31 décembre 1919 : le regard d’Elsa.

Une Russe… à Tahiti ! Une artiste attirante, vive, au rire communicatif, aux propos souvent si directs… en ménage avec un morne et gauche militaire ! Je ne me remets toujours pas des choix de vie de mon amie Elsa. J’avais reçue une première fois la jeune femme dans mon bureau, avec son mari André Triolet, officier de liaison français à Saint-Petersbourg, puis nous avions sympathisé. Elle s’était engagée à me donner quelques cours de grammaire et de vocabulaire pour maintenir mes connaissances dans la langue de Tolstoï. J’adorais en fait nos longues conversations sur la peinture, la poésie ou la littérature, ses explications fines sur l’âme de ses compatriotes et les sous-jacents de leur Révolution de 1917, ses étonnements sur nos comportements si bizarres de Français, son esprit fantasque et créatif.

Triolet étant muté à Tahiti, elle l’a suivi.

Et mon amie m’écrit à présent de longues et passionnantes lettres sur sa vie dans les îles – soi-disant paradisiaques – au coeur du Pacifique. Son regard original de femme russe sur cette nature inondée d’un soleil tellement éblouissant qu’il en devient hostile et ce climat où l’automne et le printemps n’existent pas, où janvier signifie l’arrivée d’une fournaise suffocante, détonne de ce que l’on peut lire habituellement sur Tahiti. Elle me décrit aussi, sans complaisance, les colons européens enfermés au milieu des flots, comme dans une prison et venus, malgré eux, corrompre les Maoris aux moeurs nobles, candides mais étranges. Leur colonialisme détruit la culture multi-séculaire des autochtones et ne vient pas apporter la moindre quiétude sur l’avenir de l’île. Accroupie pour y écrire, Elsa souffre même sur les plages : leur sable brûlant se révèle chargé, ici et là, de petites bêtes grouillantes, flasques et en définitive répugnantes.

Quand elle cesse son activité épistolaire, Elsa s’ennuie. Elle tente d’apprendre le russe à son mari. Celui-ci bâille et s’endort à chaque leçon. Un peu abruti, il ne comprend pas que la langue natale de son épouse reste une respiration vitale pour elle. C’est par la richesse de ses mots slaves à l’enchaînement subtil, qu’elle peut transmettre, de la façon la plus juste, la complexité de ses sentiments, de ses appréhensions changeantes et ses joies souvent sans lendemain, ses nombreuses peurs aussi. Le pauvre militaire, inculte à ses yeux, lui parle en retour de chevaux, de vie domestique et elle sent qu’il rêve aussi de conquêtes féminines, sans grandeur, d’un soir ou d’un après-midi. Cet homme gentil mais bas de plafond, ne lui aura décidément servi qu’à quitter la Russie pour rejoindre Paris ou Londres.

Mais qu’allait-elle faire dans cette galère australe ? Où veut-elle aller avec cet improbable compagnon de vie? Je lui conseille, dans mes courriers de réponse, de rentrer au plus vite et lui promet de lui faire rencontrer d’autres messieurs : par exemple des artistes du côté de Montmartre, des écrivains fréquentant la Coupole ou le Flore, bref, des gens interessants et faits pour elle.

Je rêve de réveiller son regard, de faire renaître une flamme dans ses yeux. Car je sens confusément que l’on peut devenir fou d’Elsa !

29 décembre 1919 : une drôle d’année 1919 !

On aurait pu croire à une année calme : la guerre est finie, nos soldats rentrent à la maison, nous commençons à reconstruire les régions dévastées, les veuves pleurent leurs morts, encore bien après les avoir enterrés et on soigne, comme on peut, les milliers de blessés. La vie reprend ses droits, abritée par une paix si chèrement conquise. La population essorée, décimée, aspire au calme. Le paysan veut labourer son champ, le prêtre faire sa messe, l’instituteur reprendre son programme, le maçon finir son pan de mur… et le diplomate bâtir une paix durable.

