22 août 1926 : Pauline prépare ses malles pour New-York

Pour qui prendrait notre histoire en marche, résumons la tempête : ma fille Pauline, 21 ans, a décidé de claquer la porte du mandarinat médical français pour conquérir New York, ses facultés et ses observatoires d’astronomie. Mon vieux patron Georges Clemenceau, conquis par le toupet de la demoiselle, lui a déjà signé un sauf-conduit de choix : une lettre personnelle pour Eleanor Roosevelt. De mon côté, alors que Raymond Poincaré vient de me charger de négocier en sous-main avec Margaret L. Hayes — brillante diplomate de l’ambassade américaine et petite-fille de président — pour stabiliser le franc auprès de Wall Street, il me restait à transformer ce coup de tête en débarquement parfaitement orchestré.

Ce matin, la chambre de Pauline ressemble à un camp de départ d’une armée en expédition. Au milieu de la pièce trônent deux volumineuses malles bombées en toile enduite et – heureusement – renforcées de laiton. Pas de futilités de modiste ici : ma fille prépare son expédition comme un officier de marine marchande. Je la regarde empiler avec méthode l’épais Traité d’anatomie de Testut, ses cahiers d’observations stellaires noircis d’équations, son stéthoscope et une petite lunette emmaillotée dans trois couches de chandails de laine.

— Pas une seule robe de soirée pour New York ? m’étonné-je en soulevant un paquet de blouses blanches.

— On n’observe pas la nébuleuse d’Andromède en crinoline, papa, me rétorque-t-elle sans lever les yeux. Et à Columbia, je doute que les microscopes s’émeuvent de la dentelle.

À quatorze heures, je quitte ce joyeux désordre pour retrouver Margaret L. Hayes dans le salon feutré d’un grand hôtel de la place de la Concorde. La Deuxième Secrétaire m’accueille avec son carnet relié de cuir et un café noir. J’expédie l’essentiel sur le front politique : la détermination d’airain de Poincaré, la création imminente de la Caisse autonome pour garantir les bons du Trésor et l’ouverture de notre canal confidentiel pour rassurer Washington.

Margaret prend des notes rapides, esquisse un hochement de tête approbateur, puis referme son carnet d’un coup sec :

— Parfait. Les marchés apprécieront la fermeté de Monsieur Poincaré. Mais si je lis bien entre vos lignes, Olivier, vous n’avez pas demandé cet entretien uniquement pour disserter sur la dette de guerre.

— En effet. Maintenant que le franc est en voie de sauvetage, réglons une affaire bien plus délicate : ma fille débarque chez vous à la fin du mois.

L’espace d’une seconde, le masque d’impassibilité diplomatique de Miss Hayes se fissure pour laisser place à un sourire complice. Elle sort d’une chemise cartonnée deux documents officiels dactylographiés :

— J’ai devancé votre requête. Pauline voyagera en seconde classe sur le paquebot Paris de la Compagnie Générale Transatlantique. Cela lui évitera les tracasseries d’Ellis Island : les formalités de douane se feront directement à bord avant d’accoster au quai de Manhattan. Pour le logement, je lui ai réservé une chambre à l’International House, sur Riverside Drive, à deux pas du campus de Columbia. C’est moderne, surveillé et cosmopolite. Enfin, voici sa lettre d’introduction consulaire.

Je contemple les papiers tamponnés de l’aigle américain. Entre le mot manuscrit du « Tigre » pour Mrs Roosevelt et les appuis de l’ambassade, Pauline s’apprête à traverser l’Atlantique avec une escorte invisible mais redoutable.

— Eh bien, Miss Hayes… vous ne faites pas les choses à moitié.

Margaret réajuste sa veste de tailleur, le regard pétillant :

— Rassurez-vous, Olivier : avec de tels parrains, votre fille ne va pas simplement poser le pied à New York… elle va en prendre possession.

Le paquebot France dans le port du Havre en 1926. (Reconstitution à partir d’archives)

Le paquebot France (Compagnie Générale Transatlantique, mis en service en 1912) — Longueur : 217,6 m | Jauge : 23 769 tonneaux. Vitesse de croisière : 24 nœuds (environ 44,5 km/h), reliant Le Havre à New York en moins de six jours. Capacité : 1 920 passagers (534 en 1ʳᵉ classe, 442 en 2ᵈᵉ classe, 944 en 3ᵉ classe) et 540 membres d’équipage.

