14 janvier 1911 : Oeufs pourris sur la tête des ministres

« Et quand vous avez quelqu’un vous annonçant au téléphone qu’il est ministre, vous n’êtes pas obligé de le croire ! » Nous déjeunons à trois, le préfet de police Lépine, le nouveau commissaire du Vème arrondissement et moi. Le haut fonctionnaire met en garde le policier en charge notamment des abords de la Sorbonne « des multiples chahuts étudiants qu’il faut savoir canaliser, encadrer et maîtriser sans violence. »

Lépine décrit tous les coups pendables possibles qui surviennent dans le Quartier latin : les étudiants qui se font passer pour des émirs dans des réceptions mondaines parce qu’ils ont fait le pari un peu idiot d’y rentrer en chemise de nuit, ceux qui jettent des œufs pourris dans les fiacres des grands bourgeois, les ahuris qui transmettent leur candidatures à l’Académie française, les moqueurs qui appellent le poste de police en se faisant passer pour un ministre, les rigolos qui giflent les messieurs décorés et dignes dans les omnibus, les champions de la gâchette qui déchargent leur fusil sur des pots de chambre, les tireurs de sonnettes, les spécialistes des fausses alertes, les faux fous et les vrais chenapans…

chahut.1294953737.jpg

Le préfet complète : « Les pires, ce sont les carabins. Avec eux, quand ils ont dépassé les bornes, il n’y a plus de limites. Ils annoncent régulièrement à une presse crédule l’arrivée de terribles maladies ; certains se battent en poussant des cris de singes à coup d’organes humains, ivres, dans les salles de dissection et d’autres confisquent même les chaussures des diplomates étrangers laissées à la porte des chambres d’hôtel. »

Le commissaire prend bonne note de toutes les facéties possibles pouvant germer dans la tête bouillonnante des jeunes gens. On le sent cependant de plus en plus mal à l’aise. Il s’exclame : « Et qu’attendez-vous de moi, au juste ? » Lépine reprend , le regard sévère : « Maîtrise, sang froid, pas de violence mais pas de plaintes des riverains non plus… Débrouillez-vous. »

Le policier demande alors d’une voix blanche : « Vous voulez dire que s’il y a des difficultés ce sera… » « … de votre faute ! » complète le préfet. « Eh oui, nous n’arriverons jamais à coincer tous les jeunes drôles fauteurs de troubles. Le seul sur lequel peut s’abattre la foudre d’un État lassé des gamineries d’une jeunesse un peu désorientée, c’est vous, le commissaire du Vème arrondissement. Un œuf pourri sur la tête d’un ministre ? Et je vous transforme en… omelette ! »

11 janvier 1911 : La guerre approche-t-elle ?

Et si cet ancien chaudronnier en cuivre avait raison ? Tout le monde se moque d’Alphonse Merrheim qui vient d’écrire un article original dans La Vie Ouvrière sur « L’approche de la guerre ». Ce secrétaire de la fédération de la métallurgie, suivi à la trace par la police des chemins de fer (cette police politique qui ne veut pas dire son nom), a décidé de renouveler le syndicalisme par un travail d’étude et d’analyse économique.

merrheim.1294690579.jpg

Alphonse Merrheim

Il montre les conséquences des stratégies patronales (celle du Comité des Forges par exemple) et les impacts profonds des rivalités entre puissances capitalistes, en illustrant ses propos par la description des effets néfastes de l’affrontement entre l’Allemagne et l’Angleterre.

Le rapport de police qui arrive sur mon bureau ce jour, comprend l’article découpé dans La Vie Ouvrière et un commentaire ironique d’un fonctionnaire du ministère : le papier est jugé défaitiste et ne tenant pas compte de la rivalité France/Allemagne au sujet de l’Alsace et la Lorraine.

En lisant bien le document original, pourtant, l’analyse de Merrheim ne manque pas d’intérêt.

Oui, le régime tsariste joue un jeu dangereux avec l’Autriche au sujet des Balkans ; oui, la Grande-Bretagne et le Reich sont engagés dans une course effrénée aux armements (le tonnage de leurs flottes respectives augmente de façon exponentielle ) et s’opposent sur de nombreux marchés industriels ; oui, le patronat des pays d’Europe tient à présent des discours très nationalistes, censés détourner les ouvriers des luttes syndicales et des antagonistes de classes. Ce discours revanchard, « fier à bras » influence les hommes politiques de plusieurs pays et pousse les peuples les uns contre les autres.

cuirasse.1294694520.jpg

La construction d’un cuirassé allemand, le SMS Von Der Tann, sur les chantiers navals de Hambourg

Ce qui demeure rassurant, c’est que tous les commentateurs de la presse s’opposent, avec une belle unanimité, aux thèses de Merrheim et les jugent trop pessimistes.

Se révèle, en revanche, inquiétant, le fait que son article reste convaincant pour qui prend la peine de le lire.

« La guerre approche ». Pour la première fois, quelqu’un prononce publiquement cette phrase terrible.

9 janvier 1911 : Vive la Lorraine libre !

L’inspecteur de police monte sur scène. La salle hostile murmure mais le laisse parler. Le concert est interdit et l’assistance doit se disperser sur le champ, indique-t-il, campé sur ses grandes jambes écartées et les bras croisés, fusillant les spectateurs de son regard bleu acier. Il reste debout, seul contre tous, sûr de son bon droit, convaincu d’être l’ultime rempart de l’ordre face à cette foule indisciplinée.

Nous sommes dans un grand hôtel de Metz, nous assistons à une soirée musicale offerte aux nombreux membres de la « Lorraine Sportive » et le policier est allemand. Les consignes viennent du Ministère de Strasbourg et la règle appliquée prend sa source dans le droit prussien.

metz.1294508792.jpg

La ville de Metz, jalouse de son indépendance et sa cathédrale, en 1911

Les cris et les quolibets fusent à présent, les sifflets couvrent la voix pourtant bien timbrée du fonctionnaire et les bras tendus vers lui deviennent menaçants. L’officier quitte alors la scène pour revenir quelques instants après, avec huit agents qui embarquent manu militari le président de l’association et le chef d’orchestre sous les cris de « Vive la Lorraine, continuez la séance ! »

L’orchestre joue avec conviction et par défi « La Marche de Sambre et Meuse » sous les applaudissements de l’auditoire.

Les policiers allemands se font plus nombreux et quadrillent maintenant la salle. Les musiciens ne se laissent pas impressionner et entonnent avec bonne humeur « La Marseillaise ».

Devant cette ultime provocation, les fonctionnaires, nerveux et, pour certains, furieux, poussent sans ménagement les spectateurs vers la sortie. Jusqu’au dernier musicien expulsé, on continue à entendre des chants et des marches interdites dans la province perdue.

A Metz, ce soir de début janvier, l’émotion est à son comble.

Quelques notes de musique ont permis, pendant une heure, à la valeureuse Lorraine de se sentir libre et de se souvenir de son passé français.

3 janvier 1911 : L’Australie touchée par la sécheresse

« La sécheresse et les lapins ? C’est ce que vous avez à m’apprendre sur ce pays ? » Paul Maistre est ancien consul à Melbourne, capitale de la nation toute neuve qu’est l’Australie. Il est chargé de m’aider à bâtir un argumentaire pour convaincre ses dirigeants de coopérer militairement avec nous, aux côtés de la Triple Entente. Mes questions se veulent précises et je fais taper directement ma note par ma secrétaire.

melbourne-1911.1294012036.jpg

Melbourne en 1911

« Bon, les lapins, reprenons…

– Ils sont des millions et menacent toutes les cultures. Ils viennent d’Europe et leur prolifération a été favorisée par un climat qui leur permet de faire des portées plus fréquemment et encore plus nombreuses que sous nos contrées. Les Australiens ne savent plus quoi faire : la chasse, les pièges, l’empoisonnement… Tout a été essayé. Les rongeurs se multiplient sans fin.

– Bien, on va arrêter là sur les petits lapins. C’est un peu loin de notre sujet… La sécheresse ?

– Les années torrides se succèdent depuis 1890. Les sols se dessèchent, se craquèlent sur des étendues considérables en détruisant toutes les cultures céréalières ou sucrières. Elles fragilisent une agriculture qui peine à nourrir la population.

