Tout le monde se moque d’Alphonse Merrheim qui vient d’écrire un article original dans La Vie Ouvrière sur « L’approche de la guerre ». Ce secrétaire de la fédération de la métallurgie, suivi à la trace par la police des chemins de fer (cette police politique qui ne veut pas dire son nom), a décidé de renouveler le syndicalisme par un travail d’étude et d’analyse économique.

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Alphonse Merrheim

Il montre les conséquences des stratégies patronales (celle du Comité des Forges par exemple) et les impacts profonds des rivalités entre puissances capitalistes, en illustrant ses propos par la description des effets néfastes de l’affrontement entre l’Allemagne et l’Angleterre.

Le rapport de police qui arrive sur mon bureau ce jour, comprend l’article découpé dans La Vie Ouvrière et un commentaire ironique d’un fonctionnaire du ministère : le papier est jugé défaitiste et ne tenant pas compte de la rivalité France/Allemagne au sujet de l’Alsace et la Lorraine.

En lisant bien le document original, pourtant, l’analyse de Merrheim ne manque pas d’intérêt.

Oui, le régime tsariste joue un jeu dangereux avec l’Autriche au sujet des Balkans ; oui, la Grande-Bretagne et le Reich sont engagés dans une course effrénée aux armements (le tonnage de leurs flottes respectives augmente de façon exponentielle ) et s’opposent sur de nombreux marchés industriels ; oui, le patronat des pays d’Europe tient à présent des discours très nationalistes, censés détourner les ouvriers des luttes syndicales et des antagonistes de classes. Ce discours revanchard, « fier à bras » influence les hommes politiques de plusieurs pays et pousse les peuples les uns contre les autres.

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La construction d’un cuirassé allemand, le SMS Von Der Tann, sur les chantiers navals de Hambourg

Ce qui demeure rassurant, c’est que tous les commentateurs de la presse s’opposent, avec une belle unanimité, aux thèses de Merrheim et les jugent trop pessimistes.

Se révèle, en revanche, inquiétant, le fait que son article reste convaincant pour qui prend la peine de le lire.

« La guerre approche ». Pour la première fois, quelqu’un prononce publiquement cette phrase terrible.

9 janvier 1911 : Vive la Lorraine libre !

L’inspecteur de police monte sur scène. La salle hostile murmure mais le laisse parler. Le concert est interdit et l’assistance doit se disperser sur le champ, indique-t-il, campé sur ses grandes jambes écartées et les bras croisés, fusillant les spectateurs de son regard bleu acier. Il reste debout, seul contre tous, sûr de son bon droit, convaincu d’être l’ultime rempart de l’ordre face à cette foule indisciplinée.

Nous sommes dans un grand hôtel de Metz, nous assistons à une soirée musicale offerte aux nombreux membres de la « Lorraine Sportive » et le policier est allemand. Les consignes viennent du Ministère de Strasbourg et la règle appliquée prend sa source dans le droit prussien.

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La ville de Metz, jalouse de son indépendance et sa cathédrale, en 1911

Les cris et les quolibets fusent à présent, les sifflets couvrent la voix pourtant bien timbrée du fonctionnaire et les bras tendus vers lui deviennent menaçants. L’officier quitte alors la scène pour revenir quelques instants après, avec huit agents qui embarquent manu militari le président de l’association et le chef d’orchestre sous les cris de « Vive la Lorraine, continuez la séance ! »

L’orchestre joue avec conviction et par défi « La Marche de Sambre et Meuse » sous les applaudissements de l’auditoire.

Les policiers allemands se font plus nombreux et quadrillent maintenant la salle. Les musiciens ne se laissent pas impressionner et entonnent avec bonne humeur « La Marseillaise ».

Devant cette ultime provocation, les fonctionnaires, nerveux et, pour certains, furieux, poussent sans ménagement les spectateurs vers la sortie. Jusqu’au dernier musicien expulsé, on continue à entendre des chants et des marches interdites dans la province perdue.

A Metz, ce soir de début janvier, l’émotion est à son comble.

Quelques notes de musique ont permis, pendant une heure, à la valeureuse Lorraine de se sentir libre et de se souvenir de son passé français.

19 et 20 décembre 1910 : Vienne rongée par la vermine

« Ah, c’est horrible. Ce que je vois m’effraie : la vermine envahit Vienne ! » La vieille Andreea Ghicitorescu a longtemps vécu dans la capitale autrichienne et ses talents de prédiction de l’avenir ont fait sa réputation et sa célébrité. Dans la Teinfaltstrasse, elle officiait pour les aristocrates en vue et les grands bourgeois de l’Empire.

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Vienne, capitale d’un Empire Austro-Hongrois à bout de souffle, pendant l’hiver

Pendant sa longue activité de divination, cette dame d’origine roumaine a tout prévu, avec une exactitude stupéfiante : la défaite de Sadowa de 1866, la mort dans des circonstances mystérieuses de l’Archiduc Rodolphe et de sa maîtresse Marie Vetsera en 1889, l’assassinat de l’impératrice Élisabeth (dite Sissi) en 1898… A chaque fois, ses tirages de cartes, son analyse des fumées d’encens ou des foies d’animaux lui ont donné des visions de cauchemar et elle a annoncé avec effroi les abîmes vers lesquels la patrie des Habsbourg se précipitait en aveugle.

L’ambiance orientale de son salon, les lourdes tentures rouge sang, le son d’un violon sortant de nulle part ajoutaient au mystère d’un lieu fréquenté en secret aussi bien par la famille impériale que par certains grands ambassadeurs ou ministres. Andreea Ghicitorescu proférait ses prédictions d’une voix blanche, le teint pâle, cireux presque, ses yeux gris tournant de leur orbite quand ils ne transperçaient pas l’âme de ses visiteurs. Des ongles longs crochus finissant des mains fines, blanches aux veines bleues saillantes qu’elle passait devant une bouche d’où ne sortaient que des mots châtiés, accentuaient ses allures de sorcière des beaux quartiers.

Ses visions ne venaient pas seules, elles s’accompagnaient de tremblements terribles voire de débuts de transe. Les pires malheurs étaient annoncés dans un état second, comme sous hypnose, à des visiteurs fascinés et sentant la main du diable se poser sur leurs fragiles épaules.

