10 mai 1926 : « C’était mieux avant ! »

Dans les cafés, au travail, en discutant avec les voisins ou les commerçants sur le marché du dimanche : toujours cette même phrase qui m’agace, cette nostalgie d’un passé qui n’a souvent jamais existé : « C’était mieux avant ! »

À les entendre, « en 1900, Paris était plus sûr, on mangeait mieux, les jeunes respectaient les vieux, les ouvriers les patrons – et réciproquement – les fonctionnaires faisaient encore un travail consciencieux, notre armée était plus forte, les autres pays respectaient la France. »

Le désespoir de certains – entretenu par une certaine presse complaisante étalant à l’infini nos difficultés budgétaires, les divisions de la Chambre et la faiblesse du franc – apparaît comme infini.

1900, une belle époque ? C’est à mourir de rire.

Et les voyous – appelés Apaches – qui nous obligeaient à sortir discrètement armés d’un petit revolver dans la poche de notre pardessus ? Et les ministères qui tombaient les uns à la suite des autres ? Et l’Allemagne qui ne cessait de nous menacer et de nous mépriser depuis 1871, après avoir pris notre Alsace et notre Lorraine ? Et notre médecine balbutiante qui paniquait les femmes devant accoucher ? Et nos épouses priées de rester chez elles ou alors de peupler les usines comme les bureaux pour des salaires de misère ? Et les charges sans pitié de régiments de dragons, aux ordres du gouvernement, sur les travailleurs révoltés par leurs conditions de travail indignes ?

Ah, elle était magnifique, cette belle époque !

J’ai eu trois discussions la semaine dernière qui sont venues alimenter ma réflexion sur le sujet. J’ai longuement échangé avec Clemenceau, Poincaré… et ma femme.

Le résultat des courses se révèle sans appel. Clemenceau et ma femme, pas pour les mêmes raisons, partagent mon opinion, sur le regard critique qu’il convient de porter sur les années d’avant Grande Guerre. Clemenceau garde un souvenir déplorable de la querelle des inventaires, de l’affaire Dreyfus ou des grands mouvements sociaux de 1907. Et mon épouse considère que les années 1900 étaient plus le prolongement d’un XIXe siècle encore arriéré qu’un début de XXème siècle dominé par une science et des machines le plus souvent libératrices.

Poincaré, sans surprise, essaie au contraire de capitaliser sur les peurs : « Je ne reviendrai au pouvoir qu’avec la trouille et la frousse dans le ventre de chaque parlementaire et de tous les scribouillards des journaux financiers ! » « Quand le franc sera au plus bas, que personne ne voudra voter un budget, il faudra bien la poigne d’un homme d’expérience, qui sait « appeler un chat un chat » et tailler sans état d’âme dans les dépenses d’une Administration coûteuse et pas assez efficace. Et la France retrouvera sa grandeur, comme autrefois. »

Je lui ai glissé : « Vous savez pourquoi c’était mieux avant ? »

Devant son air interrogateur, j’ai complété avec un petit sourire : « C’est parce qu’on avait vingt ans ! »

Raymond Poincaré explique sa stratégie à Olivier le Tigre : « Je ne reviendrai au pouvoir qu’avec la trouille et la frousse dans le ventre de chaque parlementaire ! »

May 10, 1926: “Things Were Better Back Then!”

In the cafés, at work, in conversation with neighbors or the merchants at the Sunday market: always that same phrase that irks me, that nostalgia for a past that often never existed: “Things were better back then!”

To hear them tell it, “In 1900, Paris was safer, the food was better, the young respected the old, workers respected bosses—and vice versa—civil servants still did conscientious work, our army was stronger, and other countries respected France.”

The despair of some—stoked by a compliant press endlessly parading our budgetary struggles, the divisions of the Chamber, and the weakness of the franc—seems infinite.

1900, a “Belle Époque”? It is enough to make one die laughing.