– Le nom du premier ministre ?

– Andrew Fisher. C’est le premier dirigeant travailliste à être arrivé au pouvoir dans un pays anglo-saxon. Il multiplie les réformes sociales : retraites ouvrières, pensions d’invalidité, lois protectrices des travailleurs, réglementation anti-trusts… Il abat un travail considérable et commence à sortir son pays de la crise économique et financière de la fin des années 90. Il tente de mettre fin au climat de spéculation effrénée et de corruption politique qui a marqué ces vingt dernières années.

fisher.1294012777.jpg

Andrew Fisher, premier ministre australien et travailliste

– Venons-en aux programmes militaires…

– Là aussi, Andrew Fisher fait beaucoup. Il vient de créer la Royal Australian Navy. Fisher a été très impressionné par la visite de la Great White Flotte, l’Us Navy qui a fait le tour du monde en 1908 et a montré la force de l’Amérique qu’il souhaite maintenant imiter. Il favorise aussi l’essor d’une armée de terre fondée sur la conscription.

– Nous y voilà. Et vous pensez que ces hommes des grands espaces seraient prêts à venir se battre sur le vieux continent européen en cas de conflit, aux côtés de nos amis les Anglais ?

– Venir de si loin, pour défendre une Europe qui ne s’est jamais beaucoup préoccupée de leur isolement ? Eh bien, il va falloir la soigner particulièrement votre note !

Une bonne année 1911 ?

1910 est derrière nous, 1911 entre en scène. Les images de l’année qui s’achève défilent, en vrac : les inondations catastrophiques, les ballets russes, la mort de Tolstoï, la grande grève des cheminots, le changement de gouvernement…

bonne-annee-1911.1293806583.jpg

Notre pays de plus en plus policé s’est aperçu qu’il n’était pas à l’abri de la fureur des éléments. Mais à peine sauvé des eaux, il a su aussi s’ouvrir en grand sur le monde. Fascination pour l’Orient, le monde slave, les contes et légendes des steppes ou des forêts infiniment profondes.

La musique de Stravinsky étonne et détonne agréablement, la peinture se veut de moins en moins figurative, on découvre la puissance des rêves et Bergson montre un chemin qui n’est pas celui auquel Descartes nous avait habitué. Moins de science, de démonstrations logiques et plus d’instinct, d’irrationnel et d’exotisme. Le Dieu des catholiques a été chassé par la porte après des années de lutte anti-cléricale et ce sont des divinités d’ailleurs qui entrent par la fenêtre d’un Occident resté plus mystique que l’on ne le croit.

Et Olivier le Tigre dans tout cela ? La vie d’un homme plutôt heureux. Trois enfants très prenants mais si attachants ! L’aîné Nicolas rêve, à bientôt 15 ans, de piloter un aéroplane et en attendant, nous le poussons pour qu’il puisse entrer dans un grand lycée de Paris ; la cadette Pauline, 6 ans, très raisonnable, dévore déjà ses tout premiers livres et Alexis, 18 mois, continue à être le petit diablotin rieur, aux yeux bleus en amandes, mettant notre appartement sans dessus dessous.

Ma femme ? Elle a sans conteste commencé à épuiser les charmes de la vie au foyer. Elle qui avait su se faire remarquer comme assistante indispensable du sous directeur de la comptabilité, rue de Rivoli, elle reprendrait bien ses anciennes fonctions. La vie bourgeoise classique ne lui convient pas. Thé et petits gâteaux à cinq heures et discussions avec la bonne pour bâtir le menu du prochain déjeuner : non merci ! Je vais parler de tout cela avec le ministre Klotz. Peut-être la prendra-t-il à ses côtés.

Ma propre carrière ? Un moment menacée après le départ de mon protecteur Clemenceau, elle connaît un nouveau départ. D’abord méfiant, Briand apprécie maintenant mon expérience dans la gestion du ministère de l’Intérieur et met à profit mes bonnes relations avec les diplomates russes. Je regrette toujours le vieux Tigre ; ses traits d’esprit, son humour ravageur, ses colères sans lendemain me manquent mais je me fais à ce nouveau Patron, plus sobre, plus secret dans l’expression de ses sentiments. Birand a géré la grève des chemins de fer sans un mort, sans même une charge de cavalerie, évitant d’humilier l’adversaire. De la mesure, du sang froid, bref du grand art politique. Finalement, je suis assez fier de servir à ses côtés.

1911 s’annonce bien. Nos alliés russes et anglais sont solides, l’Allemagne nous respecte (enfin), les agriculteurs sont calmés, les ouvriers profitent de quelques avancées sociales. Une année tranquille s’annonce. J’en parlais avec une vieille dame en faisant la queue au bureau de poste. Elle m’a bizarrement attrapé la main en me glissant : « méfiez-vous de l’eau qui dort …. »

19 et 20 décembre 1910 : Vienne rongée par la vermine

« Ah, c’est horrible. Ce que je vois m’effraie : la vermine envahit Vienne ! » La vieille Andreea Ghicitorescu a longtemps vécu dans la capitale autrichienne et ses talents de prédiction de l’avenir ont fait sa réputation et sa célébrité. Dans la Teinfaltstrasse, elle officiait pour les aristocrates en vue et les grands bourgeois de l’Empire.

vienne-hiver.1292756748.jpg

Vienne, capitale d’un Empire Austro-Hongrois à bout de souffle, pendant l’hiver

Pendant sa longue activité de divination, cette dame d’origine roumaine a tout prévu, avec une exactitude stupéfiante : la défaite de Sadowa de 1866, la mort dans des circonstances mystérieuses de l’Archiduc Rodolphe et de sa maîtresse Marie Vetsera en 1889, l’assassinat de l’impératrice Élisabeth (dite Sissi) en 1898… A chaque fois, ses tirages de cartes, son analyse des fumées d’encens ou des foies d’animaux lui ont donné des visions de cauchemar et elle a annoncé avec effroi les abîmes vers lesquels la patrie des Habsbourg se précipitait en aveugle.

L’ambiance orientale de son salon, les lourdes tentures rouge sang, le son d’un violon sortant de nulle part ajoutaient au mystère d’un lieu fréquenté en secret aussi bien par la famille impériale que par certains grands ambassadeurs ou ministres. Andreea Ghicitorescu proférait ses prédictions d’une voix blanche, le teint pâle, cireux presque, ses yeux gris tournant de leur orbite quand ils ne transperçaient pas l’âme de ses visiteurs. Des ongles longs crochus finissant des mains fines, blanches aux veines bleues saillantes qu’elle passait devant une bouche d’où ne sortaient que des mots châtiés, accentuaient ses allures de sorcière des beaux quartiers.

Ses visions ne venaient pas seules, elles s’accompagnaient de tremblements terribles voire de débuts de transe. Les pires malheurs étaient annoncés dans un état second, comme sous hypnose, à des visiteurs fascinés et sentant la main du diable se poser sur leurs fragiles épaules.

Brusquement, en mars 1908, Andreea a quitté Vienne pour Paris. Chassée par le pouvoir ? Lassée de prédire la fin de l’Empire sans provoquer de réaction ? Épuisée par son activité où elle mettait tout d’elle-même ? Personne ne sait vraiment. Son nouvel appartement de la rue Saint-Honoré reste peu connu. Son adresse m’a été donné par un ancien consul finissant sa carrière au Quai, dans l’ennui et le whisky.

« Mère Andreea » comme elle aime être appelée, n’intéresse guère nos compatriotes. Ses visions demeurent focalisées sur le Danube et l’avenir du Hofburg. Elle ressasse, solitaire, ce qu’elle appelle « ses vieilles histoires ». Et c’est aujourd’hui que j’ai décidé de lui rendre visite, passionné que je reste par Vienne.

Elle m’accueille dans son ample robe noire cachant mal sa démarche lourde, ses pieds trainant de fatigue sur un parquet parisien grinçant.

« Racontez-moi encore Vienne, Andreea : la ville, le Ring, le Hof-Hoperntheater, la Sécession, la Cour, l’Empereur François-Joseph… »

La voyante m’invite à la rejoindre à sa table, mélange, coupe son jeu de tarot puis étale l’ensemble sous mes yeux.

