10 août 1909 : G comme guerre

 Jamais la guerre ne nous a paru aussi loin.

Le service militaire a été réduit à deux ans par une loi de 1905 ; les dépenses d’armement se stabilisent au profit de ministères pacifiques comme l’Instruction publique.

La France a le sentiment de ne rien avoir à craindre, protégée qu’elle est par la triple Entente, cet accord défensif avec les deux grandes puissances que sont la Russie et la Grande Bretagne.

Notre Empire colonial, notre industrie innovante, la puissance de la place financière parisienne, nous donnent le statut d’un pays respecté et respectable.

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1870 est presque oubliée, les jeunes générations n’ont pas connu la guerre tandis que leurs aînés ont du mal à imaginer ce qu’un nouveau conflit pourrait signifier.

La France s’étourdit avec les premiers ballets russes, danse dans les guinguettes le dimanche, suit le Tour de France et lit avec avidité les feuilletons dans des journaux qui n’ont jamais été aussi plaisamment illustrés.

Et pourtant, les diplomates du Quai d’Orsay produisent régulièrement des analyses qui devraient modérer notre optimisme.

Les Balkans se recomposent, dans des soubresauts souvent imprévisibles, sur les décombres laissés par l’Empire Ottoman: la Serbie, notamment, alliée de la Russie, nargue une Autriche maladroite et nostalgique de sa puissance passée. Cette dernière cherche à s’agrandir au sud et espère compenser une énergie interne perdue par une politique extérieure ferme voire agressive.

L’Allemagne peine à aller jusqu’au bout de la logique démocratique et confie toujours son destin à un Guillaume II fantasque et imprudent.

L’Angleterre, l’Allemagne et les Etats-Unis sont engagés dans une ruineuse course aux armements et alignent des cuirassés plus rapides, mieux armés et au tonnage chaque jour plus important.

La guerre des Boers et le conflit russo-japonais ont montré que la guerre moderne n’est pas seulement une question d’infanterie nombreuse : la victoire vole au secours de celui qui a l’armement le plus moderne (canons lourds, mitrailleuses…) et dispose du meilleur système de ravitaillement.

Notre frontière nord est menacée par le plan d’invasion allemand, dit plan Schlieffen. Nous en connaissons les détails grâce à nos services secrets et nous savons qu’il prévoit un viol délibéré de la neutralité belge pour faire fondre sur nous des centaines de régiments sensés nous vaincre en quatre semaines.

Face à ces menaces, précises, que fait notre Etat-major ?

Il rêve de Napoléon !

Les cours de l’Ecole de Guerre sont farcis de références à Austerlitz, Wagram ou Iena. Chaque général en vue imagine ses troupes engager des grands mouvements tournants et enveloppants ou fondre brusquement sur un centre adverse affaibli par telle ou telle habile manœuvre d’usure. La rapidité, l’offensive, la mobilité de centaines de milliers d’hommes courageux et patriotes sanglés dans leurs beaux uniformes avec un pantalon garance… alors que tout semble maintenant se jouer dans les usines et sur les tables de dessins des ingénieurs. Nos fusils Lebel et nos canons de 75 ne pèseront pas bien lourds face à une Allemagne qui a compris que tout se gagne dans le calibre des obus et l’habilité des artilleurs.

La guerre n’a pas lieu parce qu’aucun pays d’Europe ne se sent prêt, aujourd’hui, d’un point de vue militaire. L’Allemagne se dote d’une marine plus forte, l’Autriche réorganise ses divisions, la Russie équipe ses troupes … mais chacune attend son heure en imaginant une victoire rapide.

Et pendant ce temps, la France s’amuse et les généraux d’Etat major étalent devant eux de grandes cartes colorées et jouent avec leurs petits soldats de plomb.

7 août 1909 : F comme Film

Un spectacle de foire à l’origine de plus de 120 morts. On aurait pu imaginer baptême plus glorieux pour le cinématographe que ce terrible incendie du Bazar de la Charité causé par la défaillance d’une lampe de projection dans un lieu inadapté pour un tel spectacle.

La duchesse d’Alençon qui a perdu la vie dans cette catastrophe ne reconnaîtrait pas, douze après, ce qu’est devenu ce qu’il faut bien appeler un nouvel art. 300 salles en France, plus de 8000 aux Etats-Unis, me dit-on. Le cinématographe attire les foules et se transforme en industrie faisant vivre des dizaines de corps de métier.

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Le cinématographe, cet art progresse aussi vite que ce cheval au galop : le célèbre montage photographique de Eadweard Muybridge permet d’inventer et de construire le premier Kinétographe. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque, commandé par le journal Le Temps.

Les frères Pathé commencent à inonder la France et le reste du monde de merveilleuses bobines depuis leur usine et leurs studios de Chatou. Le rival qui monte, Léon Gaumont, apporte ses capitaux et son savoir faire depuis les studios Elgé et les Buttes Chaumont qui servent de décors extérieurs. Et j’oublie Georges Mélies, les frères Lumière, Alice Guy…

De l’autre côté de l’Atlantique, Thomas Edison augmente sa fortune en projetant ses propres films et ceux des autres. Son Kinétographe enregistre 12 images par tour de manivelle, soit 16 à 30 images par seconde. On projette le tout grâce au Kinétoscope qui permet à son inventeur de se bâtir un empire laissant peu de place à des concurrents.

Depuis dix ans, nous avons voyagé jusque dans la Lune (grâce à Méliès), nous avons regardé avec effroi l’Assassinat du Duc de Guise (Calmettes et Le Bargy), nous nous sommes recueillis après la Naissance, la Vie et la Mort du Christ (Alice Guy) après avoir été scandalisés par le Baiser de Juda (Armand Bour).

Les films explorent des mondes très différents : le comique (Gabriel Leuvielle commence à réaliser des sketchs très amusants sous le nom de Max Linder), la religion (la Bible est une source inépuisable d’inspiration), les grandes dates de l’Histoire ou les oeuvres littéraires incontournables. 

« Pathé Faits Divers » est la démonstration que l’actualité peut aussi être couverte par cet art qui devient de plus en plus complet.

Nous n’en sommes sans doute qu’aux débuts. De nouvelles forces montent comme une sève puissante : un certain William Selig profite du soleil de la Californie pour monter des studios neufs dans une petite cité qui vient d’être incorporée à Los Angeles : Hollywood. Dans cet endroit calme, il échappe à l’emprise du tout puissant Edison. David Griffith envisage de le rejoindre l’an prochain avec toute sa troupe d’acteurs et de techniciens.

« Let’s go » crie William Wright qui associe depuis cette année aéroplane et caméra. Nous pouvons ainsi le suivre dans ses exploits et l’accompagner pour une aventure extraordinaire au dessus de Pau avec les Pyrénées comme horizon.

 Les films des prochaines années n’ont pas fini de nous faire décoller : « let’s go! » 

6 août 1909 : E comme Empire colonial

 » Je ne me rendais pas compte que nous en avions autant !  » Cette phrase prononcée il y a quelques années par un nouveau ministre des colonies regardant nos possessions sur une carte, est révélatrice. La construction de l’Empire colonial français se fait dans l’indifférence générale et nos compatriotes se désintéressent largement de ces 10 millions de kilomètres carrés (20 fois la France métropolitaine) et des 45 millions d’âmes qui y vivent.

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Une plantation d’arbres à caoutchouc dans le Congo français. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque, commandé par la direction du journal Le Temps.

