23 octobre 1908 : Le Pouvoir et les potins

Clemenceau est divorcé. Quand il avait cinquante et un ans, en 1892, il a quitté définitivement son « américaine », Mary, née Plummer.

Depuis ? Le Président du Conseil n’est pas un bellâtre. Habillé très correctement mais simplement, refusant toute ostentation, il porte même un regard sévère sur d’autres hommes politiques qui font preuve d’une élégance raffinée. Ainsi, il désigne régulièrement le député et très bon orateur Paul Deschanel sous le sobriquet de « Ripolin ».

Il ne faut donc pas compter sur Clemenceau pour aguicher toute la gent féminine.

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Rose Caron

Mes amis me pressent pourtant de donner les noms des femmes qu’il fréquente.

Pour ne pas les décevoir mais sans dévoiler plus que ce que le « Tout Paris » sait déjà, je me contente de citer les plus connues, celles qu’il invite par exemple dans sa nouvelle maison de Bernouville ou qui l’accompagnent à l’Opéra et au théâtre, sur les boulevards.

La cantatrice à succès Rose Caron est le nom qui revient le plus souvent. Divorcée elle aussi, la petite cinquantaine, grande, élancée, chantant admirablement, elle charme certaines soirées du Tigre. Ils évoquent ensemble le répertoire wagnérien qu’elle connaît bien. Il l’écoute parler – attendri-  et admire sa belle chevelure brune, sa taille fine et ses longues robes décolletées.

Amie, conseillère ou maîtresse ? Un peu des trois ? Personne ne sait vraiment. Ils se voient, s’écrivent de belles lettres, passent des moments de bonheur simple ensemble. Clemenceau oublie quelques instants avec elle ses lourdes responsabilités. Elle lui apporte un point de vue, un discours original qui tranche sur celui de ses collaborateurs issus des grands corps de l’Etat.

Personne ne se risque à informer notre Patron que Rose Caron ferait aussi partie des relations proches de Théophile Delcassé, l’ancien ministre des Affaires étrangères. L’information est moyennement fiable… et complètement explosive quand on sait que les deux hommes se détestent cordialement.

La porte du 8 rue Franklin, là où vit le Président du Conseil, est franchie par d’autres belles amies.

A suivre…

22 octobre 1908 : Les épouvantables chauffeurs de la Drôme

Une grande ferme isolée, non loin de Valence. Le soleil s’est couché depuis déjà deux bonnes heures. Jules Chenu, veuf, 62 ans, fier et riche paysan, passe un très mauvais moment. Entouré de trois malfras de la pire espèce, il est insulté, battu et jeté au sol. Nous sommes dans la grande salle centrale du bâtiment.

 » Où sont tes économies, vieux bouseux ?  »

Jules refuse de répondre. Il a amassé des sommes conséquentes et veut tout donner à ses cinq enfants lorsqu’il quittera ce bas monde.

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Les chauffeurs de la Drôme en 1908

Les coups redoublent. Celui qui tape le plus fort s’appelle Octave David. Il assène ses gifles avec méthode, il veut faire mal mais laisser au pauvre Jules la possibilité de parler.

Ce dernier est beaucoup plus solide que les bandits pouvaient le penser. On sent que son métier d’agriculteur qu’il pratique toujours, été comme hiver, par tous les temps, ses dizaines de vaches laitières, ses récoltes multiples, ce travail acharné mené depuis l’âge de douze ans, ont forgé une personnalité et un corps robuste.

Les gifles ne font rien, Jules ne parle pas. Son visage se déforme peu à peu, change de couleur, il fait quelques grimaces de douleur mais se tait. Il ne crie pas non plus, aucun voisin ne peut l’entendre.

 » On va te saigner, vieux porc !  »

C’est Urbain Liottard qui parle. C’est le plus vulgaire des trois. Le plus sadique aussi.

La suite de l’histoire est racontée avec émotion par le gendarme Rémy, qui a découvert le corps sans vie, déjà froid, de Jules Chenu, un matin du 22 octobre 1908. La victime était face contre terre, la gorge tranchée, les bras en croix dans la grande salle près de la cheminée :

 » Le père Chenu a été attaché. Les cordelettes que nous avons retrouvées par terre  le prouvent. Ses pieds sont totalement brûlés. Les « chauffeurs » lui ont mis les extrémités directement dans le feu pour le faire parler. Puis, pour ne pas être dénoncés, ils ont assassiné M. Chenu avant de partir. Je sais où sont les économies, le trésor de Jules. Il est toujours là, les bandits ne l’ont pas trouvé. Jules Chenu a été extraordinaire. Il n’a pas parlé.  »

« Ecartez-vous, nous prenons le commandement !  »

Le ton est sans appel. Le commissaire Floch, dirigeant la brigade mobile de Lyon, vient d’arriver et signifie aux gendarmes locaux :