De sa voix éraillée et peu audible, elle commente : « L’avenir de l’Autriche-Hongrie est là. Derrière chaque carte, un acteur clef, un événement ou un lieu. Derrière chaque carte, un épisode d’une histoire terrible. Le tout s’enchaîne logiquement. Ce sera la descente vers l’enfer. » Sa main tremble, elle peine à tenir sa tête droite et ses yeux commencent à se révulser. D’un geste, elle s’empare d’une carte : « Bismarck, il est toujours là et tire toutes les ficelles… Sadowa, Sadowa…» Le rappel de la défaite autrichienne contre la Prusse, événement déjà ancien, ne m’apporte rien, je dirige donc la main d’Andreea vers les cartes représentant le présent ou le futur, provoquant sa terreur.

« Laissez ces cartes, elles n’annoncent rien de bon. » D’autorité, j’en saisis pourtant une et lui tends pour interprétation : « et celle-là ? » Laconiquement, elle lâche le nom du maire de Vienne décédé cette année, Karl Lueger. Sur ma demande d’en savoir plus, elle ajoute « Il monte le peuple contre les Juifs. Il sait manier les foules, diriger un parti pour parvenir à ses fins. Sa propagande est redoutable… » Je retourne la carte suivante : « Et ce dix de trèfle ? » Sur un ton glaçant, mon interlocutrice évoque maintenant Schönerer, parlementaire vieillissant, antijuif aussi, pro-allemand, transformant le parlement de Vienne en champ de bataille nationaliste.

schoenerer.1292755658.jpg

Georg Ritter von Schönerer

Mon bras survole d’autres cartes et en saisit une au hasard. Andreea pousse un cri d’effroi : « Pas celle-là ! » et elle me force à la reposer. J’ai juste le temps de voir l’image du Diable et le chiffre XIII. « Mais que signifie-t-elle ? » ai-je juste le temps d’implorer.

Andreea se recule, réfléchit et reste muette, les yeux mi-clos. J’insiste : « Vous devez me dire, peut-être pouvons-nous agir sur ce futur qui vous impressionne tant… »

La vieille femme ne répond pas à ma question. Et elle évoque – sans que je comprenne – l’histoire d’un pauvre type : «  Il vit dans le Foyer pour hommes de la Meldemannstrasse, dans le nord de la ville. Artiste peintre raté, indolent, capricieux et colérique, sans le sou, raciste, c’est la haine qui couve en lui. Fasciné par la force et les puissants, Wagner et la grande Allemagne, affolé par le peuple ouvrier uni derrière le parti social-démocrate, il serre les poings dans ses poches vides et trouées. »

J’interromps la cartomancienne. « Mais pourquoi me parlez-vous de ce marginal ? » Redevenue calme, la Roumaine aux talents mystérieux, se sert, solitairement, un verre d’eau de vie. En buvant à petites gorgées, elle complète son bref exposé : « Ce minus représente la vermine dont je vous parlais tout à l’heure. Vienne est rongée par les cancrelats, ces êtres vils portés par les vagues d’un destin incertain et sans doute sombre. Bons à rien, ils sont prêts à tout. Ils creusent leurs galeries de termites dans l’édifice d’une monarchie viennoise vermoulue, sapée par les querelles entre peuples égoïstes. Ils se nourrissent de la haine de l’autre, ils ont le goût de la force et se gavent du sang de la démocratie qu’ils détestent. Ils se multiplient, pullulent, et dégagent une odeur pestilentielle. »

« Comment s’appelle votre homme ? » Andreea repose son verre et me fixe : « Lui, c’est le pire, c’est…. »

Je n’ai pas retenu le nom.

 

13 décembre 1910 : L’automobile conseillée par les médecins !

Pour être éclatant de santé, conduisez une automobile ! Ce ne sont pas Louis Renault ni Robert Peugeot qui le disent mais les médecins. Tout cela est très sérieux et prouvé scientifiquement. Un coup d’accélérateur et vous reprenez des couleurs, un coup de frein et vous voilà bien.

A lire les communications de plusieurs praticiens parisiens – n’est ce pas cher docteur Legendre ?- ce nouveau mode de transport agit de façon bénéfique sur tous les organes et fonctions de notre corps. La respiration est plus facile grâce au grand air absorbé en plus grande quantité. Les poumons s’emplissent avec bonheur d’oxygène et rendent le sang incontestablement plus rouge. Ce dernier circule bien mieux grâce au cœur battant à un bon rythme pendant tout le trajet. Il faut regarder aussi la peau qui se révèle moins sensible à l’eczéma et aux multiples boutons après les voyages dans ces véhicules à moteur.

renault.1292169319.jpg

La belle automobile personnelle du constructeur Louis Renault

L’automobile n’est pas seulement un mode de transport, c’est un vrai sport : il faut faire démarrer et redémarrer l’engin avec une manivelle dans un mouvement rapide et musclé, le réparer fréquemment avec force et habilité, conduire dans des courants d’air obligeant l’organisme à se tonifier… En roulant, vous ne pouvez plus être frileux et une douce chaleur vous envahit dès que vous arrivez à destination. Bien-être facilitant ensuite un sommeil profond et réparateur.

La concentration sur le parcours et la route chasse les idées noires. Les neurasthéniques se sentent mieux au volant qu’ailleurs. Comprendre les cartes, ne pas se tromper aux carrefours, interpréter convenablement des panneaux indicateurs souvent laconiques et compréhensibles des seuls autochtones : voilà de quoi tonifier votre cerveau et votre intelligence, irriguer votre cervelle d’idées saines et positives !

Ah, cette automobile, fruit de la marche en avant du progrès humain, rejeton génial de nos ingénieurs, elle n’a pas fini de nous soigner, de nous guérir de tous nos maux faits de lenteur, langueur et torpeur.

Madame, monsieur, le bonheur au vingtième siècle avance à cent à l’heure et sur quatre roues !

_________________________________________________

L’automobile ? J’en ai déjà parlé ici (la dangereuse Pantoufle de Monsieur Berliet), ici (Ma fille n’est pas une automobile), ici (Renault, l’Homme et la machine), ici (Favoriser l’automobile dans Paris) et là (Louis Renault, vivre pour l’automobile)

_________________________________________________

Pour voir des films spectaculaires de 1910, comme si on y était (collision de locomotives, vie quotidienne aux Etats-Unis…), rejoignez le groupe des amis du site « Il y a un siècle » !

5 décembre 1910 : Poursuivi par un canard au sang !

C’est au moment du passage de la bête dans la presse à canard que j’ai failli tourner de l’œil. Dîner éprouvant hier soir, à la Tour d’Argent. Tout ce que je n’aime pas. Du grand monde exigeant une attention et une attitude irréprochables : Le président du Conseil Aristide Briand, la grande duchesse Wladimir, grand-tante du tsar, l’ambassadeur de Russie en France Iswolski et trois collaborateurs, le ministre des affaires étrangères français Stephen Pichon.

J’étais là parce que les diplomates russes m’apprécient et je suis le seul à connaître un peu leur langue (même si, entre eux, comme le reste de la noblesse de ce grand pays, ils ne parlent que français).

delair-frederic.1291474356.jpg

Le grand chef ombrageux Frédéric Delair découpe le fameux canard au sang – numéroté s’il vous plaît – à la Tour d’Argent

Le repas a commencé par un incident inattendu. Le grand chef aussi autoritaire que prestigieux Frédéric Delair n’a pas apprécié de voir la grande duchesse parler pendant la dégustation du potage. Avec une brusquerie qui m’a fait sursauter, il s’est approché, furieux, et lui a retiré le plat des mains en s’exclamant : « Votre Altesse, quand on ne sait pas manger un tel mets, avec un profond respect, on ne se permet pas d’en demander ! » Nous étions au bord de l’incident diplomatique. Briand est devenu cramoisi, Iswolski a marmonné un juron russe dans sa barbe. Heureusement, seule la duchesse a su garder contenance et a répondu, du tac au tac, avec un grand sourire : « Monsieur Delair, en attendant, permettez-moi de garder au moins mon pain. Que je déguste en silence une tartine… puisque je suis punie ! »

Puis la conversation a roulé de manière convenue sur les vertus de la Triple Entente, la beauté comparée de Saint Pétersbourg et de Paris sous la neige, la beauté des bijoux Cartier ou les qualités des différents grands hôtels de la capitale. Pendant ce temps, le célèbre canard au sang – numéroté s’il vous plaît – était préparé sous nos yeux. Un « canardier » a pris l’animal et l’a enfourné dans la presse en argent. Le bruit des os se broyant, le sang chaud giclant vers le plat en sauce, l’ambiance faussement détendue : tout cela a fini par me faire pâlir. Le souffle court, les jambes molles, la bouche pâteuse, je me suis mis à avoir très chaud. A ce moment, le chef Delair nous expliquait avec force détails les avantages de l’électrocution des canards par rapport à toute autre forme de mise à mort : « Ainsi, mes bêtes qui viennent toutes de Challans en Vendée gardent leur goût intact ! »

presse-a-canard.1291466875.jpg

La presse à canard

Briand qui m’aime bien a vu mon malaise et m’a glissé : « Olivier, je vous prie d’aller me chercher mes notes pour que je puisse rejoindre directement la Chambre, en évitant le bureau, demain matin. » Sans demander mon reste et après m’être incliné bien bas, j’ai quitté la table et suis sorti dans le grand air de la rue longeant Notre-Dame.