Le coin de l’historien : l’Amérique et la France à l’été 1926

  • L’art des malles et la logistique des traversées transatlantiques : Faire ses bagages pour une traversée de six jours relevait d’une mécanique de précision, codifiée par les compagnies maritimes :
    • La malle-cabine (steamer trunk) : Portant l’étiquette réglementaire « Wanted on voyage », elle était limitée en hauteur (environ 35 cm) pour se glisser sous la couchette, ou prenait la forme d’une malle-armoire verticale (wardrobe) munie de cintres et de tiroirs verrouillables. Elle renfermait le linge de corps, les tenues de jour, les affaires de toilette et les lectures nécessaires à la vie de bord.
    • La malle de cale (« Not wanted on voyage ») : Beaucoup plus lourde et volumineuse, renforcée de lattes de hêtre et de cornières en laiton, elle accueillait les réserves de vêtements, le linge de maison, les instruments et les livres pesants comme le Testut. Une fois chargée à bord, elle demeurait inaccessible jusqu’au débarquement.
    • La protection contre l’air marin : L’humidité saline de l’Atlantique Nord et la condensation dans les cales exigeaient des précautions strictes : malles étanches doublées de zinc ou de toile vulcanisée, interposition de papier de soie pour préserver les étoffes et usage de boules de camphre pour protéger la laine et les reliures en cuir des moisissures.
    • L’acheminement ferroviaire : Dès Paris, le voyageur enregistrait ses bagages à la gare Saint-Lazare avec les étiquettes de couleur de la Compagnie Générale Transatlantique (indiquant le paquebot, la classe et le numéro de cabine). Les malles étaient acheminées par fourgon spécial directement sur le quai d’embarquement au Havre et hissées à bord par les grues portuaires.
  • L’évitement d’Ellis Island pour les passagers de cabine : Dans les années 1920, les passagers de première et deuxième classe échappaient au centre d’immigration d’Ellis Island. Les formalités administratives, le contrôle des visas et l’inspection sanitaire sommaire étaient réalisés directement à bord par les officiers américains avant l’accostage aux terminaux de l’Hudson River à Manhattan. Seuls les passagers de troisième classe (l’entrepont) étaient transbordés par ferry vers l’îlot pour subir les examens médicaux complets et les interrogatoires.
  • L’International House de New York : Ouverte en septembre 1924 au 500 Riverside Drive, face à Riverside Church et à proximité immédiate de l’Université Columbia, cette grande résidence universitaire a été fondée grâce aux mécénats de John D. Rockefeller Jr. et de la famille Dodge. Conçue pour favoriser les échanges intellectuels entre étudiants du monde entier, elle offrait aux jeunes chercheurs étrangers un cadre moderne, sécurisé et cosmopolite.
  • Le Traité d’anatomie humaine de Léo Testut : Ouvrage monumental en quatre volumes abondamment illustrés par Gaston Devy (puis révisé avec André Latarjet), le « Testut » formait le socle absolu de l’enseignement médical français. Pour une étudiante comme Pauline, transporter son exemplaire à New York constituait à la fois un investissement matériel lourd et la marque d’excellence de la méthode clinique parisienne.
  • Le plan financier de Poincaré et la Caisse autonome : Face à la crise monétaire aiguë de juillet 1926, Raymond Poincaré cumule la présidence du Conseil et le portefeuille des Finances. Pour enrayer la spéculation contre le franc sans céder aux exigences brutales des créanciers anglo-saxons, il fait voter 11 milliards de francs d’impôts nouveaux et crée la Caisse autonome de gestion des bons de la Défense nationale, pérennisée dans la Constitution par le Parlement réuni en Congrès à Versailles le 10 août 1926.

15 août 1926 : Le jour où ma fille a cloué le bec à Clemenceau

Puisque le départ de Pauline pour New York est désormais inéluctable, je refuse de la laisser traverser l’Atlantique sans de solides points d’ancrage ! Pour lui ouvrir les portes du monde universitaire américain et lui garantir la bienveillance d’alliés influents sur place, une évidence s’impose : solliciter l’homme qui connaît l’Amérique mieux que quiconque dans la République, mon ancien patron, Georges Clemenceau. Je l’emmène donc ce matin au 8, rue Benjamin-Franklin.

Le vieux chef nous reçoit dans son cabinet, calotte sur la tête, le regard toujours aussi perçant sous ses épais sourcils blancs. Après les salutations d’usage, il fixe Pauline d’un air faussement sévère :

« Alors, mademoiselle, il paraît que vous voulez courir le Nouveau Monde pour disséquer des cadavres et compter les comètes chez les marchands de pétrole ? La France ne produit plus assez d’étoiles pour vous retenir ? »

Loin d’être intimidée par le « Père la Victoire », Pauline soutient son regard avec un demi-sourire narquois :

« Elle en produit d’admirables, Monsieur le Président, mais nos mandarins de faculté préfèrent visiblement les observer de très haut… surtout lorsqu’elles portent une jupe ! Et si j’en crois vos propres mémoires, vous n’aviez guère demandé la permission à grand monde lorsque vous êtes parti pour l’Amérique à vingt-quatre ans. »

Un silence suspendu s’installe. Je retiens mon souffle. Puis, une franche détonation de rire soulève l’épaisse moustache du vieil homme. Il frappe la table du plat de la main :

« Parbleu ! Olivier, votre fille a encore plus de griffes que vous ! Voilà au moins quelqu’un qui ne s’embarrasse pas de salamalecs. »

Ravi par ce tempérament combatif, Clemenceau saisit aussitôt sa plume. Plutôt que de s’en tenir à une lettre protocolaire pour Franklin Roosevelt, il choisit d’écrire directement à son épouse, Eleanor Roosevelt, sachant combien celle-ci est engagée pour l’émancipation des femmes à New York.

En quelques lignes nerveuses et chaleureuses, il présente Pauline comme une compatriote « tenace, intrépide et digne du plus grand intérêt ». Pauline repart de la rue Franklin avec le précieux sésame en poche et un sourire victorieux. Quant à moi, je respire un peu mieux.

Photo (imaginaire) de la rencontre entre Le Tigre et Pauline, le 15 août 1926, au domicile parisien de Clemenceau, rue Benjamin-Franklin (Clemenceau est de passage, entre deux longs séjours dans sa maison en Vendée)

Le coin de l’historien

1. Le 8, rue Benjamin-Franklin : l’antre du Tigre

Retiré de la vie politique active depuis son échec à l’élection présidentielle de 1920, Georges Clemenceau partage son temps entre sa bicoque vendéenne de Saint-Vincent-sur-Jard et son appartement parisien du 8, rue Benjamin-Franklin (dans le XVIᵉ arrondissement, aujourd’hui transformé en musée).

Dans ce rez-de-chaussée donnant sur un jardin, le « Père la Victoire » reçoit ses proches, d’anciens collaborateurs et des personnalités internationales au milieu de milliers d’ouvrages et de ses collections d’art asiatique. Malgré ses 84 ans en 1926, il conserve un rythme de travail acharné, coiffé de sa célèbre calotte et portant ses mitaines en soie pour protéger sa peau fragilisée par l’eczéma.


