13 mai 1926 : La bourgeoisie se rassure enfin !

Ce qui s’est passé en Angleterre ces derniers jours a failli être un séisme. Un arrêt de travail des mineurs particulièrement dur et suivi, un début de grève générale secouant le royaume britannique, un approvisionnement en charbon fragilisé pour toute l’industrie européenne et en filigrane la menace – réelle ou supposée – de la subversion bolchévique : il n’en fallait pas plus pour que toute la bourgeoisie française tremble comme une feuille !

La presse n’a cessé d’enchaîner les articles alarmistes sur un possible effondrement de l’Angleterre, prélude à une révolution européenne secrètement pilotée par Moscou. Nos hommes politiques conservateurs ont repris, sans nuance, les discours martiaux du Chancelier de l’Échiquier anglais Winston Churchill, reproduits dans son journal gouvernemental The British Gazette.

Le résultat était stupéfiant : plus un dîner en ville ou un seul salon sans que soit abordé le sujet, la gorge nouée ; des débats à la Chambre transformés en commentaires inquiets ou envieux (suivant si on se situait à droite ou à gauche de l’hémicycle) de la situation outre-Manche.

En écho à la mobilisation de la Royal Navy, le gouvernement français avait déplacé des régiments de dragons dans nos villes portuaires, « pour décourager la contagion » disait le Ministre de l’Intérieur. Et pour ma part, j’étais chargé de rencontrer discrètement nos principaux dirigeants syndicaux pour sonder leurs intentions de s’inspirer – ou non – du puissant Trade Union Congress (TUC) anglais.

Le 13 mai, force est de constater que le mouvement fait « pschiitt». Il se dégonfle progressivement comme un vieux pneu. Le gouvernement du premier ministre Stanley Baldwin n’a rien cédé. Il s’était préparé de longue date à cette crise majeure et il a soutenu la position intransigeante des patrons des charbonnages.

Nous allons enfin pouvoir parler d’autre chose dans les soupers de mon amie Marguerite de Saint-Marceaux !

Des manifestations massives secouent les grands villes britanniques au moment de la grande grève des mineurs de mai 1926

La répression policière du mouvement ouvrier anglais en mai 1926

Dans les salons parisiens, même si la musique est là pour se changer les idées, en réalité, on s’inquiète…

May 13th, 1926: The Bourgeoisie Breathes at Last!

What has transpired in England these past few days came perilously close to a seismic shift. A particularly bitter and widely followed miners’ strike, the onset of a general strike rocking the British realm, a coal supply for all European industry hanging in the balance, and beneath it all the threat—be it real or imagined—of Bolshevik subversion: it took no more than this to set the French bourgeoisie trembling like a leaf!

The press has been relentless, churning out alarmist reports of England’s potential collapse—a mere prelude to a European revolution covertly orchestrated by Moscow. Our conservative politicians have echoed, without a hint of nuance, the martial rhetoric of the British Chancellor of the Exchequer, Winston Churchill, as printed in his government rag, The British Gazette.

The result was staggering: not a single dinner party or salon escaped the subject, discussed with constricted throats. Debates in the Chamber were reduced to anxious or envious commentaries regarding the situation across the Channel, depending on whether one sat to the right or the left of the hemicycle.

Echoing the mobilization of the Royal Navy, the French government dispatched regiments of dragoons to our port cities, « to discourage contagion, » as the Minister of the Interior put it. For my part, I was tasked with discreetly meeting our leading union officials to sound out their intentions—to see whether or not they were inspired by the mighty English Trade Union Congress (TUC).

Today, the 13th of May, it must be noted that the movement has sputtered out. It is deflating steadily, like a punctured tyre. Prime Minister Stanley Baldwin’s government has not yielded an inch. Having long prepared for this major crisis, he stood firm behind the intransigent position of the colliery owners.

We shall finally be able to discuss something else at the soirées of my friend Marguerite de Saint-Marceaux!

11 janvier 1911 : La guerre approche-t-elle ?

Et si cet ancien chaudronnier en cuivre avait raison ? Tout le monde se moque d’Alphonse Merrheim qui vient d’écrire un article original dans La Vie Ouvrière sur « L’approche de la guerre ». Ce secrétaire de la fédération de la métallurgie, suivi à la trace par la police des chemins de fer (cette police politique qui ne veut pas dire son nom), a décidé de renouveler le syndicalisme par un travail d’étude et d’analyse économique.

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Alphonse Merrheim

Il montre les conséquences des stratégies patronales (celle du Comité des Forges par exemple) et les impacts profonds des rivalités entre puissances capitalistes, en illustrant ses propos par la description des effets néfastes de l’affrontement entre l’Allemagne et l’Angleterre.

Le rapport de police qui arrive sur mon bureau ce jour, comprend l’article découpé dans La Vie Ouvrière et un commentaire ironique d’un fonctionnaire du ministère : le papier est jugé défaitiste et ne tenant pas compte de la rivalité France/Allemagne au sujet de l’Alsace et la Lorraine.

En lisant bien le document original, pourtant, l’analyse de Merrheim ne manque pas d’intérêt.

Oui, le régime tsariste joue un jeu dangereux avec l’Autriche au sujet des Balkans ; oui, la Grande-Bretagne et le Reich sont engagés dans une course effrénée aux armements (le tonnage de leurs flottes respectives augmente de façon exponentielle ) et s’opposent sur de nombreux marchés industriels ; oui, le patronat des pays d’Europe tient à présent des discours très nationalistes, censés détourner les ouvriers des luttes syndicales et des antagonistes de classes. Ce discours revanchard, « fier à bras » influence les hommes politiques de plusieurs pays et pousse les peuples les uns contre les autres.

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La construction d’un cuirassé allemand, le SMS Von Der Tann, sur les chantiers navals de Hambourg

Ce qui demeure rassurant, c’est que tous les commentateurs de la presse s’opposent, avec une belle unanimité, aux thèses de Merrheim et les jugent trop pessimistes.

Se révèle, en revanche, inquiétant, le fait que son article reste convaincant pour qui prend la peine de le lire.

« La guerre approche ». Pour la première fois, quelqu’un prononce publiquement cette phrase terrible.

29 novembre 1910 : Ma soirée avec la femme de Churchill

« Ses défauts nous sautent au visage tout de suite et on met une vie pour découvrir ses qualités. » Clementine Hozier, épouse de Winston Churchill est notre hôte ce soir et se confie sur son époux. Ma femme et moi l’avons rencontrée dans un hôtel de Venise, un peu par hasard, lors de son voyage de noce avec Winston, il y a deux ans. Nous avons sympathisé quand son mari a su que j’étais, à ce moment, un proche collaborateur de Clemenceau. Depuis, Clementine nous rend visite à chaque fois qu’elle vient à Paris.

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Winston Churchill et sa fidèle épouse Clementine, née Hozier

Parlant un français excellent – elle a enseigné notre langue outre-Manche pour arrondir ses fins de mois – elle mêle un esprit affûté, une grande culture, beaucoup de grâce, d’élégance et une certaine réserve. J’aime la faire parler sur Churchill, le Home Secretary anglais (ministre de l’Intérieur) aux méthodes à poigne rappelant celles du Tigre, voire de Briand lors de la grève des cheminots. Clementine et mon épouse préféreraient échanger des bonnes adresses de magasins des deux capitales ou critiquer les derniers spectacles à la mode. Je le sais et glisse donc mes questions indiscrètes entre deux commentaires sur une pièce de Feydeau à Paris ou de Galsworthy à Londres.

