5 mai 1917 : Je n’arrive pas à convaincre

Un échec personnel : Je n’ai pas réussi à influer en faveur d’un changement de stratégie, à court terme, sur les actions des armées françaises au Chemin des Dames.
Poincaré m’a rétorqué : « Vous représentez le pouvoir civil. Vous ne pouvez vous mêler, sans arrêt, des affaires du Grand Quartier Général. «
Quant au ministre de la Défense Painlevé, il m’a lâché, bougon et en soupirant : « Vous savez – et sans vouloir être désagréable – je répare un peu vos choix passés, cher monsieur. Souffrez que je ne le fasse pas à la vitesse qu’il vous plairait. On ne peut remercier Nivelle comme cela. Même si Pétain est déjà prêt à prendre la suite, il faut que cette nouvelle nomination se révèle incontestable. Les pertes sur le front apparaissent comme très lourdes, certes, mais celles de Verdun l’étaient tout autant. A l’époque, on s’en émouvait moins ! »
Il a raison. Paul Painlevé est polytechnicien et mathématicien avant tout. Il compte, il chiffre, il évalue et pousse ensuite la décision – mûrement réfléchie – de façon rationnelle.
On ne peut encore parler avec certitude d’échec de l’offensive nouvelle, lancée hier et prolongée aujourd’hui. Il faut attendre.
Le ressenti du poilu qui s’élance à l’assaut, terrorisé, dans un bruit assourdissant de tirs d’artillerie, et qui, au bout d’une heure ou deux de vains combats, reçoit l’ordre d’essayer de s’enterrer dans un trou individuel pour sauver sa peau, au milieu des tirs de mitrailleuses allemandes, ne sera jamais celui de l’Etat-Major qui travaille avec des cartes et des rapports – et pas avec des états d’âmes de soldats – à plusieurs kilomètres de là.
Quant à la vision politique et parisienne, nous sommes encore plus loin du terrain, dans un jeu complexe de Poincaré, Clemenceau ou Briand, pour ne citer que ces ténors et des luttes d’influence aussi cruelles que discrètes entre la Chambre et l’exécutif, le pouvoir civil et militaire, l’Elysée et la Présidence du Conseil…

Il faut attendre…  Je ronge mon frein.

Nouvel assaut français au Chemin des Dames. Il sera aussi coûteux en vies humaines que les précédents… mais le changement de stratégie n’est pas encore décidé.

4 mai 1917 : Arrêtez la boucherie !

Faut-il en finir avec le général Nivelle ? Le commandant suprême des forces françaises a cruellement échoué lors des offensives massives du mois d’avril au Chemin des Dames. On parle de plus de 140 000 hommes hors de combat dont 40 000 tués. En trois jours ! Pour quelques kilomètres gagnés face à un ennemi qui, manifestement, avait eu vent de nos projets et su s’organiser ! Un désastre. Nos soldats sont venus s’écraser sur un mur infranchissable fait de canons, de barbelés, de mitrailleuses et de troupes beaucoup plus nombreuses que prévues et solidement retranchées.
Des manifestants surexcités, dans les rues de Paris, scandent pour la première fois depuis le début du conflit « A bas la guerre ! Vive le révolution russe ! » avant d’être dispersés sans ménagement par la police. L’automobile du président Poincaré est quant elle parfois huée à un carrefour lorsqu’elle les gens le reconnaissent. On craint les jets de pierre et les violences physiques : le préfet de police nous conseille d’éviter les sorties.
Dans les antichambres des ministères et de la Chambre, l’atmosphère devient lourde, presque irrespirable. On cherche des coupables, des têtes doivent tomber.
Le président du Conseil Ribot reste étonnamment silencieux et ne soutient guère le Président de la République, coupable à ses yeux d’avoir trop ouvertement soutenu, lors des conseils de guerre dans son wagon, Nivelle  et ses plans audacieux de reconquête territoriale. Le ministre de la Guerre Painlevé a déjà presque obtenu la tête de Mangin et il pousse en avant Pétain aux dépens de Nivelle.
Certains parlent même de démission de Poincaré. Les journalistes m’appellent pour savoir quelles sont les intentions de mon patron ; ils me poussent à expliquer la position du chef d’Etat et essaie d’arracher des confidences.

Quand on reprochait à Joffre d’avoir enterré, sans espoirs, l’armée française pendant deux longues années dans des tranchées, chacun était content de trouver Nivelle pour le remplacer. On attendait beaucoup de celui qui avait été l’un des vainqueurs de Verdun, capable de prendre les forts de Vaux et Douaumont. J’étais le premier à soutenir ce choix, paraissant évident à l’époque. Nous nous sommes trompés !