L’expansion coloniale rencontre des adversaires farouches. Personne n’a oublié Clemenceau répondant à un adversaire : « Vous voulez faire l’Empire en Indochine, je veux faire la République en France !  » ou bien  » Je me méfie de la notion de races supérieures depuis que j’ai lu que des scientifiques germaniques expliquent notre défaite en 1870 par le fait que les allemands constituent une race supérieure à la race française ! » 

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La conquête du Tonkin

Gaspillage d’argent public, dispersion de nos efforts qui devraient se concentrer sur la Revanche, exploitation scandaleuse et maltraitance des indigènes ; les anticoloniaux savent faire entendre leurs arguments. Grâce ou à cause d’eux, l’Empire s’est constitué quasiment sans moyens : les régiments envoyés outre mer sont peu nombreux, les transferts de capitaux faibles, les subventions accordées dérisoires. L’Empire est rentable parce qu’il ne nous coûte rien ou presque et nous rapporte déjà beaucoup : matières premières, débouchés commerciaux, zones de peuplement pour les paysans sans terre de métropole, renforts de troupe…

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L’Empire colonial français

Alors que l’opinion publique adulte sait à peine ce qui se cache derrière les sigles comme Aof (Afrique occidentale française), les jeunes générations qui ne votent pas encore, découvrent « la plus grande France » dans leurs manuels scolaires. Avec de magnifiques cartes, des illustrations qui font rêver, des commentaires accrocheurs, des milliers d’écoliers découvrent nos possessions d’outre-mer. Les instituteurs, dont beaucoup sont persuadés que la colonisation est un bon dérivatif au socialisme, enseignent l’Empire colonial avec fougue. A des enfants qui ont besoins d’idéaux, de vastes horizons et de grandes ambitions, ils proposent un discours structuré autour d’idées simples mais facilement mémorisables. Les colonies sont, pour eux, la grandeur de la France et permettent à nos concitoyens de diffuser la Civilisation à des populations qui l’attendent avec impatience.

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Le parti colonial mené par le député et ancien ministre Eugène Etienne et qui compte de grands noms comme Poincaré, Deschanel ou Doumergue, se plaint d’avoir peu de journaux acquis à sa cause. Il ne se rend pas compte que le mouvement de propagande coloniale en cours dans les milliers d’écoles des départements du pays, est plus profond et sans doute plus efficace que n’importe quelle campagne de presse. Dans vingt ans, n’en doutons pas, toute la France sera fière de son vaste Empire et chacun pourra situer sur une carte Tombouctou ou Zanzibar !

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Le « parti colonial » est présidé par Eugène Etienne

5 août 1909 : D comme Déroulède

Personnage ridicule ou attachant ? Reflet de notre époque ou vestige du passé ? Paul Déroulède reste inclassable. Quatre dates pour caractériser l’homme :

1870 : Le lieutenant Déroulède s’illustre face à l’ennemi au sein d’un régiment de zouaves puis de tirailleurs algériens. Il fait preuve d’un grand courage, à Montbéliard notamment. 

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L’entrée héroïque du lieutenant Déroulède dans Montbéliard pendant la guerre de 1870. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par le directeur du journal Le Temps.

1872 : Celui qui n’est encore qu’un soldat téméraire et exalté publie « Les Chants du Soldat ». Des vers que vont scander des générations entières d’écoliers.

« A la première décharge, le clairon sonnant la charge tombe frappé sans recours ; mais dans un effort suprême, menant le combat quand même, le clairon sonne toujours. »

Verlaine ou Baudelaire sont à l’origine de vers de meilleure qualité mais la France qui vient de perdre l’Alsace et la Lorraine a besoin de ces mots empreints de patriotisme et de sentiments purs. 100 000 exemplaires vendus dont certains circulent sous le manteau à Metz ou à Strasbourg !

1882 : Déroulède fonde la Ligue des Patriotes qui dépasse rapidement les 150 000 adhérents. Il s’agit de promouvoir une République plus autoritaire avec un Président élu au suffrage universel dirigeant un exécutif renforcé. Il faut délivrer la France des « chinoiseries parlementaires et des bavards impuissants « . Surtout, tous les moyens du pays doivent être mobilisés pour la Revanche. L’inutile aventure coloniale cèdera la place à la glorieuse reconquête des territoires perdus en 1871. Dans la vague boulangiste, Déroulède qui a des talents de tribun entre à la Chambre comme député d’Angoulême. Il y dénonce la corruption ambiante révélée par quelques scandales retentissants (Panama…).

1899 : Le jour des obsèques du Président Felix Faure, notre héros s’agrippe aux rennes du cheval du général Roget et tente de faire marcher l’armée sur l’Elysée pour prendre le pouvoir. Les officiers et la troupe restent fidèles à la République et ce coup d’Etat lamentable fait long feu. Déroulède est arrêté et traduit en Haute Cour. Banni pour dix ans, gracié au bout de cinq, il est aujourd’hui plus un écrivain, un poète et un théoricien qu’un activiste dangereux pour le régime en place.

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Le coup d’Etat se transforme en fiasco

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Déroulède traduit en Haute Cour et condamné au bannissement 

Que reste-t-il de Déroulède en 1909 ? Des rassemblements de fidèles et fervents ligueurs qui se recueillent à Croissy chaque anniversaire du jour de l’arrestation de leur « grand homme » ?

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Des ligueurs se réunissent chaque année à Croissy pour rendre hommage à Déroulède  

Des vers de mirliton qui ne sont plus récités par les écoliers et feront un jour sourire les historiens ?

Un élan de patriotisme qui perd de la vitesse chaque jour au fur et à mesure que notre peuple prend goût à la paix – la France n’a pas connu de guerre depuis bientôt quarante ans – et préfère les exploits aéronautiques aux faits d’armes de ses soldats ?

Force est de constater que Déroulède sombre dans un oubli relatif. La République n’est plus contestée par grand monde. Les jeunes générations d’Alsaciens et de Lorrains n’ont jamais connu la France et se font à l’idée de grandir dans un second Reich prospère. Leurs compatriotes français, dans leur grande majorité, n’imaginent guère prendre, aujourd’hui, les armes pour les délivrer de ce qui ne semble pas être une vraie prison.

Il reste le patriotisme. L’envie d’une France grande et forte. Cet attachement au drapeau demeure. Le Français de 1909 croit en son pays, se déclare prêt à le défendre vigoureusement en cas d’agression. Déroulède dénonce le régime parlementaire et ne jure que par le peuple. Un peuple généreux et fier, une nation qui doit se préparer et être en mesure de s’élancer contre tout ennemi pour défendre ses valeurs et ses idéaux.

Déroulède, un naïf généreux qui veut nous arracher à la platitude ?  

4 août 1909 : C comme Crime

« On ne peut taire le fait qu’on tue ». C’est par cette phrase lapidaire qu’un ami journaliste au Petit Parisien m’explique que son quotidien consacre un bon quart de ses pages aux crimes de notre époque.

Les statistiques sont formelles, on ne compte guère plus de meurtres aujourd’hui qu’hier. 250 affaires chaque année environ. Pourquoi en parle-t-on, dès lors, autant ?

Le crime, en 1909, est d’abord une histoire. Une histoire passionnante.

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Une guillotine. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par le Journal Le Temps.

 Première étape : le journaliste décrit l’homicide lui-même, après la découverte du corps sans vie, grâce aux analyses de la toute jeune police scientifique. La description doit être réaliste, spectaculaire si possible, sordide le cas échéant, édifiante toujours.

