25 septembre 1911 : Des centaines de morts après l’explosion du « Liberté »

Je n’aurai pas une journée tranquille. Un peu avant six heures ce matin, l’orgueilleux cuirassé « Liberté » a explosé dans la rade de Toulon. Une déflagration terrible, entendue à des kilomètres à la ronde, qui a fait croire à une fin du monde. Depuis le lever du soleil, je suis donc mobilisé place Beauvau, avec le Président du Conseil Joseph Caillaux, en liaison étroite avec Théophile Delcassé, ministre de la Marine et les responsables locaux : le préfet maritime Bouxin et l’amiral Saint-Louis.

Le cuirassé "Liberté" vient d'exploser dans la rade de Toulon tuant des centaines de marins

Je ne chôme pas : Il me revient d’informer la presse des nouvelles terrifiantes ; on pense à plusieurs centaines de morts, le chiffre incroyable de 400 est pour l’instant avancé. Caillaux m’envoie aussi prévenir le Président Fallières, en allant lui rendre compte directement à l’Elysée. Je dois choisir avec le chef de l’Etat les noms des membres de gouvernement qui se rendront sur place demain, rédiger le discours aux familles des victimes et régler les aspects matériels de ce déplacement en train.

Les dépêches se succèdent : l’une indique que d’autres bâtiments (les cuirassés voisins « République », « Vérité » et « Démocratie ») sont touchés, l’autre rappelle que des survivants se trouvent probablement prisonniers dans l’épave retournée et que chaque minute compte pour les sauver.

Chacun y va de sa spéculation pour expliquer la catastrophe : l’état des poudres, une manipulation malheureuse des obus, un incendie qui dégénère… ?

On cherche déjà des responsables : les commentaires vont aussi bon train sur le pauvre capitaine du navire, Louis Jaurès, qui n’est autre que le frère de Jean Jaurès. Est-il un bon officier ? A-t-il fait respecter les règlements de sécurité ? Etait-il à son poste au moment des faits ? s’interrogent des gens qui ne connaissent rien à la marine mais qui détestent le célèbre parlementaire.

D’autres posent des questions sur l’organisation de l’amirauté, le désordre des arsenaux et mettent en cause le résultats des suppressions de crédits réduisant les cales sèches et donc l’entretien convenable de la flotte de guerre.

Caillaux grommelle :  » Tout cela est lamentable. Il y a quinze ans, nous avions la deuxième flotte du monde. Nous sommes maintenant à la quatrième place, dépassés par l’Allemagne et les Etats-Unis. Et nous n’avons même pas besoin d’une guerre pour perdre nos navires… »

Pour en savoir plus, rejoignez le groupe des amis du site « Il y a un siècle  » !

J’ai déjà parlé de l’état préoccupant de notre marine ici et ici

Et l’essor de la marine américaine est abordé .

20 et 21 février 1911 : La peste menace la France

«  La France a peur ! » Plus de 50 000 morts en Mandchourie, des cas signalés en Inde, au Japon, en Indochine, en Australie et en Égypte. Demain l’Europe ? La rumeur enfle : la peste, le terrible fléau du Moyen-Age, revient. Les photographies prises en Extrême Orient révèlent des scènes terribles. Malades emportés en trois jours dans des souffrances atroces, médecins contaminés, fosses communes qui se remplissent à grande vitesse auxquelles les villageois mettent le feu de façon désespérée, sans avoir pu respecter le moindre rite funéraire.

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Un transport de cadavres en Mandchourie, lors de la terrible peste de l’année 1911.

A la fin du Transsibérien, le long de la ligne elle-même, des villages entiers disparaissent sous le regard effaré des rares témoins occidentaux (journalistes et professeurs de médecine). Le froid – il fait moins quarante – ne facilite guère l’acheminement des secours. Les Mandchous qui ne meurent pas de la peste risquent maintenant la famine.

Mais le sujet du jour demeure le débat à la Chambre que je prépare avec Aristide Briand. Il faut rassurer les députés et démontrer que notre pays est protégé contre la terrible épidémie.

Briand : Il ne faut pas minimiser l’angoisse des uns et des autres. La presse a chauffé à blanc l’opinion, les images diffusées sont épouvantables et la peste pulmonaire fait objectivement froid dans le dos… si je peux m’exprimer ainsi (sourire contraint).