2. Clemenceau médecin : une jeunesse scientifique

Avant de devenir journaliste et homme d’État, Clemenceau a d’abord été médecin. Il soutient sa thèse en mai 1865 à Paris (De la génération des éléments anatomiques), sous l’influence du positivisme et du matérialisme scientifique d’Auguste Comte et de Charles Robin. Bien qu’il n’ait exercé que brièvement dans le quartier de Montmartre, il a toujours conservé une affection particulière pour les praticiens et une fascination pour les sciences naturelles et médicales.


3. L’exil formateur aux États-Unis (1865-1869)

À peine diplômé, fuyant le régime autoritaire de Napoléon III, le jeune Clemenceau s’embarque pour les États-Unis à l’âge de 24 ans. Il y passe près de quatre années décisives :

  • Journaliste : Il devient le correspondant régulier du journal parisien Le Temps, couvrant la reconstruction américaine au lendemain de la guerre de Sécession et analysant avec acuité les institutions démocratiques naissantes.
  • Enseignant : Il enseigne le français et l’équitation dans une institution pour jeunes filles de Stamford (Connecticut), la Catharine Aiken School.
  • Vie personnelle : Il y rencontre l’une de ses élèves, Mary Plummer, qu’il épouse en 1869 avant de rentrer en France.

Cette immersion lui a permis de maîtriser parfaitement la langue anglaise et d’entretenir tout au long de sa vie un réseau dense d’amitiés outre-Atlantique.


4. Pourquoi Eleanor Roosevelt en 1926 ?

Le choix d’adresser une lettre de recommandation à Eleanor Roosevelt plutôt qu’à son mari Franklin est particulièrement pertinent en 1926 :

  • Un FDR en retrait relatif : Après avoir contracté la poliomyélite en 1921, Franklin D. Roosevelt passe une grande partie de l’année 1926 en Géorgie (à Warm Springs) pour suivre sa rééducation. Il n’est pas encore gouverneur de New York (il le deviendra en 1928).
  • Une femme d’influence à Manhattan : Durant cette période, Eleanor Roosevelt devient le véritable bras politique et social de la famille à New York. Militante infatigable, elle est très active au sein de la Women’s Trade Union League (WTUL), de la League of Women Voters et s’apprête à acquérir des parts dans la Todhunter School, une école pour jeunes filles où elle enseigne.
  • Un réseau d’entraide féminin : Très engagée en faveur de l’émancipation intellectuelle et professionnelle des femmes, Eleanor Roosevelt représente le point de contact parfait pour aider une jeune Française à s’orienter dans la métropole américaine.

5. Les liens Clemenceau – Roosevelt

Clemenceau entretenait une estime réciproque avec la branche Roosevelt, notamment avec le président républicain Theodore Roosevelt (l’oncle d’Eleanor), qu’il avait rencontré lors de ses voyages et avec lequel il partageait un tempérament pugnace et un franc-parler légendaire. Lors de son ultime tournée triomphale aux États-Unis à la fin de l’année 1922, Clemenceau avait réactivé tous ses contacts politiques et mondains sur la côte Est, ce qui rend son intercession auprès du cercle Roosevelt tout à fait naturelle et efficace.

26 juin 1926 : À Strasbourg, l’ombre de Lucien Herr et la leçon de Marc Bloch

26 juin 1926. Café de la Haute-Montée.

Une chaleur de plomb écrase l’Ill. À Paris, le franc s’effondre, Briand use ses derniers jetons à la Chambre, mais ici, on pleure encore le Grand Herr, emporté le 18 mai par ce foutu cancer. Pour un ancien de Normale comme moi, la rue d’Ulm est devenue veuve. C’est ce deuil partagé qui m’amène à la table de Marc Bloch. À quarante ans, le professeur d’histoire médiévale — quatre citations à Verdun, la légion d’honneur au feu — affiche la sévérité triste de ceux qui ont perdu leur boussole morale.
Bloch s’est plongé à corps perdu dans le travail pour surmonter le vide. Entre nos tasses de café, pas de traités diplomatiques, mais des monographies agraires : les travaux récents de Thérèse Sclafert sur le Dauphiné et de Gaston Raveau sur le Poitou. Bloch prépare ses prochains cours magistraux sur les structures rurales françaises, tout en ferraillant par correspondance pour que Paul Étard succède à Herr à la bibliothèque de l’ENS.
Le dialogue s’amorce, fiévreux, hanté par le souvenir de la rue d’Ulm :

Moi : Paris me semble vide sans Herr. C’est lui qui m’a appris à traquer la vérité derrière les faux-semblants des archives officielles.

Marc Bloch : Herr était notre conscience. Il nous a montré qu’un document n’est rien sans la critique d’art et de science. C’est exactement ce que je tente de faire ici. Regarde ces relevés de parcelles : la distinction entre les openfields du Nord — ces champs ouverts et collectifs — et le bocage de l’Ouest n’est pas qu’une affaire de géographie. C’est l’histoire de la structure sociale d’un peuple.

Moi : On te reproche à la Sorbonne de délaisser l’histoire des traités pour faire de la sociologie ou de l’économie.

Marc Bloch : L’histoire-bataille est une illusion ! Après le grand massacre de 14, comment peut-on encore croire que l’histoire se résume aux faits d’armes des princes ? Mon livre sur Les Rois thaumaturges a montré comment une croyance collective — ce mythe des rois guérissant les écrouelles — a cimenté une dynastie. Aujourd’hui, je fouille le sol, l’assolement triennal, l’individualisme agraire du XVIIIe siècle, car c’est là que bat le pouls des masses.

Moi : C’est une méthode d’enquête totale. C’est ce que Herr attendait de nous.

Marc Bloch : Précisément. L’incompréhension du présent naît fatalement de l’ignorance du passé. Mais il est tout aussi vain de s’épuiser à comprendre le passé si l’on ne sait rien du présent. C’est pour cela qu’avec Lucien Febvre, nous voulons fonder une revue nouvelle, transversale, qui brisera les barrières entre historiens, économistes et sociologues.

