7 octobre 1926 : Le dessinateur de Linz

Vienne, enfin, en a fini avec nous. Le Commissariat général de la SDN ferme ses portes cette semaine — quatre ans de tutelle financière sur l’Autriche s’achèvent, et je suis du nombre des quelques fonctionnaires envoyés pour en signer le dernier rapport.

On nous reçoit, pour célébrer la chose, chez Friedrich Kastner, un diplomate du ministère des Finances autrichien avec qui j’ai travaillé sur le dossier.

C’est dans son salon que je m’arrête net devant une petite toile accrochée entre deux portes, presque à la dérobée : une locomotive lancée à pleine vitesse, rendue avec une précision d’ingénieur — chaque rivet, chaque jet de vapeur — mais qui respire, sous la peinture, une angoisse que je ne saurais nommer. Je reste planté là, verre à la main, pendant que la conversation continue sans moi.

Kastner me rejoint, amusé. « Ça, c’est Brosch. Klemens Brosch. Un gars de Linz, d’où je suis moi-même — je l’ai connu enfant, nos familles se croisaient. » Il m’explique, en quelques phrases, ce que je n’ai bien compris que plus tard : Brosch dessine et peint depuis toujours avec un talent qui a stupéfié ses professeurs, mais la guerre l’a brisé. Depuis son retour du front, dit Kastner, ses machines ne sont plus tout à fait des machines — trains, ponts, centrales électriques, rendus avec une minutie presque maniaque, comme si fixer chaque rivet pouvait empêcher le monde de s’effondrer. « On dit en ville qu’il boit, ou pire. Je ne sais pas. Mais je sais qu’il ne vendra jamais ses planches ailleurs qu’au marché de Linz, par entêtement ou par indifférence, je ne saurais dire. »

Je demande si on peut le rencontrer. Kastner rit — « Vous, les Français, toujours pressés de comprendre » — avant de proposer que je fasse étape à Linz avant de reprendre le train pour Paris. Il connaît l’adresse d’un petit marchand où Brosch a coutume de déposer ses dessins.

Nous le trouvons là deux jours plus tard, un homme maigre, le regard trop vif pour son visage, un carton à dessins sous le bras comme on porte un enfant. Il nous laisse feuilleter ses planches sans un mot, comme si le jugement de deux visiteurs ne pouvait rien changer à ce qu’il sait déjà de son propre travail. Cinq feuilles, surtout, m’arrêtent. Une étude ancienne, datée de 1910, pour une toile qu’il avait intitulée Sturm — déjà, à seize ans, cette même intensité dans le trait. Une scène tirée du Faust de Goethe, de 1919, tout juste rentré du front. Deux ouvriers du télégraphe, de cette année même, penchés sur leurs câbles avec une gravité presque religieuse. Un paysage nocturne, Zell am See sous la lune, d’un noir presque liquide. Et une étude d’arbre au bord du Danube, d’une précision botanique, mais qui, à la regarder longtemps, se met à ressembler à autre chose — une anatomie, peut-être, ou une plaie.

« Vous avez fait la guerre », lui dis-je — ce n’est pas une question.

Il hoche la tête, sans développer, puis me tend une étude au crayon de sa locomotive, une version antérieure, plus nerveuse, de celle que possède Kastner. « Celle-là, je l’ai refaite dix fois », dit-il , avec une indifférence qui me trouble plus que ne l’aurait fait un prix exorbitant. J’insiste pour payer ; il finit par accepter quelques schillings, moins par intérêt, je crois, que pour clore la conversation.

Je remonte dans mon train pour Paris avec cette feuille roulée sur mes genoux. Nous venons de signer, à Vienne, la fin officielle d’une tutelle financière, le constat triomphant qu’un pays se relève. Et voilà qu’à deux heures de train de là, un homme de mon âge — non, bien plus jeune que moi — porte dans ses mains cette même guerre, intacte, comme si rien ne s’était relevé en lui. L’Autriche qu’on nous dit guérie, et ce garçon qui dessine des locomotives sur le point de dérailler.