Brusquement, en mars 1908, Andreea a quitté Vienne pour Paris. Chassée par le pouvoir ? Lassée de prédire la fin de l’Empire sans provoquer de réaction ? Épuisée par son activité où elle mettait tout d’elle-même ? Personne ne sait vraiment. Son nouvel appartement de la rue Saint-Honoré reste peu connu. Son adresse m’a été donné par un ancien consul finissant sa carrière au Quai, dans l’ennui et le whisky.

« Mère Andreea » comme elle aime être appelée, n’intéresse guère nos compatriotes. Ses visions demeurent focalisées sur le Danube et l’avenir du Hofburg. Elle ressasse, solitaire, ce qu’elle appelle « ses vieilles histoires ». Et c’est aujourd’hui que j’ai décidé de lui rendre visite, passionné que je reste par Vienne.

Elle m’accueille dans son ample robe noire cachant mal sa démarche lourde, ses pieds trainant de fatigue sur un parquet parisien grinçant.

« Racontez-moi encore Vienne, Andreea : la ville, le Ring, le Hof-Hoperntheater, la Sécession, la Cour, l’Empereur François-Joseph… »

La voyante m’invite à la rejoindre à sa table, mélange, coupe son jeu de tarot puis étale l’ensemble sous mes yeux.

De sa voix éraillée et peu audible, elle commente : « L’avenir de l’Autriche-Hongrie est là. Derrière chaque carte, un acteur clef, un événement ou un lieu. Derrière chaque carte, un épisode d’une histoire terrible. Le tout s’enchaîne logiquement. Ce sera la descente vers l’enfer. » Sa main tremble, elle peine à tenir sa tête droite et ses yeux commencent à se révulser. D’un geste, elle s’empare d’une carte : « Bismarck, il est toujours là et tire toutes les ficelles… Sadowa, Sadowa…» Le rappel de la défaite autrichienne contre la Prusse, événement déjà ancien, ne m’apporte rien, je dirige donc la main d’Andreea vers les cartes représentant le présent ou le futur, provoquant sa terreur.

« Laissez ces cartes, elles n’annoncent rien de bon. » D’autorité, j’en saisis pourtant une et lui tends pour interprétation : « et celle-là ? » Laconiquement, elle lâche le nom du maire de Vienne décédé cette année, Karl Lueger. Sur ma demande d’en savoir plus, elle ajoute « Il monte le peuple contre les Juifs. Il sait manier les foules, diriger un parti pour parvenir à ses fins. Sa propagande est redoutable… » Je retourne la carte suivante : « Et ce dix de trèfle ? » Sur un ton glaçant, mon interlocutrice évoque maintenant Schönerer, parlementaire vieillissant, antijuif aussi, pro-allemand, transformant le parlement de Vienne en champ de bataille nationaliste.

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Georg Ritter von Schönerer

Mon bras survole d’autres cartes et en saisit une au hasard. Andreea pousse un cri d’effroi : « Pas celle-là ! » et elle me force à la reposer. J’ai juste le temps de voir l’image du Diable et le chiffre XIII. « Mais que signifie-t-elle ? » ai-je juste le temps d’implorer.

Andreea se recule, réfléchit et reste muette, les yeux mi-clos. J’insiste : « Vous devez me dire, peut-être pouvons-nous agir sur ce futur qui vous impressionne tant… »

La vieille femme ne répond pas à ma question. Et elle évoque – sans que je comprenne – l’histoire d’un pauvre type : «  Il vit dans le Foyer pour hommes de la Meldemannstrasse, dans le nord de la ville. Artiste peintre raté, indolent, capricieux et colérique, sans le sou, raciste, c’est la haine qui couve en lui. Fasciné par la force et les puissants, Wagner et la grande Allemagne, affolé par le peuple ouvrier uni derrière le parti social-démocrate, il serre les poings dans ses poches vides et trouées. »

J’interromps la cartomancienne. « Mais pourquoi me parlez-vous de ce marginal ? » Redevenue calme, la Roumaine aux talents mystérieux, se sert, solitairement, un verre d’eau de vie. En buvant à petites gorgées, elle complète son bref exposé : « Ce minus représente la vermine dont je vous parlais tout à l’heure. Vienne est rongée par les cancrelats, ces êtres vils portés par les vagues d’un destin incertain et sans doute sombre. Bons à rien, ils sont prêts à tout. Ils creusent leurs galeries de termites dans l’édifice d’une monarchie viennoise vermoulue, sapée par les querelles entre peuples égoïstes. Ils se nourrissent de la haine de l’autre, ils ont le goût de la force et se gavent du sang de la démocratie qu’ils détestent. Ils se multiplient, pullulent, et dégagent une odeur pestilentielle. »

« Comment s’appelle votre homme ? » Andreea repose son verre et me fixe : « Lui, c’est le pire, c’est…. »

Je n’ai pas retenu le nom.

 

3 mai 1910 : La Grèce sauvée par le régime crétois ?

« Nous sommes prêts à des réformes mais il faudra nous aider ! » Venizelos se cale tranquillement dans le fauteuil qui fait face à mon bureau. Il est fier d’être le seul homme politique grec que la France a choisi de soutenir. Il se sent en position de force.

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Eleftherios Venizelos dirige déjà la Crète. Demain, il pourrait bien prendre le pouvoir à Athènes, si on veut bien l’aider un peu…

Nous n’avons pas le choix. La situation du jeune état balkanique apparaît presque désespérée : budgets déséquilibrés, corruption d’une partie de l’administration gangrénée par le clientélisme, agriculture arriérée qui peine à subvenir aux besoins de la population, armée et marine mal équipées et organisées. La Grèce peut devenir demain la proie d’une Allemagne belliqueuse comme d’un Empire Ottoman instable essayant de remonter la pente de l’Histoire.

La mise en place d’une Commission internationale des finances publiques n’a pas servi à grand-chose sauf à blesser l’amour propre des habitants. L’instabilité ministérielle demeure tandis que la question macédonienne et le sort de la Crète – liés à des revendications territoriales grecques et des rêves de grandeur comme l’enosis – pourrissent le climat de toute la région des Balkans et enveniment les relations internationales.

