31 octobre 1908 : Le lynchage

L’homme est paniqué. Il court dans tous les sens. Dès qu’il essaie de quitter la place de cette petite ville du Tennessee, la foule compacte et hostile le repousse violemment et l’oblige à rejoindre le centre du carrefour. A cet endroit, l’attend un arbre, une grosse branche et une corde avec un noeud coulant. Pendue à une autre branche se balance déjà la mère de l’homme, les mains attachées dans le dos, la tête pendante contre le corps, la nuque brisée.

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Lynchage d’une femme noire aux USA, au début du XXème siècle

L’homme est noir. On l’accuse d’avoir volé un cheval, on a reproché à sa mère d’avoir pris sa défense. Un « tribunal » composé à la va-vite par ceux qui souhaitaient le plus en découdre ce jour-là a rendu la sentence : c’est la mort par pendaison puis le bûcher (pour « purifier » les corps, disent-ils).

Les enfants blancs rient. Le maître d’école leur a donné leur après-midi pour assister au spectacle. Le shérif s’éponge le front. ll a bien essayé de transférer les prisonniers devant une Cour dans la ville principale du comté mais la foule lui a fait comprendre que la justice des hommes devait s’effectuer sur place. Le shérif est élu, il est pragmatique et il a cédé. Lui, il sait que l’homme noir n’a rien fait. Il a même une idée du nom du vrai coupable. Mais il ne veut pas d’histoires. Et puis, il est seul, il a peur de cette foule, de ces concitoyens qui hurlent un fusil dans une main et une bouteille dans l’autre.

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Une scène de lynchage, aux Etats-Unis dans les années 1900

Le pasteur est dans son temple, il cache les enfants de l’homme noir. Il sait que si les enfants sont retrouvés, leur sort sera aussi terrible que celui de leur père.

Il prie, il prie pour cette Amérique du début du XXème siècle, ce pays qui aime la liberté et a lutté contre l’esclavage. Il prie pour les Noirs qui ont été libérés dans les Etats du Sud auxquels leurs anciens maîtres réservent un destin parfois plus affreux que celui qu’ils connaissaient avant la guerre de Sécession.

L’homme d’église est à genoux. Il entend, venant du dehors, les hurlements de bête du père des jeunes enfants noirs réfugiés dans la maison de Dieu. Il sait qu’avant la pendaison, il y a des humiliations, des tortures de plus en plus sadiques.

Le pasteur a honte, honte de ne pouvoir rien faire, honte de cette Amérique dure pour les faibles, honte de ce peuple sudiste qui se venge sur les Noirs d’une guerre civile perdue.

Dans quelques jours, il votera. Il votera pour un nouveau président des Etats-Unis. Il écartera le candidat démocrate favori dans les Etats du Sud. Il donnera sa voix aux Républicains du Nord en espérant qu’un jour, l’un d’entre eux délivrera les Noirs de leur cauchemar infini.

Dehors, le silence se fait. L’homme noir est mort.

Une larme coule sur la joue du vieux pasteur. Il serre les enfants dans ses bras et leur dit : « quand vous serez grands, il faudra vous regrouper avec les autres Noirs et jurez-moi que vous vous battrez pour votre dignité, pour vos droits ! Dieu l’exige ! « 

28 octobre 1908 : Le parcours sans faute du Président Roosevelt

Où que l’on porte son regard sur le bilan de cette présidence, tout semble avoir réussi à Theodore Roosevelt.

L’économie ?

Un début de krach boursier en 1907 et un commencement de récession ont été enrayés à temps par des décisions pragmatiques d’injection de fonds -privés – dans les banques fragilisées et d’assouplissement de la loi anti-trust. Une législation bancaire est en cours d’élaboration et le pouvoir envisage la création d’une Réserve fédérale.

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Le Président T. Roosevelt et sa famille

Le social ?

 » La Maison Blanche qui est propriété de la nation traite de la même manière tous les citoyens honorables de la nation. En même temps, j’ai souhaité faire comprendre aux ouvriers que je résisterai comme du silex à la violence et au désordre qu’ils pourraient créer, tout autant qu’à l’arrogante avidité des riches et que j’agirai aussi vite contre les uns que contre les autres.  »

Les Américains ont apprécié cette politique du juste milieu. Elle est un réconfort pour les mineurs appauvris qui se sont mis en grève, il y a deux ou trois ans, et ont trouvé un allié dans le pouvoir fédéral doté d’un récent ministère du travail. Elle rassure aussi les milieux d’affaires qui savent pouvoir trouver un appui en cas d’entrave à la liberté du travail et d’entreprendre.

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Theodore Roosevelt :   » Je me méfie de l’arrogante avidité des riches ! « 

La nature ?

Roosevelt a compris que le contrôle des ressources naturelles comme l’eau, notamment dans l’Ouest, était indispensable pour éviter des utilisations anarchiques et un gaspillage généralisé. Il a donc placé l’Etat fédéral à même de prendre des mesures en matière d’irrigation et de gestion des bassins.

