26 novembre 1908 : Qui a inventé le « cubisme » ?

 » Le Bourse est un métier bête comme chou, je préfère exposer des tableaux.  » Le jeune Daniel-Henry Kahnweiler rejette le monde de la corbeille où sa famille de banquiers aurait aimé le voir évoluer pour une carrière en contact avec la peinture.

Ses modèles ? Paul Durand-Ruel et Ambroise Vollard. Sa ligne de conduite ? Donner une certaine noblesse au métier de marchand d’art.

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Daniel-Henry Kahnweiler

Ce mois de novembre, il a décidé de prendre des risques, de sortir du lot.  » Je veux frayer la voie à Georges Braque, ce peintre inconnu doit trouver un public.  »

Ce dernier, peintre sportif, passionné de lutte, qui tape de longues minutes dans un punching-ball avant de saisir ses pinceaux, a vu ses toiles refusées au Salon d’Automne. Le jury dont faisaient parti Matisse et Guérin avait accepté, in extremis, un compromis en « repêchant » et proposant l’exposition de deux toiles seulement.

Pour Braque, c’était tout ou rien. Il était reparti avec ses oeuvres sous le bras, fâché.

Kahnweiler a donc décidé d’exposer Braque dans sa galerie de quatre mètres sur quatre au 28 rue Vignon, dans le quartier de la Madeleine. Des toiles pleines de lumière, aux tons chauds, composées sous le soleil du midi, près de Marseille, cet été. Un style nouveau aussi.

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Braque, Le Grand Nu 1908: Les Demoiselles d’Avignon de Picasso nées en 1907 ne sont pas loin

Louis Vauxcelles, le redoutable critique à la plume acérée, décrit ces oeuvres dans la revue Gil Blas :  » M Braque construit des bonshommes métalliques et déformés qui sont d’une simplification terrible. Il méprise la forme et réduit tout, sites figures maisons, à des schémas géométriques, à des cubes. Ne le raillons point puisqu’il est de bonne foi et attendons… »

En discutant ce soir autour d’un pot de vin chaud avec Kahnweiler, nous plaisantons sur ces fameux « cubes ». Vauxcelles est un récidiviste. Il avait déjà essayé de défendre une sculpture qui lui plaisait dans un précédent Salon alors que le buste était isolé au milieu de tableaux aux tons très vifs :  » la candeur de cette oeuvre d’inspiration italienne surprend au milieu de l’orgie des tons purs ; c’est Donatello au milieu des fauves !  » s’était-il écrié. Depuis, fauve a donné le mot « fauvisme ».

Je lâche, content de moi :  » Impression de Monet a donné Impressionnisme, fauve s’est transformé en Fauvisme… je te propose, Daniel, de passer des cubes au cubisme ! « .

Kahnweiler fait la moue et se moque :  » cubisme, cubisme… le mot est bon, il prendra sans doute…mais s’il est imaginé ou repris par un vrai critique d’art. Tu n’es pas du sérail mon vieux : ni critique, ni marchand, ni collectionneur. L’Histoire ne retiendra donc pas que c’est toi qui as inventé le cubisme, tu verras ! « 

25 novembre 1908 : Stefan Zweig en Inde

Mort. Son cadavre gît à même le sol, la foule passe indifférente à côté de ce corps émacié, vêtu d’un simple pagne. Des intouchables surgiront en fin de journée pour l’emmener vers une gigantesque fosse commune au sortir de Madras. Il n’y aura pas de rite funéraire, pas de crémation à côté d’un fleuve sacré. Le vieillard, trop pauvre pour être inhumé dignement, est mort dans l’indifférence totale sous le seul regard horrifié de Stefan Zweig.