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Les Balkans avant 1912

La Grèce s’industrialise trop peu, trop lentement et n’attire pas suffisamment les capitaux des investisseurs qui lui préfèrent la Russie, les colonies, les gisements de pétrole d’Orient ou les Amériques.

Pourquoi parier sur Eleftherios Venizelos, le puissant chef crétois ? Il apparaît plus honnête que les autres, plus fin, plus stratège avec une dimension incontestable d’homme d’Etat qui manque au bouillant colonel Zorbas, le seul à émerger actuellement sur la scène grecque.

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La maison de Venizelos en Crète est déjà discrètement protégée par les hommes du deuxième bureau français

Nous savons que Venizelos va nous demander de l’argent, beaucoup d’argent, s’il accède au pouvoir. Le bas de laine des Français, des Allemands ou des Anglais dont les économies semblent inépuisables, sera le bienvenu. Une autorisation d’emprunt sur les places de Paris, Londres ou Berlin, la garantie des banques nationales, des articles bienveillants de journalistes financiers peu regardants… nous connaissons la musique.

Quand le berceau de la civilisation européenne prend feu, il faut bien que toute l’Europe se transforme en pompier.

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Bonne nouvelle ! Ce site vient d’avoir un « petit frère » ! Un autre Olivier va connaître de drôle d’aventures… il y a trois siècles, à la cour du roi Louis XIV.

Un héros né dans des conditions mystérieuses, des intrigues et des complots dans l’entourage d’un monarque tout puissant mais vieillissant, des luttes de pouvoir impitoyables mais aussi une époque pleine de promesses malgré le poids des guerres, les famines encore fréquentes, les terribles hivers.

Une histoire qui prendra un peu plus la forme d’un « roman » que le site « Il y a un siècle » mais toujours le désir de vous divertir.

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19 avril 1910 : Beethoven se soigne à la chicorée

Les mélomanes l’appellent affectueusement « Le Vieux Sourd » et le peuple fredonne ses airs les plus connus : 5ème et 9ème symphonies en tête. Beethoven est devenu le vrai musicien de notre époque et du fond de son tombeau, il cache les Fauré, Satie, Ravel et autre Malher dont l’audience ne dépasse guère un public restreint et averti.

Les orchestres et les chorales fusionnent pour donner un souffle encore plus puissant aux symphonies, les salles trop petites comme Gaveau jouent à l’infini les quatuors qui font les délices de mon ami Marcel Proust. Quant aux pianistes du dimanche et aux élèves du Conservatoire, ils se jettent avec avidité sur les sonates et s’empêtrent dans des difficultés techniques inextricables, sans jamais renoncer.

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Beethoven est partout en 1910, jusque dans les boîtes de chicorée de la marque « Les Javanaises »

Beethoven plaît, Beethoven est à la mode. Bientôt un siècle après sa disparition, le maître allemand ne choque plus dans ses ruptures de mélodie, n’agace pas à chaque dissonance et ne dérange guère lorsqu’il réveille avec ses cors. De romantique avant-gardiste, il est devenu « classique ». Notre univers de métal et de machines, de jets de vapeur et de sifflets de trains s’accommode bien de ces mouvements d’archets nerveux et puissants. Dans un monde qui aime la paix mais prépare la guerre, arrivent à point nommé ses marches et mesures martiales annoncées par les flûtes puis renforcées d’un coup par l’ensemble ordonné des vents et des cordes.

Les luttes sociales, les bras de fer entre puissances, l’âpreté des luttes entre industries rivales, ont forgé des esprits et des cœurs qui accueillent bien mieux Beethoven que ne pouvaient le faire ses contemporains. Il nous vrille l’oreille mais pour mieux l’emplir d’une énergie faussement brute qui nous oxygène tout le sang : avec lui, les combats prennent un sens. Il nous broie la main mais sa force, dans ce monde incertain, nous rassure finalement. Il nous attrape par le colback et ne nous lâche plus tant qu’il n’est pas sûr de nous avoir entièrement conquis.

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La Frise Beethoven de Gustav Klimt

Enfermé dans sa surdité, il nous délivre le « bénédictus » d’une Missa Solemnis, ce cri d’espoir qui s’élève au-dessus de toutes les médiocrités et nous fait palper le divin. Un violon, quelques voix comme un faisceau de lumière pure au premier abord ; en fait toute une complexe construction de chœurs et d’orchestre formant un escalier à double révolution grimpant vers le paradis. La souffrance de l’artiste devient un sève régénératrice et notre société qui peine à écarter le mal se prend au moins à aimer le beau.

Beethoven est partout : vignettes dans la chicorée du matin, sculptures dans les squares, masques dans les musées, frise de Klimt à Vienne. « Héroïque »,  Pathétique » rentrent dans le vocabulaire courant. Notre société paradoxale qui glorifie l’homme seul, l’individu avec sa richesse et ses droits tout en l’enfermant dans des masses grégaires chères à Gustave le Bon, s’identifie à ce génial solitaire qui sait réunir et transporter les foules.

On se prend à imaginer que le cinématographe du futur recyclera aussi Beethoven… lorsque nous dégusterons, à pleines dents, de drôles d’oranges mécaniques.

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12 avril 1910 : Pologne meurtrie

 « On aurait voulu faire disparaître notre nation à tout jamais que l’on ne s’y serait pas pris autrement. » Henryk Sienkiewitz, le prix Nobel de littérature 1905, auteur de Quo Vadis, est reçu aujourd’hui à l’Elysée. Après les poignées de mains, les discours et les hommages, il m’explique, un verre de champagne à la main, le drame traversé par son pays, la Pologne. Éclatée entre trois empires, la Russie qui possède tout le Territoire de la Vistule (Varsovie, Lodz…) , l’Autriche-Hongrie où vivent les habitants de Cracovie et tout le reste de la Galicie et enfin la Prusse avec la Posnanie, la Pologne n’existe pas, n’existe plus.