Je ne partage pas l’avis des diplomates du Quai qui sont persuadés que Churchill n’a guère d’avenir, coincé qu’il est entre les conservateurs qui considèrent ce fils de grande famille comme un traître à leur cause et les membres du Labour détestant sa fermeté face aux mouvements ouvriers. Ces fonctionnaires à courte vue ne voient pas son imagination, sa capacité à rendre complémentaire une ambition sociale et la grandeur de l’Empire, sa capacité de travail hors du commun et sa faconde propre à soulever les foules.

A Venise, nos discussions, souvent en anglais coupé de quelques mots français bizarrement prononcés, étaient étourdissantes. De Londres, il avait tout compris de Paris, de l’habileté et de l’esprit libre de Clemenceau dont il souhaitait s’inspirer en partie et surtout il portait en lui une vraie vision de son pays, au-delà de l’écume du quotidien et du tourbillon des petites querelles agitant la Chambre des Communes.

Clementine n’aime pas s’étendre sur son mari homme public, se méfiant sans doute et malheureusement de mes fonctions à la Présidence du Conseil. Elle ne me glisse donc que des détails sur l’homme privé : raide, maladroit face aux dames et très traditionnel dans sa vision des rapports entre sexes. Elle insiste aussi sur sa fidélité et sa loyauté : « J’ai le sentiment que notre mariage pourrait durer une éternité… » Et elle ne s’étend guère – charitable – sur son caractère impétueux et autoritaire même si je devine que notre Winston doit être un véritable tyran à ses heures.

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Clementine Churchill, une femme pleine de qualités….

« Je suis ici parmi vous ce soir, loin du monde londonien et grâce à quelques amis comme vous, je cultive mon jardin secret à l’écart du Home secretary. Je me ressource ainsi et peut apporter ensuite à mon fougueux mari la sérénité dont il a besoin mais aussi, savez-vous, quelques conseils sur les gens qui l’entourent et qu’il juge parfois un peu vite. »

Après un dernier thé, Clementine nous quitte vers minuit et nous laisse une forte impression de solidité à toute épreuve.

Un homme avec une femme comme elle, ira loin.

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J’ai déjà parlé de Churchill ici et

18 novembre 1910 : Les Français sont-ils sales ?

« Il est une époque où se baigner jusqu’au cou était considéré comme païen ! » s’exclame une amie, Pauline de Broglie.

Moins d’un logement sur cent, à Paris, possède une baignoire. Un nombre très réduit vient de s’équiper de garde-robes hydrauliques, appelé aussi water closets, par des anglo-saxons beaucoup plus en avance. Nous sommes encore trop une capitale d’Ancien Régime où l’hygiène et la propreté corporelle laissent à désirer.

Certains collègues peinent à comprendre (je le sens !) qu’un mois de mon salaire soit passé dans l’achat d’une baignoire en porcelaine, reliée au système d’eau courante dont nous sommes si fiers dans notre immeuble. Chez eux, un bidet suffit, complété par les bains publics. Se laver au bidet ? «… mais ce sont les femmes de petite vertu qui l’utilisent dans les maisons closes ! » s’écriait, il y a peu, ma femme, pour me convaincre d’investir dans une baignoire.

Notre bonne elle-même, à ses débuts, fréquentait assidument les bains « à quat’e sous », vulgaires baraques de planches, à même la rue et accueillant tout ce que Paris compte de pauvres gens ne pouvant sortir un franc ou deux pour les bains publics. Depuis, elle a l’autorisation d’utiliser notre bidet puis, maintenant, notre magnifique baignoire… quand Madame sort, l’après-midi.

Une simple promenade dans les rues de Paris amuse les diplomates anglais ou américains que j’accompagne parfois. Ils se révèlent beaucoup plus stricts que nous. Ils nous font remarquer nos tuyaux de fosses d’aisance bouchés et débordants, nos systèmes d’évacuation d’eaux usées défaillants et se répandant dans la rue sans que cela semble gêner les riverains. Dans un grand éclat de rire, ils se bouchent le nez en disant : « Vous les Français, peuple paysan… aimez encore bien les odeurs ! »

November 18, 1910 : Are the French a Dirty People?

“There was once a time when bathing up to one’s neck was considered pagan!” exclaims a friend of mine, Pauline de Broglie.

Fewer than one in a hundred apartments in Paris possesses a bathtub. A very small number have only recently been equipped with « hydraulic wardrobes »—also known as water closets by the far more advanced Anglo-Saxons. We remain, all too much, a capital of the Ancien Régime, where hygiene and bodily cleanliness leave much to be desired.

Some of my colleagues struggle to understand—I can feel it!—how a full month of my salary could be spent on the purchase of a porcelain bathtub, connected to the running water system of which we are so proud in our building. in their own homes, a bidet suffices, supplemented by trips to the public baths. Washing at a bidet? “…but those are for women of easy virtue in brothels!” my wife cried out not long ago, to convince me to invest in a proper tub.

Our maid herself, when she first started, was a frequent patron of the “four-sou” baths—vulgar wooden shacks right on the street that welcome all the poor souls of Paris who cannot spare a franc or two for the public bathhouses. Since then, she has been granted permission to use our bidet and, now, our magnificent bathtub… whenever Madame goes out for the afternoon.

A simple stroll through the streets of Paris provides much amusement to the English and American diplomats I occasionally accompany. They prove to be far more fastidious than we are. They point out our clogged and overflowing cesspool pipes and our failing sewage systems that spill into the streets without seemingly bothering the local residents. With a great burst of laughter, they pinch their noses and say: “You French, a nation of peasants… you still quite enjoy your smells!”

22 juin 1910 : Reconnaissons l’Union Sud-Africaine

«  Il faut reconnaître ce nouvel Etat ». La conclusion de ma note pour Aristide Briand est sans ambiguïté. Depuis le 31 mai, la province du Transvaal, celle du Cap, l’Etat libre d’Orange et le Natal forment un nouveau dominion qui affirme son indépendance relative par rapport à la couronne britannique. L’Union de l’Afrique du Sud est née. Elle apporte un heureux dénouement à une guerre qui fut celle de toutes les horreurs : la guerre des Boers.

Les Français se rappellent les descriptions dans la presse des sanglantes batailles entre forces britanniques et les colons boers d’origine hollandaise, allemande ou française. Des photographies horribles ont circulé montrant les atrocités commises de part et d’autre dans cette pointe sud de l’Afrique, aux terres agricoles immenses, riche en or et en diamants.

On se rappelle notamment ce pauvre enfant mourant de faim dans un camp de prisonniers civils boers :

 

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Le cœur des Français battait plutôt pour les combattants boers, qu’ils imaginaient volontiers comme des aventuriers des temps modernes secouant le joug anglais.

 

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Maintenant est venu le temps de la réconciliation : un homme redoutablement intelligent prend le pouvoir : Louis Botha. L’ancien général boer présente ce jour son programme au parlement du Cap. Ses maîtres mots : cohabitation pacifique entre les ennemis d’hier, respect des langues (l’anglais d’une part et l’afrikaans des Boers d’autre part) et des traditions des uns et des autres. Alliance loyale avec l’Empire britannique mais indépendance de fait.

La France s’apprête à apporter son soutien à cette ambition.

 

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26 mai 1910 : George V, roi aimé, roi tatoué

Que doit-on retenir du nouveau roi d’Angleterre, George V ? Au chapitre des anecdotes, notons qu’il a un magnifique tatouage sur le bras réalisé lorsqu’il était officier dans la marine ; il est aussi à la tête d’une impressionnante collection de timbres dont la constitution a été facilitée par les milliers de lettres parvenant à Buckingham. Enfin, on ne peut qu’être frappé par sa ressemblance physique avec son cousin, le tsar Nicolas II.