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Stefan Zweig et l’Inde, en 1908

L’écrivain autrichien continue de descendre l’une des rues principales de Madras, joyau de l’Inde, elle-même perle de l’Empire britannique. La chaleur moite, les odeurs de pourriture, les mendiants par centaines sur sa droite, de magnifiques hôtels, gares ou sièges de compagnies privées sur sa gauche. Un continent qui plonge avec les capitaux britanniques dans la modernité du XXème siècle naissant en restant attaché à des traditions très anciennes, incompréhensibles pour un Européen qui ne peut s’attarder.

Stefan Zweig n’aime pas l’Inde. Depuis son arrivée, il n’arrive pas à écrire une ligne correcte sur ce qu’il voit. Faire part de son indignation ? A  quoi bon, ce serait dérisoire. Décrire ce qu’il observe ? Il voudrait plutôt oublier, oublier cette séparation rigide des classes et des races, oublier cette misère de tous les instants, oublier ces Anglais arrogants.

Hier, il a été impressionné par ces funérailles d’Indiens des hautes castes, par ces grands bûchers où se consument des corps avant que l’on disperse les cendres dans le fleuve sacré. Linge blanc recouvrant les cadavres, flammes dansantes, crépitements, fumées blanches.

Il a joint, lui aussi, les mains en signe de recueillement quand les chants ont commencé. Mais son esprit est parti ailleurs. Il a pensé à sa lettre en préparation pour son nouvel ami et maître à penser Sigmund Freud. Il a aussi réfléchi au plan de sa future nouvelle qui devrait se dérouler sur un paquebot transatlantique : un drame entre Européens, une histoire où il voudrait utiliser les enseignements de Freud sur les rêves. Dès qu’il ferme les yeux, l’Inde est loin et son esprit toujours vif, son imagination fertile reprennent leurs droits.

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Madras, 1908

Stefan Zweig n’aime pas l’Inde et pourtant, il a prévu de la parcourir en tous sens. Son ami Walther Rathenau lui a conseillé Madras, Bénarès, Calcutta, puis Ceylan. Aura-t-il le temps d’aller jusqu’en Indochine, s’arrêtera-t-il à Rangoon ?

L’écrivain qui aura vingt-sept ans à la fin du mois, se forme par les voyages. Il ne voudrait pas mourir « avant d’avoir connu toute la terre.  » Dans les chambres d’hôtel, dans les halls de gare, il apprend, lit, exerce sa plume, relit les classiques ou les romans de Schnitzler. Il veut composer une oeuvre faite des milles sensations neuves de ses périples. En quelques pages, entraîner le lecteur des particularités d’un lieu… à l’universel d’une histoire. Tenter de percer les secrets de l’âme humaine en laissant l’intrigue se dérouler au gré d’une passion mystérieuse entre deux êtres.

Emerveillé parfois, fatigué souvent par ces milliers de kilomètres parcourus, il s’interroge sur ce qu’il va retirer réellement de ses multiples séjours.

Il prend alors son carnet à couverture de cuir et jette sur une page blanche cette phrase qu’il ne veut pas oublier :  » On apprend plus tard que la véritable orientation d’une vie… est inscrite au plus profond de soi. »

24 novembre 1908 : le roman russe pour éviter la guerre

 » Evitons les poncifs habituels ! L’immensité des steppes, les milliers de pages de chaque roman, la soi-disant âme russe…  » Le marquis de Vogüé, auteur, il y a une vingtaine d’années, d’un essai passionnant  – « Le roman russe  » – a fait découvrir aux Français Tolstoï et Dostoïevski. Il a su être le passeur pour des générations d’étudiants, de curieux ou de russophiles vers une littérature méconnue, parfois déroutante mais qui marque profondément les lecteurs.

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Léon Tolstoï, 1ère photographie couleur (« autochrome ») de l’écrivain russe en mai 1908

Nous prenons le thé ensemble, avec Emile Chartier, dit Alain, autre passionné de « La guerre et la paix  » ou « Anna Karénine  » . N’étant pas sûr de proférer autre chose que des banalités, je reste silencieux et écoute attentivement ces deux cerveaux lumineux, échanger leurs impressions et points de vue.

