J’avais pourtant tout organisé. Le Président de États-Unis, Woodrow Wilson, devait se rendre, dans les prochains jours, en visite dans nos départements du nord-est, si éprouvés par les combats. Il nous paraissait important en effet, au sein du gouvernement, que celui qui allait négocier le traité de paix, au nom de la nation devenue la plus puissante de la planète, se rende compte, en visitant les champs de bataille, de ce qu’avait été ce conflit si épouvantable. Pour nos concitoyens de ces régions, pour nos soldats, cela devait aussi être un hommage rendu à leur courage et à leur patriotisme pendant toute la guerre.
Finalement, le chef de l’Etat américain ne fera rien. A son retour de sa tournée au Royaume-Uni, il restera sur Paris. Ses conseillers me disent même qu’il se serait mis en colère en lisant ma proposition de déplacement. Il estime, si j’ai bien compris, que ce voyage au milieu des territoires saccagés et des populations décimées, est une pression inacceptable exercée sur lui et apparaît comme une façon de lui faire perdre son nécessaire calme et sang-froid dans l’appréciation des futures décisions à prendre. Il aurait même proféré ces mots terribles : » Même si la France n’était plus qu’ un vaste trou d’obus, cela ne changerait rien au règlement final. « .
Ce refus américain me choque et je sais déjà que lorsqu’il sera connu, l’incompréhension de l’opinion publique française dominera.
A ce stade, Clemenceau me dit pourtant de me taire et de m’efforcer de ne surtout pas ébruiter ce camouflet que nous venons de subir. Nous avons grand besoin de Wilson pour obtenir un traité de paix le plus juste possible pour nous. Ce n’est pas le moment de se fâcher avec lui.
Arrivée du Président américain Thomas Woodrow Wilson dans le port de Brest, à bort du George Washington, le 13 décembre 1918.
Tous les fonctionnaires bien placés comme moi sont fréquemment sollicités par nos amis, nos tantes, nos cousins… pour faire revenir le corps d’un ou de plusieurs disparus au front. Il s’agit de leur faire prendre leur place dans tel ou tel caveau familial et dans le cimetière de région parisienne, de Normandie, de Bretagne, où toute la famille repose déjà en paix.
La réponse est immanquablement négative. Les pays n’a absolument pas les moyens, ni le temps, de faire transporter des centaines de milliers de dépouilles des régions de l’Est vers l’ouest ou le sud du pays. Il faudrait affecter des régiments entiers à l’opération, ouvrir des centaines de milliers de tombes individuelles (où l’on n’est pas forcément sûr de trouver les – bons – « restes » du corps que la famille espère récupérer) et organiser une logistique d’acheminement effroyablement complexe. L’armée est totalement opposée de participer à l’opération et les mairies des régions de l’Est, en pleine opération de relogement, de ravitaillement de populations exténuées et de début de reconstruction, ont vraiment d’autres priorités.
Nous envisageons dès lors d’offrir à toutes les veuves et aux orphelins, un voyage en train par an, sur place, pour se recueillir sur la tombe du cher « Mort pour la France ». Cela va être très coûteux mais toujours moins que d’organiser un immense et improbable transfert massif des corps concernés.
Les morts – qui ont de toute façon fait leur dernier voyage – ne bougeront plus et ce sont les vivants qui leur rendront visite !
Cimetière du Ravin de l’Index, près de la forteresse naturelle de la Main de Massiges. C’est ce qu’il reste après les violents combats de l’Argonne.
Cette guerre monstrueuse est enfin terminée. Ma plus grande joie est que mon fils aîné Nicolas n’a pas été tué, ni même blessé. Il veut continuer à être pilote sur des aéroplanes qui se perfectionnent de plus en plus. Un destin – que j’espère fabuleux – s’ouvre à lui, dans les airs qu’il aime tant.
Le reste de ma famille a souffert de mes nombreuses absences et se réjouit que nous soyons maintenant tous ensemble réunis. Nous avons quitté Paris pour Versailles, plus calme.
Professionnellement, il va falloir travailler à relever notre France meurtrie par ces quatre années de combats aussi violents qu’interminables. Un pays heureux d’être vainqueur mais épuisé. Les rues sont remplies de soldats démobilisés et souvent dans un triste état : estropiés, gueules cassées, malades du corps ou de la tête… Il ne sera pas évident de trouver des ouvriers et des paysans en pleine forme pour agir !
Le discours officiel se résume à cette phrase : « l’Allemagne paiera ». A voir…
Mon fils vient de rencontrer Pierre-Georges Latécoère : grand patron du monde de l’aéronautique, il propose à Nicolas de travailler avec lui pour ouvrir des lignes aériennes civiles
» Je ne peux pas comprendre comment il se fait que votre visage me soit si continuellement présent, que je me rappelle les moindres détentes de votre sourire, la simplicité dont s’enveloppait votre bonté, tant de choses qui de près passaient plus inaperçues… » Paul Morand vient d’être nommé comme secrétaire d’ambassade à Rome. Il va quitter Paris, laissant son ami Marcel Proust inconsolable, jetant ces mots touchants dans une lettre que Paul ne lira peut-être qu’après son arrivée en Italie.
Pendant toute l’année 1917, le couple formé par Paul et sa conjointe, la princesse Hélène Soutzo a fasciné l’écrivain. Ce dernier se dit officiellement ami de Morand et amoureux de sa femme, dans une espèce de triangulation dont il a le secret. Proust observe les deux êtres de façon avide pour remplir son imaginaire et nourrir ses livres. Il faut reconnaître que nul ne peut rester indifférent à Hélène, petite femme jolie, piquante, pleine d’esprit…et très riche, grâce à son père banquier grec et un premier mariage avec un prince, diplomate roumain dont elle garde le nom comme le titre. Marcel n’a pas non plus détourné les yeux de Paul Morand, diplomate de second rang dont il détecte pourtant, avant tout le monde, les talents littéraires, conquis par son intelligence et son exquise finesse.
Enfermé depuis le début de la journée dans sa vilaine chambre du 102 boulevard Haussmann, Marcel peine à émerger depuis sa terrible crise d’asthme d’hier : « J’ai cru que mon coeur allait s’arrêter définitivement et que mes poumons éclataient ! C’est gentil, Olivier, d’être venu me rejoindre. Quand je suis comme cela, je ne vois personne et sens que tout le monde me fuit… » Aujourd’hui, son teint reste horriblement pâle avec de grosses cernes qui lui mangent une bonne partie d’un visage demeurant, malgré la douleur, infiniment doux, presque féminin.
Occupé à détourner son esprit qui ne cesserait autrement de ressasser autour de Morand et tout simplement désireux de lui changer les idées, je lui parle de ses autres nouveaux et nombreux amis de cette année 17. Je lâche, sans succès, les noms de ceux que j’ai pu croiser au Ritz, au Crillon ou dans les soirées des Beaumont, 2 rue Duroc : Jacques Truelle, Jacques de Lacretelle ou le très beau Pierre de Polignac… Pas de réactions ou juste quelques commentaires laconiques. Sur le point de renoncer et de prendre congé, je réussis enfin ma manoeuvre en abordant la situation d’une autre de nos connaissances communes, le président de la Chambre de commerce américaine, Walter Berry. Ce dernier, américain francophile, s’est battu comme un diable pour l’entrée en guerre de son pays aux côtés de la France et a toute ma sympathie. L’oeil de Marcel s’éclaire quand j’évoque avec lui Berry et il lâche, attendri : « Je ne connais rien de plus beau que les yeux de son visage, de plus agréable pour les oreilles que sa voix, comme s’il était peint par Tintoret et orchestré par Rimski. » Je me doutais bien qu’en parlant d’un autre homme fascinant à Marcel, sans doute plus inverti que jamais – même s’il n’aborde jamais la question avec un père de famille rangé comme moi – je pourrais ainsi l’extraire de sa mélancolie.