Etape numéro deux : un portrait est dressé de la victime. L’idéal est de parvenir à la description d’un homme ou d’une femme qui ressemble au lecteur et vis-à-vis duquel il peut, avec effroi, s’identifier.

Etape numéro trois : l’enquête qui avance vite (« bravo les enquêteurs ! ») ou qui piétine (« mais pourquoi le gouvernement ne donne-t-il pas plus de moyens à ses limiers ? »). La police et le juge d’instruction interrogent les témoins, arrêtent les premiers suspects, deviennent les acteurs d’une pièce aux multiples rebondissements, où le fin mot de l’affaire semble s’éloigner au fil des pages, en tenant en haleine le public.

Etape quatre : le procès. Le coupable bénéficie à son tour d’une biographie et ses propos sont rapportés avec gourmandise. Est-ce un criminel né ? Un monstre qui ne demandait qu’à se révéler ? Un pauvre type qui sombre dans le crime après avoir pataugé dans la misère ? Le Petit Parisien ou le Petit Journal se délectent à décrire un Barbe bleue en puissance, un Caligula de la gâchette ou un éventreur fou qui ne prend même pas la peine d’essuyer son couteau entre deux méfaits. Le lecteur plonge dans l’abîme de l’être humain, explore la face cachée de son prochain qu’il ne peut que détester.

« A mort ! A mort ! » : nous sommes maintenant à la dernière étape. L’échafaud, les « bois de justice », la lourde lame qui s’abat d’un coup sec et venge, d’un coup, la société toute entière devant une foule de curieux haineux, qui se rassemble et s’unie à l’occasion de ce spectacle macabre et pourtant divertissant.

L’époque où nous vivons aime le crime et se réjouit du sang qui coule.

Les Apaches, les bandes de la « zone », les « chauffeurs » aident à remplir l’imaginaire d’une population de plus en plus urbaine, plus éduquée et civilisée qui se rassure de penser que les murs de la Cité la protège du « sauvage » qui campe, là-bas, dans les bois ou dans les faubourgs. Ce sauvage qui attend la nuit ou notre dos tourné pour nous poignarder, avant de faire la une du journal que nous étions partis chercher…tranquillement.

3 août 1909 : B comme Briand

« C’est un insecte politique génial qui sent, du bout des doigts, les antennes de chacun des parlementaires. Il prononce ainsi exactement au bon moment les mots que la Chambre veut entendre. »

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Briand, le « monstre de souplesse ». Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque, commandé par le journal Le Temps.

Les commentateurs de la vie politique se montrent plus élogieux que les parlementaires eux-mêmes. Le discours de gouvernement de Briand prononcé à sa prise de fonction le 27 juillet dernier n’a guère suscité d’enthousiasme dans l’hémicycle. Souci de poursuivre l’élaboration de nouvelles lois sociales, volonté de continuité du service public – les grèves de fonctionnaires ne seront pas plus tolérées que sous Clemenceau – apaisement des querelles entre Français et union nationale… L’audace se niche parfois dans le verbe manié avec adresse, dans la voix qui laisse passer une pointe de poésie mais le fond reste centriste et gomme toute aspérité réelle.

«  Il va nous faire du Clemenceau sans poigne » lâche un parlementaire de droite, « cet homme n’a que des idées de tribune » renchérit cruellement un autre.

Les milieux d’affaire, la presse à fort tirage et les ambassadeurs des grandes puissances saluent cependant l’arrivée de cet homme rassurant qui veut le progrès social mais « dans l’ordre républicain ». Adrien Hébrard, gérant du Temps comme Gaston Calmette patron du Figaro, Le Petit Journal comme Le Petit Parisien, lui tressent des couronnes de louanges à longueur d’éditoriaux.

Quelle revanche pour ce fils de milieu modeste, cet ancien avocat sans le sou, cet homme longtemps méprisé des puissants ! A force de travail (Briand est un faux dilettante), grâce à son sens inné des rapports de force, l’actuel Président du Conseil s’est naturellement imposé pour succéder au Tigre. Le Président Fallières a fait appel en confiance à celui qui a su ne pas faire un seul faux pas avec son portefeuille précédent de Garde des Sceaux. L’affaire Rochette –cet escroc dont la déconfiture mouille beaucoup de personnalités – a été gérée d’une main de maître. Seul le coupable se retrouvera en correctionnelle et le gouvernement radical qui aurait pu être visé, passe à travers les gouttes. Les poursuites contre les syndicalistes se rendant coupables de grèves ou de manifestations illégales, ont aussi été effectuées avec doigté : ce qu’il faut de fermeté pour décourager d’autres actions de ce type avec cependant une bonne capacité à « passer l’éponge » vis-à-vis de ceux qui se montraient constructifs et coopératifs.

Briand, « monstre de souplesse » comme le dit Barrès, évite les crevasses, les chausses trappes et pièges d’une République complexe. Ce bon marcheur saura-t-il avancer cependant suffisamment vite pour mener à bien des réformes commencées ou annoncées par le ministère précédent ?

Ne pas faire de faux pas se révèle une excellente chose quand on ne se contente pas de faire du sur-place. 

2 août 1909 : A comme Allemagne

 Il n’y a rien qui ressemble plus à un Français qu’un Allemand. Il suit une scolarité qui va jusqu’au bout de l’école primaire, il vit dans un pays de plus en plus industrialisé et dans un régime globalement démocratique où le parlement a un vrai pouvoir…

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Un Zeppelin au dessus de Berlin en 1909. Cet article est le premier d’un abécédaire sur notre époque, écrit pour le journal Le Temps pendant le mois d’août.

 

On s’habille correctement et mange à sa faim dans les deux pays et si l’Allemagne compte plus d’usines, cela n’empêche pas la France de développer elle aussi un savoir faire dans l’industrie textile, sidérurgique, automobile ou ferroviaire.

Les deux peuples sont les héritiers d’une haute civilisation, les universités allemandes –Heidelberg, Francfort, Munich ou Berlin – sont prestigieuses et la Sorbonne s’efforce depuis plus de trente ans de les copier.

Qui se ressemble devrait s’assembler.

Rien n’est moins sûr! Nous sommes en paix avec l’Allemagne mais en paix armée. Nos régiments sont massés aux frontières de l’est et ne cessent d’effectuer des manœuvres de prévention d’une nouvelle invasion. En retour, les Allemand craignent l’esprit de revanche des Français et sont persuadés – à juste titre – que la perte de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine n’a pas plus été digérée que le versement de l’indemnité de guerre de 5 milliards de francs or à l’issue de la guerre de 1870.

Un conflit entre les deux puissantes nations serait désastreux. Personne ne croit pourtant à une paix durable entre les deux voisins, certains pensent même qu’une courte guerre pourrait rectifier les conditions de paix désastreuses de 1871. La lutte d’influence en Afrique et plus spécialement au Maroc (les accords d’Algésiras n’ont pas tout réglé), dans l’Empire Ottoman ou dans les Balkans, les foucades du kaiser Guillaume II, demeurent une source permanente de tension entre les deux voisins.

En attendant la guerre que chacun redoute si elle a lieu à court terme (ni l’Allemagne, ni la France n’ont le sentiment d’être prêtes), une paix fragile se construit avec des ambassadeurs habiles (Jules Cambon à Berlin par exemple), des échanges d’idées et une fascination réciproque.