Le déplacement que j’ai fait, hier, sur les lieux des combats, m’a profondément choqué. Non seulement les pertes se révèlent considérables ( des dizaines de tentes immenses pleines de brancards, des fermes entières réquisitionnées et transformées en hôpitaux de fortune ) mais les moyens sanitaires ne sont pas du tout à la hauteur. De nombreux blessés souffrent dans des conditions indignes et meurent, faute de soins. Je vois beaucoup de gamins de l’âge de mon fils. Et le papa que je suis a parfois l’impression d’entendre sa voix dans les plaintes des soldats ou de voir ses yeux sous les bandages de visages couverts de sang. Et cette odeur asphyxiante de pourriture et de mort ! Tout ça pour quelques centaines de mètres gagnés aux Allemands. Je suis révulsé.

Revenu à Paris, je découvre que l’on parle d’une seconde « offensive Nivelle » programmée dans les prochains jours. Après un premier moment de stupeur, la colère l’emporte. Je prépare mes arguments pour le Président : il faut changer le cours de l’Histoire. La boucherie du Chemin des Dames doit s’arrêter. A moi de convaincre coûte que coûte et et d’aider à sauver des milliers de vies humaines.

Le général Nivelle, commandant les forces françaises, aime l’offensive. La victoire est à ce prix. Mais quel prix ?

3 mai 1917 : Faut-il fermer le robinet pour les Russes ?

 » Couper le robinet pour les Russes ?  » : c’est LA question du moment. Chaque fonctionnaire binoclard du Quai y va de sa petite note, plus ou moins bien troussée, pour le ministre et les journalistes donnent leur opinion dans des éditos enflammés. Faut-il interrompre l’afflux de crédits publics et privés, la levée d’emprunts vers cette nouvelle Russie pleine de bruits et de fureur révolutionnaire ?
Dans une France faite de petits épargnants ayant tous un bas de laine patiemment accumulé mais en même temps avec un riche passé de sans-culottes et de coupeurs de têtes royales, la réponse ne va pas de soi. Nous sommes dans un débat passionné  » à la française  » où les arguments les plus scientifiques, cartésiens côtoient la démagogie la plus éhontée et l’effet d’estrade spectaculaire.
 » Il faut interrompre les prêts : l’Etat russe n’existe plus vraiment, les nouveaux pouvoirs sont faibles, rivaux et ne peuvent garantir un remboursement. En outre, l’armée russe apparaît en pleine décomposition et ne peut donc plus soutenir l’effort de guerre justifiant un appui de notre part. » C’est la thèse de mon ami Maurice Paléologue, l’ambassadeur de France à Pétrograd pour quelques jours encore. C’est aussi mon avis.

Mais ce ne sera pas la position finale du Cabinet.

Le gouvernement est complètement influencé par le ministre Albert Thomas, ministre bien à gauche, aussi sympathique qu’exalté, qui a été envoyé sur place, pour aider à définir la nouvelle politique de notre pays.
Là où Maurice ne voit que désordres, ouvriers désoeuvrés sans chefs, soldats déserteurs et soudards sans officiers, grèves à répétitions, début de famine et insécurité généralisée, Albert Thomas sent la sève révolutionnaire monter, des gens neufs et un monde nouveau s’installer, des idées audacieuses émerger…
Maurice s’exclame, effondré :  » c’est le f…  » . Albert Thomas rétorque enthousiaste : « …mais que c’est beau, que c’est beau !  »
Et attendant, la France  » lâche du lest  » , révise presque chaque jour ses positions diplomatiques pour ne pas contrarier les nouveaux maîtres de la Russie et surtout, continue de payer, encore et encore…

Révolution libératrice et pleine d’espoirs ou désordres généralisés et inquiétants ?

2 mai 1917 : Tardieu doit ramener l’aigle américain

Nous avons fait le bon choix : André Tardieu.
Ce brillant inspecteur général du ministère de l’Intérieur, devenu député de Seine-et-Oise en 1914, a longtemps écrit dans le Temps des articles incontournables et très lus dans les capitales du monde entier, sur notre politique étrangère. Il est un des rares français à bien comprendre les arcanes de Washington depuis qu’il y a été reçu, dans les années 10, par Theodore Roosevelt, alors président.