J’étais sauvé et libre. Loin des canards au sang et du mauvais caractère du chef Delair !

___________________________________________

Pour en savoir plus sur la Grande Duchesse, ma voisine de table : ici

Pour voir un film qui fait rêver sur la Tour d’Argent, rejoignez les amis du site :

3 décembre 1910 : Le prix Fémina pour une bergère illettrée

Comment une pauvre bergère de Sologne, considérée comme illettrée, a-t-elle pu écrire un tel chef d’œuvre ?

Orpheline de mère, abandonnée par son père à l’âge de trois ans, Marguerite Audoux a grandi à l’orphelinat de l’hôpital général de Bourges. Elle devient, l’enfance juste passée, servante de ferme, bonne à tout faire, gardienne de troupeaux. Elle monte à Paris pour devenir couturière. Ses yeux malades l’obligent à trouver d’autres métiers qui ne peuvent la sortir de la pauvreté.

 

audoux.1291362564.jpg 

La ferme de Berrué (devenue Villevieille dans « Marie-Claire ») où la petite Marguerite a vécu comme bergère

Dans son malheur, dans cette nuit noire qui n’en finit pas, Marguerite a un secret : elle écrit.

A l’aube, en fin de journée, quand elle se réveille la nuit. Des pages où elle décrit son quotidien de gosse abandonnée, où elle évoque le caractère des adultes qui peuplent sa vie de petite fille qui grandit et qui a peur dans le noir. Des phrases simples, un style limpide, imagé : « Je savais depuis longtemps que Bonne Néron ressemblait à un taureau, mais il me fut impossible de trouver à quelle bête ressemblait Madeleine. J’y pensais pendant plusieurs jours en repassant dans ma tête le nom de toutes les bêtes que je connaissais, et je finis par y renoncer »

Au fil des pages, on découvre avec le regard neutre et interrogateur d’une gamine de dix ans, la vie affective des bonnes sœurs, la solitude des vieux, la mort d’un cochon, les relations complexes entre paysans d’un même cru. Souvent, un sujet, un verbe et un seul complément nous transportent dans un univers très pur d’une femme à la sensibilité tout en finesse et au style dépouillé.On s’attache aux personnages, on veut connaître la suite, on sent l’odeur du dortoir de l’internat comme l’humus de la campagne au petit matin.

Octave Mirbeau a découvert par hasard le livre de Marguerite «  Marie Claire ». il l’a préfacé brillamment et a imposé le manuscrit à des éditeurs. Le bouche à oreille a fait le reste. 100 000 exemplaires vendus en quelques semaines. Le prix Fémina vient d’être décerné à cette romancière hors du commun qui invite ceux qui prennent une plume à toujours rester simples.

__________________________________________________

Et si vous alliez sur le site des amis d’Il y a un siècle pour un petit moment de détente ? Les débuts de Max Linder au cinématographe…

29 novembre 1910 : Ma soirée avec la femme de Churchill

« Ses défauts nous sautent au visage tout de suite et on met une vie pour découvrir ses qualités. » Clementine Hozier, épouse de Winston Churchill est notre hôte ce soir et se confie sur son époux. Ma femme et moi l’avons rencontrée dans un hôtel de Venise, un peu par hasard, lors de son voyage de noce avec Winston, il y a deux ans. Nous avons sympathisé quand son mari a su que j’étais, à ce moment, un proche collaborateur de Clemenceau. Depuis, Clementine nous rend visite à chaque fois qu’elle vient à Paris.

clementine-hozier.1290976724.jpg

Winston Churchill et sa fidèle épouse Clementine, née Hozier

Parlant un français excellent – elle a enseigné notre langue outre-Manche pour arrondir ses fins de mois – elle mêle un esprit affûté, une grande culture, beaucoup de grâce, d’élégance et une certaine réserve. J’aime la faire parler sur Churchill, le Home Secretary anglais (ministre de l’Intérieur) aux méthodes à poigne rappelant celles du Tigre, voire de Briand lors de la grève des cheminots. Clementine et mon épouse préféreraient échanger des bonnes adresses de magasins des deux capitales ou critiquer les derniers spectacles à la mode. Je le sais et glisse donc mes questions indiscrètes entre deux commentaires sur une pièce de Feydeau à Paris ou de Galsworthy à Londres.

Je ne partage pas l’avis des diplomates du Quai qui sont persuadés que Churchill n’a guère d’avenir, coincé qu’il est entre les conservateurs qui considèrent ce fils de grande famille comme un traître à leur cause et les membres du Labour détestant sa fermeté face aux mouvements ouvriers. Ces fonctionnaires à courte vue ne voient pas son imagination, sa capacité à rendre complémentaire une ambition sociale et la grandeur de l’Empire, sa capacité de travail hors du commun et sa faconde propre à soulever les foules.

A Venise, nos discussions, souvent en anglais coupé de quelques mots français bizarrement prononcés, étaient étourdissantes. De Londres, il avait tout compris de Paris, de l’habileté et de l’esprit libre de Clemenceau dont il souhaitait s’inspirer en partie et surtout il portait en lui une vraie vision de son pays, au-delà de l’écume du quotidien et du tourbillon des petites querelles agitant la Chambre des Communes.

Clementine n’aime pas s’étendre sur son mari homme public, se méfiant sans doute et malheureusement de mes fonctions à la Présidence du Conseil. Elle ne me glisse donc que des détails sur l’homme privé : raide, maladroit face aux dames et très traditionnel dans sa vision des rapports entre sexes. Elle insiste aussi sur sa fidélité et sa loyauté : « J’ai le sentiment que notre mariage pourrait durer une éternité… » Et elle ne s’étend guère – charitable – sur son caractère impétueux et autoritaire même si je devine que notre Winston doit être un véritable tyran à ses heures.

clementine-hozier2.1290976947.jpg

Clementine Churchill, une femme pleine de qualités….

« Je suis ici parmi vous ce soir, loin du monde londonien et grâce à quelques amis comme vous, je cultive mon jardin secret à l’écart du Home secretary. Je me ressource ainsi et peut apporter ensuite à mon fougueux mari la sérénité dont il a besoin mais aussi, savez-vous, quelques conseils sur les gens qui l’entourent et qu’il juge parfois un peu vite. »

Après un dernier thé, Clementine nous quitte vers minuit et nous laisse une forte impression de solidité à toute épreuve.

Un homme avec une femme comme elle, ira loin.

_____________________________________________

J’ai déjà parlé de Churchill ici et

28 novembre 1910 : La liste des filles à marier du Préfet

 « Ce qu’on me demande de valider est tout à fait décoiffant ! » Le pauvre préfet ne sait plus où se mettre. Il pensait que son premier poste à Mende, en Lozère, allait être une sinécure, il s’est trompé.

