8 juin 1926 : Bain de musique à Vichy

J’adore Debussy. Ses préludes, sa mer, ses nocturnes. Mais Pelléas… blocage. Cet unique opéra me résiste. Trop de murmures, pas assez d’envolées. Habitué des opéras en italien ou en allemand, j’ai en outre du mal avec la langue française chantée de cette façon : j’ai longtemps pensé que c’était presque ridicule.

Heureusement, ce soir, je suis à Vichy. Loin de Paris, de la crise du franc et de ce maudit Poincaré qui s’apprête à revenir. Je prends place au Théâtre du Casino avec Meg. Marguerite de Saint-Marceau est une dévote absolue de la pièce. Elle a posé à côté d’elle un cahier de son fameux journal intime. Sa mission ? M’aider à aimer.


La salle s’éteint. L’orchestre commence à bruire sous la direction de Paul Bastide. Le patron de la musique ici. Sa baguette est d’une fluidité totale, nette, sans fioritures. Ça ne tonne pas, ça glisse sur la peau comme l’eau des sources. Je me laisse enfin bercer par cette œuvre que je commence à comprendre.
Meg se penche vers moi dans le noir de la loge. Son parfum de violette m’entête un peu mais me plaît.
« Écoute, Olivier, me chuchote-t-elle. Ne cherche pas l’air de bravoure. Chut. Écoute, écoute la langue. C’est du théâtre déclamé, tout en nuances. »


Sur scène, Yvonne Brothier est une Mélisande de cristal. Quand elle laisse tomber son alliance au fond de la fontaine, c’est le drame du non-dit. Pas de grands cris wagnériens, juste des silences magnifiques que Bastide sculpte dans l’air. Meg me serre le bras lorsque Roger Bourdin — un Pelléas bouleversant de jeunesse — s’enroule dans les cheveux de Mélisande au bas de la tour.
« Tu vois ? Le tragique est dans ce qu’ils ne se disent pas », souffle-t-elle.
Et elle a raison, Meg. À force de m’expliquer les rouages, je capitule. Je commence enfin à ressentir la beauté de cette mélancolie. L’orchestre de Bastide enveloppe les voix d’un halo de mystère, sans jamais les couvrir.


Au dernier acte, Pelléas meurt sous les coups de Golaud. Mélisande s’éteint sans un cri sur son lit de misère. « Je ne suis pas heureuse ici… » Une claque. En sortant du Casino, l’air de Vichy reste doux, mais l’orage menace au loin. La caserne politique m’attend à Paris la semaine prochaine, mais Meg a réussi son coup. Elle m’a ouvert les yeux sur Pelléas. Et ce soir, ça me suffit pour oublier le reste.


Chef-d’œuvre absolu du symbolisme et unique opéra achevé de Claude Debussy (créé en 1902), Pelléas et Mélisande est adapté d’une pièce de théâtre de Maurice Maeterlinck. Loin des grands éclats de l’opéra traditionnel ou du gigantisme de Wagner, cette œuvre est un drame de l’intime, du silence et du non-dit.

Marguerite de Saint-Marceau (« Meg ») devant le Grand Casino de Vichy

June 8, 1926: Bathed in Music in Vichy

I adore Debussy. His Preludes, his La Mer, his Nocturnes. But Pelléas… a total mental block. This, his only opera, eludes me. Too many whispers, not enough soaring flights. Accustomed as I am to Italian or German operas, I also have a hard time with the French language sung in this manner; for a long time, I found it almost ridiculous.
Fortunately, tonight I am in Vichy. Far from Paris, the crisis of the franc, and that cursed Poincaré who is preparing his return. I take my seat at the Théâtre du Casino with Meg. Marguerite de Saint-Marceau is an absolute devotee of the piece. Beside her, she has placed a notebook from her famous diary. Her mission? To help me love it.
The house goes dark. The orchestra begins to rustle under the direction of Paul Bastide—the master of music here. His baton is entirely fluid, crisp, and free of frills. It does not thunder; it glides over the skin like spring water. I finally allow myself to be cradled by this work, which I am beginning to understand.
Meg leans toward me in the darkness of the box. Her violet perfume is a little intoxicating, but I like it.

« Listen, Olivier, she whispers to me. « Don’t look for the show-stopping aria. Shh. Listen, listen to the language. It is declaimed theater, entirely in nuances. »

On stage, Yvonne Brothier is a crystal Mélisande. When she drops her wedding ring into the depths of the fountain, it is the drama of the unspoken. No grand Wagnerian outbursts, just magnificent silences that Bastide sculpts out of the air. Meg squeezes my arm when Roger Bourdin—a Pelléas of heartbreaking youth—entangles himself in Mélisande’s hair at the foot of the tower.
« You see? The tragedy lies in what they leave unsaid, » she breathes.
And she is right, Meg. By guiding me through its inner workings, she makes me capitulate. I am finally beginning to feel the beauty of this melancholy. Bastide’s orchestra envelops the voices in a halo of mystery, without ever drowning them out.
In the final act, Pelléas dies at the hands of Golaud. Mélisande passes away without a cry on her bed of misery. « I am not happy here… » A sharp slap to the soul.
As we leave the Casino, the Vichy air remains mild, but a storm threatens in the distance. The political barracks await me in Paris next week, but Meg has pulled it off. She has opened my eyes to Pelléas. And tonight, that is enough for me to forget the rest.

9 janvier 1911 : Vive la Lorraine libre !

L’inspecteur de police monte sur scène. La salle hostile murmure mais le laisse parler. Le concert est interdit et l’assistance doit se disperser sur le champ, indique-t-il, campé sur ses grandes jambes écartées et les bras croisés, fusillant les spectateurs de son regard bleu acier. Il reste debout, seul contre tous, sûr de son bon droit, convaincu d’être l’ultime rempart de l’ordre face à cette foule indisciplinée.

Nous sommes dans un grand hôtel de Metz, nous assistons à une soirée musicale offerte aux nombreux membres de la « Lorraine Sportive » et le policier est allemand. Les consignes viennent du Ministère de Strasbourg et la règle appliquée prend sa source dans le droit prussien.

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La ville de Metz, jalouse de son indépendance et sa cathédrale, en 1911

Les cris et les quolibets fusent à présent, les sifflets couvrent la voix pourtant bien timbrée du fonctionnaire et les bras tendus vers lui deviennent menaçants. L’officier quitte alors la scène pour revenir quelques instants après, avec huit agents qui embarquent manu militari le président de l’association et le chef d’orchestre sous les cris de « Vive la Lorraine, continuez la séance ! »

L’orchestre joue avec conviction et par défi « La Marche de Sambre et Meuse » sous les applaudissements de l’auditoire.

Les policiers allemands se font plus nombreux et quadrillent maintenant la salle. Les musiciens ne se laissent pas impressionner et entonnent avec bonne humeur « La Marseillaise ».

Devant cette ultime provocation, les fonctionnaires, nerveux et, pour certains, furieux, poussent sans ménagement les spectateurs vers la sortie. Jusqu’au dernier musicien expulsé, on continue à entendre des chants et des marches interdites dans la province perdue.

A Metz, ce soir de début janvier, l’émotion est à son comble.

Quelques notes de musique ont permis, pendant une heure, à la valeureuse Lorraine de se sentir libre et de se souvenir de son passé français.