Chacun sait qu’André – nous sommes tous les deux amis de Clemenceau, anciens de Condorcet et de Normale – se révèlera capable d’y défendre les intérêts de la France. Notre pays a en effet besoin de tout ce que l’Amérique peut produire : le blé ou le sucre pour nos villes, les machines outils pour l’armement, les dollars à emprunter massivement, l’essence et surtout des soldats en nombre.
Tardieu doit aider les Usa à se transformer de façon radicale à notre profit. Ses conseils judicieux pousseront une Amérique immense mais enfermée depuis longtemps dans l’isolationnisme, dotée d’une armée de terre si réduite (quelques dizaines de milliers d’hommes), si peu équipée, qu’elle reste toute juste apte à protéger sa frontière mexicaine, à entrer de plain-pied dans le plus grand conflit de tous les temps.
T. Roosevelt disait qu’il rêvait d’une Amérique « discutant calmement mais avec un gros bâton à la main ». C’est ce gros bâton qu’André va aller chercher outre-Atlantique. Ce « big stick » est le seul à même de nous permettre de finir la guerre.
Je finis la rédaction de l’instruction à la signature du président du Conseil Ribot : en juin, les premières unités du corps expéditionnaire américain – CEA – doivent impérativement débarquer à Saint-Nazaire. J’envoie en outre un télégramme : « André, débrouille-toi, il nous faut 100 000 hommes d’ici 6 mois et un million dans un an ! Ramène-nous vite l’aigle américain dans tes valises ! »

Tardieu a fait un bref passage dans des fonctions de commandement au sein de l’armée avant de reprendre sa place de député très écouté au sein de la commission des armées de l’Assemblée Nationale. C’est là que nous sommes venus le chercher pour le nommer Haut-Commissaire aux Etats-Unis.

 

1er mai 1917 : Se vider la tête

Une aussi longue guerre… Que de morts, que d’horreurs, que de sang et de souffrances ! Ces dernières années auront été atroces. Plus envie d’écrire et de jeter sur le papier mes vains états d’âme. L’impression terrible d’être broyé par l’Histoire, qu’il ne restera aucune trace de nous et qu’il ne sert à rien de témoigner.
Ce conflit ne s’arrêtera donc jamais ? Au bout de combien de décès le général Nivelle cessera-t-il ses offensives ? A partir de quand les Allemands vont-ils renoncer à occuper notre territoire dans cette guerre que ni eux, ni nous ne pouvons gagner ?
Le découragement peut-il mener à la paix ? Quand mon fils va-t-il revenir ? Cette peur permanente de voir, un matin, un gendarme frapper gravement à la porte de mon bureau de l’Elysée pour m’annoncer une si triste nouvelle le concernant… Quand je lis une de ses lettres – il fait un vrai effort pour nous raconter son quotidien d’aviateur – je me dis que peut-être, au même moment, il est au mauvaise posture après un combat aérien raté.
Et non, je ne peux pas faire part de mon pessimisme. A personne. Sauf peut-être à ce journal.
Ce dernier sentiment, dans mon poste auprès du chef de l’Etat, serait considéré comme de la quasi-haute trahison. Alors je me tais. Je continue à travailler d’arrache-pied à cette victoire qui ne vient décidément jamais.
Actuellement, je traduis toutes les informations qui nous viennent de Russie et surtout je m’occupe de la succession de Maurice Paléologue, ami et dévoué ambassadeur à Saint-Pétersbourg, en ces heures trafiques de révolution. Ce dernier quittera définitivement la capitale aux mains du Soviet dans les prochains jours et il faut que je propose un nouveau nom de représentant de la république française au président de Conseil Alexandre Ribot.
Et puis, si nous pouvons trouver une place digne et gratifiante pour Maurice, ce serait mieux. Après un poste aussi prestigieux que celui d’ambassadeur dans une grande puissance, il faudra voir grand.
Je m’occupe. Je me vide la tête dans l’action.
Coordonner l’entrée en guerre des Etats-Unis à nos côtés, avoir un oeil sur le haut Etat-major, travailler en confiance avec des personnalités aussi différentes que Pétain ou Foch, garder un lien avec Clemenceau qui prend de plus en plus de poids… Un emploi du temps toujours aussi chargé qui m’évite de trop penser.

La capitale russe rebaptisée Pétrograd est en proie à une effervescence incontrôlée. Le Soviet a pris le pouvoir mais l’anarchie règne.

3 mai 1915 : Nicolas est incorporé

« Ainsi, il n’ira pas dans les tranchées… » Mon épouse pousse un soupir de soulagement. En apprenant que Nicolas a réussi à intégrer l’école d’aviation de Chartres, avec l’aide de mon ami René Besnard, sous secrétaire d’Etat à la Guerre, Nathalie se rassure un peu. Il lui semble que notre fils de 19 ans aura ainsi moins de chances d’être fauché par les mitrailleuses allemandes ou emporté par un obus. Là-haut dans le ciel, aux commandes de son Farman F20, il dominera les opérations et ne pourra disparaître dans la boue et les trous pleins d’eau sale, comme des milliers de jeunes gens de sa génération.