La France envie à sa puissante voisine son organisation militaire et administrative, ses procédés industriels (le « made in Germany » devient légendaire) et ses généreuses lois sociales. En retour, les Allemands admirent la puissance de la place financière parisienne assise sur l’extraordinaire capacité d’épargne de nos compatriotes, l’effervescence culturelle de notre capitale, la douceur de vivre de tout un pays où les classes sociales se confondent volontiers (tradition révolutionnaire ?). En France, nous dit Stefan Zweig, la femme du professeur ne craint pas de fréquenter l’épouse du boucher ou de l’ouvrier et ne s’écarte pas dédaigneusement de la fille de petite vertu croisée en bas de l’immeuble.

Les Français écoutent Wagner, découvrent Mahler, les Berlinois ne boudent pas Debussy ou Ravel. Ces notes de musique qui se jouent des frontières augurent-elles d’un rapprochement entre deux peuples qui pourraient un jour s’aimer autant qu’ils se sont détestés ?

31 juillet 1909 : La politique du chien crevé

 » Votre Patron a aussi pratiqué la politique du chien crevé qui suit le fil de l’eau ! » . Nous sommes au 5 boulevard des Italiens au siège du journal « Le Temps ». Face à moi, Adrien Hébrard, directeur gérant et André Tardieu, spécialiste des relations internationales. Les deux hommes commentent la politique de Clemenceau avec peu d’indulgence. Tout y passe : la Marine a été délaissée, l’armée n’a pas été réformée, les relations sociales se sont tendues, les investissements dans les transports restent insuffisants, les lois sociales demeurent trop timides…

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Adrien Hébrard, directeur gérant du journal « Le Temps » et André Tardieu, principal rédacteur des pages internationales

Je laisse passer. Le départ du Tigre est trop récent pour que son bilan puisse être mis en perspective avec sérénité. Le Temps, journal modéré, en principe dans la ligne gouvernementale, n’a jamais aimé l’ancien Président du Conseil et sa personnalité très (trop?) affirmée. Les critiques d’Hébrard et Tardieu ne sont donc pas une surprise.

Froidement, je glisse :

– J’imagine que vous ne m’avez pas fait venir uniquement pour vous livrer à une critique de notre travail de ces trois dernières années ?

Hébrard a compris mon agacement et me regarde fixement derrière ses paupières lourdes. D’une voix monocorde, avec des gestes lents, il m’explique ce qu’il attend de moi :

– Votre expérience des allées du Pouvoir va nous servir. Vous pouvez livrer des témoignages intéressants pour nos lecteurs et expliquer le monde dans lequel nous vivons. Pendant le mois d’août, je souhaite que vous fassiez une chronique sur notre époque sous la forme d’un abécédaire. Le 1er août, vous commenceriez par un article intitulé « A comme Allemagne » et vous finirez à la fin du mois par un papier qui commencera par « Z comme Zola ».

– Je suis libre d’écrire ce que je veux ?

– Comme tous les rédacteurs du Temps, vous resterez anonyme et vous ne citerez pas vos sources. Il vous appartiendra cependant de les recouper et de faire en sorte que nous nous ne soyons pas contredits par l’agence Havas. Vous devez faire sentir ce qu’il y a d’important dans notre époque. Imaginez que vous êtes lu par des gens des années 2000 !

Tardieu s’impatiente. Il doit prendre le train pour Cherbourg et rejoindre le cortège présidentiel dans le cadre de la visite du tsar Nicolas II en France. Avant de se lever, il me parle avec chaleur :

– Nous apprécions que vous acceptiez une collaboration avec un journal qui n’est pas lié à Clemenceau. Il est plus courageux pour vous de travailler ici qu’à l’Aurore.

– L’Aurore ne cesse de voir ses ventes baisser alors que les vôtres se maintiennent à un haut niveau. Je resterai anonyme mais, au moins, je serai lu.

Je quitte le bureau d’Hébrard en même temps que Tardieu. J’échange avec cet homme qui a fait comme moi le lycée Condorcet et Ulm. Reçu premier au concours des Affaires étrangères, spécialiste des finances publiques, ses centres d’intérêt recoupent les miens. Nous nous séparons en face de la gare Saint-Lazare. Une courte poignée de main et un échange de cartes de visite. La promesse, sincère, de se revoir vite.

Ma carrière de « journaliste » commence.

28 juillet 1909 : Traversée de la Manche et du désert

 » Blériot traverse la Manche, vous, vous allez traverser le désert ! » Le directeur de cabinet du Président du Conseil Aristide Briand me regarde amusé, presque moqueur. Il y a quinze jours, il me revenait de corriger ses notes et de rendre les arbitrages budgétaires concernant son secteur. Aujourd’hui, tout a changé. Il forme son équipe en éliminant soigneusement ceux qui sont « trop » proches de Clemenceau : il ne fait pas bon être surnommé « Olivier le Tigre ». Je représente « l’ancien régime », une époque où la France était dirigée d’une main de fer par un homme qui a fini par lasser.

C’est par la presse que j’ai appris cet exploit de Blériot traversant la Manche en 37 minutes après avoir décollé d’un terrain proche de Calais, en étant face au soleil levant, comme l’exigeait le Daily Telegraph qui vient de lui remettre un prix de 25 000 francs or. Il y a deux semaines, j’aurais sans doute été envoyé pour féliciter ce héros. Le Petit Parisien me donne, en page 4, le nom du fonctionnaire (un ex-collègue du Conseil d’Etat) qui représente Briand et qui assiste aux premières loges, à un événement dont je suis maintenant tenu éloigné.

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Louis Blériot vient de traverser la Manche

C’est aussi par le journal que j’ai pris connaissance de la formation du nouveau gouvernement. Briand cumule la présidence du Conseil et le ministère de l’Intérieur (en éliminant l’ancienne équipe de la place Beauvau), Cochery arrive au ministère des Finances (le brillant Caillaux qui me connaissait bien, disparaît lui aussi), le général Brun remplace l’homme de confiance du Tigre, Picquart, à la Guerre.

Stephen Pichon reste au ministère des Affaires étrangères.  » Pendant trois ans de règne de Clemenceau, vous n’avez cessé de me court-circuiter. N’imaginez pas que je vais vous prendre dans mon équipe ! » Sa réponse à mon offre de service a le mérite d’être claire.

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Stephen Pichon : « N’imaginez pas que je vais vous prendre dans mon équipe ! »

Viviani continue à consolider son tout jeune ministère du travail. « Je vais enfin pouvoir travailler sans la pression d’un Président du Conseil qui ne cessait de tendre les rapports sociaux. Je n’ai nulle intention de prendre à mes côté un homme comme vous qui a accepté de coordonner l’envoi de régiments de dragons pour mater des grévistes ! » Une autre porte se ferme.

L’impression d’être un pestiféré. Ce téléphone qui ne sonne plus, ces groupes de fonctionnaires qui se taisent à mon arrivée, ces regards qui se détournent. Mes demandes de rendez-vous n’aboutissent pas ou alors, je suis reçu, comme aujourd’hui, par des responsables qui entourent leurs réponses négatives d’explications gênées.

« Ce ne sont pas vos compétences qui sont en cause. Mais voilà, vos représentez une époque que tout le monde veut oublier. En servant Clemenceau, vous vous êtes fait des ennemis. Et vos rivaux utilisent votre surnom « Olivier le Tigre » pour montrer votre attachement à un homme que même les radicaux rejettent. Mettez-vous au vert. Faites-vous oublier. »

Demain, j’ai rendez-vous avec Adrien Hébrard, le tout puissant directeur gérant du Temps, le prestigieux – et parfois ennuyeux – journal du soir. Il a déjà publié des articles que j’avais signés avec un pseudonyme.