 » Ce qui me frappe, c’est la méconnaissance des Français vis à vis de la Russie alors que tout noble moscovite qui se respecte séjourne souvent à Paris.  » Le marquis cite alors ces quelques lignes de Tolstoï :  » Le prince Basile s’exprimait en ce français raffiné que parlait nos grands-parents dans lequel même ils pensaient, en y mettant cet accent protecteur, ces intonations molles qui sont habituelles à quiconque a vieilli dans le monde et tient son rang à la cour.  » Les Russes arrivent même à se distinguer entre eux à leur façon de parler la langue de Molière !

Emile Chartier écoute, le regard pétillant, il attend de pouvoir citer lui aussi un passage qui lui tient à coeur dans  » La guerre et la paix ». Il repousse la tasse devant lui et s’empare de l’exemplaire reposé sur la table basse par le Marquis de Vogüé. Il tourne rapidement les pages jusqu’à la quatrième partie du livre deuxième, chausse ses lunettes, attend que nous soyons attentifs et lit à haute voix des lignes qui, manifestement, l’amusent beaucoup :

 » La tradition biblique prétend que la félicité du premier homme avant sa chute consistait en l’absence de travail ; c’est à dire dans l’oisiveté. L’homme déchu a conservé le goût de l’oisiveté, mais la malédiction divine pèse toujours sur lui, non seulement parce qu’il doit gagner  son pain à la sueur de son front, mais parce que sa nature morale lui interdit de se complaire dans l’inaction. Une voix secrète nous dit que nous serions coupables en nous abandonnant à la paresse. Si l’homme pouvait rencontrer un état où, tout en restant oisif, il sentait qu’il était utile et accomplissait son devoir, il trouverait dans cet état l’une des conditions du bonheur primitif. Or toute une classe sociale, celle des militaires, jouit précisément de cet état d’oisiveté imposée et non blâmable. Cette inaction forcée, légale, a toujours fait et fera toujours le principal attrait du service des armes.  »

Content de lui, Alain se retourne vers moi, hilare :  » Il faudrait que vous fassiez lire ces quelques lignes à notre bon ministre de la Guerre Picquart !   » Et nous partons tous trois dans un grand éclat de rire.

Le Marquis reprend son sérieux plus vite :  » Quel style… un peu provocant mais pas si mal vu que cela. Il n’empêche que Tolstoï a une vision inquiétante de la guerre et des grands événements. Selon lui, nous ne sommes que les jouets d’un destin sur lequel nous n’avons pas prise. Nous sommes broyés par une Histoire en marche qui se joue de nos volontés et libre arbitre. Avec des réflexions comme celle-là, la guerre contre l’Allemagne que nos diplomates, nos politiciens ou nos généraux ne cessent de repousser et d’éviter, est peut-être déjà programmée, écrite d’avance. Il ne sert à rien de nous démener pour la paix.  »

 » Je ne suis pas d’accord. Tolstoï lui même se contredit.  » Alain est heureux d’avoir retrouvé le terrain de la philosophie :  » L’écrivain russe parle des milliers de petites causes qui façonnent les grands événements : le sergent qui se réengage dans les armées de Napoléon, la susceptibilité du tsar, la politique anglaise tortueuse… Et bien, justement, l’absence de l’une des causes peut tout faire basculer dans un sens ou dans l’autre. Cela dépend de vous et de moi pour une part et notamment de nos opinions là-dessus. Si nous croyons que la guerre est inéluctable, elle le sera. Le fatalisme se prouve de lui-même dès qu’on y croit. Dès que l’on prie, il y a des dieux !  »

Alain repose le lourd roman devant nous en l’empilant sur « Anna Karénine  » et « L’idiot » . Je réalise que cette pile de livres contient une bonne part de la réflexion de l’humanité sur les sujets essentiels : la vie, l’amour, la guerre, le pouvoir, l’amitié, le devoir ou la passion… Un condensé d’intelligence, un résumé du savoir humain et des histoires, universelles, qui nous entraînent et nous touchent.

