22 août 1926 : Pauline prépare ses malles pour New-York

Pour qui prendrait notre histoire en marche, résumons la tempête : ma fille Pauline, 21 ans, a décidé de claquer la porte du mandarinat médical français pour conquérir New York, ses facultés et ses observatoires d’astronomie. Mon vieux patron Georges Clemenceau, conquis par le toupet de la demoiselle, lui a déjà signé un sauf-conduit de choix : une lettre personnelle pour Eleanor Roosevelt. De mon côté, alors que Raymond Poincaré vient de me charger de négocier en sous-main avec Margaret L. Hayes — brillante diplomate de l’ambassade américaine et petite-fille de président — pour stabiliser le franc auprès de Wall Street, il me restait à transformer ce coup de tête en débarquement parfaitement orchestré.

Ce matin, la chambre de Pauline ressemble à un camp de départ d’une armée en expédition. Au milieu de la pièce trônent deux volumineuses malles bombées en toile enduite et – heureusement – renforcées de laiton. Pas de futilités de modiste ici : ma fille prépare son expédition comme un officier de marine marchande. Je la regarde empiler avec méthode l’épais Traité d’anatomie de Testut, ses cahiers d’observations stellaires noircis d’équations, son stéthoscope et une petite lunette emmaillotée dans trois couches de chandails de laine.

— Pas une seule robe de soirée pour New York ? m’étonné-je en soulevant un paquet de blouses blanches.

— On n’observe pas la nébuleuse d’Andromède en crinoline, papa, me rétorque-t-elle sans lever les yeux. Et à Columbia, je doute que les microscopes s’émeuvent de la dentelle.

À quatorze heures, je quitte ce joyeux désordre pour retrouver Margaret L. Hayes dans le salon feutré d’un grand hôtel de la place de la Concorde. La Deuxième Secrétaire m’accueille avec son carnet relié de cuir et un café noir. J’expédie l’essentiel sur le front politique : la détermination d’airain de Poincaré, la création imminente de la Caisse autonome pour garantir les bons du Trésor et l’ouverture de notre canal confidentiel pour rassurer Washington.

Margaret prend des notes rapides, esquisse un hochement de tête approbateur, puis referme son carnet d’un coup sec :

— Parfait. Les marchés apprécieront la fermeté de Monsieur Poincaré. Mais si je lis bien entre vos lignes, Olivier, vous n’avez pas demandé cet entretien uniquement pour disserter sur la dette de guerre.

— En effet. Maintenant que le franc est en voie de sauvetage, réglons une affaire bien plus délicate : ma fille débarque chez vous à la fin du mois.

L’espace d’une seconde, le masque d’impassibilité diplomatique de Miss Hayes se fissure pour laisser place à un sourire complice. Elle sort d’une chemise cartonnée deux documents officiels dactylographiés :

— J’ai devancé votre requête. Pauline voyagera en seconde classe sur le paquebot Paris de la Compagnie Générale Transatlantique. Cela lui évitera les tracasseries d’Ellis Island : les formalités de douane se feront directement à bord avant d’accoster au quai de Manhattan. Pour le logement, je lui ai réservé une chambre à l’International House, sur Riverside Drive, à deux pas du campus de Columbia. C’est moderne, surveillé et cosmopolite. Enfin, voici sa lettre d’introduction consulaire.

Je contemple les papiers tamponnés de l’aigle américain. Entre le mot manuscrit du « Tigre » pour Mrs Roosevelt et les appuis de l’ambassade, Pauline s’apprête à traverser l’Atlantique avec une escorte invisible mais redoutable.

— Eh bien, Miss Hayes… vous ne faites pas les choses à moitié.

Margaret réajuste sa veste de tailleur, le regard pétillant :

— Rassurez-vous, Olivier : avec de tels parrains, votre fille ne va pas simplement poser le pied à New York… elle va en prendre possession.

Le paquebot France dans le port du Havre en 1926. (Reconstitution à partir d’archives)

Le paquebot France (Compagnie Générale Transatlantique, mis en service en 1912) — Longueur : 217,6 m | Jauge : 23 769 tonneaux. Vitesse de croisière : 24 nœuds (environ 44,5 km/h), reliant Le Havre à New York en moins de six jours. Capacité : 1 920 passagers (534 en 1ʳᵉ classe, 442 en 2ᵈᵉ classe, 944 en 3ᵉ classe) et 540 membres d’équipage.

Le coin de l’historien : l’Amérique et la France à l’été 1926

  • L’art des malles et la logistique des traversées transatlantiques : Faire ses bagages pour une traversée de six jours relevait d’une mécanique de précision, codifiée par les compagnies maritimes :
    • La malle-cabine (steamer trunk) : Portant l’étiquette réglementaire « Wanted on voyage », elle était limitée en hauteur (environ 35 cm) pour se glisser sous la couchette, ou prenait la forme d’une malle-armoire verticale (wardrobe) munie de cintres et de tiroirs verrouillables. Elle renfermait le linge de corps, les tenues de jour, les affaires de toilette et les lectures nécessaires à la vie de bord.
    • La malle de cale (« Not wanted on voyage ») : Beaucoup plus lourde et volumineuse, renforcée de lattes de hêtre et de cornières en laiton, elle accueillait les réserves de vêtements, le linge de maison, les instruments et les livres pesants comme le Testut. Une fois chargée à bord, elle demeurait inaccessible jusqu’au débarquement.
    • La protection contre l’air marin : L’humidité saline de l’Atlantique Nord et la condensation dans les cales exigeaient des précautions strictes : malles étanches doublées de zinc ou de toile vulcanisée, interposition de papier de soie pour préserver les étoffes et usage de boules de camphre pour protéger la laine et les reliures en cuir des moisissures.
    • L’acheminement ferroviaire : Dès Paris, le voyageur enregistrait ses bagages à la gare Saint-Lazare avec les étiquettes de couleur de la Compagnie Générale Transatlantique (indiquant le paquebot, la classe et le numéro de cabine). Les malles étaient acheminées par fourgon spécial directement sur le quai d’embarquement au Havre et hissées à bord par les grues portuaires.
  • L’évitement d’Ellis Island pour les passagers de cabine : Dans les années 1920, les passagers de première et deuxième classe échappaient au centre d’immigration d’Ellis Island. Les formalités administratives, le contrôle des visas et l’inspection sanitaire sommaire étaient réalisés directement à bord par les officiers américains avant l’accostage aux terminaux de l’Hudson River à Manhattan. Seuls les passagers de troisième classe (l’entrepont) étaient transbordés par ferry vers l’îlot pour subir les examens médicaux complets et les interrogatoires.
  • L’International House de New York : Ouverte en septembre 1924 au 500 Riverside Drive, face à Riverside Church et à proximité immédiate de l’Université Columbia, cette grande résidence universitaire a été fondée grâce aux mécénats de John D. Rockefeller Jr. et de la famille Dodge. Conçue pour favoriser les échanges intellectuels entre étudiants du monde entier, elle offrait aux jeunes chercheurs étrangers un cadre moderne, sécurisé et cosmopolite.
  • Le Traité d’anatomie humaine de Léo Testut : Ouvrage monumental en quatre volumes abondamment illustrés par Gaston Devy (puis révisé avec André Latarjet), le « Testut » formait le socle absolu de l’enseignement médical français. Pour une étudiante comme Pauline, transporter son exemplaire à New York constituait à la fois un investissement matériel lourd et la marque d’excellence de la méthode clinique parisienne.
  • Le plan financier de Poincaré et la Caisse autonome : Face à la crise monétaire aiguë de juillet 1926, Raymond Poincaré cumule la présidence du Conseil et le portefeuille des Finances. Pour enrayer la spéculation contre le franc sans céder aux exigences brutales des créanciers anglo-saxons, il fait voter 11 milliards de francs d’impôts nouveaux et crée la Caisse autonome de gestion des bons de la Défense nationale, pérennisée dans la Constitution par le Parlement réuni en Congrès à Versailles le 10 août 1926.

15 août 1926 : Le jour où ma fille a cloué le bec à Clemenceau

Puisque le départ de Pauline pour New York est désormais inéluctable, je refuse de la laisser traverser l’Atlantique sans de solides points d’ancrage ! Pour lui ouvrir les portes du monde universitaire américain et lui garantir la bienveillance d’alliés influents sur place, une évidence s’impose : solliciter l’homme qui connaît l’Amérique mieux que quiconque dans la République, mon ancien patron, Georges Clemenceau. Je l’emmène donc ce matin au 8, rue Benjamin-Franklin.

Le vieux chef nous reçoit dans son cabinet, calotte sur la tête, le regard toujours aussi perçant sous ses épais sourcils blancs. Après les salutations d’usage, il fixe Pauline d’un air faussement sévère :

« Alors, mademoiselle, il paraît que vous voulez courir le Nouveau Monde pour disséquer des cadavres et compter les comètes chez les marchands de pétrole ? La France ne produit plus assez d’étoiles pour vous retenir ? »

Loin d’être intimidée par le « Père la Victoire », Pauline soutient son regard avec un demi-sourire narquois :

« Elle en produit d’admirables, Monsieur le Président, mais nos mandarins de faculté préfèrent visiblement les observer de très haut… surtout lorsqu’elles portent une jupe ! Et si j’en crois vos propres mémoires, vous n’aviez guère demandé la permission à grand monde lorsque vous êtes parti pour l’Amérique à vingt-quatre ans. »

Un silence suspendu s’installe. Je retiens mon souffle. Puis, une franche détonation de rire soulève l’épaisse moustache du vieil homme. Il frappe la table du plat de la main :

« Parbleu ! Olivier, votre fille a encore plus de griffes que vous ! Voilà au moins quelqu’un qui ne s’embarrasse pas de salamalecs. »

Ravi par ce tempérament combatif, Clemenceau saisit aussitôt sa plume. Plutôt que de s’en tenir à une lettre protocolaire pour Franklin Roosevelt, il choisit d’écrire directement à son épouse, Eleanor Roosevelt, sachant combien celle-ci est engagée pour l’émancipation des femmes à New York.

