L’invasion d’Hollywood et la conquête des écrans français (1914-1928)

Pour comprendre comment l’industrie du cinéma américain a pris son envol en France, il faut opérer un retour en arrière saisissant. Avant la Première Guerre mondiale, la France est la superpuissance mondiale du cinéma. Les firmes nationales comme Pathé Frères et Gaumont contrôlent près de 60 à 70 % du marché mondial et exportent leurs films jusqu’aux États-Unis.

Mais en moins d’une décennie, un basculement économique total va s’opérer.

1. Le tournant de la Grande Guerre : Le grand vide européen

L’année 1914 marque l’arrêt brutal de l’hégémonie française.

 La mobilisation générale : Les studios parisiens ferment leurs portes, les réalisateurs, techniciens et acteurs sont envoyés au front.

 La crise des matières premières : Le nitrate de cellulose, composant de base de la pellicule cinématographique, est réquisitionné en masse par l’État pour fabriquer de la poudre et des explosifs.

Pendant que l’Europe s’autodétruit, de l’autre côté de l’Atlantique, un petit village ensoleillé de Californie devient une usine à rêves : Hollywood. Profitant de la paralysie européenne, les studios américains inondent les écrans mondiaux. En 1919, à l’armistice, le constat est sans appel : les films américains occupent près de 80 % des écrans français.

2. L’implantation des Majors à Paris : Quartier de l’Opéra

Au début des années 1920, les studios d’Hollywood (que l’on appelle désormais les Majors : Paramount, Fox, Metro-Goldwyn-Mayer, Universal, et la jeune Warner Bros.) comprennent que pour pérenniser leur domination, ils doivent se passer des courtiers indépendants français.

Les géants américains ouvrent alors leurs propres succursales de distribution directement à Paris. Le quartier de l’Opéra et des Grands Boulevards devient l’épicentre de ce pouvoir économique. Ces bureaux ne se contentent pas de vendre les films : ils imposent des méthodes de diffusion commerciales d’une agressivité inédite pour l’époque.

« à Across the Pacific » est sorti en France sous le nom de « Marquita l’espionne »

3. Les armes secrètes d’Hollywood : Block Booking et Blind Bidding

Pour verrouiller le marché français, Hollywood déploie deux techniques commerciales redoutables :

 Le Block Booking (L’achat groupé obligatoire) : Un studio américain refuse de vendre ses grands films à l’unité. Pour obtenir une superproduction très attendue par le public (avec des stars comme Charlie Chaplin, Mary Pickford ou Rudolph Valentino), un exploitant de salle français est obligé d’acheter un « bloc » de 10 à 20 autres films de série B ou C, souvent médiocres.

 Le Blind Bidding (L’achat aveugle) : Les distributeurs français doivent signer des contrats et payer pour des lots de films qui ne sont parfois même pas encore tournés aux États-Unis, sur la seule foi d’un synopsis ou d’un nom d’acteur.

« C’est un chantage commercial permanent, mais face à la demande d’un public français avide de modernité américaine, les exploitants n’ont d’autre choix que de plier. » — Note des syndicats de directeurs de théâtres cinématographiques, 1925.

La crise du cinéma français dans les années 20 par rapport à la puissance de l’industrie américaine du film

4. La réaction française : La naissance des quotas (1928)

Face à ce que la presse de l’époque qualifie d’« invasion culturelle », le gouvernement français et les professionnels du cinéma tentent de réagir à la fin des années 1920.

En mars 1928, sous l’impulsion d’Édouard Herriot (alors ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts), la France met en place son tout premier décret de contingentement (l’ancêtre de l’exception culturelle). La règle est stricte : pour avoir le droit d’imprimer et de diffuser quatre films étrangers en France, une Major américaine doit acheter et distribuer un film français à l’étranger.

Bien que farouchement contesté et contourné par Hollywood, ce décret posera les bases juridiques de la protection du cinéma français, lui permettant de survivre à l’arrivée imminente d’une autre révolution industrielle : le cinéma sonore.

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