Un homme qui lit… ne devrait pas faire la guerre.

19 novembre 1908 : Seconde mission Charcot en Antarctique

Toute la France est derrière lui. Il fait rêver petits et grands. Des dessins et des photographies de son navire le « Pourquoi pas ?  » illustrent une presse à grand tirage, avide de raconter sa seconde expédition antarctique.

Jean-Baptiste Charcot, médecin, ancien rugbyman finaliste du championnat de France, tient fièrement la barre d’un bateau qu’il souhaite amener au plus près du pôle sud. Il a quitté le Havre en août et se dirige vers l’extrême sud du Chili en prévoyant une longue escale à Punta Arenas. Là-bas, c’est, pour l’instant, la « belle saison » .

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Jean-Baptiste Charcot a 41 ans en 1908, il effectue sa seconde expédition en Antarctique

Voyage de prestige, subventionné largement par le gouvernement, c’est aussi et surtout une expédition scientifique. Les savants de l’académie des sciences et du muséum d’histoire naturelle ont établi un programme de travail chargé : reconnaissance et cartographie des côtes, étude des marées polaires, relevés de salinité, études de la faune et de la flore, analyse du magnétisme… Le long hiver austral sera studieux.

Entreprise difficile aussi. Il faut rejoindre une terre qui est au bout de la planète. L’approvisionnement en charbon étant incertain, il n’est pas question d’utiliser fréquemment les moteurs du bateau. Ce sont donc les vents qui pousseront le navire vers ces terres inhospitalières. L’électricité sera aussi rationnée et l’éclairage se fera au pétrole ou à l’huile, sauf le jeudi, le dimanche et les jours de fête.

Le contact et l’étreinte des glaces s’annoncent violents. La coque du bateau est double, renforcée de cercles et de lames de fer sur les flancs. Cela suffira-t-il à protéger le trois mâts construit sur les plans de l’ingénieur Laubeuf – spécialiste des sous-marins – à Saint Malo ?

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Jean-Baptiste Charcot au milieu des manchots… que la presse française de 1908 appelle « pingouins » 

Arrivée à Punta Arenas, madame Charcot qui accompagne pour l’instant son mari, embrassera une dernière fois son solide époux et rejoindra l’Europe.

Elle laissera le célèbre médecin avec trois années de vivres en conserves, des centaines d’instruments scientifiques et cinq traîneaux automobiles Dion-Bouton.

L’équipage se retrouvera « entre hommes » et avec des  dizaines de chats destinés à lutter contre les rats de la cale.

Jean-Baptiste Charcot se concentrera alors sur ses rêves, fixera l’horizon où apparaîtront les premiers icebergs. Et il répètera inlassablement ces deux mots qui mélangent insouciance et sens du défi : « Pourquoi pas ?  »

17 novembre 1908 : Naissance des Camelots du Roi

« Liés à l’Action Française de Charles Maurras et Maurice Pujo, ils ont souvent une belle plume, ils parlent bien et aiment passionnément la France. Ils regrettent le manque de grandeur du régime républicain, les « petites combines » (c’est leurs mots) destinées à maintenir un gouvernement au pouvoir.

Ils aiment une société d’ordre et de hiérarchie. Croyants, souvent pratiquants, ils mènent une réflexion sur la Foi et vouent une grande admiration pour Jeanne d’Arc qu’ils considèrent comme une sainte intouchable devant être vénérée par tous. Ils veulent le retour du Roi et l’instauration d’une monarchie.

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Ingres, « Jeanne d’Arc au sacre de Charles VII ». Jeanne d’Arc, une référence pour les Camelots du Roi.

Ils se proposent de vendre à la criée le journal « L’Action Française ».

