20 octobre 1908 : La Mondaine et l’opium

Il nous arrive d’Inde ou d’Indochine. L’opium commence à envahir les ports français et à se répandre au sein de la population.

Il n’est pas évident de se faire une opinion sur l’arrivée de toutes ces substances issues du pavot.

Certains médecins disent qu’elles « font du bien » et insistent sur leurs vertus analgésiques. Les laboratoires pharmaceutiques allemands Bayer diffusent à grand renfort de publicité des petits flacons d’héroïne, dans toutes les pharmacies. J’ai sur mon bureau une brochure qui vante les propriétés de ce nouveau produit, qui semble compléter avec bonheur l’aspirine et permettrait de sauver les personnes devenues dépendantes de la morphine  :

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Brochure des laboratoires Bayer éditée en 1900

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Petite bouteille d’héroïne commercialisée par les laboratoires Bayer au début des années 1900

D’autres professionnels des hôpitaux commencent à tirer la sonnette d’alarme sur les risques liés à l’opium proprement dit.

Ils indiquent qu’ils récupèrent des patients dans des états lamentables. Les habitués de l’opium ne dorment plus, sont victimes de tremblements, tiennent des propos incohérents, vomissent, maigrissent et font des cauchemars éveillés.

En attendant que le monde des scientifiques ait tranché, le ministère de l’Intérieur doit être vigilant vis à vis des troubles à l’ordre public qui peuvent découler des trafics de ces substances.

La police marseillaise a déjà été obligée de renforcer ses effectifs pour lutter contre les bandes de voyous qui déchargent les bateaux originaires d’Asie et écoulent des substances toxiques sur toutes les villes du Sud. Le préfet des Bouches du Rhône nous alerte sur les arrivages prévus sur la capitale et sur le caractère dangereux des bandes chargées de leur commercialisation.

Je prépare actuellement une réunion que j’animerai demain avec les services -rivaux- de la Sûreté et de la Préfecture de police. L’objet de cette rencontre est « la chasse aux poisons modernes ».

Il va falloir convaincre les hommes de la célèbre Brigade Mondaine, dépendant de la Préfecture, de s’occuper de cette nouvelle forme de banditisme. S’ils refusent (la prostitution et les jeux leur demandent déjà beaucoup de travail), je leur indiquerai que le ministère s’appuiera, dans ce cas, exclusivement sur la Sûreté générale (et ses récentes brigades mobiles), compétente sur tout le territoire national.

La guerre des polices comme moteur de motivation dans les services ?

A suivre…

18 octobre 1908 : Le vin, boisson « hygiénique »

Le Parisien, le Toulousain ou le Lyonnais boivent cent soixante litres de vin par an. Quelle santé !

Une loi du 29 décembre 1897 abaisse les droits d’octroi pour les boissons dites « hygiéniques ». Autrement dit, les communes ne peuvent plus percevoir de droits d’entrée trop élevés pour un breuvage, considéré comme sain, comme le vin. Les viticulteurs, puissamment organisés en groupe de pression auprès des parlementaires, veillent  à ce que ce texte ne soit pas abrogé.

Le délicieux liquide rouge continue donc à se répandre à flots dans les rues de la capitale et étanche les soifs de tous les instants. Onze mille troquets et cafés servent la moitié de la consommation des citadins, le reste est vendu aux bourgeois ou facturé très cher dans les restaurants.

Pour payer moins cher son pot ou son litre de Beaujolais, il faut franchir les portes de Paris et aller au-delà des limites de l’octroi. La fiscalité fait donc les beaux jours des cafés d’Argenteuil où les buveurs appellent leur débitant d’alcool « le marchand de consolation ».

Le vin reste un phénomène national, intouchable. La mauvaise qualité de l’eau à certains endroits, le manque de variété de l’alimentation à d’autres expliquent en partie son succès dans les couches populaires. Ces dernières vivent dans un environnement où la rencontre avec l’alcool est inévitable. On boit des litres de rouge pour se rafraîchir sur les chantiers (les bouteilles sont distribuées par les contremaîtres) ; on boit à la sortie de la mine et de l’usine ; on boit dans les cabarets ou les cafés qui sont les seuls lieux agréables d’un petit peuple qui s’entasse souvent dans de bien tristes logements.

On boit quand il fait chaud, quand il fait froid, pour rire, pour oublier, pour se mettre en verve. Le vin est un aliment, une compagnie et toujours un plaisir.