Nous marchons une partie de la nuit sur le quai Kléber. Bloch me confie ses intuitions sur les « caractères originaux de l’histoire rurale française » qu’il est en train de théoriser en ce millésime 1926. Sa rigueur scientifique, mâtinée de cette exigence éthique reçue de Lucien Herr, me redonne de l’air. En rentrant à mon hôtel, je réalise que mes propres enquêtes sur les circuits financiers européens ne sont rien d’autre que la déclinaison contemporaine de sa méthode. Herr peut reposer en paix : sa méthode a trouvé son général.

Marc Bloch en 1926


Lucien Herr (1864–1926) fut l’emblématique bibliothécaire de l’École normale supérieure et l’éminence grise du socialisme français.
Mentor intellectuel de figures majeures comme Jean Jaurès et Léon Blum, il joua un rôle crucial dans leur ralliement à la cause dreyfusarde.
Co-fondateur (ou plutôt inspirateur) du journal L’Humanité, cet érudit discret marqua profondément l’histoire politique et universitaire de la IIIe République.

June 26, 1926: In Strasbourg, the Shadow of Lucien Herr and the Lesson of Marc Bloch

A leaden heat oppresses the Ill. In Paris, the franc is collapsing, and Briand is exhausting his last chips in the Chamber, but here, we are still mourning the Great Herr, taken on May 18th by that damned cancer. For a Normalien like myself, the Rue d’Ulm has been left widowed. It is this shared grief that brings me to Marc Bloch’s table. At forty years old, the professor of medieval history—four citations at Verdun, the Legion of Honor won under fire—displays the somber severity of those who have lost their moral compass.
Bloch has thrown himself body and soul into his work to overcome the void. Between our cups of coffee, there are no diplomatic treaties, but agrarian monographs: the recent works of Thérèse Sclafert on the Dauphiné and Gaston Raveau on the Poitou. Bloch is preparing his upcoming lectures on French rural structures, while simultaneously battling through his correspondence to ensure Paul Étard succeeds Herr at the ENS library.
A feverish dialogue begins, haunted by the memory of the Rue d’Ulm:
Me: Paris feels empty without Herr. He was the one who taught me to track down the truth behind the facades of official archives.
Marc Bloch: Herr was our conscience. He showed us that a document is nothing without the critique of art and science. That is exactly what I am trying to do here. Look at these land surveys: the distinction between the northern openfields—those open, collective fields—and the western bocage is not just a matter of geography. It is the history of a people’s social structure.
Me: You are criticized at the Sorbonne for abandoning the history of treaties in favor of sociology or economics.
Marc Bloch: Battle-history is an illusion! After the great slaughter of ’14, how can anyone still believe that history is reduced to the feats of arms of princes? My book on The Royal Touch showed how a collective belief—this myth of kings curing scrofula—cemented a dynasty. Today, I delve into the soil, three-field crop rotation, eighteenth-century agrarian individualism, because that is where the pulse of the masses beats.
Me: It is a method of total investigation. That is exactly what Herr expected of us.
Marc Bloch: Precisely. Misunderstanding of the present is inevitably born from ignorance of the past. But it is equally futile to exhaust oneself trying to understand the past if one knows nothing of the present. This is why, with Lucien Febvre, we want to found a new, interdisciplinary journal that will break down the barriers between historians, economists, and sociologists.
We walk part of the night along Quai Kléber. Bloch confides in me his insights on the « original characteristics of French rural history, » which he is theorizing in this vintage year of 1926. His scientific rigor, infused with that ethical demand received from Lucien Herr, gives me a breath of fresh air. Returning to my hotel, I realize that my own investigations into European financial circuits are nothing less than the contemporary adaptation of his method. Herr can rest in peace: his method has found its general.

14 janvier 1911 : Oeufs pourris sur la tête des ministres

« Et quand vous avez quelqu’un vous annonçant au téléphone qu’il est ministre, vous n’êtes pas obligé de le croire ! » Nous déjeunons à trois, le préfet de police Lépine, le nouveau commissaire du Vème arrondissement et moi. Le haut fonctionnaire met en garde le policier en charge notamment des abords de la Sorbonne « des multiples chahuts étudiants qu’il faut savoir canaliser, encadrer et maîtriser sans violence. »

Lépine décrit tous les coups pendables possibles qui surviennent dans le Quartier latin : les étudiants qui se font passer pour des émirs dans des réceptions mondaines parce qu’ils ont fait le pari un peu idiot d’y rentrer en chemise de nuit, ceux qui jettent des œufs pourris dans les fiacres des grands bourgeois, les ahuris qui transmettent leur candidatures à l’Académie française, les moqueurs qui appellent le poste de police en se faisant passer pour un ministre, les rigolos qui giflent les messieurs décorés et dignes dans les omnibus, les champions de la gâchette qui déchargent leur fusil sur des pots de chambre, les tireurs de sonnettes, les spécialistes des fausses alertes, les faux fous et les vrais chenapans…

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Le préfet complète : « Les pires, ce sont les carabins. Avec eux, quand ils ont dépassé les bornes, il n’y a plus de limites. Ils annoncent régulièrement à une presse crédule l’arrivée de terribles maladies ; certains se battent en poussant des cris de singes à coup d’organes humains, ivres, dans les salles de dissection et d’autres confisquent même les chaussures des diplomates étrangers laissées à la porte des chambres d’hôtel. »

Le commissaire prend bonne note de toutes les facéties possibles pouvant germer dans la tête bouillonnante des jeunes gens. On le sent cependant de plus en plus mal à l’aise. Il s’exclame : « Et qu’attendez-vous de moi, au juste ? » Lépine reprend , le regard sévère : « Maîtrise, sang froid, pas de violence mais pas de plaintes des riverains non plus… Débrouillez-vous. »

Le policier demande alors d’une voix blanche : « Vous voulez dire que s’il y a des difficultés ce sera… » « … de votre faute ! » complète le préfet. « Eh oui, nous n’arriverons jamais à coincer tous les jeunes drôles fauteurs de troubles. Le seul sur lequel peut s’abattre la foudre d’un État lassé des gamineries d’une jeunesse un peu désorientée, c’est vous, le commissaire du Vème arrondissement. Un œuf pourri sur la tête d’un ministre ? Et je vous transforme en… omelette ! »

24 septembre 1910 : Pour une Ecole Nationale d’Administration

Ma note est revenue avec beaucoup de corrections et de commentaires désobligeants de la part du directeur de cabinet. Il fallait que j’expose en une ou deux pages l’intérêt de créer ou non une grande école d’administration destinée à former les fonctionnaires d’autorité de la nation.