 

Le duc d’York, futur roi George V, en voyage officiel au Québec et à Montréal 

Le nouveau souverain âgé de 44 ans entend continuer les efforts de son père Edouard VII pour consolider l’Entente cordiale. Il sera aidé en cela par son peu d’attirance pour le monde germanique – même s’il est de la maison des Saxe Cobourg et Gotha – et son aversion pour la personnalité extravagante de Guillaume II.

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George V arrive à un moment clef de la vie du royaume : la rivalité entre le gouvernement et la Chambre des Lords devra être arbitrée et le premier ministre Asquith aura besoin de l’appui du souverain pour pouvoir conduire sa politique et faire voter ses budgets. La crise en Irlande demandera aussi beaucoup d’attention et chaque faux pas pourrait mettre en difficulté l’exécutif qui peine à maintenir la paix entre catholiques et protestants.

L’opinion anglaise note aussi que le roi affiche un plus grand sérieux que son père qui était réputé coureur de jupons et amateur des mille plaisirs de la vie. C’est un bon père et il prend à cœur l’éducation de ses six enfants. Amoureux de sa femme, la reine Mary, il lui écrit chaque jour lorsqu’ils sont séparés. Le roi, associé par Edouard VII à la marche des affaires depuis 1901, s’efforce surtout d’être un dirigeant irréprochable et étudie avec soin les documents transmis par le premier ministre qu’il s’efforce déjà de conseiller et de soutenir au mieux.

Inutile de dire qu’avec toutes ces qualités, la cote d’amour de George V ne cesse de croître au Royaume-Uni… et dans notre France très républicaine où la nostalgie des têtes couronnées semble renaître.

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3 mai 1910 : La Grèce sauvée par le régime crétois ?

« Nous sommes prêts à des réformes mais il faudra nous aider ! » Venizelos se cale tranquillement dans le fauteuil qui fait face à mon bureau. Il est fier d’être le seul homme politique grec que la France a choisi de soutenir. Il se sent en position de force.

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Eleftherios Venizelos dirige déjà la Crète. Demain, il pourrait bien prendre le pouvoir à Athènes, si on veut bien l’aider un peu…

Nous n’avons pas le choix. La situation du jeune état balkanique apparaît presque désespérée : budgets déséquilibrés, corruption d’une partie de l’administration gangrénée par le clientélisme, agriculture arriérée qui peine à subvenir aux besoins de la population, armée et marine mal équipées et organisées. La Grèce peut devenir demain la proie d’une Allemagne belliqueuse comme d’un Empire Ottoman instable essayant de remonter la pente de l’Histoire.

La mise en place d’une Commission internationale des finances publiques n’a pas servi à grand-chose sauf à blesser l’amour propre des habitants. L’instabilité ministérielle demeure tandis que la question macédonienne et le sort de la Crète – liés à des revendications territoriales grecques et des rêves de grandeur comme l’enosis – pourrissent le climat de toute la région des Balkans et enveniment les relations internationales.

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Les Balkans avant 1912

La Grèce s’industrialise trop peu, trop lentement et n’attire pas suffisamment les capitaux des investisseurs qui lui préfèrent la Russie, les colonies, les gisements de pétrole d’Orient ou les Amériques.

Pourquoi parier sur Eleftherios Venizelos, le puissant chef crétois ? Il apparaît plus honnête que les autres, plus fin, plus stratège avec une dimension incontestable d’homme d’Etat qui manque au bouillant colonel Zorbas, le seul à émerger actuellement sur la scène grecque.

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La maison de Venizelos en Crète est déjà discrètement protégée par les hommes du deuxième bureau français

Nous savons que Venizelos va nous demander de l’argent, beaucoup d’argent, s’il accède au pouvoir. Le bas de laine des Français, des Allemands ou des Anglais dont les économies semblent inépuisables, sera le bienvenu. Une autorisation d’emprunt sur les places de Paris, Londres ou Berlin, la garantie des banques nationales, des articles bienveillants de journalistes financiers peu regardants… nous connaissons la musique.

Quand le berceau de la civilisation européenne prend feu, il faut bien que toute l’Europe se transforme en pompier.

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Bonne nouvelle ! Ce site vient d’avoir un « petit frère » ! Un autre Olivier va connaître de drôle d’aventures… il y a trois siècles, à la cour du roi Louis XIV.

Un héros né dans des conditions mystérieuses, des intrigues et des complots dans l’entourage d’un monarque tout puissant mais vieillissant, des luttes de pouvoir impitoyables mais aussi une époque pleine de promesses malgré le poids des guerres, les famines encore fréquentes, les terribles hivers.

Une histoire qui prendra un peu plus la forme d’un « roman » que le site « Il y a un siècle » mais toujours le désir de vous divertir.

http://ilyatroissiecles.canalblog.com/

21 décembre 1909 : Bell espionne ? Vous plaisantez !

« Mais c’est une espionne que vous recherchez ! Pour qui me prenez-vous ? »

Je laisse passer l’orage et reprends mes explications :

« Le chemin de fer appelé Bagdad Bahn, s’il voit le jour, permettra aux Allemands un accès facilité aux ressources pétrolières qui viennent d’être découvertes à Mossoul. Il évitera aussi à Berlin d’être dépendant du canal de Suez pour contrôler ses colonies d’Afrique Orientale et enfin, il ouvrira de multiples portes pour une pénétration d’un Empire Ottoman bien affaibli par le Reich de Guillaume II. »

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Le Bagdad Bahn, le train de toutes les convoitises…

Gertrude Bell m’écoute en remettant machinalement une de ses mèches brunes derrière son oreille. Son regard s’adoucit et ses yeux me renvoient tour à tour de l’ironie et une pointe de curiosité : «  Que va-t-il encore inventer ? » semblent-ils dire.

La jeune archéologue anglaise est retenue ce jour par la police du port de Marseille. Grande et mince, nerveuse et musclée, il se dégage une force considérable de cette femme au parcours peu commun. Une des premières fille à être diplômée d’Oxford en histoire, devenue spécialiste des fouilles dans les ruines antiques du Djebel druze, de Turquie ou de Mésopotamie mais aussi alpiniste respectée dans le petit monde des guides alpins, Gertrude Bell collectionne à 41 ans les exploits et les audaces.

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Gertrude Bell n’a pas envie d’être espionne

J’ai demandé que l’aventurière soit interpellée pour un motif fallacieux avant de monter dans un paquebot pour Alexandrie, le temps pour moi de la convaincre de travailler pour le 2ème bureau qui peine à trouver des agents parlant parfaitement arabe et capables d’opérer avec aisance dans le triangle Constantinople, Bagdad et Beyrouth.

La mission que je souhaite lui confier ?

  • Collecter des informations sur la reprise du projet de chemin de fer pour Bagdad, chantier arrêté après le massacre des Arméniens par les Turcs dans la ville d’Adana située près de la future ligne.
  • Convaincre les ouvriers -souvent Arméniens- de ne pas reprendre le travail.
  • Miner le moral des ingénieurs européens choqués par le spectacle des violences de certains militaires et celui de leurs adjoints turcs, éloignés de leurs bases en plein désert dans des conditions climatiques particulièrement éprouvantes.

Gertrude Bell m’écoute toujours mais secoue négativement la tête. Elle me coupe :

« Vous savez, les suffragettes n’ont déjà pas réussi à me convaincre de les suivre et pourtant, elles ont insisté. Par agacement face à leurs pressions, j’ai même rejoint une ligue contre le vote féminin en Grande Bretagne.