25 octobre 1910 : « Alma Mahler raconte n’importe quoi ! »

« Vous n’avez pas un moyen pour la faire taire ? » Claude Debussy partage un morceau et un verre de vin avec moi, ce soir, dans un « bouillon » du côté de Montparnasse. On sent le compositeur ennuyé. Alma Mahler, la femme de Gustav, raconte partout que Debussy a quitté ostensiblement la salle du Trocadéro lors du concert du 17 avril dernier pendant que son mari dirigeait sa Deuxième Symphonie.

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Claude Debussy en a assez des ragots…

Claude précise : » Je me serais levé au beau milieu du deuxième mouvement et j’aurais gagné la sortie accompagné de mes amis Pierné et Dukas. Tout cela n’a pas de sens ! J’aime Mahler et ses symphonies. Ce grand chef d’orchestre dirige même mes œuvres à New-York : les Nocturnes et Prélude à l’après-midi d’un faune ! »

Pendant que le musicien me fait part de son dépit d’être victime de ragots qui donnent de lui une image très éloignée de son sens de la politesse, je repense à Alma Mahler. La belle Alma, la sulfureuse Alma. Elle nous avait invités Georges Clemenceau, Claude Debussy, Gabriel Fauré et moi au mois d’avril à une réception où elle brillait de mille feux. Intelligente, avec de vrais talents de conteuse, une pointe d’humour et d’ironie, elle captivait les convives en racontant des dizaines d’anecdotes sur la vie mondaine viennoise.

Quand j’avais raccompagné Clemenceau chez lui, le Tigre m’avait dit : « Vous verrez, la belle Alma, aujourd’hui elle en raconte des « vertes » et des « pas mûres » sur Vienne ; demain, elle fera la même chose sur Paris. Méfiez-vous d’elle, ne lui parlez pas trop de vous. Cette femme vous transformera vite en personnage de roman pour ses amis du monde entier. »

La prédiction de mon ex-patron se vérifie et c’est Claude Debussy qui fait maintenant les frais de la langue bien pendue d’Alma. Elle le fait passer pour un mari maltraitant, un rustre qui se moque du travail de ses confrères, un homme incapable d’apprécier d’autres musiques que celles écrites à Paris.

Comment faire taire Alma ? L’élégante va d’une capitale à l’autre, rencontre des artistes, des aristocrates et grands bourgeois de partout, elle glisse un mot à l’un, une confidence à l’autre, un soi-disant secret au troisième. Elle raconte tellement bien qu’on se laisse prendre et chacun de répéter ensuite et à l’infini ses croustillantes histoires lors d’autres dîners en ville.

Je regarde Debussy dans les yeux et lui assène : « Pour votre réputation mondaine, cher ami, je pense que c’est cuit. En revanche, continuez à faire d’autres Préludes, allez voir les Russes ou Gabriele D’Annunzio qui veulent travailler avec vous… Composez, composez sans relâche, et oubliez Alma ! »

Après l’avoir quitté, je prends une des photographies d’artistes qui ne quittent pas le fond de mon portefeuille. Je regarde longuement et pensivement un cliché d’Alma, datant d’une dizaine d’années, quand elle était encore avec Klimt.

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Mon cliché d’Alma Mahler

C’est d’ailleurs ce dernier qui m’avait donné ce portrait lors de mon voyage à Vienne. Alma porte un chemisier blanc, un foulard de la même couleur habille son long cou, l’ombre sur son visage aux traits délicats n’empêchent pas ses yeux de nous fixer avec une insistance moqueuse et charmante à la fois. Quel regard, quel port de tête de reine, quel sourire aguicheur… Comment peut-on oublier Alma ?

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28 juin 1910 : Stravinsky, le mince qui va vite

L’homme est mince voire fluet. De fortes lunettes de myope. Il paraît un peu écrasé par la présence et la carrure puissante de son impresario Serge de Diaghilev qui ne le quitte plus. Igor Stravinsky parle doucement, d’une voix bien timbrée. Il raconte sa courte vie d’homme de 27 ans déjà couvert de gloire alors que son arrivée à Paris ne date que de quelques mois. Le succès de l’Oiseau de Feu donne des ailes à ce jeune compositeur qui n’est que d’apparence timide.

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Les journalistes l’interrogent :

Non, il n’a pas fait le conservatoire et a préféré apprendre l’orchestration auprès de Rimski-Korsakov.

Oui, il est juriste de formation mais s’est ennuyé à mourir en faculté de droit de Saint-Pétersbourg, ville où il a grandi.

Stravinsky se laisse aller à parler de ses parents, musiciens connus dans la capitale russe : un père chanteur d’opéra, une mère excellente pianiste.

Mis en confiance, il explique qu’il a appris beaucoup par lui-même (l’harmonie et le contrepoint) même si Rimski-Korsakov a été un maître lui montrant l’exemple par des leçons particulières très stimulantes.

Il parle vite (son français se révèle impeccable), réfléchit vite et compose tout aussi rapidement. En quelques mois, l’oiseau de Feu a été bouclé et sa réalisation n’a aucun des défauts habituels des œuvres de jeunesse.

Je m’approche et demande à ce compositeur qui semble aimer la synthèse, de décrire ce qu’il imagine être son avenir avec le public français. Il me répond, droit dans les yeux et concentré :

«  Me renouveler, surprendre et ne jamais lasser ».

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Tamara Karsavina danse dans « L’Oiseau de Feu », un ballet dont la musique est de Stravinsky

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19 avril 1910 : Beethoven se soigne à la chicorée

Les mélomanes l’appellent affectueusement « Le Vieux Sourd » et le peuple fredonne ses airs les plus connus : 5ème et 9ème symphonies en tête. Beethoven est devenu le vrai musicien de notre époque et du fond de son tombeau, il cache les Fauré, Satie, Ravel et autre Malher dont l’audience ne dépasse guère un public restreint et averti.

Les orchestres et les chorales fusionnent pour donner un souffle encore plus puissant aux symphonies, les salles trop petites comme Gaveau jouent à l’infini les quatuors qui font les délices de mon ami Marcel Proust. Quant aux pianistes du dimanche et aux élèves du Conservatoire, ils se jettent avec avidité sur les sonates et s’empêtrent dans des difficultés techniques inextricables, sans jamais renoncer.

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Beethoven est partout en 1910, jusque dans les boîtes de chicorée de la marque « Les Javanaises »

Beethoven plaît, Beethoven est à la mode. Bientôt un siècle après sa disparition, le maître allemand ne choque plus dans ses ruptures de mélodie, n’agace pas à chaque dissonance et ne dérange guère lorsqu’il réveille avec ses cors. De romantique avant-gardiste, il est devenu « classique ». Notre univers de métal et de machines, de jets de vapeur et de sifflets de trains s’accommode bien de ces mouvements d’archets nerveux et puissants. Dans un monde qui aime la paix mais prépare la guerre, arrivent à point nommé ses marches et mesures martiales annoncées par les flûtes puis renforcées d’un coup par l’ensemble ordonné des vents et des cordes.

Les luttes sociales, les bras de fer entre puissances, l’âpreté des luttes entre industries rivales, ont forgé des esprits et des cœurs qui accueillent bien mieux Beethoven que ne pouvaient le faire ses contemporains. Il nous vrille l’oreille mais pour mieux l’emplir d’une énergie faussement brute qui nous oxygène tout le sang : avec lui, les combats prennent un sens. Il nous broie la main mais sa force, dans ce monde incertain, nous rassure finalement. Il nous attrape par le colback et ne nous lâche plus tant qu’il n’est pas sûr de nous avoir entièrement conquis.