En quelques lignes nerveuses et chaleureuses, il présente Pauline comme une compatriote « tenace, intrépide et digne du plus grand intérêt ». Pauline repart de la rue Franklin avec le précieux sésame en poche et un sourire victorieux. Quant à moi, je respire un peu mieux.

Photo (imaginaire) de la rencontre entre Le Tigre et Pauline, le 15 août 1926, au domicile parisien de Clemenceau, rue Benjamin-Franklin (Clemenceau est de passage, entre deux longs séjours dans sa maison en Vendée)

Le coin de l’historien

1. Le 8, rue Benjamin-Franklin : l’antre du Tigre

Retiré de la vie politique active depuis son échec à l’élection présidentielle de 1920, Georges Clemenceau partage son temps entre sa bicoque vendéenne de Saint-Vincent-sur-Jard et son appartement parisien du 8, rue Benjamin-Franklin (dans le XVIᵉ arrondissement, aujourd’hui transformé en musée).

Dans ce rez-de-chaussée donnant sur un jardin, le « Père la Victoire » reçoit ses proches, d’anciens collaborateurs et des personnalités internationales au milieu de milliers d’ouvrages et de ses collections d’art asiatique. Malgré ses 84 ans en 1926, il conserve un rythme de travail acharné, coiffé de sa célèbre calotte et portant ses mitaines en soie pour protéger sa peau fragilisée par l’eczéma.


2. Clemenceau médecin : une jeunesse scientifique

Avant de devenir journaliste et homme d’État, Clemenceau a d’abord été médecin. Il soutient sa thèse en mai 1865 à Paris (De la génération des éléments anatomiques), sous l’influence du positivisme et du matérialisme scientifique d’Auguste Comte et de Charles Robin. Bien qu’il n’ait exercé que brièvement dans le quartier de Montmartre, il a toujours conservé une affection particulière pour les praticiens et une fascination pour les sciences naturelles et médicales.


3. L’exil formateur aux États-Unis (1865-1869)

À peine diplômé, fuyant le régime autoritaire de Napoléon III, le jeune Clemenceau s’embarque pour les États-Unis à l’âge de 24 ans. Il y passe près de quatre années décisives :

  • Journaliste : Il devient le correspondant régulier du journal parisien Le Temps, couvrant la reconstruction américaine au lendemain de la guerre de Sécession et analysant avec acuité les institutions démocratiques naissantes.
  • Enseignant : Il enseigne le français et l’équitation dans une institution pour jeunes filles de Stamford (Connecticut), la Catharine Aiken School.
  • Vie personnelle : Il y rencontre l’une de ses élèves, Mary Plummer, qu’il épouse en 1869 avant de rentrer en France.

Cette immersion lui a permis de maîtriser parfaitement la langue anglaise et d’entretenir tout au long de sa vie un réseau dense d’amitiés outre-Atlantique.


4. Pourquoi Eleanor Roosevelt en 1926 ?

Le choix d’adresser une lettre de recommandation à Eleanor Roosevelt plutôt qu’à son mari Franklin est particulièrement pertinent en 1926 :

  • Un FDR en retrait relatif : Après avoir contracté la poliomyélite en 1921, Franklin D. Roosevelt passe une grande partie de l’année 1926 en Géorgie (à Warm Springs) pour suivre sa rééducation. Il n’est pas encore gouverneur de New York (il le deviendra en 1928).
  • Une femme d’influence à Manhattan : Durant cette période, Eleanor Roosevelt devient le véritable bras politique et social de la famille à New York. Militante infatigable, elle est très active au sein de la Women’s Trade Union League (WTUL), de la League of Women Voters et s’apprête à acquérir des parts dans la Todhunter School, une école pour jeunes filles où elle enseigne.
  • Un réseau d’entraide féminin : Très engagée en faveur de l’émancipation intellectuelle et professionnelle des femmes, Eleanor Roosevelt représente le point de contact parfait pour aider une jeune Française à s’orienter dans la métropole américaine.

5. Les liens Clemenceau – Roosevelt

Clemenceau entretenait une estime réciproque avec la branche Roosevelt, notamment avec le président républicain Theodore Roosevelt (l’oncle d’Eleanor), qu’il avait rencontré lors de ses voyages et avec lequel il partageait un tempérament pugnace et un franc-parler légendaire. Lors de son ultime tournée triomphale aux États-Unis à la fin de l’année 1922, Clemenceau avait réactivé tous ses contacts politiques et mondains sur la côte Est, ce qui rend son intercession auprès du cercle Roosevelt tout à fait naturelle et efficace.

10 août 1926 : Pauline veut s’installer à New-York !

« Papa, je vais partir pour les États-Unis ! » Pauline, ma fille de vingt ans, n’y va pas par quatre chemins. Ce n’est même pas « je souhaite », non : elle veut.

« Mais avec quel argent, ma chérie ? » rétorqué-je, pensant tenir là l’argument ultime pour la retenir.

Elle me détaille alors les sommes qu’elle a patiemment mises de côté en travaillant comme garde-malade en parallèle de ses études de médecine. Pauline insiste surtout sur son besoin de changer d’air, de s’adonner à l’astronomie — sa passion — dans une ville comme New York qui se passionne pour la science, et d’y achever son cursus médical dans un environnement bien plus ouvert aux femmes que nos facultés françaises. Elle rêve déjà d’approcher le département d’astronomie de Columbia ou d’assister aux conférences publiques de l’American Museum of Natural History, tout en espérant intégrer le College of Physicians and Surgeons ou l’école de médecine de Cornell. Elle affirme qu’elle peut vivre « avec presque rien », que son anglais est très correct et que, de toute façon, sa décision est prise.

Ma femme, avec laquelle elle a déjà eu cette conversation, soutient pleinement l’initiative : « Olivier, je t’assure, c’est une excellente chose pour elle. Pauline est rayonnante. Laissons-la sortir du nid ! »

C’est vrai. Le regard de ma fille n’a jamais révélé un tel mélange de détermination, de bonheur paisible et de ferme assurance face à l’avenir.

Il me reste à solliciter quelques relations facilitatrices pour lui éviter de loger dans les secteurs peu recommandables de la métropole — comme les environs malfamés de Hell’s Kitchen ou du Bowery — et tranquilliser ses parents. Je pense notamment à mon ancien patron Clemenceau, qui a longtemps vécu là-bas, est parfaitement bilingue et connaît bien la famille Roosevelt. Je pourrais aussi recontacter Margaret L. Hayes, la diplomate de l’ambassade des États-Unis avec laquelle j’ai eu un entretien l’autre jour ?

Une salle d’opération dans un hôpital aux États-Unis dans les années 20

La grande salle d’un hôpital américain dans les années 20

Le coin de l’historien

 Étudier la médecine en tant que femme à New York en 1926 :

En France, les études médicales sont ouvertes aux femmes depuis la fin du XIXᵉ siècle, mais le milieu universitaire reste imprégné de conservatisme. Aux États-Unis, la situation évolue plus vite dans certaines grandes institutions : le Cornell University Medical College est mixte depuis sa fondation en 1898, et le College of Physicians and Surgeons de Columbia University a ouvert ses portes aux étudiantes en 1917. Les hôpitaux new-yorkais offrent en outre d’importantes opportunités d’internat clinique pour les femmes praticiennes.

 L’astronomie à New York avant le planetarium Hayden :

En 1926, New York est en pleine effervescence scientifique. L’American Museum of Natural History (AMNH) est le cœur battant de la vulgarisation astronomique grâce au Dr Clyde Fisher, qui réunit passionnés et universitaires lors de conférences publiques très courues (il fondera l’Amateur Astronomers Association l’année suivante). À Columbia, le département d’astronomie est en pleine modernisation : le bâtiment Pupin Hall et son observatoire Rutherfurd sont alors en chantier et ouvriront leurs portes en 1927.

 L’insécurité new-yorkaise sous la Prohibition :

Depuis la mise en œuvre du Volstead Act en 1920, la vente d’alcool est illégale aux États-Unis. En 1926, la pègre organisée (emmenée par des figures comme Lucky Luciano, Meyer Lansky ou Frankie Yale) contrôle la ville. Des quartiers comme Hell’s Kitchen (fief des gangs irlandais contrôlant les docks) ou le Bowery (maillé par les speakeasies, le jeu clandestin et les tensions de Chinatown) sont réputés particulièrement dangereux pour une jeune femme seule.

 Georges Clemenceau et son réseau américain :

Le « Tigre » connaît parfaitement les États-Unis pour y avoir vécu de 1865 à 1869. Il y a exercé comme correspondant pour le journal Le Temps, enseigné le français dans un collège de jeunes filles à Stamford (Connecticut) et épousé une Américaine, Mary Plummer. Parfaitement bilingue, il y a conservé d’importants relais politiques et diplomatiques, notamment auprès du cercle de Theodore Roosevelt.

24 juillet 1926 : Enfin un gouvernement stable… mais sous le regard de Washington

Le gouvernement d’Union nationale a vingt-quatre heures. Hier, Poincaré a bouclé son cabinet en supprimant d’un trait de plume les sous-secrétariats d’État et en rassemblant les ténors : Briand, Herriot, Tardieu, Painlevé. Le signal n’a pas tardé : la livre sterling est redescendue brutalement de 235 à 208 francs avant la fermeture des marchés. Mais l’incendie n’est que circonscrit. Ce matin, la rue de Rivoli ressemble à un QG de guerre.

8 heures du matin. J’entre dans le bureau du nouveau Président du Conseil et ministre des Finances. Raymond Poincaré est attablé depuis déjà deux heures. Pas un pli à son costume, pas un dossier qui dépasse. L’homme est une mécanique de précision alimentée à la rigueur et au café noir.

Il lève à peine les yeux de ses fiches.