Votre argumentation me donne des envies semblables : faire le contraire de ce que vous me demandez. Consciente des enjeux, je n’en ferai rien… mais ne comptez pas sur moi. Seul mon pays, le Royaume-Uni, pourra me demander de tels services. »

Elle se lève, me tend la main et serre la mienne avec vigueur, remet son chapeau, ajuste le bas de sa jupe blanche et s’en retourne sans rien dire, la tête haute.

Je donne l’ordre de la libérer immédiatement, penaud, peu fier d’avoir retenu, avec un mauvais prétexte, une femme qui a toutes les qualités pour devenir, un jour, une héroïne de roman.

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Gertrude Bell, diplômée d’histoire à Oxford, alpiniste respectée est surtout une archéologue reconnue.

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Vous aimez ce site ? Votre journal préféré, « Il y a un siècle », est devenu aussi un livre (et le blog continue !). Depuis le 3 décembre, dans toutes les (bonnes) librairies :

« Il y a 100 ans. 1910 » http://www.oeuvre-editions.fr/Il-y-a-100-ans    

8 novembre 1909 : W comme Wells

Mais comment « L’homme invisible » peut-il arriver jusqu’à nous ? A quelle « Guerre des Mondes » a-t-il échappé ? Quelle « Machine à explorer le temps » doit-on utiliser pour le rejoindre ? Des ouvrages fameux, des succès de librairie, H.G. Wells s’affirme depuis dix ans comme le maître du roman d’anticipation … au même titre que Jules Verne ?

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H.G. Wells à la porte de chez lui, à Sandgate en Angleterre. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par la direction du journal Le Temps.

«  Non, je ne suis pas le Jules Verne anglais ! » ne cesse de s’exclamer Wells qui se trouve d’autres pères comme les philosophes antiques Apulée ou Lucien de Samosate ou mère comme Mary Shelley.

Il ajoute : «J’ai une idée de nouvelle par jour, je transporte mes lecteurs par l’imagination sans rechercher forcément à décrire le monde de demain. »

On préfère effectivement que tout ce qu’évoque Wells ne quitte pas ses compte-rendus d’entretiens dans la presse ou ses passionnants romans : il serait terrible qu’un jour on utilise des méthodes comme les combats entre centaines d’aéroplanes voire même une bombe à lente décomposition radioactive dont nous peinons à imaginer le mécanisme réel mais que Marie Curie pourrait sans doute vous décrire mieux que moi.

Jules Verne se révéle plus gai : il n’imaginerait pas d’homme invisible en paria de l’humanité ou l’invasion de la Terre par des extra-terrestres maléfiques.

Wells s’affirmerait comme l’écrivain d’un XXème siècle qui commence dans la peur de la guerre , Verne clôturait un XIXème siècle confiant dans les progrès de l’humanité ? Wells le pessimiste contre Verne l’optimiste ? Trop simple. Wells a écrit contre l’Angleterre victorienne et s’engage dans les combats socialistes. Il lutte pour le progrès social et ses romans délivrent un message propre à mobiliser les consciences. Verne se situe sur une ligne plus proprement littéraire et semble s’accommoder de la société de son temps. Wells le progressiste contre Verne le conservateur alors ? Trop facile sans doute. Et puis qu’importe !

Laissons-nous prendre par ces aventures écrites par un spécialiste de biologie rendant très vraisemblables des phénomènes inconnus. Partageons les idéaux politiques de cet ancien pauvre qui a longtemps côtoyé la misère, l’injustice et l’exploitation.

Nous avons notre avenir entre nos mains ; 1909 est à la croisée des chemins et laisse notre Wells songeur après avoir lâché dans un soupir : « l’histoire de l’humanité est de plus en plus une course entre l’éducation et la catastrophe. »

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A la fin novembre, dans toutes les bonnes librairies : « Il y a 100 ans. 1910 »

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22 octobre 1909 : T comme Triple Entente

 La France a mis fin à son isolement, solidement, durablement. Elle avait été mise à genoux pour la puissante Prusse lors de la guerre en 1871 et était sortie de ce conflit diminuée d’un point de vue territorial et coupée du reste de l’Europe (la toute jeune et fragile République face aux vieilles et orgueilleuses monarchies européennes).

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La Triple Entente entre la Russie, la France et l’Angleterre…vue par les Russes. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par la direction du journal Le Temps.

Triple Entente. Mot magique qui protège la France contre tout mauvais sort ? Succès diplomatique indéniable. Le 17 août 1892, notre pays signe un premier accord militaire secret avec la Russie du tsar qui aboutit à une alliance plus complète en fin d’année suivante. Le 8 avril 1904, notre ennemi héréditaire anglais devient notre ami et nous l’embrassons pendant les longues fêtes liées à l’Entente cordiale.

Parallèlement, la Russie et le Royaume-Uni signent un traité le 31 août 1907 aboutissant à délimiter leur influence respective en Perse et en Afghanistan.

Par ce dernier document naît donc une Triple Entente qui ne demande qu’à se renforcer.

Deux pays avec une armée puissante et une démographie dynamique épaulent dorénavant notre République et nous aident à faire face à la puissante Allemagne, elle-même engagée dans une triple Alliance avec l’Autriche et l’Italie.

Blocs contre blocs.

Avantage : les petites humiliations presque quotidiennes que devaient subir la France de la part de l’Allemagne de Bismarck dans les années 1880, ont disparu. Notre pays, nos frontières et nos marges de manœuvre diplomatiques sont maintenant respectées par un Kaiser qui se méfie, de surcroît, d’une Entente qui l’oblige à séparer ses forces entre l’est russe et l’ouest français.

Inconvénient : la course aux armements prend de l’ampleur. Les dépenses en faveur de la marine et de l’équipement des troupes terrestres n’ont jamais été aussi importantes dans les grands pays d’Europe. On astique canons et fusils, on augmente le nombre de régiments mobilisables en préparant des plans d’invasion ou de défense.

Qui veut la paix prépare la guerre ? Espérons que tous les Européens continueront encore longtemps à préférer la paix à la guerre et à faire mentir Léon Daudet qui considère que sur la longue durée, « les seules ententes internationales possibles, sont des ententes gastronomiques ».

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17 septembre 1909 : Les vacances des grands de ce monde

 » Celui qui a le comportement le plus surprenant pendant ses vacances, c’est incontestablement Guillaume II  »

Promenade avec Clemenceau dans la campagne à côté de Bernouville. Le Tigre ne se fait pas prier pour me raconter, avec gourmandise, tout ce qu’il sait des moments de détente des têtes couronnées.

« Le Kaiser adore les croisières et réquisitionne régulièrement à cet effet un des puissants navires de la flotte impériale. Dès son lever, il pratique la gymnastique et oblige tout l’équipage à faire de même. Le spectacle de ces vaillants marins enchaînant, avec un sourire forcé, les tractions et les assouplissements au même rythme que leur empereur oubliant toute majesté, a quelque chose de désopilant.

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Le Kaiser Guillaume II mène tout son monde en bateau…

Notre Guillaume II ne peut se passer des informations sur la bonne marche des affaires publiques. S’il est toujours aussi médiocre pour prendre une décision, il veut tout savoir, tout de suite. Dans les navires où il s’installe pour l’été, il fait aligner cinq télégraphistes qui réceptionnent en permanence les messages en provenance des différents ministères du Reich et les apportent, de façon zélée, à leur maître. Tout retard de transmission le met dans une fureur inimaginable. Le Kaiser rédige aussi de façon frénétique des réponses -même si on ne lui demande rien – formule des blâmes ou des encouragements transmis en différents bureaux.  Tout ceci crée une agitation et un désordre permanent dans l’administration berlinoise et oblige le chancelier à rectifier le tir avec sang-froid. Le pauvre !