And what of the thugs—the so-called Apaches—who forced us to go out discreetly armed with a small revolver in our overcoat pocket? And the ministries that collapsed one after another? And Germany, which never ceased to threaten and despise us since 1871, after seizing our Alsace and Lorraine? And our fledgling medicine that sent women into a panic before childbirth? And our wives, expected to stay at home or else fill the factories and offices for pittance wages? And the merciless charges of dragoon regiments, acting on government orders, against workers revolted by their undignified working conditions?

Ah, it was magnificent, that Belle Époque!

I had three discussions last week that fed my reflections on the subject. I spoke at length with Clemenceau, Poincaré… and my wife.

The verdict is final. Clemenceau and my wife, though for different reasons, share my critical view of the years preceding the Great War. Clemenceau retains a wretched memory of the « Inventory Crisis, » the Dreyfus Affair, or the great social unrest of 1907. As for my wife, she considers the 1900s to be more of a lingering shadow of a backward 19th century than the dawn of a 20th century dominated by science and machines that are, more often than not, liberating.

Poincaré, unsurprisingly, tries instead to capitalize on fear: “I shall only return to power when there is fear and trembling in the gut of every parliamentarian and every hack writer of the financial rags!” “When the franc is at its lowest, when no one will vote for a budget, it will take the steady hand of a man of experience, one who knows how to ‘call a spade a spade’ and cut without remorse into the spending of a costly and inefficient administration. And France will find her greatness again, just as before.”

I whispered to him: “Do you know why things were better back then?”

Faced with his questioning look, I added with a slight smile: “It’s because we were twenty years old!”

6 février 1921 : Peut-on critiquer Clemenceau ?

A-t-on le droit de critiquer un des pères de la Nation ? Est-il permis de voir une faiblesse chez mon ancien patron que je ne cesse pourtant d’admirer ?

Je viens de recevoir une belle lettre de Georges Clemenceau qui me donne de ses nouvelles pendant son voyage en Asie et notamment en Inde. Le courrier se révèle plaisant et la plume de l’ancien chef d’Etat toujours aussi alerte. C’est même avec beaucoup d’humour que son auteur décrit le mal qui l’a atteint à Calcutta et qui a failli l’emporter. Bref, une fois de plus, en lisant lentement chacune de ses lignes comme on boit un bon vin : je suis sous le charme.

Et puis, à la fin de la missive : patatras ! Presque tout s’effondre quand Clemenceau me fait part de ses succès de chasseur de tigres et se fait photographier, fièrement, devant les cadavres de plusieurs d’entre eux qu’il vient de tuer. Volonté de puissance ? Participation à une chasse entre dirigeants à laquelle il ne pouvait se dérober ? Passion soudaine pour un sport plutôt dangereux mais demandant du sang-froid et une implacable précision (qualités incontestables de l’ancien premier flic de France ) ? Je ne sais.

Mais les photos de Clemenceau me mettent mal à l’aise. Je n’y vois que de la cruauté gratuite. Vision de Parisien éloigné des charmes et des plaisirs de la campagne ? Peut-être. Mais les tigres ensanglantés, ils n’avaient rien demandé. Juste de rester les rois dans leur immense jungle.

Quand le Tigre tue des tigres, il participe à un plaisir aristocratique médiocre bien éloigné des hautes missions qui l’ont porté jusque-là.

Mais, je me dis qu’il montre – enfin – un authentique défaut. Une faiblesse, lui, le surhomme ! Et, à y réfléchir un peu, il n’en est que plus sympathique pour ses admirateurs dont je continue à faire partie.

Clemenceau, après avoir vaincu les ennemis de la France, se lance dans des chasses plus contestables…

20 janvier 1919 : Clemenceau et Védrines au sommet

Je n’imaginais pas jeter quelques mots, au même moment, sur deux hommes aussi différents que Jules Védrines l’aviateur et Clemenceau l’homme d’Etat. L’actualité les réunit pourtant. Le second vient d’être élu triomphalement président de la conférence interalliée sur la Paix et le second s’est posé clandestinement sur le toit des Galeries Fafayette. Les deux événements ne semblent pas avoir grand chose à voir mais je leur trouve quelques points communs.