Marcel change soudain de conversation. » Vous ne voulez pas acheter une partie de mes meubles ? L’argenterie de table familiale qui ne me sert à rien ? Le tapis de la pièce d’à côté… ou…je ne sais pas…par exemple la commode Louis XVI qui est derrière vous ? J’aimerais amasser un petit pécule que je pourrais donner à la pauvre Mme Scheikévitch, ruinée par la révolution russe ! « . Je décline poliment, n’ayant vraiment pas la fortune personnelle de Proust. Une bonne partie de mon traitement de fonctionnaire est englouti dans la vie parisienne devenue ruineuse pendant la guerre. Je lui glisse qu’il devrait prendre des nouvelles de la princesse Soutzo qui va se faire opérer de l’appendice. Je n’aurais pas dû ! Je sens d’un coup Marcel fou d’inquiétude. A coup sûr, il va tenter de la rassurer chaque jour, maladroitement, en devenant forcément indélicat ! Il revient alors à Morand, obsédé : « L’idée qu’il partira dans dix jours, que demain, il faudra se dire il n’y en a plus que neuf et après demain huit, cela donne envie de se tourner contre le mur et de prendre une telle dose de véronal qu’on ne se réveille qu’une fois qu’il sera à Rome… »
Je quitte Marcel sur la pointe des pieds. Décidément, je n’ai pas réussi à le rendre gai en ce jour froid de début décembre. Je remonte le boulevard Haussmann, pensif, les deux poings dans les poches de mon pardessus gris. Rencontrer l’écrivain, même s’il est souvent neurasthénique, me change de mes activités auprès de Poincaré et de Clemenceau. A ses côtés, la guerre me paraît un instant s’éloigner. Elle est tenue à distance respectueuse par l’auteur de ces si longues et belles phrases, descriptions fines et minutieuses de son petit monde rendu éternel par la magie des mots réunis en un univers magnifiant les sens et les souvenirs. Le monde de Proust survivra longtemps, n’en doutons pas, à la bêtise meurtrière des hommes d’aujourd’hui.
Paul MorandLe Boulevard HaussmannLa belle et piquante princesse Soutzo
« Dieu que la politique est une chose laide ! » me lâche Philippe Pétain. Nous évoquons ensemble le sort à réserver à l’ex-ministre de l’Intérieur Louis Malvy, qui a démissionné il y a quelques semaines et va probablement être jugé au Sénat constitué en Haute Cour.
Le commandant en chef fait une mine que je trouve faussement contrite. Il a en fait puissamment oeuvré pour abattre Malvy qui avait essayé depuis le début de la guerre de trouver le juste milieu entre le pouvoir militaire tout puissant et la vie de l’arrière ne pouvant être totalement militarisé, en préservant autant que possible la prééminence de pouvoir civil.
Oui, Malvy avait refusé en 1914, pour préserver l’unité nationale, de faire arrêter préventivement les syndicalistes, anarchistes ou autres socialistes opposés à la mobilisation. Oui, il avait aussi refusé en 1916 et 1917 que le maintien de l’ordre passe aux mains des militaires dans les zones proches des combats et que les pacifistes soient réprimés en dehors d’un cadre légal. Surtout, il s’oppose toujours vivement à Pétain sur les raisons pour lesquelles une partie du pays plonge dans la crise morale, menacé par les mutineries au front et les grèves dans les usines d’armement. Pour Malvy, tout vient des soldats eux-mêmes, démoralisés par les offensives à outrance, l’échec du Chemin des Dames et pour lui, c’est eux qui « contaminent » les civils lors de leurs permissions. Il insiste aussi sur le fait que les mutins sont loin d’être tous des socialistes mais comptent aussi des royalistes et des nationalistes, acharnés à faire tomber la République qui reste pour eux « la Gueuse ».
Pétain s’emporte quand je lui rappelle cette thèse que je ne trouve pas totalement aberrante : « Foutaise ! Olivier, vous savez bien que l’immense majorité de nos soldats est la vaillance même ! Mais lorsqu’ils retournent à l’arrière, ils ne découvrent, ahuris, que désordre et relâchement. Malvy ne faisait pas son travail de ministre de l’Intérieur ! Le pays est plongé dans une ambiance délétère par la faute d’hommes comme lui »
Les contacts que j’ai ensuite avec Clemenceau ne permettent évidement pas non plus de sauver le pauvre ancien ministre, homme trop modéré dans une ambiance où seuls les fauves et les crocodiles survivent. Le Tigre est l’un des auteurs principaux de sa chute et garde la rancune tenace pour tout ceux qui se mettent en travers de son combat pour une guerre à outrance. Clemenceau ajoute, calé dans son fauteuil et le regard dur : « Mon cher Olivier, Malvy, c’est le laisser-faire, le laisser-aller et la poignée de main à n’importe qui… Au-delà de Malvy devant être évidemment réduit à néant, il y aura aussi votre ancien patron Joseph Caillaux qui aura à payer sa trahison. Je vous conseille d’ailleurs de vous écarter prudemment de cet ancien ministre des finances. Nous enquêtons avec l’aide de la police et du renseignement militaire. Rien n’exclut que nous ne procédions pas un jour à son arrestation… Il ne faudra pas que vous soyez là à ce moment. »
Je suis abasourdi. Caillaux demeure pour moi un homme droit. Peut-être lassé, comme nous tous, par une si longue guerre, a t’il tenté récemment de nouer des contacts avec des diplomates argentins ou italiens favorables à la paix. Avant 1914, il aimait aussi l’Allemagne, sa culture, son rayonnement artistique, son économie exemplaire et était favorable à un rapprochement entre nos deux grands peuples. Cela ne fait pas maintenant de lui un traître. Je quitte la demeure du Tigre la gorge nouée. Ce conflit atroce tue non seulement des millions d’hommes innocents mais sape aussi progressivement toute liberté de penser. Au front, il faut marcher au pas et se taire ; à l’arrière, eh bien, ce sera bientôt la même chose !
Louis Malvy, ancien ministre de l’Interieur, est mis en accusation. L’homme est trop modéré pour l’époque…
« Un jour, de Paris au plus humble village, des rafales d’acclamations accueilleront nos étendards vainqueurs, tordus dans le sang, dans les larmes, déchirés des obus, magnifique apparition de nos grands morts. Ce jour, le plus beau de notre race, il est en notre pouvoir de le faire ! «
Discours magnifique à la Chambre, moment unique : j’en ai la gorge nouée. Mon « patron », Georges Clemenceau, revient en pouvoir ! Poincaré qui s’en méfie mais pensait à lui depuis longtemps, s’est finalement décidé, après avoir nommé une succession de Présidents du Conseil qui ne laisseront sans doute pas de grands souvenirs dans la mémoire collective.
Le Tigre revient… Poincaré a fait le choix de la guerre à outrance. Il écarte les options pacifistes ou même modérées. Fini les conciliabules secrets avec des pseudo-diplomates allemands, fini les rêves – illusoires, j’en suis sûr – d’une paix blanche, sans vainqueur ni vaincu. Les boches ne nous rendront pas l’Alsace et la Lorraine et veulent notre perte. Ceux qui croient à autre chose restent de doux rêveurs. Il faudra se battre jusqu’au bout. Briand, Caillaux et les autres seront écartés, voire poursuivis.
Il faut tenir, continuer obstinément le combat… en attendant les Américains et leurs ressources humaines, matérielles et financières immenses.
Clemenceau incarne une ligne claire, un choix limpide et galvanisant.
