4 juillet 1926 : Je me réfugie chez Colette

La Chambre des députés est un asile de fous. Le franc dégringole à 240 pour une livre sterling. À l’Élysée, le président Doumergue étouffe dans ses faux-cols et Briand colmate les brèches d’un gouvernement qui prend l’eau de toutes parts. Je passe ma semaine à aligner des chiffres sinistres, à rédiger des notes de crise, à feindre de croire que l’État tient encore debout alors que les banques paniquent. Je n’en peux plus. Ce soir, j’étouffe. Je claque la porte de mon bureau de conseiller.

Philippe Berthelot — le seul homme lucide dans cette ménagerie politique — me voit blémir dans les couloirs du Quai d’Orsay. Sans un mot, il sort une carte officielle et y griffonne trois lignes de son écriture nerveuse : « Pour Colette. Accueillez mon ami Olivier. Il a l’esprit agile, le verbe rare, et le cœur provisoirement dégoûté par les chiffres. »

Dans ma valise, je ne mets aucun dossier secret. Juste mon exemplaire corné de La Fin de Chéri, publié cet hiver. Ce livre est un miroir clinique de notre époque. Son héros, Fred Peloux, se tire une balle parce que son monde est mort en 1914 et qu’il refuse la vulgarité du nouveau siècle. Nous, à l’Élysée, nous n’avons pas cette décence : nous continuons à faire semblant de gouverner les décombres. Le train PLM de nuit s’ébranle dans un sifflement de vapeur. Je fuis Paris et sa faillite financière. Je pars chercher de l’air. Plein sud.

4 juillet 1926. Saint-Tropez, La Treille-Muscate. Le soir.

Le réveil est un coup de poing de lumière. Exit la suie de la Gare de Lyon. Après avoir quitté le grand train à Saint-Raphaël, je grimpe dans le petit train littoral pour rallier Saint-Tropez. Ce n’est pas la Côte d’Azur des palaces et des snobs ; c’est un village de pêcheurs rugueux, qui sent le goudron, l’ail et la vigne cuite.

Je marche jusqu’à la route des Canebiers. Mes souliers de citadin, d’ordinaire si vernis sur le parquet des ministères, ramassent immédiatement la poussière blanche du sentier. Au bout du chemin, face à la mer, je trouve sa maison basse : La Treille-Muscate.

Colette est là, dans le jardin. Pas de fard, pas de salons parisiens. Elle porte une robe blanche, ses cheveux bouclés sont en bataille, elle est pieds nus dans la terre. Elle trie des tomates d’un rouge insolent sur une table en bois, flanquée d’une chatte chartreuse qui me fixe d’un air de procureur.

Je m’esquive de mes habitudes politiques, je m’avance. J’ai l’air d’un intrus, d’un croque-mort de la République égaré chez les vivants. Je lui tends le mot de Berthelot. Elle le lit, les yeux plissés par le soleil, puis son regard de panthère descend vers le livre qui dépasse de ma veste.

— Ainsi, Berthelot m’envoie un rescapé du naufrage ? dit-elle de sa voix de bronze, lourde de son accent bourguignon. Vous venez me parler de la panique du Franc, Monsieur le conseiller ? Je vous préviens, ici, le seul cours qui m’importe est celui de mon huile d’olive.

Je souris. Pour la première fois depuis des mois, ma poitrine se desserre.

— Le Franc est agonisant, Madame, et la Chambre s’agite sur son cadavre. Votre Chéri a eu la lucidité de s’en aller. Moi, je viens simplement chercher une trêve auprès de la seule femme qui sait regarder le temps passer sans en avoir peur.

Elle me jauge. Un long silence s’installe, lourd du chant des cigales et du sifflement du mistral dans les treilles. Puis, d’un coup de pied brusque, elle pousse une chaise de paille vers moi.

— Asseyez-vous, Olivier. Retirez cette veste noire, vous me donnez chaud rien qu’à vous regarder. Le vin du voisin est au frais, et les melons sont mûrs. On ne parle pas de Paris sous mes thuyas. On attend que l’ombre gagne la mer.

J’obéis. Je jette ma flanelle parisienne sur l’herbe. En écoutant le clapotis de l’eau, je comprends que l’Élysée peut bien s’effondrer. La vraie France est ici, immuable, les pieds dans le sable.

Colette à la Treille-Muscate

July 4, 1926: Taking Refuge with Colette

The Chamber of Deputies is a lunatic asylum. The franc is plummeting to 240 against the pound sterling. At the Élysée, President Doumergue is suffocating in his high starched collars, and Briand is plugging the leaks of a government taking on water from all sides. I spend my week aligning grim figures, drafting crisis memos, pretending to believe that the State still stands while the banks panic. I can take no more. Tonight, I am stifling. I slam the door on my advisor’s office.