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La Frise Beethoven de Gustav Klimt

Enfermé dans sa surdité, il nous délivre le « bénédictus » d’une Missa Solemnis, ce cri d’espoir qui s’élève au-dessus de toutes les médiocrités et nous fait palper le divin. Un violon, quelques voix comme un faisceau de lumière pure au premier abord ; en fait toute une complexe construction de chœurs et d’orchestre formant un escalier à double révolution grimpant vers le paradis. La souffrance de l’artiste devient un sève régénératrice et notre société qui peine à écarter le mal se prend au moins à aimer le beau.

Beethoven est partout : vignettes dans la chicorée du matin, sculptures dans les squares, masques dans les musées, frise de Klimt à Vienne. « Héroïque »,  Pathétique » rentrent dans le vocabulaire courant. Notre société paradoxale qui glorifie l’homme seul, l’individu avec sa richesse et ses droits tout en l’enfermant dans des masses grégaires chères à Gustave le Bon, s’identifie à ce génial solitaire qui sait réunir et transporter les foules.

On se prend à imaginer que le cinématographe du futur recyclera aussi Beethoven… lorsque nous dégusterons, à pleines dents, de drôles d’oranges mécaniques.

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19 janvier 1910 : Quel est le point commun entre Fauré et Beethoven?

« Quel est le point commun entre Fauré et Beethoven ? » Devant mon regard interdit, mon collègue Pierre laisse passer un silence pour conserver l’intégralité de son effet. Comme un comédien de boulevard, il articule ensuite quelques mots, avec force mouvements de lèvres, sans prononcer un son. Devant mon étonnement qui grandit, en éclatant de rire, il ajoute, narquois : « Il est sourd comme un pot ! »

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Gabriel Fauré

Gabriel Fauré a bientôt 65 ans, directeur du Conservatoire national de musique, c’est aussi un musicien reconnu, très apprécié pour sa musique de chambre au sein de laquelle il glisse quelques audaces de composition -attendues des mélomanes – tout en préservant une ligne harmonique de bon aloi à laquelle les cercles bourgeois restent attachés.

Fauré le surdoué ? On connaissait ses sonates et ses romances, ses trios et ses quatuors, il a su bâtir « Prométhée », œuvre lyrique ambitieuse jouée devant 14 000 spectateurs. Il passe ainsi du piano, son instrument de composition et de prédilection à l’art lyrique, l’art noble auquel doivent se confronter les meilleurs. Ses mesures n’enchantent plus seulement quelques salons parisiens au public choisi de hauts fonctionnaires et de grands financiers, charmés par ses équivoques tonales et ses modulations charmeuses, complexes et finalement inattendues. Il a montré qu’il savait aussi, au soir de sa vie, voir grand et amener à lui la foule des amateurs du dimanche, le peuple qui aime siffloter les grands airs.

Qu’arrive-t-il donc à notre Fauré national ? Légion d’honneur, une place enviée de critique au Figaro, un fauteuil à l’Institut et la présidence d’innombrable jurys : il ne lui manque rien des attributs de la reconnaissance républicaine, Paris lui a tout donné. Et c’est peut-être là que le bât blesse. Les vieilles jalousies un moment éteintes ressurgissent. Ceux -souvent incompétents – qui ont eu à souffrir des réformes qu’il a mené à la tête du Conservatoire national (ils l’appelaient « Robespierre ») se rappellent à son bon souvenir comme des fantômes. On l’attaque dans le dos. Non sur son talent -immense – ni sur son caractère qui reste paradoxalement effacé et discret mais sur son physique. C’est infâme.

Les sons aigus et graves se déforment dans la pauvre tête de notre musicien qui souffre le martyr de ne plus pouvoir entendre ses œuvres autrement que bizarrement déformées. A cette peine, s’ajoute celle de voir ces faiseurs de notes rabougris, ces cloportes aigris, ces anciens partisans d’un art académique qu’il a chassé par la porte quand ils s’attaquaient aux audaces de son élève Ravel, venir lui mordiller les mollets voire monter une cabale contre lui.

« Il est sourd ? Il ne peut donc plus diriger un conservatoire aussi prestigieux que celui de la capitale ! » Le raisonnement brille autant par sa simplicité que par sa stupidité mais il fait des ravages. Mon collègue Pierre, du cabinet comme moi, s’est laissé prendre et il a déjà une liste de remplaçants au poste de directeur qu’on lui a obligeamment glissé dans la main. J’y reconnais toute la petite clique qui tourne autour de Vincent d’Indy, l’autre grand musicien rival qui a longtemps combattu Debussy et prôné un art conventionnel, rassurant pour ceux qui pensent que Bach a déjà tout inventé et que tout s’arrête donc après lui.

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Vincent d’Indy, le grand musicien rival

Ma réaction en lisant le papier est à la hauteur de mon haut-le-cœur : « Fauré est peut-être sourd mais moi, je ne suis pas aveugle. On tente de profiter d’un début de handicap lié à l’âge pour l’écarter alors qu’il peut encore beaucoup donner à ses élèves qui l’admirent tant. »

D’un geste décidé et libérateur, je déchire le document en sifflant doucement le début de l’Élégie pour violoncelle et piano, ce court morceau fait de tristesse pudique, de mélancolie sans pathos, ce petit diamant de Fauré dont chaque reflet magique écarte les forces obscures de la médiocrité.

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Le Conservatoire National de Musique et de Déclamation, rue du faubourg Poissonnière

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27 novembre 1909 : Le scandale de la Marseillaise chantée en patois

  « Marcheu, trou de Diou, Marcheu, pétard de Diou ! » On sent que le recteur qui a dû reproduire ces propos dans sa note, s’est étouffé de colère. La demande de financement de 300 000 livres de chants par ce haut responsable de l’Instruction Publique s’appuie sur la volonté de faire mieux pénétrer la langue française dans l’ensemble de nos régions. «  Il n’est pas admissible que la Marseillaise puisse être entonnée avec des couplets en provençal complétant les fières paroles de Rouget de Lisle écrites pour l’armée du Rhin pendant les grandes heures où il fallait sauver la République. » ajoute-il, lyrique.

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En Provence, dans le Quercy ou dans toutes les autres régions de France, on chante en patois pendant le travail…

Son programme ? Distribuer largement aux instituteurs de France des ouvrages permettant de faire chanter en français irréprochable les villageois dans des orphéons ou autres chorales guidées par une foi républicaine inébranlable.

Le ministère des Finances s’oppose naturellement à cette dépense jugée inutile. Les arguments employés par les cerbères de la rue de Rivoli ne manquent pas de pertinence :

« Pourquoi diffuser largement des ouvrages payés par des deniers publics pour soutenir notre langue nationale alors que les patois et autres dialectes locaux disparaîssent naturellement ? Les jeunes des campagnes se moquent des vieilles ritournelles en patois de leurs grands-pères et préfèrent les mélodies et les danses issus des cabarets, des spectacles de Music-Hall ou de l’opéra comique de la ville. Les jeunes gens se rendent aussi dans des cafés concerts qui ne sont plus le monopole des grandes villes et en reviennent en pratiquant un excellent français. Ceux qui diffusaient les vieux chants comme les bardes et les ménestrels en Bretagne ou les chiffonniers, les sabotiers et les colporteurs dans toutes les régions, vieillissent et sont de moins en moins nombreux. Autrement dit, tout laisse penser que l’hymne national cité par Monsieur le recteur réclamant des crédits, sera de moins en moins écorché par les écoliers ou les conscrits. »

Après réflexion, je décide de trancher ce conflit entre ministères en étant un peu facétieux.

