10 mai 1926 : « C’était mieux avant ! »

Dans les cafés, au travail, en discutant avec les voisins ou les commerçants sur le marché du dimanche : toujours cette même phrase qui m’agace, cette nostalgie d’un passé qui n’a souvent jamais existé : « C’était mieux avant ! »

À les entendre, « en 1900, Paris était plus sûr, on mangeait mieux, les jeunes respectaient les vieux, les ouvriers les patrons – et réciproquement – les fonctionnaires faisaient encore un travail consciencieux, notre armée était plus forte, les autres pays respectaient la France. »

Le désespoir de certains – entretenu par une certaine presse complaisante étalant à l’infini nos difficultés budgétaires, les divisions de la Chambre et la faiblesse du franc – apparaît comme infini.

1900, une belle époque ? C’est à mourir de rire.

Et les voyous – appelés Apaches – qui nous obligeaient à sortir discrètement armés d’un petit revolver dans la poche de notre pardessus ? Et les ministères qui tombaient les uns à la suite des autres ? Et l’Allemagne qui ne cessait de nous menacer et de nous mépriser depuis 1871, après avoir pris notre Alsace et notre Lorraine ? Et notre médecine balbutiante qui paniquait les femmes devant accoucher ? Et nos épouses priées de rester chez elles ou alors de peupler les usines comme les bureaux pour des salaires de misère ? Et les charges sans pitié de régiments de dragons, aux ordres du gouvernement, sur les travailleurs révoltés par leurs conditions de travail indignes ?

Ah, elle était magnifique, cette belle époque !

J’ai eu trois discussions la semaine dernière qui sont venues alimenter ma réflexion sur le sujet. J’ai longuement échangé avec Clemenceau, Poincaré… et ma femme.

Le résultat des courses se révèle sans appel. Clemenceau et ma femme, pas pour les mêmes raisons, partagent mon opinion, sur le regard critique qu’il convient de porter sur les années d’avant Grande Guerre. Clemenceau garde un souvenir déplorable de la querelle des inventaires, de l’affaire Dreyfus ou des grands mouvements sociaux de 1907. Et mon épouse considère que les années 1900 étaient plus le prolongement d’un XIXe siècle encore arriéré qu’un début de XXème siècle dominé par une science et des machines le plus souvent libératrices.

Poincaré, sans surprise, essaie au contraire de capitaliser sur les peurs : « Je ne reviendrai au pouvoir qu’avec la trouille et la frousse dans le ventre de chaque parlementaire et de tous les scribouillards des journaux financiers ! » « Quand le franc sera au plus bas, que personne ne voudra voter un budget, il faudra bien la poigne d’un homme d’expérience, qui sait « appeler un chat un chat » et tailler sans état d’âme dans les dépenses d’une Administration coûteuse et pas assez efficace. Et la France retrouvera sa grandeur, comme autrefois. »

Je lui ai glissé : « Vous savez pourquoi c’était mieux avant ? »

Devant son air interrogateur, j’ai complété avec un petit sourire : « C’est parce qu’on avait vingt ans ! »

Raymond Poincaré explique sa stratégie à Olivier le Tigre : « Je ne reviendrai au pouvoir qu’avec la trouille et la frousse dans le ventre de chaque parlementaire ! »

May 10, 1926: “Things Were Better Back Then!”

In the cafés, at work, in conversation with neighbors or the merchants at the Sunday market: always that same phrase that irks me, that nostalgia for a past that often never existed: “Things were better back then!”

To hear them tell it, “In 1900, Paris was safer, the food was better, the young respected the old, workers respected bosses—and vice versa—civil servants still did conscientious work, our army was stronger, and other countries respected France.”

The despair of some—stoked by a compliant press endlessly parading our budgetary struggles, the divisions of the Chamber, and the weakness of the franc—seems infinite.

1900, a “Belle Époque”? It is enough to make one die laughing.

And what of the thugs—the so-called Apaches—who forced us to go out discreetly armed with a small revolver in our overcoat pocket? And the ministries that collapsed one after another? And Germany, which never ceased to threaten and despise us since 1871, after seizing our Alsace and Lorraine? And our fledgling medicine that sent women into a panic before childbirth? And our wives, expected to stay at home or else fill the factories and offices for pittance wages? And the merciless charges of dragoon regiments, acting on government orders, against workers revolted by their undignified working conditions?

Ah, it was magnificent, that Belle Époque!

I had three discussions last week that fed my reflections on the subject. I spoke at length with Clemenceau, Poincaré… and my wife.

The verdict is final. Clemenceau and my wife, though for different reasons, share my critical view of the years preceding the Great War. Clemenceau retains a wretched memory of the « Inventory Crisis, » the Dreyfus Affair, or the great social unrest of 1907. As for my wife, she considers the 1900s to be more of a lingering shadow of a backward 19th century than the dawn of a 20th century dominated by science and machines that are, more often than not, liberating.

Poincaré, unsurprisingly, tries instead to capitalize on fear: “I shall only return to power when there is fear and trembling in the gut of every parliamentarian and every hack writer of the financial rags!” “When the franc is at its lowest, when no one will vote for a budget, it will take the steady hand of a man of experience, one who knows how to ‘call a spade a spade’ and cut without remorse into the spending of a costly and inefficient administration. And France will find her greatness again, just as before.”

I whispered to him: “Do you know why things were better back then?”

Faced with his questioning look, I added with a slight smile: “It’s because we were twenty years old!”

6 février 1921 : Peut-on critiquer Clemenceau ?

A-t-on le droit de critiquer un des pères de la Nation ? Est-il permis de voir une faiblesse chez mon ancien patron que je ne cesse pourtant d’admirer ?

Je viens de recevoir une belle lettre de Georges Clemenceau qui me donne de ses nouvelles pendant son voyage en Asie et notamment en Inde. Le courrier se révèle plaisant et la plume de l’ancien chef d’Etat toujours aussi alerte. C’est même avec beaucoup d’humour que son auteur décrit le mal qui l’a atteint à Calcutta et qui a failli l’emporter. Bref, une fois de plus, en lisant lentement chacune de ses lignes comme on boit un bon vin : je suis sous le charme.

Et puis, à la fin de la missive : patatras ! Presque tout s’effondre quand Clemenceau me fait part de ses succès de chasseur de tigres et se fait photographier, fièrement, devant les cadavres de plusieurs d’entre eux qu’il vient de tuer. Volonté de puissance ? Participation à une chasse entre dirigeants à laquelle il ne pouvait se dérober ? Passion soudaine pour un sport plutôt dangereux mais demandant du sang-froid et une implacable précision (qualités incontestables de l’ancien premier flic de France ) ? Je ne sais.

Mais les photos de Clemenceau me mettent mal à l’aise. Je n’y vois que de la cruauté gratuite. Vision de Parisien éloigné des charmes et des plaisirs de la campagne ? Peut-être. Mais les tigres ensanglantés, ils n’avaient rien demandé. Juste de rester les rois dans leur immense jungle.

Quand le Tigre tue des tigres, il participe à un plaisir aristocratique médiocre bien éloigné des hautes missions qui l’ont porté jusque-là.

Mais, je me dis qu’il montre – enfin – un authentique défaut. Une faiblesse, lui, le surhomme ! Et, à y réfléchir un peu, il n’en est que plus sympathique pour ses admirateurs dont je continue à faire partie.

Clemenceau, après avoir vaincu les ennemis de la France, se lance dans des chasses plus contestables…

20 janvier 1919 : Clemenceau et Védrines au sommet

Je n’imaginais pas jeter quelques mots, au même moment, sur deux hommes aussi différents que Jules Védrines l’aviateur et Clemenceau l’homme d’Etat. L’actualité les réunit pourtant. Le second vient d’être élu triomphalement président de la conférence interalliée sur la Paix et le second s’est posé clandestinement sur le toit des Galeries Fafayette. Les deux événements ne semblent pas avoir grand chose à voir mais je leur trouve quelques points communs.