L’audace d’abord : Clemenceau est un rebelle et seul sa persévérance inouïe, son audace continue, nous ont permis de gagner une guerre difficile où le rapport de force a souvent été contre nous. Védrines, lui non plus, ne renonce jamais. Après des exploits difficiles comme le Paris-Madrid, il brave aujourd’hui les foudres de la préfecture de police (les vols à basse altitude restent interdits sur la capitale depuis 1912) et se pose devant une foule enthousiaste sur le toit d’un grand magasin du boulevard Haussmann !

Le courage ensuite : Clemenceau pourrait se reposer d’un conflit exténuant et prendre enfin une retraite bien méritée. Il préfère continuer à servir son pays et le monde entier pour arriver à une paix juste dans un contexte international  (allemand, russe…) qui demeure très incertain. Védrines, mondialement connu, se remet aussi en danger et atterrit victorieusement sur quelques malheureux mètres carrés battus par les vents de travers et cachés par des nappes de brouillard intermittentes.

La vision d’avenir : Védrines est persuadé qu’un jour, tous les parisiens auront un aéroplane et qu’il sera bon qu’ils puissent se poser sur des toits spécialement aménagés. Le Tigre a, lui, bien compris que l’avenir n’est plus au seul langage des fusils et des canons et qu’après avoir gagné la guerre, il nous faut maintenant réussir la paix.

Ah oui, dernier point commun : j’ai la chance de connaître personnellement nos deux héros et ils me font tous les deux rêver !

L’aéroplane de Jules Védrines vient de se poser, presque sans dommages, sur la terrasse des Galeries Lafayette. C’est formellement interdit mais tout le monde adore !

5 octobre 1911 : Les tractations secrètes du Président du Conseil Caillaux

 » Cet homme se moque du monde ! Mener ainsi une diplomatie secrète et parallèle peut se révéler dangereux compte tenu des fortes tensions avec l’Allemagne.   »

Clemenceau ne décolère pas en m’écoutant raconter comme Joseph Caillaux, le rusé Président du Conseil négocie en sous-main avec les autorités de Berlin pour mettre fin à la grave crise survenue après l’envoi de la canonnière Panther à Agadir. Il grommelle :

 » Cet homme nous croit toujours en position de faiblesse, comme si nous étions encore en 1872 avec Bismarck isolant la France du reste de l’Europe et travaillant à limiter nos possibilités de développement. Il pratique une diplomatie de la peur et de la soumission. »

Je tente de défendre mon patron actuel en rappelant que Caillaux a bien fait le point, au début de la crise, avec le généralissime Joffre et lui a demandé si nous avions 70 % de chances de gagner la guerre contre l’Allemagne si celle-ci survenait. Clemenceau me coupe :

 » Evidemment, ce trouillard de Joffre a répondu que nous n’avions pas 70 % ! J’aurai pu aussi répondre la même chose, avec moins d’étoiles sur le képi !  » Il reprend un instant son souffle mais garde le visage cramoisi de colère :  » L’important est le soutien de l’Angleterre. Nous l’avons sans ambiguïté. Et de ce fait, nous ne craignons plus rien. Mais dites-moi, Olivier, comment avez-vous su que Joseph Caillaux court-circuitait son  propre ministre des Affaires Etrangères Justin de Selves ? »

Photographie de Justin de Selves, ministre des Affaires Etrangères, qui ne cesse de se plaindre de la diplomatie parallèle de Joseph Caillaux, Président du Conseil