— La Bourse respire, Olivier, me dit-il de sa voix sèche et coupante. Mais ce n’est qu’un répit psychologique. Si nous ne calons pas les crédits internationaux d’ici dix jours, le franc repart dans le vide. Que vous disent les Américains ?

Je m’assois en face de lui et pose mon dossier sur le sous-main en cuir.

— J’ai vu Margaret L. Hayes hier après-midi. Deuxième secrétaire à l’Ambassade des États-Unis. Et accessoirement petite-fille du président Rutherford Hayes. Washington ne nous envoie pas des diplomates de salon, mais des stratèges.

Poincaré marque un arrêt. Le regard devient acéré derrière ses lunettes.

— Et que demande la petite-fille de Président ?

— Ce que demande Wall Street : des garanties et un point fixe. Les Américains sont épuisés par la valse des ministères. Herriot qui saute en deux jours, le Quai d’Orsay qui change de cap tous les mardis… Ils exigent trois conditions avant de peser sur les marchés pour soutenir notre monnaie :

1. La garantie sur la dette : des assurances concrètes sur l’accord Mellon-Bérenger dès que la tempête sera passée.

2. Un canal direct : un accès immédiat aux cabinets des Finances et de l’Intérieur, en contournant le filtre de la bureaucratie française.

3. Une visibilité politique : des informations fiables sur les mouvements de la rue et l’agitation sociale.

Poincaré écoute sans m’interrompre. Ses doigts tapotent régulièrement sur la table.

— Des exigences de créanciers pressants, marmonne-t-il avec une ombre d’agacement. Ils veulent contrôler l’administration française ?

— Ils veulent s’assurer qu’il y aura encore un gouvernement debout pour rembourser la dette dans six mois. En échange, Miss Hayes a été très claire : si nous offrons cette stabilité et ce canal privilégié, Washington freinera la spéculation contre le franc et débloquera les lignes de crédit.

Un silence pesant s’installe dans le bureau. Poincaré se lève, fait trois pas vers la fenêtre qui donne sur les Tuileries, puis se retourne.

— L’accord sur les dettes ne passera pas à la Chambre tant que les Français auront l’impression de payer pour leur propre ruine. Je vais imposer une discipline de fer, créer une caisse de gestion pour les bons de la Défense nationale et lever 11 milliards d’impôts nouveaux s’il le faut. Mais je ne braderai pas la souveraineté de l’État. En revanche… pour le canal direct, vous avez le champ libre. Soyez leur interlocuteur privilégié, Olivier. Faites-leur comprendre que Poincaré n’est pas un ministre d’un jour.

Il se rassied déjà et reprend sa plume d’un geste sec.

— Revoyez Miss Hayes. Dites-lui que la France s’apprête à se serrer la ceinture, mais qu’elle exige en retour que Wall Street desserre l’étau. Si la diplomatie américaine cherche quelqu’un qui tient fermement les ficelles à Paris, elle l’a trouvé.

Je m’incline et quitte le bureau. La bataille pour le sauvetage du franc ne se jouera pas seulement dans le vacarme du Palais-Bourbon, mais dans l’ombre de ces négociations confidentielles avec Washington. Je vais avoir beaucoup de travail.

Raymond Poincaré, le sauveur du franc et des finances publiques françaises

July 22, 1926: The American Woman Who Wanted to Annex the Republic

At the Chamber of Deputies, it is utter bedlam. The Herriot government just fell in two days, Poincaré is preparing to return to try to save the franc, and the ministries are spinning like windmills. Switching contacts at the Quai d’Orsay every Tuesday is starting to seriously exasperate Washington. The U.S. Embassy is desperately seeking a fixed point in this chaos. Someone who won’t fall at the slightest vote of confidence. That is why they reached out to me.

At 3:00 p.m. sharp, Margaret L. Hayes enters my office. Second Secretary. An understated suit, flawless blonde waves, a gaze of surgical precision. No useless preamble, no social niceties: this young woman clearly didn’t come here for tea.

She sets a thick file on the table and cuts straight to the point with typically American clarity. In ten sharp, figure-laden minutes, she maps out the problem for me:

1. The war debt: The Mellon-Bérenger Agreement is blocked because French public opinion refuses to sign as long as the franc crisis remains unresolved.

2. Financial stability: Wall Street is worried about a European economic collapse.

3. Political uncertainty: Washington no longer knows who to speak to in Paris.

Then comes the most delicious part. Once the assessment is laid out, she unrolls her list of expectations. At that point, it’s no longer a briefing—it’s the Bon Marché catalog:

 Direct access to the Finance and Interior cabinets, bypassing protocol.

 Discreet guarantees on American investments.

 A reliable intelligence channel regarding left-wing movements and the streets of Paris.

 And assistance in breaking through a few stubbornly French bureaucratic locks.

Just that. I watch her fire off her demands like a machine gun while maintaining an Olympian calm. If I let her talk for five more minutes, she’ll have me sign off on the handover of the Eiffel Tower and the keys to the Quai d’Orsay wine cellars.

—“Mademoiselle,” I tell her with a smile, “you are not looking for a collaboration; you are looking to annex the French civil service.”

She doesn’t flinch. She looks me straight in the eye, a faint smirk playing on her lips:

—“Ministers come and go, Monsieur. You remain. Washington wants to work with those who actually pull the strings.”

Touché. The agreement is quickly struck: I open my networks to smooth the way for American affairs in Paris, and she gives me direct, privileged access to the decision-making circles of the Embassy, and later of Washington.

Once the diplomat has left, I call on my contacts to find out who this young woman is, so utterly free of doubt. The reports reach me two hours later.

Margaret is not here by chance. She landed her post thanks to the Rogers Act of 1924, which finally opened the American diplomatic service to merit. But there is a far more interesting detail in her file: her name. Margaret is the direct granddaughter of Rutherford B. Hayes, the 19th President of the United States.

An heiress of the White House with the mind of a strategist and the boldness of a general. American diplomacy has just sent me a correspondent of the first order. The game promises to be a fascinating one.


The meeting between Margaret L. Hayes and Olivier le Tigre


Margaeer L. Hayes is a fictional character inspired by the pioneer women of American diplomacy, such as Lucile Atcherson, posted in Bern as early as 1926, or Pattie H. Field, vice-consul in Amsterdam in 1925—both of whom entered service thanks to the Rogers Act of 1924. Her supposed grandfather, President Rutherford B. Hayes, did indeed exist, but their relation is fictional—a nod to his fight for a merit-based civil service, the fruits of which his fictional granddaughter reaps here.

22 juillet 1926 : L’Américaine qui voulait annexer la République

À la Chambre des députés, c’est la cohue. Le gouvernement Herriot vient de sauter en deux jours, Poincaré s’apprête à revenir pour tenter de sauver le franc, et les ministères tournent au moulin à vent. Changer d’interlocuteur au Quai d’Orsay chaque mardi commence à exaspérer sérieusement Washington. L’ambassade des États-Unis cherche désespérément un point fixe dans cette pagaille. Quelqu’un qui ne saute pas au moindre vote de confiance. C’est pour cela qu’on m’a sollicité.

À 15 heures précises, Margaret L. Hayes entre dans mon bureau. Deuxième Secrétaire. Tailleur sobre, ondulations blondes impeccables, regard d’une précision chirurgicale. Aucun préambule inutile, pas de fioritures mondaines : cette jeune femme n’est clairement pas venue pour boire le thé.

Elle pose un dossier rigide sur la table et entre dans le vif du sujet avec une pédagogie typiquement américaine. En dix minutes chiffrées et tranchantes, elle me cartographie le problème :

1. La dette de guerre : L’accord Mellon-Bérenger est bloqué parce que l’opinion française refuse de signer tant que la crise du franc n’est pas réglée.

2. La stabilité financière : Wall Street s’inquiète d’un effondrement économique européen.

3. Le flou politique : Washington ne sait plus à qui parler à Paris.

Puis vient le moment le plus savoureux. Une fois le constat posé, elle déballe sa liste d’attentes. Et là, ce n’est plus un exposé, c’est le catalogue du Bon Marché :

 Un accès direct aux cabinets des Finances et de l’Intérieur, sans passer par le protocole.

 Des garanties discrètes sur les investissements américains.

 Un canal d’information fiable sur les mouvements de la gauche et la rue parisienne.

 Et une aide pour faire sauter quelques verrous bureaucratiques bien français.

Rien que ça. Je la regarde dérouler ses exigences à la mitrailleuse avec un calme olympien. Si je la laisse parler cinq minutes de plus, elle me demande de lui signer la cession de la Tour Eiffel et les clés des caves du Quai d’Orsay.

— Mademoiselle, lui dis-je en souriant, vous ne cherchez pas une collaboration, vous cherchez à annexer l’administration française.

Elle ne cille pas. Elle me fixe droit dans les yeux, un léger sourire en coin :

— Les ministres passent, Monsieur. Vous, vous restez. Washington veut travailler avec ceux qui tiennent réellement les ficelles.

Touché. L’accord est vite conclu : je lui ouvre mes réseaux pour fluidifier les affaires américaines à Paris, et elle devient mon accès direct et privilégié aux cercles de décision de l’Ambassade puis de Washington.

Une fois la diplomate partie, je fais jouer mes contacts pour vérifier qui est cette jeune femme qui ne doute de rien. Les rapports me parviennent deux heures plus tard.

Margaret n’est pas là par hasard. Elle a décroché son poste grâce au Rogers Act de 1924, qui a enfin ouvert le service diplomatique américain au mérite. Mais il y a un détail autrement plus intéressant dans son dossier : son nom. Margaret est la petite-fille directe de Rutherford B. Hayes, le 19ᵉ président des États-Unis.

Une héritière de la Maison-Blanche avec la tête d’un stratège et l’audace d’un général. La diplomatie américaine vient de m’envoyer une correspondante de premier ordre. La partie promet d’être passionnante.