Ceux qui n’ont pas appris à boire après l’école étant jeunes ou ceux dont les parents ne servaient pas du vin à table pour tous, peuvent se rattraper au service militaire. Si le passage sous les drapeaux n’a pas suffit, le monde du travail corrige cela. 

A cause des maladies successives de la vigne en Ile de France – oïdium, mildiou puis phylloxéra – il n’y a bientôt plus de vignerons produisant aux portes de la capitale. Le réseau de chemin de fer français, centré sur Paris, constitue la parade et déverse des wagons remplis de milliers de tonneaux à la gare de Lyon.

Quelques médecins s’inquiètent des conséquences sur la santé de cet océan de rouge qui envahit la capitale. La police regrette d’avoir à intervenir dans les fréquentes bagarres à la sortie des troquets. Des patrons – peu nombreux –  font un lien entre les accidents du travail et la consommation de vin. Mais ces quelques voix demeurent inaudibles.

Les Français aiment le vin et cette boisson cimente tout un peuple par delà les frontières des religions et des opinions politiques. On lève le coude chez les socialistes comme à l’Action française, chez les peintres sans le sou comme dans les demeures des riches bourgeois.

Des trois couleurs du drapeau français, celle que nous aimons le plus, c’est le rouge !

16 octobre 1908 : Un ministre qui va se faire manger tout cru ?

 » Il va se faire manger tout cru !  »

Etienne Winter, le directeur de cabinet de G. Clemenceau n’est manifestement pas convaincu par le choix que je propose pour remplacer Gaston Thomson, démissionnaire, au ministère de la Marine.

Sur commande du Président du Conseil, j’ai regardé parmi les membres du Conseil d’Etat lequel de ces grands juristes pouvait tenir les rênes d’une marine française en plein désarroi après les accidents successifs de ces dernières années (explosion du cuirassé Iena, naufrages dus à des erreurs de commandement, gabegie dans les arsenaux…) .

Je dois avouer que le choix a été relativement simple. En effet, on compte un nombre restreint de conseillers d’Etat ayant déjà exercé des responsabilités opérationnelles. Et dans ce petit cercle, les plus capables sont déjà conseillers de ministres en exercice ou occupent dès à présent des postes importants dans la République.

Mon attention a donc été attirée, sur la suggestion du vice-Président Georges Coulon, par Alfred Picard. L’homme a bientôt 64 ans et s’est fait remarquer, il y a huit ans, pour ses talents d’organisateur de l’Exposition Universelle de 1900 qui se déroulait à Paris.

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Alfred Picard, polytechnicien, administrateur reconnu par tous

Picard possède, semble-t-il, toutes les qualités : travailleur infatigable, très bon connaisseur des rouages de l’Administration, fin négociateur, intègre et loyal…

 » Nous allons mettre un saint homme dans un monde de brutes. Il sera balayé. Même les amiraux qui sont des petits malins vont… le couler.  » Décidément, Winter reste sceptique sur les capacités d’un ancien haut fonctionnaire à s’imposer parmi des ministres qui sont tous issus de la Chambre et ont donc un poids politique personnel leur permettant de défendre leur portefeuille. Il est aussi dubitatif sur l’ascendant que saurait avoir Picard auprès de ses futurs collaborateurs directs.

En désaccord, nous allons donc, Winter et moi, demander à Clemenceau de trancher.

Le Patron écoute attentivement nos arguments respectifs et nous explique ainsi son choix, effectué, comme à son habitude, rapidement :

 » Comme Président du Conseil, je suis un peu fatigué d’avoir à surveiller mes collègues ministres qui sont tous, un jour, des rivaux potentiels. Sur les portefeuilles sensibles, comme la Marine actuellement, je dois en plus m’assurer que l’on n’essaie pas de me refiler la patate chaude au dernier moment. C’est pourquoi, un fonctionnaire, sans doute obéissant, m’apportera du repos.

Sur la capacité de Picard à s’imposer auprès de ses collègues ministres, vous avez raison, Winter. C’est pourquoi je vous demanderai de suivre l’intéressé dans ses démarches pour le protéger des attaques et des jalousies. Il faudra être attentif aux arbitrages budgétaires : Picard est tellement honnête qu’il risque de demander uniquement les sommes dont il a effectivement besoin (le Patron est hilare en disant cela). La Rue de Rivoli qui n’a pas l’habitude de cette attitude de la part des ministères dépensiers sera tentée de réduire ses demandes, par principe et notre Marine sera alors en difficulté.

Bon, malgré cela, je vais prendre Picard.

Mais que les choses soient claires, le vrai ministre de la Marine… ce sera moi ! »

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