8 juin 1926 : Bain de musique à Vichy

J’adore Debussy. Ses préludes, sa mer, ses nocturnes. Mais Pelléas… blocage. Cet unique opéra me résiste. Trop de murmures, pas assez d’envolées. Habitué des opéras en italien ou en allemand, j’ai en outre du mal avec la langue française chantée de cette façon : j’ai longtemps pensé que c’était presque ridicule.

Heureusement, ce soir, je suis à Vichy. Loin de Paris, de la crise du franc et de ce maudit Poincaré qui s’apprête à revenir. Je prends place au Théâtre du Casino avec Meg. Marguerite de Saint-Marceau est une dévote absolue de la pièce. Elle a posé à côté d’elle un cahier de son fameux journal intime. Sa mission ? M’aider à aimer.


La salle s’éteint. L’orchestre commence à bruire sous la direction de Paul Bastide. Le patron de la musique ici. Sa baguette est d’une fluidité totale, nette, sans fioritures. Ça ne tonne pas, ça glisse sur la peau comme l’eau des sources. Je me laisse enfin bercer par cette œuvre que je commence à comprendre.
Meg se penche vers moi dans le noir de la loge. Son parfum de violette m’entête un peu mais me plaît.
« Écoute, Olivier, me chuchote-t-elle. Ne cherche pas l’air de bravoure. Chut. Écoute, écoute la langue. C’est du théâtre déclamé, tout en nuances. »


Sur scène, Yvonne Brothier est une Mélisande de cristal. Quand elle laisse tomber son alliance au fond de la fontaine, c’est le drame du non-dit. Pas de grands cris wagnériens, juste des silences magnifiques que Bastide sculpte dans l’air. Meg me serre le bras lorsque Roger Bourdin — un Pelléas bouleversant de jeunesse — s’enroule dans les cheveux de Mélisande au bas de la tour.
« Tu vois ? Le tragique est dans ce qu’ils ne se disent pas », souffle-t-elle.
Et elle a raison, Meg. À force de m’expliquer les rouages, je capitule. Je commence enfin à ressentir la beauté de cette mélancolie. L’orchestre de Bastide enveloppe les voix d’un halo de mystère, sans jamais les couvrir.


Au dernier acte, Pelléas meurt sous les coups de Golaud. Mélisande s’éteint sans un cri sur son lit de misère. « Je ne suis pas heureuse ici… » Une claque. En sortant du Casino, l’air de Vichy reste doux, mais l’orage menace au loin. La caserne politique m’attend à Paris la semaine prochaine, mais Meg a réussi son coup. Elle m’a ouvert les yeux sur Pelléas. Et ce soir, ça me suffit pour oublier le reste.


Chef-d’œuvre absolu du symbolisme et unique opéra achevé de Claude Debussy (créé en 1902), Pelléas et Mélisande est adapté d’une pièce de théâtre de Maurice Maeterlinck. Loin des grands éclats de l’opéra traditionnel ou du gigantisme de Wagner, cette œuvre est un drame de l’intime, du silence et du non-dit.

Marguerite de Saint-Marceau (« Meg ») devant le Grand Casino de Vichy (image de fiction)

June 8, 1926: Bathed in Music in Vichy

I adore Debussy. His Preludes, his La Mer, his Nocturnes. But Pelléas… a total mental block. This, his only opera, eludes me. Too many whispers, not enough soaring flights. Accustomed as I am to Italian or German operas, I also have a hard time with the French language sung in this manner; for a long time, I found it almost ridiculous.
Fortunately, tonight I am in Vichy. Far from Paris, the crisis of the franc, and that cursed Poincaré who is preparing his return. I take my seat at the Théâtre du Casino with Meg. Marguerite de Saint-Marceau is an absolute devotee of the piece. Beside her, she has placed a notebook from her famous diary. Her mission? To help me love it.
The house goes dark. The orchestra begins to rustle under the direction of Paul Bastide—the master of music here. His baton is entirely fluid, crisp, and free of frills. It does not thunder; it glides over the skin like spring water. I finally allow myself to be cradled by this work, which I am beginning to understand.
Meg leans toward me in the darkness of the box. Her violet perfume is a little intoxicating, but I like it.

« Listen, Olivier, she whispers to me. « Don’t look for the show-stopping aria. Shh. Listen, listen to the language. It is declaimed theater, entirely in nuances. »

On stage, Yvonne Brothier is a crystal Mélisande. When she drops her wedding ring into the depths of the fountain, it is the drama of the unspoken. No grand Wagnerian outbursts, just magnificent silences that Bastide sculpts out of the air. Meg squeezes my arm when Roger Bourdin—a Pelléas of heartbreaking youth—entangles himself in Mélisande’s hair at the foot of the tower.
« You see? The tragedy lies in what they leave unsaid, » she breathes.
And she is right, Meg. By guiding me through its inner workings, she makes me capitulate. I am finally beginning to feel the beauty of this melancholy. Bastide’s orchestra envelops the voices in a halo of mystery, without ever drowning them out.
In the final act, Pelléas dies at the hands of Golaud. Mélisande passes away without a cry on her bed of misery. « I am not happy here… » A sharp slap to the soul.
As we leave the Casino, the Vichy air remains mild, but a storm threatens in the distance. The political barracks await me in Paris next week, but Meg has pulled it off. She has opened my eyes to Pelléas. And tonight, that is enough for me to forget the rest.

9 janvier 1911 : Vive la Lorraine libre !