L’audace d’abord : Clemenceau est un rebelle et seul sa persévérance inouïe, son audace continue, nous ont permis de gagner une guerre difficile où le rapport de force a souvent été contre nous. Védrines, lui non plus, ne renonce jamais. Après des exploits difficiles comme le Paris-Madrid, il brave aujourd’hui les foudres de la préfecture de police (les vols à basse altitude restent interdits sur la capitale depuis 1912) et se pose devant une foule enthousiaste sur le toit d’un grand magasin du boulevard Haussmann !

Le courage ensuite : Clemenceau pourrait se reposer d’un conflit exténuant et prendre enfin une retraite bien méritée. Il préfère continuer à servir son pays et le monde entier pour arriver à une paix juste dans un contexte international  (allemand, russe…) qui demeure très incertain. Védrines, mondialement connu, se remet aussi en danger et atterrit victorieusement sur quelques malheureux mètres carrés battus par les vents de travers et cachés par des nappes de brouillard intermittentes.

La vision d’avenir : Védrines est persuadé qu’un jour, tous les parisiens auront un aéroplane et qu’il sera bon qu’ils puissent se poser sur des toits spécialement aménagés. Le Tigre a, lui, bien compris que l’avenir n’est plus au seul langage des fusils et des canons et qu’après avoir gagné la guerre, il nous faut maintenant réussir la paix.

Ah oui, dernier point commun : j’ai la chance de connaître personnellement nos deux héros et ils me font tous les deux rêver !

L’aéroplane de Jules Védrines vient de se poser, presque sans dommages, sur la terrasse des Galeries Lafayette. C’est formellement interdit mais tout le monde adore !

5 octobre 1911 : Les tractations secrètes du Président du Conseil Caillaux

 » Cet homme se moque du monde ! Mener ainsi une diplomatie secrète et parallèle peut se révéler dangereux compte tenu des fortes tensions avec l’Allemagne.   »

Clemenceau ne décolère pas en m’écoutant raconter comme Joseph Caillaux, le rusé Président du Conseil négocie en sous-main avec les autorités de Berlin pour mettre fin à la grave crise survenue après l’envoi de la canonnière Panther à Agadir. Il grommelle :

 » Cet homme nous croit toujours en position de faiblesse, comme si nous étions encore en 1872 avec Bismarck isolant la France du reste de l’Europe et travaillant à limiter nos possibilités de développement. Il pratique une diplomatie de la peur et de la soumission. »

Je tente de défendre mon patron actuel en rappelant que Caillaux a bien fait le point, au début de la crise, avec le généralissime Joffre et lui a demandé si nous avions 70 % de chances de gagner la guerre contre l’Allemagne si celle-ci survenait. Clemenceau me coupe :

 » Evidemment, ce trouillard de Joffre a répondu que nous n’avions pas 70 % ! J’aurai pu aussi répondre la même chose, avec moins d’étoiles sur le képi !  » Il reprend un instant son souffle mais garde le visage cramoisi de colère :  » L’important est le soutien de l’Angleterre. Nous l’avons sans ambiguïté. Et de ce fait, nous ne craignons plus rien. Mais dites-moi, Olivier, comment avez-vous su que Joseph Caillaux court-circuitait son  propre ministre des Affaires Etrangères Justin de Selves ? »

Photographie de Justin de Selves, ministre des Affaires Etrangères, qui ne cesse de se plaindre de la diplomatie parallèle de Joseph Caillaux, Président du Conseil

Si Caillaux a trahi la confiance de la Chambre et pratique un jeu solitaire, j’ai conscience pour ma part d’agir dans son dos en racontant tout au Tigre, mon ancien patron. Clemenceau, les mains dans le dos, regardant par la fenêtre de son domicile de la rue Franklin, sent que ma conscience me travaille. Il me jette alors un regard enjôleur et doux dont il a le secret et d’une voix apaisante il m’assure : « Olivier, il n’y a aucun mal à raconter à un parlementaire les agissements indélicats d’un ministre, fusse celui qui vous emploie. Au-dessus du secret professionnel, il y a la droiture républicaine. Allez-y, parlez sans crainte. »

La gorge nouée, j’évoque alors tout ce que j’ai découvert ces derniers mois. Les télégrammes diplomatiques allemands des 26 et 27 juillet décodés par notre service du chiffre et qui évoquent clairement les tractations de Caillaux « …  qui doivent se faire à l’insu de l’ambassadeur de France à Berlin Jules Cambon ». Je parle aussi de la succession des banquiers et hommes d’affaires dans le bureau du Président du Conseil. Je cite notamment le tout puissant Fondère négociant, à la barbe du reste du gouvernement, avec le baron de Lanken, l’homme de confiance de Guillaume II.

Clemenceau est atterré par mes révélations. Il note les noms, les dates… « … pour plus tard, un jour… » ne cesse de répéter cet homme à la rancune tenace.

Quand je quitte le Tigre, je serre chaleureusement la main du vieil homme que je n’ai jamais cessé d’admirer. Je lui glisse :  » Monsieur, vous ne pouvez pas savoir comme je tiens à vous.  » Clemenceau me répond, en tapotant affectueusement mon épaule : « Vous tenez à moi, c’est parfait mon petit… et moi, eh bien,  je tiens Caillaux. »

27 octobre 1910 : J’écris les discours de Clemenceau

Pour le retour de mon ex-patron, Georges Clemenceau, j’avais préparé deux beaux discours possibles qu’il pouvait prononcer à la gare d’Orsay, en sortant du train.

Le premier document, le plus copieux, évoquait son séjour en Amérique latine, montrait le progrès de l’idée démocratique en Argentine et au Brésil, risquait une comparaison avec l’Athènes de Pericles et les mœurs de notre République parlementaire et finissait par une réflexion aussi prospective qu’audacieuse sur les qualités des chefs d’État de demain dans un monde rétréci par les progrès du télégraphe, du téléphone et qui sait, des aéroplanes.

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Georges Clemenceau revient d’Amérique latine

Le second paquet de feuilles, un peu plus léger, se concentrait sur les universités de Buenos-Aires et celle de Sao Paulo, faisait un point sur l’enseignement à destination de la jeunesse dans le monde occidental et proposait quelques réformes destinées à asseoir un peu plus l’idée de république dans l’esprit des étudiants et futurs citoyens.

Dans les deux cas, j’avais soigné le style et je m’étais inspiré de ce que Clemenceau avait l’habitude de dire. J’utilisais son sens inné de la formule, je respectais son souci de faire des phrases courtes, toutes nécessaires et porteuses d’une seule idée clef. La démonstration devait aussi rester rigoureuse et honnête.

J’avais remis les deux discours, dactylographiés par ma secrétaire, à son frère Albert que je connais bien. Ce dernier m’avait chaleureusement remercié d’avoir rédigé deux séries de feuillets, laissant ainsi le choix au grand homme, en fonction de son humeur du moment. En lisant les lignes préparées, il avait même dit : « On dirait vraiment du Georges dans le texte ! Cela se voit que vous êtes un collaborateur de confiance. »

Inutile de vous dire que j’étais donc impatient de découvrir ce que Georges Clemenceau allait dire aux multiples personnalités qui se pressaient, avec moi, sur le quai de gare, à l’attendre au retour de son voyage. Je serrais la main du préfet Lépine, des ambassadeurs d’Argentine et du Brésil, du directeur de la sûreté générale, M. Hennion, de mon ex directeur de cabinet Winter, de Georges Mandel. Toute la presse était là, la grande et la populaire ; les carnets de journalistes étaient ouverts, les crayons taillés attendaient fébrilement les précieux propos de l’ex président du conseil. Ses phrases issues de « mes » mots, ses idées s’appuyant sur « mon » travail… son succès public allait être ma satisfaction privée.