Si Caillaux a trahi la confiance de la Chambre et pratique un jeu solitaire, j’ai conscience pour ma part d’agir dans son dos en racontant tout au Tigre, mon ancien patron. Clemenceau, les mains dans le dos, regardant par la fenêtre de son domicile de la rue Franklin, sent que ma conscience me travaille. Il me jette alors un regard enjôleur et doux dont il a le secret et d’une voix apaisante il m’assure : « Olivier, il n’y a aucun mal à raconter à un parlementaire les agissements indélicats d’un ministre, fusse celui qui vous emploie. Au-dessus du secret professionnel, il y a la droiture républicaine. Allez-y, parlez sans crainte. »

La gorge nouée, j’évoque alors tout ce que j’ai découvert ces derniers mois. Les télégrammes diplomatiques allemands des 26 et 27 juillet décodés par notre service du chiffre et qui évoquent clairement les tractations de Caillaux « …  qui doivent se faire à l’insu de l’ambassadeur de France à Berlin Jules Cambon ». Je parle aussi de la succession des banquiers et hommes d’affaires dans le bureau du Président du Conseil. Je cite notamment le tout puissant Fondère négociant, à la barbe du reste du gouvernement, avec le baron de Lanken, l’homme de confiance de Guillaume II.

Clemenceau est atterré par mes révélations. Il note les noms, les dates… « … pour plus tard, un jour… » ne cesse de répéter cet homme à la rancune tenace.

Quand je quitte le Tigre, je serre chaleureusement la main du vieil homme que je n’ai jamais cessé d’admirer. Je lui glisse :  » Monsieur, vous ne pouvez pas savoir comme je tiens à vous.  » Clemenceau me répond, en tapotant affectueusement mon épaule : « Vous tenez à moi, c’est parfait mon petit… et moi, eh bien,  je tiens Caillaux. »

27 octobre 1910 : J’écris les discours de Clemenceau

Pour le retour de mon ex-patron, Georges Clemenceau, j’avais préparé deux beaux discours possibles qu’il pouvait prononcer à la gare d’Orsay, en sortant du train.

Le premier document, le plus copieux, évoquait son séjour en Amérique latine, montrait le progrès de l’idée démocratique en Argentine et au Brésil, risquait une comparaison avec l’Athènes de Pericles et les mœurs de notre République parlementaire et finissait par une réflexion aussi prospective qu’audacieuse sur les qualités des chefs d’État de demain dans un monde rétréci par les progrès du télégraphe, du téléphone et qui sait, des aéroplanes.

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Georges Clemenceau revient d’Amérique latine

Le second paquet de feuilles, un peu plus léger, se concentrait sur les universités de Buenos-Aires et celle de Sao Paulo, faisait un point sur l’enseignement à destination de la jeunesse dans le monde occidental et proposait quelques réformes destinées à asseoir un peu plus l’idée de république dans l’esprit des étudiants et futurs citoyens.

Dans les deux cas, j’avais soigné le style et je m’étais inspiré de ce que Clemenceau avait l’habitude de dire. J’utilisais son sens inné de la formule, je respectais son souci de faire des phrases courtes, toutes nécessaires et porteuses d’une seule idée clef. La démonstration devait aussi rester rigoureuse et honnête.

J’avais remis les deux discours, dactylographiés par ma secrétaire, à son frère Albert que je connais bien. Ce dernier m’avait chaleureusement remercié d’avoir rédigé deux séries de feuillets, laissant ainsi le choix au grand homme, en fonction de son humeur du moment. En lisant les lignes préparées, il avait même dit : « On dirait vraiment du Georges dans le texte ! Cela se voit que vous êtes un collaborateur de confiance. »

Inutile de vous dire que j’étais donc impatient de découvrir ce que Georges Clemenceau allait dire aux multiples personnalités qui se pressaient, avec moi, sur le quai de gare, à l’attendre au retour de son voyage. Je serrais la main du préfet Lépine, des ambassadeurs d’Argentine et du Brésil, du directeur de la sûreté générale, M. Hennion, de mon ex directeur de cabinet Winter, de Georges Mandel. Toute la presse était là, la grande et la populaire ; les carnets de journalistes étaient ouverts, les crayons taillés attendaient fébrilement les précieux propos de l’ex président du conseil. Ses phrases issues de « mes » mots, ses idées s’appuyant sur « mon » travail… son succès public allait être ma satisfaction privée.