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Varsovie dans les années 1900, 1910

En Russie ? La langue russe reste obligatoire dans les écoles, le clergé catholique est juste toléré et réduit au silence, les nouveaux monuments glorifient l’unité derrière Saint Pétersbourg. En Prusse, les fonctionnaires sont aussi tous allemands et diffusent la langue de Goethe dans la vie de tous les jours en s’appuyant sur l’idéologie du Kulturkampf. Seule l’Autriche-Hongrie admet une représentation politique des Polonais qui bénéficient d’un vice-roi en Galicie, membre du cabinet viennois.

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Varsovie en 1910

Nation éclatée administrativement mais aussi éparpillée entre provinces économiquement et socialement très diverses. La Galicie autrichienne demeure très rurale et un peu arriérée alors que les villes rattachées à la Prusse se développent grandement d’un point de vue industriel, suivies par celles sous domination russe. Des régions voisines comme la Haute-Silésie (prussienne) et le bassin de Dabrowa (russe) sont pourtant rivales alors que les Polonais y sont majoritaires.

Qui veut faire la Pologne ? Le mouvement national grandit mais là-aussi de façon multiple. Certains vantent les vertus du tri-loyalisme vis à vis des trois pays dominant la Pologne et espèrent grandir en leur sein. Ils restent conservateurs dans l’âme et pour eux, leur avenir passe par l’enrichissement de leur communauté. D’autres préconisent l’établissement d’une vraie nation sur des bases ethniques (excluant les nombreux Juifs des territoires concernés ?) en utilisant la violence ou au contraire, les voies démocratiques. On compte des socialistes, des agrariens, des nationalistes purs et durs et des populistes. Un homme comme Pilsudski entretient ni plus ni moins une véritable force paramilitaire de 10 000 fusiliers non loin de Cracovie tandis que Dmowski tente de soulever les Polonais de Prusse grâce à des actions antigermanistes audacieuses. Tout ce petit monde se déchire et l’établissement d’une grande Pologne cohérente et unifiée paraît loin.

En attendant, les Polonais émigrent en masse : en France ou aux États-Unis notamment. Entreprenants, courageux (on ne leur réserve pas les métiers les plus faciles), solidaires entre eux, ils forment des communautés fières de leur religion, de leur langue et de leur culture. Sienkiewitz conclut :

« Nous butinons les fleurs du monde entier et nous en faisons notre miel ! »

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Henryk Sienkiewitz

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22 mars 1910 : La France trahie par un boxeur belge

Le commissaire spécial fait signe à ses dix agents de bloquer toutes les portes du second wagon du Lille Bruxelles de 11h15. Le chef de la gare de Lille a pour consigne de ne pas donner le départ. Cinq policiers, les plus costaux de la Sûreté locale, s’engouffrent alors dans le véhicule à la recherche de Tony, le champion de boxe belge.

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La Grand-Place à Lille pendant les années 1910

L’arrestation est mouvementée. Tony déploie une force de colosse et deux fonctionnaires tombent à terre. Le premier s’affaisse, le nez fracassé par un direct du droit et l’autre est projeté violemment contre la vitre à la suite d’un crochet du gauche très bien placé.

La lutte s’achève au moment où le commissaire Rocca sort son revolver et le plaque sur la tempe de Tony. Le sportif se rend alors et se laisse conduire, menotté dans le dos, jusqu’aux locaux de la Sûreté lilloise.

Un après-midi et une nuit complète d’interrogatoire musclé ramollissent notre homme qui passe aux aveux :

« Oui, monsieur le commissaire, j’ai pris des photographies des forts de Lille dans un but d’espionnage. J’ai été recruté à Bruxelles par un Allemand très bien habillé et parlant parfaitement le français. Il m’a proposé une grosse somme d’argent qui couvrait les lourdes dettes accumulées par ma salle de boxe où les clients étaient devenus trop rares. J’ai appris que ce monsieur était un officier du Reich et qu’il voulait aussi faire travailler ma maîtresse. Il m’a confié un appareil photographique pour prendre des clichés des forts entourant notre grande ville près de la frontière belge. Et il a proposé de belles toilettes à ma compagne pour qu’elle séduise des gradés de la garnison. J’avais aussi pour mission de vérifier si les forts étaient reliés entre eux par une ligne téléphonique. Plus tard, on m’a demandé de recruter des auxiliaires pour d’autres observations en me promettant des enveloppes toujours plus intéressantes. C’est sans doute là que je me suis fait remarquer par la police.

Monsieur le commissaire, c’est la misère qui m’a fait accepter cette mission honteuse. »

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Bruxelles est un nid d’espions allemands

Epuisé par la nuit sans sommeil, les hurlements des inspecteurs, les claques à répétition et les coups de dictionnaire sur la tête, Tony pleure à chaudes larmes. Sa tête tuméfiée a presque doublé de volume. Il sait que la République française ne lui fera aucun cadeau. L’article 77 du code pénal a le double mérite de la clarté et de la simplicité : »Sera puni de mort quiconque aura pratiqué des manœuvres ou entretenu des intelligences avec les ennemis de l’Etat, à l’effet de faciliter leur entrée sur le territoire et dépendances de la République ou de leur livrer des villes, forteresses, places, postes, ports, magasins, arsenaux, vaisseaux ou bâtiments appartenant à la France ».

Pour être complet dans ses explications sur la suite des événements, le commissaire met sous le nez du boxeur, anéanti par le remord et terrifié par la gravité de ses actes, un code napoléonien ouvert à l’article 12. Il fait lire l’espion à haute voix, cette phrase qui exprime, dans un style pur et dépouillé, ce que notre pays promet à ses ennemis : « Tout condamné à mort aura la tête tranchée ».

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1er mars 1910 : Anne-Charlotte, redoutable séductrice

Bref rappel de l’épisode précédent : Un collaborateur -Jules – me confie, honteux, qu’il trompe sa femme avec Marguerite, sa bonne. Elle lui tarifie ses services, promettant en échange de ne rien dire à son épouse. Cette dernière est, en secret, informée de tout ce manège et récupère pour son propre compte les sommes versées par son naïf conjoint.

Nous sommes restés sur cette double interrogation : comment ai-je eu connaissance de cette triste affaire et que fait la femme de Jules de l’argent récolté ?

Je prends beaucoup de précautions pour répondre à mon collaborateur. Il n’est pas évident pour lui de découvrir que ses vilaines petites coucheries étaient connues depuis longtemps des deux personnes vis-à-vis desquelles il essayait de faire bonne figure : sa femme et son chef.