La porte du wagon s’ouvre. Clemenceau sert tranquillement les mains, fait quelques bises aux femmes proches, sourit, tape sur des épaules, pince un vieil ami. Il rit, souffle d’aise, mais ne dit rien…

Les journalistes s’approchent et deviennent pressants, veulent de l’information chic, de la nouvelle choc. Albert Clemenceau tend avec insistance à son frère mes deux discours, l’air de dire : « tout est là, vas-y ! » Lequel va-t-il choisir ?

L’automobile qui doit conduire le grand homme chez lui, a son moteur qui tourne. Le chauffeur ouvre la porte respectueusement.

Toujours de bonne humeur mais silencieux, Clemenceau commence à prendre place. La petite foule trépigne, exige quelques mots.

Le Tigre jette alors négligemment mes feuillets sur la banquette, sans même les regarder. Hilare et les yeux pétillants, il lance, à tous, cette unique phrase, avant de démarrer en trombe: « Vous direz que… j’ai découvert l’Amérique ! »

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4 octobre 1910 : Ce patron que je n’arrive pas à aimer

Quand Clemenceau est parti, mon estomac s’est noué. Je vois encore son dos bien droit disparaître, une dernière fois, derrière les grilles du ministère place Beauvau où il avait installé son bureau de Président du Conseil. Ce bref salut des gardes attristés puis plus rien. Ce soir de juillet 1909, je restai sur le perron en regardant droit devant moi, hébété.

Le nouveau locataire des lieux -Aristide Briand – devrait pourtant recueillir tous les suffrages. Intelligent, cultivé, il n’a pas les colères homériques et souvent injustes de son prédécesseur. Je n’ai pas non plus entendu de sa part les mots blessants du Tigre (« Arrêtez de raisonner en petit fonctionnaire » ; « Si vous pouviez donner naissance à des bonnes idées plutôt qu’à de nouvelles dépenses ! »).

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Georges Clemenceau ne laisse pas derrière lui que des gens qui le regrettent : une bonne partie de la classe ouvrière a détesté ses méthodes parfois brutales pour mettre fin aux grèves.

Il prend ses décisions après avoir soigneusement pesé le pour et le contre. Il ne se laisse pas non plus aller à un instinct parfois aussi imprévisible que redoutable.

Il m’apprécie de plus en plus. Je ne suis plus pour lui « l’œil et les oreilles du Tigre » resté au ministère pour lui rapporter ses faits et gestes. Contrairement à ce que certains collègues jaloux ont essayé de lui faire croire à sa prise de fonctions, il sait qu’il peut me faire confiance. Clemenceau appartient maintenant à ma vie privée et je suis muet avec lui sur les affaires sensibles que je traite.

Pourtant, rien à faire pour Briand : je n’adhère pas. Que manque-t-il alors au nouveau Président du Conseil ?

Contrairement à l’époque Clemenceau, je ne suis pas dans le premier cercle. Le Tigre discutait avec moi, jusqu’à tard le soir, sur l’Antiquité Grecque ou les États-Unis. Briand ne m’accorde guère de confidences.

Je connais bien la cantatrice Rose Caron, l’amie très proche de Clemenceau. Je n’ai en revanche fait que croiser la comédienne Berthe Cerny, la maîtresse attitrée de Briand.

Le 8 rue Franklin, « la tanière du Tigre » pour reprendre l’expression des collègues, est un endroit où je suis accueilli à bras ouverts toutes les semaines. En revanche, la maison de Briand, à Saint-Cloud, reste pour moi inaccessible.

« Détails que tout cela ! » me glisse le directeur de cabinet. Il me rappelle que c’est moi qui ait été choisi pour entrer le premier en contact avec le nouvel ambassadeur russe Izvolski. Je rétorque : « Normal, je le connais déjà depuis longtemps ! » Mon directeur ajoute : « Et Briand compte sur vous pour l’aider en cas de crise avec les sociétés de chemin de fer ! » Désabusé, je lâche : « Il doit savoir que j’ai un grand-père cheminot et il se rappelle aussi que Clemenceau me confiait déjà le suivi des conflits du travail les plus rudes ! »

Le directeur de cabinet n’a plus d’argument et me donne finalement un conseil : « En fait, vous avez besoin d’être aimé de votre chef. Un rapport professionnel de qualité ne vous suffit pas. C’est une faiblesse mon cher Olivier ! »

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Retrouvez une émission passionnante sur Georges Clemenceau, le père spirituel de notre héros Olivier le Tigre ! Rejoignez le groupe des amis d’Il y a un siècle…

16 septembre 1910 : Argent et politique, mélange trouble

Sale et embêtante affaire. Vous rappelez-vous le sieur Henri Rochette ? « Banquier » aussi habile que véreux. Aux débuts des années 1900, il se proposait de placer vos économies, versait des intérêts mirobolants et savait s’attirer des amitiés aussi nombreuses que bien placées.

En 1908, patatra : tout s’est écroulé car tout cela reposait sur du sable. Le système Rochette ne tenait en fait qu’avec l’arrivée continuelle de nouveaux épargnants, avec la confiance des anciens qui ne devaient pas retirer leurs économies et surtout avec une comptabilité truquée doublée de montages financiers opaques. Le résultat est connu : des millions de francs évaporés, des centaines de petits porteurs ruinés, des personnalités en vue (parlementaires, hauts fonctionnaires, industriels…) éclaboussées par le scandale et accusées d’avoir fermé les yeux sur Rochette et ses combines.


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L’affaire Rochette déborde largement du Palais de Justice

Clemenceau a tout de suite senti que cette triste histoire risquait d’avoir des répercutions jusqu’aux plus hauts niveaux de l’État. Il a donc convoqué le préfet Lépine en lui demandant de trouver un plaignant pour que des poursuites soient engagées.

Si je vous raconte tout cela, c’est qu’une partie de la presse et des députés se déchaîne, ces temps-ci, en prétendant que les dirigeants des années 1908 et 1909 ont poursuivi Rochette pour ruiner ceux qui lui faisaient confiance et étaient souvent dans l’opposition. Ce serait en fait un sombre règlement de compte politique. On cite Lépine et surtout Clemenceau.

Briand m’a convoqué pour me demander ce que je comptais faire compte tenu du fait que je suis le seul membre de son cabinet à avoir servi sous le Tigre.

J’ai donc proposé d’envoyer un télégramme pour prévenir mon ex-patron qui continue sa tournée de conférences en Amérique du Sud.

A la réflexion, un télégramme ne changera pas grand-chose et on imagine mal Clemenceau écourter son voyage pour répondre à ces attaques nauséabondes. Les parlementaires haineux qui veulent salir l’ancien premier flic de France devront attendre son retour.

15 septembre 1910 : Clemenceau pique une colère en Argentine

Une lettre de Clemenceau. Moment de bonheur : mon ancien patron pense à moi ! J’ouvre lentement la missive postée en Argentine où le grand homme fait une série de conférences. Le Tigre m’écrit longuement, je suis flatté, je reste bien l’un de ses confidents.

Je reconnais au fil des cinq longues pages son sens inné de la narration pour me décrire aussi bien la démocratie de cette république sud-américaine, son rêve de faire une ballade à cheval dans la pampa (contre l’avis de son médecin inquiet pour sa prostate), son amour de la nature à perte de vue ou l’importance des femmes dans les foyers …

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Buenos Aires en 1910

Sa description fine et humaniste des asiles d’aliénés argentins « où on laisse, pour une fois, les fous en paix dans un régime de semi- liberté » ne laisse pas indifférent.

