1926 : L’Année des Grandes Ruptures – Crises, Paix et Modernité

Bienvenue sur la page de référence consacrée à l’année 1926. Entre l’effondrement spectaculaire de la monnaie nationale, l’espoir d’une paix européenne durable et une effervescence intellectuelle sans précédent, 1926 s’impose comme l’une des années les plus denses et révélatrices de l’entre-deux-guerres sous la IIIe République.

I. Économie et Politique : Le Choc du Franc et l’Union Nationale

L’année 1926 s’ouvre dans un climat d’instabilité parlementaire chronique, miné par une crise financière majeure et un endettement lourd issu de la Grande Guerre.

La valse des ministères et la crise des changes

Le débat politique s’intensifie dès janvier lors du congrès de la SFIO à la coopérative La Bellevilloise, où Léon Blum théorise la distinction cruciale entre la « participation » à un gouvernement de gauche et « l’exercice du pouvoir ». À la Chambre des députés, la situation financière est alarmante : en mars, le budget voté s’avère lourdement déficitaire avec 36,45 milliards de dépenses pour seulement 32,07 milliards de recettes. Face à cela, le ministre des Finances Paul Doumer tente d’augmenter les taxes sur les produits de consommation courante (café, sucre, alcools), mais il est mis en minorité et provoque la démission du gouvernement.
Au printemps 1926, la crise des changes s’emballe. Les ministres se succèdent (démission de Raoul Péret en juin, échecs successifs d’Édouard Herriot et d’Aristide Briand). La crise atteint son paroxysme le 20 juillet 1926 : le franc s’effondre, la livre sterling franchissant le seuil critique de 240 francs (contre 100 francs au début de 1925). Le lendemain, le gouverneur de la Banque de France menace de déclarer l’État en faillite, tandis qu’une foule hostile assiège le Palais-Bourbon, provoquant la chute immédiate du cabinet Herriot.

Le sauveur Poincaré et la stabilisation

Le 23 juillet 1926, Raymond Poincaré est appelé pour former un gouvernement d’Union Nationale. Alliant des forces allant des radicaux jusqu’à la droite modérée, il cumule la présidence du Conseil et le portefeuille des Finances.
Sa méthode est radicale :

  • Augmentation massive des impôts indirects pour dégager 11,5 milliards de francs de recettes nouvelles.
  • Création d’une caisse de gestion autonome des bons de la Défense nationale.
  • Convocation du Congrès à Versailles le 10 août pour constitutionnaliser la garantie de la dette publique.
    Cette politique de rigueur rétablit immédiatement la confiance : le franc remonte et se stabilise. En novembre, fort de ce succès, Poincaré assouplit le cadre social en reconnaissant le droit syndical aux fonctionnaires, tout en leur refusant strictement le droit de grève.
Raymond Poincaré expliquant comment sauver la monnaie française

II. Géopolitique : Entre Rapprochement Européen et Crises Coloniales

Sur le plan extérieur, l’année 1926 balance entre le règlement douloureux du passé, la pacification des colonies et l’utopie d’une paix franco-allemande.

La fin des guerres coloniales (Rif et Syrie)

  • Guerre du Rif (Maroc) : Après l’échec des pourparlers de paix en avril, les opérations militaires franco-espagnoles reprennent contre les insurgés rifains. Le 27 mai, encerclé et menacé, le leader Abd el-Krim se soumet officiellement aux troupes françaises avant d’être déporté à l’île de la Réunion, marquant la fin de ce conflit majeur.
  • Mandat en Syrie : Les troupes françaises du général Andréa mènent de violents combats et reprennent le contrôle de Soueïda en avril. En juillet, l’insurrection de la grande oasis de Damas est définitivement réduite, bien que l’état de siège y soit maintenu.

Le règlement des dettes de guerre

La France tente de stabiliser ses relations avec ses alliés ang-saxons. Le 29 avril, l’accord Mellon-Bérenger fixe le remboursement de la dette française envers les États-Unis à 6,847 milliards de dollars répartis sur 62 ans. Cet accord suscite une vive émotion populaire : le 11 juillet, 20 000 anciens combattants manifestent place de l’Étoile à Paris contre ces modalités. Le 12 juillet, l’accord Caillaux-Churchill règle de la même manière la dette envers la Grande-Bretagne.