Son épouse ? : Anne-Charlotte de Corcelette, descendante d’un obscure petit marquis dont le château en Savoie tombe en ruine. Des dettes en guise d’héritage, un riche patrimoine culturel pour faire oublier les trous dans la toiture du patrimoine foncier, une vie faite de nostalgie d’une splendeur passée qui s’est effritée au fur et à mesure que les rentes n’ont plus été la garantie d’une vie à l’abri du besoin.

Anne-Charlotte s’est casée auprès d’un fonctionnaire sans le sou : Jules se révèle brillant juriste mais bien incapable de lui offrir la vie mondaine dont elle rêve.

Anne-Charlotte a longtemps poussé son mari à viser plus haut : « Tu devrais rencontrer ce fameux Tardieu qui pourrait peut-être te faire entrer en Conseil d’État ! » Jolie femme, aimant toilettes et bijoux, elle désespère de voir mon collaborateur Jules se contenter des quelques centaines de francs qui constituent son maigre traitement de rédacteur.

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Anne-Charlotte de Corcelette, fascinée par les luxueux colliers de perles…

Un jour, Anne-Charlotte en a eu assez et m’a demandé un rendez-vous… pour évoquer la carrière de son époux. Plantant ses beaux yeux verts dans les miens qui peinaient à ne pas plonger dans son décolleté qui aurait fait honte à son ancêtre mais qui avait déjà visiblement beaucoup plu au portier du cabinet du ministre, elle a, ni plus ni moins, exigé, pour Jules, un poste de sous-directeur à horizon trois ou quatre ans. Un peu vexée par l’éclat de rire que je n’ai pu retenir, elle a accepté de m’écouter, un peu boudeuse :

« Mme de Corcelette, je comprends votre impatience à voir se concrétiser la réussite professionnelle de votre conjoint. Vous comprenez bien cependant que notre Administration ne peut plus être celle des passe-droits et que nos promotions obéissent à d’autres considérations que le fait du Prince. Nous n’avons pas encore de statut des fonctionnaires mais nous veillons aux respects des règlements pour l’avancement au sein de chaque corps.

Pour autant, si vous avez de l’ambition, la France peut sans-doute quelque chose pour vous. Mais il vous faudra être coopérante. »

Pas de doute, en la personne d’Anne-Charlotte, je tenais la femme élégante, ambitieuse, intelligente et un peu vénale dont rêvait le Deuxième Bureau.

La succession de jeunes officiers allemands, adjoints de l’attaché militaire de l’ambassade du Reich à Paris, avait donné des idées aux as du contre-espionnage. Il fallait trouver quelqu’un pour séduire ces jeunes lieutenants ou capitaines issus des états-majors berlinois et leur soutirer, dans le secret des alcôves, de précieuses indications sur les matériels prussiens ou sur l’avancée des plans d’invasion de notre pays.

Anne-Charlotte serait la femme idoine : des besoins d’argent, de reconnaissance ; l’envie de changer de vie, d’être dans les petits secrets des grands et de connaître la part d’ombre de ceux qui brillent.

Une partie de la suite est connue : l’embauche d’une bonne choisie par nos soins, le pauvre Jules qui se laisse séduire par cette servante Marguerite, cette dernière qui le fait chanter et qui reverse à Anne-Charlotte les sommes perçues par Jules sur l’enveloppe cabinet.

L’autre partie de l’histoire fait penser à un roman de gare : Anne-Charlotte invitée grâce à notre entremise à chaque réception de l’ambassade d’Allemagne, des valses étourdissantes avec des jeunes Frantz et des beaux Karl, en uniforme rayonnant d’officiers de la Garde. Anne-Charlotte agissait les mains libres pendant que son mari s’empêtrait dans ses amours ancillaires. Bref, la réalisation parfaite de nos plans machiavéliques.

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Un des jeunes lieutenants prometteurs de l’ambassade d’Allemagne séduit par Anne-Charlotte de Corcelette

Elle nous en a apporté des informations notre Anne-Charlotte ! L’installation des batteries autour de Strasbourg, les différentes variantes des plans d’invasion de la Belgique, les recherches sur les canons à tir rapide : autant d’éléments analysés avec soin par le Deuxième Bureau et le Renseignement militaire et servant, ensuite, à guider les recherches de nos espions au-delà des frontières.

Jules m’écoute, abasourdi. Non seulement, sa bonne lui a menti mais sa femme mène une vie complexe, presque dangereuse, sans qu’il ne se doute de rien. Quant au chef que je suis, il me découvre comme un redoutable manipulateur, quand l’intérêt de la Patrie l’exige.

Les codes civils, les arrêts du Conseil d’État, les « considérants » et les « attendus » des hautes juridictions ne sont d’aucun secours à notre juriste qui sent le sol se dérober sous ses pieds. Lui qui s’était affranchi du monde des règles claires -qui faisaient ses délices professionnels – avec sa petite bonne et qui pensait qu’il était le seul à pratiquer le double jeu, découvre qu’il n’était qu’un amateur comparé à sa femme et à son chef.

Il se risque à une ultime question : « Et ma servante Marguerite, comment l’avez vous choisie avant de faire en sorte que ma femme ne la recrute ? »

Je réponds avec froideur : « Marguerite aura été celle qui a vengé toutes les bonnes qui subissent les assauts de maîtres comme vous, sans pouvoir se défendre. Elle était employée aux écritures à la Préfecture de Police, son vrai nom est Edwige et elle réintègre ses anciennes fonctions demain.

Mon cher Jules, il vous reste à vous concentrer sur vos commentaires d’arrêts, jusqu’à tard le soir, tout en laissant votre femme travailler pour la France. Au bout d’un certain temps, les sommes que nous lui verserons dorénavant directement, finiront bien par couvrir la réparation du château de ses ancêtres. En attendant, la République apprécie qu’une aristocrate comme elle, puisse ainsi se donner corps et âme ! »

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21 décembre 1909 : Bell espionne ? Vous plaisantez !

