1er août 1926 : Rien ne doit dérailler dans les mines !

Le savon du grand lavabo en faïence n’y peut rien. Cette poussière de charbon, fine et poisseuse comme de la suie de cheminée, reste incrustée sous mes ongles et dans les plis de mes paumes. J’ai beau frotter, elle gagne : elle s’installe dans le grain du papier à lettres sur lequel j’écris ces lignes, en petites traces noires que je n’ose plus essuyer.

En les regardant, je mesure la distance qui sépare les moquettes feutrées de la rue de Rivoli du fond de la Fosse 11.

Raymond Poincaré m’envoie dans le Nord avec une idée fixe : vérifier si nos bassins miniers peuvent porter l’effort de guerre monétaire sans que le pays ne bascule dans la grève générale. Ce soir, dans le silence de cette chambre de l’hôtel de la Gare, à Lens, où l’on croit entendre encore, au loin, le halètement d’un convoi de charbon, j’ai ma réponse.

La descente de ce matin

Rien ne prépare à la cage qui tombe. On dit « descendre » — le mot est trop doux. C’est une chute retenue, quatre cents mètres dans un puits noir, l’estomac qui remonte, et puis d’un coup l’arrêt, le silence, et cette chaleur moite qui vous saisit à la gorge comme une main. L’air est saturé de poussière et de sueur ; la lampe à la ceinture ne perce qu’un mètre devant les pieds.

Devant moi marche Henri de Peyerimhoff, le président du Comité Central des Houillères, ce grand juriste issu du Conseil d’État devenu le véritable porte-parole du patronat minier. Il s’avance sans une hésitation dans l’obscurité, comme s’il connaissait chaque galerie par cœur. Peyerimhoff a souhaité me montrer « son lieu de travail », avant toute discussion, « pour que je me rende compte » a-t-il ajouté.

Au détour d’une taille d’abattage, nous tombons sur trois hommes torse nu, la peau luisante, noire de charbon jusque dans les rides. Deux jeunes Polonais, arrivés par les récents convois de la Société Générale d’Immigration, et un gaillard du cru, natif de Lens ou d’Hénin. Ensemble, muscles bandés à rompre, ils s’arc-boutent pour faire avancer une berline de cinq cents kilos au moins, sur des rails de fortune, dans un grincement de fer qui couvre presque leurs souffles.

C’est cette force-là, brute, silencieuse, qui fait tourner l’économie tout entière du pays — et que l’on oublie si facilement depuis un bureau parisien.

Le wagonnet

Puis, dans un choc métallique qui résonne dans toute la galerie, le wagonnet déraille. La masse de fer penche dangereusement, menaçant de se renverser sur les jambes d’un des Polonais qui peine à la retenir. Le chef de poste arrive en courant et hurle un ordre — que l’homme, ne comprenant pas un mot de français, ne sait pas exécuter. Je vois les regards des mineurs se durcir autour de nous ; quelque chose, dans l’air déjà irrespirable, se tend encore.

C’est là que Peyerimhoff montre son vrai visage. Il ne s’emporte pas. L’ancien magistrat pose une main ferme sur l’épaule du chef de poste et dit, sans hausser la voix, avec une autorité froide qui suffit à couper court à la panique :

— « Du calme. La barrière de la langue exige de la méthode, pas des cris. Si ce wagonnet se renverse ou qu’un homme se blesse, nous perdons deux heures d’extraction, et nous semons de la rancœur pour des mois. »

D’un geste, il fait appeler un ouvrier bilingue. En deux minutes à peine, la consigne est traduite, le wagonnet redressé, remis sur ses rails, et le travail reprend — dans le calme, presque comme si rien ne s’était passé. Seuls les yeux des hommes, encore un peu trop fixes, disent le contraire.

Le café noir

De retour à la surface, dans le bureau de la direction, devant un café noir et amer qui me paraît le meilleur que j’aie bu depuis des semaines, l’échange reste grave. Peyerimhoff pousse vers moi les registres de production, puis me fixe de ce regard lucide, presque las, qu’ont les hommes habitués à porter seuls de lourdes décisions :

— « Vous le voyez, Monsieur le conseiller. La discipline ne se maintient pas par la menace. Si nous voulons que les mines fournissent le charbon nécessaire à la stabilisation du Franc, il faut traiter ces hommes avec méthode et avec justice. La sécurité dans les tailles, des salaires décents, le respect des contrats de nos immigrés : ce sont les conditions mêmes de la productivité. Pas des concessions. Des conditions. »

— « C’est précisément l’analyse du cabinet à Paris, Monsieur de Peyerimhoff, » lui réponds-je. « L’État apportera son concours pour les transports et l’équipement. Mais nous serons inflexibles sur la protection des mineurs et l’application des règles. On ne sauvera pas la monnaie sur le dos des hommes du fond. »

Il hoche la tête, satisfait, semble-t-il, de constater que le gouvernement ne cède ni à la démagogie ni à la brutalité patronale à l’ancienne.

La nuit sur les terrils

Il est tard, à présent. Par la vitre de ma chambre, les terrils dessinent des ombres gigantesques dans la nuit du Nord, comme des collines noires posées là par erreur. Je rentre demain à Paris, un peu de poussière encore sous les ongles, avec une certitude qui ne me quitte pas : avec des hommes de la trempe de Peyerimhoff, un pacte de raison entre l’État et la grande industrie est possible.

Reste à savoir s’il tiendra, une fois que je serai reparti.

« Au détour d’une taille d’abattage, nous tombons sur trois hommes torse nu, la peau luisante, noire de charbon jusque dans les rides. Deux jeunes Polonais, arrivés par les récents convois de la Société Générale d’Immigration, et un gaillard du cru, natif de Lens ou d’Hénin. »

« Henri de Peyerimhoff, le président du Comité Central des Houillères, ce grand juriste issu du Conseil d’État devenu le véritable porte-parole du patronat minier. »

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