Philippe Berthelot—the only lucid man in this political menagerie—sees me turn pale in the corridors of the Quai d’Orsay. Without a word, he pulls out an official card and scribbles three lines in his nervous hand: « For Colette. Welcome my friend Olivier. He has an agile mind, is sparing with words, and has a heart temporarily sickened by figures. »

In my suitcase, I pack no secret files. Just my dog-eared copy of The End of Chéri, published this winter. This book is a clinical mirror of our time. Its hero, Fred Peloux, shoots himself because his world died in 1914 and he refuses the vulgarity of the new century. We, at the Élysée, lack that decency: we go on pretending to govern the rubble. The train lurches forward with a hiss of steam. I flee Paris and its financial bankruptcy. I am off to find some air.

July 4, 1926. Saint-Tropez, La Treille-Muscate. Evening.

Waking up is a fist of light. Exit the soot of the Gare de Lyon. After leaving the express train at Saint-Raphaël, I board the little coastal train to reach Saint-Tropez. This is not the Côte d’Azur of luxury palaces and snobs; it is a rugged fishing village that smells of tar, garlic, and sun-baked vines.

I walk down to the Route des Canebiers. My city shoes, usually so polished on the parquetry of the ministries, immediately gather the white dust of the path. At the end of the track, facing the sea, I find her low-slung house: La Treille-Muscate.

Colette is there, in the garden. No makeup, no Parisian salons. She wears a simple blue canvas smock, her curly hair is wild, she is barefoot in the dirt. She is sorting insolently red tomatoes on a wooden table, flanked by a Chartreuse cat that glares at me like a prosecutor.

I shed my political skin and step forward. I look like an intruder, an undertaker of the Republic lost among the living. I hand her Berthelot’s note. She reads it, her eyes squinting in the sun, then her panther-like gaze drops to the book peeking out from my jacket.

— « So, Berthelot sends me a survivor of the shipwreck? » she says in her bronze voice, heavy with her Burgundian accent. « Have you come to talk to me about the panic over the Franc, Monsieur le conseiller? I warn you, here, the only exchange rate that matters to me is that of my olive oil. »

I smile. For the first time in months, the tightness in my chest eases.

— « The Franc is dying, Madame, and the Chamber is squabbling over its corpse. Your Chéri had the clarity to walk away. I have simply come to seek a truce from the only woman who knows how to watch time pass without fearing it. »

She gauges me. A long silence settles, heavy with the song of cicadas and the whistle of the mistral through the trellises. Then, with a sharp kick of her foot, she shoves a straw chair toward me.

— « Sit down, Olivier. Take off that black jacket; you make me hot just looking at you. The neighbor’s wine is chilled, and the melons are ripe. We do not speak of Paris beneath my thujas. We wait for the shadow to reclaim the sea. »

I obey. I toss my Parisian flannel onto the grass. Listening to the lapping of the water, I understand that the Élysée may well collapse. The real France is here, immutable, with its feet in the sand.

25 mai 1926 : L’ogre Joseph Kessel

J’ai longuement hésité à le rencontrer. Un conseiller de l’ombre ne se montre pas, encore moins à la presse. Mais Kessel sait vaincre les réticences. Son dernier billet reçu hier à l’Élysée tenait en deux lignes : « Je ne cherche pas le fonctionnaire, mais l’homme qui voit couler le siècle depuis 20 ans à un endroit privilégié. Aucun nom ne sortira de ma plume, je vous en donne ma parole d’honneur. » Cette garantie absolue de ne jamais me citer a levé mes doutes. J’ai accepté le rendez-vous.

Rencontre ce matin au Café de l’Alma. À vingt-huit ans, le reporter du Matin n’entre pas dans une pièce : il l’envahit. Une carrure de boxeur, le complet froissé par une nuit trop courte, et ce regard bleu d’acier. Sa personnalité est fascinante par cette fureur de vivre qui l’habite, mais elle est aussi immédiatement attachante. Au milieu du cynisme des couloirs du pouvoir, Kessel désarme par une sincérité brute, presque enfantine, et une immense empathie pour les êtres. Il n’analyse pas le monde, il le ressent.

Il s’effondre sur la banquette en cuir, extirpe de sa poche un paquet de Gauloises écrasé. Il respecte notre accord et ne se permet aucune forme de familiarité : il ne m’appelle d’ailleurs pas Olivier, mais « Monsieur le conseiller ».

