
Dix ans de vertige : ce que les livres résument trop vite
On appellera cela plus tard les « Années folles », et l’image qui reste est celle de la garçonne, du jazz et du Charleston. Elle n’est pas fausse. Mais derrière la légende dorée, la décennie 1919-1929 est surtout celle d’une refondation politique, sociale et monétaire menée dans l’urgence, entrecoupée de crises à répétition. Voici, en six actes, ce que dix ans de vertige ont réellement changé.
Acte I — 1919 : la victoire ouvrière que personne ne fête
La loi la plus importante de la décennie passe presque inaperçue dans la mémoire collective : le 17 avril 1919, la Chambre des députés adopte le projet instaurant la journée de huit heures ; le Sénat, sous la pression de la CGT et dans un climat de peur révolutionnaire post-bolchevique, l’adopte à l’unanimité six jours plus tard, le 23 avril (Le Figaro, archives). Le texte fixe 8 heures par jour et 48 heures par semaine, sans baisse de salaire (ministère du Travail). Ce cadre restera inchangé jusqu’à la loi des 40 heures de 1936, soit tout le règne des Années folles.
Acte II — 1920 : la gauche se coupe en deux à Tours
Du 25 au 30 décembre 1920, le 18e congrès de la SFIO se tient à Tours. Par 3 208 voix contre 1 022, la majorité vote l’adhésion à la IIIe Internationale et fonde la Section française de l’Internationale communiste, avec L’Humanité comme organe officiel (Herodote.net). La minorité conserve le nom de SFIO autour de Léon Blum (Maitron). Cette scission structure toute la vie politique française jusqu’au Front populaire, et bien au-delà.

Acte III — 1924-1928 : la valse des gouvernements et le « miracle Poincaré »
Le Cartel des gauches, victorieux aux élections de mai 1924, hérite d’une monnaie fragile : la livre sterling, qui valait 82,5 francs à son arrivée, en atteint 199 quinze mois plus tard, sous sept ministres des Finances successifs (HAL — « Le miracle Poincaré »). La panique culmine le 21 juillet 1926, avec une livre à 235 francs contre 25 francs avant-guerre (Le Figaro). Rappelé au pouvoir le 23 juillet 1926, Raymond Poincaré fait remonter le franc de 20 % en trois jours par le seul effet de sa nomination, avant toute mesure concrète — un cas d’école en économie de la confiance (Wikipédia). Il stabilise définitivement le franc le 25 juin 1928, au cinquième de sa valeur-or d’avant-guerre (Herodote.net) : c’est le fameux « franc Poincaré », qui tiendra jusqu’en 1936.
Acte IV — 1925 : la fabrique de la légende, à Paris et sur scène
L’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes se tient à Paris du 28 avril au 8 novembre 1925, entre l’esplanade des Invalides et les Grand et Petit Palais. Elle attire 16 millions de visiteurs et donne son nom, rétrospectivement dans les années 1960 seulement, au style Art déco (Wikipédia ; ArchDaily).

La même année, le 2 octobre 1925, la Revue nègre débarque au Théâtre des Champs-Élysées et révèle au public parisien une jeune danseuse de 19 ans, Joséphine Baker. L’année suivante, aux Folies Bergère, elle électrise Paris dans la revue La Folie du jour, où elle danse le charleston vêtue de sa célèbre ceinture de bananes (Wikipédia ; Folies Bergère).