Adrien Hébrard m’a lui même contacté après, visiblement, une intervention en ma faveur d’un ami commun, le général Gallieni. Il a une proposition à me faire.

A suivre… 

24 juillet 1909 : Mais que va devenir Olivier le Tigre ?

Que va devenir Olivier le Tigre, proche collaborateur du Président du Conseil, maintenant que Georges Clemenceau s’en va ?

Le « placard » ? La révocation ? La fin de ce journal ?

Après la chute brutale et imprévisible du Ministère, un drame humain se joue dans le Paris de juillet 1909.

Les conseils, recommandations, encouragements, offres d’emploi… sont les bienvenus pour aider Olivier le Tigre dans ce moment délicat.

22 juillet 1909 : Le Tigre s’en va

J’examine une dernière fois le contenu du dossier et, sans hésitation, je le jette au feu. Certes, le mois de juillet est pourri mais cela n’est pas arrivé depuis longtemps que les cheminées des locaux du ministère, place Beauvau, soient en activité en plein été.

« Tout doit disparaître ! » C’est le mot d’ordre sans ambigüité du directeur de cabinet Winter. Les fiches de police, les notes blanches, les comptes rendus de réunions officieuses, les rapports annotés ou les commentaires liés aux arbitrages financiers se consument dans les flammes entretenues par deux commis dans lesquels nous avons confiance.

Clemenceau est tombé. Tous les ministres présents à Paris ont remis leur démission au Président Fallières le 20 juillet au soir à la suite d’un vote défavorable de la Chambre sur l’ordre du jour.

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Caricature publiée dans la presse de gauche sur la chute de Georges Clemenceau 

 » Il fallait que je parte. Les parlementaires – y compris les radicaux – ne me supportaient plus. Et je crois que je leur rendais bien. Ce n’est pas notre politique qui est mise en cause mais ma personne.  » commente le Tigre.

Dans la soirée du 20, le drame s’est noué d’un coup. Personne n’a rien vu venir. Une banale interpellation du gouvernement à l’Assemblée sur la situation de la Marine française. Une intervention bien argumentée de Delcassé et puis… patatra, mon Patron perd son sang froid. Il prononce une  succession de paroles malheureuses et une mise en cause personnelle de ce député, ancien ministre des Affaires étrangères, qu’il déteste.

La suite était courue d’avance : les représentants du peuple ne pouvaient admettre des propos désobligeants contre l’un des leurs, Delcassé ayant de surcroît un certain prestige. Il ne pouvait être publiquement rendu responsable d’une hypothétique « humiliation d’Algésiras » pour reprendre les termes de Clemenceau.

Le vote de l’ordre du jour était l’occasion de vérifier si les députés continuaient à accorder leur confiance au gouvernement. Par 212 voix contre et 176 pour, l’ordre du jour était rejeté.

Aujourd’hui, Clemenceau n’est plus qu’un Président du Conseil démissionnaire. Il passe parmi nous, serre les mains, nous rassure sur notre avenir, plaisante et rit souvent de bon coeur, crânement.

Et surtout, il ne cesse de répéter la courte phrase prononcée à la Chambre, dans un silence glacial, quelques minutes après sa chute :

 » C’est bien ! ».

17 juillet 1909 : Le nouveau maître à Téhéran est un enfant

Les deux prêtres s’approchent de la voiture du chef de l’Etat. Le premier bouscule un garde du corps pendant que le second sort un revolver et tire. Dans un désordre indescriptible, les policiers perses arrivent à arrêter les deux auteurs de l’attentat pendant qu’un médecin se précipite sur le shah et son fils qui se sont plaqués sur le plancher du véhicule.

Plus de peur que de mal. Seul le prince héritier est touché à l’une des épaulettes de son uniforme ; le chef de l’état est indemne.

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Téhéran, capitale de la Perse, en 1909

C’était en décembre dernier, le tout puissant shah Mohammed Ali essuyait une seconde tentative d’assassinat. En février 1908, il avait déjà échappé aux éclats de deux bombes lancées contre lui par des révolutionnaires.

Cette chance miraculeuse ne le protège plus. Aujourd’hui, la foule perse s’est lassée de ce roi qui refuse d’appliquer une  constitution qui limite ses pouvoirs. Elle conteste la situation de ce grand pays chargé d’histoire qui doit accepter sur son sol la présence de troupes anglaises, russes et turques. Elle n’accepte plus la présence d’étrangers qui dominent les concessions et monopoles accordés par le pouvoir, organisés pour piller les ressources d’une nation qui se rêve indépendante.

« ll faut dénoncer l’odieuse convention anglo-russe de 1907 » scandent les manifestants constitutionnalistes en se pressant aux portes du palais présidentiel de Medjlin protégé par la brigade cosaque persane.

Mohammed Ali  sent que le rapport de force n’est plus en sa faveur. Saint Petersbourg et Londres ne lui apportent qu’un timide soutien. Il veut éviter le bain de sang. Sa décision est prise : Il abdique en faveur de son fils et va se réfugier à la légation de Russie. Un régent est nommé : c’est Assad oui Mouic, chef de la famille régnante Cajar.

Le nouveau nouveau maître de l’immense Perse, Ahmed Mirza, acclamé par tout un peuple qui croit en lui, espérant des réformes sociales et libérales rapides, a dix ans.

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Mohammed Ali Shah vient d’abdiquer en faveur de son fils de dix ans

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13 juillet 1909 : Apollinaire, drôle d’employé de banque !

Mais pourquoi diable était-il employé de banque ?

A trente ans, il côtoie déjà tout ce que Paris compte d’artistes d’avant-garde : Picasso, Vlaminck, Derain, Matisse ou Braque. La bourse et la finance lui ont laissé le temps de devenir un critique d’art lu et apprécié. Ses articles sont publiés dans La Phalange, le Mercure de France ou Les Marges. Des revues exigeantes qui publient ses appréciations toujours fines et parfois caustiques.

 

Guillaume Apollinaire a quitté sa mère qui vit toujours au Vésinet et l’accueille à chaque fois qu’il vient la rejoindre avec la tendresse d’une mère qui a élevé son enfant seule.

 

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Guillaume Apolinaire

 

Habitant au pied de la butte Montmartre, Apollinaire a décidé de vivre de sa plume et commence à diffuser ses œuvres. L’an dernier, c’était L’Enchanteur Pourrissant, cette année, il réunit un dizaine de nouvelles qui vont former L’Hérésiarque et Cie, une suite de récits remarquablement écrits qui mêlent poésie et fantastique, morale et divertissement.

Pour l’auteur, L’Hérésiarque signifie l’homme par excellence : « il est à la fois pêcheur et saint, quand il n’est pas criminel ou martyr« .

 

Je lis ces nouvelles au fur et à mesure de leur parution dans la Revue Blanche. Je peux de nouveau me replonger dans ces histoires bizarres de moines et de curés, de juifs errants mystérieux ou de crimes sans coupable.

On ne sait pas trop la finalité d’un tel recueil mais on lit le tout d’une traite, avec une passion qui rappelle celle d’Apollinaire pour la femme peintre et graveuse Marie Laurencin.