Le train express de Klemens Brosch

Le coin de l’historien : La reconstruction financière de l’Autriche, conduite sous l’égide de la Société des Nations de 1922 à 1926, s’achève à l’automne 1926 avec la fin de la mission du Commissariat général à Vienne — un des grands succès techniques affichés par la jeune organisation genevoise.

Klemens Brosch (1894-1926), dessinateur et peintre de Linz, en est le contrepoint silencieux : un style d’un réalisme hallucinant, par le trait et la précision presque photographique, mais hanté de visions industrielles et apocalyptiques qui annoncent la Nouvelle Objectivité et le surréalisme — on le classe aujourd’hui parmi les plus grands dessinateurs autrichiens du siècle, aux côtés de Klimt, Schiele et Kokoschka. Son tableau « Der Schnellzug » (Le Train express), peint en 1924, est aujourd’hui conservé au Belvédère de Vienne, de même que son étude Baumstudie an der Donau (1926) ; d’autres œuvres de cette période — Studie zum Sturm II (1910), Zwei Telegraphenarbeiter (1926), ou Die Landschaft mit zwei kreisenden Adlern (1922) — montrent l’étendue de son talent, de la peinture de paysage à la scène industrielle. Traumatisé par son passage au front durant la Grande Guerre, il sombre dans l’addiction et meurt en décembre 1926, à 32 ans. Resté quasiment inconnu de son vivant — il vendait alors ses planches sur le marché local de Linz —, son œuvre, plus d’un millier de dessins et aquarelles, n’a été redécouverte qu’en 2018, lors d’une rétrospective au Belvédère de Vienne.

16 septembre 1926 : La lettre tant attendue

Elle est arrivée ce matin, glissée entre une facture de charbon et une lettre de mon frère. J’ai reconnu l’écriture avant même de retourner l’enveloppe : cette graphie très lisible qu’elle tient, sans doute, de sa mère. J’ai attendu d’être seul dans mon bureau pour l’ouvrir, comme un enfant qui garde le meilleur morceau pour la fin. La voici, presque telle quelle :


New York, le 9 septembre 1926

Mes chers parents,

Me voici donc « débarquée », comme on dit ici avec un mot qui sonne presque militaire. La traversée s’est achevée sans drame, sinon deux jours de brume au large de Terre-Neuve qui ont retardé notre arrivée et fait grimper l’inquiétude de tout le pont — je devine, Papa, que tu as dû faire les cent pas au bureau du télégraphe.

Le France est entré dans le port un matin éclatant, et je dois avouer que rien, ni les photographies ni les récits de Mr Fitzgerald que tu m’avais fait lire, ne prépare vraiment à la vue de cette ville depuis le pont d’un paquebot. Les tours du Sud de Manhattan se dressent comme un décor de théâtre trop grand pour la scène. Nous avons accosté au quai 57, sur l’Hudson, et j’ai eu à peine le temps de chercher la statue de la Liberté des yeux qu’une jeune femme très affairée, une certaine Miss Cook, se présentait déjà à moi sur le quai, un carton avec mon nom à la main — envoyée par Mrs Roosevelt elle-même, qui, m’a-t-elle expliqué avec un sourire d’excuse, retenue à Hyde Park pour la rentrée scolaire de ses enfants, n’a pu venir en personne. Voilà, chers parents, le mystère de mon télégramme enfin résolu : ce n’est donc pas Mrs Roosevelt que j’ai vue la première, mais son émissaire, aussi efficace qu’aimable, qui m’a conduite avec mes malles jusqu’à l’International House.

L’endroit dépasse tout ce qu’on m’en avait dit : un immeuble tout neuf, sur Riverside Drive, qui loge des étudiants venus du monde entier — j’ai déjà croisé une Norvégienne, deux Chinois et un jeune homme du Caire, tous aussi dépaysés que moi, ce qui est, je crois, la meilleure façon de se sentir vite chez soi. Ma chambre donne sur le fleuve, et j’entends le soir les sirènes des remorqueurs, un bruit qui ne me déplaît pas.