Je commence mon courrier de réponse le plus sérieusement du monde en indiquant qu’« il va de soi que la dépense proposée par l’Instruction Publique ne revêt pas de caractère prioritaire » et comme cela me gêne de donner raison trop facilement aux collègues de la rue de Rivoli j’ajoute : « les arguments développés par le ministère des finances laissent percer une inquiétude : la disparition à terme des cultures locales. La Présidence du Conseil propose donc la commande de 300 000 livres de chants provençaux, bretons, béarnais, basques ou du Quercy. » Et je m’empresse de signer le document portant le sceau de la place Beauvau en beuglant assez haut pour étonner ma secrétaire :  « Marcheu, trou de Diou ; Marcheu, pétard de Diou !»

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5 novembre 1909 : Proust joue une musique qui n’existe pas

  Les notes s’enchaînent comme dans un rêve. L’imagination suit les mains du pianiste et chaque phrase musicale donne naissance à une nouvelle sensation. Impression qui se percute avec une analyse des éléments de la mélodie, complexe, qui ne dévoile ses charmes, un à un, qu’au cours d’un effeuillage infini. Ah, cette sonate de Saint-Saëns ! Après l’avoir découverte dans les cahiers que Marcel Proust me demande de relire, j’ai tenté de la retrouver dans toute la discographie disponible, j’ai épluché les programmes des concerts récents, interrogé des amis. Recherche infructueuse, résultats frustrants. Quelques connaissances me citent la sonate n°1 pour violon et piano qui aurait pu inspirer mon ami écrivain mais rien n’est moins sûr. 

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Je retrouve ce dernier pour une partie de dominos dans un bouillon parisien. Ma question, directe, est à la hauteur de mon impatience :

«  Cette fameuse sonate que vous citez, cette petite phrase musicale qui symbolise l’amour entre Swann et Odette, où puis-je la retrouver ? Vous parlez de Saint-Saëns ? « 

Marcel réfléchit un instant et me glisse :

«  Cela pourrait être aussi des quatuors de Beethoven, une Ballade de Fauré… une architecture musicale que vous croyez connaître, elle vous emmène à chaque audition dans une direction nouvelle qui vous envoûte un peu plus chaque fois. Dans le trouble de votre esprit, vous ne savez ce qui provient de la remontée de souvenirs, d’un travail de mémoire car vous constatez que la musique elle-même vient ajouter des sensations jusque-là inconnues, nouvelles et émouvantes.

Je n’aurais pas dû citer dans mon texte le nom de Saint-Saëns. Trop facile, pauvre ou inexact. J’écris en fait sur une musique qui n’existe que dans mon roman, des notes que seuls mes lecteurs peuvent entendre s’ils se laissent emporter par mon texte. On rêve tous d’une musique merveilleuse et jamais entendue, d’un choc musical et esthétique qui fait presque basculer notre vie dans un avant et un après. C’est cette émotion que je souhaite faire partager, que je voulais décrire tout en préservant son côté insaisissable.« 

Je propose à mon ami de barrer le mot « Saint-Saëns » pour un autre nom de compositeur, imaginaire, qui laissera le lecteur sur sa faim et signifiera tout de suite que nous avons quitté le monde réel pour celui de la littérature. Swann, le héros, évolue dans un monde parallèle au nôtre, suffisamment proche pour que l’on puisse s’identifier à lui mais qui s’éloigne à chaque fois que l’on cesse de faire confiance à l’auteur pour tenter de trouver, dans la vie réelle, les vrais lieux, personnages ou références. Proust évoque un musique fruit d’une partition invisible, composée par un fantôme, mélange complexe de multiples compositeurs qui additionnent leur génie, pour former un être surnaturel capable de nous entraîner au-delà de toutes les sensations déjà connues. La magie de l’écriture de Proust dépasse tout ce que les doigts agiles d’un pianiste peuvent procurer, le texte raturé d’un cahier procure un plaisir, une joie, qu’aucune partition n’avait su créer chez nous.

Concentré sur ses dominos, depuis quelques instants, Proust m’attend :

«  C’est à vous de jouer… » me dit-il.

Le soir, rentré chez-moi, je reprends ma lecture des cahiers, en repensant à ces quelques mots qui m’invitent à un rôle actif, seul capable de faire vivre pleinement le futur roman de mon ami : « c’est à vous de jouer. »

20 mai 1909 : Passez-moi Bach d’abord !

Les concerts, les restaurants le soir, c’est fini. A partir de sept heures du soir, la bonne rentre chez elle et nous restons avec nos trois enfants.

Quand les marmots sont couchés, à quoi passer nos soirées ? Les amis sont souvent invités dans l’après midi (mon épouse reçoit chaque jeudi) ; je fuis les relations de travail et la lecture du dernier Pardaillan, feuilleton de cape et d’épée de Michel Zévaco, soigneusement découpé à partir du journal « Le Matin » , commence à lasser.

La musique me manque. Je fredonne souvent Mozart ou Bach. Je regrette les ambiances de concert où Debussy ou Ravel nous faisaient découvrir une nouvelle façon de faire de la musique.

Ma femme, l’esprit pratique, me suggère :

– Achète-toi un phonographe !

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Recommandation qu’elle n’a pas besoin de répéter deux fois. Depuis hier, les catalogues des fabricants remplissent la maison. Va-t-on acheter français ? Pathé propose de forts beaux appareils à un peu plus de 60 francs. Fera-t-on plutôt confiance à la qualité suisse ? Les usines Paillard de Sainte-Croix semblent fabriquer des modèles robustes et fiables.

Mes collègues sont partagés en deux camps. Le premier considère que le bruit de fond produit par les frottements de l’aiguille sur le disque est définitivement insupportable et qu’il vaut mieux renoncer à écouter Bach plutôt que « cette bouillie sonore ».

Le second camp, de plus en plus nombreux, consulte avec délice le catalogue Pathé qui contient déjà plus de 15 000 titres et couvre une part non négligeable du répertoire classique ou le catalogue Columbia qui fait paraître depuis 1903 les ‘Grand Opera Recordings’, une série d’enregistrements réalisés par les plus grands chanteurs du Metropolitan Opera. Si on ne trouve pas chaussure à son pied, il reste Deutsche Grammophon qui propose des grands airs de Caruso, Melba ou Chaliapin.

Moi, il me faut Bach. Génie oublié pendant nos années 1900, dédaigné au profit de l’opéra italien, de Bizet, Gounod, Massenet ou Wagner… sans parler de la grosse cavalerie Offenbachienne qui a bercé mes jeunes années mais a fini par m’agacer.

Trouver Bach en France en 1909 ?  Quelques area qui se battent en duel, une ou deux « suites » sans lendemain, trois fugues mal jouées, point de Passion ou de Messe. Personne n’achète un gramophone à disque pour cette musique jugée répétitive, monocolore et finalement ennuyeuse. Aucune maison française ne prend le risque de l’enregistrement.

De multiples modèles de phonographe me tendent les bras… mais Bach semble caché dans quelques églises ou abbayes allemandes, loin des oreilles françaises.

Ma mère, de bon conseil, me suggère :  » Bach ? mais mon petit, si tu allais plus souvent à la messe, tu l’entendrais tous les dimanches !  »

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30 mars 1909 : Gabriele d’Annunzio, le tombeur masqué

Visiteur du soir, masqué par un loup, chapeau noir à larges bords, les mains gantées de cuir : nous ne sommes pas dans un roman d’Alexandre Dumas mais à mon domicile, je ne reçois pas un mousquetaire mais Gabriele d’Annunzio, écrivain, poète, en délicatesse avec ses créanciers en Italie.