 

Un savant mélange d’inspiration libérée de toute référence, d’observation de la nature et de passion pour l’être aimé, donne à Apollinaire une volonté farouche de créer et à nous, de le lire sans nous lasser.

9 juillet 1909 : Montrer aux Américains que nous les aimons…

« C’est à peine croyable : dans la nomenclature du Quai d’Orsay, les Etats-Unis étaient classés dans la catégorie « pays divers ». Notre pays qui a tant fait pour cette jeune nation semble oublier qu’elle est devenue une puissance de premier ordre ! »

 

L’ancien ministre des Affaires étrangères et académicien Gabriel Hanotaux ne décolère pas.

 

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Gabriel Hanotaux

 

«  Nous avions tout pour être un allié de choix des Usa : un passé commun riche, une même passion pour les droits de l’homme, une soif de liberté et une passion pour l’innovation. Au lieu de cela, nous laissons les Anglais nouer des liens privilégiés avec son ancienne colonie et former un bloc anglo-saxon qui ne peut que nous isoler. »

 

Gabriel Hanotaux, en diplomate de renom, évalue avec talent les rapports de force internationaux. Il enseigne son savoir à l’Ecole pratique des Hautes Etudes et écrit des essais remarqués sur l ’Histoire ou les relations internationales : Histoire du Cardinal de Richelieu, Paris en 1614, Histoire de la France contemporaine…

 

Homme concret et pratique, il met en place le Comité France-Amérique.

 

Organiser des rencontres, réceptions ou conférences  favorisants les liens entre nos deux nations, héberger dignement les personnalités américaines de passage dans notre capitale, préparer des missions d’étude dans les deux pays… bref : favoriser l’amitié entre nos deux peuples.

 

Je demande à Gabriel Hanotaux : Ce cercle pourrait-il transmettre un peu de la jeunesse de l’Amérique à notre vieille France ? Il me répond :

 

  » C’est Oscar Wilde qui disait que la jeunesse de l’Amérique est sa plus vieille tradition : elle dure depuis trois cents ans. »

7 juillet 1909 : Un Tour de France bien arrosé

Le pied écrase la pédale, les jambes se tendent alternativement et font saillir des mollets impressionnants, le dos reste droit et le regard fixe. Une impression de puissance se dégage : le Luxembourgeois François Faber domine de la tête et des épaules le 7ème Tour de France.

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Le Luxembourgeois François Faber domine nettement le Tour de France 1909

Depuis le départ, il y a trois jours, au Pont de la Jatte à Paris, le peloton avance dans des conditions difficiles. On découvre lors de l’étape Paris-Roubaix puis dans celle permettant de rejoindre Metz, qu’il n’y a, décidément, pas d’été 1909. Températures ne dépassant pas les 10 °C, vent, pluie battante ou grêle, les coureurs souffrent et les abandons risquent de se multiplier.

Sur le bord des routes, une foule grossissante encourage les toutes nouvelles équipes Alcyon, Nil-Supra ou Biguet-Dunlop. On propose des serviettes, de l’eau ou des morceaux de pain à des coureurs exténués qui tombent fréquemment sur les pavés glissants des villes traversées. Les Français, comme toujours un peu chauvins, encouragent bruyamment leurs compatriotes Ernest Paul et Jean Alavoine et espèrent qu’ils arriveront à inquiéter le colosse François Faber.

Les organisateurs du Tour sont aujourd’hui dans mon bureau et nous faisons le point, avec le préfet Lépine, sur les conditions de l’arrivée, prévue le 1er août, au Parc des Princes, après deux ultimes étape Brest-Caen et  Caen-Paris.

– Monsieur le conseiller, il faut que vous insistiez auprès du Préfet ici présent, sur la nécessité d’augmenter le nombre de policiers mobilisés. Il n’est pas exclu que plus de 100 000 personnes se massent autour de la ligne d’arrivée.

– De votre côté, vous aurez à redoubler de vigilance si les conditions météo exécrables se maintiennent. La chaussée sera glissante et les chutes seront probables. Vous avez des médecins ?

– Les chutes ne font que renforcer l’intérêt du spectacle,  confie l’un des organisateurs sur un ton où je peine à distinguer ce qui relève de l’humour et ce que l’on pourrait considérer comme du cynisme.

-J’espère que vous avez aussi tout prévu pour protéger le vainqueur. Même si c’est Faber, sa haute taille ne le protégera pas d’une foule en délire. Les « hirondelles » de Monsieur le préfet ne remplaceront pas quelques gros bras judicieusement placés que vous devrez recruter dès maintenant aux Halles ou ailleurs. N’oubliez pas que les journalistes aiment s’entretenir avec le champion pendant de longues minutes. A vous d’aménager un coin au calme pour cela, dans un café par exemple. »

Il reste douze étapes, plus de 4000 kilomètres à parcourir dans les Alpes ou les Pyrénées, dans les plaines sans fin ou les cols qui  brisent les jambes. Une épreuve de fous, de forçats.

Le Tour de France fascine, impressionne et redonne du baume au coeur à cette France qui grelotte lors de notre été pourri 1909.

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François Faber réchauffe la France qui grelotte lors de l’été pourri 1909

5 juillet 1909 : La chute du Chancelier allemand

La tête du Chancelier vient de tomber. Le prince Bernhard von Bülow, en disgrâce depuis de longs mois, a été malheureusement contraint de remettre sa démission à Guillaume II.

Les socialistes allemands applaudissent, les conservateurs ricanent. Seul le Zentrum, parti catholique de centre droit, regrette cet homme habile, à la mémoire prodigieuse, qui savait faire évoluer par petites touches la lourde monarchie berlinoise.

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Le Chancelier allemand Bernhard von Bülow donne sa démission

Ce qui l’a trahit ? Guillaume II ne lui a pas pardonné son faible soutien lors de la crise dite « du Daily Telegraph », du nom de cet entretien très maladroit qu’avait donné le Kaiser à un journal anglais en mal de révélations sensationnelles. Il n’a pas admis que, devant le Reichstag, von Bülow laisse entendre que le souverain était seul responsable de ces propos qui ont consterné le monde entier. Pendant toute la durée du scandale, Von Bülow a esquivé les coups, s’est protégé lui-même et a laissé la presse allemande se déchaîner contre Guillaume II.

Aujourd’hui, l’opinion publique allemande acclame le Kaiser, les foules estiment que l’Empereur a injustement été traîné dans la boue et l’applaudissent, enthousiastes, à chacun de ses déplacements. Guillaume II a oublié sa neurasthénie, son abattement profond de l’année 1908. Ses forces retrouvées, la confiance du peuple derrière lui, il se sépare de celui qui l’a, estime-t-il un peu vite, trop mal protégé. Il écarte le prince diablement habile, le chouchou des ambassadeurs des grandes puissances, celui que l’on appelle de Paris, de Londres ou de Moscou pour éviter de parler au souverain.

Il jette à terre ce premier ministre empêtré depuis le début de l’année, dans une réforme fiscale impopulaire et mal comprise, combattue par la droite comme par la gauche.

Von Bülow se retire, blessé. L’homme est orgueilleux et propose ses conseils à son probable successeur Bethmann Hollweg qui n’en a cure. Il envoie lettres sur lettres à ses amis pour protester de sa fidélité à l’Empereur, il justifie son action et démontre que, selon lui, l’Allemagne est plus forte aujourd’hui qu’à sa prise de fonction, en octobre 1900.

Je passe ma fin de semaine à rédiger, pour Clemenceau, une note d’analyse de la situation, avec l’aide de mes collègues du Quai d’Orsay.