Kessel : « Merci d’avoir brisé votre réserve, Monsieur le conseiller. L’Élysée est en ébullition avec la Pologne et la fin de la guerre du Rif, mais j’ai besoin d’aller au-delà des communiqués. Je cherche la moelle de cette époque. Dites-moi : les hommes qui nous gouvernent croient-ils vraiment à ce grand calme blanc qu’on nous vend à Genève, ou font-ils semblant ? »
Devant ce bloc de franchise, mes réflexes de diplomate s’effondrent. J’ai besoin, moi aussi, de lâcher le masque. Je me penche vers lui.

Moi : « Puisque vous me jurez le secret, Kessel… la vérité est qu’ici, nous ne gouvernons plus. Nous subissons. Briand court après des mirages de paix universelle parce qu’il a l’horreur des cimetières, mais ses traités sont des digues de papier. Le franc s’effondre, la Pologne bascule dans la dictature, le Levant saigne. Derrière les sourires de Doumergue et les lambris dorés, il n’y a pas de grand plan. Il n’y a trop souvent que de l’angoisse et de l’impuissance. On gère la faillite d’un vieux monde en priant pour que le volcan ne se réveille pas avant la fin de notre mandat. »
Un grand silence s’installe. Le regard de Kessel change. La curiosité du journaliste s’efface devant la fraternité de l’homme. Il pose sa main lourde sur la table.

Kessel : « Merci pour cette vérité-là. C’est exactement ce que je ressentais dans les tranchées ou en Sibérie. Les chefs affichent des certitudes, mais les hommes avancent dans le noir. C’est pour cela que je cours le monde, pour montrer cette humanité tremblante, livrée à elle-même. »

Il regarde sa montre à gousset, se lève d’un bond. L’énergie revient, intacte.

Kessel : « Mon train pour Berlin part ce soir. Je vais voir comment l’Allemagne encaisse ses propres tempêtes. Ne l’oubliez pas, Monsieur le conseiller : votre parole est en sécurité avec moi. Le monde s’écroule peut-être, mais nous sommes vivants. »

Une poignée de main vigoureuse, et le cyclone s’en va. Il laisse une odeur de tabac brun et une tasse de café à moitié vide.

Je suis de nouveau seul à mon bureau parisien. Kessel roule déjà vers Berlin.
Je ne regrette pas mes confidences. Il y a des moments où le secret devient un poison et où l’on a besoin de crier la vérité à un homme d’honneur. Kessel est de ceux-là : sa parole vaut tous les traités de la SDN.
Il est attirant parce qu’il cherche le danger, mais profondément touchant parce qu’il s’efforce surtout de comprendre notre détresse collective sans jamais nous juger. En lui disant notre forme d’impuissance, j’ai eu l’impression de donner un sens à mon silence quotidien.


Joseph Kessel en 1926. À 28 ans, l’ancien aviateur de la Grande Guerre est la coqueluche de Paris. Grand reporter intrépide pour Le Matin, auteur à succès de L’Équipage et bientôt lauréat du Grand Prix du roman de l’Académie française, il court le monde en quête de vérité brute. Un monstre sacré en devenir.
(Image de fiction)

May 25, 1926: The Ogre Joseph Kessel

I hesitated for a long time. A shadow advisor does not reveal himself, least of all to the press. But Kessel knows how to overcome reluctance. His latest note, received yesterday at the Élysée, was just two lines long: « I am not looking for the civil servant, but for the man who has watched the century unfold for twenty years from a privileged vantage point. No name will ever escape my pen, I give you my word of honor. » This absolute guarantee never to quote me dispelled my doubts. I accepted the meeting.


We met this morning at the Café de l’Alma. At twenty-eight, the reporter for Le Matin doesn’t merely enter a room: he takes it over. A boxer’s build, a suit rumpled by a night cut far too short, and those steel-blue eyes. His personality is fascinating because of the fierce passion for living that drives him, yet he is also instantly endearing. Amid the cynicism of the corridors of power, Kessel disarms with a raw, almost childlike sincerity, and an immense empathy for human beings. He does not analyze the world; he feels it.
He collapses onto the leather banquette, pulls a crumpled pack of Gauloises from his pocket, and honors our agreement, allowing himself no familiarity whatsoever: indeed, he does not call me Olivier, but « Monsieur le conseiller. »


Kessel: « Thank you for breaking your reserve, Monsieur le conseiller. The Élysée is in a frenzy over Poland and the end of the Rif War, but I need to go beyond the official press releases. I am looking for the very marrow of this era. Tell me: do the men who govern us truly believe in this great white calm being sold to us in Geneva, or are they just pretending? »


Faced with this wall of sheer candor, my diplomatic reflexes crumble. I, too, need to let the mask fall. I lean toward him.