Il poursuit notre entretien : « En fait, les Mendois ont une idée par jour. Vous voulez connaître la dernière à laquelle je n’ai pas osé m’opposer ? » Avant de me confier son secret, il se lève et va refermer la porte de mon bureau. Et c’est presque sur un ton de comploteur qu’il poursuit : « L’exode rural fait de terribles saignées dans mon département. Les jeunes hommes partent tous et quittent non seulement la campagne mais aussi Mende pour trouver une place dans des villes plus grandes comme Rodez, Alès, Nîmes ou Montpellier. Résultat, les filles se retrouvent seules. Or, les jeunes femmes de Lozère, fort jolies, à l’esprit vif et enjoué, rêvent toutes, légitimement, d’un beau mariage. »

mende.1290843696.jpg

La ville de Mende, une photographie prise dans les années 1910

Je regarde la pile de dossiers qui m’attendent et fait un signe au préfet pour qu’il en vienne aux faits.

« Monsieur le conseiller, les habitants de Mende, avec l’autorisation d’un arrêté municipal que je n’ai pas osé casser, font circuler des « appels à l’hymen ». Ce sont des listes de 200 filles de plus de 18 ans, célibataires, avec leurs noms et adresses qui sont envoyées par la poste à tous les hommes célibataires. Ces derniers sont, vous le devinez, ravis devant un tel choix. Qu’en pense le cabinet du ministre ? Ai-je eu raison de ne rien dire en découvrant cette curieuse initiative ? »

Entre deux analyses du Conseil d’État, trois arbitrages budgétaires et quatre réponses à des parlementaires sur des problèmes diplomatiques, agricoles ou militaires, j’avoue que je ne m’attendais pas à être saisi d’une telle question, a priori, bien futile. Mais je ne veux pas décourager le serviteur de la République assis en face de moi et qui semble mettre tout son cœur à veiller aux intérêts des Lozériens.

Je lui prodigue donc ces quelques conseils : « Dans vos décisions à venir, vous veillerez à favoriser l’émergence d’autres listes. Celles des jeunes hommes en âge de se marier méritent aussi d’être transmises aux demoiselles. En outre, avez-vous veillé à la diffusion de ces documents aux veuves et aux veufs, ainsi qu’aux vieux célibataires peut-être lassés de leur état ? »

Le préfet prend fébrilement des notes. Je pense, un instant, flatté, que pour lui, la parole du ministère est sacrée. Je poursuis donc, gonflé d’importance : « En revanche, dans l’objectif de brasser les classes sociales entre elles, vous vous opposerez à toute idée d’ajouter le montant de la dot en face du nom des jeunes femmes. » Le haut fonctionnaire me répond, pétri de bonne volonté : « Bien sûr, monsieur le conseiller. Surtout, n’encourageons pas cette vieille pratique contraire à notre principe républicain d’égalité. »

Le préfet et moi nous séparons par une poignée de main cordiale.

Après son départ, je retrouve, oubliée sur son fauteuil, une des listes dont il m’a parlé. En déchiffrant ce papier froissé un peu jauni, j’imagine, derrière ces deux cents noms autant de visages de jeunes femmes, habitants très loin, avec un fort dialecte et n’ayant jamais vu Paris. Je souris en pensant qu’elles ne se doutent pas un instant que leur destin a été discuté directement à la Présidence du Conseil, à deux pas du bureau d’Aristide Briand.

________________________________________________

Tout sur le savoir vivre à la Belle Epoque….

25 novembre 1910 : J’avale mon chapeau

« Les hommes déposent leur pardessus mais gardent leur chapeau à la main » Le manuel de savoir-vivre de la baronne Staffe est formel. On garde son couvre-chef lorsque l’on rend visite à quelqu’un. Je ne respectais pas jusqu’à présent ce précepte mais m’efforce, depuis, de suivre cet usage du monde . A grand-peine, il faut bien le reconnaître.

chapeau3.1290664139.jpg

En effet, il ne faut pas non plus « saluer en tenant son chapeau à la main » sous peine d’être grotesque et de donner l’impression que l’on mendie. Mais que fait-on de son chapeau à ce moment ? Peut-on le poser quelque part ? Sur un meuble ou un fauteuil ? La baronne Staffe répond sèchement : « …sans l’abandonner une minute ». Encombrant chapeau. Il tient (trop) chaud à la tête dehors et nous embarrasse dedans. Ah, si on pouvait l’avaler…

Je continue ma lecture de l’ouvrage de la délicieuse baronne : « Il ne faut présenter que l’extérieur du couvre-chef, montrer la coiffe est ridicule ». Pas simple de se concentrer pour garder l’objet toujours dans un sens, la coiffe contre le pantalon ou le corps, donc de la main gauche… pour pouvoir saluer tranquillement, de la droite.

A l’essai, ces règles me donnent – je le sens bien – un côté raide, maladroit et je surprends quelques sourires discrets de messieurs ou de dames beaucoup plus à l’aise que moi dans les salons.

Admettons que nous ayons fini, lassés, par poser le chapeau quelque part. Que fait-on quand on va d’un groupe à l’autre, au gré des conversations ? On reprend son chapeau et on le repose plus près du nouveau groupe ? Ou le laisse-t-on à son emplacement initial au risque de le confondre avec celui d’un autre convive qui a eu la même idée que nous ? Nos « melons » sont tous noirs et de formes semblables !

« Un homme n’a jamais trop de prévenance respectueuse pour une femme » reprend Mme Staffe. Pour moi, c’est cuit. Je ne pense plus qu’à mon chapeau…

______________________________________________

Les chapeaux ? J’en parle aussi dans cet article

22 novembre 1910 : Les bilboquets du fonctionnaire

« On m’avait dit que mon travail serait un jeu, je suis très déçu ! » Maurice Crougnard, zélé fonctionnaire à la préfecture de la Seine, a un rôle peu banal. Il se rend tous les jours dans la grande salle des enchères d’État de la rue des Écoles.

Et que met-il à prix, notre Maurice ? Les milliers de jouets dont les Parisiens ne veulent plus. Les bilboquets jetés négligemment dans les rues à faire trébucher les passants, les vieux diabolos abandonnés qui bloquent les bouches d’égouts, les solitaires qui ont perdu leurs boules et encombrent les immeubles vides : Ces jeux très à la mode dans les années 1880, ces objets que tous s’arrachaient et que les parents ramenaient à leurs enfants émerveillés. Rappelez-vous. Le Jardin du Luxembourg se transformait en cirque de plein air où se mettaient en scène toutes les adresses, où chaque enfant redoublait d’effort pour devenir le champion des jongleurs.

bilboquet.1290375017.jpg

Après l’effort du bilboquet ou du diabolo, venait, lors du retour à la maison, le soir venu, la concentration sur une partie de solitaire. Moment privilégié et calme pour montrer sa capacité à anticiper, bâtir et retenir des combinaisons pour vaincre ce vrai casse-tête avec élégance.

Maurice reprend, désabusé : « Tout cela est bien fini. Ces jouets ne se vendent plus. Même les aéroplanes en modèle réduit n’intéressent plus personne. Et moi, je dois essayer de faire partir tout cela au prix le plus élevé. Personne ne va lever la main, aucun objet ne dépassera les quatre sous ! Comment puis-je faire ? »

J’aime bien Maurice. Quand j’étais jeune chef de bureau Place Beauvau, il m’a appris ce que l’on n’apprend pas dans les livres. Et quand je prends mon café avec lui le matin, sur le zinc, j’ai envie de l’aider.

Je réfléchis et lâche : « Pourquoi ne pas faire comme pour le fameux jeu de patience fait de petits morceaux de bois illustrés découpés à assembler ? Ce jeu était bien oublié et revient aujourd’hui sous un terme anglais, sans avoir réellement changé. Si vous appelez cela « assemblage de morceaux de bois», personne n’en veut. Et si vous employez le mot magique d’outre-Manche voire d’outre Atlantique, de « puzzle », tout le monde se précipite et l’offre à ses enfants ! »

Maurice reprend un second café, tourne sa cuillère dans sa tasse, sceptique. Il se gratte la tête, passe sa main dans ses cheveux devenus tout blancs, pensif. Puis il s’exclame, avec son accent des faubourgs : « C’est bien ça l’problème. Si vous parlez pas l’english, d’nos jours, z’êtes un homme mort. Même caché dans les soupentes de la préfecture, on peut pas êt’ tranquille ! »

20 novembre 1910 : Tolstoï se cache pour mourir

On dit que les animaux se cachent pour mourir.