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Gabriele d’Annunzio, le tombeur de ces dames, porte ce soir un masque

Sitôt entré, il s’installe confortablement sur une bergère, croise les jambes et allume un fin cigare dont il tire voluptueusement quelques premières bouffées en s’entourant d’une fumée protectrice. Ses doigts fins tire-bouchonnent nerveusement le bout de ses moustaches quand il achève ses longues phrases prononcées avec un accent transalpin, précieux et chantant à la fois.

Ses yeux noir profonds ne me quittent guère et m’invitent à lui apporter des réponses précises :

– Non, l’Etat français n’a pas de dossier fiscal le concernant et ses créanciers n’ont pas saisi notre justice.

– Oui, il pourra continuer à toucher ses droits sur ses romans traduits ; L’Innocente, Les Vierges au Rocher ou Le Feu.

– Son projet mené avec Debussy portant création d’un opéra mettant en scène le Martyre de Saint Sébastien sera le bienvenu sur une scène française.

D’Annunzio se réjouit d’avance de cette future production : un ballet opéra total. Des noms prestigieux sont déjà évoqués : Ida Rubinstein, la belle danseuse juive russe qui se déshabille actuellement complètement dans la danse des sept voiles du Salomé d’Oscar Wilde, André Caplet comme chef d’orchestre, des décors et des costumes qui pourraient être de Léon Bakst.

Le poète conclut :

– Je suis comme Saint Sébastien, aucune flèche ne peut m’atteindre vraiment. Mes ennemis italiens ne franchiront jamais les Alpes pour me retrouver. Je partage avec le saint le même attachement à la beauté du corps… mais ce sont les femmes que je préfère charmer.

Pendant toute notre conversation, une voiture attend au bas de notre immeuble. Par la fenêtre, j’observe à la dérobée une jeune brunette qui attend patiemment, un livre à la main, que Gabriele veuille bien le rejoindre. A chaque heure, elle fait monter son valet de pied qui rappelle sa présence et tente, sans succès, de faire descendre le poète. Ida Rubinstein ? Romaine Brooks ? Une autre conquête ? A cette distance, je ne suis pas sûr. Les élégantes Parisiennes et les belles étrangères égéries du monde des arts s’arrachent déjà l’écrivain avant même son installation définitive dans la capitale.

Gabriele d’Annunzio me confie en me quittant : « Ces demoiselles devraient se méfier de moi. J’ai beau me comporter en mufle, elles ne me quittent pas d’une semelle. D’autant plus forte est l’ivresse que plus amer est le vin !  »

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Ida Rubinstein par Valentin Serov

7 janvier 1909 : Debussy infréquentable ?

« Il est infréquentable !  »

C’est un cri du coeur de ma secrétaire chargée d’organiser le dîner en ville annuel des grands artistes que le Président du Conseil souhaite honorer. Objectif avoué : montrer que le parti radical n’est pas qu’une assemblée de notables un peu ignares « de province » et que le gouvernement sait écouter voire soutenir les créateurs.

Il faut que Clemenceau soit mis en valeur, que la presse le montre avec les figures en vue du monde des arts.

Ecueil à éviter : inviter une personnalité trop controversée et faire ensuite les choux gras de journaux avides de mettre en difficulté un homme politique puissant.

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Claude Debussy par le photographe Nadar

Debussy fait parti des artistes qui suscitent la polémique. Son opéra récent « Pelléas et Mélisande » reste mal compris. Mélodie difficile, grande lenteur. Le rôle de la soprano a été finalement confié à l’américaine Mary Garden alors qu’il semble avoir été promis initialement à Georgette Leblanc, amie intime de l’auteur du livret, Maurice Maeterlinck. Ce dernier est furieux de ce choix et continue à se répandre sur la « traîtrise » de Debussy.

« Mais c’est sa vie privée qui pose problème ! » s’écrie encore ma secrétaire, rouge de fureur. Elle est choquée que le musicien ait rejoint la riche Emma Bardac en délaissant son épouse précédente, l’attachante couturière Rosalie Texier. 

 » La pauvre Rosalie n’a pas supporté la séparation et a tenté de suicider. Pan ! Une balle en pleine poitrine… Face à ce drame, Debussy est resté de marbre. Cet homme est un monstre. La gloire arrivée, il abandonne celle qui l’a soutenu dans les heures difficiles, sans remords, ni complexes ! Il ne faut pas faire venir ce triste personnage !  » 

Je m’entends répondre, sans grande conviction :

– Mais qu’en savez-vous exactement ? Debussy est peut-être au contraire très touché par toute cette histoire et qui sommes-nous pour le juger ? Et puis c’est l’artiste que nous invitons et pas l’homme…

Je ne cède pas et le carton d’invitation part finalement pour un dîner programmé en février.

Quelques jours après, ma secrétaire entre triomphalement dans mon bureau en brandissant un petit billet d’excuses signé de Debussy :

– Décidément, aucun respect cet homme. Il ne viendra pas au dîner organisé par le Président du Conseil. Savez-vous que Môssieur est à l’étranger, Môssieur est à Londres et préfère les Anglais à nos ministres. Je vous l’avais dit : Debussy est vraiment infréquentable ! « 

16 novembre 1908 : Les quatre assassinats du duc de Guise

Il est huit heures, un froid matin de décembre. Quarante-cinq gentilshommes sans fortune, à la solde d’Henri III, se cachent derrière des tentures du cabinet vieux et de la chambre du roi du château de Blois. Ils sont armés et décidés.

Le souverain vient de vérifier lui-même la qualité des lames et a donné ses dernières consignes. Il retourne assister à son Conseil.

Quelques instants plus tard, le duc de Guise, le puissant chef de ligue, fier du haut de ses presque deux mètres, traverse la chambre principale pour rejoindre le cabinet où on lui dit qu’Henri III l’attend.

Arrivé dans la pièce, il ne trouve pas ce dernier et rebrousse chemin. Il doit alors faire face à huit hommes, épées ou poignards à la main, qui se jettent sur lui. Il se défend comme un diable et entraîne la meute, tout ensanglanté, dans la chambre du roi où d’autres spadassins lui portent des coups fatals.

Le duc s’écroule dans un dernier râle, en tentant de se protéger avec des coussins marqués d’un grand « H » majuscule.

 » On la refait ! »

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Scène du film  » L’assassinat du duc de Guise  » d’Henri Calmette et Charles Le Bargy : sortie en salle le 17 novembre 1908

Henri Calmette veut un beau film. Pas une oeuvre burlesque, une grosse farce comme ce que produit actuellement l’industrie du cinématographe. Assez des tartes à la crème et des râteaux qui frappent la face de personnages ridicules ! Vive les pellicules d’une qualité égale à celle du meilleur théâtre.

Les plus grands acteurs du moment sont là :

Charles Le Bargy joue Henri III et coréalise.

Le grand et musculeux Albert Lambert est encore allongé et devient, hors caméra, un duc de Guise rieur, bien éloigné de l’homme assassiné d’il y a cinq minutes.

Non loin de là, quelques curieux aperçoivent la très belle brune Gabrielle Robinne, vingt-deux ans, qui joue une marquise de Noirmoutier éplorée, incapable de convaincre son cher duc d’éviter la convocation piège du roi.

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Gabrielle Robinne

« Vite on la refait !  » répète Calmette. Le duc se relève, traverse les pièces du château une seconde fois et retombe avec abnégation sous les coups des mêmes spadassins… qui peinent à cacher leur fou-rire.