L’inspecteur de police monte sur scène. La salle hostile murmure mais le laisse parler. Le concert est interdit et l’assistance doit se disperser sur le champ, indique-t-il, campé sur ses grandes jambes écartées et les bras croisés, fusillant les spectateurs de son regard bleu acier. Il reste debout, seul contre tous, sûr de son bon droit, convaincu d’être l’ultime rempart de l’ordre face à cette foule indisciplinée.

Nous sommes dans un grand hôtel de Metz, nous assistons à une soirée musicale offerte aux nombreux membres de la « Lorraine Sportive » et le policier est allemand. Les consignes viennent du Ministère de Strasbourg et la règle appliquée prend sa source dans le droit prussien.

metz.1294508792.jpg

La ville de Metz, jalouse de son indépendance et sa cathédrale, en 1911

Les cris et les quolibets fusent à présent, les sifflets couvrent la voix pourtant bien timbrée du fonctionnaire et les bras tendus vers lui deviennent menaçants. L’officier quitte alors la scène pour revenir quelques instants après, avec huit agents qui embarquent manu militari le président de l’association et le chef d’orchestre sous les cris de « Vive la Lorraine, continuez la séance ! »

L’orchestre joue avec conviction et par défi « La Marche de Sambre et Meuse » sous les applaudissements de l’auditoire.

Les policiers allemands se font plus nombreux et quadrillent maintenant la salle. Les musiciens ne se laissent pas impressionner et entonnent avec bonne humeur « La Marseillaise ».

Devant cette ultime provocation, les fonctionnaires, nerveux et, pour certains, furieux, poussent sans ménagement les spectateurs vers la sortie. Jusqu’au dernier musicien expulsé, on continue à entendre des chants et des marches interdites dans la province perdue.

A Metz, ce soir de début janvier, l’émotion est à son comble.

Quelques notes de musique ont permis, pendant une heure, à la valeureuse Lorraine de se sentir libre et de se souvenir de son passé français.

25 octobre 1910 : « Alma Mahler raconte n’importe quoi ! »

« Vous n’avez pas un moyen pour la faire taire ? » Claude Debussy partage un morceau et un verre de vin avec moi, ce soir, dans un « bouillon » du côté de Montparnasse. On sent le compositeur ennuyé. Alma Mahler, la femme de Gustav, raconte partout que Debussy a quitté ostensiblement la salle du Trocadéro lors du concert du 17 avril dernier pendant que son mari dirigeait sa Deuxième Symphonie.

debussy.1287938533.jpg

Claude Debussy en a assez des ragots…

Claude précise : » Je me serais levé au beau milieu du deuxième mouvement et j’aurais gagné la sortie accompagné de mes amis Pierné et Dukas. Tout cela n’a pas de sens ! J’aime Mahler et ses symphonies. Ce grand chef d’orchestre dirige même mes œuvres à New-York : les Nocturnes et Prélude à l’après-midi d’un faune ! »

Pendant que le musicien me fait part de son dépit d’être victime de ragots qui donnent de lui une image très éloignée de son sens de la politesse, je repense à Alma Mahler. La belle Alma, la sulfureuse Alma. Elle nous avait invités Georges Clemenceau, Claude Debussy, Gabriel Fauré et moi au mois d’avril à une réception où elle brillait de mille feux. Intelligente, avec de vrais talents de conteuse, une pointe d’humour et d’ironie, elle captivait les convives en racontant des dizaines d’anecdotes sur la vie mondaine viennoise.

Quand j’avais raccompagné Clemenceau chez lui, le Tigre m’avait dit : « Vous verrez, la belle Alma, aujourd’hui elle en raconte des « vertes » et des « pas mûres » sur Vienne ; demain, elle fera la même chose sur Paris. Méfiez-vous d’elle, ne lui parlez pas trop de vous. Cette femme vous transformera vite en personnage de roman pour ses amis du monde entier. »

La prédiction de mon ex-patron se vérifie et c’est Claude Debussy qui fait maintenant les frais de la langue bien pendue d’Alma. Elle le fait passer pour un mari maltraitant, un rustre qui se moque du travail de ses confrères, un homme incapable d’apprécier d’autres musiques que celles écrites à Paris.

Comment faire taire Alma ? L’élégante va d’une capitale à l’autre, rencontre des artistes, des aristocrates et grands bourgeois de partout, elle glisse un mot à l’un, une confidence à l’autre, un soi-disant secret au troisième. Elle raconte tellement bien qu’on se laisse prendre et chacun de répéter ensuite et à l’infini ses croustillantes histoires lors d’autres dîners en ville.

Je regarde Debussy dans les yeux et lui assène : « Pour votre réputation mondaine, cher ami, je pense que c’est cuit. En revanche, continuez à faire d’autres Préludes, allez voir les Russes ou Gabriele D’Annunzio qui veulent travailler avec vous… Composez, composez sans relâche, et oubliez Alma ! »

Après l’avoir quitté, je prends une des photographies d’artistes qui ne quittent pas le fond de mon portefeuille. Je regarde longuement et pensivement un cliché d’Alma, datant d’une dizaine d’années, quand elle était encore avec Klimt.

alma.1287937608.jpg

Mon cliché d’Alma Mahler

C’est d’ailleurs ce dernier qui m’avait donné ce portrait lors de mon voyage à Vienne. Alma porte un chemisier blanc, un foulard de la même couleur habille son long cou, l’ombre sur son visage aux traits délicats n’empêchent pas ses yeux de nous fixer avec une insistance moqueuse et charmante à la fois. Quel regard, quel port de tête de reine, quel sourire aguicheur… Comment peut-on oublier Alma ?

_____________________________________________

Pour découvrir ou redécouvrir Debussy, pour vous plonger dans un délicieux bain de « Belle Epoque », pour soutenir ce site…

… rejoignez le groupe des amis d’Il y a un siècle !

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