Moi : Vous devez d’abord montrer que vous êtes entouré d’hommes de science incontestables et prestigieux. Le Conseil supérieur d’hygiène, les professeurs Roux et Chantemesse. Vous écoutez leurs conseils, vous avancez sur leurs recommandations, vous n’avez que la santé des Français en tête.

Briand : Quel est l’argument le plus percutant pour rassurer tout le monde ?

Moi : La peste pulmonaire a un délai d’incubation court et on en meurt très vite. La distance qui nous sépare de la Mandchourie nous protège. Aucun malade ne peut survivre à un voyage en bateau aussi long et le bacille pouvant se loger sur les marchandises ne résiste pas non plus à de tel délai de transport.

Briand : Et les émigrants d’Asie qui débarquent tout de même sur le sol français ?

Moi : Nous avons fait le point ce matin avec le réseau ferré Ouest-État. Les trains contourneront Paris et aucune entrée ne sera tolérée directement dans la capitale.

Briand : Et la peste bubonique, les rats ?

Moi : Tous les navires arrivant sur nos côtes sont dératisés et retenus aussi longtemps que le permettent les conventions internationales. Nous sommes tellement prudents que nous commençons à avoir des plaintes des pays voisins !

Briand : J’aurai aussi sans doute une question spécifique sur Marseille, le port le plus exposé.

Moi : Chaque émigrant d’Asie est soumis à un contrôle particulier comprenant une visite médicale.

Vous pouvez annoncer la création d’une « commission spéciale sur les migrants » chargée de proposer toute mesure supplémentaire de protection et de prévention. Et puis, la France va organiser une conférence internationale sur la peste pour faire le point sur l’état de la science et les recommandations pouvant protéger les populations.

Briand : Pour la commission sur les migrants, vous pouvez me proposer un texte que je signerai dès demain matin et qui sera publié immédiatement au Journal officiel ?

Moi (songeant à la nuit qui va être courte pour préparer tout cela ) : Bien sûr, monsieur le Président.

Briand : Et vous m’accompagnez demain à la Chambre.

Moi : Comme d’habitude, Monsieur Briand. Avec votre dossier complet.

Briand : N’oubliez pas : la France a peur et la peur est mauvaise conseillère si nous ne savons pas apporter les bonnes réponses !

De retour seul dans mon bureau, je travaille à nouveau le dossier.

Le délai d’incubation ? Il est, en fait, inconnu. On l’estime à bien plus de sept jours et les porteurs du bacille restent au départ indétectables, se mêlent au reste de la population et la contaminent.

Les mesures prises par les autorités chinoises et russes ? Assez inefficaces pour l’instant et le mal continue à se propager grâce aux transports ferroviaires et par voie maritime. Les Chinois n’agissent pas avec transparence et cachent l’ampleur comme la localisation réelle de l’épidémie.

Les remèdes ? Il existe bien un vaccin diffusé par le docteur Haffkine, plutôt adapté. Mais il ne peut être fabriqué à grande échelle et couvrir des populations entières.

Bref, rien de rassurant dans tout cela.

Mais demain, il faut convaincre la Chambre que nous avons l’affaire bien en main et que nous maîtrisons la situation. Coûte que coûte. Les députés et l’opinion ne veulent pas entendre autre chose. Sinon, ce sera la panique et Briand tombera.

3 janvier 1911 : L’Australie touchée par la sécheresse

« La sécheresse et les lapins ? C’est ce que vous avez à m’apprendre sur ce pays ? » Paul Maistre est ancien consul à Melbourne, capitale de la nation toute neuve qu’est l’Australie. Il est chargé de m’aider à bâtir un argumentaire pour convaincre ses dirigeants de coopérer militairement avec nous, aux côtés de la Triple Entente. Mes questions se veulent précises et je fais taper directement ma note par ma secrétaire.

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Melbourne en 1911

« Bon, les lapins, reprenons…

– Ils sont des millions et menacent toutes les cultures. Ils viennent d’Europe et leur prolifération a été favorisée par un climat qui leur permet de faire des portées plus fréquemment et encore plus nombreuses que sous nos contrées. Les Australiens ne savent plus quoi faire : la chasse, les pièges, l’empoisonnement… Tout a été essayé. Les rongeurs se multiplient sans fin.