Peu tolérants vis à vis de ceux qui ne partagent pas leurs convictions,  ils n’hésiteront pas devant les actions violentes (bagarres) et spectaculaires, dans le quartier latin notamment.  »

Le rapport de la Préfecture de police sur les Camelots du Roi qui viennent d’être créés est complété par une liste de noms de personnes fréquentant ce nouveau groupe :

Le chef, Maxime Real del Sarte, fréquentant les Beaux arts, l’étudiant en lettres Georges Bernanos,  Marius Plateau, Lucien Lacour… De jeunes exaltés, issus plutôt de milieux favorisés, devenus rebelles et frondeurs.

Le rédacteur du rapport demande enfin la conduite à tenir quant au projet des Camelots du Roi d’intervenir pendant le cours à la Faculté d’Amédée Thalamas qui commencera mercredi 2 décembre en Sorbonne. Ce professeur est réputé pour exposer une vision de Jeanne d’Arc que l’Action Française juge insultante pour la sainte.

Je réponds ces quelques mots :  » Vous laissez les autorités de la Sorbonne régler elles-mêmes les situations éventuelles de chahut. En revanche, vous intervenez fermement, avec l’accord du recteur, en cas de d’infractions relevant du droit commun : violence contre les personnes, dégradation de biens publics. Vos interpellations doivent être menées avec doigté afin de ne pas susciter des polémiques supplémentaires.  »

Affaire sensible, à suivre de près.

16 novembre 1908 : Les quatre assassinats du duc de Guise

Il est huit heures, un froid matin de décembre. Quarante-cinq gentilshommes sans fortune, à la solde d’Henri III, se cachent derrière des tentures du cabinet vieux et de la chambre du roi du château de Blois. Ils sont armés et décidés.

Le souverain vient de vérifier lui-même la qualité des lames et a donné ses dernières consignes. Il retourne assister à son Conseil.

Quelques instants plus tard, le duc de Guise, le puissant chef de ligue, fier du haut de ses presque deux mètres, traverse la chambre principale pour rejoindre le cabinet où on lui dit qu’Henri III l’attend.

Arrivé dans la pièce, il ne trouve pas ce dernier et rebrousse chemin. Il doit alors faire face à huit hommes, épées ou poignards à la main, qui se jettent sur lui. Il se défend comme un diable et entraîne la meute, tout ensanglanté, dans la chambre du roi où d’autres spadassins lui portent des coups fatals.

Le duc s’écroule dans un dernier râle, en tentant de se protéger avec des coussins marqués d’un grand « H » majuscule.

 » On la refait ! »

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Scène du film  » L’assassinat du duc de Guise  » d’Henri Calmette et Charles Le Bargy : sortie en salle le 17 novembre 1908

Henri Calmette veut un beau film. Pas une oeuvre burlesque, une grosse farce comme ce que produit actuellement l’industrie du cinématographe. Assez des tartes à la crème et des râteaux qui frappent la face de personnages ridicules ! Vive les pellicules d’une qualité égale à celle du meilleur théâtre.

Les plus grands acteurs du moment sont là :

Charles Le Bargy joue Henri III et coréalise.

Le grand et musculeux Albert Lambert est encore allongé et devient, hors caméra, un duc de Guise rieur, bien éloigné de l’homme assassiné d’il y a cinq minutes.

Non loin de là, quelques curieux aperçoivent la très belle brune Gabrielle Robinne, vingt-deux ans, qui joue une marquise de Noirmoutier éplorée, incapable de convaincre son cher duc d’éviter la convocation piège du roi.

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Gabrielle Robinne

« Vite on la refait !  » répète Calmette. Le duc se relève, traverse les pièces du château une seconde fois et retombe avec abnégation sous les coups des mêmes spadassins… qui peinent à cacher leur fou-rire.

Au quatrième assassinat, le réalisateur n’est toujours pas satisfait. Henri Lavedan, le scénariste,  et Paul Lafitte, le réalisateur, tentent de le rassurer :  » la musique de Camille Saint-Saëns fera oublier les imperfections. Le public n’a jamais vu un film d’une telle qualité. Il va découvrir que le cinématographe peut devenir un art à part entière « .