 » Chers amis, les chauffeurs de la Drôme, maintenant, c’est l’affaire de notre police d’élite. Dans quelques mois, les criminels seront guillotinés, c’est moi qui vous le dit !  »

Les journalistes prennent fébrilement des notes et pensent à leurs gros titres du lendemain :

 » Les brigades du Tigre traquent les terribles chauffeurs  »

 » La population drômoise se rassure, les brigades de Clemenceau arrivent !  »

 » Bientôt la guillotine pour les bandits de Valence  »

Lorsque Octave David parcourt son journal, il sourit. Il en est à son quinzième meurtre et n’a toujours pas été arrêté. Le meneur de la bande des chauffeurs est en tenue de maçon. Il est sept heures. Son chantier va reprendre. Il ajuste sa casquette et sifflote.

Comme si de rien n’était.

21 octobre 1908 : Guerre de l’opium ou guerre des polices ?

 Opium. Nom magique, synonyme de perversion et de plaisir. L’Orient, les fumeries de Pékin, de Hong Kong et de Saigon. Ambiance décadente, rêves éveillés. Guerre de l’opium de la puissance anglaise pour conserver le monopole de production et de diffusion de cette substance très lucrative ; combat acharné des Américains plus puritains pour rendre illégale toute consommation et tout commerce de cette plante sur l’ensemble de la planète.

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Une fumerie d’opium en Chine au début des années 1900

Voilà les éléments, un peu exotiques, que j’avais en tête avant d’ouvrir et d’animer la réunion avec les différents services de police concernés par la lutte contre l’arrivée de l’opium en France.

Autour de la table : deux généraux de gendarmerie, le commissaire central de police de Marseille, un adjoint du préfet Lépine représentant la Préfecture de police, Jules Sébille, patron des brigades mobiles de la Sûreté générale et quelques collaborateurs des uns et des autres dont je ne me rappelle plus les noms.

Dès le début, l’ambiance est tendue. Les uns et les autres se détestent. Rivalité des gendarmes contre les policiers. Méfiance des policiers municipaux vis à vis des agents du ministère de l’Intérieur. Combat acharné entre la Préfecture de Police et les brigades mobiles.

Il faut convaincre tout ce petit monde d’avancer d’un même pas pour lutter contre des bandes très organisées de malfrats souhaitant écouler de lourds paquets d’opium dans les grandes villes françaises, en commençant par Paris.

La police de Marseille veut bien coopérer mais seulement avec le cabinet du ministre et estime ne pas avoir de comptes à rendre à ses collègues parisiens. Je rétorque immédiatement que l’étatisation de cette police,  officialisée en mars dernier, l’oblige à travailler avec les autres polices étatiques (brigades mobiles, Préfecture de police), sans passage systématique par le ministre ou ses représentants.

Renfrogné, Jules Sébille signale qu’il ne fera confiance qu’à « sa » brigade locale de police mobile et qu’il se moque donc de la coopération des autres policiers marseillais. Je lui indique qu’il risque donc de se priver de renseignements précieux sur ce qui se passe dans le port et ses environs.

La Préfecture de Police, dans une longue déclaration de son représentant, se plaint de ne pas avoir de renseignements sérieux des autres services français sur les arrivages probables d’opium sur son territoire et menace de recueillir elle-même ces informations « par tout moyen ». Sans ménagement, je réponds qu’il n’est pas question que la Préfecture fasse « bande à part » et je lui promets qu’elle aura ce dont elle a besoin pour travailler.

Après avoir ri de voir les policiers se déchirer entre eux, les gendarmes rappellent avec véhémence qu’ils n’ont aucun moyens pour lutter efficacement contre cette nouvelle forme de banditisme: pas d’automobile, trop peu d’effectifs spécialisés en police judiciaire, aucune formation aux méthodes de police scientifique.

Réunion épuisante. Menaces à peine voilées, coups bas, sorties théâtrales ou comédies pures et simples, ricanements quand l’autre parle. Tout est permis autour de la table.

Au bout de quatre heures de débat, l’heure du repas ayant sonné depuis longtemps, nous nous séparons sur un plan d’action, compromis entre les positions des uns et des autres :

– la police de Marseille contrôlera au quotidien le port de la ville ;

– la brigade mobile locale viendra la renforcer dès qu’une opération de saisie et d’arrestations en flagrant délit sera montée ;

– la gendarmerie et la préfecture de police seront prévenues par les policiers marseillais de tout arrivage d’opium sur leurs territoires respectifs ;

– la brigade mondaine de la Préfecture de Police se chargera, seule (sans la Sûreté), de toute opération sur Paris et les environs.

Au moment où la salle de réunion s’est totalement vidée, je me demande un instant si la réunion ne se serait pas mieux passée si j’avais obligé, au préalable, chaque participant à fumer… un peu d’opium.

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