J’avais déjà rédigé un tel document pour Georges Clemenceau. J’ai donc repris mes arguments de l’époque. Un concours unique d’accès aux grands corps et aux postes de chefs de bureau, notamment, faciliterait la démocratisation du haut encadrement des ministères. Pour l’instant, les jeunes inspecteurs des finances, auditeurs au Conseil d’État ou conseillers à la Cour des comptes, ont trop tendance à être issus des grandes familles parisiennes, sans laisser de chances aux jeunes gens méritants des milieux populaires de province. Sans concours unifié, on se recrute « entre soi » et les corps restent des castes fermées avec leurs codes et leurs rites, bien éloignés des nécessités d’une administration moderne.

Dans mon analyse, j’insiste aussi sur la mise en place d’une scolarité longue et riche : apprentissage du métier dans les préfectures ou dans les colonies lors de stages répétés et variés, enseignement des techniques modernes utilisées dans les grandes compagnies industrielles : statistiques, suivi financier détaillé, rationalisation de la production… J’insiste sur la nécessité de former de bons généralistes, à l’esprit républicain indiscutable et avec une forte volonté de réformer le fonctionnement des ministères pour qu’ils servent mieux nos concitoyens. Je cite l’exemple de l’éphémère école d’administration fondée par Lazare Carnot en 1848.

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Lazare Hippolyte Carnot a créé une éphémère Ecole d’administration quand il était ministre de l’Instruction publique en 1848

Mon travail est revenu couvert de ratures rageuses. Concours unique ? « Ce serait l’affaiblissement des meilleurs corps et la plongée dans la médiocrité. » Enseignement novateur ? « Foutaise, les lettres grecques et latines de nos lycées guident plus sûrement un fonctionnaire que des chiffres trafiqués ».

Là où mon directeur de cabinet se déchaîne, c’est quand je propose que l’école ait une vocation internationale et que son siège ne soit pas forcément en France et donc à Paris. Il me met en bas de page, en rouge, la remarque suivante : « Votre école internationale d’administration ne serait pas à Paris ? Vous êtes fou ! Pourquoi pas à Strasbourg pendant que vous y êtes !!!! »

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7 juin 1910 : Une école moins chère pour le contribuable

« L’Instruction publique nous coûte beaucoup trop cher. Les lois Ferry de 1880 à 1886 qui organisent l’école obligatoire et gratuite pour tous les enfants jusqu’à 13 ans ont conduit à une multiplication des établissements jusque dans les bourgs les plus reculés. Pour les adolescents, il est aussi envisagé dans les projets de la Ligue pour l’Enseignement Post-Scolaire Obligatoire (Lepso), une généralisation des cours du soir. En attendant, la République a construit à grands frais les lycées Voltaire, Carnot, Janson de Sailly et Buffon, sans parler du lycée Lakanal à Sceaux et des lycées de jeunes filles qui sortent de terre comme des champignons.  On parle d’augmentation du traitement des instituteurs, en parallèle avec une probable diminution du nombre des élèves par classe ! Où va-t-on ? »

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Ferdinand Buisson, un valeureux député qui milite pour la « coûteuse » extension de l’enseignement obligatoire à tous les adolescents.

Le chef de bureau de la direction générale de la comptabilité, forteresse du ministère des finances, chargée de serrer les vis budgétaires, ne décolère pas. Il inonde mon bureau de documents et de chiffrages montrant que l’éducation des jeunes Français va coûter de plus en plus cher. « Vous vous rendez compte que si nous continuons comme cela, la France dépensera, un jour, plus pour ses écoles que pour son armée ? » Constatant que cette perspective ne semble pas m’effrayer outre mesure, il poursuit : «  Et pourtant, il existe un moyen pour maîtriser les coûts dans ce secteur. »

Je dresse l’oreille : le ministère des finances aurait une idée nouvelle, originale ? Il ne se contenterait pas de pester contre celles des autres ? Je regarde silencieusement et attentivement le jeune et lumineux chef de bureau qui me fait face. Un peu raide dans son costume, bien peigné, le visage encore poupin, il a tous les diplômes en poche : Droit et École Libre de Science politique, poursuivis par la réussite au très difficile concours de l’Inspection des finances, avant d’être recruté directement par le ministre dans le bureau supervisant les négociations budgétaires avec les ministères dits « dépensiers ».

« Monsieur le conseiller, il faut lire le manuscrit que Jules Verne n’a jamais réussi à publier sur Paris au XX ème siècle. Il y propose de mettre en place une grande Société Générale de Crédit Instructionnel. Elle regrouperait tous les moyens éducatifs dont la France a besoin sur un seul lieu, à Paris, à la place du Champ-de-Mars. Plus 150 000 étudiants pourraient suivre des cours de haut niveau en physique, mathématique, mécanique, commerce, industrie pratique ou finances. Les lettres, le latin et le grec qui servent à peu de choses pour la prospérité de notre économie et la vitalité de nos industries, seraient abandonnés. La Société Générale serait dirigée par des banquiers, des industriels, des militaires et des parlementaires. Aussi, les enseignants pourraient se concentrer sur la transmission du savoir et ne prendraient pas part à une direction à laquelle ils n’entendent rien.