L’esprit de Genève et le couple Briand-Stresemann

L’événement diplomatique majeur de l’année se joue en septembre : l’Allemagne est officiellement admise à la Société des Nations (SDN) avec un siège permanent. C’est à cette occasion qu’Aristide Briand prononce son discours historique à Genève : « Arrière les fusils, les mitrailleuses, les canons ! Place à la conciliation, à l’arbitrage et à la paix ! ».
Dans la foulée, le 18 septembre, Briand et son homologue allemand Gustav Stresemann se rencontrent secrètement à Thoiry. Ils jettent les bases d’un apaisement global (évacuation anticipée de la Rhénanie, fin du contrôle militaire) en échange de compensations financières pour la France. Ce grand pas vers la paix internationale est couronné le 10 décembre 1926 par l’attribution conjointe du Prix Nobel de la Paix aux deux hommes. Parallellement, l’économie européenne s’intègre avec la signature en septembre de l’Entente internationale de l’acier par l’industriel Émile Mayrisch.

III. Société et Culture : Une France en Pleine Mutation

L’effervescence de l’émigration russe en France

Le recensement de 1926 met en lumière un phénomène démographique majeur : la France compte désormais un peu plus de 67 000 réfugiés russes ayant fui le régime bolchevique (contre 32 000 en 1921). Concentrés en région parisienne (notamment comme ouvriers chez Renault) et dans le Lyonnais, ils structurent une véritable « Russie hors-frontières ». La communauté possède ses propres quotidiens (Les Dernières Nouvelles de Milioukov, La Russie opprimée de Kerenski), ses instituts (l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge) et est animée par de grandes figures littéraires et philosophiques d’exil comme Berdiaev, Tsvetaïeva, Bounine ou Chestov.

Le séisme politico-religieux : la condamnation de l’Action Française

À la fin de l’été, le cardinal Andrieu publie une lettre ouverte condamnant les doctrines de Charles Maurras et de l’Action Française, accusées de mettre la politique avant la religion et de corrompre la jeunesse catholique. Le pape Pie XI apporte son soutien officiel en septembre, avant de frapper un grand coup du 20 au 29 décembre 1926 : la mise à l’Index officielle des œuvres de Maurras et de son journal. Cette rupture historique provoque un immense schisme de conscience chez les intellectuels et fidèles catholiques nationalistes français.

Sciences, Lettres et Arts : Un Cru Exceptionnel

L’année 1926 est marquée par une vitalité culturelle et scientifique extraordinaire :

  • Sciences : Le 12 novembre, le physicien français Jean Perrin reçoit le prix Nobel de physique pour ses travaux sur l’atome et la structure discontinue de la matière. Le 4 novembre, la princesse Marie Bonaparte fonde la Société psychanalytique de Paris, introduisant officiellement la méthode freudienne auprès du corps médical français.
  • Littérature : En mars, Georges Bernanos publie son tout premier roman, Sous le soleil de Satan, qui rencontre un succès foudroyant. C’est aussi l’année de la parution de Mont-Cinère de Julien Green, de Capitale de la douleur de Paul Éluard et des Douze petits écrits de Francis Ponge. Henri Barbusse prend quant à lui la direction littéraire du journal L’Humanité.
  • Arts et Spectacles : Le surréalisme s’institutionnalise avec l’ouverture en mars de la Galerie surréaliste à Paris (exposition Man Ray). Au théâtre, Jean Cocteau crée l’événement avec sa pièce Orphée. Les écrans français découvrent le chef-d’œuvre de Charlie Chaplin, La Ruée vers l’or, tandis que Wanda Landowska redonne vie au clavecin depuis son école de Saint-Leu-la-Forêt. Enfin, l’audacieux Marcel Bleustein-Blanchet pose les bases du paysage médiatique moderne en fondant l’agence de publicité Publicis.

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