– Bien, on va arrêter là sur les petits lapins. C’est un peu loin de notre sujet… La sécheresse ?

– Les années torrides se succèdent depuis 1890. Les sols se dessèchent, se craquèlent sur des étendues considérables en détruisant toutes les cultures céréalières ou sucrières. Elles fragilisent une agriculture qui peine à nourrir la population.

– Le nom du premier ministre ?

– Andrew Fisher. C’est le premier dirigeant travailliste à être arrivé au pouvoir dans un pays anglo-saxon. Il multiplie les réformes sociales : retraites ouvrières, pensions d’invalidité, lois protectrices des travailleurs, réglementation anti-trusts… Il abat un travail considérable et commence à sortir son pays de la crise économique et financière de la fin des années 90. Il tente de mettre fin au climat de spéculation effrénée et de corruption politique qui a marqué ces vingt dernières années.

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Andrew Fisher, premier ministre australien et travailliste

– Venons-en aux programmes militaires…

– Là aussi, Andrew Fisher fait beaucoup. Il vient de créer la Royal Australian Navy. Fisher a été très impressionné par la visite de la Great White Flotte, l’Us Navy qui a fait le tour du monde en 1908 et a montré la force de l’Amérique qu’il souhaite maintenant imiter. Il favorise aussi l’essor d’une armée de terre fondée sur la conscription.

– Nous y voilà. Et vous pensez que ces hommes des grands espaces seraient prêts à venir se battre sur le vieux continent européen en cas de conflit, aux côtés de nos amis les Anglais ?

– Venir de si loin, pour défendre une Europe qui ne s’est jamais beaucoup préoccupée de leur isolement ? Eh bien, il va falloir la soigner particulièrement votre note !

26 septembre 1910 : Un fiacre réduit en miettes

Les cochers de fiacre sont parfois bien imprudents. Je viens d’être appelé par le préfet de police pour assister aux opérations de secours relatives à un terrible accident rue de Rennes.

Vers sept heures du soir, la voiture 6032 conduite par le cocher Carrène de la Société coopérative de la Seine s’est engagée dans la traversée de la voie de tramway alors que le « Saint-Germain des Près Châtillon » se dirigeait vers lui à toute vitesse. Un bon coup de fouet sur le cheval devait permettre d’accélérer et de traverser à temps. Ce n’est qu’au moment où le fiacre a commencé à franchir les rails que Carrène s’est aperçu, avec horreur, qu’un second tramway de la ligne Clamart Saint-Germain arrivait dans l’autre sens. Trop tard pour reculer !

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Les tramways dans le Paris de 1910

Dans un choc terrible, le véhicule en bois a été brusquement serré puis abominablement broyé entre les deux lourds et puissants tramways, incapables de freiner à une telle allure.

Les nombreux passants ont unanimement poussé un cri d’effroi en voyant le fiacre réduit en miettes avec des morceaux projetés violemment un peu partout sur la chaussée.

Un quart d’heure après le drame, j’ai donc reçu un appel du préfet de police Lépine m’envoyant un chauffeur pour me conduire sur les lieux de l’accident.

Quand je rejoints le haut fonctionnaire, sa voix est blanche : « Monsieur le conseiller, la Présidence du Conseil doit être prévenue d’une telle catastrophe et je tiens à ce que vous assistiez vous-même aux travaux de secours ! »

Sur place, les pompiers de la caserne du Vieux Colombier sont tous mobilisé pour dégager les cinq victimes. Il faut l’aide des passants tellement les masses à soulever sont énormes. Après de trop longues minutes d’efforts et de vaines tentatives, trois corps atrocement mutilés et sans vie sont extraits et transportés au poste de police de Notre-Dame des Champs. Le préfet et moi avons la gorge sèche. Nous tentons de nous consoler en constatant qu’aucun enfant n’a péri.

On arrive enfin à sauver deux mômes, conduits de toute urgence à l’hôpital de la Pitié.

Quant au cheval du fiacre 6032 et par un hasard peu ordinaire, il n’a subi aucune blessure. Le préfet et moi, nous le regardons, les yeux ronds, manger de l’herbe, tranquillement, sur le bas côté, attendant de reprendre du service.