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Le Champ de Mars dans les années 1900

Un inspecteur du gouvernement s’assurerait que cette société d’enseignement – entièrement financée par l’apport de fonds privés – satisfait bien l’intérêt général et forme les cadres dont le pays a besoin. Il n’y aurait plus la dispersion et la multiplication des moyens dont souffre l’actuel ministère de l’Instruction publique. »

Je demande à notre brillant chef de bureau de m’indiquer quand le projet pourrait aboutir. Il me répond, confiant et soudain décontracté : « Jules Verne prévoyait l’arrivée des premiers élèves dans cette Tour de Babel du Savoir vers 1930. Si nous poussons les grands patrons dès à présent sur ce projet, nous pourrions envisager le lancement dans quatre ou cinq ans, dès 1915. A cette date, de grandes économies pour le budget de l’État commenceraient, en même temps qu’une prise en charge plus rationnelle de nos jeunes. »

Je regarde le fonctionnaire comme un jeune fou. Il représente pour moi la génération « Caillaux », le ministre inspecteur des finances, qui a recruté ainsi quelques « têtes bien faites » comme il disait, « chargées de moderniser l’Administration française ».

Une chose me rassure : le vieux personnel politique radical, blanchi sous le harnais, respectueux des traditions d’une école républicaine qui a fait ses preuves, n’a aucune chance de prêter une oreille attentive aux discours de cet apprenti sorcier administratif. Une inquiétude plane pourtant : j’imagine qu’un jour, notre haute administration pourrait compter des chefs de bureau comme celui-là en nombre suffisant pour que notre Instruction publique en soit bouleversée.

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Le Champ de Mars pendant l’Exposition Universelle de 1900

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9 avril 1910 : Mon fils juge mon argot

« Votre argot reste incompréhensible ! Je vais vous citer deux exemples. Pourquoi dites-vous à tout bout de champ : Ohé, Lambert ! Ou – et cela vous fait bizarrement rire – On dirait du veau ! » J’écoute attentivement Barret Wendel, professeur américain venant dîner à la maison, amoureux de la France, qui a décrit notre pays dans son livre « The France of Today .»

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A la sortie du lycée Condorcet, nous nous interpellions entre camarades, par des « ohé Lambert » aussi bruyants qu’incompréhensibles pour chaque passant du quartier.

J’avoue avoir un peu de mal à lui apporter des réponses satisfaisantes. « Ohé Lambert » date plutôt de la fin du Second Empire. On le criait dans la rue quand on était étudiant ou en permission pendant le service militaire. Cela avait surtout son petit effet quand on croisait des policiers ou des gendarmes. Un cri séditieux ? Une moquerie vis à vis des autorités ? Une marque de dérision ? Nul ne sait trop.

Je m’entraîne à prononcer à nouveau ces mots un peu idiots et me retourne vers mon fils aîné Nicolas, 14 ans, et lance, en lui tapant dans le dos, un : « Ohé Lambert ! » bien senti. L’adolescent me regarde un peu ahuri : « Père, je n’ai jamais entendu une expression pareille, aussi surannée. » Ne voulant pas perdre contenance, je rétorque : »On dirait du veau !». Nicolas part alors d’un franc éclat de rire, entraînant dans son sillage Barret Wendel. « Mais ce sont des termes complètement oubliés ! Dans ma classe, ce que nous disons est autrement espatrouillant ! » Je me plonge dans mon assiette, un peu décontenancé. C’était pourtant bien de ponctuer ses moqueries sur toute chose par un « on dirait du veau », jeté négligemment. Cela donnait le sentiment que l’on était « dans le vent ».

Nicolas conclut notre échange par une locution toute nouvelle que je vais me dépêcher d’employer auprès de mes collègues de bureau: « Mon cher Papa, j’ai le regret de vous dire que votre expression est complètement tombée… en quenouille ».

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Chers lecteurs

Aujourd’hui, ce site atteindra sa millionième visite. Chiffre rond et énorme pour un rédacteur qui ne pensait pas, à la création de ce journal, il y a deux ans et demie, que la Belle Epoque pouvait intéresser autant le public d’aujourd’hui.

Ce chiffre symbolique est un encouragement à continuer de vous divertir, sans prétention, avec cet « Olivier le Tigre » qui ne cesse de nous faire des clins d’oeil de son lointain passé.

Merci à l’équipe du Monde qui sélectionne ce journal, merci à mon éditeur qui a souhaité reprendre l’esprit de ce travail pour en faire un livre et merci à vous pour vos commentaires écrits, vos interpellations, précisions…. et votre humour. 

Comme vous pouvez le constater, nous construisons ensemble tout un décor d’une pièce de théâtre gigantesque qui va aboutir à la Grande Guerre, un tableau impressionniste jamais terminé dont on recule chaque jour les bords. Cela se fait par petites touches répétées, en abordant toutes les disciplines, en variant les angles d’approche (le monde professionnel, la diplomatie, les arts, les faits divers, la famille, le public ou l’intime, les gens célèbres et les anonymes….) et en restant toujours un peu « léger » pour ne pas lasser. Derrière ce décor, rassurez-vous, il y a toujours un gros travail de documentation… complété par un effort d’écriture. Je vous le dois.

La récompense de ces efforts, tôt le matin avant de partir pour mon vrai bureau et tard le soir quand les enfants sont couchés, c’est en bonne partie vos visites, de plus en plus nombreuses.

Un million… j’en suis tout ému.

L’auteur.

29 mars 1910 : « Les études rendent les femmes laides »

 « Je suis frappé par la laideur des jeunes femmes qui font des études : leurs traits tirés, leurs yeux bouffis par l’effort, leur teint jauni des suites de l’enfermement dans des espaces clos, sans parler de leur dos courbé. Si leur mémoire reste bonne, on regrette leur absence d’imagination, leur pensée sans profondeur, leur traditionnelle intuition qui ne peut remplacer un esprit de synthèse défaillant ni de médiocres capacités déductives. » La charge de Charles Turgeon, professeur d’économie à la faculté de droit de Rennes, est sans appel et sans nuance. Dans ce dîner en ville, peu osent pourtant lui tenir tête.