Mais le plus beau reste à venir : trois jours après mon arrivée, une invitation m’attendait — à prendre le thé chez Mrs Roosevelt elle-même, dans sa maison de la 65e Rue Est. Je m’attendais, je l’avoue, à une réception guindée ; j’ai trouvé une femme très grande, à la voix douce, qui m’a interrogée sur mes études de médecine avec un intérêt qui ne devait rien à la politesse. Elle m’a parlé de son travail à la Women’s Trade Union League, de son école de Todhunter où elle enseigne l’histoire à des jeunes filles de mon âge, et m’a dit — je te cite, Papa, puisque je sais que cela te fera sourire — que « le vieux Tigre a bon goût en matière de lettres de recommandation ». Elle se souvient donc fort bien de Monsieur Clemenceau, quoique je n’aie pas osé lui demander depuis quand.

Je commence lundi mes démarches à Columbia. Embrassez pour moi Maïa et Luna, et dites à Nicolas qu’ici, dans le ciel de New York, les avions de publicité tracent des lettres de fumée au-dessus de Broadway — de quoi lui donner des idées.

Je vous écris encore bientôt.

Votre Pauline


Je referme cette lettre avec un soulagement que je n’ose pas encore appeler de la tranquillité — une mère qui invite ma fille à son thé n’empêche pas l’océan de nous séparer. Mais enfin : le télégramme mentait à peine. Mrs Roosevelt l’a bien « accueillie », à sa manière, en femme trop occupée pour un quai de port mais jamais trop occupée pour une jeune Française recommandée par un vieil ami.

L’International House de New-York en 1924

L’International House de New-York en 1926 (reconstitution à partir d’archives)

Note de licence romanesque : Miss Cook, l’émissaire envoyée au port, est un personnage inventé. La scène du thé chez Eleanor Roosevelt est une reconstitution plausible mais fictive : rien n’atteste qu’une jeune Française lui ait été présentée à cette date précise. En revanche, son engagement réel à la Women’s Trade Union League et à la Todhunter School, ainsi que sa présence à Hyde Park pour la rentrée de ses enfants durant l’été 1926, sont documentés.

Le coin de l’historien : En 1926, Eleanor Roosevelt, alors âgée de 41 ans, mène déjà une vie politique et sociale bien à elle, indépendamment de son mari Franklin, retiré à Warm Springs pour se soigner d’une poliomyélite contractée en 1921. Elle enseigne l’histoire et le civisme à la Todhunter School, une école de jeunes filles de Manhattan qu’elle codirige, et milite activement à la Women’s Trade Union League ainsi qu’à la Ligue des électrices (League of Women Voters), deux organisations qui luttent pour les droits des travailleuses et l’éducation civique des femmes. C’est précisément ce réseau, encore méconnu du grand public français, que Clemenceau avait en tête en adressant sa lettre à elle plutôt qu’à Franklin.


14 septembre 1926 : Qui a bien pu accueillir Pauline à New-York ?

Je retrouve mon bureau à l’Élysée, mes dossiers, et le silence relatif des couloirs après une semaine à Genève où l’on ne s’entendait plus penser. Le train de nuit m’a semblé interminable ; j’ai dormi par fragments, la tête pleine de discours et de fumée de cigarette — celle de Briand, surtout. Il me faudra sans doute filer dès demain vers le bureau de Poincaré, rue de Rivoli, pour le compte-rendu qu’il attend ; mais ce soir, je m’accorde encore un peu de calme.

L’Allemagne siège désormais à la Société des Nations. Le 8 septembre restera une date que l’on citera, j’imagine, dans les livres d’histoire — Stresemann et Briand côte à côte, les mains serrées sous les objectifs des photographes, l’Assemblée debout. Il faut être juste : Briand avait raison sur ce point précis, et je le lui reconnais sans détour. Mais vingt ans aux côtés de Clemenceau ne s’effacent pas en une poignée de main, si chaleureuse soit-elle. Je veux croire à ce rapprochement. Je n’oublie pas pour autant qu’une signature n’a jamais désarmé personne.

Poincaré a lu ma note sur les garanties rhénanes sans un mot, ce qui, chez lui, vaut approbation prudente.