La rencontre entre Margaret L. Hayes et Olivier le Tigre


Margaret L. Hayes est un personnage fictif inspiré des premières femmes de la diplomatie américaine, comme Lucile Atcherson, en poste à Berne dès 1926, ou Pattie H. Field, vice-consule à Amsterdam en 1925 — toutes deux entrées en fonction grâce au Rogers Act de 1924. Son grand-père supposé, le président Rutherford B. Hayes, a bien existé, mais leur filiation est inventée — clin d’œil à son combat pour une fonction publique fondée sur le mérite, dont sa petite-fille fictive récolte ici les fruits.

21 juillet 1926 : Myrna Loy en rêve éveillé

« Ce sont des négociateurs brutaux ! Impossible de se mettre d’accord autour d’un verre ou après un bon repas. Tout se trame dans la sécheresse d’un bureau sans âme, entre deux bouffées de cigarette d’un jeune américain, au français hésitant, qui n’a aucune marge de manœuvre de la maison mère pour négocier ! »

Mon ami Pierre-Jean de Venloo, producteur et distributeur de cinéma, vient de me rejoindre au café où nous avons nos habitudes. Il ne décolère pas contre les « types de la Warner » comme il les appelle, les représentants de Hollywood en France. Le deal est simple : vous achetez toute la production de la Warner Bros d’une année. Les bons films comme les navets (westerns à deux balles, comédies idiotes…). C’est à prendre ou à laisser et si vous n’en voulez pas, un autre distributeur français prendra votre place.

Mais alors, pourquoi avoir signé ?

Pierre-Jean baisse la voix et s’approche de moi pour ne pas être entendu. Son regard s’allume, comme s’il était, d’un coup, habité par un rêve d’enfant ou une passion qui brûle de l’intérieur. Un étrange silence se fait. Même le reste des clients du café semblent retenir leur souffle pendant que mon ami ouvre sa sacoche pour extraire un précieux document.

« Olivier, regarde cette photographie de cette jeune femme ! Je traverserais l’Atlantique pour elle ! C’est l’une héroïnes d’un film qui est en train de faire un carton aux USA : « Across the Pacific », une histoire d’espionnage un peu invraisemblable qui se passe lors de la guerre américano-philippine de 1898. J’en ai vu des extraits et c’est surtout cette toute jeune actrice, Myrna Loy, qui m’a littéralement subjugué. »

Je jette à mon tour un coup d’œil sur le cliché développé en grand format. Le yeux sombres et magnétiques de l’héroïne accentuent le maquillage de sa peau paraissant plus mat. Son attitude mutine, fermée d’une rebelle qui ne cédera jamais et ses vêtements de princesse « des îles », ne laissent pas indifférent.

Le cliché de Myrna Loy entre les mains de Pierre-Jean de Venloo, producteur, distributeur pour la Warner Bros. en France

« Tu vas voir, Olivier, avec cette fille, je vais me faire un fric de dingue ! »

Pierre-Jean est redescendu sur terre. Il ne se refait pas et parle maintenant « tiroir caisse » et profits escomptés. Il m’indique, gourmand et volubile, qu’il va rebaptiser le film autour du personnage de Myrna Loy (alors qu’elle tient un second rôle) et qu’il va en faire, pour le public français, une Mata Hari du Pacifique !

« Tu comprends Olivier, en France, la guerre hispano-machin dans les Philippines, tout le monde s’en fout ! Il faut inventer autre chose. Faut de la passion et des larmes, de l’espionnage et du sang, des femmes au regard de feu et des hommes qui sortent leurs fusils » Stop ! Je l’arrête. Pierre-Jean devient presque vulgaire dès qu’il parle d’argent.

Je préfère rester sur la photo. Cette présence hors du commun de Myrna Loy. J’ai l’impression qu’elle bouge sur le cliché et qu’elle va lever sa tête boudeuse vers moi.

Pierre-Jean me quitte. Il m’a laissé la photographie « avec toute son amitié ».

Je vide ma tasse par petites gorgées, en observant les clients qui entrent et sortent dans ce café parisien typique.

C’est à ce moment-là qu’un miracle se produit. Une jeune parisienne franchit la porte : elle cherche du regard un ami – ou son compagnon – qu’elle sait déjà attablé quelque part. Elle a les traits réguliers, son visage ovale est marqué par de grands yeux en amande, un nez fin et droit, et des pommettes délicatement dessinées. Sa bouche aux lèvres pleines et parfaitement ourlées, apporte douceur et caractère à ses traits harmonieux. L’ensemble dégage une beauté élégante, à la fois classique, mystérieuse et intemporelle.

Je reprends le cliché et je compare. Stupéfait. Mis à part la coiffure, le maquillage et bien sûr le costume, c’est une véritable réincarnation de Myrna Loy qui vient d’entrer.

Je repose ma tasse en essayant de ne pas avoir une attitude trop troublée qui pourrait déranger la demoiselle qui n’est pour rien dans cette ressemblance incroyable. Je sors dans la rue, titubant, en me demandant si je viens de rêver. J’ai maintenant tellement hâte d’aller voir le film pour passer un nouveau moment magique avec Myrna Loy !

L’apparition miraculeuse du sosie de Myrna Loy dans un café parisien en 1926

L’invasion d’Hollywood et la conquête des écrans français (1914-1928)

21 juin 1926 : Gertrude Stein m’agace prodigieusement !

La mécène américaine , multimillionnaire et reine de salon, Gertrude Stein m’agace. Picasso voulait absolument que je la rencontre à son domicile du 27 rue de Fleurus. Mais Grand Dieu, pour qui se prend-elle ? Son gros rire, ses robes de laine – même en juin – qui ne ressemblent à rien, son mépris pour un peintre que j’adore (Matisse), son mauvais français doublé d’un anglais américain incompréhensible et triomphant. Elle massacre les deux langues d’un coup. Suprêmement intelligente : elle connaît l’art, elle a étudié la psychologie et la médecine, le monde des affaires n’a pas de secret pour elle. Son sens de la répartie se révèle redoutable pour ses interlocuteurs et c’est elle qui verrouille le marché international de l’art pour mon ami Picasso.

Mais quel supplice de l’écouter parler à l’infini entre deux bouffées de cigarette, dans son salon parisien surchauffé. Elle juge très, trop vite tout le monde et porte une appréciation ironique voire cruelle sur beaucoup de gens qui n’ont rien demandé. Rien à voir avec l’empathie d’Olga, la femme de Picasso : celle qui décroche des Renoir de ses murs pour y placer des œuvres de mon père, cet illustre inconnu dont elle aime les toiles.

L’accès à son salon est verrouillé par son amie intime Alice Toklas qui vous ouvre la porte et fait le cerbère devant le salon en n’admettant que les puissants et les introduits. Gare à ceux qui ne montrent pas leur admiration sans borne pour la mécène Stein, si sûre d’elle-même qu’elle parle parfois d’elle à la troisième personne. C’est la Cour du Roi Soleil, sans Versailles.

Picasso s’en sort pourtant plutôt bien à ses côtés. Ses aspects « mauvais garçon boudeur » , son propre accent espagnol doublé d’une syntaxe approximative et son attirance pour l’argot comme les expressions imagées de la rue, son débit verbal très rapide, le protègent des forces centripètes de Stein. Elle est séduite par cet homme génial et lui pardonne tout. Elle l’écoute même alors qu’elle reste aussi sourde qu’inaccessible pour la plupart des visiteurs.

Au bout d’une heure de présence à écouter pérorer Gertrude, je peux enfin m’échapper. Elle m’a à peine jeté un regard – un fonctionnaire de l’Elysée ne la passionne guère – et s’est concentrée sur son seul protégé Pablo en ne cessant de commenter bruyamment ses œuvres «si modernes», « so revolutionary and so daring» !

« Mais où partez-vous, sweetie ? » me jette-t-elle, comme une marchande des halles tentant de retenir un client volage, au moment où elle me voit tourner les talons. Je glisse, avec un détachement très calculé : « Matisse est de passage à Paris et il dîne à la maison ce soir. Je dois y aller »

C’était un mensonge éhonté – Henri est sans doute à Nice à l’heure qu’il est – mais quel délice de voir le regard de Gertrude se figer et sa bouche s’arrondir, pour une fois silencieuse, de stupéfaction.

Fier de mon petit effet, je rejoins la rue. En pensant aux maîtres-mots de Matisse, “Luxe, calme et volupté”, je me surprends à esquisser sur le trottoir un pas de danse que la décence de ma fonction à l’Élysée devrait m’interdire.

Picasso et sa femme Olga

Gertrude Stein, hilare… et son amie intime Alice Toklas (images de fiction)

La suite, Il y a 50 ans :

21 juin 1976 : Le snobisme change de siècle (mais pas de méthode)


June 21, 1926: Stein irritates me prodigiously!


The American patron, multimillionaire, and queen of the salon, Gertrude Stein, annoys me. Picasso absolutely insisted that I meet her at her home at 27 rue de Fleurus. But good God, who does she think she is? Her booming laugh, her shapeless woollen dresses—even in June—her contempt for a painter I adore (Matisse), and her poor French coupled with an incomprehensible, triumphant American English. She massacres both languages at once. Supremely intelligent, no doubt: she knows art, she studied psychology and medicine, and the business world holds no secrets for her. Her wit proves formidable for anyone she speaks to, and it is she who locks down the international art market for my friend Picasso.
But what a torment to listen to her hold forth endlessly between puffs of her cigarette in her overheated Parisian salon. She judges everyone far too quickly and offers ironic, if not cruel, appraisals of many people who asked for nothing. It is a far cry from the empathy of Olga, Picasso’s wife: she who takes Renoirs down from her walls to hang the works of my father, that illustrious unknown whose canvases she loves.
Access to her salon is closely guarded by her intimate friend, Alice Toklas, who opens the door and plays Cerberus at the threshold, admitting only the powerful and the well-connected. Woe to those who do not show boundless admiration for the patron Stein, a woman so self-assured that she sometimes speaks of herself in the third person. It is the Court of the Sun King, without Versailles.
Picasso, however, fares rather well by her side. His « sulky bad boy » demeanor, his own Spanish accent coupled with a haphazard syntax, his fondness for slang and the colorful expressions of the streets, and his rapid-fire speech protect him from Stein’s centripetal forces. She is captivated by this man of genius and forgives him everything. She even listens to him, whereas she remains as deaf and inaccessible to most other visitors.
After an hour of listening to Gertrude pontificate, I can finally escape. She barely spared me a glance—an Élysée official is of little interest to her—and concentrated solely on her protégé Pablo, loudly and continuously commenting on his works as « si modernes », “so revolutionary and so daring”!
“But where are you going, sweetie?” she tosses at me, with the persistence of a market woman trying to retain a fickle customer, just as she sees me turn on my heel.
I remark, with a deeply calculated detachment: “Matisse is passing through Paris, and he is dining at my home tonight. I must be off.”
It was a blatant lie—Henri is undoubtedly in Nice at this very hour—but what a delight to see Gertrude’s gaze freeze and her mouth drop open in silent stupefaction. For once.
Proud of my little performance, I return to the street. Thinking of Matisse’s guiding words, “Luxe, calme et volupté”, I find myself executing a brief little dance step on the pavement—one that the decorum of my office at the Élysée should rightfully forbid.