La porte du wagon s’ouvre. Clemenceau sert tranquillement les mains, fait quelques bises aux femmes proches, sourit, tape sur des épaules, pince un vieil ami. Il rit, souffle d’aise, mais ne dit rien…

Les journalistes s’approchent et deviennent pressants, veulent de l’information chic, de la nouvelle choc. Albert Clemenceau tend avec insistance à son frère mes deux discours, l’air de dire : « tout est là, vas-y ! » Lequel va-t-il choisir ?

L’automobile qui doit conduire le grand homme chez lui, a son moteur qui tourne. Le chauffeur ouvre la porte respectueusement.

Toujours de bonne humeur mais silencieux, Clemenceau commence à prendre place. La petite foule trépigne, exige quelques mots.

Le Tigre jette alors négligemment mes feuillets sur la banquette, sans même les regarder. Hilare et les yeux pétillants, il lance, à tous, cette unique phrase, avant de démarrer en trombe: « Vous direz que… j’ai découvert l’Amérique ! »

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4 octobre 1910 : Ce patron que je n’arrive pas à aimer

Quand Clemenceau est parti, mon estomac s’est noué. Je vois encore son dos bien droit disparaître, une dernière fois, derrière les grilles du ministère place Beauvau où il avait installé son bureau de Président du Conseil. Ce bref salut des gardes attristés puis plus rien. Ce soir de juillet 1909, je restai sur le perron en regardant droit devant moi, hébété.

Le nouveau locataire des lieux -Aristide Briand – devrait pourtant recueillir tous les suffrages. Intelligent, cultivé, il n’a pas les colères homériques et souvent injustes de son prédécesseur. Je n’ai pas non plus entendu de sa part les mots blessants du Tigre (« Arrêtez de raisonner en petit fonctionnaire » ; « Si vous pouviez donner naissance à des bonnes idées plutôt qu’à de nouvelles dépenses ! »).

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Georges Clemenceau ne laisse pas derrière lui que des gens qui le regrettent : une bonne partie de la classe ouvrière a détesté ses méthodes parfois brutales pour mettre fin aux grèves.

Il prend ses décisions après avoir soigneusement pesé le pour et le contre. Il ne se laisse pas non plus aller à un instinct parfois aussi imprévisible que redoutable.

Il m’apprécie de plus en plus. Je ne suis plus pour lui « l’œil et les oreilles du Tigre » resté au ministère pour lui rapporter ses faits et gestes. Contrairement à ce que certains collègues jaloux ont essayé de lui faire croire à sa prise de fonctions, il sait qu’il peut me faire confiance. Clemenceau appartient maintenant à ma vie privée et je suis muet avec lui sur les affaires sensibles que je traite.

Pourtant, rien à faire pour Briand : je n’adhère pas. Que manque-t-il alors au nouveau Président du Conseil ?

Contrairement à l’époque Clemenceau, je ne suis pas dans le premier cercle. Le Tigre discutait avec moi, jusqu’à tard le soir, sur l’Antiquité Grecque ou les États-Unis. Briand ne m’accorde guère de confidences.

Je connais bien la cantatrice Rose Caron, l’amie très proche de Clemenceau. Je n’ai en revanche fait que croiser la comédienne Berthe Cerny, la maîtresse attitrée de Briand.

Le 8 rue Franklin, « la tanière du Tigre » pour reprendre l’expression des collègues, est un endroit où je suis accueilli à bras ouverts toutes les semaines. En revanche, la maison de Briand, à Saint-Cloud, reste pour moi inaccessible.