Au quatrième assassinat, le réalisateur n’est toujours pas satisfait. Henri Lavedan, le scénariste,  et Paul Lafitte, le réalisateur, tentent de le rassurer :  » la musique de Camille Saint-Saëns fera oublier les imperfections. Le public n’a jamais vu un film d’une telle qualité. Il va découvrir que le cinématographe peut devenir un art à part entière « .

Quelques mois plus tard, une projection privée est organisée à Paris avant la sortie en salle le 17 novembre.

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Le critique redouté du journal le Temps, Adolphe Brisson, prend quelques notes après la projection des quinze minutes que dure le drame.

Va-t’il assassiner le film ? Portera-t-il un coup fatal à ce jeune cinématographe qui demande à prendre sa place parmi les créations respectables ?

Le journaliste se caresse la barbe, il recale ses cent kilos dans son fauteuil et prépare son commentaire. Toute l’équipe du film attend, fiévreusement, ses premiers mots :

 » Vous avez fait un travail remarquable, un formidable récit visuel qui se grave dans nos esprits en traits inoubliables. C’est une impressionnante leçon d’histoire. Avec vous, on découvre que rien ne vaut l’enseignement par les yeux. »

André Calmettes souffle, Charles le Bargy sourit… royal. 

« Le duc de Guise »… ne sera donc pas assassiné en 1908.

7 septembre 1908 : Des cancans sur la reine… du french cancan

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 Un spectacle passé de « La Goulue », au Moulin Rouge ; une affiche de Toulouse Lautrec

 » La Goulue s’est remise à boire ». Avait-elle vraiment arrêté ?

Le rapport de la préfecture de police qui vient d’arriver sur mon bureau rappelle la carrière mémorable de la danseuse de french cancan Louise Weber, né en 1865 à Clichy, appelée par tous « La Goulue » en raison de son appétit pour la dive bouteille.

Plusieurs versions circulent sur son ascension :

– l’une, la plus sympathique (et charitable), raconte la progression d’une femme de grand talent, très souple, avec beaucoup d’humour et sachant faire chanter et rire toute une salle dans les bals populaires. Ce talent hors du commun lui permet d’être remarquée par le riche propriétaire de champs de courses, créateur du Pari Mutuel et propriétaire de l’Olympia Joseph Oller. Celui-ci fonde le Moulin rouge en 1889 et compte sur elle pour danser le french cancan devant un parterre parisien et des touristes anglo-saxons. Lever les jambes, montrer (en vitesse) sa culotte, finir par un grand écart. Tout cela reste assez convenable, juste ce qu’il faut « polisson ».

– l’autre, plus croustillante, insiste sur la fréquentation par Louise Weber de hauts lieux de la prostitution de luxe, sur sa connaissance -très intime – de nombreux grands bourgeois parisiens aimant les plaisirs de la nuit. Ses connaissances masculines expliqueraient la place décisive qu’occupe bientôt La Goulue parmi les reines du music hall.

Je ne peux trancher entre ces deux thèses, peut-être complémentaires et je tiens juste à ajouter que les spectacles, au Moulin Rouge, des années 1890 à 1895, étaient très amusants. L’interpellation de certains spectateurs par La Goulue, en pleine séance, sur un ton « titi parisien » avec un vocabulaire « corps de garde » , était souvent franchement comique quand on savait à quels hauts personnages elle s’adressait (souvent sans le savoir). En outre, la danseuse avait un côté espiègle, enjôleur et captivait littéralement toute la salle. Chacun passait un bon moment et oubliait tout souci.

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« La Goulue »

Depuis 1896, rapport de police après rapport de police, je constate le déclin progressif de la Goulue. Persuadée d’être devenue la reine de la Capitale, elle a quitté le Moulin Rouge pour s’installer à son compte, dans des baraques de foire, en étant convaincue que son seul nom pouvait faire venir les foules à ses représentations.

En fait, personne n’accourt sauf quelques curieux qui se moquent de la pauvre Louise alourdie, édentée qui continue à vider les verres de ses quelques clients -comme à la grande époque – puis se sert à nouveau toute seule en vidant les bouteilles.

Tout cela est bien triste. J’ai quelques contacts dans le monde du spectacle et me demande si les anciens mentors de La Goulue ne peuvent pas l’aider à remonter sur une scène digne de son talent.

En attendant, la Goulue essaie de devenir dompteuse. Ne pouvant plus fasciner les humains, elle n’attire désormais que les regards vides de quelques lions baillant et avançant nonchalamment vers un tabouret pour éviter ses coups de fouet.

Dans sa tête – et dans la mienne – raisonnent toujours les rythmes endiablés du french cancan. Un jour, la Goulue reviendra, j’en suis sûr, rajeunie. Elle nous fera revivre ces moments inoubliables, nos longues nuits d’étudiants insouciants qui voyaient la vie comme une fête sans fin.

25 mai 1908 : Marie Say, le sacre de la princesse du sucre

2008_0525_152959aa.1211721950.JPG Marie Say

De l’argent à ne plus savoir quoi en faire, une fortune pour dépenser sans compter… Marie Say est connue pour être l’une des plus riches héritières du pays. Son père, Constant Say, a fait fortune dans la raffinerie du sucre de betterave. L’or blanc s’est transformé en or jaune.

Marie Say a -aussi – fait un beau mariage. Pas avec un homme plus fortuné qu’elle, ce qui n’était guère possible. Un aristocrate au nom prestigieux, Amédée de Broglie, descendant d’académiciens et de maréchaux, prince de son état, officier en bel uniforme, militaire qui n’a pas besoin de sa solde pour vivre mais dont la famille n’imagine pas la vie sans l’armée. L’union a été célébrée il y a une trentaine d’années en l’église de la Madeleine en présence du Tout Paris.

Marie Say s’est – aussi – offert un beau château. Une demeure digne de son nom, de son rang. Chaumont-sur-Loire.  » Je veux ce château » s’est-elle exclamé devant sa soeur en regardant les belles tours rondes, chargées d’Histoire, situées entre Blois et Amboise. Quelques jours après, un chèque de deux millions de francs permettait de conclure la transaction. Depuis, le domaine a été entièrement rénové sous la direction d’Amédée de Broglie et a retrouvé le lustre qui avait déjà séduit Catherine de Médicis.

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Le château de Chaumont-sur-Loire

Marie Say organise -aussi – de magnifiques fêtes. Des spectacles nautiques sur la Loire, visibles du château succèdent aux pièces de théâtre et aux concerts. On fait venir à grands frais les Ballets de l’Opéra de Paris ou la troupe de la Comédie-Française. Une centaine d’invités issus du Paris mondain, hommes de lettres, artistes ou beaux parleurs, champions de la répartie ou pique-assiette, se bousculent dans ce lieu étrange, dans cette Cour sans roi, dans ce domaine de Chaumont décoré le jour, illuminé chaque nuit. Ils assistent, en battant des mains, à ce sacre permanent d’une reine de la nuit, née dans le sucre et le luxe, émaillant son existence de plaisirs faciles semblables à des friandises multicolores.

Les têtes couronnées se succèdent pour rejoindre cet immense salon mondain. Le prince de Galles, la reine Isabelle II d’Espagne, le Shah de Perse sont annoncés tour à tour. Le maharaja de Kapurthala offre à la riche héritière …un éléphant. La bête, peu farouche, devient vite l’attraction du Val de Loire et augmente le prestige des lieux.