21 avril 1926, Scott Fitzgerald au Ritz : quand l’Élysée s’inquiète pour le franc 

C’est Paul Morand qui m’a mis le pied à l’étrier. Croisé ce matin alors que je quittais le cabinet de « Gastounet » — notre bon Président Doumergue — il m’a glissé entre deux portes : « Monsieur le Conseiller, si vous voulez comprendre pourquoi les banquiers de Manhattan nous boudent, oubliez les notes du Trésor. Allez au bar du Ritz. Cherchez un gamin nommé Fitzgerald. C’est le confesseur de cette Amérique qui nous achète par appartements entiers. »

À 57 ans, ma place est plutôt sous les ors républicains de l’Élysée qu’au milieu des shakers de la place Vendôme. Mais le franc est à l’agonie et, à l’Élysée, on préfère les informations de première main aux rapports poussiéreux.
Me voici donc au Ritz. Le lieu sent l’argent frais et le parfum cher. Je repère le jeune homme au fond du bar. Vingt-neuf ans… L’âge de mon fils. Il a ce visage lisse, sans aucune de ces griffures que la vie — ou la guerre — laisse sur les hommes de ma génération. Je m’approche, posant doucement mon chapeau sur le cuir du fauteuil voisin.

— Monsieur Fitzgerald ? Pardonnez mon audace. Je m’appelle Olivier M…. J’occupe un poste de conseiller à la Présidence de la République qui me force, hélas, à m’intéresser à des choses bien moins poétiques que vos romans.

Il lève des yeux d’un bleu d’eau, un peu surpris par mon ton, qui n’est ni celui d’un admirateur, ni celui d’un solliciteur. Il se redresse, intimidé malgré lui par mon col cassé et ce pli d’amertume que les dossiers de l’État creusent au coin des lèvres.

— Monsieur le Conseiller… Je vous en prie, asseyez-vous. Notre ami Morand m’avait prévenu que la France m’enverrait peut-être son visage le plus sérieux. Frank ! Un gin pour Monsieur.
— Je n’ai qu’une minute, mon petit Scott. On m’a dit que vous étiez l’oreille de cette jeunesse dorée qui débarque chaque jour du Mauretania. Dites-moi : que pensent vos amis de Wall Street de notre débâcle financière ? Est-ce qu’ils s’amusent vraiment à voir notre franc tomber à 30 pour un dollar ?

Il allume une cigarette, les mains un peu fébriles. À 29 ans, il a déjà cette lassitude des gens qui ont trop fêté et pas assez dormi.

— Ils ne s’amusent pas, Olivier. Ils profitent. Pour eux, l’Europe est une vieille dame élégante mais ruinée qui vend ses bijoux de famille pour payer son loyer. Ils n’ont pas de haine, ils n’ont que des dollars. À leurs yeux, votre pays est devenu un bazar de luxe où tout est à moitié prix.
— La « vieille dame » a perdu un million de fils pour que vous puissiez boire ce gin en paix, jeune homme. C’est une créance qui ne figure pas sur vos bilans comptables.

Un silence se glisse entre nous. Il me regarde comme si je sortais d’un livre d’histoire, un témoin d’un monde qu’il admire mais qu’il juge condamné. La différence d’âge pèse sur la table ; il sent bien que je ne suis pas venu pour la littérature, mais pour l’honneur de la maison.

— Je le sais, murmure-t-il, presque gêné. Mais Wall Street veut des garanties, pas des souvenirs de Verdun. Mellon et Bérenger votre ambassadeur signent leurs accords dans dix jours à Washington. Mes amis disent que si la France ne cède pas tout, ils couperont les vivres.

Je me lève, boutonnant mon veston. J’ai ma réponse. Ce n’est pas de la malveillance, c’est l’arrogance d’un héritier face à un bâtisseur.

— Merci de votre franchise. Continuez à écrire, Monsieur Fitzgerald. Mais rappelez à vos amis que les vieux pays ont parfois le réveil brutal quand on essaie de les étrangler.

Je quitte le Ritz. L’air de la rue de la Paix est frais. Je rentre à l’Élysée. Je dois envoyer un câblogramme à Bérenger à Washington : « Entretien au Ritz significatif. Psychologie américaine : l’insouciance des parvenus. Ne rien lâcher sur les intérêts de la France. Ils ne respectent que la force. Le Conseiller O M…veille. »

Francis Scott Fitzgerald au bar du Ritz en avril 1926 Image de fiction

April 21, 1926: Scott Fitzgerald at the Ritz—When the Elysée Worried for the Franc

It was Paul Morand who first set me on the trail. I crossed paths with him this morning as I was leaving the office of “Gastounet” — our good President Doumergue. He pulled me aside between two doors: “Councilor, if you wish to understand why the Manhattan bankers are giving us the cold shoulder, forget the Treasury notes. Go to the Ritz bar. Look for a kid named Fitzgerald. He is the father confessor of this America that is buying us up, one apartment building at a time.”

At fifty-seven, my place is more suited to the gilded republican halls of the Élysée than the cocktail shakers of Place Vendôme. But the franc is in its death throes, and at the Élysée, we prefer first-hand intelligence to dusty reports.

And so, here I am at the Ritz. The air smells of fresh money and expensive perfume. I spot the young man at the back of the bar. Twenty-nine years old… my son’s age. He has that smooth face, devoid of the scars that life — or the war — has etched into the men of my generation. I approach him, resting my hat gently on the leather of the neighboring armchair.

“Mr. Fitzgerald? Forgive my intrusion. My name is Olivier M… I hold a position as an advisor to the Presidency of the Republic which, alas, forces me to take an interest in matters far less poetic than your novels.”

He looks up with water-blue eyes, somewhat surprised by my tone, which is neither that of an admirer nor a solicitor. He sits up straighter, seemingly intimidated in spite of himself by my wing collar and the line of bitterness that affairs of state have carved into the corners of my mouth.

“Councilor… Please, sit down. Our friend Morand warned me that France might send its most serious face my way. Frank! A Whisky for the gentleman.”

“I have but a minute, my dear Scott. I’m told you are the ear of this gilded youth that disembarks daily from the Mauretania. Tell me: what do your friends on Wall Street think of our financial debacle? Are they truly amused to see our franc tumble to thirty to the dollar?”

He lights a cigarette, his hands slightly restless. At twenty-nine, he already possesses that weariness of people who have celebrated too much and slept too little.

“They aren’t amused, Olivier. They are taking advantage. To them, Europe is an elegant but ruined old lady selling off her family jewels to pay the rent. They have no hatred; they have only dollars. In their eyes, your country has become a luxury bazaar where everything is half-price.”

“The ‘old lady’ lost a million sons so that you might drink this gin in peace, young man. That is a debt that does not appear on your balance sheets.”

A silence slips between us. He looks at me as if I had stepped out of a history book—a witness to a world he admires but deems doomed. The age gap sits heavy on the table; he senses quite clearly that I have not come for literature, but for the honor of the house.

“I know,” he whispers, almost embarrassed. “But Wall Street wants guarantees, not memories of Verdun. Mellon and your ambassador, Bérenger, are signing their agreements in ten days in Washington. My friends say that if France does not concede everything, they will cut off the credit.”

I stand up, buttoning my jacket. I have my answer. It is not malice; it is the arrogance of an heir facing a builder.

“Thank you for your candor. Keep writing, Mr. Fitzgerald. But remind your friends that old nations can have a brutal awakening when one tries to strangle them.”

I leave the Ritz. The air on Rue de la Paix is crisp. I head back to the Élysée. I must send a cablegram to Bérenger in Washington: “Ritz interview significant. American psychology: the insouciance of the parvenu. Concede nothing on France’s interests. They respect only strength. The Advisor keeps watch.”

17 novembre 1912 : Hopper entre espoir et découragement

Le début de la lettre va droit au but, en quelques mots tout est dit. Mon ami Edward Hopper, jeune peintre américain que j’ai connu lors de ses séjours à Paris n’a pas toujours le moral.

Il sait qu’il a du talent, il le sent profondément. Nous l’avons aussi encouragé en son temps : « Arrête de faire comme Marquet, laisse-toi aller à ton propre style !  » me suis-je souvent écrié en regardant ses dessins – très personnels – et en les comparant à ses toiles, trop inspirées des artistes pour lesquels il a de l’admiration.

De retour à New-York, Hopper gagne sa vie comme il peut. Une couverture de journal d’actualité par-ci, une illustration pour une revue professionnelle (System, The Magazine of Business) par-là. Il garde son geste sûr, ses personnages peinent à sourire mais dégagent une force indéniable. Chaque dessin fait montre d’une vraie originalité que les patrons de revue savent apprécier. Ils paient donc plutôt bien notre ami. Ces magnas de la presse se disent qu’avec des dollars plein les poches, celui-ci acceptera plus facilement que ses oeuvres soient ajustées, rognées, réduites, corrigées. Une moustache ajoutée à la va-vite, une ombre enlevée à un autre endroit, le ciel plus petit, le personnage central plus grand. L’illustration est martyrisée et l’artisan – on n’ose dire l’artiste – doit se taire, tout accepter. L’Amérique ne voit pas en lui un peintre, les rares expositions où l’on a pensé à l’inviter, lui rendent, à la clôture, toutes ses oeuvres : elles n’ont pas trouvé un seul acheteur.