« Mais c’est une espionne que vous recherchez ! Pour qui me prenez-vous ? »

Je laisse passer l’orage et reprends mes explications :

« Le chemin de fer appelé Bagdad Bahn, s’il voit le jour, permettra aux Allemands un accès facilité aux ressources pétrolières qui viennent d’être découvertes à Mossoul. Il évitera aussi à Berlin d’être dépendant du canal de Suez pour contrôler ses colonies d’Afrique Orientale et enfin, il ouvrira de multiples portes pour une pénétration d’un Empire Ottoman bien affaibli par le Reich de Guillaume II. »

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Le Bagdad Bahn, le train de toutes les convoitises…

Gertrude Bell m’écoute en remettant machinalement une de ses mèches brunes derrière son oreille. Son regard s’adoucit et ses yeux me renvoient tour à tour de l’ironie et une pointe de curiosité : «  Que va-t-il encore inventer ? » semblent-ils dire.

La jeune archéologue anglaise est retenue ce jour par la police du port de Marseille. Grande et mince, nerveuse et musclée, il se dégage une force considérable de cette femme au parcours peu commun. Une des premières fille à être diplômée d’Oxford en histoire, devenue spécialiste des fouilles dans les ruines antiques du Djebel druze, de Turquie ou de Mésopotamie mais aussi alpiniste respectée dans le petit monde des guides alpins, Gertrude Bell collectionne à 41 ans les exploits et les audaces.

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Gertrude Bell n’a pas envie d’être espionne

J’ai demandé que l’aventurière soit interpellée pour un motif fallacieux avant de monter dans un paquebot pour Alexandrie, le temps pour moi de la convaincre de travailler pour le 2ème bureau qui peine à trouver des agents parlant parfaitement arabe et capables d’opérer avec aisance dans le triangle Constantinople, Bagdad et Beyrouth.

La mission que je souhaite lui confier ?

  • Collecter des informations sur la reprise du projet de chemin de fer pour Bagdad, chantier arrêté après le massacre des Arméniens par les Turcs dans la ville d’Adana située près de la future ligne.
  • Convaincre les ouvriers -souvent Arméniens- de ne pas reprendre le travail.
  • Miner le moral des ingénieurs européens choqués par le spectacle des violences de certains militaires et celui de leurs adjoints turcs, éloignés de leurs bases en plein désert dans des conditions climatiques particulièrement éprouvantes.

Gertrude Bell m’écoute toujours mais secoue négativement la tête. Elle me coupe :

« Vous savez, les suffragettes n’ont déjà pas réussi à me convaincre de les suivre et pourtant, elles ont insisté. Par agacement face à leurs pressions, j’ai même rejoint une ligue contre le vote féminin en Grande Bretagne.

Votre argumentation me donne des envies semblables : faire le contraire de ce que vous me demandez. Consciente des enjeux, je n’en ferai rien… mais ne comptez pas sur moi. Seul mon pays, le Royaume-Uni, pourra me demander de tels services. »

Elle se lève, me tend la main et serre la mienne avec vigueur, remet son chapeau, ajuste le bas de sa jupe blanche et s’en retourne sans rien dire, la tête haute.

Je donne l’ordre de la libérer immédiatement, penaud, peu fier d’avoir retenu, avec un mauvais prétexte, une femme qui a toutes les qualités pour devenir, un jour, une héroïne de roman.

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Gertrude Bell, diplômée d’histoire à Oxford, alpiniste respectée est surtout une archéologue reconnue.

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22 octobre 1909 : T comme Triple Entente

 La France a mis fin à son isolement, solidement, durablement. Elle avait été mise à genoux pour la puissante Prusse lors de la guerre en 1871 et était sortie de ce conflit diminuée d’un point de vue territorial et coupée du reste de l’Europe (la toute jeune et fragile République face aux vieilles et orgueilleuses monarchies européennes).

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La Triple Entente entre la Russie, la France et l’Angleterre…vue par les Russes. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par la direction du journal Le Temps.

Triple Entente. Mot magique qui protège la France contre tout mauvais sort ? Succès diplomatique indéniable. Le 17 août 1892, notre pays signe un premier accord militaire secret avec la Russie du tsar qui aboutit à une alliance plus complète en fin d’année suivante. Le 8 avril 1904, notre ennemi héréditaire anglais devient notre ami et nous l’embrassons pendant les longues fêtes liées à l’Entente cordiale.

Parallèlement, la Russie et le Royaume-Uni signent un traité le 31 août 1907 aboutissant à délimiter leur influence respective en Perse et en Afghanistan.

Par ce dernier document naît donc une Triple Entente qui ne demande qu’à se renforcer.

Deux pays avec une armée puissante et une démographie dynamique épaulent dorénavant notre République et nous aident à faire face à la puissante Allemagne, elle-même engagée dans une triple Alliance avec l’Autriche et l’Italie.

Blocs contre blocs.

Avantage : les petites humiliations presque quotidiennes que devaient subir la France de la part de l’Allemagne de Bismarck dans les années 1880, ont disparu. Notre pays, nos frontières et nos marges de manœuvre diplomatiques sont maintenant respectées par un Kaiser qui se méfie, de surcroît, d’une Entente qui l’oblige à séparer ses forces entre l’est russe et l’ouest français.

Inconvénient : la course aux armements prend de l’ampleur. Les dépenses en faveur de la marine et de l’équipement des troupes terrestres n’ont jamais été aussi importantes dans les grands pays d’Europe. On astique canons et fusils, on augmente le nombre de régiments mobilisables en préparant des plans d’invasion ou de défense.

Qui veut la paix prépare la guerre ? Espérons que tous les Européens continueront encore longtemps à préférer la paix à la guerre et à faire mentir Léon Daudet qui considère que sur la longue durée, « les seules ententes internationales possibles, sont des ententes gastronomiques ».

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17 septembre 1909 : Les vacances des grands de ce monde

 » Celui qui a le comportement le plus surprenant pendant ses vacances, c’est incontestablement Guillaume II  »

Promenade avec Clemenceau dans la campagne à côté de Bernouville. Le Tigre ne se fait pas prier pour me raconter, avec gourmandise, tout ce qu’il sait des moments de détente des têtes couronnées.