Je constate avec amusement que mon ex-patron n’a pas pu s’empêcher de piquer, sur place, une de ses colères qui ont contribué à sa célébrité. Il n’a en effet pas supporté de découvrir que les théâtres sud-américains ne respectaient pas le droit d’auteur. Les pièces françaises ou anglaises y sont jouées sans la moindre autorisation. Clemenceau s’est donc fendu de déclarations tonitruantes dans la presse locale dénonçant ce scandale et a envoyé une mise en demeure aussi sèche que bien argumentée au gouvernement argentin.

Il faut croire qu’en Argentine, on craint autant le Tigre qu’en France puisque que les parlementaires de Buenos Aires se sont réunis d’urgence pour voter un texte mettant leur pays en conformité avec les textes européens.

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4 avril 1910 : Je rends visite à Clemenceau

« En politique, on succède à des imbéciles et on est remplacé par des incapables ! » Mon ancien patron, Georges Clemenceau auquel je rends visite aujourd’hui dans son appartement du rez-de- chaussée de la rue Franklin, n’a rien perdu de son mordant. Il n’a pas de mots assez durs pour l’actuel ministère même si plusieurs de ses membres travaillaient déjà avec lui avant sa chute.

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Le bureau de Georges Clemenceau, rue Franklin à Paris XVIème

Sa bonne nous verse un thé dans des tasses venant directement de Chine.

Entre deux gorgées, je retrouve son regard vif et moqueur. Quant à son abondante moustache qui cache sa lèvre supérieure, elle trempe légèrement dans le liquide brûlant, avant qu’il ne l’essuie précautionneusement avec une serviette très blanche qu’il garde dans sa main droite pendant toute notre conversation.

En entrant dans la pièce, j’avais mille et un sujets à aborder. Face au grand homme, je retrouve la timidité de mes premiers mois dans son cabinet. Le silence s’installe. Je repense à ses colères mémorables qui me semblent remonter à un passé complètement révolu, absorbé dans l’ambiance sereine de la rue Franklin.

Clemenceau me pose quelques questions sur Briand (« comment se débrouille-t-il sans moi ? »), sur Caillaux (« que complote-t-il contre vous ?) ou sur Poincaré (« un jour, ce monstre froid retrouvera une place de premier plan, quand tous les nuls seront tombés… »). Il passe une main d’esthète -comme une caresse – sur une de ses boîtes à encens japonaise que l’on appelle « kogos ». Il en a toute une collection, de taille et de couleurs variées : sur le bureau, sur les étagères de la bibliothèque murale, et enfin sur le secrétaire à l’angle du salon.

Que lui dire ? Que je préférais travailler avec lui qu’avec son successeur ? Banal… et il s’en doute. Je me sentais plus reconnu sous son règne que sous celui de l’imprévisible Briand : il le sait et le déplore. Je mens un peu en lui racontant que les ministres le citent souvent, j’oublie de dire que c’est parfois par moquerie : il n’en a cure, de toute façon.

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Le petit jardin où Clemenceau fait quelques pas, en face de son appartement

Mises à part ses jeunes amies, Violette et Olive, les filles de l’amiral Maxse , les visiteurs se font rares. Les fonctionnaires dédaignent un homme qui ne peut plus rien pour leur carrière, les patrons se détournent d’un ministre qui n’a jamais aimé l’argent et vit simplement. Seuls les gens du peuple continuent, l’un à lui apporter des oeufs, l’autre à lui laisser un panier de tomates de son jardin, le dernier à réclamer sa présence lors d’une fête en banlieue.

Il revient de lui-même sur ses meilleurs moments à la place Beauvau, évoque ses échecs notamment dans le domaine social où il s’est plus fait remarquer comme briseur de grèves que comme défenseur des ouvriers. Il relativise facilement tout cela et garde même sa bonne humeur en l’évoquant. Il conclut notre rencontre par cette jolie phrase : « la vie est une œuvre d’art. Il n’y a pas de plus beau poème que de vivre pleinement. Échouer même est enviable, pour avoir tenté. »

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15 novembre 1909 : Contempler les cent spectacles de cet enfer

  « La justice militaire est à la justice ce que la musique militaire est à la musique ! » s’exclame Clemenceau qui a accepté de dîner avec nous dans un bouillon du boulevard Montparnasse. Le politicien roué n’a pas de mots assez durs concernant les pénitenciers de l’armée et les procès iniques qui y mènent.

Ce soir, je suis accompagné de Jacques Dhur, journaliste tout feu tout flamme, bretteur infatigable, défenseur des victimes, pourfendeur des puissants : les articles contre l’affaire des fiches au ministère de la Guerre, c’était lui ; les interpellations des parlementaires sur les bagnes et les pénitenciers coloniaux, c’est encore lui.

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Jacques Dhur préface et soutient tous les ouvrages qui dénoncent avec véhémence le bagne

Clemenceau a eu, dans sa jeunesse, une courte expérience du cachot. Opposant au Second Empire, détestant Napoléon III, il s’est retrouvé dans une cellule de la prison de Mazas, à côté du quai de la Rapée, après avoir posé des affiches appelant à une manifestation d’opposition au régime.

Il nous confie : «Dans ma famille, l’enfermement a été l’occasion de forger nos convictions. Benjamin Clemenceau, mon père, a lui aussi subi les foudres de la justice pour avoir trop parlé en public de sa haine de l’Empereur. Il a été conduit à la maison d’arrêt de Nantes puis a failli être déporté en Algérie pour finalement croupir à Marseille.

Pour ma part, en 1862, pendant plus de 70 jours, j’ai vécu dans les geôles parisiennes. Deux mois de mauvais traitements, de nourriture infecte et d’hygiène déplorable : on nous demandait de nous laver dans un grand bain d’eau boueuse et malodorante. J’ai obtenu à grand-peine de n’y rentrer que jusqu’aux genoux !

Je comprends donc, mes chers amis, votre indignation face aux bagnes. »

Jacques Dhur rêve d’articles encore plus flamboyants que ceux qu’il a déjà publiés : «  Il faut parler, dans nos journaux, des plaies de la République, des scandales que l’on étouffe, des faibles que l’on broie. »

Un dernier homme, dans notre groupe de quatre, reste silencieux. Pas encore la trentaine, mince, de constitution un peu fragile, il s’occupe de la rubrique parlementaire au Matin. Un joli style pour des articles qu’il n’a pas le droit de signer. Une curiosité insatisfaite d’homme auquel on demande d’exercer un métier routinier. Il regarde avec envie Jacques Dhur. Il aimerait lui aussi larguer les amarres, si, comme veuf et jeune papa, il n’avait pas une petite Florise à élever seul.

Il nous laisse échanger une bonne partie du repas puis, profitant d’un silence, il prononce une phrase, visiblement préparée de longue date :

«  Je rêve d’aller un jour voir les bagnes, de passer un temps hors la vie, de contempler les cent spectacles de cet enfer qui nous regarderont à leur tour toute notre vie tant que nous ne les auront pas supprimés. Cet affreux nid de serpent nous fait honte et rend les châtiments pénibles à notre conscience. Quand la justice nous demandera d’être juré, nous devrons répondre un seul mot à cette proposition : non ! »

Clemenceau observe avec bienveillance le jeune journaliste et en lui posant la main sur le bras, lui demande : «  rappelez-moi votre nom, cher ami qui parlez si bien ? »

Le chroniqueur parlementaire répond, presque timidement : «  J’ai vingt cinq ans, je m’appelle Albert Londres. »

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« J’ai vingt-cinq ans et je m’appelle Albert Londres… « 

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22 septembre 1909 : Le procès qui inquiète le Président

« Trop de monde sera éclaboussé ! « . Le Président de la République, Armand Fallières qui se pose en garant de la bonne marche des Institutions et souhaite préserver le prestige de la République, se montre inquiet. Il m’a demandé de le rejoindre discrètement à l’Elysée pour évoquer l’Affaire Rochette.