Lîle de Blackwell. Par cette toile très étudiée, Hopper était persuadé qu’il allait enfin rejoindre les grands artistes new-yorkais à la mode. La désillusion a été cruelle.

Hopper évoque encore avec rage l’exposition d’artistes indépendants au MacDowel Club. Cinq tableaux accrochés aux murs, cinq échecs, aucune vente.

 » Je suis un peu découragé. Puisque je n’intéresse personne, j’ai failli arrêter de produire. L’an dernier, Hopper n’a ainsi peint que deux toiles.

L’année 1912 s’annonce plus prometteuse : un été à Gloucester, une amitié avec un certain Leon Kroll, camarade jovial et résolument optimiste et les pinceaux reviennent ! Des « Grands Mâts », un « Village Américain », le « Port de Gloucester » ; l’air marin, la fraîcheur venue du large lavent la tête.

Hopper ne vend toujours rien mais, au moins, il se fait plaisir. N’est-ce pas l’essentiel ?

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26 avril 1910 : Mark Twain, la comète et le Mississipi

Histoires de bandits et rebondissements fréquents, aventures sur le Mississipi et amitié entre jeunes gens, débrouillardises, mélange de peurs d’adulte et d’angoisses d’enfant. Mark Twain qui nous a quitté la semaine dernière, le 21 avril, c’était tout cela.

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L’écrivain Mark Twain est né et mort les années d’apparition de la comète de Halley (1835 – 1910)

Sa langue se révèle révolutionnaire : l’argot des blancs et le parlé des noirs des Etats du Sud sont fidèlement retranscrits dans un livre « coup de poing » comme Les Aventures de Huckleberry Finn qui n’hésite pas à plonger le lecteur dans de sombres histoires de dissection, de tonneau fantôme ou de cadavres impossibles à cacher.

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Les Aventures d’Huckleberry Finn

Mark Twain le mystique, anticlérical, est né la même année que l’apparition de la comète de Halley, il disparaît au moment où elle sera à nouveau visible, comme il l’avait mystérieusement prédit.

Il laisse une œuvre reflet d’une vie chaotique. Pilote de bateau à vapeur, déserteur des troupes sudistes, chercheur d’or, reporter en Europe, l’écrivain a roulé sa bosse et son imagination est portée par un vrai vécu.

Touché personnellement par la cruauté de la vie – il perd son père à 12 ans et plus tard sa femme ainsi que deux enfants – il sait tremper sa plume dans un encrier riche des saveurs d’un humour varié et souvent grinçant.

Il emmène ses lecteurs descendre le Mississipi, fleuve puissant, sauvage et beau, symbole d’une vie qui a fait des pieds de nez à la morale, d’un temps qui s’écoule sans cesse et ne garde en souvenir que ceux qui savent naviguer contre les courants ; Mark Twain faisait partie de ceux-là.

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12 avril 1910 : Pologne meurtrie

 « On aurait voulu faire disparaître notre nation à tout jamais que l’on ne s’y serait pas pris autrement. » Henryk Sienkiewitz, le prix Nobel de littérature 1905, auteur de Quo Vadis, est reçu aujourd’hui à l’Elysée. Après les poignées de mains, les discours et les hommages, il m’explique, un verre de champagne à la main, le drame traversé par son pays, la Pologne. Éclatée entre trois empires, la Russie qui possède tout le Territoire de la Vistule (Varsovie, Lodz…) , l’Autriche-Hongrie où vivent les habitants de Cracovie et tout le reste de la Galicie et enfin la Prusse avec la Posnanie, la Pologne n’existe pas, n’existe plus.

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Varsovie dans les années 1900, 1910

En Russie ? La langue russe reste obligatoire dans les écoles, le clergé catholique est juste toléré et réduit au silence, les nouveaux monuments glorifient l’unité derrière Saint Pétersbourg. En Prusse, les fonctionnaires sont aussi tous allemands et diffusent la langue de Goethe dans la vie de tous les jours en s’appuyant sur l’idéologie du Kulturkampf. Seule l’Autriche-Hongrie admet une représentation politique des Polonais qui bénéficient d’un vice-roi en Galicie, membre du cabinet viennois.

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Varsovie en 1910

Nation éclatée administrativement mais aussi éparpillée entre provinces économiquement et socialement très diverses. La Galicie autrichienne demeure très rurale et un peu arriérée alors que les villes rattachées à la Prusse se développent grandement d’un point de vue industriel, suivies par celles sous domination russe. Des régions voisines comme la Haute-Silésie (prussienne) et le bassin de Dabrowa (russe) sont pourtant rivales alors que les Polonais y sont majoritaires.

Qui veut faire la Pologne ? Le mouvement national grandit mais là-aussi de façon multiple. Certains vantent les vertus du tri-loyalisme vis à vis des trois pays dominant la Pologne et espèrent grandir en leur sein. Ils restent conservateurs dans l’âme et pour eux, leur avenir passe par l’enrichissement de leur communauté. D’autres préconisent l’établissement d’une vraie nation sur des bases ethniques (excluant les nombreux Juifs des territoires concernés ?) en utilisant la violence ou au contraire, les voies démocratiques. On compte des socialistes, des agrariens, des nationalistes purs et durs et des populistes. Un homme comme Pilsudski entretient ni plus ni moins une véritable force paramilitaire de 10 000 fusiliers non loin de Cracovie tandis que Dmowski tente de soulever les Polonais de Prusse grâce à des actions antigermanistes audacieuses. Tout ce petit monde se déchire et l’établissement d’une grande Pologne cohérente et unifiée paraît loin.

En attendant, les Polonais émigrent en masse : en France ou aux États-Unis notamment. Entreprenants, courageux (on ne leur réserve pas les métiers les plus faciles), solidaires entre eux, ils forment des communautés fières de leur religion, de leur langue et de leur culture. Sienkiewitz conclut :

« Nous butinons les fleurs du monde entier et nous en faisons notre miel ! »

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Henryk Sienkiewitz

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 Dans toutes les (bonnes) librairies :“Il y a 100 ans. 1910″

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23 mars 1910 : Fausse nouvelle

Naufrage de milliardaire dans une tempête emportant son yacht luxueux ou affabulation de journalistes en mal de nouvelles sensationnelles ? Gordon Bennett fait encore parler de lui. On se rappelle ses frasques dans la haute société new-yorkaise : cette soirée de prestige où il était invité dans un manoir de sa belle famille et où il était arrivé ivre en tenant des propos grossiers. Devant une assistance médusée, il s’était dirigé vers l’immense cheminée et, le col défait, s’y était soulagé comme un garnement.

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Le milliardaire et patron de presse James Gordon Bennett

Gordon Bennett, une légende vivante. Comme magna de la presse, il possède le New-York Herald et l’International Herald Tribune. Passionné de sport et d’aviation, il organise différentes coupes à son nom sur le golf comme sur les aéroplanes, ballons et montgolfières. Supérieurement intelligent, plein d’humour, doté d’un magnétisme tel que ceux qui le côtoient deviennent ses plus fervents supporters, Gordon Bennett laisse planer aussi le mystère sur sa vie.

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Gordon Bennett organise de multiples compétitions en les dotant richement

Combien a-t-il de femmes ? Deux, trois ou dix ? Une dans chaque capitale et chaque port ? Des princesses, des actrices ou de belles inconnues ? On voit les belles se rendre dans son yacht pour prendre un verre ou partager une nuit, certaines s’embarquent, d’autres descendent encore émerveillées des moments qu’elles ont passés.

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L’immense yacht de Gordon Bennett

Mais comment fait-il ce Gordon Bennett ? Quel est le vrai du faux ?

Impossible de savoir vraiment.

On le dit perdu corps et biens ces jours-ci au large de la Sicile puis on apprend, le lendemain, que son yacht serait intact en Mer Rouge pour finalement découvrir qu’il donne ses ordres par télégraphe, à son empire de presse, amarré dans un port de Ceylan, un gros cigare à la bouche. Qu’importe la succession de rumeurs et de fausses nouvelles pendant une semaine. Gordon Bennett fait vendre. L’annonce non vérifiée de son naufrage augmente le tirage du journal. Sa « résurrection » en Mer Rouge, attire de nouveaux lecteurs avides et enfin, les commentaires des témoins qui l’on vu, son verre de whisky à la main, dans le port de Colombo, décuple les ventes des quotidiens.

La presse emploie le conditionnel. Ce temps permet toute les approximations aux plumes habiles et sans scrupules. Mais qui s’en plaint ? Tout le monde trouve son compte à ce battage : le petit peuple banlieusard rêve de ce milliardaire attachant et hors du commun qui l’éloigne des soucis médiocres du quotidien ; la presse quant à elle augmente ses tirages à chaque fois qu’elle le cite et Gordon Bennett enfin accroit ainsi sa notoriété et donc sa fortune.

Gordon Bennett aime la France. Elle le lui rend bien.

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Gordon Bennett au volant de l’une des ses nombreuses automobiles

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17 février 1910 : La peur en bateau

J’imagine l’homme qui nage de toutes ses forces, ces vagues qui le soulèvent puissamment et l’emmènent parfois dans la direction opposée à l’horizon, l’eau noire refroidissant tout son corps gagné par l’épuisement. La syncope enfin et le réveil sur le sable, vivant, seul rescapé d’un naufrage dont les victimes se comptent par centaines. C’est ainsi que s’est achevée la catastrophe du paquebot Général-Chanzy.