Quelques mois plus tard, une projection privée est organisée à Paris avant la sortie en salle le 17 novembre.

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Le critique redouté du journal le Temps, Adolphe Brisson, prend quelques notes après la projection des quinze minutes que dure le drame.

Va-t’il assassiner le film ? Portera-t-il un coup fatal à ce jeune cinématographe qui demande à prendre sa place parmi les créations respectables ?

Le journaliste se caresse la barbe, il recale ses cent kilos dans son fauteuil et prépare son commentaire. Toute l’équipe du film attend, fiévreusement, ses premiers mots :

 » Vous avez fait un travail remarquable, un formidable récit visuel qui se grave dans nos esprits en traits inoubliables. C’est une impressionnante leçon d’histoire. Avec vous, on découvre que rien ne vaut l’enseignement par les yeux. »

André Calmettes souffle, Charles le Bargy sourit… royal. 

« Le duc de Guise »… ne sera donc pas assassiné en 1908.

14 novembre 1908 : Un impôt sur les chats, une idée chouette des Finances

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Les services du ministre des Finances Joseph Caillaux ne savent plus quoi inventer : après l’impôt sur les chiens, celui sur les portes et fenêtres, voilà maintenant la taxe sur les chats !

La note qui arrive sur mon bureau, pour validation de la Présidence du Conseil, est tout à fait sérieuse. Le ministère des Finances propose de taxer nos animaux favoris les chats.

Le document expose les arguments qui militent pour une telle taxation :

– il existe déjà un impôt sur les chiens (depuis la monarchie de Juillet), divisés entre chiens de garde et chiens de luxe ;

– une bonne fiscalité sur les bêtes ne doit pas se concentrer sur une seule catégorie d’animaux. Il convient donc de penser aux chats, dans un souci de justice et d’équité fiscale ;

– les propriétaires de chiens qui ne possèdent pas de chats ne cessent d’écrire aux députés et aux services du fisc pour protester au sujet de la non taxation de cet animal ;

– la Société Protectrice des Animaux est aussi favorable à ce nouveau prélèvement susceptible de réduire le nombre de chats errants, terreur des oiseaux et des nichées.

Le rédacteur de la rue de Rivoli propose donc l’insertion d’un article approprié dans une prochaine loi de Finances.

En marge du document que je renvoie au directeur du budget, je porte l’annotation suivante :

 » Monsieur le directeur,

La présidence du Conseil a pris bonne note de votre proposition. Si nous ne pouvons que louer votre souci d’équilibrer par tous moyens nos finances publiques, nous nous interrogeons en revanche sur la faisabilité de votre nouvelle taxation.

Le chat est, vous le savez, un animal capricieux, errant, irrégulier. Devra-t-on considérer que tout chat quittant un foyer pour partir en chasse ou dormir dans un grenier voisin, rend son maître coupable d’une évasion fiscale caractérisée ?

Je vous rappelle que l’impôt sur les chiens est déjà mal recouvré. On estime que six chiens sur dix échappent au fisc. Ne risque-t’on pas d’obtenir un résultat encore plus désastreux pour les chats ?

Votre argument de justice et d’équité fiscale vous conduira-t-il à nous proposer, dans une prochaine note, une taxe sur les poissons rouges et une autre sur les perruches en cage ?

Quel sera le régime fiscal des portées de chatons ?

Pour finir, vous savez que le proverbe parle de « chien du ministre et de chat du ministère ». Comment envisagez-vous la taxation des chats des ministères ?

Bref, il convient de muscler votre argumentation si vous ne voulez pas que votre fiscalité sur les animaux n’achoppe à des questions « bêtes » et qu’au moment du débat à la Chambre, le gouvernement n’entende, de la part des députés, des noms d’oiseaux.

Bien à vous.