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L’Elysée me fait part de sa vive inquiétude pour l’Affaire Rochette…

On connaît les mécanismes de cette escroquerie spectaculaire : un ancien chasseur de restaurant à Melun du nom d’Henri Rochette se lance dans la banque et crée le Crédit Minier. Il émet sur toute la France des titres au rendement mirobolant dont il paye les intérêts grâce aux investissements des nouveaux épargnants. Faux bilans, comptes truqués, opacité des montages financiers : les petits porteurs n’y voient que du feu et placent en confiance leurs économies, gages d’une retraite heureuse. Les sommes en jeu deviennent vite gigantesques et la liste de noms de gens célèbres qui ont recours à Rochette ne cesse de s’allonger.

Clemenceau, alerté par ses informateurs du fonctionnement anormal du Crédit Minier, demande aux services du préfet Lépine d’arrêter Henri Rochette. Depuis cette interpellation en mars 1908, l’enquête -complexe – piétine.

Fallières reprend :

 » En fait, nul ne sait comment se dépêtrer de cette lamentable histoire. Les personnalités impliquées comme le député radical Rabier, l’ancien ministre Cruppi ou le député de région parisienne Dalimier, exercent des pressions contradictoires, poussent de hauts cris et demandent à leurs avocats de retarder la procédure. On murmure que des personnes encore plus haut placées ne seraient pas totalement étrangères à ce qui se passe. Joseph Caillaux fait partie de ces noms qui reviennent avec insistance sans que l’on puisse distinguer ce qui relève de la réalité et du règlement de compte politique.

Voilà, cette affaire m’inquiète. Ce cloaque sent particulièrement mauvais et je ne suis pas sûr que le gouvernement actuel puisse le gérer au mieux des intérêts de la République. Clemenceau à la Présidence du Conseil et Briand garde des sceaux, me rassuraient plus que la configuration actuelle où Briand, comme Président du conseil et ministre de l’Intérieur, ne semble guère contrôler efficacement l’action de Barthou à la justice.

Olivier, je vais avoir besoin de vous.  »

Le Président m’explique que le soutien massif (et surprenant) des petits épargnants à Henri Rochette interdit des actions trop vigoureuses à l’encontre de l’inculpé. La tutelle bancaire n’a sans doute pas joué son rôle à temps, le ministère des Finances est peut-être resté trop longtemps passif pendant que les petits porteurs se faisaient plumer au coin du bois. Il va falloir démêler le vrai du faux, interroger discrètement les témoins clés, passer en revue des centaines de pièces comptables ou de bordereaux que les juges d’instruction peinent à comprendre. L’Etat a besoin de voir clair pour prendre les bonnes décisions dans le sens d’un intérêt général qui a trop longtemps été oublié.

Fallières me pose la main sur le bras, reprend sa respiration devenue sifflante et me glisse :

« Vos connaissances financières se révèleront précieuses. Voyez avec Lépine, il vous passera des pièces qu’aucun de ses policiers n’arrive à lire. Je compte sur vous. Il n’est pas question que le procès s’engage sans que l’on sache là où il va mener la République. »

En ce mois de septembre 1909, l’Elysée tremble.

  

15 septembre 1909 : Clemenceau et ses pommes de terre sautées

Trente pompes, j’ai compté. Clemenceau vient d’effectuer trois séries de dix tractions sous mes yeux. Belle performance pour ses 68 ans. Nous sommes à Bernouville, la résidence de campagne du Tigre.

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La campagne, au calme, à côté de Bernouville dans l’Eure

Comme chaque matin, le « tombeur de ministères » effectue quelques vigoureux mouvements de gymnastique. Le professeur particulier qui le suit à Paris lui a dicté un programme de musculation copieux pour son séjour en Normandie. L’ex-premier flic de France se retourne vers moi et me lance, un peu rouge :

« Pardonnez-moi mon ami, mais si je veux faire tout ce que j’ai prévu aujourd’hui, je suis contraint de faire mon sport sous vos yeux. Je vous écoute cependant attentivement.  »

Entre  deux soulevés de poids, avide de conseils, je décris alors à mon patron regretté, ce qui m’est arrivé depuis son départ : l’absence d’intégration dans un cabinet à la formation du ministère Briand, la sourde opposition de certains qui redoutent mon retour à un poste important, ma collaboration au journal Le Temps, mes contacts avec le gouvernement russe lors de la vente du dirigeable Clément-Bayard et enfin la récente proposition de nomination comme Préfet à Angoulême. Pendant mon histoire, je vois le Tigre souffler et ne parvient à distinguer s’il s’agit d’agacement ou si son effort physique devient intense.

« Donnez-moi ma serviette que j’essuie tout cela.  »

Là encore, je lui tends le linge blanc sans trop savoir s’il souhaite éponger son front ou si cette phrase a une signification par rapport à mon odyssée récente.

 » C’est laborieux, laborieux…  » répète-t-il. Ne supportant plus ces propos ambigus, je me risque :

 » Vous parlez de vous ou de mon parcours ? »

 » Oh, les deux. A près de soixante-dix ans, mes forces m’abandonnent un peu et vous, vous iriez bien à un endroit où vous ne me servirez à rien ! Que voulez-vous que je fasse d’un préfet en Charente ? Qu’il m’apporte mes chaussons ? Tout cela est grotesque. Pendant que vous ferez votre promenade avec Madame sur les remparts d’Angoulême, Caillaux, Delcassé ou Poincaré placeront leurs hommes, feront avancer leurs idées et mèneront le pays au désastre.

Cher Olivier, votre place reste à Paris. Et votre femme pourra continuer à fréquenter la galerie d’Ambroise Vollard ou celle de Kahnweiler pendant que vous me tiendrez scrupuleusement informé des liens entre les combinaisons de la Chambre et les intrigues de la place Beauvau ou de la rue de Rivoli. Je ne vais pas non plus me contenter de mes contacts à Carlsbad pour savoir ce qui se passe dans le monde diplomatique. Même si Pichon (ndlr : le ministre des Affaires étrangères qui doit tout à Clemenceau) passe me voir régulièrement, un éclairage de l’intérieur de la Présidence du Conseil sera précieux. Mon petit, vous allez retourner chez Briand, avec une lettre de recommandation de ma part et là-bas, une fois nommé conseiller, vous serez mes yeux et mes oreilles.  »

Le reste de la conversation tourne autour du repas du midi : Madame Rousseau (ndlr : la gardienne de la propriété de Bernouville) prépare des pommes de terre sautés et une « ambroisiaque purée de haricots verts écossés » (ce sont ses termes). Nous évoquons aussi les plantations pour l’hiver et les potins du village. Le patron me confie apprécier d’être « sorti de l’état comateux dans lequel l’avait plongé les affaires publiques ». Ses traits sont détendus, apaisés. Même son légendaire regard s’est adouci.

Clemenceau est tout heureux de son (unique) rendez-vous de l’après-midi : la receveuse des postes passe pour lui raconter les affaires du cru.

A Bernouville, le temps s’est arrêté.

22 juillet 1909 : Le Tigre s’en va

J’examine une dernière fois le contenu du dossier et, sans hésitation, je le jette au feu. Certes, le mois de juillet est pourri mais cela n’est pas arrivé depuis longtemps que les cheminées des locaux du ministère, place Beauvau, soient en activité en plein été.

« Tout doit disparaître ! » C’est le mot d’ordre sans ambigüité du directeur de cabinet Winter. Les fiches de police, les notes blanches, les comptes rendus de réunions officieuses, les rapports annotés ou les commentaires liés aux arbitrages financiers se consument dans les flammes entretenues par deux commis dans lesquels nous avons confiance.