Curieux, j’interroge Clemenceau sur Edouard VII, le roi anglais très aimé de nos compatriotes.

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Marienbad en 1909

– Ah… Edouard VII reste un grand amateur de jolies femmes. A Marienbad, un de ses lieux de villégiature favori, il passe une bonne partie de son temps à faire la cour à telle ou telle élégante remarquée la veille dans un bal ou un dîner. A l’âge du souverain, cela ne prête guère à conséquence et tout reste sans doute très chaste. Les personnels des hôtels sont habitués des visites du souverain à l’une de leurs charmantes clientes et déroulent, à chaque fois, avec un respect infini, le tapis rouge au moment de son arrivée. Autrement dit, la visite d’Edouard VII n’a rien de discret et c’est tout l’établissement hébergeant l’heureuse élue qui se met en quatre, de façon solennelle, pour que la visite du roi se passe bien. Notez, cher ami, que les belles remarquées par le roi sont souvent françaises.

– Et notre Président de la République ?

–  Comme vous le savez, il doit se contenter du château de Rambouillet. Mises à part les petites promenades quotidienne que M. Fallières effectue d’un bon pas dans les bois, il ne se passe rigoureusement rien dans son château. Peu de visites, aucune jolie femme, pas de fête… La presse fuit ce lieu d’ennui. En 1909, la vie privée de notre chef de l’Etat n’intéresse personne !  » 

20 août 1909 : M comme Modern style

« C’est anglais mais on dirait des nouilles ! »

Les passants parisiens qui découvraient les toutes nouvelles entrées du Métropolitain édifiées par Hector Guimard n’étaient pas toujours tendres pour cette manifestation du « Modern style », pour cet Art nouveau qui avait pourtant pour but de réconcilier la technique et l’art.

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Une entrée de Métropolitain édifiée par Hector Guimard. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandée par la direction du  journal Le Temps.

Des fleurs, des tiges, du métal qui se tord en volutes multiples, des références incessantes à la nature, du verre teinté et monté en vitrail… l’Art nouveau plaisait à de nombreux jurys d’architecture mais peinait à conquérir le public français qui continuait à l’appeler « Modern-style » rappelant que l’un de ses premiers créateurs -William Morris – est anglais.

Un concept intéressant – faire rentrer l’art dans la vie quotidienne en rendant beaux les objets usuels et diffuser un style audacieux dans l’architecture qui irrigue ensuite la peinture et la sculpture – ne suffisait pas à séduire les yeux de nos compatriotes qui préféraient des lignes droites classiques ou des références explicites à l’Antiquité.

Autour de 1900, l’Art nouveau se répandait donc à Bruxelles, Munich, Nancy, Londres, Barcelone ou Prague et contournait trop souvent notre capitale récalcitrante.

Victor Horta restait en Belgique et il fallait parcourir de nombreux kilomètres pour visiter ses hôtels magnifiques.

Ces dernières années, les amateurs d’Art nouveau commençaient pourtant à se compter plus nombreux dans les grandes villes françaises. Trop tard. Les regards des collectionneurs avertis se tournent déjà vers d’autres formes d’art comme la peinture sous forme de cubes et le fauvisme, plus décoiffants encore.

Au moment où ce Modern Style commence à se démoder chez les mondains, il se diffuse dans les élégantes affiches de Mucha. Il préside à la rénovation de nombreux cafés et envahit nos intérieurs avec des objets dessinés directement par Emile Gallé ou Victor Prouvé ou, plus souvent, inspirés avec un bonheur variable, de leurs créations. Les illustrations de nos journaux ou les livres pour enfants sont envahis par des thèmes et une technique de dessin issus du Modern style.

Au moment où les élites se tournent vers d’autres écoles, les « nouilles » deviennent… un vrai plat populaire.

16 août 1909 : K comme Kitchener

 Un homme qui aurait pu humilier la France et qui s’est bien gardé de le faire, un général anglais réputé comme inflexible, doué en fait d’un vrai sens diplomatique : il faut rendre hommage à lord Kitchener.

Cela peut choquer. L’adversaire du sympathique et valeureux commandant Marchand lors de l’incident de Fachoda, c’est lui. En novembre 1898, il reste seul en place avec ses 20000 hommes dans cette place forte du haut Nil pendant que l’officier français doit ranger son drapeau tricolore après avoir reçu l’ordre gouvernemental d’évacuer les lieux avec les 150 tirailleurs qui l’accompagnent.

Herbert Kitchener, le froid et calculateur Kitchener contre le séduisant Marchand ? La force implacable de plusieurs régiments surarmés contre le « génie français » personnalisé par un homme presque isolé ? Pas si simple.

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Le général britannique Herbert Kitchener. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par la direction du jounal Le Temps.

Le temps a passé et il faut revenir sur ce moment douloureux de notre histoire qu’est Fachoda et montrer que Kitchener n’a pas été le monstre froid que l’on décrit souvent.

Notre homme parle français, a passé toutes ses vacances d’enfant en Bretagne et s’est engagé dans les troupes mobiles françaises en 1870. Comme ennemi de la France, on fait mieux.

Et puis Fachoda est d’abord un échec français avant d’être une victoire britannique.

Echec gouvernemental : les Français ont été incapables de se mettre d’accord sur une stratégie claire : conquérir le Soudan et agrandir l’Empire vers l’est africain ou se contenter de limiter les ambitions anglaises en haute Egypte et préserver le caractère international de régions proches du canal de Suez ?

Au-delà de cette ambiguïté, le pauvre Marchand n’a cessé de recevoir des consignes contradictoires, floues et parfois à contretemps, de l’Elysée, de la présidence du Conseil, du ministère de la Guerre ou du département des Colonies.

Echec administratif et militaire : le général Kitchener dispose d’une véritable armée pour soutenir les ambitions claires de sa gracieuse majesté alors que Marchand doit se contenter de troupes coloniales étiques, de matériel et d’armement réduits et de renseignements inexacts sur les intentions réelles de la Grande Bretagne.

Une Angleterre sachant définir une politique extérieure cohérente balaye sans difficulté une France empêtrée dans ses contradictions, son incapacité à définir une stratégie au-delà des 48 prochaines heures et ses luttes de pouvoir internes.

Et c’est là que le talent de Kitchener se révèle. Confiant dans la capacité de son pays à faire aboutir sa mission, il évite soigneusement l’affrontement -même verbal- avec Marchand. Courtois, soucieux de l’honneur de son malheureux adversaire, il entretient le dialogue et accepte que les couleurs françaises soient hissées pendant de longues semaines jusqu’à ce que le gouvernement parisien prenne enfin une position après de longues et lamentables hésitations.

Par son attitude qui a permis à Marchand de rentrer en Métropole la tête haute, Kitchener a facilité la poursuite du rapprochement France/Angleterre. Sans cette démarche responsable, l’Entente cordiale future aurait été rendue impossible par l’opinion publique des deux pays.

Il faut parfois rendre hommage aux soldats du camp d’en face, aux officiers étrangers qui ont défait un Etat français mal organisé tout en respectant la nation française. Il faut rendre hommage au général Kitchener.

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Contrairement à ce que pensent les caricaturistes français cocardiers, l’Angleterre s’est bien gardée d’être un « loup » lors de la crise de Fachoda…

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La mission « Marchand » reste un bon résumé de la France de notre époque : de l’audace, du courage et de l’ingéniosité mais un gouvernement faible qui tergiverse, une organisation administrative métropolitaine peu efficace et au final, une politique extérieure illisible.