Le conseiller.XXXX……. « 

12 novembre 1908 : L’accident « fondateur » de Marinetti

La cinq chevaux roule de plus en plus vite. L’écrivain italien Filippo Marinetti se laisse griser par la vitesse. Il pousse le moteur au maximum de sa puissance. Un gros nuage de poussière se forme derrière l’automobile.  » In avanti, avanti ! » hurle le conducteur au regard fou.

Marinetti a les idées claires : « L’art du futur sortira aussi bien de notre caboche que du capot de ce véhicule génial ! Le XXème siècle sera rapide, impatient et brutal. Il faut se libérer de la pesanteur de l’ennui par la course des bolides. Notre inspiration prendra sa source dans le bruit des moteurs poussés à fond.  »

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L’écrivain italien Filippo Tommaso Marinetti

Après un premier virage habilement négocié, un second se révèle imprévu : deux bicyclettes progressent lentement de front. Marinetti réalise en une fraction de seconde que son véhicule fonce sur les cyclistes. Un coup de volant brusque pour les éviter. La cinq chevaux se braque, fait un tonneau et verse dans le fossé rempli de boue.

L’écrivain est projeté dans le canal et entraîné au fond par la lourde automobile qui le coince sous l’eau immonde. Sensation humide et glacée. Vive douleur dans les muscles des jambes qui sont bloquées sous le volant tordu. Marinetti étouffe, il a de l’eau sale plein la bouche. Un moment de panique, un essai de cri : rien ne peut sortir des profondeurs du fossé.

Impossible de se dégager.

Se laisser aller, doucement, vers la fin. Une mort à 31 ans comme pilote d’une automobile ? Le froid engourdit et atténue les lancées horribles venant des membres inférieurs.

Marinetti repense à son père qui voulait lui apprendre la natation en le jetant dans l’eau. Cuisant souvenir d’enfance. Il a appris à nager mais pas grâce à cette méthode brutale. Il s’est fortifié sans cela. Les poings de Marinetti se serrent de rage. Tout cela est trop absurde. Son père pourrait-il gagner vingt ans après et le maintenir dans cette eau trouble, dans cette humiliante position d’un animal qui se débat pour survivre ?

Les bras sont libres, Marinetti, sportif, bande ses biceps, réunit toutes ses forces. Il attrape ce qui semble être une branche. Il tire de façon continue. Ses jambes se tordent, résistent mais finissent par se libérer. La remontée à la surface se fait en un instant.

Crotté, couvert de l’immonde liquide marron, l’écrivain sort du canal heureux. Un fois de plus, sa volonté de fer a triomphé. Il a vaincu sa peur, la figure paternelle qui le rabaissait s’efface dans l’ombre de ses souvenirs. Il est survivant, plus fort que jamais. Il lève les mains vers le ciel en signe de victoire et jure de continuer ses combats.

Il va changer le monde, faire sortir l’art des musées et des académies. Briser les règles, refuser la soumission aux habitudes sclérosantes, tourner le dos au passé, épouser la société des machines et de l’électricité. Plus rien ne peut l’atteindre, il est maintenant immortel, le futur lui appartient.

Promis, juré. Ce soir, il écrit son manifeste, son texte sanglant qui va plonger les arts dans la modernité. Ce soir, il composera ses lignes avec la même énergie que celle qui l’a tiré de cet accident. Il lui vient alors cette phrase qu’il trouve à la fois provocante et géniale :

 » Une automobile rugissante qui semble courir sur la mitraille est plus belle que la Victoire de Samothrace ! « 

11 novembre 1908 : Grosse déprime de l’ambassadeur d’Allemagne

On sent l’homme fatigué. Le prince Hugo von Radolin, ambassadeur d’Allemagne à Paris a beaucoup perdu de sa superbe. Il n’a plus le ton arrogant qu’il avait en 1905 lorsqu’il exigeait le renvoi de Delcassé, il ne tape plus du poing sur la table comme il y a quelques semaines lors de l’affaire des légionnaires allemands déserteurs de l’armée française.