Il en est peut-être ainsi de certains grands écrivains.Tolstoï est mort cette nuit, loin des siens, dans la gare perdue d’Astapovo où un train devait l’emmener dans les profondeurs du Caucase. Une pneumonie doublée d’une immense fatigue ont emporté cet esprit complexe qui aimait tellement la vie qu’il ne pouvait s’empêcher de souvent penser à la mort.

tolstoi.1290254459.jpg

Tolstoï à la fin de sa vie à sa table de travail

Le sens de l’existence, le besoin ou l’éloignement des autres, le refus des convenances, la quête de la vérité et le refus du mensonge : tout cela se résout au moment de la mort imminente, ce grand passage déjà évoqué dans La mort d’Ivan Ilitch ou dans Anna Karénine.

Tolstoï est devenu un auteur fétiche pour les Français qui aiment ses grandes fresques réalistes, ses personnages qui nous paraissent si proches, ses histoires universelles qui touchent le cœur de chacun.

A-t-il rejoint Dieu, lui qui avait aussi refusé le religion orthodoxe et imaginait un christianisme épuré et renouvelé ?

Tolstoï écrivait dans son journal : « Il y a une chose que j’aime plus que le bien, c’est la gloire. Je suis si ambitieux que s’il me fallait choisir entre la gloire et la vertu, je crois que je choisirai la première. »

L’homme part seul, en pleine gloire et nous laisse réfléchir, sans lui, à l’infini, sur ce qu’est la vertu.

__________________________________________

Vous aimez ce site, vous en voulez encore plus sur la Belle Epoque ? Visitez le petit frère d’Il ya un siècle !

Pour voir un film très bien conservé sur Tolstoï regoignez le sympathique groupe des amis du site  » Il y a un siècle  » 

18 novembre 1910 : Les Français sont-ils sales ?

« Il est une époque où se baigner jusqu’au cou était considéré comme païen ! » s’exclame une amie, Pauline de Broglie.

Moins d’un logement sur cent, à Paris, possède une baignoire. Un nombre très réduit vient de s’équiper de garde-robes hydrauliques, appelé aussi water closets, par des anglo-saxons beaucoup plus en avance. Nous sommes encore trop une capitale d’Ancien Régime où l’hygiène et la propreté corporelle laissent à désirer.

Certains collègues peinent à comprendre (je le sens !) qu’un mois de mon salaire soit passé dans l’achat d’une baignoire en porcelaine, reliée au système d’eau courante dont nous sommes si fiers dans notre immeuble. Chez eux, un bidet suffit, complété par les bains publics. Se laver au bidet ? «… mais ce sont les femmes de petite vertu qui l’utilisent dans les maisons closes ! » s’écriait, il y a peu, ma femme, pour me convaincre d’investir dans une baignoire.

Notre bonne elle-même, à ses débuts, fréquentait assidument les bains « à quat’e sous », vulgaires baraques de planches, à même la rue et accueillant tout ce que Paris compte de pauvres gens ne pouvant sortir un franc ou deux pour les bains publics. Depuis, elle a l’autorisation d’utiliser notre bidet puis, maintenant, notre magnifique baignoire… quand Madame sort, l’après-midi.

Une simple promenade dans les rues de Paris amuse les diplomates anglais ou américains que j’accompagne parfois. Ils se révèlent beaucoup plus stricts que nous. Ils nous font remarquer nos tuyaux de fosses d’aisance bouchés et débordants, nos systèmes d’évacuation d’eaux usées défaillants et se répandant dans la rue sans que cela semble gêner les riverains. Dans un grand éclat de rire, ils se bouchent le nez en disant : « Vous les Français, peuple paysan… aimez encore bien les odeurs ! »

November 18, 1910 : Are the French a Dirty People?

“There was once a time when bathing up to one’s neck was considered pagan!” exclaims a friend of mine, Pauline de Broglie.

Fewer than one in a hundred apartments in Paris possesses a bathtub. A very small number have only recently been equipped with « hydraulic wardrobes »—also known as water closets by the far more advanced Anglo-Saxons. We remain, all too much, a capital of the Ancien Régime, where hygiene and bodily cleanliness leave much to be desired.

Some of my colleagues struggle to understand—I can feel it!—how a full month of my salary could be spent on the purchase of a porcelain bathtub, connected to the running water system of which we are so proud in our building. in their own homes, a bidet suffices, supplemented by trips to the public baths. Washing at a bidet? “…but those are for women of easy virtue in brothels!” my wife cried out not long ago, to convince me to invest in a proper tub.

Our maid herself, when she first started, was a frequent patron of the “four-sou” baths—vulgar wooden shacks right on the street that welcome all the poor souls of Paris who cannot spare a franc or two for the public bathhouses. Since then, she has been granted permission to use our bidet and, now, our magnificent bathtub… whenever Madame goes out for the afternoon.

A simple stroll through the streets of Paris provides much amusement to the English and American diplomats I occasionally accompany. They prove to be far more fastidious than we are. They point out our clogged and overflowing cesspool pipes and our failing sewage systems that spill into the streets without seemingly bothering the local residents. With a great burst of laughter, they pinch their noses and say: “You French, a nation of peasants… you still quite enjoy your smells!”

Le coin de l’historien

En 1910, la France accuse un retard sanitaire notable par rapport au Royaume-Uni et aux États-Unis. La scène décrite par le narrateur reflète fidèlement la lente transition hygiéniste de la Belle Époque.

  • Le luxe de la salle de bains : à la veille de la Grande Guerre, moins de 2 % des logements parisiens disposent d’une pièce dédiée à la toilette avec baignoire. Si la mention « eau et gaz à tous les étages » s’affiche fièrement sur les façades des immeubles haussmanniens, l’eau courante arrive le plus souvent à un simple évier de cuisine. Pour l’écrasante majorité des Français, la toilette quotidienne reste partielle : elle s’effectue « à la cuvette », à l’aide d’un broc et d’un gant, souvent limitée aux mains et au visage.
  • La peur séculaire de l’eau : l’exclamation de Pauline de Broglie puise dans une méfiance médicale et religieuse enracinée depuis les grandes épidémies du Moyen Âge et de la Renaissance. Longtemps, les médecins ont craint que l’eau chaude n’ouvre les pores de la peau aux miasmes morbides. À cette réticence médicale s’ajoutait la morale chrétienne, hostile à la nudité intégrale et aux plaisirs sensuels du bain prolongé.
  • Le bidet, entre hygiène et suspicion morale : inventé en France au début du XVIIIᵉ siècle, le bidet conserve une réputation sulfureuse au début du XXᵉ siècle. S’il entre progressivement dans les foyers bourgeois, on l’associe encore largement aux maisons closes, où il sert aux ablutions intimes réglementaires et aux tentatives empiriques de contraception.
  • Une révolution urbaine inachevée : bien que la loi de 1894 impose le raccordement au « tout-à-l’égout » pour les nouveaux immeubles parisiens et que la grande loi du 15 février 1902 pose les bases de la santé publique moderne, l’assainissement de la capitale reste laborieux. En 1910, des milliers d’immeubles utilisent encore des fosses fixes ou mobiles vidangées de nuit par des ouvriers « vidangeurs », dégageant des odeurs pestilentielles qui choquent régulièrement les visiteurs anglo-saxons.
  • L’essor des bains-douches : pour la classe ouvrière, la propreté corporelle passe par l’action philanthropique et municipale. Inspiré des modèles allemands et britanniques, le mouvement hygiéniste favorise l’ouverture des premiers établissements de bains-douches populaires à la fin des années 1890, proposant une douche chaude savonnée pour quelques sous.

The Historian’s Corner

In 1910, France lagged noticeably behind the United Kingdom and the United States in terms of domestic sanitation. The scene described here accurately reflects the slow hygienist transition underway during the Belle Époque.