11 juin 1909 : Le vrai monde des agents secrets

Les agents secrets font rêver. On imagine un brillant officier introduit dans les cercles les plus restreints du pouvoir, tirant des ficelles bouleversant le devenir des pays et vivant des aventures hors du commun. De l’action, de la romance à l’eau de rose, des protagonistes avec des physiques de mannequins, des voyages et du mystère.

Le roman « L’agent secret » de Joseph Conrad remet les choses à leur place. Nous sommes dans les bas-fonds de Londres, les « héros » sont un peu minables et manipulés les uns par les autres. On projette d’organiser un terrible attentat à l’Observatoire de Greenwich pour faire tomber, ensuite, un groupuscule terroriste qui sera accusé du coup.

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L’Observatoire Royal de Greenwich deviendrait la cible d’un attentat ?

Conrad en profite pour décrire le couple bancal du héros Verloc, sa relation ambigüe avec sa femme qui accueille sous son toit son frère handicapé mental. Couple faussement tranquille, vivant dans le malentendu, qui va être projeté dans un destin implacable. 

L’atmosphère est pesante ; l’intrigue, complexe, n’est pas linéaire et l’auteur la fait avancer en veillant à nous informer avant ses personnages. Ces derniers sont décrits en mettant en valeur leur personnalité aux facettes multiples mais rarement sympathique.

Les idéaux de défense de la nation sont loin ; les carriéristes, les médiocres et les pédants vaniteux dominent un monde désabusé.

Conrad voit juste. Ce que je sais des intrigues entre services secrets russes, anglais, allemands ou français ressemble à ce qu’il évoque avec une langue toujours précise et un sens des descriptions, une réflexion intérieure, qui fait le vrai charme du roman.

« L’agent secret » n’est pas traduit en Français. Il m’est donc difficile d’envoyer un exemplaire à mes collègues du 2ème bureau ou de la -soi-disante- police des chemins de fer (qui s’est constituée, avec la bénédiction du pouvoir, en service de renseignement intérieur). Dommage, Conrad nous invite à une réflexion salutaire sur l’univers du trouble, du glauque et du caché. Une descente sobre mais sans complaisance dans l’âme humaine et les rapports entre individus mais aussi une critique impitoyable de la vacuité des administrations secrètes, des jeux d’influence stériles et destructeurs dont elles sont à l’origine.

L’attaché d’ambassade britannique qui m’a prêté l’ouvrage l’a annoté de cette phrase de Kierkegaard : « Il n’y a rien sur quoi plane autant de séduction et de malédiction qu’un secret. » 

En le lui retournant, avec mes remerciements, je complète par ces quelques mots :

« Chaque âme est à elle seule une société secrète. »

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L’écrivain Joseph Conrad

22 mai 1909 : Je recrute « Lawrence d’Arabie »

Mission du moment peu évidente : trouver un ou des jeunes gens capables d’effectuer des opérations secrètes au Proche-Orient, dans cet empire ottoman en pleine décomposition et soumis aux convoitises de toutes les puissances européennes. Les conditions à remplir ? Parler au moins l’anglais et le français, être à l’aise dans les pays arabes, posséder une solide culture générale facilitant la compréhension des enjeux complexes de cette région et enfin être un sportif accompli. Pas évident de mettre la main sur l’oiseau rare.

Les officiers du 2ème bureau sont trop vieux, pas assez mobiles ; les diplomates français ne veulent à aucun prix servir pour l’armée ; les jeunes Saint-Cyriens se méfient d’une carrière dans les services secrets qui n’ont pas toujours une réputation de grande droiture. Mes recherches sont donc jusqu’à présent restées vaines et c’est le pur hasard qui me fait tomber, ce jour, sur un personnage hors du commun.

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Les cheveux clairs, élancé, le menton volontaire, issu d’Oxford, c’est un Anglais de vingt-deux ans qui parle notre langue presque sans accent. Il a déjà voyagé au Proche Orient…

Les cheveux châtains clairs, élancé, le menton volontaire, issu d’Oxford, c’est un Anglais de vingt-deux ans qui parle notre langue presque sans accent. Vêtu d’une veste de tweed simple mais bien coupée, il a de l’allure dans sa chemise d’un blanc impeccable. Des gestes mesurés, une vraie attention aux préoccupations d’autrui, un léger sourire montrant son empathie, il s’affirme déjà comme un parfait gentleman.

Il a parcouru en tous sens notre pays à bicyclette, seul ou avec des amis et a écrit à sa mère de longues lettres sur nos monuments et cathédrales. Il connaît Chartres, Aigues-Mortes, Carcassonne, le Mont-Saint Michel… Il a tout retenu de notre patrimoine architectural et ses mollets sont durs comme de l’acier.

Mais surtout, il est déjà allé à Beyrouth, Saïda, Tripoli, Damas, Hassan… Là-bas, il a su se fondre dans la population, a commencé à apprendre la langue, les coutumes, avec pour seules ressources son intelligence, ses capacités d’adaptation et un courage physique hors du commun. Marcher en pleine chaleur, dormir peu, après une longue étape, pour repartir à l’aube, ne lui font pas peur et ne l’empêchent nullement de tout retenir de ce qu’il voit et entend, grâce à une mémoire qui ne lui fait jamais défaut.

Notre rencontre a lieu au musée de Rouen où il examine pendant trois jours toute la collection avec un regard de spécialiste. Il écoute ma proposition avec intérêt et pendant que je parle, son regard bleu gris bienveillant, m’invite à aller jusqu’au bout, sans avoir à craindre une mauvaise réaction de sa part.

Il me répond avec tact, courtoisie et humour.

 » Monsieur le conseiller, votre proposition de travailler pour la République française est un grand honneur pour moi. Je suis sensible à votre argument de donner une tournure concrète à l’Entente cordiale entre nos deux pays en engageant un jeune diplômé britannique dans les rangs des services secrets français.

Je ne suis cependant pas sûr d’être l’homme qu’il vous faut. Ma thèse de doctorat sur L’influence des croisades sur l’architecture militaire européenne me prépare mal à vous transmettre des rapports de qualité sur le tracé stratégique de la ligne de chemin de fer Berlin-Bagdad et sur les tribulations des Allemands à Damas ! Je me vois plus faire des fouilles tranquilles près de l’Euphrate pour le Magdalen College que surveiller les agents en casque à pointe du Kaiser. 

Ma passion pour le monde arabe s’accommode plus d’activités civiles et pacifiques que de missions militaires. Et puis, je suis, avant tout, sujet de sa gracieuse Majesté. Je lui dois fidélité absolue. Aider la République française, pourquoi pas ? Mais je ne peux pas prendre votre uniforme…  »

Je ne me décourage pas de cette réponse et prend ses coordonnées sur un petit carnet.

 » Cher ami, je note votre nom sur mon calepin de cette façon : Thomas Edward Lawrence, l’Anglais qui parle trois langues et comprend, déjà très jeune, le Proche Orient. A toutes les capacités pour nous aider dans la région. Transmettre au 2ème bureau une fiche, en lui donnant pour nom de code : Lawrence d’Arabie.  »

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Bien penser à transmettre au 2ème bureau une fiche en lui donnant pour nom de code : « Lawrence d’Arabie »…

20 mars 1909 : Et si la France accueillait Aurobindo ?

 » Je vais vous faire découvrir le supramental !  » Mr Devon, diplomate britannique, a le sourire aux lèvres et négocie avec moi le sort de plusieurs opposants à la présence anglaise en Inde. La France compte quelques comptoirs sur le sous-continent et les indépendantistes sont tentés d’y trouver refuge.

Au moment où Mr Devon vient de prononcer sa phrase bien mystérieuse sur le « supramental », nous évoquions le cas d’Aurobindo Ghose.