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Un fiacre dans Paris vers 1900

Pour savoir comment on appelait les conducteurs de tramway en 1910, rejoignez le groupe des amis d’Il y a un siècle !

14 septembre 1910 : Ces trains qui déraillent

La grande misère du réseau ferré de l’État !

Deux catastrophes majeures en un mois. L’une le 14 août fait plus de 50 morts, à Saujon, près de Royan ; l’autre, il y a trois jours, tue à nouveau dix autres voyageurs, à Bernay.

Rien ne va dans la compagnie nationalisée : voies défectueuses, wagons inadaptés et trop légers pour des motrices devenues rapides et puissantes, erreurs humaines fréquentes, organisation générale défaillante. La puissance publique a racheté un réseau mal entretenu et dirige un personnel excédé de travailler dans de mauvaises conditions.

Des usagers qui craignent pour leur vie, des cheminots qui grognent : je sens que les chemins de fer vont bientôt nous claquer à la figure.

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Pour en savoir plus sur les catastrophes de 1910 : Rejoignez le groupe des amis du site   » Il y a un siècle « …

20 juin 1910 : Au moins 200 000 tracts sur la tête

« Les gondoles sont des balançoires à crétins ! » Les peintres et poètes futuristes n’y vont pas par quatre chemins. Boccioni, Russolo, Marinetti, Buzzi et quelques autres encore sont juchés en haut de la tour de l’Horloge et jettent 200 000 tracts multicolores aux centaines de spectateurs amusés de la place Saint-Marc. Ils poussent de grands cris et s’esclaffent bruyamment : « Il faut détruire Venise, raser cette ville pleine d’amants fatigués et de courtisanes cosmopolites ! Il faut redonner à ce lieu sa vocation militaire et intellectuelle. »

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Venise en 1910

Les artistes arpentent ensuite les rues en beuglant d’autres provocations : « Commerçants, arrêtez vos commerces louches et vos brocantes minables ! Vénitiens, redressez-vous, sortez de votre torpeur et mettez fin à vos petites lâchetés ! Faites sortir les étrangers et tous les touristes qui vous avilissent !» Ils s’arrêtent devant un cabinet d’architecte et prennent par le bras l’occupant des lieux. « Venez mon bonhomme, on va vous montrer comment il faut traiter cette ville putride ! Les palais ? Nous les raserons. Les canaux, nous les comblerons ! » Le pauvre architecte, les binocles de travers, se demande s’il rêve ou s’il a affaire à des fous. Marinetti s’est mis à chanter avec une belle voix de ténor : « Vive les ponts métalliques et la reine Electricité ! Vive l’essor des fabriques et l’arrivée de la modernité ! »

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Quelques policiers tentent mollement de s’interposer puis abandonnent, faute de recevoir des ordres clairs d’une hiérarchie lointaine et dépassée. En attendant, les artistes hilares font tomber les képis et leur demandent des armes « pour se battre contre l’ennemi héréditaire autrichien ». Tout se termine dans un café où le vin coule à flot dans une rivière de rires et d’histoires salaces.
 

Pendant ce temps, la ville a retrouvé son calme, les tracts jonchent le sol. Personne ne comprend bien ce que veut dire « futurisme ». Personne ne voit où ces peintres et poètes veulent en venir. Le responsable de la voirie commande à ses agents : « Vous me ramassez tout ça. Du balai, du savon et de l’eau. Qu’il ne reste rien de cette manifestation idiote ! »
 

Assis sur un banc, un journaliste français écrit, pour son journal parisien, un papier ridiculisant les artistes fantasques. Dans son for intérieur, il les remercie pourtant de lui avoir donné des idées qui lui évitent de parler des musées de Venise… qui n’intéressent ni ses lecteurs ni lui.

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Allez plus loin en rejoignant les amis du site. Un jour, le Campanile s’effondre…

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17 février 1910 : La peur en bateau

J’imagine l’homme qui nage de toutes ses forces, ces vagues qui le soulèvent puissamment et l’emmènent parfois dans la direction opposée à l’horizon, l’eau noire refroidissant tout son corps gagné par l’épuisement. La syncope enfin et le réveil sur le sable, vivant, seul rescapé d’un naufrage dont les victimes se comptent par centaines. C’est ainsi que s’est achevée la catastrophe du paquebot Général-Chanzy.