Sur le plan diplomatique enfin, les accords de Locarno, signés en octobre 1925 entre la France, l’Allemagne, la Grande-Bretagne, la Belgique et l’Italie, garantissent les frontières occidentales issues de Versailles (Mémoire Vive de la Résistance). Aristide Briand, artisan français de ces accords, reçoit pour cela le prix Nobel de la paix en 1926 (Chemins de mémoire) — pendant que Poincaré, à ses côtés, redresse le franc. La fête et la rigueur avancent alors de concert, portées par les deux mêmes hommes.
Acte V — 1927-1928 : le ciel, puis la sécurité sociale
Le 21 mai 1927 à 22h22, le Spirit of Saint Louis se pose au Bourget après 33 heures et 30 minutes de vol sans escale depuis New York. Plus de 100 000 Parisiens, prévenus par la radio, se pressent sur le terrain pour accueillir Charles Lindbergh, qui doit être extrait de la foule par les aviateurs présents (Le Figaro, archives). Moins d’un an plus tard, le 5 avril 1928, la loi sur les assurances sociales est promulguée sous l’influence directe de Poincaré, alors président du Conseil : elle instaure une cotisation de 10 % du salaire pour couvrir maladie, maternité, invalidité, vieillesse et décès, un mode de financement qui « opère encore aujourd’hui pour la Sécurité sociale », selon le Sénat lui-même (Mémoire du Sénat).
Acte VI — le paradoxe des Années folles
Voici ce que les livres d’images oublient presque toujours : pendant que la garçonne coupe ses cheveux, raccourcit ses jupes et danse le charleston, la citoyenne, elle, n’a toujours pas le droit de vote. Le 20 mai 1919, la Chambre des députés adopte pour la première fois une proposition de loi instaurant le vote des femmes, par 329 voix contre 95 ; dès le lendemain, le Sénat s’organise pour l’enterrer, et le rejette formellement le 21 novembre 1922 par 156 voix contre 134 (Assemblée nationale). La Chambre revote le texte en 1925, puis encore dans les années 1930 : chaque fois, le Sénat l’enterre (Sénat). Il faudra attendre l’ordonnance du 21 avril 1944 pour que les Françaises votent enfin.

Cette même décennie voit aussi la France, exsangue de sa main-d’œuvre après la guerre, devenir le premier pays d’immigration au monde : une commission interministérielle de l’immigration est créée dès 1920, puis la Société générale d’immigration en 1924, pour recruter par trains entiers des mineurs polonais et des ouvriers italiens ou belges (Wikipédia ; Alternatives économiques). Les Années folles ne sont donc pas seulement une fête : elles sont aussi un immense chantier de reconstruction humaine, mené par des bras venus de loin et des droits qui, pour la moitié de la population, n’avancent pas d’un pas.
Journal d’Olivier — 31 décembre 1929, minuit
Dix ans, presque jour pour jour, depuis que j’ai ouvert ce carnet. J’ai vu deux présidents, une dizaine de gouvernements, un franc qui a failli s’effondrer avant d’être sauvé par la seule autorité d’un vieux Lorrain intraitable. J’ai vu Paris danser comme s’il n’y avait plus de lendemain, applaudir un aviateur solitaire, s’habiller plus court, penser plus vite. Et pourtant, ce soir, une rumeur venue de New York traverse les salons avec une gravité que je n’aime pas : on y parle d’un krach, d’une bourse qui s’est effondrée en quelques séances, en octobre dernier. Personne, ici, ne veut encore y croire tout à fait. Mais j’ai déjà vu, en 1914, avec quelle vitesse une certitude tranquille peut se retourner en catastrophe. Je referme ce carnet sur une décennie folle, et j’en ouvre un autre avec, pour la première fois depuis longtemps, une inquiétude sourde plutôt qu’une curiosité gourmande.
Le coin de l’historien : sources et pour aller plus loin
- Le Figaro, archives, sur la loi des huit heures (1919).
- Herodote.net, sur le congrès de Tours (1920).
- HAL, « Le miracle Poincaré », sur la crise du franc (1924-1926).
- Wikipédia, sur l’Exposition internationale des Arts décoratifs (1925).
- Wikipédia, sur Joséphine Baker et la Revue nègre.
- Chemins de mémoire, sur Aristide Briand et Locarno.
- Le Figaro, archives, sur l’arrivée de Lindbergh au Bourget (1927).
- Mémoire du Sénat, sur la loi du 5 avril 1928 sur les assurances sociales.
- Assemblée nationale, chronologie du droit de vote des femmes.
- Wikipédia, sur la deuxième vague d’immigration en France (entre-deux-guerres).