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Aurobindo Ghose, poète, philosophe et partisan de l’indépendance de l’Inde

Il reprend, avec le souci d’être précis :

– Cet homme né à Calcutta aurait pu faire un excellent fonctionnaire dans l’Administration civile de sa majesté le Roi : fils de médecin, diplômé de Cambridge, étudiant brillant, il avait tout pour apporter des compétences recherchées dans nos services coloniaux.

Il a refusé bêtement de passer l’épreuve d’équitation qui était obligatoire pour devenir responsable dans les bureaux anglais. Il travaille maintenant comme professeur et agent de la principauté du Bengale.

Il s’est petit à petit rapproché des mouvements en faveur de l’indépendance jusqu’à devenir porte-parole de l’un d’entre eux. Sa propagande se révèle particulièrement pernicieuse et sape les fondements même de notre domination sur l’Inde.

Soupçonné d’avoir préparé des bombes (il clame son innocence), il est actuellement sous les verrous et son procès est en cours.

– Oui, et où voulez-vous en venir ?

– J’y arrive, monsieur le conseiller. Il apparaît qu’Aurobindo Ghose s’intéresse, depuis peu, au yoga, à la méditation et à la religion hindoue. Il travaille à l’avènement d’une ère de notre espèce humaine où régneraient les forces supramentales…

Je regarde mon interlocuteur avec des yeux ronds.

– Et, donc, Monsieur le conseiller, M. Ghose serait donc beaucoup moins dangereux pour nous s’il devenait un illuminé complet. Il a l’air d’être en bonne voie. A condition qu’il quitte notre territoire, nous arrêterions nos poursuites.

– Vous voulez donc qu’il soit accueilli à Pondichéry ou Chandernagor ? 

– Disons que s’il trouve à se cacher chez vous, notre gouvernement apprécierait que… vous le gardiez ! Vous verrez, il parle un excellent français.

Je clôture la fiche concernant Aurobindo Ghose par ces quelques lignes un peu ironiques :

 » Opposant indien à la couronne britannique, philosophe et poète, a priori beaucoup moins violent qu’un ouvrier gréviste métropolitain de la Cgt face à un régiment de dragons : lui délivrer un laissez-passer.  »  

15 mars 1909 : Ce roi qui aime la France

Les Français aiment les têtes couronnées et ne les tranchent qu’en dernier recours. Notre troisième République fatiguée de querelles parlementaires sans grandeur, des misérables combats de territoires entre chefs de bureaux et d’une finance décérébrée, se tourne volontiers vers les souverains étrangers, surtout quand ceux-ci savent la prendre, la faire rêver et lui parler avec douceur.

Edouard VII, rejeton réputé sous-doué d’une austère reine Victoria toute puissante, qui a attendu l’âge de 60 ans pour régner après avoir été rabaissé toute sa vie par les méprisantes sphères dirigeantes britanniques, est devenu la coqueluche des Français.

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Edouard VII, surnommé au choix Tum-Tum, Gros-Bide ou Berthie aime passionnément la France qui le lui rend bien…

Ah, le bon roi, devenu obèse, surnommé « gros bide », nous connaît bien ! Nos vins, nos cabarets, nos femmes galantes, nos théâtres, nos parties de chasse… plusieurs fois par an, depuis longtemps, il vient rire et s’encanailler à Paris ou en province, un gros cigare au bec, loin de la vertueuse Angleterre puritaine et sans doute un peu hypocrite.

Après l’incident grave de Fachoda, il a travaillé à donner une meilleure image de son pays à nos compatriotes. Lors d’un voyage remarqué dans la capitale en 1903, il a rendu un hommage appuyé à une comédienne aimée du grand public  et, grâce à une bonté et une chaleur communicative, a fait progressivement la conquête de foules qui l’avaient accueilli au départ avec des cris comme « vive Jeanne d’Arc ».

Edouard VII demeure le vrai père de l’Entente cordiale, celui qui a vengé sa femme danoise outrée de voir son pays croqué partiellement par la famille de son brutal neveu, le Kaiser Guillaume II.

Il vient nous rendre visite incognito à Paris à partir de demain. Cinq policiers en civil de la Sûreté, auxquels je viens de remettre leur ordre de mission, avec quelques recommandations, assureront une surveillance prévenante et discrète de tous ses déplacements.

La République protège le roi.

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Edouard VII passe en revue ses Highlanders

13 janvier 1909 : Churchill s’attaque à la pauvreté… et au socialisme

 » Le socialisme exalte le règlement, le libéralisme exalte l’homme. Le socialisme attaque le capital, le libéralisme attaque les monopoles.  »  Ma note concernant les réformes menées en Angleterre par le président du Board of Trade (ministre du Commerce et de l’Industrie britannique), Winston Churchill, commence par l’une de ses citations favorites. Cette dernière pourrait servir à nouveau dans un débat à la Chambre pour répondre à Jaurès !

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Winston Churchill est pressé de réussir

Outre Manche, la volonté du gouvernement de ne pas perdre pied face à la montée du Labour le conduit à des réformes sociales audacieuses dont pourraient -devraient ? –  s’inspirer les radicaux au pouvoir en France.

Churchill, le jeune patricien de 34 ans, habitué des salons mondains et des beaux quartiers, découvre, dans ses fonctions, la misère effroyable qui concerne un bon tiers de la société britannique. Cela le touche, l’émeut. Il veut agir, frapper fort et faire reculer cette « poverty line « . Les journalistes londoniens, goguenards, s’exclament :  » M. Churchill est plein de ses pauvres qu’il vient de découvrir « . 

Trêve de moqueries, les réalisations concrètes sont là :

– Les labours exchanges -bureaux de placement – se multiplient sur le territoire de sa Gracieuse Majesté et permettent aux chômeurs touchés par la crise sévère que nous connaissons depuis 1907, d’obtenir de précieuses informations pour trouver une nouvelle place dans les villes voisines de leur domicile ;

– l’Etat commence à mettre son nez dans le fonctionnement de plusieurs branches professionnelles et impose des conditions de travail et des salaires minimum (national minimum). Ces trade boards scandalisent les patrons britanniques mais sont efficaces pour protéger les travailleurs pauvres de la dentelle ou de la couture, par exemple, qui subissaient jusqu’à présent une exploitation sans merci ;

– enfin, le gouvernement londonien veut absolument créer un plan d’assurance chômage pour l’industrie. Churchill travaille dur sur plusieurs projets en ce sens qui devraient aboutir dans les prochains mois.

Tout cela a de l’allure et ma note administrative destinée à Clemenceau et au ministre du travail Viviani, laisse transparaître une certaine admiration de ma part.

La situation française fait un peu pâle figure à côté de ces réalisations. Notre projet sur les retraites est toujours embourbé, la protection contre le chômage reste balbutiante, l’accès aux soins médicaux reste cantonné à un frange réduite de la population.

En avant dernier paragraphe, je propose de faire venir à Paris, pour une réunion ou deux, un collaborateur très brillant de Churchill, économiste à Oxford, un certain William Beveridge. Celui-ci pourrait nous apporter quelques idées précieuses.

Je conclus ma note par une dernière citation qui provoquera forcément quelques réactions de mes lecteurs (je veux parler de Clemenceau et Viviani) : « le socialisme cherche à abattre la richesse, le libéralisme à supprimer la pauvreté. « 

8 décembre 1908 : Le Chancelier de l’Echiquier chassé à coups de fouet

Londres, la salle de l’Albert Hall est pleine à craquer. L’atmosphère est électrique. 10 000 femmes attendent en trépignant, des dizaines de journalistes fébriles ont le stylo à la main : le chancelier de L’Echiquier Lloyd George va parler du droit de vote des femmes. Va-t-il l’annoncer pour demain ou faudra-t-il modifier en profondeur les lois britanniques ?