Clemenceau est tombé. Tous les ministres présents à Paris ont remis leur démission au Président Fallières le 20 juillet au soir à la suite d’un vote défavorable de la Chambre sur l’ordre du jour.

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Caricature publiée dans la presse de gauche sur la chute de Georges Clemenceau 

 » Il fallait que je parte. Les parlementaires – y compris les radicaux – ne me supportaient plus. Et je crois que je leur rendais bien. Ce n’est pas notre politique qui est mise en cause mais ma personne.  » commente le Tigre.

Dans la soirée du 20, le drame s’est noué d’un coup. Personne n’a rien vu venir. Une banale interpellation du gouvernement à l’Assemblée sur la situation de la Marine française. Une intervention bien argumentée de Delcassé et puis… patatra, mon Patron perd son sang froid. Il prononce une  succession de paroles malheureuses et une mise en cause personnelle de ce député, ancien ministre des Affaires étrangères, qu’il déteste.

La suite était courue d’avance : les représentants du peuple ne pouvaient admettre des propos désobligeants contre l’un des leurs, Delcassé ayant de surcroît un certain prestige. Il ne pouvait être publiquement rendu responsable d’une hypothétique « humiliation d’Algésiras » pour reprendre les termes de Clemenceau.

Le vote de l’ordre du jour était l’occasion de vérifier si les députés continuaient à accorder leur confiance au gouvernement. Par 212 voix contre et 176 pour, l’ordre du jour était rejeté.

Aujourd’hui, Clemenceau n’est plus qu’un Président du Conseil démissionnaire. Il passe parmi nous, serre les mains, nous rassure sur notre avenir, plaisante et rit souvent de bon coeur, crânement.

Et surtout, il ne cesse de répéter la courte phrase prononcée à la Chambre, dans un silence glacial, quelques minutes après sa chute :

 » C’est bien ! ».

1er juillet 1909 : Ce qui se trame sur les retraites

 » Il va falloir être aussi efficace que discret !  »

Clemenceau ouvre par cette phrase la rencontre de tous les protagonistes du projet de loi relatif aux retraites. Viviani, ministre du travail, a devant lui le volumineux dossier où s’accumulent la proposition Nadaud de 1879, celle de l’abbé Lemire, d’autres de Gayraud, Millerand ou Vaillant. Sur le dessus de la pile, le rapport rédigé par le vénérable sénateur Paul Cuvinot qui a remis en forme les articles de la future Loi sur les Retraites Ouvrières et Paysannes, apparaît tout écorné et couvert d’annotations.

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Paul Cuvinot, sénateur de l’Oise, brillant polytechnicien, ingénieur des Ponts-et-Chaussées, spécialiste du dossier « Retraites »

Cuvinot, présent à la réunion, explique que la commission qu’il préside, a modifié les articles pour les rendre compatibles avec la législation fiscale. Ses explications sont claires, il parle avec assurance et confirme sa réputation de futur ministrable.

Caillaux, ministre des finances, insiste sur ce que le Trésor va apporter pour que le futur régime de retraite soit un succès :

 » Au moment du départ à la retraite à 65 ans, une allocation viagère de l’Etat viendra compléter l’accumulation des versements mensuels des assurés et les contributions des employeurs. 60 francs par an !  »

Clemenceau nous regarde tristement :

 » 60 francs ? Alors qu’un ouvrier ou un contremaître peut gagner jusqu’à 800 voire 1000 francs annuels ? Quelle générosité ! Nous ne sommes pas convaincants. La Cgt ne cesse d’assassiner le projet en prétendant que les pensions seront versées… à des morts. L’espérance de vie des bénéficiaires est de 50 ans en moyenne alors que l’âge de départ est fixé à 65 ans.

La droite considère que les pouvoirs publics ont mieux à faire que de s’occuper de la vieillesse des ouvriers et préfère que nous fassions des efforts pour les industries et leurs employés actifs. Elle prétend que l’épargne individuelle est plus efficace que ce régime obligatoire que nous mettons en place et qui coûtera cher aux patrons.

Bref, comme toutes les lois sociales, tout le monde est contre et chaque débat à la Chambre met en péril le gouvernement. Les peurs des uns s’additionnent aux craintes des autres.

En attendant que le texte passe, seuls les fonctionnaires, les infirmes et les vieux indigents sont couverts ! Les autres doivent se débrouiller pour organiser leurs vieux jours. Les Allemands et les Anglais ont faits plus de progrès que nous sur cette question. La France est à la traîne !  »

Il propose alors que le texte ne repasse pas tout de suite au Parlement et de convaincre les députés et les sénateurs un à un avant de leur présenter à nouveau le texte.

« Il faut arrêter de s’exposer publiquement et inutilement. Il faut convaincre dans les couloirs, à la buvette, lors des dîners en ville ou dans les antichambres. »

Viviani objecte :

 » … et si tous nos efforts restent vains ?

Le Tigre répond avec une voix posée, les deux mains jointes, le regard un peu perdu dans ses pensées :

– Ce qui m’intéresse, c’est la vie des hommes qui ont échoué. C’est le signe qu’ils ont essayé de se surpasser… « 

19 juin 1909 : Clemenceau, bientôt la fin ?

 » La prochaine fois, ce sera la fin !  » Je me retourne brusquement et n’arrive pas à distinguer le nom et la tête de l’impertinent député radical qui a prononcé ces mots menaçants pendant que Clemenceau regagne son banc. Le Patron vient de faire une nouvelle intervention musclée devant la Chambre. Il a justifié sa politique sociale, son refus des syndicats dans l’administration, son positionnement prudent et conciliant vis à vis de l’Allemagne, ses actions de réforme de la Marine, ses choix budgétaires…

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Son ton a été jugé arrogant, plein de morgue. Le regard furieux qu’il a jeté à un collaborateur à l’origine d’une coquille dans son discours n’a échappé à personne et a été diversement apprécié.

On sent une lassitude de la Chambre vis à vis de ce Président du Conseil en poste depuis maintenant près de trois ans, durée exceptionnelle dans notre régime parlementaire. La gauche ne lui pardonne pas ses envois de régiments de dragons dans les usines en grève et ses arrestations de leaders de la Cgt. La droite lui reproche de ne pas avoir trouvé la recette pour maintenir un climat social propice aux affaires et développement économique.

Et Clemenceau lui-même ?

La Chambre le fatigue, l’agace, l’énerve. Sur la brèche tôt le matin jusqu’au soir, assumant la direction d’une des principales puissances de la planète, louvoyant entre les écueils, assumant les réussites et les échecs d’une administration pas toujours très maniable, digérant un nombre impressionnant de dossiers chaque jour, le Tigre accepte peu les critiques de députés qui n’ont jamais été aux affaires et ignorent les aspects concrets de la direction de la France.

Lassitude, envie de liberté et de voyages, de lectures permettant l’évasion et de rencontres féminines plus fréquentes. Le premier flic de France se verrait bien rompre les amarres.

Son discours roulé dans une main, Clemenceau s’apprête à se rasseoir. Il a lui aussi entendu la phrase menaçante de l’un de ses collègues radicaux. Contrairement à moi, il sait manifestement qui a parlé. Il se retourne et prononce ces quelques mots, en articulant distinctement dans un silence de mort :

 » Cher collègue, dans la vie, il ne faut pas avoir peur d’avoir des ennemis. Si vous n’en avez pas, c’est que vous n’avez rien fait ! »

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Le Tigre, usé, fatigué ?

13 mai 1909 : 228 postiers révoqués

 » Les faits tout d’abord : tout a commencé le 12 mars. Les postiers du central téléphonique sont excédés par l’absence de promotions et le favoritisme qui règne, selon eux, dans le tableau d’avancement. Ils lancent une grève que je qualifie d’insurrectionnelle et qui s’étend à toute la Poste. Ils demandent le départ du sous-secrétaire d’Etat aux postes Symian qu’ils rendent personnellement responsable de cette situation.