Je n’ai pas été nommé chef du cabinet civil. Légère déception. A 49 ans, avec mon expérience, cela n’aurait pas été incongru. Georges Mandel – que j’ai du mal à cerner – a su être, à 32 ans, plus convaincant que moi. Le Tigre me propose d’assurer plutôt la jonction entre Poincaré et lui : « Vous savez travailler avec tout le monde et en même temps, votre loyauté à mon égard n’a jamais été prise en défaut. La qualité de mon lien avec le Président de la République apparaît comme l’élément à préserver absolument. Vous connaissez mon fichu caractère. A vous de faire en sorte que Poincaré puisse me supporter assez longtemps pour que l’on gagne cette foutue guerre ! »
Quand je lui parle de Mandel, ma mine un peu déconfite, pour comprendre pourquoi ce dernier occupera la place centrale dans son dispositif, Clemenceau me répond, pédagogue: « Cher Olivier, cela ne doit pas vous préoccuper. Vous n’avez plus l’âge de perdre votre temps au téléphone, toute une journée durant, avec les parlementaires compliqués ou les préfets en attente d’instructions claires, de vivre nuit et jour pour votre patron… Et puis, je ne peux me passer de Mandel, même s’il m’énerve souvent. Il pense pour moiet me protège en faisant le rempart nécessaire avec beaucoup de gens pour que je puisse me concentrer sur l’essentiel. Tout le monde salue sa puissance de travail mais il n’est guère sympathique. Quand je pète, c’est lui qui pue… »
Il est décidé que je ne quitterai pas mon bureau de l’Elysée situé à côté de celui de Poincaré. Je ne rejoindrai donc pas la rue Saint Dominique et le ministère de la Guerre où Clemenceau s’est installé puisqu’il cumule ce ministère avec la présidence du Conseil. Deuxième petite blessure d’amour propre. Je ne serai donc pas localisé facilement là où tout se passe et se décide. A moi donc d’être présent au bon moment, le soir vers huit heures par exemple, quand le Tigre se détend avec ses proches collaborateurs. Peut-être aussi que Clemenceau continuera à m’inviter chez lui, de très bonne heure le matin, pendant sa gymnastique par exemple ou le midi quand il rentre chez lui en auto pour déjeuner…
Aider le Tigre à nous faire gagner la guerre : cela doit devenir notre unique objectif à tous !
Georges Mandel devient chef de cabinet de Clemenceau. Cette fois-ci, Le Tigre me laisse un peu à l’écart. Déception…
Par un froid glacial doublé d’un vent mauvais, un homme habillé en mendiant traverse Pétrograd. Il a un bandeau d’un blanc douteux tout autour de la tête comme s’il était blessé ou atteint d’une vilaine maladie de peau… il ne paye guère de mine.
L’individu bizarre marche près de deux heures dans la boue et la neige fondue de la capitale russe et passe, un à un, les multiples contrôles tenus par la soldatesque ou les ouvriers révoltés. Dans cette ambiance insurrectionnelle, chaotique, où l’incident malheureux arrive parfois et une balle est vite tirée sur toute personne suspecte, nul n’ose pourtant interpeller notre homme, peut-être par respect – ou pitié – pour son état misérable. Son pas reste étonnamment décidé et rapide et il atteint Smolny, siège des bolcheviks. Là encore, il se faufile dans la foule grondante sans être inquiété. Arrivé parmi les dirigeants, d’un geste théâtral, il défait son pansement en fait inutile, retire son écharpe grise, trouée et finalement hors d’âge. Il se révèle propre, a le regard vif, dégage une énergie formidable et tonne d’une voix qui domine celle des autres. A ce moment, il se redresse, gonfle sa poitrine et chacun le reconnaît avec un murmure de stupéfaction : c’est Lénine !
Le meneur bolchevik prend alors l’ascendant sur les autres dirigeants présents, avec le magnétisme qui l’a toujours caractérisé. C’est lui qui a la répartie la plus facile et argumente de la façon la plus convaincante. Il ne s’embarrasse pas de doutes ni d’état d’âme. Son discours tranchant comme une lame, parfois violent, emporte tout sur son passage comme un fleuve sortant de son lit. Lénine balaie toute opposition par ses gestes brusques, le regard volontiers plein de colère et suscitant la crainte. C’est un fait dont personne ne doute : il fera arrêter ceux qu’il juge trop mous ou peu fiables.
Le représentant de l’ambassade de France qui m’écrit pour me conter tout cela, Louis de Robien, m’indique que Lénine n’hésite pas à mentir s’il le faut. Il annonce pas exemple la chute de Kerenski plusieurs heures avant l’arrestation réelle des ministres du gouvernement provisoire. Grâce à cet arrangement avec la vérité, il prend facilement l’avantage sur ses adversaires plus lents et scrupuleux.
Personne ne regrette Kerenski. Le dirigeant menchevik avait fini par se couper de tous les autres révolutionnaires et même du peuple qui avait pourtant cru en lui au début.
Il va falloir se faire à Lénine.
S’il est faible, il sera balayé en quelques jours dans cette ambiance totalement instable et imprévisible du Pétrograd d’aujourd’hui. S’il est fort, la Russie si vaste, si fragmentée, aura alors l’homme à poigne dont elle a toujours besoin.
L’Institut Smolny, siège des nouveaux dirigeants russes, les bolcheviks.
« Se promener bras nus, c’est un manque de respect pour nos soldats en permission ! » La phrase m’est venue comme cela, presque sans réfléchir. Ma fille Pauline, obéissante, est retournée dans sa chambre chercher un chandail pour se couvrir et se faire ainsi plus discrète.
Ma femme ne comprend pas et se risque à demander :
« Tu crois vraiment que cette tenue de notre fille – très convenable au demeurant – va influer sur le cours de la guerre ? »
J’ai du mal à expliquer ce que peuvent ressentir nos « Poilus » quand ils côtoient l’arrière. Eux qui s’attendaient à être accueillis en héros à chaque permission, à faire l’objet d’une vraie ferveur populaire liée aux sacrifices immenses auxquels ils consentent sur le front pour sauver la patrie, ils ont déjà dû se faire à l’idée qu’il n’en était rien. Leur uniforme ne leur donne aucun privilège particulier et les passants les croisent sans même un « bonjour », au mieux indifférents, aux pire méprisants quand ils sentent un peu mauvais ou ne sont pas rasés de près.
Ils doivent maintenant supporter que « l’arrière » – c’est nous – ne pense pas sans arrêt à la guerre. Que les jeunes filles grandissent et s’amusent, que leurs parents veulent retourner au spectacle, que tous désirent voir de bons films au cinématographe… Et que les privations de sucre, de viande ou de fruits frais, cela commence à bien faire si en plus on ne peut pas profiter un peu de la vie !
La guerre dure, s’étire sans fin. Personne n’en voit le bout. Il faut dès lors s’adapter et tenir. Et d’introduire un peu de plaisir et de joie dans nos mornes vies, fait partie de cette stratégie inconsciente (je parle comme le docteur Freud) de survie sur la durée.
Le soldat, lui, ne comprend pas. C’est si doux d’être en dehors des tranchées : de quoi se plaint-on ? L’arrière lui paraît être un monde de privilégiés, de « planqués », indifférents à son terrible sort…
Et – c’est là que je voulais en venir – tout se cristallise sur la tenue des jeunes filles. Une épaule apparente, un décolleté légèrement provocant… et tout s’emballe dans sa tête. Déjà qu’il ne peut satisfaire ses besoins virils, qu’il soupçonne sa femme de le tromper avec le facteur ou le plombier, il ne peut, en plus, admettre qu’une jeune femme puisse lui « jeter à sa figure de pauvre gars « sa beauté devenue inaccessible pour lui, la « brute » qu’il a l’impression d’être devenue.
« Oui, je suis d’accord avec toi, Nathalie : des bras bien couverts et une tenue neutre ne changent rien au cours du conflit, vraiment. Mais pour nos soldats, c’est une marque de respect appréciée. C’est un peu comme dans les églises où on se découvre en rentrant… »
Pauline lève alors les yeux au ciel, avec le regard excédé qu’elle a parfois : « Vivement que cela se finisse cette fichue guerre ! »
Les femmes, pendant cette si longue guerre, occupent les emplois vacants d’ouvriers mais aimeraient aussi « profiter de la vie »…
Nicolas est chez nous ! Un bonheur total de revoir notre fils après une absence de plus de six mois et un emploi du temps très occupé de moniteur et de pilote d’essai sur différentes bases aériennes.
Il a formé des dizaines de nouveaux pilotes, essayé la nouvelle mitrailleuse capable de tirer à travers les hélices et testé tous les nouveaux appareils mis en circulation pour tenter de retrouver la suprématie aérienne perdue en 1916 au profit des Allemands.