René Besnard, sous secrétaire d'Etat à la guerre, visite l'école d'aviation de Chartres
René Besnard, sous secrétaire d’Etat à la guerre, visite l’école d’aviation de Chartres

Je serre ma femme dans mes bras. Une larme coule à nouveau sur sa joue. Je ne peux lui avouer que les pertes de notre toute nouvelle aviation se révèlent aussi effroyables que les troupes au sol. Nos appareils demeurent peu sûrs, les erreurs de pilotage de la part de soldats à peine formés se multiplient, surtout dès que les missions s’enchaînent et les font tomber dans une irrésistible fatigue.
« Il se battra, dans son avion ? » me demande à nouveau Nathalie, anxieuse.
Je lâche, à moitié convaincu moi-même : « Pas vraiment, les Farman sont utilisés surtout pour la reconnaissance. Nicolas aura un fusil Lebel à la main mais il ne s’en servira sans doute guère. Il devra surtout prendre garde aux vents, aux nuages bas qui cachent souvent la piste, aux pannes mécaniques… »

René Besnard a bien accueilli ma requête concernant l’incorporation de Nicolas dans une unité d’aéronefs. L’aviation manque de pilotes et les pertes sont déjà lourdes.

 

Le Farman F20, aéronef de reconnaissance
Le Farman F20, aéronef de reconnaissance

Le vote par la Chambre, le 12 mars, de l’appel sous les drapeaux de la classe 1916 a été pour nous un coup de tonnerre. Notre petite famille pensait encore que la guerre serait finie avant que notre aîné soit en âge de porter les armes. Eh bien non. Tous les garçons valides nés en 1896, cela fait 350 000 soldats de plus. La France en a besoin, en urgence. De même qu’elle s’apprête à appeler la classe 1917 prématurément.

Deux semaines plus tard, les cheveux châtains clairs, courts, Nicolas fait encore plus gamin. Il a été reçu avec toute sa classe à la mairie du VIII ème pour un discours tonitruant et pénétré de patriotisme du maire, le docteur Philippe Maréchal, avant d’aller boire un coup, rue de Rome, avec tous les jeunes de son ancien lycée.
Je le conduis, le lendemain, avec une automobile de l’Elysée, à la gare Montparnasse, direction Chartres, le quartier Neigre et le 4ème escadron du Train, qui abrite la toute nouvelle école de pilotage.

L'école d'aviation de Chartres est hébergée par le 4ème escadron du Train au quartier Neigre (ou Nègre ? ) à Chartres
L’école d’aviation de Chartres est hébergée par le 4ème escadron du Train au quartier Neigre (ou Nègre ? ) à Chartres

Nicolas est un des seuls à rejoindre son régiment en allant vers l’ouest. Les autres arrivent par trains entiers de toute la Bretagne, marquent une pause plus ou moins longue, assis voire couchés sur les quais, en buvant, riant ou beuglant, avant de recevoir l’ordre de bifurquer vers la gare de l’Est ou la gare du Nord.
Nous nous embrassons. Nicolas arbore un petit sourire timide et triste. Je le trouve un peu pâle. Je voudrais le serrer fort mais devant ses camarades, je ne peux pas, ni n’ose. Je le laisse entrer avec sa grosse valise noire dans son wagon et j’attends, un peu hébété, que le train s’ébranle pour partir.
Je retourne enfin à la maison, l’esprit vide, la gorge complètement nouée.
La chambre de notre aîné est rangée, pour une fois. Le rideau bleu tiré. Plus de livres en vrac, par terre, en milieu de deux trognons de pommes et d’une ou deux bouteilles de cidre ou de bière vides . C’est propre, net. Rien n’y bouge. Un grand silence. J’aimerais tellement que Nicolas revienne, revienne remettre son petit désordre, vite…

3 janvier 1915 : les deux forces brutes

Une force brute, une ténacité à toute épreuve, on ne l’arrête jamais… Il regonflerait le moral de régiments entiers avec ses bons mots, ses colères calculées, son optimisme quand plus personne n’y croit, sa foi en la Victoire, son intransigeance face à ceux qui seraient tentés de baisser les bras. Clemenceau se bagarre, joue des coudes. Bientôt membre de  commission sénatoriale de l’Armée, il va harceler le cabinet, houspiller chacun des ministres, continuer à se révolter face à la censure idiote de son journal « L’Homme Libre » devenu il y a quelques semaines  « L’Homme Enchaîné ».