Me reviennent aussi en mémoire d’autres drames, en pleine mer cette fois-ci. La panique gagnant les passagers d’orgueilleux navires -comme La Bourgogne – entrés en collision avec un autre bâtiment à pleine vitesse dans un brouillard traître. Les hommes d’équipage oublient les devoirs de la mer et s’emparent des chaloupes en priorité, laissant les passagers sans secours. Le capitaine, au contraire, sombre avec panache, sans quitter la barre de son bateau et rejoint l’océan devenu son tombeau.

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Voilà les images qui peuplent mon esprit pendant que j’accompagne le ministre de la Marine au Havre ce jour.

Quand on observe le gigantisme du Provence à quai, difficile d’imaginer le naufrage. Les flots semblent domptés par l’immensité de la coque, donnant une stabilité remarquable à ce mastodonte de plus de 190 mètres de long. Une ville flottante de 1600 passagers se répartissant entre les différents ponts et entreponts, restaurants ou bars, une société reconstituée où les plus riches se détendent en jouant au grand air, avec élégance, au shuffle-board et les plus pauvres tapent le carton pour tromper leur ennui dans des couloirs étroits, humides et mal éclairés qu’ils ne peuvent quitter avec leur billet de troisième classe.

Qui a peur en bateau ? Il paraît que l’angoisse peut venir quand le capitaine annonce une tempête qui s’approche ou que l’on constate que tout l’équipage est concentré dans des manœuvres difficiles. C’est à ce moment que l’on se dit que les chaloupes ne sont pas là par hasard et que les centaines de gilets de sauvetage empilés doivent bien avoir leur utilité. On repense à tous les naufrages décrits dans les journaux à sensation, ces drames qui surviennent une fois par mois environ. On se dit : ce coup-ci, ce pourrait être pour moi.

Un jour, avec l’essor des aéroplanes, la construction de gros et modernes « avions » , ne doutons pas que toute peur disparaîtra quand on volera vers New-York. Au-dessus des nuages, loin des tempêtes, le calme et la sérénité. Vivement l’an 2000 !

26 janvier 1910 : L’eau monte, Paris barbote

Paris s’écroule : ce qui faisait sa fierté s’arrête inexorablement. Les ascenseurs ? Stoppés entre deux étages. Les horloges publiques ? Arrêtées après avoir affiché un retard leur retirant toute crédibilité. L’usine à air comprimé du XIIIème arrondissement qui faisait fonctionner le tout disparaît sous les flots.

Les Parisiens barbotent dans les eaux boueuses d’une Seine qui a décidé de quitter son lit pour s’étirer paresseusement sur de vastes quartiers à l’ouest de la porte de Charenton, sur Bercy jusqu’à l’Hôtel de Ville, en recouvrant aussi des pans entiers de la rive gauche : notamment Jussieu, le Jardin des Plantes et une part grandissante du XVème arrondissement.

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Le soir, les pas font « floc » dans un noir d’encre qu’aucun bec de gaz ne peut plus combattre, les usines les approvisionnant à Alfort et Passy étant hors d’usage, faute de charbon. La société concessionnaire d’électricité a mis fin à son approvisionnement par crainte de gigantesques court-circuits. Les architectes examinent gravement les immeubles touchés par les inondations pour vérifier que leurs fondations fragilisées ne vont pas conduire à leur écroulement. Plus de métropolitain, plus de tramway : tous les fiacres reprennent du service… aux côtés des barques.

Dans ce marasme ambiant, on se serre les coudes. Les Parisiens les plus vaillants aidés des employés municipaux et des pompiers apportent des provisions aux personnes fragiles.

Le préfet Lépine fait ses tournées en équilibriste sur les planches et passerelles mises en place par ses services et les régiments du Génie pour avancer pieds secs. Le Président du Conseil Aristide Briand, quant à lui, partage son temps entre son bureau de la Place Beauvau où il donne des ordres judicieux, les séances à la Chambre -informée régulièrement – et les visites sur toute la région parisienne sinistrée.

Il n’oublie pas des grandes villes comme Lyon qui souffrent aussi cruellement de situations semblables.