J’écoute notre aîné raconter ses combats aériens (il a quatre victoires homologuées et fera donc sans doute bientôt partie des «As »), ses pannes mécaniques fréquentes, ses bagarres contre une météo souvent capricieuse qui ne pardonne pas les erreurs d’appréciation… Quelle maturité, quel sang froid !
Certes, il mange bien (entrée, plat et dessert à chaque déjeuner) – bien mieux que les autres lieutenants au front – , dort dans un bon lit le soir, mais que de risques pris ! Il nous raconte que dans sa classe de vingt élèves formés à Chartres puis Avord en 1915, seuls cinq restent encore en service. Six croupissent, grièvement blessés, dans des hôpitaux de région parisienne et les neufs autres ont disparu, abattus par la chasse et la DCA ennemie ou victimes d’un atterrissage raté voire d’une panne fatale de leur appareil.
« Tu sais, papa, si on nous héberge et nourrit bien, pfff, ce n’est guère de l’amour de la part de l’armée… mais pour des raisons bêtement médicales : pour piloter en haute altitude, il faut une excellente condition physique. Sinon, on étouffe, la tête tourne et les capacités musculaires se réduisent dangereusement ; sans parler du froid intense qui nous engourdit. »
Assez ému, je lui réponds, ne trouvant trop quoi dire, qu’en attendant, il a « une excellente mine ».
Ma femme Nathalie ne dit rien et ne cesse de lui passer la main dans les cheveux ou de le serrer dans ses bras, attendrie.
Nicolas nous montre de magnifiques photographies de ses « zincs » (comme il dit) : Les Nieuport d’abord, remplacés progressivement par les Spad (« c’est plus sensible, plus difficile pour mes élèves mais au final moins fatiguant comme appareil » : ce n’est pas moi qui vais le contredire).
« – Et demain, tu repars ?
– Ben oui… je leur apprends le tir à la saucisse à mes p’tits gars ! Il y a de quoi faire !
– Le tir.. à quoi ?
– A la saucisse, papa ! Je leur apprends à descendre les dirigeables d’observation ennemis (ils ont la forme d’une saucisse), sans se faire prendre eux-mêmes par les canons au sol ou par les Fokker boches qui les guettent en tournant en haute altitude…
Et devant mon regard surpris, il part d’un grand éclat de rire, imitant, en roulant de la langue, le tir de la mitrailleuse Vickers : « Rrrratatatatatatata…et la saucisse est cuite ! »
Les ballons d’observation ennemis sont des cibles évidentes pour nos appareils. Les mouvements de nos troupes au sol doivent rester secrets.
Un échec personnel : Je n’ai pas réussi à influer en faveur d’un changement de stratégie, à court terme, sur les actions des armées françaises au Chemin des Dames.
Poincaré m’a rétorqué : « Vous représentez le pouvoir civil. Vous ne pouvez vous mêler, sans arrêt, des affaires du Grand Quartier Général. «
Quant au ministre de la Défense Painlevé, il m’a lâché, bougon et en soupirant : « Vous savez – et sans vouloir être désagréable – je répare un peu vos choix passés, cher monsieur. Souffrez que je ne le fasse pas à la vitesse qu’il vous plairait. On ne peut remercier Nivelle comme cela. Même si Pétain est déjà prêt à prendre la suite, il faut que cette nouvelle nomination se révèle incontestable. Les pertes sur le front apparaissent comme très lourdes, certes, mais celles de Verdun l’étaient tout autant. A l’époque, on s’en émouvait moins ! »
Il a raison. Paul Painlevé est polytechnicien et mathématicien avant tout. Il compte, il chiffre, il évalue et pousse ensuite la décision – mûrement réfléchie – de façon rationnelle.
On ne peut encore parler avec certitude d’échec de l’offensive nouvelle, lancée hier et prolongée aujourd’hui. Il faut attendre.
Le ressenti du poilu qui s’élance à l’assaut, terrorisé, dans un bruit assourdissant de tirs d’artillerie, et qui, au bout d’une heure ou deux de vains combats, reçoit l’ordre d’essayer de s’enterrer dans un trou individuel pour sauver sa peau, au milieu des tirs de mitrailleuses allemandes, ne sera jamais celui de l’Etat-Major qui travaille avec des cartes et des rapports – et pas avec des états d’âmes de soldats – à plusieurs kilomètres de là.
Quant à la vision politique et parisienne, nous sommes encore plus loin du terrain, dans un jeu complexe de Poincaré, Clemenceau ou Briand, pour ne citer que ces ténors et des luttes d’influence aussi cruelles que discrètes entre la Chambre et l’exécutif, le pouvoir civil et militaire, l’Elysée et la Présidence du Conseil…
Il faut attendre… Je ronge mon frein.
Nouvel assaut français au Chemin des Dames. Il sera aussi coûteux en vies humaines que les précédents… mais le changement de stratégie n’est pas encore décidé.
Faut-il en finir avec le général Nivelle ? Le commandant suprême des forces françaises a cruellement échoué lors des offensives massives du mois d’avril au Chemin des Dames. On parle de plus de 140 000 hommes hors de combat dont 40 000 tués. En trois jours ! Pour quelques kilomètres gagnés face à un ennemi qui, manifestement, avait eu vent de nos projets et su s’organiser ! Un désastre. Nos soldats sont venus s’écraser sur un mur infranchissable fait de canons, de barbelés, de mitrailleuses et de troupes beaucoup plus nombreuses que prévues et solidement retranchées.
Des manifestants surexcités, dans les rues de Paris, scandent pour la première fois depuis le début du conflit « A bas la guerre ! Vive le révolution russe ! » avant d’être dispersés sans ménagement par la police. L’automobile du président Poincaré est quant elle parfois huée à un carrefour lorsqu’elle les gens le reconnaissent. On craint les jets de pierre et les violences physiques : le préfet de police nous conseille d’éviter les sorties.
Dans les antichambres des ministères et de la Chambre, l’atmosphère devient lourde, presque irrespirable. On cherche des coupables, des têtes doivent tomber.
Le président du Conseil Ribot reste étonnamment silencieux et ne soutient guère le Président de la République, coupable à ses yeux d’avoir trop ouvertement soutenu, lors des conseils de guerre dans son wagon, Nivelle et ses plans audacieux de reconquête territoriale. Le ministre de la Guerre Painlevé a déjà presque obtenu la tête de Mangin et il pousse en avant Pétain aux dépens de Nivelle.
Certains parlent même de démission de Poincaré. Les journalistes m’appellent pour savoir quelles sont les intentions de mon patron ; ils me poussent à expliquer la position du chef d’Etat et essaie d’arracher des confidences.
Quand on reprochait à Joffre d’avoir enterré, sans espoirs, l’armée française pendant deux longues années dans des tranchées, chacun était content de trouver Nivelle pour le remplacer. On attendait beaucoup de celui qui avait été l’un des vainqueurs de Verdun, capable de prendre les forts de Vaux et Douaumont. J’étais le premier à soutenir ce choix, paraissant évident à l’époque. Nous nous sommes trompés !
Le déplacement que j’ai fait, hier, sur les lieux des combats, m’a profondément choqué. Non seulement les pertes se révèlent considérables ( des dizaines de tentes immenses pleines de brancards, des fermes entières réquisitionnées et transformées en hôpitaux de fortune ) mais les moyens sanitaires ne sont pas du tout à la hauteur. De nombreux blessés souffrent dans des conditions indignes et meurent, faute de soins. Je vois beaucoup de gamins de l’âge de mon fils. Et le papa que je suis a parfois l’impression d’entendre sa voix dans les plaintes des soldats ou de voir ses yeux sous les bandages de visages couverts de sang. Et cette odeur asphyxiante de pourriture et de mort ! Tout ça pour quelques centaines de mètres gagnés aux Allemands. Je suis révulsé.