Un approvisionnement en armement insuffisant à un endroit du front ?  Il dégaine. Un rapport trop optimiste et édulcoré sur les moyens de transport de troupes ? Il arme bruyamment son pistolet.  Un convoi de blessés qui n’arrive pas à bon port suffisamment vite ? Il tire à bout portant.

Je viens de passer la soirée avec mon ancien patron, Le Tigre. J’en ressors gonflé à bloc. Sa technique reste simple et lisible pour tous : ne lâcher sur rien. Tout doit être sous contrôle, tiré ou poussé (c’est selon) et doit avancer à temps, chaque problème trouver sa solution (vite) et les hommes ne se distinguent que par les résultats obtenus. Foin  de langue de bois et de circonlocution, on est prié d’appeler un chat un chat. Plus de cent morts dans un assaut pour ne gagner que quelques mètres ? C’est que le général X… fait partie des nuls et doit être relevé de son commandement. Des blessés pas évacués à temps du champ de bataille ? Le médecin chef Y… se révèle donc être un incapable, à remplacer sans ménagement.

Deux hommes raisonnent comme cela dans une France d’aujourd’hui qui en a bien besoin, deux magnifiques brutes coulées en acier trempé : Joffre et Clemenceau. Le premier a tous les pouvoirs ou presque et gouverne sans ménagement le pays de son GQG de Chantilly ; le second attend son heure (avec impatience) dans une opposition que je pressens comme acharnée.

Et Poincaré dans tout cela ?

Il essaie d’exister. Il essaie…

Clemenceau, l'indomptable, n'a pas fini de mordre  les mollets de tous les ministres
Clemenceau, l’indomptable, n’a pas fini de mordre les mollets de tous les ministres

 

Joffre a déjà limogé 162 généraux depuis le début de la guerre
Joffre a déjà limogé 162 généraux depuis le début de la guerre

 

2 janvier 1915 : le cerf-volant foudroyé

Impossible d’écrire depuis la mi-septembre. Un brusque dégoût m’a pris un matin en prenant la plume. Comme il m’apparaissait, d’un coup, vain de raconter tout cela ! De raconter ces horreurs d’une guerre beaucoup plus terrible que redoutée qui détruit, engloutit notre énergie, notre peuple, saccage notre jeunesse !

J’ajoute que la visite des premiers trains de transport des blessés, gare de l’Est, m’avait aussi profondément affecté. Dans chaque soldat couché, meurtri qui hurlait de douleur en glapissant un « maman » dérisoire, je voyais évidemment mon fils Nicolas. Ces pauvres gosses fauchés par les éclats d’obus ou les mitrailleuses dans des assauts parfois absurdes, ils gémissaient comme des bêtes, pleuraient comme des enfants. Et cette odeur insupportable dans les wagons soi-disant « sanitaires », cette puanteur, mélange improbable de Dakin, de sueur, de sang (les pansements ne sont souvent pas renouvelés à temps et s’entassent ensuite dans des grands sacs de jute) de mort et de pourriture !

Mais ce qui a achevé de me décourager en un instant, en rentrant au bureau, c’est, je me rappelle, le rapport que j’ai dû établir sur… l’utilisation des cerfs-volants sur le front. Oui, vous avez bien lu : les cerfs-volants. Avant guerre, j’avais déjà eu entre les mains les travaux du brave général Saconey : dans la rade de Toulon, il avait réussi à faire s’élever à plus de 150 mètres de hauteur une nacelle avec plusieurs occupants et tout cela grâce à un agencement ingénieux de cerf-volants.

Notre officier supérieur remettait le couvert dès la guerre venue et proposait que nos régiments s’équipent de cerfs-volants pour observer l’ennemi, réaliser des relevés topographiques et des prévisions météorologiques.

De constater que même ce bel objet qu’est le cerf-volant, ce jouet favori des enfants, de mes propres mômes, allait lui aussi servir les combats, m’avait attristé beaucoup plus que j’aurais pu le penser. La main crochue de la sorcière Guerre prenait décidément tout, ne rendait rien et nous engloutissait tous ; même les jeux que l’on aurait plutôt vus dans des parcs parisiens au milieu des rires juvéniles et des cris de joie des gamins excités, y passaient sans ménagement.

J’avais fait valoir un peu doctement dans ma note pour le chef de l’Etat que les cerfs-volants allaient se révéler sans doute impossibles à protéger contre les tirs anti-aériens et qu’ils restaient trop sensibles aux conditions climatiques.