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La Sorbonne s’ouvre encore très peu aux femmes

Notre université ne s’est ouverte aux étudiantes que de façon presque honteuse, dans une société qui ne veut pas de femmes savantes. Jeanne Chauvin a prêté serment récemment pour devenir avocate sous les ricanements d’une partie de la presse et des chansonniers et Madeleine Brès, la première à décrocher le titre de docteur, n’a guère convaincu le grand public qui gloussait de voir une femme « carabine ».

Pour beaucoup, la place de nos compagnes demeure le foyer, l’éducation des enfants et les soins d’un mari, seul autorisé, du moins dans les milieux bourgeois, à occuper une fonction rémunératrice. Pensez-donc, leur tempérament nerveux, leur fragilité, leur douceur même, les rend inaptes aux métiers d’hommes, scientifiques ou juridiques, et aux lourdes responsabilités !

Maternité, esthétique et économie de la maisonnée : voilà leur trio gagnant, leur mission fondamentale que seule une perversion de l’esprit pourrait modifier.

Les féministes insistent sur la liberté des femmes qui doit se matérialiser par leur libre accès aux études et à une profession intellectuelle les dispensant d’un mariage arrangé où seule la dot compte. Ils crient dans le désert face à une population indifférente voire hostile. Même Colette Yver, femme écrivain très lue, dénonce les intellectuelles « intransigeantes » à l’âme froide et aux « moeurs presque masculines ».

L’opinion publique évolue lentement. La femme médecin trouve, depuis cinq ans, plus facilement sa place que l’avocate. Le rôle protecteur du docteur sied en effet plus facilement à celles qui restent appréciées pour leurs qualités maternelles. En revanche, le maniement des codes civil et pénal, la rigueur cartésienne du droit, devraient rester un apanage masculin, pense le Français de la rue.

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La femme avocat continue à faire sourire dans la France des années 1910

Le professeur Turgeon ne trouve pas ce soir de contradicteur. Mon épouse le regarde, navrée, mais se tait, les yeux rivés sur son assiette. Pour ma part, je ne veux pas engager une polémique, isolé, au milieu de convives qui ne se connaissent pas suffisamment et qui ont hoché la tête d’approbation quand il parlait.

Notre fille Pauline fera des études. Nous la soutiendrons car elle vivra seule ce qui sera un véritable combat. Et j’espère que d’ici là, elle pourra s’appuyer sur un autre guide des carrières que celui que j’ai à la maison. L’ouvrage commence, au chapitre « métiers pour les dames » par la phrase : « la carrière la plus abordable pour la femme, celle qui lui convient le mieux, c’est assurément le mariage. »

25 octobre 1909 : U comme Universités populaires

 « On réclamait du pain, vous nous avez donné de la brioche ! » C’est ainsi qu’un ami syndicaliste et ouvrier commentait, de façon malicieuse, les universités populaires à un professeur ne comprenant pas que son cours sur « La poésie au XVIème siècle » n’intéressait guère les collègues de l’usine.

Idée généreuse, vrai malentendu.

Les universités populaires créées vers 1898, à la fin de l’Affaire Dreyfus, devaient permettre au peuple d’accéder à la culture, de quitter les idées trop simples qui pouvaient conduire, notamment, au racisme et à l’antisémitisme. Au-delà de ce premier objectif, il s’agissait d’élever une génération qui n’avait pas profité de l’école de Jules Ferry vers un savoir nécessaire à toute ascension sociale.

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Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque, commandé par le directeur gérant du journal « Le Temps ».

Des travailleurs libres intellectuellement, sachant lire la presse avec recul, appréhendant le monde dans toute sa complexité et s’affirmant comme citoyens avertis et électeurs républicains. Rêve d’intellectuels parisiens, d’universitaires privilégiés, ignorant tout du monde des mines et des fabriques ! La salive du lettré contre la sueur du paysan, chemise blanche et fine se détachant sans se mélanger dans une monde de blouses bleues et grises. Chapeau melon résonnant solitairement au milieu de casquettes vissées de travers sur des têtes aux regards perplexes face aux « savantasses » et autres « balivernes de bourgeois ».

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Le regard perplexe des ouvriers écoutant les brillants intervenants des universités populaires…

Des cours soigneusement préparés d’un côté, le tutoiement familier de l’autre ; la récitation d’un beau texte incapable de capter l’attention de manœuvres ivres de fatigues rêvant de dépenser leur dernières forces dans une fête où l’on chante, rit et danse.

Le mariage improbable des mots « universités » et « populaires » a donné naissance à de nombreux enfants : « L’Émancipation » du XVème arrondissement, « Solidarité Ouvrière du XIXème », « L’Enseignement pour tous » de Besançon ou « La Coopération des Idées » de Rouen… des centaines d’initiatives avec des pères prestigieux comme Anatole France, Émile Duclaux, ou Lucien Febvre coordonnés par un idéaliste infatigable en la personne de Georges Deherme.

On parle, on débat et on se dispute aussi. Faut-il former des bons républicains ou recruter des socialistes ? Vise-t-on une République apaisée ou prépare-t-on le « Grand Soir » ? Évolution intellectuelle du peuple ou pensées pour une Révolution prolétaire ?

Le résultat de ces débats, de ces antagonismes de classes sociales peu habituées à se côtoyer, n’est pas fameux. Il ne reste plus qu’une grosse trentaine d’universités populaires, souvent en province et fréquemment en déclin. La belle idée a fait son temps.