Revenu à Paris, je découvre que l’on parle d’une seconde « offensive Nivelle » programmée dans les prochains jours. Après un premier moment de stupeur, la colère l’emporte. Je prépare mes arguments pour le Président : il faut changer le cours de l’Histoire. La boucherie du Chemin des Dames doit s’arrêter. A moi de convaincre coûte que coûte et et d’aider à sauver des milliers de vies humaines.
Le général Nivelle, commandant les forces françaises, aime l’offensive. La victoire est à ce prix. Mais quel prix ?
» Couper le robinet pour les Russes ? » : c’est LA question du moment. Chaque fonctionnaire binoclard du Quai y va de sa petite note, plus ou moins bien troussée, pour le ministre et les journalistes donnent leur opinion dans des éditos enflammés. Faut-il interrompre l’afflux de crédits publics et privés, la levée d’emprunts vers cette nouvelle Russie pleine de bruits et de fureur révolutionnaire ?
Dans une France faite de petits épargnants ayant tous un bas de laine patiemment accumulé mais en même temps avec un riche passé de sans-culottes et de coupeurs de têtes royales, la réponse ne va pas de soi. Nous sommes dans un débat passionné » à la française » où les arguments les plus scientifiques, cartésiens côtoient la démagogie la plus éhontée et l’effet d’estrade spectaculaire.
» Il faut interrompre les prêts : l’Etat russe n’existe plus vraiment, les nouveaux pouvoirs sont faibles, rivaux et ne peuvent garantir un remboursement. En outre, l’armée russe apparaît en pleine décomposition et ne peut donc plus soutenir l’effort de guerre justifiant un appui de notre part. » C’est la thèse de mon ami Maurice Paléologue, l’ambassadeur de France à Pétrograd pour quelques jours encore. C’est aussi mon avis.
Mais ce ne sera pas la position finale du Cabinet.
Le gouvernement est complètement influencé par le ministre Albert Thomas, ministre bien à gauche, aussi sympathique qu’exalté, qui a été envoyé sur place, pour aider à définir la nouvelle politique de notre pays.
Là où Maurice ne voit que désordres, ouvriers désoeuvrés sans chefs, soldats déserteurs et soudards sans officiers, grèves à répétitions, début de famine et insécurité généralisée, Albert Thomas sent la sève révolutionnaire monter, des gens neufs et un monde nouveau s’installer, des idées audacieuses émerger…
Maurice s’exclame, effondré : » c’est le f… » . Albert Thomas rétorque enthousiaste : « …mais que c’est beau, que c’est beau ! »
Et attendant, la France » lâche du lest » , révise presque chaque jour ses positions diplomatiques pour ne pas contrarier les nouveaux maîtres de la Russie et surtout, continue de payer, encore et encore…
Révolution libératrice et pleine d’espoirs ou désordres généralisés et inquiétants ?
Nous avons fait le bon choix : André Tardieu.
Ce brillant inspecteur général du ministère de l’Intérieur, devenu député de Seine-et-Oise en 1914, a longtemps écrit dans le Temps des articles incontournables et très lus dans les capitales du monde entier, sur notre politique étrangère. Il est un des rares français à bien comprendre les arcanes de Washington depuis qu’il y a été reçu, dans les années 10, par Theodore Roosevelt, alors président.
Chacun sait qu’André – nous sommes tous les deux amis de Clemenceau, anciens de Condorcet et de Normale – se révèlera capable d’y défendre les intérêts de la France. Notre pays a en effet besoin de tout ce que l’Amérique peut produire : le blé ou le sucre pour nos villes, les machines outils pour l’armement, les dollars à emprunter massivement, l’essence et surtout des soldats en nombre.
Tardieu doit aider les Usa à se transformer de façon radicale à notre profit. Ses conseils judicieux pousseront une Amérique immense mais enfermée depuis longtemps dans l’isolationnisme, dotée d’une armée de terre si réduite (quelques dizaines de milliers d’hommes), si peu équipée, qu’elle reste toute juste apte à protéger sa frontière mexicaine, à entrer de plain-pied dans le plus grand conflit de tous les temps.
T. Roosevelt disait qu’il rêvait d’une Amérique « discutant calmement mais avec un gros bâton à la main ». C’est ce gros bâton qu’André va aller chercher outre-Atlantique. Ce « big stick » est le seul à même de nous permettre de finir la guerre.
Je finis la rédaction de l’instruction à la signature du président du Conseil Ribot : en juin, les premières unités du corps expéditionnaire américain – CEA – doivent impérativement débarquer à Saint-Nazaire. J’envoie en outre un télégramme : « André, débrouille-toi, il nous faut 100 000 hommes d’ici 6 mois et un million dans un an ! Ramène-nous vite l’aigle américain dans tes valises ! »
Tardieu a fait un bref passage dans des fonctions de commandement au sein de l’armée avant de reprendre sa place de député très écouté au sein de la commission des armées de l’Assemblée Nationale. C’est là que nous sommes venus le chercher pour le nommer Haut-Commissaire aux Etats-Unis.
Une aussi longue guerre… Que de morts, que d’horreurs, que de sang et de souffrances ! Ces dernières années auront été atroces. Plus envie d’écrire et de jeter sur le papier mes vains états d’âme. L’impression terrible d’être broyé par l’Histoire, qu’il ne restera aucune trace de nous et qu’il ne sert à rien de témoigner.
Ce conflit ne s’arrêtera donc jamais ? Au bout de combien de décès le général Nivelle cessera-t-il ses offensives ? A partir de quand les Allemands vont-ils renoncer à occuper notre territoire dans cette guerre que ni eux, ni nous ne pouvons gagner ?
Le découragement peut-il mener à la paix ? Quand mon fils va-t-il revenir ? Cette peur permanente de voir, un matin, un gendarme frapper gravement à la porte de mon bureau de l’Elysée pour m’annoncer une si triste nouvelle le concernant… Quand je lis une de ses lettres – il fait un vrai effort pour nous raconter son quotidien d’aviateur – je me dis que peut-être, au même moment, il est au mauvaise posture après un combat aérien raté.
Et non, je ne peux pas faire part de mon pessimisme. A personne. Sauf peut-être à ce journal.
Ce dernier sentiment, dans mon poste auprès du chef de l’Etat, serait considéré comme de la quasi-haute trahison. Alors je me tais. Je continue à travailler d’arrache-pied à cette victoire qui ne vient décidément jamais.
Actuellement, je traduis toutes les informations qui nous viennent de Russie et surtout je m’occupe de la succession de Maurice Paléologue, ami et dévoué ambassadeur à Saint-Pétersbourg, en ces heures trafiques de révolution. Ce dernier quittera définitivement la capitale aux mains du Soviet dans les prochains jours et il faut que je propose un nouveau nom de représentant de la république française au président de Conseil Alexandre Ribot.
Et puis, si nous pouvons trouver une place digne et gratifiante pour Maurice, ce serait mieux. Après un poste aussi prestigieux que celui d’ambassadeur dans une grande puissance, il faudra voir grand.
Je m’occupe. Je me vide la tête dans l’action.
Coordonner l’entrée en guerre des Etats-Unis à nos côtés, avoir un oeil sur le haut Etat-major, travailler en confiance avec des personnalités aussi différentes que Pétain ou Foch, garder un lien avec Clemenceau qui prend de plus en plus de poids… Un emploi du temps toujours aussi chargé qui m’évite de trop penser.
La capitale russe rebaptisée Pétrograd est en proie à une effervescence incontrôlée. Le Soviet a pris le pouvoir mais l’anarchie règne.
« Ainsi, il n’ira pas dans les tranchées… » Mon épouse pousse un soupir de soulagement. En apprenant que Nicolas a réussi à intégrer l’école d’aviation de Chartres, avec l’aide de mon ami René Besnard, sous secrétaire d’Etat à la Guerre, Nathalie se rassure un peu. Il lui semble que notre fils de 19 ans aura ainsi moins de chances d’être fauché par les mitrailleuses allemandes ou emporté par un obus. Là-haut dans le ciel, aux commandes de son Farman F20, il dominera les opérations et ne pourra disparaître dans la boue et les trous pleins d’eau sale, comme des milliers de jeunes gens de sa génération.