Cerf volant

 

Cerf volant 2

Puis, mon travail transmis, je m’étais affalé sur un fauteuil, les yeux vagues et j’étais resté au moins deux longues heures, hagard, sans réaction, effaré par l’absurdité de ce que je vivais.

C’est Poincaré lui-même qui m’a tiré de ma torpeur.

Il est entré dans mon bureau, dans l’obscurité, en douceur  – je le voyais à peine – et m’a parlé. Presque chaleureusement.

« Cela n’a pas l’air d’aller fort. Je comprends. »

Il laisse passer un moment et reprend :

 » Vous êtes resté seul à Paris alors que je fuyais à Bordeaux. Vous avez tenu la boutique Elysée sans moi pendant de longues semaines, de jour comme de nuit. Sans l’avoir voulu, vous avez tout assumé crânement : les contacts avec cette tête de caboche de Joffre et son état-major voulant l’indépendance vis à vis du pouvoir civil, ces ministres soupçonneux qui passaient pour vérifier que Gallieni ne faisait pas un coup d’Etat, ces pauvres Parisiens abandonnés par mon cabinet, qui commençaient à souffrir des privations voire des bombardements et qu’il fallait tant bien que mal rassurer et je n’oublie pas ce préfet de police – certes compétent – mais qui comptait sur vous… Et ces nouvelles du front qui se succédaient, si peu rassurantes… Maintenant, vous êtes fatigué, c’est normal.

Reposez-vous.

Tiens, j’ai même remarqué que vous ne tenez plus votre journal. Reprenez le, cela vous fait du bien. Et puis, je suis sûr qu’un jour, des gens le liront avidement. Ils apprécieront cette manière sans doute bien à vous de raconter l’Histoire, votre humour un peu décalé, votre sensibilité parfois à fleur de peau, votre coté affectueux qui transparaît toujours. Olivier, prenez le temps de penser à vous, à vos proches. La France que vous ne cessez de servir avec passion, attendra un peu. Soufflez, mon vieux…  La guerre va être longue. »

Il me semble qu’à ce moment, il m’a posé un main sur l’épaule… mais je ne suis pas vraiment sûr. Ce geste était trop affectueux sans doute et Poincaré demeure pudique.

A un moment, je ne l’ai plus entendu. Le président était sorti, sur la pointe des pieds.

Le silence presque total est alors revenu dans mon bureau du premier étage, envahi par la même nuit que le parc du palais.

Je me suis levé pour rentrer chez moi. J’allais mieux.

Et, en chemin, en remontant à pieds vers mon domicile de la rue de Madrid, j’ai décidé de reprendre le fil de mon journal.

Cerf volant 3

Cerf volant 4 Cerf volant 5

 

 

15 septembre 1914 : les coupes pleines de sang…

Nos troupes sont épuisées mais elles ont enfin réussi à repousser l’ennemi. Les Allemands qui avaient atteint la Marne, s’étaient approchés de 30 kilomètres de la capitale, ont reculé de plus de 40 à 50 kilomètres et le front se stabilise maintenant sur l’Aisne, de Verdun à Noyon.

La progression du front lors des combats qui s'appelleront plus tard "Bataille de la Marne"
La progression du front lors des combats qui s’appelleront plus tard « Bataille de la Marne »

Nous avons exploité à fond l’erreur tactique de l’armée de Von Kluck qui avait dédaigné Paris, obliquait par le sud-est et nous présentait son flanc droit. Les 100 000 hommes envoyés brutalement en renfort par Joffre (y compris 6000 fantassins transportés directement en taxis parisiens réquisitionnés) réunis notamment au sein de l’armée de Maunoury et du corps expéditionnaire anglais du général French, ont mis en difficulté l’adversaire l’obligeant à se replier.

Nous n’avons pas réussi à pousser plus loin notre avantage. Plus de 230 000 de nos soldats ont perdu la vie depuis août et la fatigue est telle que nous n’avons pu déloger les forces du généralissime Von Moltke lors des derniers combats du 10 septembre à aujourd’hui, sur l’Aisne.

Une course à la mer s’engage, chaque armée essayant de contourner l’autre, par l’ouest. Vu l’état des troupes, Joffre est peu optimiste sur nos chances de succès. Mais nous devons continuer à nous battre jusqu’au bout si nous voulons avoir une chance que la guerre cesse de se dérouler sur notre territoire.

Poincaré est rassuré. Les premières bonnes nouvelles militaires redonnent un peu d’espoir à nos dirigeants plongés dans l’ambiance lugubre de la préfecture de Bordeaux, où notre gouvernement s’est replié piteusement.