Marie Say a – enfin – des relations. Discrètes, (très) bien placées, prévenantes. Le Préfet de police mais aussi le Président du Conseil. Sur la demande de ce dernier, je supervise la sécurité de la prochaine saison des fêtes à Chaumont qui s’étendra d’août à décembre. Au retour d’un voyage en yacht de deux mois, le couple de Broglie devra pouvoir accueillir en paix des banquiers, des industriels, des artistes de renom et des diplomates étrangers. Il est exclu qu’un anarchiste ou que des « Apaches  » puissent s’introduire dans la demeure de ces privilégiés. La République sait se montrer très protectrice pour ceux qui l’aident à boucler ses fins de mois (achats massifs de bons du Trésor), pour ceux qui facilitent ses relations internationales, pour ceux qui font vivre les artistes appréciés des dirigeants. Pour cela, une surveillance de la police des chemins de fer (cette police politique qui ne veut pas dire son nom) sera mise en place tout autour du château. Mon rôle : signer le plan de protection de la demeure après avoir lu la note de présentation du zélé préfet local.

Tout est en ordre. Je signe donc.

Que la fête commence !

17 mai 1908 : Rachmaninov, délices et tourments de notre belle époque

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Sergueï Rachmaninov a quitté la Russie depuis deux ans…

…pour s’installer à Dresde, qui le repose des tournées européennes triomphales.

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Il serait bien dommage de le réduire à un pianiste virtuose même si c’est ce qui l’a rendu célèbre. Des mains félines, endiablées qui courent sur un clavier, des partitions techniquement redoutables, un public fasciné par une performance hors du commun qui se lève en fin de concert en criant « bravo ». Rachmaninov est bien plus que cela.

On pourrait aussi enfermer notre homme dans un personnage craintif et hypocondriaque, terrorisé par la mort. Bon mari, père attentif, épanoui dans la chaleur d’un foyer, aimant sa Russie natale. Un être très ordinaire en somme.

Il ne serait pas de notre époque mais encore du XIXème siècle. Il n’apporterait rien de neuf à la musique. Laissons-là les pisse-froid, les coincés de l’oreille, les plumes obstinément trempées dans le vinaigre.

Ecoutons…

Rachmaninov nous plonge dans notre belle époque. Oui, c’est brillant comme l’est ce siècle qui commence avec ses automobiles vrombissantes, ses aéroplanes qui s’élancent ; brillant comme le progrès scientifique tour à tour fascinant et inquiétant, brillant comme les fêtes où s’étourdit une société qui valse sur les trois temps de journées qui ne cessent jamais.

Les notes glissent, fluides : l’époque ne s’attarde pas, n’a plus le temps. Elles laissent des impressions fugitives, font naître un sentiment ou plusieurs qui s’entremêlent et s’exposent de façon impudique.

La vague du piano joué « forte », épaulé d’un orchestre où les cordes se tendent, les archets montent et s’abaissent dans d’énergiques mouvements, font craindre un danger qui s’approche, une catastrophe qui peut tout engloutir. Une cinquantaine de violons et cuivres se liguent pour nous plonger dans quelque flot furieux ; le souffle se coupe un instant.

L’apaisement ne tarde pas. Le piano qui nous avait inquiétés nous rassure maintenant. L’époque est belle, croit en sa bonne étoile … ou fait crânement mine d’y croire. Tout cela reste après tout dérisoire, seul compte l’art et le beau. La mélodie nous porte alors dans un élan romantique au spleen bizarrement délicieux.

L’introspection ne dure guère. L’auditeur est alors happé par le roman musical qui continue. Rachmaninov se plaît à conter, nous emmène dans une histoire où son imagination interpelle la nôtre. Rencontrons-nous les créatures fantastiques du folklore russe, chevauchons-nous en direction d’une princesse endormie, sommes-nous dans une barque en direction de l’île des morts ? A chacun de répondre, de tisser les fils multicolores d’une musique qui fait briller de mille feux les artifices de notre belle époque.

24 février 1908 : Prélude à l’Après-Midi d’un Faune

2008_0216_154514aa.1203169327.JPG La salle Gaveau

Concert Salle Gaveau hier soir.

Le chef d’orchestre André Messager et l’Orchestre Lamoureux nous emmenaient avec talent dans l’oeuvre de Debussy : « Prélude à l’Après Midi d’un Faune » , d’après le poème de Mallarmé.

messager.1203845893.jpg A. Messager

Sur les bords de l’Etna, dans un après-midi inondé de soleil, le Faune observe, caché dans les roseaux, les délicieuses Nymphes. La chaleur est moite et la passion monte.

La flûte enchante les jeunes déesses qui se laissent surprendre. Pendant qu’elles se soumettent avec une résistance feinte au désir du Faune, Debussy entraîne ses auditeurs dans un jeu complexe d’arabesques et d’harmonies fondues faites de cors, de harpes et de hautbois.

Les violons appelés à la rescousse rythment la scène sans que l’on sache bien si nous sommes dans le rêve du Faune ou dans celui des Nymphes finalement conquises.

Pendant le concert, je dévisageais discrètement la sulfureuse princesse de Polignac (on prête des moeurs très particulières à cette amoureuse de grande musique) assise à quelques rangées de moi. Elle restait attentive, son visage fin et intelligent n’était traversé que par quelques rares expressions de satisfaction à l’écoute de cette musique très sensuelle.

A un moment, son regard s’est tourné dans ma direction. J’ai senti un peu d’amusement dans ses yeux. Honteux d’être découvert, je me  suis plongé dans le reste du programme de la soirée: Fauré, Weber, Rimski-Korsakov, Rachmaninov. Un pur bonheur.

Lorsque nous sommes sortis, j’ai entendu quelques spectateurs qui évoquaient le tableau ayant inspiré Debussy : une toile de Boucher exposée à la National Gallery de Londres.

Pour rester dans l’ambiance magique de ce concert hors du commun, je vais aller cet après-midi contempler les oeuvres de Boucher du Louvre.

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Cette « Diane Sortant du Bain » pourrait bien capter mon attention un moment. Un peu d’imagination et je peux faire revivre ce Faune, cette force sauvage qui croit dominer la grâce et se laisse en fait submerger par son désir brûlant pour cette beauté féminine parfaite qui se dérobe au simple mortel qui s’approche.

26 décembre 1907 : Grieg a créé la Norvège en musique

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Fjord norvégien

Très beaux chants au théâtre du Châtelet avec les « Concerts Colonne ». Des chants qui nous viennent du froid, du grand Nord, de Norvège.

J’avais déjà eu l’occasion d’écouter Edvard Grieg lors de son passage à Paris en 1903. Pour la première fois, depuis l’Affaire Dreyfus, le compositeur scandinave avait accepté cette année-là de se produire sur une scène française.

N’avait-il pas écrit en 1899 à M. Colonne pour l’informer « qu’après l’issue du procès Dreyfus il ne pouvait se décider à venir en France maintenant… Comme tous les étrangers, ajoutait-il, je suis indigné de voir le mépris avec lequel on traite la justice dans votre pays, de sorte que je me trouve dans l’impossibilité d’entrer en relations avec un public français… »

Le concert de 1903 avait commencé par quelques huées du public parisien, exigeant des excuses pour les propos de Grieg. Puis, la chaleur des rythmes lents norvégiens, la profondeur et la pureté des chants, la douce langueur qui se dégage de cette musique à forte identité, avait conquis l’auditoire qui avait fini par applaudir à tout rompre.

La représentation à laquelle je viens d’assister était plus courte mais aussi plus nostalgique. Elle rendait hommage au maître norvégien décédé en septembre de cette année.