René Besnard, sous secrétaire d’Etat à la guerre, visite l’école d’aviation de Chartres
Je serre ma femme dans mes bras. Une larme coule à nouveau sur sa joue. Je ne peux lui avouer que les pertes de notre toute nouvelle aviation se révèlent aussi effroyables que les troupes au sol. Nos appareils demeurent peu sûrs, les erreurs de pilotage de la part de soldats à peine formés se multiplient, surtout dès que les missions s’enchaînent et les font tomber dans une irrésistible fatigue.
« Il se battra, dans son avion ? » me demande à nouveau Nathalie, anxieuse.
Je lâche, à moitié convaincu moi-même : « Pas vraiment, les Farman sont utilisés surtout pour la reconnaissance. Nicolas aura un fusil Lebel à la main mais il ne s’en servira sans doute guère. Il devra surtout prendre garde aux vents, aux nuages bas qui cachent souvent la piste, aux pannes mécaniques… »
René Besnard a bien accueilli ma requête concernant l’incorporation de Nicolas dans une unité d’aéronefs. L’aviation manque de pilotes et les pertes sont déjà lourdes.
Le Farman F20, aéronef de reconnaissance
Le vote par la Chambre, le 12 mars, de l’appel sous les drapeaux de la classe 1916 a été pour nous un coup de tonnerre. Notre petite famille pensait encore que la guerre serait finie avant que notre aîné soit en âge de porter les armes. Eh bien non. Tous les garçons valides nés en 1896, cela fait 350 000 soldats de plus. La France en a besoin, en urgence. De même qu’elle s’apprête à appeler la classe 1917 prématurément.
Deux semaines plus tard, les cheveux châtains clairs, courts, Nicolas fait encore plus gamin. Il a été reçu avec toute sa classe à la mairie du VIII ème pour un discours tonitruant et pénétré de patriotisme du maire, le docteur Philippe Maréchal, avant d’aller boire un coup, rue de Rome, avec tous les jeunes de son ancien lycée.
Je le conduis, le lendemain, avec une automobile de l’Elysée, à la gare Montparnasse, direction Chartres, le quartier Neigre et le 4ème escadron du Train, qui abrite la toute nouvelle école de pilotage.
L’école d’aviation de Chartres est hébergée par le 4ème escadron du Train au quartier Neigre (ou Nègre ? ) à Chartres
Nicolas est un des seuls à rejoindre son régiment en allant vers l’ouest. Les autres arrivent par trains entiers de toute la Bretagne, marquent une pause plus ou moins longue, assis voire couchés sur les quais, en buvant, riant ou beuglant, avant de recevoir l’ordre de bifurquer vers la gare de l’Est ou la gare du Nord.
Nous nous embrassons. Nicolas arbore un petit sourire timide et triste. Je le trouve un peu pâle. Je voudrais le serrer fort mais devant ses camarades, je ne peux pas, ni n’ose. Je le laisse entrer avec sa grosse valise noire dans son wagon et j’attends, un peu hébété, que le train s’ébranle pour partir.
Je retourne enfin à la maison, l’esprit vide, la gorge complètement nouée.
La chambre de notre aîné est rangée, pour une fois. Le rideau bleu tiré. Plus de livres en vrac, par terre, en milieu de deux trognons de pommes et d’une ou deux bouteilles de cidre ou de bière vides . C’est propre, net. Rien n’y bouge. Un grand silence. J’aimerais tellement que Nicolas revienne, revienne remettre son petit désordre, vite…
Une force brute, une ténacité à toute épreuve, on ne l’arrête jamais… Il regonflerait le moral de régiments entiers avec ses bons mots, ses colères calculées, son optimisme quand plus personne n’y croit, sa foi en la Victoire, son intransigeance face à ceux qui seraient tentés de baisser les bras. Clemenceau se bagarre, joue des coudes. Bientôt membre de commission sénatoriale de l’Armée, il va harceler le cabinet, houspiller chacun des ministres, continuer à se révolter face à la censure idiote de son journal « L’Homme Libre » devenu il y a quelques semaines « L’Homme Enchaîné ».
Un approvisionnement en armement insuffisant à un endroit du front ? Il dégaine. Un rapport trop optimiste et édulcoré sur les moyens de transport de troupes ? Il arme bruyamment son pistolet. Un convoi de blessés qui n’arrive pas à bon port suffisamment vite ? Il tire à bout portant.
Je viens de passer la soirée avec mon ancien patron, Le Tigre. J’en ressors gonflé à bloc. Sa technique reste simple et lisible pour tous : ne lâcher sur rien. Tout doit être sous contrôle, tiré ou poussé (c’est selon) et doit avancer à temps, chaque problème trouver sa solution (vite) et les hommes ne se distinguent que par les résultats obtenus. Foin de langue de bois et de circonlocution, on est prié d’appeler un chat un chat. Plus de cent morts dans un assaut pour ne gagner que quelques mètres ? C’est que le général X… fait partie des nuls et doit être relevé de son commandement. Des blessés pas évacués à temps du champ de bataille ? Le médecin chef Y… se révèle donc être un incapable, à remplacer sans ménagement.
Deux hommes raisonnent comme cela dans une France d’aujourd’hui qui en a bien besoin, deux magnifiques brutes coulées en acier trempé : Joffre et Clemenceau. Le premier a tous les pouvoirs ou presque et gouverne sans ménagement le pays de son GQG de Chantilly ; le second attend son heure (avec impatience) dans une opposition que je pressens comme acharnée.
Et Poincaré dans tout cela ?
Il essaie d’exister. Il essaie…
Clemenceau, l’indomptable, n’a pas fini de mordre les mollets de tous les ministres
Joffre a déjà limogé 162 généraux depuis le début de la guerre
Impossible d’écrire depuis la mi-septembre. Un brusque dégoût m’a pris un matin en prenant la plume. Comme il m’apparaissait, d’un coup, vain de raconter tout cela ! De raconter ces horreurs d’une guerre beaucoup plus terrible que redoutée qui détruit, engloutit notre énergie, notre peuple, saccage notre jeunesse !
J’ajoute que la visite des premiers trains de transport des blessés, gare de l’Est, m’avait aussi profondément affecté. Dans chaque soldat couché, meurtri qui hurlait de douleur en glapissant un « maman » dérisoire, je voyais évidemment mon fils Nicolas. Ces pauvres gosses fauchés par les éclats d’obus ou les mitrailleuses dans des assauts parfois absurdes, ils gémissaient comme des bêtes, pleuraient comme des enfants. Et cette odeur insupportable dans les wagons soi-disant « sanitaires », cette puanteur, mélange improbable de Dakin, de sueur, de sang (les pansements ne sont souvent pas renouvelés à temps et s’entassent ensuite dans des grands sacs de jute) de mort et de pourriture !
Mais ce qui a achevé de me décourager en un instant, en rentrant au bureau, c’est, je me rappelle, le rapport que j’ai dû établir sur… l’utilisation des cerfs-volants sur le front. Oui, vous avez bien lu : les cerfs-volants. Avant guerre, j’avais déjà eu entre les mains les travaux du brave général Saconey : dans la rade de Toulon, il avait réussi à faire s’élever à plus de 150 mètres de hauteur une nacelle avec plusieurs occupants et tout cela grâce à un agencement ingénieux de cerf-volants.
Notre officier supérieur remettait le couvert dès la guerre venue et proposait que nos régiments s’équipent de cerfs-volants pour observer l’ennemi, réaliser des relevés topographiques et des prévisions météorologiques.
De constater que même ce bel objet qu’est le cerf-volant, ce jouet favori des enfants, de mes propres mômes, allait lui aussi servir les combats, m’avait attristé beaucoup plus que j’aurais pu le penser. La main crochue de la sorcière Guerre prenait décidément tout, ne rendait rien et nous engloutissait tous ; même les jeux que l’on aurait plutôt vus dans des parcs parisiens au milieu des rires juvéniles et des cris de joie des gamins excités, y passaient sans ménagement.