« Olivier, vous pensez que l’on va pouvoir revenir prochainement sur l’Elysée ? » m’écrit-il déjà impatient. Je lui réponds, après avoir consulté Joffre, que « c’est encore un peu prématuré. Nous ne pourrions nous permettre un second repli sur une ville du sud si le sort des armes devait de nouveau tourner en notre défaveur. »

Ma femme qui s’apprêtait aussi à quitter Versailles, avec mes beaux-parents et les enfants, pour le Beaujolais, dans la famille que nous avons là-bas, a en revanche défait avec soulagement ses malles. Nous restons donc en région parisienne, même s’il est sans doute trop tôt pour envisager de tous réintégrer notre appartement parisien de la rue de Madrid que je continue à occuper seul pendant la semaine.

Dans la journée, j’accueille actuellement les ministres Briand et Sembat qui viennent rendre une visite surprise au gouverneur Gallieni. Une rumeur idiote s’est propagée – me dit-on – sur Bordeaux et certains soupçonnent, ni plus ni moins, Gallieni d’avoir des ambitions personnelles ! Son cabinet composé de riches industriels, d’hommes prestigieux comme Paul Doumer, dépasse ce qui semble strictement nécessaire à un général uniquement missionné pour défendre Paris.

Résultat : on demande au garde des sceaux et au ministre des travaux publics d’en avoir le cœur net. Tout cela se révèle un peu puéril et Gallieni ne se laisse pas démonter. Il n’hésite pas, lors des dîners avec les deux ministres venus « l’inspecter », à faire des allusions en forme de clins d’œil aux intentions farfelues qu’on lui prête. Briand qui n’est pas né de la dernière pluie, reconnaît bien volontiers l’erreur de jugement des Bordelais et rit, beau joueur, aux mots ironiques du brillant général.

Ce soir, il a décidé lui-même d’en rajouter :

Briand : « Alors, mon général, quand allez-vous coucher directement à l’Elysée ? «

Gallieni : « Quand il vous plaira, monsieur le ministre, car je ne vous cache pas que je vous ai réservé une mission de confiance dans l’organisation de mon coup d’état ! ».

Nous rions tous, enfin un peu détendus. Nous oublions – c’est terrible à écrire – l’espace d’un instant, les horribles champs de bataille jonchés de morts, à l’odeur terrible de charnier, que nous avons visités, aux côtés du général Maunoury, ces trois derniers jours, en arrière du front nord.

Lorsque je porte mon verre de vin à la bouche, je suis soudainement pris d’une nausée, à la vue de ce liquide si rouge, me rappelant ces visions épouvantables et si récentes du sang répandu de nos centaines de soldats blessés et hurlants de douleur, évacués dans des ambulances trop peu nombreuses.

Je repose ma main sur la table, gêné, pâle et silencieux. Gallieni et Briand ont vu mon trouble. Les rires se sont arrêtés.

Briand me chuchote alors : « Olivier, vous êtes livide ! Vous pensez comme moi à nos gars horriblement fauchés, jonchant les terres le long de la Marne, retournées par les obus ? »

Je demeure sans voix.

Gallieni est lui aussi redevenu grave. Il se lève lentement, son bras porte son verre encore plein, légèrement au-dessus de son visage et solennellement, le regard sombre, il nous propose de porter un toast à la mémoire de nos soldats tombés au champ d’honneur : « A nos morts ! » lance-t-il d’une voix forte.

Nous répondons, debout et tout aussi recueillis : « A nos morts ! »

Puis, nous finissons nos coupes d’une seule traite, ces coupes devenues les images terribles et symboliques de ce sang versé sans compter, pour sauver la France.

Soldats français en septembre 1914
Soldats français en septembre 1914
Des morts sur le champ de bataille en septembre 1914
Des morts sur le champ de bataille en septembre 1914

 

 

 

8 septembre 1914 : notre destin se joue maintenant !

Heures mouvementées, heures tragiques, heures d’espoir aussi.

Heures mouvementées : Le gouvernement a quitté Paris pour Bordeaux. Il s’est fendu d’une déclaration un peu verbeuse et pleine de contorsions expliquant que c’est normal qu’il quitte la capitale et qu’il ne faut pas s’inquiéter. Les Parisiens déboussolés voient les réfugiés belges et les habitants des départements français envahis, affluer, exténués, en région parisienne. Eux-mêmes essaient de fuir en se rendant dans les gares de Lyon, Saint-Lazare ou Montparnasse bondées où ne circulent plus que de rares trains. Un ami a mis plus de 40 heures pour rejoindre Caen. D’autres doivent compter plusieurs jours pour gagner Toulouse, Marseille ou Biarritz. Dans toutes les villes étapes pour aller vers le Sud, on loge ces pauvres Français devenus sans domicile, dans des hangars, des cafés, des mairies ou des granges. La France se serre les coudes.