Les universitaires sont retournés à leurs chères études, les ouvriers attendent la sonnerie d’usine de fin de journée pour aller trinquer dans des tripos enfumés mais chauds. Chacun a repris sa place comprenant que faire la classe ne suffit pas à défaire les classes.

 

5 octobre 1909 : Fin d’une histoire de fou

 » Le jet d’eau froide pour les fous, c’est terminé !  » Le directeur de l’hôpital Sainte-Anne qui m’a rejoint dans mon bureau, avec le maire d’Arcueil, pour examiner le cas du pauvre sieur Ribot, interné deux fois par erreur, tente de démontrer que le traitement des aliénés a beaucoup progressé ces dernières années.

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Les fous fascinent et inquiètent à la fois les Français des années 1900

Le maire d’Arcueil défend quant à lui bec et ongles son administré :  » Il faut faire sortir Ribot, il n’a rien à faire chez vous. Les rapports de vos médecins devraient suffire, cet homme est sain d’esprit.  »

Le directeur reprend, comme s’il était sourd aux propos du maire : « Nos patients sont bien traités. Ils pratiquent la serrurerie, la menuiserie, le repassage ou le jardinage. Nous évitons tous les traitements violents et pratiquons, pour les cas les plus difficiles, la clinothérapie (alitement continu)  ou les bains permanents.

Nous envisageons de supprimer la camisole de force et les cellules d’isolement. Nos médecins sont connus dans le monde entier. Le grand public se presse aux cours d’un professeur comme Gilbert Ballet qui explique, chaque dimanche matin, tout ce que l’on peut savoir en matière de psychiatrie. Les élégantes, les médecins retraités ou les hommes du monde aiment découvrir les progrès de l’étiologie médicale et de la neurologie qui ne peuvent s’appuyer que sur l’expérience, l’observation rigoureuse des faits objectifs…  »

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Les cours du professeur Gilbert Ballet : une agréable sortie du dimanche matin pour les hommes du monde et les élégantes parisiennes.

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Gilbert Ballet

Le maire d’Arcueil le coupe d’un geste :  » …et Ribot, dans tout cela, vous le relâchez quand ?  » 

Le directeur interrompt son discours enflammé et revient parmi nous :  » Mais, monsieur le maire, dès que le conseiller aura signé cet imprimé rose qui n’est toujours pas revenu rempli de la préfecture de police !  »

Il me tend un document. Je le signe immédiatement en bas à droite, sans même le lire.

Une simple paraphe de ma part et un homme que je ne connais pas, vient de retrouver, enfin, la liberté.

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Le terrible regard du fou… qui hypnotise surtout les lecteurs de la presse à grand tirage.

23 février 1909 : L’université française fonctionne très bien

 » Notre université marche bien ». Le recteur Liard, grand patron de l’Université de Paris que je reçois aujourd’hui avec son adjoint chargé des finances, m’apparaît comme un homme heureux. Il se félicite de la loi de 1896 qui a donné son autonomie à la maison qu’il dirige. Il remercie l’Etat d’avoir significativement augmenté les salaires des professeurs qui rejoignent ceux versés dans les universités allemandes. Il souligne que le niveau des études et des recherches publiées n’a jamais été aussi élevé.

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La Sorbonne vient d’être entièrement rénovée par l’architecte Henri-Paul Nénot

« Nous vous remercions de votre soutien ! Grâce à vous, nous avons pu nous éloigner de la médiocrité intellectuelle du siècle dernier qui nous avait conduit, ni plus ni moins… à la défaite de Sedan! » ajoute-t-il pour rappeler que les universités ont maintenant la personnalité juridique et deviennent indépendantes.

Son adjoint  complète :  » nous pouvons recruter, dans chacune des facultés, les meilleurs enseignants de province. Et ce sont les professeurs chevronnés qui détectent les perles rares pour leur faire rejoindre la Sorbonne. Ce système d’autonomie des facultés a conduit aux recherches sur le radium par Curie, à la découverte de la photographie couleur par Lippmann, à celle du four électrique par Moissan. Nous invitons des personnalités étrangères prestigieuses comme Carnegie. Nos professeurs sont les invités permanents d’Harvard à Boston ou des universités d’Amérique latine. Ils forment depuis longtemps les élites égyptiennes et commencent à s’implanter à Prague. Sur 18 000 étudiants inscrits dans nos facultés, 4000 sont d’origine étrangère. Grâce à nous, c’est toute la France qui rayonne !  »

Je glisse à cet adjoint enthousiaste quelques questions sur les risques de la cooptation qui mène au mandarinat et à la sclérose ; j’émets quelques réserves sur la domination qu’exerce l’Université de Paris sur les établissements de province, je le pousse dans ses retranchements sur l’influence de l’érudition allemande qui nous éloigne d’une liberté de pensée bien française…

L’adjoint s’exclame, avec orgueil :

– L’Université, la « Nouvelle Sorbonne », n’est plus guère attaquée que par l’Action française, par les antisémites qui comptent le nombre de juifs dans nos rangs et par les antidreyfusards qui regrettent nos prises de position en faveur du capitaine pendant l’Affaire !  »

Je rétorque, vexé :  » je ne fais pas partie de ces trois catégories. Je représente en revanche un Etat et un gouvernement qui estiment avoir leur mot à dire sur le fonctionnement des facultés puisqu’ils les financent et qu’ils doivent veiller au respect de la volonté du peuple français. »

L’adjoint ne se démonte pas :

– Mais Monsieur le conseiller, l’Université n’est jamais aussi bonne que lorsqu’on lui fait confiance tout en lui donnant de vrais moyens pour fonctionner. Cela crée chez nous une volonté d’atteindre l’excellence dans chaque discipline et de nous mesurer aux meilleures institutions étrangères. Faites-nous confiance !

Je lui réponds, un peu désabusé :

– Avec notre instabilité ministérielle chronique, nous sommes bien obligés de vous faire confiance. Les ministres passent… Vous, vous restez !  » 

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