30 septembre 1908 : Une droite dure pour l’Autriche ?

Vu de France, cela inquiète. Observer le maire de Vienne, Karl Lueger, c’est constater combien il est facile pour la droite dure et antisémite d’accéder au pouvoir dans un grand pays européen.

Nul ne sait qui de la poule ou de l’oeuf… Le bourgmestre de Vienne tient-il des propos contre les juifs pour ramasser des voix dans les milieux populaires viennois qui apprécient cette vision des choses ? Ou les phrases assassines et scandaleuses de Karl Lueger font-elles naître des sentiments nauséabonds dans le public qui l’écoute ? Les deux à la fois sans doute.

karl-lueger.1222751055.jpg Karl Lueger

Il encourage l’exclusion des étudiants juifs des corporations d’étudiants, il dénonce la prééminence des grandes familles d’industriels  -les Hirsch, les Springer, les Wodianer ou les Rothschild – et revient souvent sur « la culpabilité d’un peuple qui a crucifié le Christ ». Les petites gens des faubourgs viennois -artisans, commerçants sans le sou – apprécient ces phrases simples qui désignent des boucs émissaires évidents aux malheurs des temps.

« Der Schöne Karl » – le beau Charles – homme grand et élégant, parle aussi en dialecte pour séduire des masses qui recherchent son sens de la proximité, ses allusions « aux vrais problèmes de tous les jours ». Il remonte le Ring en serrant les mains qui se tendent. Il capte, à chaque instant, l’humeur du moment, l’ambiance d’une époque, les désirs cachés de foules urbaines qui se veulent un interprète et un guide.

Inquiétante aussi cette facilité à accéder et à se maintenir au pouvoir : Karl Lueger a été élu démocratiquement en 1897 et a toujours été réélu depuis.

La monarchie a un peu bronché au début et l’Empereur François-Joseph a refusé de le nommer immédiatement dans son poste mais finalement, s’est incliné. Depuis, Lueger et l’Empereur se croisent régulièrement à l’Opéra et se serrent cordialement la main.

Lueger est un gestionnaire habile. Il a fait construire à Simmering et Leopoldau les usines à gaz dont la ville avait besoin, il a électrifié les tramways et s’investit dans un programme social ambitieux réclamé par les milliers d’ouvriers miséreux des quartiers périphériques. De nouveaux hôpitaux et sanatoriums voient aussi le jour. Il entoure la ville d’une ceinture verte bienvenue pour les promenades du dimanche.

Les Viennois aiment cette Droite pleine d’assurance, ce tribun populiste qui les berce et les dirige d’une main sûre.

Chaque année, dans les faubourgs ou dans les salons, l’antisémitisme grandit, prend de l’ampleur comme un cancer. Il pourrait un jour étouffer l’Autriche comme la peste.  

29 septembre 1908 : Valéry et l’oeuvre de la nuit

Des livres d’algèbre, philosophie, poésie ou astronomie se mélangent dans un grand désordre aux cahiers tenus au jour le jour par Paul Valéry. La vieille pendule marque cinq heures du matin. Au moment où les premières lueurs du jour combattent victorieusement la nuit, l’écrivain range, dépité, ses innombrables feuillets, ces notes que personne n’a encore lues.

Un public averti a pu apprécier Une soirée avec Monsieur Teste et l’Introduction à la Méthode de Léonard de Vinci mais peu soupçonnent son talent de poète.

 2008_0928_190603aa.1222627321.JPGPaul Valéry année 1908

André Gide, son ami, le presse de publier. « Mais quoi ? Je ne vois pas une oeuvre, tout au plus des fragments, des vers mal tournés, des choses séchées qui me dégoûtent… » répond-il, perplexe.

Derrière toutes ces feuilles noircies, ces doutes et ce travail nocturne, se cache un talent aux multiples facettes. Paul Valéry, que j’ai connu lorsqu’il était encore rédacteur au ministère de la Guerre et que j’ai revu, depuis, en compagnie de Claude Monet à Giverny, a une intelligence devenue rare en ce début de siècle. Il embrasse avec une même gourmandise la peinture, les mythes grecs, les ouvrages d’ethnologie ou de mathématique et produit, en retour, d’innombrables poèmes et courtes réflexions philosophiques, littéraires voire politiques.

Esprit toujours en éveil, regard perçant posé sur un monde qui bouge, rien n’échappe à sa réflexion ; tout finit par être couché sur le papier avec une écriture fine qui transforme, digère et fait rebondir les débats de façon inattendue.

La lecture de quelques lignes, au hasard, persuade vite d’un talent immense qui se cherche. Qui écoute Paul Valéry éprouve vite de la sympathie pour ce jeune père de trois enfants hésitant sur la voie à prendre. Doit-il briser le silence, se soumettre à la publication et au regard des autres ?

Le milieu dans lequel il baigne est pourtant porteur : il a du temps, son travail comme secrétaire particulier d’un administrateur en vue de l’agence Havas lui laisse une liberté précieuse pour sa production personnelle. Sa femme est de la famille d’Edouard Manet, il fréquente Monet, Auguste Renoir, Odilon Redon, André Gide, Pierre Louÿs… Non loin rôde le monde des revues littéraires (Mercure de France, le projet de Nrf…) intéressé par sa production abondante et presque totalement inédite.

Du talent, des éditeurs prêts à faire le premier pas, tout semble réuni pour que Paul Valéry sorte de l’ombre.