Me reviennent aussi en mémoire d’autres drames, en pleine mer cette fois-ci. La panique gagnant les passagers d’orgueilleux navires -comme La Bourgogne – entrés en collision avec un autre bâtiment à pleine vitesse dans un brouillard traître. Les hommes d’équipage oublient les devoirs de la mer et s’emparent des chaloupes en priorité, laissant les passagers sans secours. Le capitaine, au contraire, sombre avec panache, sans quitter la barre de son bateau et rejoint l’océan devenu son tombeau.

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Voilà les images qui peuplent mon esprit pendant que j’accompagne le ministre de la Marine au Havre ce jour.

Quand on observe le gigantisme du Provence à quai, difficile d’imaginer le naufrage. Les flots semblent domptés par l’immensité de la coque, donnant une stabilité remarquable à ce mastodonte de plus de 190 mètres de long. Une ville flottante de 1600 passagers se répartissant entre les différents ponts et entreponts, restaurants ou bars, une société reconstituée où les plus riches se détendent en jouant au grand air, avec élégance, au shuffle-board et les plus pauvres tapent le carton pour tromper leur ennui dans des couloirs étroits, humides et mal éclairés qu’ils ne peuvent quitter avec leur billet de troisième classe.

Qui a peur en bateau ? Il paraît que l’angoisse peut venir quand le capitaine annonce une tempête qui s’approche ou que l’on constate que tout l’équipage est concentré dans des manœuvres difficiles. C’est à ce moment que l’on se dit que les chaloupes ne sont pas là par hasard et que les centaines de gilets de sauvetage empilés doivent bien avoir leur utilité. On repense à tous les naufrages décrits dans les journaux à sensation, ces drames qui surviennent une fois par mois environ. On se dit : ce coup-ci, ce pourrait être pour moi.

Un jour, avec l’essor des aéroplanes, la construction de gros et modernes « avions » , ne doutons pas que toute peur disparaîtra quand on volera vers New-York. Au-dessus des nuages, loin des tempêtes, le calme et la sérénité. Vivement l’an 2000 !

18 janvier 1910 : En Haïti, les USA prennent les choses en main

  « Mon programme pour Haïti ? La banane et le tourisme ! » L’attaché qui accompagne l’ambassadeur des États-Unis Robert Bacon n’y va pas par quatre chemins. S’il admet que le président local Antoine Simon puisse émettre un grand emprunt de 65 millions de francs sur la place de Paris, cela doit se traduire par des profits plus grands pour les sociétés américaines qui se développent sur place.

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L’ambassadeur américain en France, Robert Bacon

« Les intérêts que nous pouvons tirer de la vente de bananes sont importants. Il s’agit de remplacer la production de café dont les prix sont tirés vers le bas par les autres producteurs de la planète. De même, nous souhaitons participer à l’équipement en chemins de fer de l’île. Les liaisons Port-au-Prince vers le Cap-Haïtien et vers Les Cayes représentent deux chantiers qui nous intéressent particulièrement.»

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Le président haïtien, le général François Antoine Simon

Je l’écoute distraitement. Je n’ai pas beaucoup l’habitude d’une diplomatie qui mêle, à ce point, les intérêts des sociétés privées avec celui des États. Le massif ambassadeur Bacon a été lui même un haut dirigeant de la Northern Securities Company et de la US Steel Corporation. On le sent un peu vexé de ne pas être reçu par un ministre et il regarde ostensiblement pas la fenêtre, en signe d’ennui.

Dans ma mémoire, Haïti ne prend pas une grande place. Tout au plus, quelques vagues souvenirs du héros noir Toussaint Louverture et des différents massacres de Français pendant des révoltes ou révolutions qui semblent se succéder là-bas à un rythme effréné.

Bref, un île dangereuse pour nous et qui ne nous rapporte rien, si ce n’est des ennuis.

Par un hochement de tête, je fais mine à mes visiteurs que leur demande ne pose pas de difficultés à notre pays.

Bacon prend alors la parole : « Cela tombe bien. Dans tous les pays proches des Usa et du canal de Panama, nous souhaitons préserver la stabilité et la prospérité. Pour vous remercier, nous vous avons amené cette fameuse banane que vous ne mangez que rarement en France. C’est une « Gros Michel », variété la plus répandue et sans doute la meilleure. »

En dégustant ce fruit de dessert au goût bizarre, cette « figue banane » que nous ne trouvons que sur les menus de certains restaurants audacieux et chers de Paris, je repense un instant à ce peuple lointain, les Haïtiens, épris d’indépendance et violents contre tout oppresseur, riches d’une culture européenne et créole mélangée. Quelques centaines de milliers d’hommes qui parlent français, très loin, là-bas, derrière notre horizon et dont Paris se moque éperdument.

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25 décembre 1909 : Le Père Fouettard s’arrêtera-t-il chez nous ?

« Et ton Père Noël, comment va-t-il arriver à la maison ? »

Ma fille Pauline, 5 ans, me regarde interloquée. Je précise ma question : «Viendra-t-il en automobile, en train ou en aéroplane ? »

La jeune enfant répond avec l’assurance d’un professeur énonçant une évidence :

« Il vient en traîneau ! »

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Perfide, je fais remarquer que la neige qui était tombée il y a quelques jours, a disparu : « Il ne pourra pas glisser le traîneau ! »

La gamine ne se laisse pas démonter pour si peu et rappelle une seconde évidence en levant les bras en l’air : « Les rennes volent dans le ciel, avec le traîneau. »

J’arrête là mon petit jeu. Ma femme adore que les enfants puissent croire au Père Noël, je souhaiterais pour ma part qu’ils sachent toute la vérité.

« Relis George Sand : depuis les années 1810, 1820, tous les enfants ont besoin de rêver, de croire à ce personnage merveilleux et infiniment bon. Pourquoi priver Pauline de cette joie ? » Ma femme Nathalie plaide avec justesse. Je m’enferme dans des arguments cartésiens débités sans grande conviction :

«Le Père Noël n’est pas français. Ce sont quelques scandinaves qui ont implanté cette tradition aux États-Unis et celle-ci nous revient sous une forme commerciale. Le Père Noël fait surtout rêver les marchands. »

Nous n’allons plus à la messe et je préférerais, pour nous rattraper, que ce soit le Petit Jésus qui soit mis à l’honneur, dans notre foyer, le 25 décembre. Je sens que cela ferait plaisir à ma mère, très pratiquante, qui ne commence à manger son boudin grillé de réveillon qu’après la messe de minuit.

Je replace dans la cheminée une nouvelle et grosse bûche, destinée à nous chauffer pendant ces longues heures hivernales. La bonne, avant de prendre son traditionnel congé de Noël, nous a laissé les indications nécessaires :

« Les bûches de Noël sont toutes mises de côté sous le tableau du grand-père. Le pudding -je ne me ferai jamais à cette mode des « englichs »- et les bouchées glacées sont conservées au froid sur le balcon. Monsieur, Madame, je vous quitte et pars chanter avec mon Jules dans un bouillon du quartier. »

Pendant que je manie le tisonnier, j’entends mon aîné Nicolas, âgé de 13 ans, tenter de terroriser Pauline.

« Tu sais que les enfants qui ne sont pas sages sont tous emmenés par le Père Fouettard qui passe dans la rue ? » Là encore, la délicieuse enfant répond, la bouche en cœur, avec une candeur désarmante :

« Mais, Nicolas, si cela est vrai, comment es-tu encore là ? » L’intéressé qui ne s’attendait pas à cette réponse mi-naïve, mi-vacharde, se replonge, troublé, dans le dictionnaire illustré (il faut faire des cadeaux utiles !) qu’il vient de recevoir pour ses étrennes. Je réponds à sa place, magnanime :

«  Non, Pauline, le père Fouettard, s’il existe lui-aussi, ne fait que déposer des verges devant les portes des garnements. Et comme tu peux le constater, il n’a rien mis devant chez-nous. Nicolas et toi, vous n’avez rien à vous reprocher ! »

Pauline tend sa toute nouvelle poupée à Alexis qui peine à l’attraper du haut de ses huit mois. Un ours en peluche – Martin, qui nous vient aussi de New-York – l’attend un peu plus loin, assis sur le parquet. Les billes marrons qui lui servent d’yeux, semblent jeter un regard attendri sur cette scène familiale, banale… mais tout simplement heureuse.

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Le Père Fouettard, pendant maléfique du Père Noël, emmène dans sa hotte tous les méchants enfants…

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1er septembre 1909 : Ma nièce tourne autour de J. Kennedy

 Ma nièce, émigrée aux Etats-Unis, fait encore des siennes. Sa dernière lettre m’avait pourtant rassuré : elle était devenue l’assistante d’une photographe de grand talent, Gertrude Käsebier et s’initiait à ses côtés à une technique complexe en passe de devenir un art.

Elle m’annonce aujourd’hui qu’à l’occasion d’une exposition sur Boston, elle s’est entichée d’un jeune diplômé de la Latin School, étudiant à Harvard, un certain Joseph Kennedy.

Elle me le décrit comme séduisant, ambitieux, sportif (il pratique le base-ball) et plein d’humour.

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Le séduisant Joseph Kennedy aura neuf enfants avec Rose Fitzgerald… dont un certain John.

Voici la lettre que je lui poste ce jour :

«  Ma chère nièce ,

J’ai bien reçu ton courrier où tu m’annonces ta passion amoureuse pour un jeune américain d’origine irlandaise, Joseph Kennedy.

L’oncle protecteur que j’ai toujours été pour toi est conduit à te mettre en garde par rapport à cet élan de ton cœur que je sais généreux… mais encore tendre.

J’ai pris mes renseignements auprès de notre consul sur place sur ce fameux Joseph. Son père, originaire d’une famille d’Irlandais immigrés affamés, ancien portefaix sur les quais de Boston, a fait fortune en achetant et développant des bars dans des quartiers pas toujours huppés. Il s’est aussi fait remarquer dans le commerce du whisky. Bref, on ne peut dire que cet homme, sans doute très entreprenant, pratique des activités propres à en faire un intellectuel ou un artiste comme tu les aimes. Il tente aujourd’hui de donner une éducation raffinée à son fils Joseph en l’inscrivant dans les meilleurs établissements de la ville que sont la Boston Latin School puis l’Harvard College. Cela ne suffira pas à faire tomber les barrières sociales érigées par les vieilles familles bostoniennes, protestantes et d’origine anglaises, fières de leurs racines qui remontent à l’Indépendance.