C’est aussi le règne de la débrouille et de la rumeur. Le grand public ne sait pas que les Allemands sont à trente kilomètres de Paris mais il s’en doute en écoutant tout bonnement les témoignages de ceux qui fuient et sont refoulés vers la région parisienne. L’état-major refuse de publier la liste des départements envahis mais les gens qui marchent sur les routes se confient : chacun sent que les choses tournent mal.

Heures tragiques : Nous avons appris hier que mon cher ami, le lieutenant Charles Peguy est mort, tué le 5 septembre d’une balle en plein front près de Plessis-l’Evêque. Il s’élançait à la tête de sa section quand il a été fauché, prononçant, avant de tomber, cette phrase émouvante et dérisoire à la fois : « Oh mon Dieu, mes enfants… »

En apprenant la nouvelle de sa disparition, je me suis enfermé, seul, chez moi, les larmes aux yeux. Je suis resté ainsi toute une soirée, assis sur mon lit ou déambulant les yeux vides dans l’appartement, en pensant à cet homme droit et bon, cet écrivain magnifique qui ne reviendra pas.

Heures d’espoir aussi : J’ai proposé à Poincaré de rester à Paris, au Palais de l’Elysée déserté et d’assurer la liaison avec le GQG de Joffre à Bar-le-Duc et le gouverneur de Paris Gallieni.

J’ai aidé ce dernier à rédiger une déclaration un peu plus martiale que celles des ministres que j’évoquais plus haut. Cela donne :

 « Armée de Paris, habitants de Paris.
 
Les membres du gouvernement de la République ont quitté Paris pour donner une impulsion nouvelle à la Défense Nationale.
J’ai reçu le mandat de défendre Paris contre l’envahisseur.
Ce mandat, je le remplirai jusqu’au bout.
 
Paris le 3 septembre 1914.
 
Le Gouverneur militaire de Paris commandant l’armée de Paris,
Gallieni. »
 

 Pas un mot de trop. Ça claque et ça marque.

Je dois en outre m’assurer, pour le compte du chef de l’Etat, du bon fonctionnement des pouvoirs publics dans la capitale.

Nous avons par exemple fait installer des bestiaux dans les bois de Boulogne et Vincennes pour couper court aux risques de rupture d’approvisionnement en vivres. Cela nous fait drôle de croiser des vaches ou des cochons sur des vastes étendues d’herbes où s’asseyaient encore, au mois de juillet dernier, des belles élégantes en pique-nique !

Les bestiaux au Bois de Boulogne en 1914 : il faut nourrir Paris, coûte que coûte
Les bestiaux au Bois de Boulogne en 1914 : il faut nourrir Paris, coûte que coûte
Les vaches, en 1914, sont dans les jardins de Bagatelle
Les vaches, en 1914, sont dans les jardins de Bagatelle

Ma femme Nathalie demeure à Versailles, avec les enfants, chez mes beaux-parents. Elle aide, tous les jours, dans des conditions éprouvantes, le personnel infirmier à l’hospice civil de Versailles, rue Richaud, bâtiment en partie mobilisé pour accueillir les nombreux blessés du front.

La grande salle Saint-Louis de l'Hospice Civil de Versailles, rue Richaud, en 1914
La grande salle Saint-Louis de l’Hospice Civil de Versailles, rue Richaud, en 1914

Aujourd’hui à Paris, il semble que l’espérance commence à renaître. Nous organisons avec Gallieni et la préfecture de Police la réquisition de tous les taxis pour transporter sur le front le maximum de troupes. Nos éclaireurs aériens nous rapportent en effet que la première armée allemande – celle de Von Kluck- s’est imprudemment avancée vers le sud-est, dédaignant la capitale qu’elle croit sans doute dégarnie. Nous pouvons, si nous allons vite, l’attaquer par surprise sur son flanc droit.

L’offensive recommence, nous cessons de reculer. Enfin. La grande bataille pour sauver la France est engagée. Nous n‘écoutons ni nos doutes, ni notre profonde fatigue. Nous allons nous battre, jusqu’au bout. Nous allons vaincre, j’en suis sûr.

Les taxis parisiens réquisitionnés transportent nos troupes vers la Marne
Les taxis parisiens réquisitionnés transportent nos troupes vers la Marne

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