C’est faire peu de cas du souci maladif de perfection de l’écrivain et oublier un peu vite que ce dernier élève ses enfants et s’inquiète pour la santé fragile de son épouse.

Paul Valéry n’est pas prêt. Il préfère se laisser bercer par l’écoute de La Mer de Debussy. Il se réfugie dans des problèmes mathématiques complexes (« mon opium » dit-il) et couvre un tableau noir de chiffres et formules savantes qui le délassent et lui évitent de penser à son avenir.

Il est six heures, avant le réveil des enfants, Paul Valéry quitte son domicile au 40 rue de Villejust et enfourche sa bicyclette. Il pédale vite et se dirige vers la Place de l’Etoile. Arrivé face à l’Arc de Triomphe, il le contourne sur la droite et tourne autour du monument. Le vent déjà frais de septembre fait frémir sa moustache, il est grisé par la vitesse. Il tourne et tourne encore, sans se décider à prendre l’une des grandes avenues qui s’offrent à lui. Au bout d’une dizaine de minutes de rotation, sous le regard étonné de quelques Parisiens matinaux, il met le pied à terre, essoufflé et heureux. Ses idées lui paraissent tout à coup plus claires, son projet littéraire prend forme.

En rentrant chez lui, il se prend à siffloter l’un de ses airs favoris de Wagner. Il monte d’un pas martial l’escalier jusque chez lui où l’attend la bonne Charlotte et sa fille Agathe qui réclame, du haut de ses deux ans, « du lait et du chocolat ».

En regardant Agathe se barbouiller le visage avec son biberon du matin, Paul Valéry se surprend à rire. Un grand rire clair et sonore d’un homme qui a trouvé une voie pour s’élever, un chemin pour faire aboutir une oeuvre née dans l’ombre de la nuit et destinée à briller quand le jour viendra.

26 septembre 1908 : Halte aux « coups tordus » dans la police !

 » Vous vous imaginez que la presse n’aurait pas découvert un jour le pot aux roses ?  » Le directeur de cabinet Winter me passe un « savon » en règle. Non, je n’avais pas à donner des ordres aussi précis au Préfet de police. Non, nous ne pouvons pas demander à la police parisienne de procéder à des arrestations de petits malfrats sans envergure que nous ferions passer ensuite pour des interpellations d’Apaches célèbres. Non, le cabinet du Président du conseil ne doit pas tenter de manipuler la presse et ensuite l’opinion publique.

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Une bande d’Apaches pose pour la photo

Le « remontage de bretelles » est froid (M. Winter est toujours très courtois) mais sévère. Je n’en mène pas large, me rendant bien compte que je suis allé trop loin dans mon zèle à mettre en oeuvre l’annonce de G. Clemenceau à la presse où il évoquait « l’incarcération prochaine d’une célèbre bande d’Apaches ».

Winter reprend :  » Quand le Président du Conseil juge utile de faire une annonce aux journaux, vous devez garder la tête froide et ne pas vous lancer dans des initiatives douteuses. Que vous mettiez une certaine pression sur la Préfecture de police pour qu’elle obtienne des résultats conformes aux annonces ministérielles, pourquoi pas. Mais que vous demandiez aux services la réalisation d’une véritable manipulation, cela est contraire à la morale républicaine et je ne  peux l’accepter dans le Cabinet que je dirige.  »

Pour sauver ma tête, je propose à mon chef de reprendre tout le dossier avec ses nouvelles indications.

D’une voix blanche, je détaille les nouvelles options qui pourraient être prises :

 » Le plan que nous étudierons avec la Préfecture s’articule autour de trois grandes idées (je fais un exposé comme j’ai pu l’apprendre à l’Ecole Libre des Sciences Politiques) :

Rassurer, renforcer, communiquer.

– Rassurer les citoyens ordinaires en intensifiant les patrouilles de nuit dans les quartiers devenus les territoires des bandes d’Apaches (Glacière, Belleville, les Batignolles, rue de Lappe…). Pour cela, il faudra demander à la Préfecture de modifier le roulement des brigades de gardiens de la paix pendant trois à six mois et obtenir du ministère des Finances une indemnisation conséquente des hommes mobilisés ;

– Renforcer l’ïlotage dans les mêmes quartiers pour disposer d’informations plus fréquentes sur les déplacements de bandes organisées (NDLR : l’îlotage, qui nous vient de la police londonienne et du ministre anglais Robert Peel, est une valeur sûre quand on veut convaincre Winter) ;

– Accentuer la « communication » (c’est une expression favorite du préfet Lépine) vers la presse pour mieux expliquer la surveillance en cours des bandes d’Apaches et montrer que des résultats efficaces ne peuvent être obtenus que progressivement.  »

Winter m’écoute patiemment. Je le sens rassuré par ce plan beaucoup plus orthodoxe que celui que j’avais pu imaginer initialement. Il ajoute :

 » Il manque une partie à votre exposé : la répression. Il faudra veiller, si des Apaches sont effectivement arrêtés, à ce que le Parquet réclame des sanctions sévères aux juges. Il conviendra aussi d’être attentif à ce que les poursuites et les procès se déroulent rapidement. La machine judiciaire est souvent trop lente sur ce genre d’affaire. »

Au moment où je quitte le bureau de mon directeur, ce dernier me lâche cette parole définitive :

 » Et rappelez-vous, on ne préserve pas la République en demandant des coups tordus à notre Administration !  » 

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