Ce n’était pas une oeuvre majeure qui était jouée, comme l’est « Peer Gynt » d’après Ibsen, mais de la musique chorale.

Chansons d’amour et psaumes côtoyaient des petites cantates qui ravissaient les quelques centaines d’inconditionnels de Grieg, présents dans une salle qui n’avait fait aucune publicité compte tenu du nombre restreint de places. Le Choeur était français mais comprenait quelques norvégiens.

On ne pouvait s’empêcher de penser, en entendant ces notes fluides, aux paysages époustouflants des fjords, des montagnes abruptes plongeant dans la mer, aux innombrables rivières d’eaux glaciales et pures s’écoulant entre d’immenses forêts désertes de toute présence humaine.

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Chute d’eau dans le Geirangerfjord 

Ceux qui ont eu la chance de connaître personnellement Grieg, racontent que le compositeur, devenu une gloire nationale dans son pays indépendant depuis seulement deux ans, était en fait un solitaire.

Lassé des nombreux voyages où toute l’Europe l’acclamait, il se réfugiait de longues heures dans un chalet d’une seule pièce au fond d’un parc, près de Bergen, à Troldhaugen. Dans ce lieu tranquille, aménagé de façon simple mais chaleureuse, il réalisait à chaque nouvelle partition, la synthèse entre la musique romantique allemande, le folklore scandinave qu’il remet à l’honneur et une recherche plus personnelle de mélodies d’un premier abord un peu dissonantes mais finalement assez flatteuses.

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La maison de Grieg à Troldhaugen à côté de Bergen ; pour composer, le maître s’isole une centaine de mètres plus loin dans un chalet en bois.

Il y a des peuples qui ont conquis leur indépendance dans le sang. Les Norvégiens ont la chance – et le goût – de commencer leur histoire en musique. Ils s’écartent d’un Danemarck qu’ils appréciaient mais aussi d’une Suède à laquelle ils avaient été cédés en 1814.

Ils recherchent maintenant une identité culturelle. Grieg est arrivé à point nommé pour leur donner une âme , une richesse et pour tout dire : une légitime fierté.

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Entre  « Mo i Rana » et « Trondheim-Laksforsen »

16 décembre 1907 : Mahler a quitté Vienne

Mission à Vienne ; suite …

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Gustav Mahler

J’espérais le rencontrer, le voir au moins une fois. Sa réputation de chef d’orchestre dur,  intransigeant mais génial, est parvenue jusque dans les milieux musicaux parisiens.

Il fait répéter ses orchestres jusqu’à l’épuisement, traquant chaque imperfection, chaque interprétation trop  » paresseuse  » de tel ou tel soliste. Le résultat final en vaut la peine et le public se presse pour entendre ses interprétations qui bousculent les traditions.

Il aime les orchestrations brillantes ; on le croit romantique mais il surprend tout le monde par son audace qui le fait aller beaucoup plus loin que ce que Beethoven avait pu imaginer en son temps.

Son assistant, Bruno Walter, avec lequel j’ai passé une fin d’après midi libérée, me le décrit comme  » petit, maigre, agité, avec un front immense, une crinière noire, des lunettes pétillantes, un visage que se partagent le chagrin et l’amour « .

Mais je ne pourrai voir Gustav Mahler.

En butte aux attaques répétées d’une certaine presse viennoise antisémite, il a dû quitter précipitamment ses fonctions de directeur de l’Opéra de Vienne.

Un simple mot d’explication de sa part, placardé sur la porte de l’Opéra, mot déchiré peu après par un passant. Affligeant, dérisoire. Ce grand homme doit s’abaisser à expliquer son départ alors que certains viennois devraient avoir honte d’écrire de tels articles dans leurs journaux nauséabonds.

L’Opéra de Vienne

Malher a rejoint les Etats Unis. Pays plus libre, plus ouvert. Bruno Walter me raconte qu’il tente de rejoindre une terre qui ne boudera pas ses propres oeuvres et qui le considérera comme un vrai créateur et non comme un simple chef d’orchestre.

1907 a été une année de douleur pour le maître. Il a perdu sa fille aînée emportée par la diphtérie. Il a aussi appris qu’il était atteint d’une maladie cardiaque incurable.

Il est temps qu’il quitte une ville qui ne l’aime plus. S’il n’a que quelques années devant lui, il faut qu’il fasse des choix et se consacre à l’essentiel.

Bruno Walter me certifie que ses symphonies qui reçoivent toujours un accueil mitigé, révèlent un talent hors du commun.  » On y trouve des mélodies que chacun peut fredonner, une polyphonie jamais égalée jusque-là, des rappels du folklore allemand, des débuts de marches militaires coupées par des adagio poignants. Tous les sentiments de la vie sont tour à tour exprimés grâce aux cordes, , aux trompettes, trombones, cymbales et timbales que Mahler aime tant.  » 

Comme tous les Français, je n’ai pas la chance d’avoir pu écouter une seule de ces symphonies. Je dois me contenter de lire les partitions que me tend Bruno Walter. Passionné de musique, ces notes écrites avec fougue par le maître me parlent tout de même; je rêve pourtant du moment où nos orchestres nationaux joueront -enfin ! -cette oeuvre très originale, qui charmera notamment les inconditionnels de Beethoven ou de Wagner.

21 octobre 1907: Ecouter « Iberia » d’Isaac Albeniz et mourir!

 Deux jeunes filles au piano (peinture de Pierre-Auguste Renoir)

Cela a du bon de travailler non loin du Président du Conseil et sous les ordres d’une hiérarchie principalement issue de la grande bourgeoisie parisienne. Cela me donne accès à des milieux que je ne pourrais côtoyer autrement.

Ainsi la princesse de Polignac qui soutient des musiciens merveilleux (Gabriel Fauré, Maurice Ravel, Erik Satie…), n’aurait normalement aucune chance de faire partie de mes relations habituelles… ce qui n’est pas le cas de mon chef, M. de B…, souvent invité dans sa maison rue Cortambert, dans le 16ème arrondissement. Moins amateur d’art et de musique que moi, il me cède souvent et volontiers son invitation et m’introduit à chaque fois qu’un concert (ou une répétition publique) est organisé par un petit mot que je présente lorsque je me rends à sa place sur les lieux.

Je suis actuellement séduit par la création -en cours – d' »Iberia » de M. Albeniz.

Musicien espagnol, dédaigné -nous dit-il – par son propre pays et de retour à Paris, il se lance actuellement dans l’écriture de cette oeuvre très originale.

Des rythmes endiablés et inventifs, des ruptures de mélodies, un tourbillon d’impressions…je peine à trouver mes mots pour qualifier cette musique chatoyante.

Par la magie de notes audacieuses, nous ne sommes plus dans notre Paris souvent gris et pluvieux mais dans cette Espagne que je ne connais pas mais que j’imagine chaude et colorée.

Nous suivons une procession religieuse puis nous arrêtons à un petit port de pêche, après avoir eu le temps de nous plonger dans une rêverie romantique; interrompue par une valse syncopée.

Blanche Selva La pianiste d’origine catalane Blanche Selva

Les musiciens qui nous font vibrer et répètent pour l’instant les premier et second livres d' »Iberia », sont des virtuoses hors pairs, notamment la pianiste Blanche Selva. La partition a la réputation d’être très difficile voire presque « injouable », pour reprendre l’expression d’Isaac Albeniz lui-même.

Mais au bout de ces efforts, quelle ivresse pour les auditeurs!

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