Ton Joseph a sans doute peu d’avenir dans ce monde méprisant les Irlandais (réputés alcooliques) qui le regarde de haut. Comme Française, il vaut mieux que tu cherches un beau parti, mieux intégré dans cette société américaine, pas aussi ouverte que certains le prétendent.

En outre, il semble que la famille Kennedy a d’autres ambitions pour son rejeton. On me dit qu’il devrait se fiancer avec Rose Fitzgerald, une autre Irlandaise, fille du maire de Boston.

Ne viens pas te mêler de ces stratégies familiales complexes, pour nous Français et laisse donc ces Irlandais sans avenir entre eux. Concentre-toi sur ta carrière artistique qui s’annonce plus prometteuse.

Ton oncle qui t’aime. » 

9 juillet 1909 : Montrer aux Américains que nous les aimons…

« C’est à peine croyable : dans la nomenclature du Quai d’Orsay, les Etats-Unis étaient classés dans la catégorie « pays divers ». Notre pays qui a tant fait pour cette jeune nation semble oublier qu’elle est devenue une puissance de premier ordre ! »

 

L’ancien ministre des Affaires étrangères et académicien Gabriel Hanotaux ne décolère pas.

 

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Gabriel Hanotaux

 

«  Nous avions tout pour être un allié de choix des Usa : un passé commun riche, une même passion pour les droits de l’homme, une soif de liberté et une passion pour l’innovation. Au lieu de cela, nous laissons les Anglais nouer des liens privilégiés avec son ancienne colonie et former un bloc anglo-saxon qui ne peut que nous isoler. »

 

Gabriel Hanotaux, en diplomate de renom, évalue avec talent les rapports de force internationaux. Il enseigne son savoir à l’Ecole pratique des Hautes Etudes et écrit des essais remarqués sur l ’Histoire ou les relations internationales : Histoire du Cardinal de Richelieu, Paris en 1614, Histoire de la France contemporaine…

 

Homme concret et pratique, il met en place le Comité France-Amérique.

 

Organiser des rencontres, réceptions ou conférences  favorisants les liens entre nos deux nations, héberger dignement les personnalités américaines de passage dans notre capitale, préparer des missions d’étude dans les deux pays… bref : favoriser l’amitié entre nos deux peuples.

 

Je demande à Gabriel Hanotaux : Ce cercle pourrait-il transmettre un peu de la jeunesse de l’Amérique à notre vieille France ? Il me répond :

 

  » C’est Oscar Wilde qui disait que la jeunesse de l’Amérique est sa plus vieille tradition : elle dure depuis trois cents ans. »

31 mai 1909 : Coppola cherche un… parrain

« Agostino Coppola, c’est lui ! » Luigi Albertini, directeur du Corriere della Sera, le grand quotidien italien, profite de son voyage aux Etats-Unis pour retrouver des compatriotes. Il serre la main du futur papa qu’on lui présente et  s’assoit en face de lui. L’Italo-américain est de petite taille, trapu, très brun, barbu, marié à une certaine Marie Zasa, enceinte.

Albertini envisage, à l’attention de ses lecteurs milanais, romains ou napolitains, une succession d’articles sur l’émigration italienne au pays de l’oncle Sam, avec pour titre : « que sont-ils devenus ? »

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Mulberry Street à New-York, Manhattan, le charme de Little Italy, une ville dans la ville.

Il considère que la presse de son pays ne peut plus passer sous silence le devenir des 200 000 compatriotes qui quittent chaque année leurs Abruzes, Toscane ou Sicile natales. Beaucoup franchissent les Alpes et tentent de s’établir dans une France pas toujours très accueillante. Mais une bonne moitié achète un billet de troisième classe sur un transatlantique et tente l’aventure américaine. Ellis Island, l’accueil de tous les immigrants, le contrôle sanitaire puis l’enregistrement du nom : l’ami de Coppola, pour démarrer dans sa nouvelle vie, en a profité pour troquer son patronyme « Andolini » pour celui de « Corleone », petite bourgade sicilienne où sa famille est restée.

Les Italiens aux Etats-Unis ? Ils sont pour la plupart employés de travaux publics, manutentionnaires, petits commerçants… ou voyous. Ils se regroupent entre eux et colonisent, par exemple, des quartiers entiers de Manhattan : les rues Mott, Elisabeth et Mulberry au nord de Canal Street délimitent la Little Italy, ville dans la ville où la langue de Shakespeare n’est pratiquement jamais utilisée. Il y règne une ambiance bon enfant. On vit dehors l’été et on passe des heures dans les cafés l’hiver. Les étals en plein vent des marchands de fruits et légumes donnent une touche de gaité supplémentaire à des quartiers où personne ne roule sur l’or mais où tout le monde se serre les coudes.

Agostino Coppola rêve que son futur enfant sorte de sa modeste condition initiale :

« Il faudra qu’il soit artiste, qu’il fasse de la musique par exemple. Pour qu’il n’ait besoin de rien, je vais racheter l’armurerie qui fait l’angle et j’espère que grâce à mes ventes de fusils, il pourra grandir en pensant à autre chose que se nourrir comme je suis forcé de le faire ! »

Le patron de presse Albertini se sent obligé d’y aller aussi de sa suggestion : « Le monde du spectacle commence à faire bon accueil aux Italiens. Danseurs, chanteurs, acteurs… nos compatriotes ont des dons indéniables. Nous le constatons aux processions de la fête de San Gennaro. C’est un peu tôt pour y penser mais votre rejeton pourrait peut-être fréquenter ce nouvel art qu’est le cinématographe ? »

Agostino se rembrunit :  » Les quelques films que j’ai vu ne sont pas sérieux ! Je vois bien mon fils flûtiste mais c’est absurde d’imaginer un Coppola dans le cinéma ! En attendant, Monsieur le directeur du grand journal, nous cherchons un monsieur puissant pour protéger notre futur enfant.

– Vous voulez que je sois… son parrain ? »

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Luigi Albertini, directeur du grand  journal italien Corriere de la Sera, rencontre ce jour Agostino Coppola qui aura un fils, Carmine, flûtiste, chef d’orchestre et compositeur. Carmine sera lui aussi le papa d’un garçon, un certain Francis Ford…

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Little Italy, New-York 1909

25 mai 1909 : « Je fais disparaître la femme du Président de la République »

« Imaginez : la femme du Président rentre dans une boîte rectangulaire, composée de trois cubes réunis, posés debout sur la scène. Par une ouverture, on voit sa jolie tête souriante, par deux autres, sortent ses bras nus et enfin, ses pieds dépassent de deux derniers trous prêts du sol. Je prends à pleines mains la partie haute de la boîte en laissant les deux autres au sol. Je pose ce morceau plus loin sur la scène… et surprise, la tête de l’épouse du Président continue à apparaître par l’ouverture ! Comme si le corps de la première dame de France avait été disloqué ! Les spectateurs sont d’autant plus éberlués que lorsque j’ouvre les autres trous des autres parties de la boîte qui sont restés à leur place initiale, on continue à voir s’agiter, ici, les bras de Mme Fallières et là, ses pieds ! Vous imaginez le succès d’un tel tour ! Le lendemain, toute la presse en parle !  »

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Le célèbre magicien américain Harry Houdini se déchaîne et nous propose un tour peu commun…

Je réponds, avec un sourire jaune :

– Et le surlendemain, je suis viré du cabinet sans indemnités et je finis ma carrière aux archives de la préfecture de police comme manutentionnaire de deuxième catégorie ! Monsieur Houdini, vous êtes fou ! Le public français en général et le sommet  de l’Etat en particulier n’ont pas le même sens de l’humour que vous, les Américains. Je suis effectivement chargé de négocier avec le grand prestidigitateur que vous êtes, quelques amusements pour la fête privée à l’Elysée qui suivra le défilé du 14 juillet. Et comme héritier de notre magicien national Robert-Houdin, vous vous imposez comme l’homme idoine. Je sais que vous êtes capable de faire disparaître des éléphants. Mais la femme du Président… vous n’y pensez pas !

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M. Houdini, je sais que vous êtes capable de faire disparaître des éléphants mais la femme du Président, vous n’y pensez pas !

– Monsieur le conseiller, il faut dépasser les spectacles de Robert-Houdin, homme finalement médiocre aux tours usés avec le temps. La disparition dans une boîte a été tellement vue et revue qu’il faut renouveler le style en faisant participer des personnes célèbres ! Ou alors, il faut augmenter la dose de risque : le public new-yorkais me voit plonger dans une boîte en feu ou me noyer dans un bidon rempli d’eau et je fais le tout, les mains attachées dans le dos !

– Renoncez à la première dame de France. Prenez un garde républicain, il sera bien entraîné et vous aidera à faire le spectacle comme il faut !

– Mais non, un soldat ne fera rêver personne. En revanche, un bureaucrate comme vous, cela peut être plus drôle ! Il vous faut un peu de souplesse pour vous glisser à toute vitesse sous la scène et apparaître, dans les cubes, à l’endroit où le magicien attire l’attention des spectateurs. Par votre rapidité de mouvement sous une scène pleine d’ouvertures cachées au public, vous donnez l’impression d’être partout à la fois.

Rapidité et ubiquité, ce sont, j’imagine, les qualités attendus d’un conseiller des plus hauts personnages de l’Etat… même en France ? »

Madame Fallières, première dame de France, ne sait pas à quoi elle a échappé…

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Harry Houdini, magicien et prestidigitateur américain, a 36 ans. C’est l’héritier du Français Jean Eugène Hubert-Houdin, décédé en 1871.

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