« Détails que tout cela ! » me glisse le directeur de cabinet. Il me rappelle que c’est moi qui ait été choisi pour entrer le premier en contact avec le nouvel ambassadeur russe Izvolski. Je rétorque : « Normal, je le connais déjà depuis longtemps ! » Mon directeur ajoute : « Et Briand compte sur vous pour l’aider en cas de crise avec les sociétés de chemin de fer ! » Désabusé, je lâche : « Il doit savoir que j’ai un grand-père cheminot et il se rappelle aussi que Clemenceau me confiait déjà le suivi des conflits du travail les plus rudes ! »

Le directeur de cabinet n’a plus d’argument et me donne finalement un conseil : « En fait, vous avez besoin d’être aimé de votre chef. Un rapport professionnel de qualité ne vous suffit pas. C’est une faiblesse mon cher Olivier ! »

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Retrouvez une émission passionnante sur Georges Clemenceau, le père spirituel de notre héros Olivier le Tigre ! Rejoignez le groupe des amis d’Il y a un siècle…

16 septembre 1910 : Argent et politique, mélange trouble

Sale et embêtante affaire. Vous rappelez-vous le sieur Henri Rochette ? « Banquier » aussi habile que véreux. Aux débuts des années 1900, il se proposait de placer vos économies, versait des intérêts mirobolants et savait s’attirer des amitiés aussi nombreuses que bien placées.

En 1908, patatra : tout s’est écroulé car tout cela reposait sur du sable. Le système Rochette ne tenait en fait qu’avec l’arrivée continuelle de nouveaux épargnants, avec la confiance des anciens qui ne devaient pas retirer leurs économies et surtout avec une comptabilité truquée doublée de montages financiers opaques. Le résultat est connu : des millions de francs évaporés, des centaines de petits porteurs ruinés, des personnalités en vue (parlementaires, hauts fonctionnaires, industriels…) éclaboussées par le scandale et accusées d’avoir fermé les yeux sur Rochette et ses combines.


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L’affaire Rochette déborde largement du Palais de Justice

Clemenceau a tout de suite senti que cette triste histoire risquait d’avoir des répercutions jusqu’aux plus hauts niveaux de l’État. Il a donc convoqué le préfet Lépine en lui demandant de trouver un plaignant pour que des poursuites soient engagées.

Si je vous raconte tout cela, c’est qu’une partie de la presse et des députés se déchaîne, ces temps-ci, en prétendant que les dirigeants des années 1908 et 1909 ont poursuivi Rochette pour ruiner ceux qui lui faisaient confiance et étaient souvent dans l’opposition. Ce serait en fait un sombre règlement de compte politique. On cite Lépine et surtout Clemenceau.

Briand m’a convoqué pour me demander ce que je comptais faire compte tenu du fait que je suis le seul membre de son cabinet à avoir servi sous le Tigre.

J’ai donc proposé d’envoyer un télégramme pour prévenir mon ex-patron qui continue sa tournée de conférences en Amérique du Sud.

A la réflexion, un télégramme ne changera pas grand-chose et on imagine mal Clemenceau écourter son voyage pour répondre à ces attaques nauséabondes. Les parlementaires haineux qui veulent salir l’ancien premier flic de France devront attendre son retour.

15 septembre 1910 : Clemenceau pique une colère en Argentine

Une lettre de Clemenceau. Moment de bonheur : mon ancien patron pense à moi ! J’ouvre lentement la missive postée en Argentine où le grand homme fait une série de conférences. Le Tigre m’écrit longuement, je suis flatté, je reste bien l’un de ses confidents.

Je reconnais au fil des cinq longues pages son sens inné de la narration pour me décrire aussi bien la démocratie de cette république sud-américaine, son rêve de faire une ballade à cheval dans la pampa (contre l’avis de son médecin inquiet pour sa prostate), son amour de la nature à perte de vue ou l’importance des femmes dans les foyers …

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Buenos Aires en 1910

Sa description fine et humaniste des asiles d’aliénés argentins « où on laisse, pour une fois, les fous en paix dans un régime de semi- liberté » ne laisse pas indifférent.