« Le Kaiser adore les croisières et réquisitionne régulièrement à cet effet un des puissants navires de la flotte impériale. Dès son lever, il pratique la gymnastique et oblige tout l’équipage à faire de même. Le spectacle de ces vaillants marins enchaînant, avec un sourire forcé, les tractions et les assouplissements au même rythme que leur empereur oubliant toute majesté, a quelque chose de désopilant.

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Le Kaiser Guillaume II mène tout son monde en bateau…

Notre Guillaume II ne peut se passer des informations sur la bonne marche des affaires publiques. S’il est toujours aussi médiocre pour prendre une décision, il veut tout savoir, tout de suite. Dans les navires où il s’installe pour l’été, il fait aligner cinq télégraphistes qui réceptionnent en permanence les messages en provenance des différents ministères du Reich et les apportent, de façon zélée, à leur maître. Tout retard de transmission le met dans une fureur inimaginable. Le Kaiser rédige aussi de façon frénétique des réponses -même si on ne lui demande rien – formule des blâmes ou des encouragements transmis en différents bureaux.  Tout ceci crée une agitation et un désordre permanent dans l’administration berlinoise et oblige le chancelier à rectifier le tir avec sang-froid. Le pauvre !

Curieux, j’interroge Clemenceau sur Edouard VII, le roi anglais très aimé de nos compatriotes.

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Marienbad en 1909

– Ah… Edouard VII reste un grand amateur de jolies femmes. A Marienbad, un de ses lieux de villégiature favori, il passe une bonne partie de son temps à faire la cour à telle ou telle élégante remarquée la veille dans un bal ou un dîner. A l’âge du souverain, cela ne prête guère à conséquence et tout reste sans doute très chaste. Les personnels des hôtels sont habitués des visites du souverain à l’une de leurs charmantes clientes et déroulent, à chaque fois, avec un respect infini, le tapis rouge au moment de son arrivée. Autrement dit, la visite d’Edouard VII n’a rien de discret et c’est tout l’établissement hébergeant l’heureuse élue qui se met en quatre, de façon solennelle, pour que la visite du roi se passe bien. Notez, cher ami, que les belles remarquées par le roi sont souvent françaises.

– Et notre Président de la République ?

–  Comme vous le savez, il doit se contenter du château de Rambouillet. Mises à part les petites promenades quotidienne que M. Fallières effectue d’un bon pas dans les bois, il ne se passe rigoureusement rien dans son château. Peu de visites, aucune jolie femme, pas de fête… La presse fuit ce lieu d’ennui. En 1909, la vie privée de notre chef de l’Etat n’intéresse personne !  » 

4 septembre 1909 : Le chancelier allemand fait-il le poids ?

 » Il ne fera pas le poids !  » L’avis de ce collègue du Quai d’Orsay est tranché, le jugement sans appel. Le nouveau chancelier allemand Bethmann-Hollweg n’arrive pas à convaincre ce fonctionnaire spécialiste des relations avec l’Allemagne.  » Von Büllow, son prédécesseur, n’avait plus la confiance de l’Empereur. Le changement devait se faire mais nous perdons au change. Regardez cet homme : trop grand, trop lourd, emprunté, on dirait qu’il doute en permanence !  »

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Theobald von Bethmann-Hollweg, le nouveau chancelier allemand

L’avis de Jules Cambon, notre ambassadeur à Berlin, se révèle plus nuancé : « Bethmann Hollweg n’a sans doute pas la capacité de décision rapide qu’avait son prédécesseur mais il est aussi cultivé et même plus philosophe que lui. Il n’a pas accepté ses nouvelles fonctions avec enthousiasme et se montre avant tout comme un homme de devoir. Il examine bien chaque dossier sous tout ses aspects avant de trancher. Cela est rassurant pour les relations internationales.  »

Il est difficile de porter une appréciation sur un homme qui entre en  fonction. On peut juste identifier les écueils, les zones de risques et ses atouts éventuels pour les éviter.

Bethmann Hollweg n’a pas l’orgueil chevillé au corps comme von Büllow. La loyauté a aussi plus d’importance pour lui. Ses relations avec Guillaume II n’en devraient être que plus apaisées. Il saura sans doute traiter avec l’Empereur de façon rationnelle et éviter de le braquer inutilement par des attitudes ou des propos maladroits.

En relations internationales, Bethmann Hollweg est persuadé qu’il faut faire sortir l’Allemagne de son isolement. Il tentera probablement un rapprochement avec l’Angleterre – c’est aussi le souhait de son souverain –  et essaiera d’enfoncer un coin dans l’Entente cordiale. Ce point sera à surveiller particulièrement par la France.

Il se méfie comme de la peste de la Russie qui est pour lui la grande puissance montante du XXème siècle qui commence. Espérons que cela ne le conduira pas à des attitudes inutilement distantes voire agressives.

Il reste à évaluer la capacité de Bethmann Hollweg à se faire respecter de la machine bureaucratique berlinoise et de l’Etat major. La France n’aurait guère à gagner de parler avec un chancelier dont l’autorité réelle n’irait pas au-delà du couloir qui longe son bureau.

A priori, sa connaissance intime de l’administration – Bethmann-Hollweg était auparavant ministre de l’Intérieur de Prusse – devrait l’aider dans sa tâche. On dit qu’il s’apprête à écarter plusieurs ministres et secrétaires d’état pour former un gouvernement plus souple et plus homogène. Une équipe plus dévouée autour de lui ne sera pas de trop pour faire face à un parlement -le Reichstag – très remuant et un haut commandement militaire qui a trop souvent l’habitude de n’en faire qu’à sa tête.

Affaire à suivre, la sécurité de la France en dépend.

2 août 1909 : A comme Allemagne

 Il n’y a rien qui ressemble plus à un Français qu’un Allemand. Il suit une scolarité qui va jusqu’au bout de l’école primaire, il vit dans un pays de plus en plus industrialisé et dans un régime globalement démocratique où le parlement a un vrai pouvoir…

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Un Zeppelin au dessus de Berlin en 1909. Cet article est le premier d’un abécédaire sur notre époque, écrit pour le journal Le Temps pendant le mois d’août.

 

On s’habille correctement et mange à sa faim dans les deux pays et si l’Allemagne compte plus d’usines, cela n’empêche pas la France de développer elle aussi un savoir faire dans l’industrie textile, sidérurgique, automobile ou ferroviaire.