Un vaste programme de création de parcs nationaux a été engagé : on peut maintenant admirer une flore et une faune éblouissante à Crater Lake, à Wind Cave ou à Mesa Verde.

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T. Roosevelt visite un parc national

L’international ?

Rappelons simplement que Théodore Roosevelt a obtenu le prix Nobel de la paix pour la médiation qu’il a effectué avec talent entre la Russie et le Japon lors du conflit de 1905.

Un très bon Président donc.

Mais comme si cela était trop beau pour être vrai, comme s’il voulait finir sa vie politique sans s’user, Roosevelt a décidé… de ne pas se représenter.

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Un Président heureux de laisser tomber la politique !

Il prépare actuellement son prochain safari et préfère quelques coups de fusil dans la savane africaine à une nouvelle campagne électorale.

Roosevelt laisse un homme plus terne et moins populaire que lui, William Howard Taft, reprendre le flambeau du parti républicain.

Pendant ce temps, la grande Flotte blanche tourne autour du monde. Sur ordre de la Maison Blanche, quatre puissantes escadres de cuirassés de l’US Navy sont parties faire une démonstration de la force navale des Etats-Unis. Dans tous les ports de la planète -Trinidad, Rio, Punta Arenas, Honolulu, Auckland, Yokohama, Colombo… ils sont accueillis par des foules joyeuses.

Des foules qui sont persuadées que, maintenant, l’Amérique peut sauver le monde.

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Theodore Roosevelt sur le cuirassé USS Connecticut

27 octobre 1908 : Danse avec le Tigre

La belle Selma est face à lui dans ses rêves, lovée au creux du canapé du salon. Elle relance la conversation avec son délicieux accent américain. Le modèle de Rodin a un corps magnifique, Clemenceau le sait. Ses longs cheveux blonds, ses yeux bleu pâle, ses attitudes de femme très libre et ses robes décontractées. Tout lui plaît chez Selma.

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Rodin, un dessin de femme nue

Dans ce même songe, Violette les rejoint avec un plateau de thé et un livre de poésie de Mallarmé. Un autre amour platonique, cette fille de l’un de ses meilleurs amis, l’amiral Maxse. Des remarques toujours subtiles sur leur passion commune : l’antiquité grecque. De longues lettres de confidences échangées mois après mois. Violette l’aime-t-il ? Elle l’admire. Elle est fascinée par le grand homme. Flattée de lui plaire, flattée de ses mots enflammés, séduite par l’image qu’il lui renvoie d’elle-même.

Durant ce ballet nocturne, arrive Olive, la soeur de Violette. Plus réservée mais aussi têtue que sa soeur. Son amitié pour le Président du Conseil est forte, elle recherche sa compagnie et vient souvent rue Franklin. Célibataire, elle ne met pas Clemenceau en concurrence avec de jeunes officiers ou des hommes politiques britanniques comme le fait Violette.

Selma, Violette, Olive. Elles sont ses muses, ses égéries. L’écart d’âge est gommé par une grande affection réciproque.

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Enjolras, « Soir sur la Terrasse à la Pergola ». On peut ainsi imaginer Selma Everdone, Violette et Olive Maxse, les belles et jeunes amies de Georges Clemenceau.

Pendant qu’ils se parlent, le Tigre se dédouble. Une partie de lui est concentrée sur l’échange en cours, l’autre vagabonde et imagine des idylles moins chastes, des baisers fougueux échangés sur les boulevards, des caresses interdites dans les salons d’hôtels discrets.

L’Opéra, le Louvre, les théâtres sont les lieux de rencontre réguliers avec ces trois jeunes femmes, facettes multiples d’une même déesse idéale, d’un même fantasme enrichi en permanence par une imagination qui ne se tarit jamais.

Tard le soir à la Chambre, le matin vers cinq heures quand il écrit ses discours, dans la journée lors de trop longues réunions, elles apparaissent par enchantement dans un coin de la pièce, tels des anges bienveillants. Leurs douces voix l’attirent irrésistiblement loin des contingences d’un monde politique toujours dur et souvent injuste.

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Les robes Paul Poiret 1908. Illustration de Paul Iribe

Grâce à elles, il rentre un court moment les griffes qui ont fait sa légende. Il se laisse aller à un peu de tendresse, de douceur inhabituelle. Son esprit s’allège et son coeur fond.

Ses yeux de félin se troublent, se perdent loin des scènes ordinaires et banales. Les paupières du premier flic de France s’abaissent peu à peu.

Clemenceau est parti, dans une ronde endiablée et joyeuse avec les soeurs Violette et Olive. Ils entourent tous trois la belle Selma, le nu de Rodin au corps parfait, la délicieuse naïade des peintres de Montmartre. Ils entonnent en coeur les chants grecs de l’Olympe. Et tournent, tournent jusqu’à l’étourdissement.

C’est sûr, le Tigre, le puissant fauve de la vie politique française, a trouvé le secret d’une éternelle jeunesse.

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