J’avais fait valoir un peu doctement dans ma note pour le chef de l’Etat que les cerfs-volants allaient se révéler sans doute impossibles à protéger contre les tirs anti-aériens et qu’ils restaient trop sensibles aux conditions climatiques.
Puis, mon travail transmis, je m’étais affalé sur un fauteuil, les yeux vagues et j’étais resté au moins deux longues heures, hagard, sans réaction, effaré par l’absurdité de ce que je vivais.
C’est Poincaré lui-même qui m’a tiré de ma torpeur.
Il est entré dans mon bureau, dans l’obscurité, en douceur – je le voyais à peine – et m’a parlé. Presque chaleureusement.
« Cela n’a pas l’air d’aller fort. Je comprends. »
Il laisse passer un moment et reprend :
» Vous êtes resté seul à Paris alors que je fuyais à Bordeaux. Vous avez tenu la boutique Elysée sans moi pendant de longues semaines, de jour comme de nuit. Sans l’avoir voulu, vous avez tout assumé crânement : les contacts avec cette tête de caboche de Joffre et son état-major voulant l’indépendance vis à vis du pouvoir civil, ces ministres soupçonneux qui passaient pour vérifier que Gallieni ne faisait pas un coup d’Etat, ces pauvres Parisiens abandonnés par mon cabinet, qui commençaient à souffrir des privations voire des bombardements et qu’il fallait tant bien que mal rassurer et je n’oublie pas ce préfet de police – certes compétent – mais qui comptait sur vous… Et ces nouvelles du front qui se succédaient, si peu rassurantes… Maintenant, vous êtes fatigué, c’est normal.
Reposez-vous.
Tiens, j’ai même remarqué que vous ne tenez plus votre journal. Reprenez le, cela vous fait du bien. Et puis, je suis sûr qu’un jour, des gens le liront avidement. Ils apprécieront cette manière sans doute bien à vous de raconter l’Histoire, votre humour un peu décalé, votre sensibilité parfois à fleur de peau, votre coté affectueux qui transparaît toujours. Olivier, prenez le temps de penser à vous, à vos proches. La France que vous ne cessez de servir avec passion, attendra un peu. Soufflez, mon vieux… La guerre va être longue. »
Il me semble qu’à ce moment, il m’a posé un main sur l’épaule… mais je ne suis pas vraiment sûr. Ce geste était trop affectueux sans doute et Poincaré demeure pudique.
A un moment, je ne l’ai plus entendu. Le président était sorti, sur la pointe des pieds.
Le silence presque total est alors revenu dans mon bureau du premier étage, envahi par la même nuit que le parc du palais.
Je me suis levé pour rentrer chez moi. J’allais mieux.
Et, en chemin, en remontant à pieds vers mon domicile de la rue de Madrid, j’ai décidé de reprendre le fil de mon journal.
Nos troupes sont épuisées mais elles ont enfin réussi à repousser l’ennemi. Les Allemands qui avaient atteint la Marne, s’étaient approchés de 30 kilomètres de la capitale, ont reculé de plus de 40 à 50 kilomètres et le front se stabilise maintenant sur l’Aisne, de Verdun à Noyon.
La progression du front lors des combats qui s’appelleront plus tard « Bataille de la Marne »
Nous avons exploité à fond l’erreur tactique de l’armée de Von Kluck qui avait dédaigné Paris, obliquait par le sud-est et nous présentait son flanc droit. Les 100 000 hommes envoyés brutalement en renfort par Joffre (y compris 6000 fantassins transportés directement en taxis parisiens réquisitionnés) réunis notamment au sein de l’armée de Maunoury et du corps expéditionnaire anglais du général French, ont mis en difficulté l’adversaire l’obligeant à se replier.
Nous n’avons pas réussi à pousser plus loin notre avantage. Plus de 230 000 de nos soldats ont perdu la vie depuis août et la fatigue est telle que nous n’avons pu déloger les forces du généralissime Von Moltke lors des derniers combats du 10 septembre à aujourd’hui, sur l’Aisne.
Une course à la mer s’engage, chaque armée essayant de contourner l’autre, par l’ouest. Vu l’état des troupes, Joffre est peu optimiste sur nos chances de succès. Mais nous devons continuer à nous battre jusqu’au bout si nous voulons avoir une chance que la guerre cesse de se dérouler sur notre territoire.
Poincaré est rassuré. Les premières bonnes nouvelles militaires redonnent un peu d’espoir à nos dirigeants plongés dans l’ambiance lugubre de la préfecture de Bordeaux, où notre gouvernement s’est replié piteusement.
« Olivier, vous pensez que l’on va pouvoir revenir prochainement sur l’Elysée ? » m’écrit-il déjà impatient. Je lui réponds, après avoir consulté Joffre, que « c’est encore un peu prématuré. Nous ne pourrions nous permettre un second repli sur une ville du sud si le sort des armes devait de nouveau tourner en notre défaveur. »
Ma femme qui s’apprêtait aussi à quitter Versailles, avec mes beaux-parents et les enfants, pour le Beaujolais, dans la famille que nous avons là-bas, a en revanche défait avec soulagement ses malles. Nous restons donc en région parisienne, même s’il est sans doute trop tôt pour envisager de tous réintégrer notre appartement parisien de la rue de Madrid que je continue à occuper seul pendant la semaine.
Dans la journée, j’accueille actuellement les ministres Briand et Sembat qui viennent rendre une visite surprise au gouverneur Gallieni. Une rumeur idiote s’est propagée – me dit-on – sur Bordeaux et certains soupçonnent, ni plus ni moins, Gallieni d’avoir des ambitions personnelles ! Son cabinet composé de riches industriels, d’hommes prestigieux comme Paul Doumer, dépasse ce qui semble strictement nécessaire à un général uniquement missionné pour défendre Paris.
Résultat : on demande au garde des sceaux et au ministre des travaux publics d’en avoir le cœur net. Tout cela se révèle un peu puéril et Gallieni ne se laisse pas démonter. Il n’hésite pas, lors des dîners avec les deux ministres venus « l’inspecter », à faire des allusions en forme de clins d’œil aux intentions farfelues qu’on lui prête. Briand qui n’est pas né de la dernière pluie, reconnaît bien volontiers l’erreur de jugement des Bordelais et rit, beau joueur, aux mots ironiques du brillant général.
Ce soir, il a décidé lui-même d’en rajouter :
Briand : « Alors, mon général, quand allez-vous coucher directement à l’Elysée ? «
Gallieni : « Quand il vous plaira, monsieur le ministre, car je ne vous cache pas que je vous ai réservé une mission de confiance dans l’organisation de mon coup d’état ! ».
Nous rions tous, enfin un peu détendus. Nous oublions – c’est terrible à écrire – l’espace d’un instant, les horribles champs de bataille jonchés de morts, à l’odeur terrible de charnier, que nous avons visités, aux côtés du général Maunoury, ces trois derniers jours, en arrière du front nord.
Lorsque je porte mon verre de vin à la bouche, je suis soudainement pris d’une nausée, à la vue de ce liquide si rouge, me rappelant ces visions épouvantables et si récentes du sang répandu de nos centaines de soldats blessés et hurlants de douleur, évacués dans des ambulances trop peu nombreuses.
Je repose ma main sur la table, gêné, pâle et silencieux. Gallieni et Briand ont vu mon trouble. Les rires se sont arrêtés.
Briand me chuchote alors : « Olivier, vous êtes livide ! Vous pensez comme moi à nos gars horriblement fauchés, jonchant les terres le long de la Marne, retournées par les obus ? »
Je demeure sans voix.
Gallieni est lui aussi redevenu grave. Il se lève lentement, son bras porte son verre encore plein, légèrement au-dessus de son visage et solennellement, le regard sombre, il nous propose de porter un toast à la mémoire de nos soldats tombés au champ d’honneur : « A nos morts ! » lance-t-il d’une voix forte.
Nous répondons, debout et tout aussi recueillis : « A nos morts ! »
Puis, nous finissons nos coupes d’une seule traite, ces coupes devenues les images terribles et symboliques de ce sang versé sans compter, pour sauver la France.