Mais je mentirais si je disais que cela occupait mes pensées à l’instant où je pose cette plume. Le télégramme de ma fille Pauline est arrivé avant-hier, alors que je bouclais mes valises à l’hôtel des Bergues :

BIEN ARRIVÉE NEW YORK. TOUT VA BIEN. MRS ROOSEVELT M’A ACCUEILLIE. JE VOUS ÉCRIS. PAULINE.

Je l’ai relu une bonne dizaine de fois dans le train. « M’a accueillie. » Voilà bien la seule chose que j’ignore. Sur Eleanor Roosevelt elle-même, je sais déjà à quoi m’en tenir : je l’avais dit à Clemenceau que le choix était habile — pendant que le mari, F.D. Roosevelt, se refait une santé en Géorgie, c’est elle qui tient le haut du pavé new-yorkais, entre la Women’s Trade Union League et la Ligue des électrices. Mais l’a-t-elle accueillie en personne sur le quai, ou lui a-t-elle simplement dépêché quelqu’un pour l’installer à l’International House avant de la recevoir plus tard ? Voilà ce que je ne saurai qu’à la lecture de sa lettre.

Mon épouse Nathalie, à Versailles, prend la chose avec bien plus de philosophie que moi. « Elle nous écrira, Olivier, laisse-lui le temps. » Elle a raison, naturellement. Mais je pense à cette lettre, quelque part au fond d’un sac postal, ballottée dans la cale d’un paquebot qui traverse l’Atlantique à son rythme, indifférent à mon impatience. Il me faudra attendre la seconde quinzaine du mois, si tout va bien.

En attendant, je referme ce carnet sur une pensée qui m’amuse malgré moi : l’Allemagne siège désormais à Genève. Et ma fille vit à New York, sous la protection d’une femme que Clemenceau et moi avons choisie en connaissance de cause. Je ne sais pas encore laquelle des deux va me donner le plus de soucis.

Eleonor Roosevelt, épouse de F.D. Roosevelt : est-ce elle qui a accueilli Pauline, sur le quai du port, à New-York ? Ce serait un immense honneur !

Le coin de l’historien :

L’admission de l’Allemagne à la Société des Nations, votée à l’unanimité le 8 septembre 1926, lui accorde un siège permanent au Conseil — point de friction avec l’Espagne et le Brésil, qui réclamaient le même statut et finiront par quitter l’organisation par dépit.

Le rapprochement Briand-Stresemann ne date pas de Genève. Les deux hommes se sont véritablement rencontrés à Locarno, sur les bords du lac Majeur, du 5 au 16 octobre 1925 — Stresemann y avait même insisté, dès mai 1925, pour voir Briand en dehors des circuits diplomatiques officiels, convaincu sincèrement qu’une réconciliation franco-allemande était possible. De cette entrevue est né ce que les historiens appelleront « l’esprit de Locarno », et bientôt ce que la presse surnommera « le couple franco-allemand » : d’un côté Briand, installé au Quai d’Orsay depuis avril 1925, virtuose de la transaction diplomatique ; de l’autre Stresemann, ministre des Affaires étrangères allemand depuis 1923, artisan patient d’une politique dite « des petits pas » pour réintégrer son pays dans le concert des nations. Le 10 septembre 1926, lorsque Briand est monté à la tribune de l’Assemblée pour accueillir officiellement l’Allemagne, son discours a, dit-on, arraché des larmes à une bonne partie de l’auditoire — du jamais-vu pour une session de la SDN. Les deux hommes seront d’ailleurs récompensés conjointement, plus tard cette année-là, du prix Nobel de la paix. Reste à savoir, comme s’interroge notre narrateur, si cette entente personnelle survivra aux prochaines tempêtes.

Sur le plan des correspondances transatlantiques : un télégramme traverse l’Atlantique en quelques heures via le câble sous-marin, tandis qu’une lettre suit le rythme du paquebot, environ six jours de traversée Le Havre–New York, plus les délais d’acheminement postal à l’arrivée — d’où l’attente que subit ici notre narrateur.

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