La suite vous la connaissez : le préfet de police Lépine essaie d’intervenir pour ramener le calme et il est blessé pendant les échauffourées.

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La grève dégénère : des affrontements en pleine rue entre postiers grévistes et policiers en civil

C’est à ce moment que le gouvernement fait voter par la Chambre un pouvoir de révocation immédiate et qu’il envoie la troupe pour trier elle-même le courrier.

Fin mars, les délégués des grévistes sont reçus par le Président du Conseil Clemenceau qui refuse de satisfaire leurs deux exigences : l’assurance qu’il n’y aura pas de révocation et le départ du sous-secrétaire d’Etat.

Le mouvement se poursuit : trois millions de lettres et plus de 100 000 télégrammes sont en souffrance.

Pendant tout le mois d’avril et en début mai, les affrontements en grévistes et non grévistes se multiplient. Les interventions de la police et de l’armée sont quotidiennes. On dénombre plusieurs actes de sabotages que le gouvernement fait constater par la justice.

En dehors du monde postal, d’autres conflits sociaux violents ont lieu à Méru-sur-Oise, Mazamet et Hazebrouck.

Clemenceau tient bon.

La Chambre continue à soutenir l’exécutif par des votes de confiance et refuse une nouvelle fois le droit de grève des fonctionnaires.

A ce jour, 228 postiers ont été révoqués et le mouvement semble se tarir. »

Ma conférence à l’Ecole de Guerre comme professeur associé, en présence de son directeur le général Foch, me donne l’occasion, comme souvent, d’évoquer l’actualité immédiate. Les officiers qui m’écoutent sont attentifs. Certains d’entre eux ont dirigés des régiments engagés dans la répression des conflits sociaux. Discrètement -obligation de réserve oblige – ils se révèlent plus critiques que leurs collègues sur les méthodes du gouvernement :

 » Est-ce bien à la troupe de faire du maintien de l’ordre ? »

 » Ne risque-t-on pas, comme en 1907, une collusion entre les grévistes et les soldats qui sont souvent du même milieu social ? »

Je réponds à ces questions en expliquant qu’effectivement la troupe ne doit intervenir qu’en dernier recours. J’insiste sur le fait que les administrations doivent profondément être réformées pour améliorer les conditions de travail et d’avancement des fonctionnaires. Quand un conflit survient, c’est un signe d’échec de la direction au quotidien des services.

 » Et l’armée, qui la réforme ? »

Foch se retourne, furieux et cherche des yeux l’officier impertinent qui a crié, caché au fond de la salle. Il demande, en vain : « quel est l’âne qui a dit cela ? »

Silence. Pas de Cgt dans l’armée, pas de conflits sociaux. Des régiments prêts à soutenir le gouvernement dans la répression.

Et surtout : silence dans les rangs. 

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22 avril 1909 : Rio ne répond plus…

Depuis quelques jours, nous sommes sans nouvelle de notre ambassade à Rio. Les courriers diplomatiques restent sans réponse et le télégraphe est en panne. Personne ne se préoccupe trop de cette situation : nos liens avec le Brésil n’ont pas la même intensité que ceux qui nous unissent aux pays d’Europe, à notre Empire colonial ou aux Etats-Unis. Pour autant, l’essor industriel de ce pays où l’argent du café est recyclé dans des usines et des chemins de fer neufs, attire les convoitises des investisseurs. Les groupes Matarazzo, Votorontim ou Lundgren émettent des actions dont la valeur augmente chaque mois. Il y a de gros profits à faire de ce côté de l’Atlantique et la France ne peut être absente.

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Rio de Janeiro au début du XXème siècle…

Le Quai nous confirme avec insistance: « Rio ne répond plus ». Que faire ? Nous utilisons les câbles sous-marins britanniques pour communiquer avec l’Amérique latine. Nous sommes nombreux à être persuadés que Londres lit attentivement toute notre correspondance diplomatique même si celle-ci est codée. Nous allons devoir prendre contact avec la capitale anglaise pour demander le rétablissement de la communication. Est-elle coupée pour des raisons techniques ? Ou peut-on imaginer que la France serait momentanément mise à l’écart d’informations sensibles pendant que nos voisins d’outre-Manche s’emparent de marchés juteux ou injectent discrètement des capitaux à des endroits très profitables ? « L’Entente cordiale n’empêche pas la vie des affaires » ne cessent de répéter les Anglais.

Rio ne répond plus : fâcheux aussi au moment où Clemenceau souhaite se rendre sur place. « Dès que la Chambre n’aura plus besoin de mes services, je prends le bateau pour faire des conférences dans toutes les universités d’Amérique latine. Elles m’invitent avec une telle chaleur que je ne peux refuser. » Je suis chargé des prises de contact avec les différents établissements et mon travail est donc interrompu.

La France paie cher le fait de ne pas avoir investi dans des liaisons sous-marines de qualité avec les différents endroits de la planète. 90 % des câbles sont britanniques. Pour parler avec Rio, il faut passer par Londres ou, du moins, utiliser les tuyaux de nos voisins. Et quand la Grande-Bretagne a autre chose à faire que de s’occuper de nos petites pannes de liaisons diplomatiques… le Quai s’affole, s’agite et répète hébété : « Rio ne répond plus ».

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Une avenue de Rio de Janeiro dans les années 1900

4 février 1909 : Clemenceau est-il méchant ?

– Ne craignez jamais de vous faire des ennemis. Si vous n’en avez pas, c’est que vous n’avez rien fait.

Je cite toujours cette phrase de Clemenceau quand on me demande ce que je pense de lui, moi, son collaborateur au quotidien.

Dans les conversations entre amis le soir, chacun cherche à savoir qui est l’homme de pouvoir au quotidien.

Les questions venant de collègues fonctionnaires sont plus précises et plus insidieuses que celles des médecins, des avocats ou des journalistes. Les gens des ministères supportent assez mal ce Président du Conseil pressé d’avoir des résultats, opposé farouchement au droit de grève des agents de l’Etat, partisan d’une discipline de fer. Des phrases amusantes mais finalement maladroites leur ont été rapportées :

– Les fonctionnaires font d’excellents maris. Quand ils rentrent le soir à la maison, ils ne sont pas fatigués et ils ont déjà lu le journal.

Scandale ! Ce bon mot m’est resservi dès que je réclame une note tard le soir à une administration centrale, dès qu’un chef de bureau doit prendre sur son dimanche pour boucler un dossier pour la Chambre. L’un d’entre-eux m’a même dit, à voix basse dans un couloir :

– On ne peut diriger une administration en méprisant ceux qui la font tourner.

Le propos est moins bien troussé que ne pourrait le faire Clemenceau mais on sent bien là l’état d’esprit de ceux qui servent le Patron… mais de loin.

– Et pour ceux qui sont tout près, comment cela se passe ?

Clemenceau est bourru mais finalement très chaleureux. Il exige une loyauté à toute épreuve, une fidélité sans faille mais sait rendre ce que l’on donne. Il assume nos bêtises, nous protège des mises en cause personnelles, et surtout, il nous mène à la victoire. Nous travaillons dur à ses côtés mais pour résoudre des crises dont nous sortons victorieux. Son habileté manoeuvrière, son sens stratégique, nous évitent beaucoup de déconvenues.

Notre labeur n’a d’égal que le sien. Levé aux aurores, couché tard, il épluche ses dossiers avec soin. Il lit attentivement notre production et commente nos propositions de décisions pour mieux éclairer les siennes. Avec lui, le cap est clair, la ligne directrice est connue de tous. Il explique ce qu’il veut et encore plus ce qu’il ne souhaite à aucun prix.