Les deux peuples sont les héritiers d’une haute civilisation, les universités allemandes –Heidelberg, Francfort, Munich ou Berlin – sont prestigieuses et la Sorbonne s’efforce depuis plus de trente ans de les copier.

Qui se ressemble devrait s’assembler.

Rien n’est moins sûr! Nous sommes en paix avec l’Allemagne mais en paix armée. Nos régiments sont massés aux frontières de l’est et ne cessent d’effectuer des manœuvres de prévention d’une nouvelle invasion. En retour, les Allemand craignent l’esprit de revanche des Français et sont persuadés – à juste titre – que la perte de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine n’a pas plus été digérée que le versement de l’indemnité de guerre de 5 milliards de francs or à l’issue de la guerre de 1870.

Un conflit entre les deux puissantes nations serait désastreux. Personne ne croit pourtant à une paix durable entre les deux voisins, certains pensent même qu’une courte guerre pourrait rectifier les conditions de paix désastreuses de 1871. La lutte d’influence en Afrique et plus spécialement au Maroc (les accords d’Algésiras n’ont pas tout réglé), dans l’Empire Ottoman ou dans les Balkans, les foucades du kaiser Guillaume II, demeurent une source permanente de tension entre les deux voisins.

En attendant la guerre que chacun redoute si elle a lieu à court terme (ni l’Allemagne, ni la France n’ont le sentiment d’être prêtes), une paix fragile se construit avec des ambassadeurs habiles (Jules Cambon à Berlin par exemple), des échanges d’idées et une fascination réciproque.

La France envie à sa puissante voisine son organisation militaire et administrative, ses procédés industriels (le « made in Germany » devient légendaire) et ses généreuses lois sociales. En retour, les Allemands admirent la puissance de la place financière parisienne assise sur l’extraordinaire capacité d’épargne de nos compatriotes, l’effervescence culturelle de notre capitale, la douceur de vivre de tout un pays où les classes sociales se confondent volontiers (tradition révolutionnaire ?). En France, nous dit Stefan Zweig, la femme du professeur ne craint pas de fréquenter l’épouse du boucher ou de l’ouvrier et ne s’écarte pas dédaigneusement de la fille de petite vertu croisée en bas de l’immeuble.

Les Français écoutent Wagner, découvrent Mahler, les Berlinois ne boudent pas Debussy ou Ravel. Ces notes de musique qui se jouent des frontières augurent-elles d’un rapprochement entre deux peuples qui pourraient un jour s’aimer autant qu’ils se sont détestés ?

5 juillet 1909 : La chute du Chancelier allemand

La tête du Chancelier vient de tomber. Le prince Bernhard von Bülow, en disgrâce depuis de longs mois, a été malheureusement contraint de remettre sa démission à Guillaume II.

Les socialistes allemands applaudissent, les conservateurs ricanent. Seul le Zentrum, parti catholique de centre droit, regrette cet homme habile, à la mémoire prodigieuse, qui savait faire évoluer par petites touches la lourde monarchie berlinoise.

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Le Chancelier allemand Bernhard von Bülow donne sa démission

Ce qui l’a trahit ? Guillaume II ne lui a pas pardonné son faible soutien lors de la crise dite « du Daily Telegraph », du nom de cet entretien très maladroit qu’avait donné le Kaiser à un journal anglais en mal de révélations sensationnelles. Il n’a pas admis que, devant le Reichstag, von Bülow laisse entendre que le souverain était seul responsable de ces propos qui ont consterné le monde entier. Pendant toute la durée du scandale, Von Bülow a esquivé les coups, s’est protégé lui-même et a laissé la presse allemande se déchaîner contre Guillaume II.

Aujourd’hui, l’opinion publique allemande acclame le Kaiser, les foules estiment que l’Empereur a injustement été traîné dans la boue et l’applaudissent, enthousiastes, à chacun de ses déplacements. Guillaume II a oublié sa neurasthénie, son abattement profond de l’année 1908. Ses forces retrouvées, la confiance du peuple derrière lui, il se sépare de celui qui l’a, estime-t-il un peu vite, trop mal protégé. Il écarte le prince diablement habile, le chouchou des ambassadeurs des grandes puissances, celui que l’on appelle de Paris, de Londres ou de Moscou pour éviter de parler au souverain.

Il jette à terre ce premier ministre empêtré depuis le début de l’année, dans une réforme fiscale impopulaire et mal comprise, combattue par la droite comme par la gauche.

Von Bülow se retire, blessé. L’homme est orgueilleux et propose ses conseils à son probable successeur Bethmann Hollweg qui n’en a cure. Il envoie lettres sur lettres à ses amis pour protester de sa fidélité à l’Empereur, il justifie son action et démontre que, selon lui, l’Allemagne est plus forte aujourd’hui qu’à sa prise de fonction, en octobre 1900.

Je passe ma fin de semaine à rédiger, pour Clemenceau, une note d’analyse de la situation, avec l’aide de mes collègues du Quai d’Orsay.

Nous insistons sur la probable continuité de la politique de notre puissant voisin. Bethmann Hollweg était déjà vice-chancelier. Il connaît les rouages du pouvoir berlinois et a suffisamment de personnalité, nous semble-t-il, pour résister aux foucades de l’Empereur. Deux éléments nous inquiètent cependant. Le nouvel homme fort souhaite un rapprochement avec la Grande Bretagne et a une forte aversion pour la Russie. Les rapports entre puissances européennes se révèlent tellement fragiles que toute évolution possible de la diplomatie allemande, nous inquiète.

Officiellement, Von Bülow qui n’est plus qu’un fantôme, reste au pouvoir jusqu’au 14 juillet. Il boucle la réforme fiscale, profondément modifiée et amputée par rapport au projet initial du gouvernement. Il sort, une dernière fois, le pouvoir exécutif  » de ce merdier » -pour reprendre l’expression de Guillaume II – et il laissera ensuite les clefs du pouvoir allemand à un Bethmann Hollweg, plus lourd, moins fin que lui mais… très fidèle au Kaiser.

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Le futur Chancelier von Bethmann-Hollweg

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