Nous insistons sur la probable continuité de la politique de notre puissant voisin. Bethmann Hollweg était déjà vice-chancelier. Il connaît les rouages du pouvoir berlinois et a suffisamment de personnalité, nous semble-t-il, pour résister aux foucades de l’Empereur. Deux éléments nous inquiètent cependant. Le nouvel homme fort souhaite un rapprochement avec la Grande Bretagne et a une forte aversion pour la Russie. Les rapports entre puissances européennes se révèlent tellement fragiles que toute évolution possible de la diplomatie allemande, nous inquiète.

Officiellement, Von Bülow qui n’est plus qu’un fantôme, reste au pouvoir jusqu’au 14 juillet. Il boucle la réforme fiscale, profondément modifiée et amputée par rapport au projet initial du gouvernement. Il sort, une dernière fois, le pouvoir exécutif  » de ce merdier » -pour reprendre l’expression de Guillaume II – et il laissera ensuite les clefs du pouvoir allemand à un Bethmann Hollweg, plus lourd, moins fin que lui mais… très fidèle au Kaiser.

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Le futur Chancelier von Bethmann-Hollweg

3 juillet 1909 : Suicide devant le Maire

Un coup de feu claque. Les habitants de Plessis-Patte-d’Oie s’écartent, paniqués, du dénommé Georges Doucet, complètement ivre. Le pauvre Georges, manouvrier de son état, tient dans sa main droite un revolver et le vide en tirant en l’air ou devant lui. Il parcourt les rues en hurlant des grossièretés et des phrases souvent incompréhensibles.

Soudain, le manouvrier aperçoit le maire de la commune, M. Brohon. Il vient se planter devant lui et crie :

 » C’est en présence de Monsieur le Maire que je veux mourir. Adieu !  » Il se fait alors sauter la cervelle.

Nous sommes quelques jours après cet événement dramatique. Je reçois quelques élus qui souhaitent échanger avec le Président du Conseil, ministre de l’Intérieur, sur les difficultés d’être maire, sur la lourdeur de la charge d’élu local.

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Le Maire de Bussy Saint-Georges est reçu avec celui de Meaux ou de Plessis-Patte-d’Oie, par le Président du Conseil

La délégation d’une dizaine de personnes qui va être reçue est hétéroclite : M. Brohon, premier magistrat du petit Bourg de Plessis-Patte-d’Oie,  non loin de Compiègne, côtoit par exemple le puissant maire de Meaux, M. Lugol.

Ils ont tous de multiples anecdotes à raconter pour illustrer le fait que leur condition n’est guère enviable. Ils revendiquent une plus juste indemnisation de leur activité, un soutien sans faille des préfets et, le cas échéant, des forces de l’ordre.

Face à Clemenceau, Lugol s’exclame :

 » Quand la concierge qui gère notre cimetière décide de brusquement de démissionner à la suite d’un différent sur son salaire et qu’elle entraîne avec elle les autres employés de la nécropole, je fais quoi ? Quand cette dame entre dans mon bureau sans frapper et qu’elle dépose les clefs de ce lieu sacré sur une table en me demandant de me débrouiller pour les cercueils qui attendent une inhumation, que dois-je répondre ?  »

Devant notre silence gêné, le maire seine-et-marnais reprend :

 » Et bien, je ne reste pas les  bras ballants comme vous ! Je fais appel à la bonne volonté des ouvriers de l’atelier communal et je vais moi-même les encourager pour exercer le métier de fossoyeur dont ils ignorent tout !  »

Clemenceau écoute, fatigué. On sent le Tigre lassé d’être l’éponge de tous les malheurs du monde, lassé d’être celui qui doit écouter, encourager, rassurer, remotiver chacun.

Il prend des notes brèves, hoche la tête sans trop y croire, pousse quelques soupirs et attend la fin de l’entrevue.

Lorsque nous sommes à nouveau seuls, Clemenceau se retourne vers moi et me confie :

 » Olivier, je savais que gouverner consistait à tendre, jusqu’à casser, tous les ressorts du pouvoir. Je ne me doutais pas que j’étais l’un de ces ressorts… « 

1er juillet 1909 : Ce qui se trame sur les retraites

 » Il va falloir être aussi efficace que discret !  »

Clemenceau ouvre par cette phrase la rencontre de tous les protagonistes du projet de loi relatif aux retraites. Viviani, ministre du travail, a devant lui le volumineux dossier où s’accumulent la proposition Nadaud de 1879, celle de l’abbé Lemire, d’autres de Gayraud, Millerand ou Vaillant. Sur le dessus de la pile, le rapport rédigé par le vénérable sénateur Paul Cuvinot qui a remis en forme les articles de la future Loi sur les Retraites Ouvrières et Paysannes, apparaît tout écorné et couvert d’annotations.

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Paul Cuvinot, sénateur de l’Oise, brillant polytechnicien, ingénieur des Ponts-et-Chaussées, spécialiste du dossier « Retraites »

Cuvinot, présent à la réunion, explique que la commission qu’il préside, a modifié les articles pour les rendre compatibles avec la législation fiscale. Ses explications sont claires, il parle avec assurance et confirme sa réputation de futur ministrable.

Caillaux, ministre des finances, insiste sur ce que le Trésor va apporter pour que le futur régime de retraite soit un succès :

 » Au moment du départ à la retraite à 65 ans, une allocation viagère de l’Etat viendra compléter l’accumulation des versements mensuels des assurés et les contributions des employeurs. 60 francs par an !  »

Clemenceau nous regarde tristement :

 » 60 francs ? Alors qu’un ouvrier ou un contremaître peut gagner jusqu’à 800 voire 1000 francs annuels ? Quelle générosité ! Nous ne sommes pas convaincants. La Cgt ne cesse d’assassiner le projet en prétendant que les pensions seront versées… à des morts. L’espérance de vie des bénéficiaires est de 50 ans en moyenne alors que l’âge de départ est fixé à 65 ans.

La droite considère que les pouvoirs publics ont mieux à faire que de s’occuper de la vieillesse des ouvriers et préfère que nous fassions des efforts pour les industries et leurs employés actifs. Elle prétend que l’épargne individuelle est plus efficace que ce régime obligatoire que nous mettons en place et qui coûtera cher aux patrons.

Bref, comme toutes les lois sociales, tout le monde est contre et chaque débat à la Chambre met en péril le gouvernement. Les peurs des uns s’additionnent aux craintes des autres.

En attendant que le texte passe, seuls les fonctionnaires, les infirmes et les vieux indigents sont couverts ! Les autres doivent se débrouiller pour organiser leurs vieux jours. Les Allemands et les Anglais ont faits plus de progrès que nous sur cette question. La France est à la traîne !  »

Il propose alors que le texte ne repasse pas tout de suite au Parlement et de convaincre les députés et les sénateurs un à un avant de leur présenter à nouveau le texte.

« Il faut arrêter de s’exposer publiquement et inutilement. Il faut convaincre dans les couloirs, à la buvette, lors des dîners en ville ou dans les antichambres. »

Viviani objecte :

 » … et si tous nos efforts restent vains ?