Soldats français en septembre 1914Des morts sur le champ de bataille en septembre 1914
Heures mouvementées : Le gouvernement a quitté Paris pour Bordeaux. Il s’est fendu d’une déclaration un peu verbeuse et pleine de contorsions expliquant que c’est normal qu’il quitte la capitale et qu’il ne faut pas s’inquiéter. Les Parisiens déboussolés voient les réfugiés belges et les habitants des départements français envahis, affluer, exténués, en région parisienne. Eux-mêmes essaient de fuir en se rendant dans les gares de Lyon, Saint-Lazare ou Montparnasse bondées où ne circulent plus que de rares trains. Un ami a mis plus de 40 heures pour rejoindre Caen. D’autres doivent compter plusieurs jours pour gagner Toulouse, Marseille ou Biarritz. Dans toutes les villes étapes pour aller vers le Sud, on loge ces pauvres Français devenus sans domicile, dans des hangars, des cafés, des mairies ou des granges. La France se serre les coudes.
C’est aussi le règne de la débrouille et de la rumeur. Le grand public ne sait pas que les Allemands sont à trente kilomètres de Paris mais il s’en doute en écoutant tout bonnement les témoignages de ceux qui fuient et sont refoulés vers la région parisienne. L’état-major refuse de publier la liste des départements envahis mais les gens qui marchent sur les routes se confient : chacun sent que les choses tournent mal.
Heures tragiques : Nous avons appris hier que mon cher ami, le lieutenant Charles Peguy est mort, tué le 5 septembre d’une balle en plein front près de Plessis-l’Evêque. Il s’élançait à la tête de sa section quand il a été fauché, prononçant, avant de tomber, cette phrase émouvante et dérisoire à la fois : « Oh mon Dieu, mes enfants… »
En apprenant la nouvelle de sa disparition, je me suis enfermé, seul, chez moi, les larmes aux yeux. Je suis resté ainsi toute une soirée, assis sur mon lit ou déambulant les yeux vides dans l’appartement, en pensant à cet homme droit et bon, cet écrivain magnifique qui ne reviendra pas.
Heures d’espoir aussi : J’ai proposé à Poincaré de rester à Paris, au Palais de l’Elysée déserté et d’assurer la liaison avec le GQG de Joffre à Bar-le-Duc et le gouverneur de Paris Gallieni.
J’ai aidé ce dernier à rédiger une déclaration un peu plus martiale que celles des ministres que j’évoquais plus haut. Cela donne :
« Armée de Paris, habitants de Paris.Les membres du gouvernement de la République ont quitté Paris pour donner une impulsion nouvelle à la Défense Nationale.J’ai reçu le mandat de défendre Paris contre l’envahisseur.Ce mandat, je le remplirai jusqu’au bout.Paris le 3 septembre 1914.Le Gouverneur militaire de Paris commandant l’armée de Paris,Gallieni. »
Pas un mot de trop. Ça claque et ça marque.
Je dois en outre m’assurer, pour le compte du chef de l’Etat, du bon fonctionnement des pouvoirs publics dans la capitale.
Nous avons par exemple fait installer des bestiaux dans les bois de Boulogne et Vincennes pour couper court aux risques de rupture d’approvisionnement en vivres. Cela nous fait drôle de croiser des vaches ou des cochons sur des vastes étendues d’herbes où s’asseyaient encore, au mois de juillet dernier, des belles élégantes en pique-nique !
Les bestiaux au Bois de Boulogne en 1914 : il faut nourrir Paris, coûte que coûteLes vaches, en 1914, sont dans les jardins de Bagatelle
Ma femme Nathalie demeure à Versailles, avec les enfants, chez mes beaux-parents. Elle aide, tous les jours, dans des conditions éprouvantes, le personnel infirmier à l’hospice civil de Versailles, rue Richaud, bâtiment en partie mobilisé pour accueillir les nombreux blessés du front.
La grande salle Saint-Louis de l’Hospice Civil de Versailles, rue Richaud, en 1914
Aujourd’hui à Paris, il semble que l’espérance commence à renaître. Nous organisons avec Gallieni et la préfecture de Police la réquisition de tous les taxis pour transporter sur le front le maximum de troupes. Nos éclaireurs aériens nous rapportent en effet que la première armée allemande – celle de Von Kluck- s’est imprudemment avancée vers le sud-est, dédaignant la capitale qu’elle croit sans doute dégarnie. Nous pouvons, si nous allons vite, l’attaquer par surprise sur son flanc droit.
L’offensive recommence, nous cessons de reculer. Enfin. La grande bataille pour sauver la France est engagée. Nous n‘écoutons ni nos doutes, ni notre profonde fatigue. Nous allons nous battre, jusqu’au bout. Nous allons vaincre, j’en suis sûr.
Les taxis parisiens réquisitionnés transportent nos troupes vers la Marne
« Les combats se déroulent de la Somme aux Vosges… » Ce communiqué tout simple a enflammé l’opinion publique. Tout le monde avait tellement cru les multiples déclarations de victoire de l’état-major que cet aveu officiel et bien tardif de la très mauvaise posture de nos troupes fait sensation. Non, nous ne sommes pas à Berlin ou presque ; non, nous n’avons pas été victorieux lors de la bataille des frontières ! Et l’ennemi s’est engouffré en France, par la Belgique, appliquant presque à la lettre le terrible plan Schlieffen programmé pour réduire à néant nos défenses en quelques semaines.
Le terrible plan Schlieffen allemand
Il faut l’avouer, piteusement : Paris est maintenant menacé. Chacun tremble que le drame de 1870 ne se reproduise : siège de la ville, privations, troubles puis guerre civile, humiliation nationale enfin…
J’ai demandé à ma femme de quitter Paris, avec les enfants, pour rejoindre mes beaux-parents à Versailles où ils résident rue Hoche. Je sens cette ville de garnison plus sûre et je pense que l’on peut s’y approvisionner en vivres plus facilement qu’à Paris avec les fermes et les champs à côtés, juste après la ville du Chesnay ou Saint-Cyr. Pierre de Nolhac me promet aussi de veiller sur mes êtres chers. Il les a cueillis à la gare de Rive Droite avec son automobile de fonction qui est une des rares, sur place, à avoir encore de l’essence.
Les troupes à Versailles en 1914
Depuis l’Elysée, nous avons coordonné, ces jours derniers, le remaniement ministériel, en liaison avec le président du Conseil Viviani. Moment éprouvant, plein de rebondissements, de portes qui claquent et de mots qui frappent. Clemenceau et Poincaré un temps réconciliés se sont de nouveau fâchés, à mon grand désespoir.
Nous avons intégré, tant bien que mal, dans le ministère, des représentants de presque tous les partis de l’Union sacrée. On retrouve ainsi Jules Guesde et Marcel Sembat qui apportent le soutien de la SFIO.
Mes deux rêves ne se sont en revanche pas réalisés : faire rentrer Clemenceau (qui souhaitait la seule présidence du Conseil ou rien) et virer ce nul de Viviani. Nous nous en tenons à une équipe – a priori – plus professionnelle que la précédente : Briand est vice-président du Conseil et Messimy quitte enfin ce ministère de la Guerre où il ne cessait de perdre son calme et d’avoir des différents avec Poincaré ou le général en chef Joffre. On regrette au Palais le retour de Delcassé aux Affaires étrangères. Poincaré a eu ce mot cruel le concernant : « Cet homme odieux croit que tout le monde l’attend ! »
Je reçois ce jour le général Gallieni. Le nouvel et énergique gouverneur militaire de Paris promet de défendre la capitale face à des Allemands que rien ne semble pouvoir arrêter. Il presse le gouvernement de quitter Paris pour Bordeaux où il sera plus en sécurité. Mon patron Poincaré, malgré l’insistance de Joffre lui-même, refuse et veut demeurer parmi les Parisiens, jusqu’à la dernière extrémité : « Je ne peux les abandonner et je vais partager toutes leurs souffrances ! »