Je constate avec amusement que mon ex-patron n’a pas pu s’empêcher de piquer, sur place, une de ses colères qui ont contribué à sa célébrité. Il n’a en effet pas supporté de découvrir que les théâtres sud-américains ne respectaient pas le droit d’auteur. Les pièces françaises ou anglaises y sont jouées sans la moindre autorisation. Clemenceau s’est donc fendu de déclarations tonitruantes dans la presse locale dénonçant ce scandale et a envoyé une mise en demeure aussi sèche que bien argumentée au gouvernement argentin.

Il faut croire qu’en Argentine, on craint autant le Tigre qu’en France puisque que les parlementaires de Buenos Aires se sont réunis d’urgence pour voter un texte mettant leur pays en conformité avec les textes européens.

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4 avril 1910 : Je rends visite à Clemenceau

« En politique, on succède à des imbéciles et on est remplacé par des incapables ! » Mon ancien patron, Georges Clemenceau auquel je rends visite aujourd’hui dans son appartement du rez-de- chaussée de la rue Franklin, n’a rien perdu de son mordant. Il n’a pas de mots assez durs pour l’actuel ministère même si plusieurs de ses membres travaillaient déjà avec lui avant sa chute.

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Le bureau de Georges Clemenceau, rue Franklin à Paris XVIème

Sa bonne nous verse un thé dans des tasses venant directement de Chine.

Entre deux gorgées, je retrouve son regard vif et moqueur. Quant à son abondante moustache qui cache sa lèvre supérieure, elle trempe légèrement dans le liquide brûlant, avant qu’il ne l’essuie précautionneusement avec une serviette très blanche qu’il garde dans sa main droite pendant toute notre conversation.

En entrant dans la pièce, j’avais mille et un sujets à aborder. Face au grand homme, je retrouve la timidité de mes premiers mois dans son cabinet. Le silence s’installe. Je repense à ses colères mémorables qui me semblent remonter à un passé complètement révolu, absorbé dans l’ambiance sereine de la rue Franklin.

Clemenceau me pose quelques questions sur Briand (« comment se débrouille-t-il sans moi ? »), sur Caillaux (« que complote-t-il contre vous ?) ou sur Poincaré (« un jour, ce monstre froid retrouvera une place de premier plan, quand tous les nuls seront tombés… »). Il passe une main d’esthète -comme une caresse – sur une de ses boîtes à encens japonaise que l’on appelle « kogos ». Il en a toute une collection, de taille et de couleurs variées : sur le bureau, sur les étagères de la bibliothèque murale, et enfin sur le secrétaire à l’angle du salon.

Que lui dire ? Que je préférais travailler avec lui qu’avec son successeur ? Banal… et il s’en doute. Je me sentais plus reconnu sous son règne que sous celui de l’imprévisible Briand : il le sait et le déplore. Je mens un peu en lui racontant que les ministres le citent souvent, j’oublie de dire que c’est parfois par moquerie : il n’en a cure, de toute façon.

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Le petit jardin où Clemenceau fait quelques pas, en face de son appartement

Mises à part ses jeunes amies, Violette et Olive, les filles de l’amiral Maxse , les visiteurs se font rares. Les fonctionnaires dédaignent un homme qui ne peut plus rien pour leur carrière, les patrons se détournent d’un ministre qui n’a jamais aimé l’argent et vit simplement. Seuls les gens du peuple continuent, l’un à lui apporter des oeufs, l’autre à lui laisser un panier de tomates de son jardin, le dernier à réclamer sa présence lors d’une fête en banlieue.