Ravitaillement des Halles, distribution des vivres, évacuation des ordures, soins aux malades, surveillance contre le pillage des appartements abandonnés : il faut penser à tout. Chaque jour a lieu une réunion de coordination présidée par Briand, reprenant sa casquette de ministre l’Intérieur, associant le préfet Lépine, le gouverneur militaire de Paris, le général Dalstein, ainsi que les patrons de la police municipale, le directeur de l’hydraulique au ministère de l’agriculture sans oublier le directeur de l’Assistance Publique, Gustave Mesureur.

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Le flamboyant général Dalstein est très fier de livrer l’un de ses derniers combats, avant une retraite méritée

Les chefs de file des groupes parlementaires sont reçus chaque jour, avec des égards, pour leur montrer l’efficacité de la machine gouvernementale. Clemenceau a promis de se taire et envoie de sa rue Franklin quelques recommandations écrites (jetées au panier par Briand agacé qui fait répondre par sa secrétaire qu’il les a lues et « particulièrement appréciées ») . Jaurès prend la parole pour appeler à l’unité derrière les ministres et à la solidarité en faveur des sinistrés.

Les patrons de presse ont promis de ne pas démoraliser leurs lecteurs. Je me charge de leur communiquer deux fois par jour les exemples les plus significatifs de la mobilisation des pouvoirs publics.

Et pendant ce temps, l’eau continue de monter et le zouave du Pont de l’Alma boira bientôt la tasse !

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Le Zouave du Pont de l’Alma boira bientôt la tasse

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21 janvier 1910 : Noé va-t-il sauver les Parisiens des eaux ?

« Paris est puni, Paris doit se repentir, la ville des plaisirs doit se flageller pour obtenir le pardon du Très Haut ! » L’homme hirsute, posté sur le pont de l’Alma, lève ses bras décharnés en l’air et continue à psalmodier dans une langue incompréhensible pour les nombreux passants qui se sont attroupés, fascinés, autour de lui.

Il reprend de sa voix puissante, en Français à nouveau : «Dieu a fait pleuvoir pendant tout l’été 1909, l’automne a été froid et neigeux. Hier et avant hier, pendant deux journées terribles, le Tout Puissant a déclenché le déluge. Et maintenant, la capitale est sous l’eau. C’est la crue du siècle ! On circule en barque pour atteindre les bâtiments symboles de l’orgueil démesuré des hommes. La Chambre des députés, la gare Saint-Lazare et la gare de Lyon disparaissent peu à peu dans notre ville engloutie. Les députés et les cheminots nagent en eau trouble ! Je suis Noé, je suis Noé, venez à moi si vous voulez être sauvés ! » Paradoxalement, personne ne ricane autour de celui qui était encore considéré, il y a peu, par tous les habitants des quais, comme un vieux fou, inoffensif et drôle.

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La Chambre des députés est sous l’eau, pendant la grande crue de 1910

Le « Noé », les yeux injectés de sang, continue sa prêche : «Rappelez-vous la crue de 1658, la Seine avait retrouvé son ancien lit qui passe au pied de Belleville, borde Ménilmontant, Montmartre et Chaillot, son lit venu du fond des âges, ce lit que l’homme avait dévié pour son petit confort. La Seine se venge, vous domine tous autant que vous êtes, repentez-vous ! Les cabarets et les théâtres sont fermés, l’électricité, le téléphone et le métropolitain, inventions scandaleuses d’un homme prométhéen, sont en panne. Le soir, la nuit noire nous enveloppe ; les eaux sombres et silencieuses deviennent le reflet de notre âme chargée de péchés. Les rez-de-chaussée des immeubles sont sous l’eau et vous devez vous réfugier dans les étages, vous devez vous élever, enfin ! Je vous invite à prier. Repentez-vous ! »

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Les abords de la Gare de Lyon ne forment plus qu’un grand lac

Une veille dame, manifestement convaincue par tant d’éloquence, s’agenouille, se signe et sort son chapelet. Trois autres messieurs en manteau, pourtant très dignes, ont retiré leur chapeau et baissent la tête dans un mouvement manifeste de contrition.

Je laisse là le petit attroupement mystique et continue mon chemin jusqu’au ministère de l’Intérieur où le monde réel m’attend. Mon bureau de ma bonne vieille place Beauvau, reliée minute par minute à la Préfecture de Police, où nous tentons de montrer à la population parisienne désorientée que le gouvernement des hommes existe toujours.

A suivre…

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