Le Tigre répond avec une voix posée, les deux mains jointes, le regard un peu perdu dans ses pensées :

– Ce qui m’intéresse, c’est la vie des hommes qui ont échoué. C’est le signe qu’ils ont essayé de se surpasser… « 

29 juin 1909 : Picasso apprend le dessin à ma fille

 » Laisse ton crayon courir sur la feuille. Garde la main souple. Repense bien à ce que tu veux dessiner et représente-le vu du dessus, du dessous et d’à côté.  »

C’était il y a deux mois : ma fille Pauline était ravie d’écouter Pablo Picasso lui montrer comment faire « un beau dessin ». L’artiste, croisé plusieurs fois chez les marchands de tableaux Kahnweiler ou Vollard, est devenu un ami de la famille. Nous le rejoignons parfois jusqu’à son atelier ; plus fréquemment, il vient prendre un verre à la maison. Jamais à la même heure, toujours sans prévenir. Souvent aimable, parfois taciturne. Le peintre veut rester libre et déteste les convenances bourgeoises.

La boîte de Crayola toute neuve venue des Etats-Unis sur le rebord de la table de la cuisine est le point de départ d’une aventure picturale pour ma fille qui se poursuit aujourd’hui. La gamine interroge :

 » Il renvient quand Tonton Picasso ?  »

Je rappelle à ma petite que celui-ci est rentré pour plusieurs mois dans son Espagne natale. J’ajoute, sans trop savoir, « … pour voir son papa et sa maman lui-aussi ». Je lui montre une carte que nous avons reçue de Barcelone et une autre de Horta de San Juan :

 » Tu vois, là-bas, il va nous faire des tableaux de montagnes avec du marron, du jaune et beaucoup de soleil. Il n’y aura pas de vert ou presque, puisque les arbres sont rares dans le paysage. Picasso reviendra aussi avec des photographies de ce qu’il a vu. Tu pourras comparer avec ses toiles.  »

Ma fille prend une feuille :

 » Je veux faire comme Tonton Picasso. Des carrés, quelques ronds et beaucoup de couleurs. »

Pauline se concentre. Un instant, ses yeux noisette me font penser au regard perçant de Pablo. Son avant-bras se déplace sur la feuille avec rapidité, les Crayola de différentes teintes se succèdent pour remplir la page avec une certaine habilité. L’enfant a compris les leçons du maître. Elle ne s’embarrasse pas du désir de reproduire la réalité et préfère nous faire sentir ce qu’elle a en tête. Chaque oeuvre devient, pour elle comme pour lui, une recherche et une expérience.

Un quart d’heure après, le dessin s’achève. L’enfant y inscrit son prénom, avec application, en bleu clair, en bas à droite. En me demandant de poster son chef d’oeuvre pour notre ami en Espagne, elle me signale qu’elle se met maintenant à faire des découpages.

 » Il devrait faire comme moi, Tonton Picasso : des découpages… ça va encore plus vite que de faire un dessin et c’est rigolo. »

Je lui promets de parler, dans ma lettre d’accompagnement, des découpages « rigolos » et de conseiller le procédé à Picasso.

Avec attendrissement, je regarde ma cadette et repense à cette phrase de notre ami peintre :

 » Dans chaque enfant, il y a un artiste. Le problème est de savoir comment rester un artiste en grandissant.  »

Ma fille et Tonton Picasso

June 29, 1909: Picasso Teaches My Daughter How to Draw

“Let your pencil run across the page. Keep your hand loose. Think carefully about what you want to draw, and show it from above, from below, and from the side.”

That was two months ago. My daughter Pauline was delighted to listen as Pablo Picasso showed her how to make “a beautiful drawing.” The artist—whom we had met several times at the galleries of Kahnweiler and Vollard—has become a friend of the family. We sometimes walk with him to his studio; more often, he drops by for a drink at our home. Never at the same hour, always unannounced. Often pleasant, sometimes taciturn. The painter insists on his freedom and has little patience for bourgeois conventions.

A brand-new box of Crayola crayons, brought from the United States and set on the edge of the kitchen table, became the starting point of a pictorial adventure that my daughter continues to this day. The child asks:

“When is Uncle Picasso coming back?”

I remind her that he has returned for several months to his native Spain. I add, not entirely sure, “…to see his father and mother as well.” I show her a card we received from Barcelona and another from Horta de San Juan:

“You see, over there he will paint mountains in brown and yellow, full of sunlight. There will be little or no green, since trees are scarce in that landscape. Picasso will also bring back photographs of what he has seen. You’ll be able to compare them with his paintings.”

My daughter takes a sheet of paper:

“I want to do like Uncle Picasso. Squares, a few circles, and lots of color.”

Pauline concentrates. For a moment, her hazel eyes remind me of Pablo’s piercing gaze. Her forearm moves swiftly across the page; the different shades of Crayola follow one another, filling the sheet with a certain skill. The child has understood the master’s lessons. She does not trouble herself with reproducing reality, preferring instead to make us feel what is in her mind. Each work becomes, for her as for him, a search and an experiment.

A quarter of an hour later, the drawing is finished. Carefully, she writes her name in light blue in the lower right corner. Asking me to send her masterpiece to our friend in Spain, she informs me that she is now going to make cut-outs.

“Uncle Picasso should do like me—cut-outs… it’s even faster than drawing, and it’s fun.”

I promise to mention these “fun” cut-outs in my accompanying letter and to recommend the technique to Picasso.

With tenderness, I look at my youngest child and recall a remark our painter friend once made:

“In every child there is an artist. The problem is how to remain an artist once we grow up.”

26 et 27 juin 1909 : Vivons-nous une belle époque ?

« Je suis persuadé que le XXème siècle verra luire un peu plus de fraternité et moins de misère » s’exclamait l’ancien Président de la république Loubet au moment d’inaugurer l’Exposition universelle et de commencer le siècle.

 

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Grande réception des maires à l’Elysée en 1900 avec le Président Loubet… le siècle commençait bien. Peut-on dire la même chose bientôt dix ans après ?

 

L’activité économique est effectivement repartie, réduisant les écarts de richesse, donnant plus de travail à tous.

 

Les foules se passionnent pour les progrès en matière de transport : les automobiles plus rapides, les aéroplanes qui volent plus loin et plus haut.

 

La République, même fatiguée, paraît indestructible. Aucun roi, aucun Bonaparte ne la menace. Elle dispense ses bienfaits sur les colonies qui ne cessent de s’agrandir.

 

Les Français savent lire, écrire, compter, comme en témoignent les informations transmises par le ministère de la guerre sur les appelés du service militaire.

 

Nos pourrions donc croire que nous vivons une époque heureuse, une belle époque.

 

D’où vient donc ce climat social qui s’alourdit ? Les postiers, les cheminots, les enseignants, les mineurs, les vignerons, les carriers, protestent tour à tour et souvent violemment. Il faut souvent la troupe pour ramener le calme.

 

D’où vient cette volonté de contestation des artistes ? Le cubisme, la recherche de formes nouvelles et incompréhensibles par le grand public, le rejet des académies et des salons officiels sont le signe d’un bouillonnement des idées neuves, d’un refus de la société telle qu’elle est.

 

A nos frontières, nous entendons parfois le cliquetis des armes que l’on prépare et affute. Les armées allemande, française, anglaise, russe, austro-hongroise, n’ont jamais eu autant de canons, de navires de guerre et de fusils à tir rapide.

 

Nous vivons une belle époque mais… pour combien de temps ?

 

 

 

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L’Exposition Universelle de 1900 à Paris

 

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Spécialement à l’attention de Sarah Bernhardt qui me fait l’honneur de lire ce journal (cf commentaire ci-dessous) : une photographie du Petit Palais en 1900.

 

 

 

 

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