Il revient de lui-même sur ses meilleurs moments à la place Beauvau, évoque ses échecs notamment dans le domaine social où il s’est plus fait remarquer comme briseur de grèves que comme défenseur des ouvriers. Il relativise facilement tout cela et garde même sa bonne humeur en l’évoquant. Il conclut notre rencontre par cette jolie phrase : « la vie est une œuvre d’art. Il n’y a pas de plus beau poème que de vivre pleinement. Échouer même est enviable, pour avoir tenté. »

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15 novembre 1909 : Contempler les cent spectacles de cet enfer

  « La justice militaire est à la justice ce que la musique militaire est à la musique ! » s’exclame Clemenceau qui a accepté de dîner avec nous dans un bouillon du boulevard Montparnasse. Le politicien roué n’a pas de mots assez durs concernant les pénitenciers de l’armée et les procès iniques qui y mènent.

Ce soir, je suis accompagné de Jacques Dhur, journaliste tout feu tout flamme, bretteur infatigable, défenseur des victimes, pourfendeur des puissants : les articles contre l’affaire des fiches au ministère de la Guerre, c’était lui ; les interpellations des parlementaires sur les bagnes et les pénitenciers coloniaux, c’est encore lui.

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Jacques Dhur préface et soutient tous les ouvrages qui dénoncent avec véhémence le bagne

Clemenceau a eu, dans sa jeunesse, une courte expérience du cachot. Opposant au Second Empire, détestant Napoléon III, il s’est retrouvé dans une cellule de la prison de Mazas, à côté du quai de la Rapée, après avoir posé des affiches appelant à une manifestation d’opposition au régime.

Il nous confie : «Dans ma famille, l’enfermement a été l’occasion de forger nos convictions. Benjamin Clemenceau, mon père, a lui aussi subi les foudres de la justice pour avoir trop parlé en public de sa haine de l’Empereur. Il a été conduit à la maison d’arrêt de Nantes puis a failli être déporté en Algérie pour finalement croupir à Marseille.

Pour ma part, en 1862, pendant plus de 70 jours, j’ai vécu dans les geôles parisiennes. Deux mois de mauvais traitements, de nourriture infecte et d’hygiène déplorable : on nous demandait de nous laver dans un grand bain d’eau boueuse et malodorante. J’ai obtenu à grand-peine de n’y rentrer que jusqu’aux genoux !

Je comprends donc, mes chers amis, votre indignation face aux bagnes. »

Jacques Dhur rêve d’articles encore plus flamboyants que ceux qu’il a déjà publiés : «  Il faut parler, dans nos journaux, des plaies de la République, des scandales que l’on étouffe, des faibles que l’on broie. »

Un dernier homme, dans notre groupe de quatre, reste silencieux. Pas encore la trentaine, mince, de constitution un peu fragile, il s’occupe de la rubrique parlementaire au Matin. Un joli style pour des articles qu’il n’a pas le droit de signer. Une curiosité insatisfaite d’homme auquel on demande d’exercer un métier routinier. Il regarde avec envie Jacques Dhur. Il aimerait lui aussi larguer les amarres, si, comme veuf et jeune papa, il n’avait pas une petite Florise à élever seul.

Il nous laisse échanger une bonne partie du repas puis, profitant d’un silence, il prononce une phrase, visiblement préparée de longue date :

«  Je rêve d’aller un jour voir les bagnes, de passer un temps hors la vie, de contempler les cent spectacles de cet enfer qui nous regarderont à leur tour toute notre vie tant que nous ne les auront pas supprimés. Cet affreux nid de serpent nous fait honte et rend les châtiments pénibles à notre conscience. Quand la justice nous demandera d’être juré, nous devrons répondre un seul mot à cette proposition : non ! »

Clemenceau observe avec bienveillance le jeune journaliste et en lui posant la main sur le bras, lui demande : «  rappelez-moi votre nom, cher ami qui parlez si bien ? »

Le chroniqueur parlementaire répond, presque timidement : «  J’ai vingt cinq ans, je m’appelle Albert Londres. »

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« J’ai vingt-cinq ans et je m’appelle Albert Londres… « 

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