  • The luxury of a private bathroom: on the eve of World War I, fewer than 2% of Parisian apartments had a dedicated bathroom with a tub. While the sign eau et gaz à tous les étages (water and gas on every floor) was a proud fixture on Haussmannian facades, running water typically led only to a single kitchen tap. For the vast majority of French citizens, daily washing remained localized: a sponge bath using a washbasin, pitcher, and washcloth, primarily restricted to hands and face.
  • A centuries-old fear of water: Pauline de Broglie’s remark stems from medical and religious suspicions dating back to the plagues of the late Middle Ages and the Renaissance. For generations, physicians warned that hot water dilated pores, leaving the body vulnerable to disease-carrying miasmas. Christian modesty compounded this reluctance, viewing full nudity and the sensory relaxation of immersion with deep moral suspicion.
  • The bidet: hygiene meets moral taboo: invented in France in the early 18th century, the bidet still carried a scandalous reputation in 1910. Although gradually entering bourgeois homes, it remained heavily associated with brothels, where it was mandated for post-coital washes and used as an empirical form of contraception.
  • Incomplete urban sanitation: although the 1894 municipal law mandated connection to the tout-à-l’égout (mains sewer system) for Parisian buildings, and the Public Health Act of February 15, 1902 laid the groundwork for modern sanitation, progress was slow. In 1910, thousands of buildings still relied on cesspools emptied at night by nightsoil collectors (vidangeurs), creating foul odors that frequently appalled visiting British and American travelers.
  • The rise of public bathhouses: for the working class, bodily hygiene depended largely on philanthropic and municipal initiatives. Inspired by German and British models, hygienist reformers pushed for the development of municipal public shower-baths (bains-douches) in the late 1890s, offering a hot, soapy shower for a few pennies.

15 novembre 1910 : Le diplomate, l’empereur et la boîte aux lettres

« Un ambassadeur ne peut être une simple boîte aux lettres ! » Maurice Paléologue, ministre de France en Bulgarie, installé dans mon bureau, a un brusque geste d’agacement. Je lui explique qu’il est important que les consignes du Quai voire de la Présidence du Conseil, soient suivies à la lettre « dans le monde dangereux dans lequel nous vivons, face à la poudrière des Balkans, chaque geste doit être, au préalable, soupesé collectivement et toute initiative peut se révéler malheureuse. »

Le diplomate me rappelle son rôle irremplaçable lors de la visite de Ferdinand 1er, « tsar » de Bulgarie, à Paris, en juin dernier : « Vous pensez, monsieur le conseiller, que si je m’étais contenté d’attendre les hypothétiques consignes du ministère, le souverain se serait déplacé comme cela à Paris ?  Au contraire, votre serviteur a su créer un rapport de confiance qui a conduit à ce voyage dans notre capitale, ce succès diplomatique donnant à la France une place de choix sur l’échiquier des Balkans. »

ferdinand-ier-bulgarie.1289767893.jpg

Ferdinand 1er de Bulgarie

Maurice Paléologue n’a pas tort. Notre république est souvent bien incapable de fixer une ligne claire. Les luttes entre bureaux, les influences parlementaires multiples, les rivalités entre une Chambre sourcilleuse et un exécutif fragile, ne font pas une politique. On peine souvent à distinguer un grand dessein et on attend souvent en vain des ordres précis. A dire vrai, vis à vis des grandes puissances, un Président du Conseil à forte personnalité comme Clemenceau ou Briand, peut, plus ou moins, imprimer sa marque mais pour les États de taille secondaire, les ambassades doivent se contenter, en guise de consignes, d’un mutisme poli ou d’une cacophonie inefficace et brouillonne.

Maurice Paléologue me confie : « Gagner la confiance d’un chef d’État étranger ne s’apprend pas dans les livres. Il faut répondre à ses attentes, être là quand les choses se passent et petit à petit rentrer dans son rêve pour y placer la France. Ferdinand 1er ne pense qu’à une grande Bulgarie allant jusqu’à Byzance et récupérant au passage la Roumélie. Je lui glisse en permanence que son chemin vers la gloire passe par Paris… »

Le ministre de France a raison. La Bulgarie, dirigé par un souverain issu d’une famille allemande, aura vite fait de se rapprocher de Guillaume II si nous n’y prenons garde.

Pour autant, est-ce à Paléologue de faire, sur place, la politique de la France ? On dit qu’il devient le mentor du tsar bulgare, qu’il le flatte, le suit en tout, le précède même dans ses désirs de grandeur immatures. Je me risque donc à une mise en garde : « Monsieur le ministre, si vous voulez que les ministères vous fassent totalement confiance, il convient de ne pas trop personnaliser vos relations avec l’empereur bulgare. Gardez plus vos distances… »

Le diplomate me toise alors, me scrute avec des petits yeux mauvais pour conclure de cette phrase sèche : « Monsieur le conseiller, la grandeur de Paris ne se satisfait pas de distance et de réserve. L’effacement des diplomates d’une nation n’est souvent que le prélude à un recul plus large du pays qu’ils représentent. A Sofia, je suis la France et la première place que je souhaite avoir dans le cœur du souverain est celle qui revient naturellement à ma Patrie. »

14 novembre 1910 : Quand je reçois les ambassadeurs…

 « Bon, écoutez, je n’ai pas le temps de le recevoir. L’homme porte beau, parle d’or, fait rêver avec ses exposés diplomatiques brillants mais voilà, je n’ai pas le temps… » Briand se ferme et parle sèchement. Je recevrai donc seul notre ministre de France à Sofia, Maurice Paléologue.

paleologue.1289661796.jpg

Maurice Paléologue, ministre de France en Bulgarie…(pour ceux qui savent lire le …, on voit qu’il est le futur ambassadeur de France en…)

Pour réussir mon entretien avec ce fonctionnaire prestigieux, descendant de la très haute noblesse grecque de Constantinople et qui sera forcément déçu de n’échanger qu’avec moi, je révise studieusement mes fiches et mes dossiers sur la Bulgarie.

Royaume improbable, coincé entre la Russie ombrageuse, la fougueuse Grèce et le vieil Empire Ottoman, balayé violemment par l’Histoire et souvent oublié par les Puissances. Un petit peuple de trois millions d’habitants qui font d’excellents soldats faute de savoir monter des industries ou une agriculture moderne.

Je note avec soin cette citation de Victor Hugo dénonçant les dernières années d’occupation ottomane marquées par des atrocités : « On doit mettre fin aux empires qui tuent ! ». Je relis les rapports sur le souverain qui se fait appeler « tsar », Ferdinand 1er, de la famille des Saxe Cobourg (lointain cousin de la fille de Louis-Philippe, Clémentine d’Orléans et du feu prince consort Albert, mari de la Reine Victoria).

L’empereur du royaume bulgare encore tout neuf est-il inverti ? Nos espions, mélangeant la haute politique et les bêtes rumeurs d’alcove, le laissent entendre ici et là, sans en tirer de conclusions particulières. Dans tous les cas, Ferdinand 1er est un autocrate qui tient son pays d’une main de fer, en suivant des idées souvent très personnelles et sans éviter malheureusement une corruption qui gangrène les rouages d’un État balbutiant.

Maurice Paléologue semble évoluer dans les palais de Sofia comme un poisson dans l’eau. Conseiller du Prince, ami des banquiers souhaitant investir non loin de la Sublime Porte, cultivé et doué d’un vrai talent littéraire, il ne quitte guère le chapeau haut de forme qui participe de sa réputation d’homme important.

Comment va-t-il accepter notre entretien ? Et surtout, se pliera-t-il aux indispensables directives que je dois lui donner ?

A suivre.

9 novembre 1910 : La France n’a pas de déficit public !

« La France a des finances saines. L’État a des besoins qui augmentent mais il équilibre son budget sans emprunt. » Le sous-directeur de la rue de Rivoli est visiblement satisfait de la gestion de son ministère et toise en réunion ses collègues de la place Beauvau en leur demandant : «  Et vous, à l’Intérieur, comment vous débrouillez-vous pour que la délinquance juvénile ne cesse d’augmenter depuis 1840 ? »

finances.1289602787.jpg

Le rigoureux ministère des Finances occupe une partie du Louvre depuis 1871

J’arbitre comme chaque année les réunions budgétaires. La rue de Rivoli est fière de ne pas produire la moindre dette publique contrairement à l’Allemagne qui accuse un déficit équivalent à 125 millions de francs, l’Angleterre qui traîne une ardoise atteignant le milliard, la Hongrie qui fait la tournée des capitales pour trouver 660 millions…

Toujours content de lui, le sous-directeur de la comptabilité reprend : « Vos belles brigades mobiles n’ont pas jugulé l’accroissement des crimes et délits commis par la jeunesse. Ils ont bondi de 20 % ces dix dernières années ! » Les pauvres responsables de la Sûreté n’osent répondre, de peur de voir leur budget réduit à due concurrence du courroux du gardien des comptes publics.