Attentif à nos vies personnelles (il est de bon ton qu’elles restent discrètes), il est le premier à exiger que nous rentrions chez nous pour nous occuper du petit dernier ou pour souhaiter l’anniversaire de notre épouse dont il demande aimablement des nouvelles.

A ses côtés, nous sommes loin du « tombeur de ministères », de l’homme politique redouté. Mais nous devons nous méfier :

 » Quand on a du caractère, il est toujours mauvais !  » dit-il pour s’excuser de ses colères. C’est vrai qu’il peut claquer une porte de rage, qu’il est capable de jeter à la tête de l’un de ses conseillers un dossier mal ficelé. Ses courroux, ses derniers temps, se font plus rares mais n’en sont que plus redoutés par l’ensemble de notre équipe.

« De quelle humeur est le Patron ? » Combien de fois ai-je posé cette question, inquiet, au directeur de cabinet Winter avant de franchir la porte du bureau de Clemenceau ?

Le Tigre reste un homme de grande culture, qui nous pousse à nous intéresser à beaucoup de domaines en dehors de la matière administrative. Passionné de civilisation grecque, il en impressionne plus d’un par ses connaissances sur ce berceau de notre civilisation. Même son ennemi Poincaré s’exclame :  » On dirait qu’il a vécu à l’époque de Démosthène ! »

Proche des artistes (Rodin, Monet…), il n’hésite pas à passer un moment de la journée avec l’un d’entre eux, pour l’aider, le soutenir dans son inspiration. En fin de semaine, il passe parfois à Giverny et s’éloigne ainsi du tumulte parisien.

Voilà, chacun a compris que j’ai de l’affection pour mon Patron.

Dans la mesure où je sais qu’il peut, à tout moment, être désavoué par la Chambre et que son gouvernement est susceptible de tomber sur un simple ordre du jour défavorable, j’ai en tête cette remarque qu’il me faisait un soir :

 » En politique, on succède à des imbéciles et on est remplacé par des incapables !  »

Moi qui aspire à une longue et belle carrière dans ce passionnant ministère de l’Intérieur, je ne souhaite qu’une chose : que, pour une fois, il se trompe ! 

27 octobre 1908 : Danse avec le Tigre

La belle Selma est face à lui dans ses rêves, lovée au creux du canapé du salon. Elle relance la conversation avec son délicieux accent américain. Le modèle de Rodin a un corps magnifique, Clemenceau le sait. Ses longs cheveux blonds, ses yeux bleu pâle, ses attitudes de femme très libre et ses robes décontractées. Tout lui plaît chez Selma.

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Rodin, un dessin de femme nue

Dans ce même songe, Violette les rejoint avec un plateau de thé et un livre de poésie de Mallarmé. Un autre amour platonique, cette fille de l’un de ses meilleurs amis, l’amiral Maxse. Des remarques toujours subtiles sur leur passion commune : l’antiquité grecque. De longues lettres de confidences échangées mois après mois. Violette l’aime-t-il ? Elle l’admire. Elle est fascinée par le grand homme. Flattée de lui plaire, flattée de ses mots enflammés, séduite par l’image qu’il lui renvoie d’elle-même.

Durant ce ballet nocturne, arrive Olive, la soeur de Violette. Plus réservée mais aussi têtue que sa soeur. Son amitié pour le Président du Conseil est forte, elle recherche sa compagnie et vient souvent rue Franklin. Célibataire, elle ne met pas Clemenceau en concurrence avec de jeunes officiers ou des hommes politiques britanniques comme le fait Violette.

Selma, Violette, Olive. Elles sont ses muses, ses égéries. L’écart d’âge est gommé par une grande affection réciproque.

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Enjolras, « Soir sur la Terrasse à la Pergola ». On peut ainsi imaginer Selma Everdone, Violette et Olive Maxse, les belles et jeunes amies de Georges Clemenceau.

Pendant qu’ils se parlent, le Tigre se dédouble. Une partie de lui est concentrée sur l’échange en cours, l’autre vagabonde et imagine des idylles moins chastes, des baisers fougueux échangés sur les boulevards, des caresses interdites dans les salons d’hôtels discrets.

L’Opéra, le Louvre, les théâtres sont les lieux de rencontre réguliers avec ces trois jeunes femmes, facettes multiples d’une même déesse idéale, d’un même fantasme enrichi en permanence par une imagination qui ne se tarit jamais.

Tard le soir à la Chambre, le matin vers cinq heures quand il écrit ses discours, dans la journée lors de trop longues réunions, elles apparaissent par enchantement dans un coin de la pièce, tels des anges bienveillants. Leurs douces voix l’attirent irrésistiblement loin des contingences d’un monde politique toujours dur et souvent injuste.

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Les robes Paul Poiret 1908. Illustration de Paul Iribe

Grâce à elles, il rentre un court moment les griffes qui ont fait sa légende. Il se laisse aller à un peu de tendresse, de douceur inhabituelle. Son esprit s’allège et son coeur fond.

Ses yeux de félin se troublent, se perdent loin des scènes ordinaires et banales. Les paupières du premier flic de France s’abaissent peu à peu.

Clemenceau est parti, dans une ronde endiablée et joyeuse avec les soeurs Violette et Olive. Ils entourent tous trois la belle Selma, le nu de Rodin au corps parfait, la délicieuse naïade des peintres de Montmartre. Ils entonnent en coeur les chants grecs de l’Olympe. Et tournent, tournent jusqu’à l’étourdissement.

C’est sûr, le Tigre, le puissant fauve de la vie politique française, a trouvé le secret d’une éternelle jeunesse.

23 octobre 1908 : Le Pouvoir et les potins

Clemenceau est divorcé. Quand il avait cinquante et un ans, en 1892, il a quitté définitivement son « américaine », Mary, née Plummer.

Depuis ? Le Président du Conseil n’est pas un bellâtre. Habillé très correctement mais simplement, refusant toute ostentation, il porte même un regard sévère sur d’autres hommes politiques qui font preuve d’une élégance raffinée. Ainsi, il désigne régulièrement le député et très bon orateur Paul Deschanel sous le sobriquet de « Ripolin ».

Il ne faut donc pas compter sur Clemenceau pour aguicher toute la gent féminine.

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Rose Caron

Mes amis me pressent pourtant de donner les noms des femmes qu’il fréquente.

Pour ne pas les décevoir mais sans dévoiler plus que ce que le « Tout Paris » sait déjà, je me contente de citer les plus connues, celles qu’il invite par exemple dans sa nouvelle maison de Bernouville ou qui l’accompagnent à l’Opéra et au théâtre, sur les boulevards.

La cantatrice à succès Rose Caron est le nom qui revient le plus souvent. Divorcée elle aussi, la petite cinquantaine, grande, élancée, chantant admirablement, elle charme certaines soirées du Tigre. Ils évoquent ensemble le répertoire wagnérien qu’elle connaît bien. Il l’écoute parler – attendri-  et admire sa belle chevelure brune, sa taille fine et ses longues robes décolletées.

Amie, conseillère ou maîtresse ? Un peu des trois ? Personne ne sait vraiment. Ils se voient, s’écrivent de belles lettres, passent des moments de bonheur simple ensemble. Clemenceau oublie quelques instants avec elle ses lourdes responsabilités. Elle lui apporte un point de vue, un discours original qui tranche sur celui de ses collaborateurs issus des grands corps de l’Etat.

Personne ne se risque à informer notre Patron que Rose Caron ferait aussi partie des relations proches de Théophile Delcassé, l’ancien ministre des Affaires étrangères. L’information est moyennement fiable… et complètement explosive quand on sait que les deux hommes se détestent cordialement.

La porte du 8 rue Franklin, là où vit le Président du Conseil, est franchie par d’autres belles amies.

A suivre…

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