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Le prince Hugo von Radolin, ambassadeur d’Allemagne à Paris

Dans le salon de l’hôtel Ritz où nous nous rencontrons, il savoure comme un ultime plaisir un Porto vintage mis en bouteille il y a plus de vingt ans. Chaque gorgée semble un peu le réconforter et le pousse à la confidence.

 » Von Bülow (NDLR le chancelier) peine de plus en plus à couvrir Guillaume II. Il prétend que l’entretien désastreux de l’Empereur dans le Daily Telegraph lui avait été soumis avant publication, qu’il n’a pas su assurer une relecture suffisamment attentive et bloquer la diffusion.

Il oublie de dire que l’Empereur n’a cessé de dire des sottises lors de son déplacement en Angleterre. Tout le monde a entendu ses propos sur la France, sur la flotte ou sur la guerre des Boers. Avec un tel souverain, nous sommes ridicules. Toute l’Europe s’esclaffe. Il faudrait aussi parler de mon propre ministère qui devait aussi relire l’article du Daily et qui n’a, en fait, proposé que des corrections mineures. Ils n’ont pas osé aller contre la volonté de l’Empereur, par couardise, flagornerie ou incompétence.  »

Je jette un regard plein de compassion à mon interlocuteur. J’espère surtout qu’il va m’en dire plus.

Il reprend :  » Vous les Français, vous n’avez rien à craindre de nous pour l’instant. Von Bülow ne veut pas de conflit avec votre pays. Il est persuadé que votre armée est beaucoup plus forte qu’en 1870, il est attentif à la relative stabilité et cohérence de votre gouvernement Clemenceau. Il reste trop pris par la conduite des affaires intérieures. La réforme fiscale que nous allons essayer de faire passer, occupe totalement notre attention.  »

Je me hasarde à l’interroger sur le Maroc :

 » Pour le Maroc, c’est la même chose, nous acceptons vos propositions de coopération économique et nous vous laissons le champ libre d’un point de vue militaire. Je n’ai aucune consigne de fermeté sur ce dossier. Je reprends la phrase de votre Guizot : « Enrichissez-vous ! » Les bruits de bottes s’éloignent. Lyautey sera libre comme l’air à Oujda !  »

Il boit encore une gorgée de Porto.

 » L’Empire cède sur tout. L’Autriche-Hongrie annexe la Bosnie sans nous demander notre avis ; les Anglais se moquent de nous ; les Français retrouvent leur puissance et nous encerclent avec la triple Entente ; les Russes repoussent nos avances. Notre position diplomatique est catastrophique. Je suis las de cette débandade qui vient du plus haut niveau de l’Etat. Bismarck est mort et ne peut plus donner de conseils à personne. J’en ai assez de tout cela, je souhaite retourner assez vite à Berlin.  »

La dernière fois que l’ambassadeur avait indiqué qu’il voulait rentrer, c’était il y a un mois et demi, en pleine crise marocaine et son ton était menaçant.

Clemenceau, ferme, lui avait répondu du tac au tac :  » Excellence, le train de Cologne part à neuf heures. Il en est sept. Si vous ne voulez pas le manquer, il faut vous dépêcher.  »

Aujourd’hui, Radolin prononce les mêmes mots mais dans un état d’esprit différent. Sa voix a perdu de l’assurance. Son regard se perd dans le vague.

Il prononce alors une phrase en allemand – « alles haut ab », me semble-t-il, que je traduirais de cette façon :

 » Tout fout le camp !  »

Puis, il se sert un troisième verre de Porto qu’il boit d’un coup, avant de me tendre la main :

 » Au revoir, monsieur le conseiller. Avant de vous quitter et pour conclure, laissez-moi vous dire ceci : l’Allemagne a 60 millions d’habitants, la France n’en a que 40. Mais elle a Monsieur Clemenceau !  » 

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