Je me charge de prendre leur défense : « Nous avons mis en place récemment les juges pour enfants, nous travaillons à généraliser les mesures de tutelle. L’extension de l’obligation scolaire ne serait pas non plus une mauvaise idée. Enfin, vous critiquez les brigades mobiles mais vous leur refusez toujours l’achat d’automobiles. Tout ce que j’évoque coûte cher. La Chambre devra faire des choix. Si les députés veulent pouvoir rentrer chez eux tranquilles sans risquer de se faire agresser par des Apaches embusqués, il faudra faire un geste sur la durée et favoriser une véritable politique publique ambitieuse pour les adolescents. Quelque part, le choix est simple : Soit voter tranquillement des crédits en séance pour l’avenir de nos jeunes, soit se condamner à remettre régulièrement et en tremblant son portefeuille aux petits malandrins en sortant dans la nuit noire. »

7 novembre 1910 : Meurtres en Réunion

« Coups mortels à l’œil, assassinat des victimes sans qu’elles soient réveillées. » Plus loin, dans le rapport de la gendarmerie, je lis : « Le couple d’instituteurs et leur chien ont sans doute été endormis par une poudre diffusée par les bandits avant leur entrée dans la pièce. » Puis ces lignes dans le compte-rendu signé par mon ami le gouverneur François Pierre Rodier : « Nous ne sommes pas loin du satanisme : carte de jeu piquée sept fois au-dessus d’un feu, sang versé dans une coupe partagée entre les membres de la bande, formules rituelles psalmodiées, la population de l’Ile de la Réunion est à la fois horrifiée et fascinée par ce qui s’est passé. On ne peut exclure des graves troubles à l’ordre public au moment de l’énoncé du verdict ».

sitarane.1289051634.jpg

La triste bande des meurtriers Sitarane, Fontaine et Calendrin est conduite en prison. La peine de mort les attend probablement.

L’affaire Sitarane – c’est le surnom du meneur criminel – n’en finit plus de bouleverser notre lointaine colonie. Les cyclones, le paludisme, le choléra rampant, la fièvre typhoïde, la tuberculose et les naufrages à répétition ne suffisent pas dans cette terre sauvage et magnifique, si dure pour ses habitants. Il lui faut maintenant ces meurtres en série commis par une bande d’illuminés. « La femme de l’instituteur, enceinte, a été violée après avoir été sauvagement tuée ». Las, tout cela est écœurant. Je devine déjà les futurs gros titres de la presse parisienne avide de ces horreurs exotiques.

Je referme un instant ces rapports et regarde à nouveau les magnifiques photographies envoyées par Rodier, à ma demande : le cirque de Mafate, Hell-Bourg et son hôpital militaire, le théâtre de Saint-Denis, le marché de Sainte-Marie… On distingue des casques coloniaux, des canotiers et des chapeaux de paille ou de feutre abritant des visages aux couleurs de peau multiples. On sent le vent qui atténue la chaleur, les nuages lourds qui cachent un instant un soleil de plomb sur la côte alors que ce dernier perce à peine dès que l’on gagne les Hauts.

palais-gouverneur-saint-denis.1289053783.jpg

Le palais du gouverneur à Saint-Denis de la Réunion

Mon doigt suit la carte de l’île où l’on travaille d’arrache pied pour cultiver la canne, la vanille, la quinquina, le tabac ou l’arachide. Il n’y a plus d’esclaves mais des « engagés », plus vraiment de riches aristocrates mais des grands propriétaires ou négociants. A l’arrivée, les écarts de conditions de vie et de fortune n’ont pas diminué. Terre de contrastes où les colons peuvent passer en cinq à dix ans d’une vie douce et privilégiée à la misère la plus noire quand la crise s’installe ou que la tempête a tout détruit.

salazie.1289056390.jpg

Je tente d’apprendre le nom de ces villes qui tournent le dos à l’océan hostile et réussissent à créer une ambiance unique où le sens de la fête et le plaisir d’être ensemble entre voisins font oublier les rigueurs du climat. On boit et on fredonne aussi bien les airs de Paris que les chants et ségas créoles. Les danses suivent l’influence des Indes et de la Chine avant de laisser la place aux valses étourdies et aux polkas endiablées dans les vapeurs de rhum.

reunion.1289056237.jpg

Rodier poursuit son rapport : « Paris est loin. Nous travaillons seuls à construire le nouveau lycée, à distribuer de la quinine aux indigents et aux enfants des écoles. Le télégraphe et le téléphone s’étendent pendant que nous aménageons l’Étang de Saint-Paul et le Pont de la Ravine Sèche. N’oublions pas la voie ferrée qui permet d’attendre l’arrivée d’autres automobiles de métropole. »

Le gouverneur s’accroche, se bat pour rendre sa colonie vivable. C’est plus un journal personnel qu’il m’envoie qu’une note administrative.

rodier.1289051403.JPG

François Pierre Rodier a été nommé gouverneur de la Réunion en septembre 1910

J’ai l’impression de l’entendre conter de sa voix chaude et bienveillante, loin derrière l’équateur, l’histoire de cette autre France, de cette île Bourbon où je n’irai sans doute jamais mais qui n’a pas finit de me faire rêver.

________________________________________________________

L’affaire Sitarane n’est pas oubliée aujourd’hui … pour en savoir plus, rejoignez le groupe des amis d’il y a un siècle…

4 novembre 1910 : Remaniement ministériel raté

Négociations nocturnes, rebondissements de dernière minute, joie des entrants, fureur des sortants : Aristide Briand a constitué son nouveau cabinet qu’il vient de présenter au Président de la République, Armand Fallières.
Je n’ai pas réussi à convaincre le Président du Conseil de prendre des ministres ayant du poids.

Qui connaît Théodore Girard que nous mettons à la Justice ? Qui se soucie de Jean Morel, pâle ministre des colonies ? Comment ne pas étouffer un bâillement quand nous apprenons la nomination de Maurice Faure comme ministre de l’Instruction publique et des Beaux arts ?

Briand a voulu un gouvernement plus maniable, plus obéissant. Les fortes personnalités comme Millerand, Barthou ou Viviani ont disparu. Il n’a pas supporté leur soutien très tiède pendant le dur conflit des chemins de fer.

Je suis chargé de faire le tour des nouveaux ministres ayant des postes clef et de fixer les méthodes de travail qu’ils devront suivre avec la Présidence du Conseil.

klotz.1288817407.jpg

Un nouveau ministre des Finances, affable mais discret et au faible poids politique, Louis-Lucien Klotz

Ma rencontre avec le nouveau patron de la rue de Rivoli Louis-Lucien Klotz me plonge dans l’ennui. Il évoque son « grand projet » de centralisation du contrôle financier des ministères dépensiers à travers la mise en place d’une réunion trimestrielle. Il me demande conseil sur une centralisation identique des réponses aux observations de la Cour des Comptes. Je lui réponds avec des arguments techniques en me demandant si j’ai affaire à un chef de bureau ou à un ministre.

L’entretien avec Louis Puech ministre des travaux publics est à l’avenant. Sans réel programme pour son ministère, il continue à tempêter sur ce qu’il considère être « le » scandale de la Troisième république : la mauvaise conservation des archives du ministère des colonies en Afrique. Il veut une enquête interne immédiate sur cette « délicate question ». Je lui suggère de s’occuper en priorité de son propre portefeuille ministériel avant de venir fouiller dans celui du voisin.

J’évite enfin de croiser Louis Lafferre, ministre du travail, anticlérical forcené, impliqué dans le scandale des fiches et défenseur de la délation dans l’armée. Seule son amitié pour mon ancien patron Clemenceau me retient de dire du mal de lui à Briand.

Bref, un nouveau gouvernement décevant. La Chambre ne s’y trompe pas et lui accorde une confiance très mesurée par 296 voix contre 209.

———————————————————————

Une mine d’anecdotes sur la Belle Epoque, des films, des articles, des photos… dans le groupe  » Il y a un siècle » !

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