Pour les suffragettes présentes emmenées par la mince et nerveuse Charlotte Despard, 64 ans, la question importe peu. Il faut agir de façon spectaculaire, frapper l’opinion publique, profiter de cette foule acquise à la cause et de ces journalistes venus de tous les pays.

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L’énergique Charlotte Despard, irlandaise d’origine, mariée à un Français décédé en 1890, est l’une des meneuses des suffragettes britanniques. Elle consacre aussi son temps à lutter en faveur des travailleurs pauvres.

Lloyd George monte à la tribune. Il déplie les feuilles de papier d’un discours qu’on imagine long.

Il prononce à peine quelques mots.

Charlotte Despard dressée dans sa loge donne alors le signal du tumulte en levant vigoureusement les bras au ciel. Le Chancelier tente de continuer son allocution mais les cris, les insultes et les sifflements stridents l’en empêchent.

Les huissiers se ruent vers la loge de Mme Despard pour tenter de l’expulser. Au moment où ils parviennent à l’encercler, celle-ci, le teint pâle comme la mort et les yeux brillants de colère sort un long fouet et le fait claquer tout autour d’elle. Effrayés, les hommes, pourtant nombreux et solidement bâtis, battent en retraite prudemment et se protègent les yeux avec leurs bras à chaque passage de la longue lanière.

Le chahut augmente, les coups de parapluie pleuvent sur les policiers trop peu nombreux qui essaient d’éloigner la foule de la tribune. Le joueur d’orgue tente de jouer, en catastrophe, un morceau à sa façon, pour couvrir le vacarme. Mais le personnel de l’Albert Hall est rapidement débordé.

Le directeur de la salle, conscient de son impuissance, commande à ses hommes de s’éloigner de Charlotte Despard.

La meneuse range alors son fouet et d’un geste souverain fait signe à ses militantes de reprendre leur place et faire silence.

En quelques instants, comme par enchantement, le calme revient.

Lloyd George regarde, anxieux, en direction de Charlotte Despard. Du haut de sa loge, elle le fixe de façon fière et dominatrice.

Ironiquement, elle s’écrie :  » Sir, vous aviez quelque chose à nous dire ? Des bonnes nouvelles à nous annoncer ? Votre gouvernement continue à nous confisquer nos voix mais nous allons vous laisser vous exprimer. Soyez bref, les décisions que vous avez à prendre ne sont pas longues à décrire : le droit de vote pour toutes les femmes, à toutes les élections, dès demain ! Sir, vous avez la parole.  »

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Le séduisant David Lloyd George est, en 1908, un jeune chancelier de l’Echiquier (NDLR : ministre des Finances britannique) promis, manifestement, à un bel avenir.

David Lloyd George, d’une voix mal assurée, reprend alors le fil de son intervention. Il explique, maladroitement, qu’il est bien évidemment favorable au vote de la gent féminine, que celle-ci doit avoir les mêmes droits politiques que les hommes, que la majorité du gouvernement pense comme lui.

Les 10 000 femmes l’écoutent dans un silence glaçant, leur meneuse continue à le dévisager avec un air de défi permanent.

Le chancelier complète alors :

 » Je ferai donc ajouter dans la loi électorale, une clause prévoyant le vote des femmes. Mais, voyez-vous, l’ajout de cette disposition, ne peut naturellement se faire qu’après des élections générales favorables à un tel projet…  »

Les cris reprennent : « Hou, hou, menteur, lâche, nous avons assez attendu comme cela, dehors !  »

Charlotte Despard a sorti à nouveau son fouet et provoque, à chaque claquement, une augmentation des hurlements. La scène commence à tourner à l’émeute. Le chef des policiers supplie le chancelier de ranger son discours et de le suivre vers une porte dérobée. Celui-ci ne se fait pas prier. Il quitte précipitamment et piteusement la tribune.

Les 10 000 femmes sont alors maîtresses de la salle. Elles ont chassé l’hypocrisie, les faux semblants, les discours dilatoires.

Demain, la presse du monde entier parlera à nouveau des suffragettes britanniques intrépides. Et peut-être un jour, les hommes laisseront à leurs compagnes la place politique qui leur revient de droit.

Peut-être un jour…

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Charlotte Despard qui n’est plus toute jeune, mobilise les foules avec une énergie inépuisable

26 août 1908 : 19 médailles olympiques pour les Français

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Une cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Londres qui a provoqué quelques polémiques

Que penser de ces Jeux Olympiques de Londres ?

Victoire du sport ou du chauvinisme national ?

Il y a eu de beaux moments comme la performance d’Oscar Swahn qui, à soixante ans, a remporté une médaille d’or en « tir sur cerf courant ». Le Suédois a provoqué l’admiration de la foule du White City Stadium par son calme et son exceptionnelle habileté. Je pense que nous ne reverrons pas de sitôt un sportif de haut niveau de cet âge.

Autre instant d’émotion quand le marathonien italien Dorando Pietri a achevé la course longue de 42 kilomètres, en première place, à bout de forces. A quelques mètres de l’arrivée, il s’est effondré plusieurs fois, s’est relevé courageusement et a fini soutenu par un public enthousiaste. Nous sommes quelques-uns à regretter sa disqualification finale : les arbitres lui reprochent d’avoir été aidé et porté par des supporters pour finir l’épreuve.

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La terrible arrivée du marathonien italien Dorando Pietri

On pourrait aussi parler des sympathiques William et Charlotte Dod, le frère et la soeur, tous les deux médaillés en tir à l’arc.

On n’oubliera pas les finalistes en lutte gréco-romaine, Martensson et Andersson. Le second a accepté de repousser d’un jour la finale pour permettre au premier, Martensson, de se remettre d’une blessure. Beau geste. D’autant plus que c’est finalement Martensson qui a eu la médaille d’or !

Les Jeux sont aussi une occasion unique pour les vingt-deux nations représentées, de montrer leur force et leur détermination.

Cela a commencé au moment du défilé d’ouverture.

Pas moins de trois querelles autour des drapeaux !

Les Suédois ont refusé de défiler parce que leur drapeau n’était pas hissé de façon permanente dans le stade. Les Finnois, membres de l’Empire russe, ont fait la tête, de façon ostensible, en marchant derrière la bannière du Tsar. Quant aux Américains et aux Anglais, ils sont à l’origine d’une invraisemblable polémique ; les premiers refusant de « tremper » leur bannière toute républicaine dans un grand vase béni… par le Roi britannique et les seconds voulant interdire, dès lors, que celle-ci soit déployée.

Tout cela est bien futile et gâche un peu la fête.

Nous, Français, avons de bonnes raisons de rentrer la tête haute de ces Jeux de Londres.

Notre pays est quatrième sur vingt-deux et nous avons décroché dix-neuf médailles dont cinq en or.

Les esprits chagrins remarquent cependant que sans les épreuves de tir et sans l’escrime ou le cyclisme, nous n’aurions pas eu beaucoup de compatriotes sur les marches des podiums. C’est vrai. Nous ne sommes manifestement pas très doués en athlétisme.

A qui la faute ?

Les jeunes Anglais et Américains, grands vainqueurs de ces quatrièmes Olympiades, passent, dans leurs écoles et universités, tous leurs après-midi à faire du sport. En France, on préfère l’austérité cérébrale des versions grecques et latines. C’est un choix… qui ne conduit pas à faire des étincelles au « 100 mètres  » ou au « lancer de javelot » !

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