Me: « Since you swear yourself to secrecy, Kessel… the truth is that here, we are no longer governing. We are merely enduring. Briand chases after mirages of universal peace because he harbors a horror of graveyards, but his treaties are nothing but paper dams. The franc is collapsing, Poland is sliding into dictatorship, the Levant is bleeding. Behind Doumergue’s smiles and the gilded paneling, there is no grand plan. All too often, there is only anxiety and helplessness. We are managing the bankruptcy of an old world, praying that the volcano does not wake up before the end of our term. »


A heavy silence falls. Kessel’s gaze changes. The journalist’s curiosity gives way to the man’s sense of brotherhood. He places his heavy hand on the table.


Kessel: « Thank you for that truth. It is exactly what I felt in the trenches or in Siberia. The leaders project certainty, but the men are marching in the dark. That is why I race across the world—to show this trembling humanity, left entirely to its own devices. »


He looks at his pocket watch and leaps to his feet. His energy returns, undiminished.
Kessel: « My train for Berlin leaves tonight. I am going to see how Germany is weathering its own storms. Do not forget, Monsieur le conseiller: your words are safe with me. The world may be crumbling, but we are alive. »
A vigorous handshake, and the cyclone is gone. He leaves behind the scent of dark tobacco and a half-empty cup of coffee.


I am alone once more at my Parisian desk. Kessel is already rolling toward Berlin.
I do not regret my confidences. There are times when secrecy becomes a poison, and when one needs to shout the truth to a man of honor. Kessel is one of those men: his word is worth more than all the treaties of the League of Nations.
He is compelling because he seeks out danger, yet deeply moving because, above all, he strives to understand our collective distress without ever judging us. In confessing our own brand of helplessness to him, I felt as though I were giving meaning to my daily silence.

5 et 6 février 1911 : La Guerre du Feu sous la couette

Le feu conservé avec précaution dans la cage, les combats terribles entre tribus, les tigres cruels aux canines découpées comme de longues lames, le peuple des mangeurs d’hommes… Je m’endors ce soir après avoir lu une centaine de pages de la Guerre du Feu. Ambiance des âges farouches, exotisme historique, Rosny aîné (pseudonyme de Joseph Henri Honoré Boex) nous emmène dans des clairières où aboutissent des ruisseaux nés de sources merveilleuses, il nous laisse nous désaltérer d’une littérature neuve aux phrases limpides pendant que mille dangers nous guettent au-dehors.

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L’écrivain J.H. Rosny aîné publie un livre qui plonge les lecteurs des années 10 dans un univers très inhabituel. Et le public de 1911, avide d’horizons nouveaux, adore cela.

Le passé de l’humanité devient le berceau d’une réflexion fantastique sur ce qui fait l’essentiel de l’homme : l’amitié, l’amour, la peur, le courage et enfin la mort. L’homme débarrassé de ses attributs d’être civilisé redevient un sauvage aussi proche des bêtes que de notre moi intime. Rosny creuse aussi bien cette préhistoire qui commence à être mieux connue grâce aux travaux des archéologues comme Thomsen, Lubbock ou de Mortillet, que notre personnalité profonde trop longtemps corsetée par les conventions sociales.

L’homme de Rosny est nu mais libre. Liberté dont il paie le prix fort lorsqu’il doit sauver sa peau en permanence face aux multiples dangers d’une nature hostile et à des rivaux affamés comme lui. Liberté limitée par l’instinct de survie qui dicte les gestes du quotidien, liberté réduite par une peur permanente d’être écrasé par plus fort que soi.

Avec les héros Naoh, Gaw et Nam, nous grelottons de froid, nous repoussons les attaques de toutes sortes de bêtes féroces, de bandes rivales. Mais nous ne sommes pas glacés par les craintes intérieures d’hommes modernes toujours rongés par la culpabilité, les remords et les regrets, sentiments inconnus en ces temps lointains. La préhistoire, en raccourcissant la vision du temps humain à la journée en cours et aux quelques jours à venir, réduit d’autant la part obscure de nos personnalités profondes qui peuple nos cauchemars d’être civilisés.

Chaque heure passée au sein de cette Guerre du Feu nous procure juste ce qu’il faut de frissons pour apprécier ensuite de s’endormir dans la douce chaleur d’une cheminée de l’année 1911 et la tiédeur d’une couette récemment bassinée sentant bon la lavande.

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