En fait, il n’en est rien. L’encre du Traité de Versailles est à peine sèche que chacun y va de sa critique : « trop dur » selon les uns, « trop mou » pour les autres, « pas assez ambitieux » ou au contraire » irréaliste »… le document ne trouve grâce aux yeux de personne. Les Américains refusent de le ratifier et se tiennent prudemment à l’écart de la Société des Nations que nous installons ces jours-ci à Genève. Les Allemands, humiliés comme jamais, fulminent d’être considérés comme seuls responsables du conflit ; les Anglais se méfient des Français qui le leur rendent bien et les peuples d’Europe centrale ne s’estiment pas respectés par ce qui a été, pourtant, péniblement arbitré. Bref, la guerre se termine à peine, que la paix a déjà du plomb dans l’aile.

Triste année 1919 aussi, sur le plan intérieur, avec des grèves et des manifestations à répétition, dans tout le pays, venant d’une classe ouvrière furieuse qui aurait aimé que les combats horribles de 14-18 mènent à une amélioration de sa condition, alors qu’elle constate que la situation n’a pas bougé : les mines restent toujours dangereuses et sales, les usines aussi épuisantes et ennuyeuses. Triste année enfin sur le front de la vie politique pour mon patron Clemenceau qui subit de vives critiques d’hommes politiques minables, plus habiles pour les manoeuvres à la Chambre que pour mener, en son temps, la France à la victoire.

Heureusement, sur le plan personnel, les choses s’enchaînent bien. Mon aîné Nicolas – sorti sans aucune blessure du conflit (!) – travaille comme ingénieur dans le secteur aéronautique et continue à s’entraîner pour devenir définitivement pilote. La cadette Pauline poursuit une scolarité brillante dans l’ambiance chaleureuse d’un grand lycée versaillais et le dernier, Alexis, passionné de sport, est devenu beaucoup plus doux et calme qu’avant.

Et moi ? eh bien, je continue mon petit bonhomme de chemin. Loin des projecteurs et des fracas de la presse à gros tirage, dans mon austère bureau caché dans l’une des ailes de l’Elysée, je conseille au mieux les dirigeants de tous les bords. Par mes multiples notes et entretiens du matin de bonne heure ou du soir tard, je les pousse, de toutes mes forces, incorrigible passionné, à donner le meilleur d’eux-mêmes pour ce qui reste – tout de même – la plus belle des causes du monde : mon pays adoré, la France !

Parade de l’armée grecque lors du défilé du 14 juillet 1919 : les pays d’Europe centrale s’estiment oubliés par les pays vainqueurs de la Grande Guerre. Rien n’est par exemple prévu pour aboutir à une paix durable et équilibrée entre la Grèce et ce qui reste de l’Empire ottoman. Résultat : les deux nations restent en guerre.

13 octobre 1919 : Olga Picasso n’a pas fini de me surprendre !

Nous sommes reçus chez les Picasso. Le premier étage de leur appartement que leur a déniché le riche marchand d’art Paul Rosenberg, au 23 rue de la Boétie, apparaît comme parfaitement rangé. Les meubles y sont choisis avec soin et disposés avec goût. L’ensemble respire la propreté. On ne retrouve plus du tout l’ambiance saltimbanque de l’époque Montmartre, au moment où j’avais fait, un peu par hasard, la connaissance de Pablo. Olga, la maîtresse de maison, danseuse des ballets russes, contrôle chaque détail de son intérieur comme si elle était sur scène. Aucun faux pas, point de fausses notes. Elle ne souhaite en aucun cas que son conjoint impose, en permanence, sa forte personnalité sur les lieux. Même accrochés aux murs, on distingue plus de Cézanne, de Renoir ou de Corot que de toiles de mon ami !

C’est au second étage que l’on retrouve l’atelier du peintre et le joyeux bazar qui va avec.

Nous nous glissons dans de confortables fauteuils et un verre à la main, la conversation roule sur la dernière fois que nous avons vu nos hôtes réunis. C’était à leur mariage, l’an dernier, le 12 juillet, à l’église orthodoxe de la rue Daru. Pablo, malicieusement, rappelle :  » Nous avons choisi, exprès, la « saint Olivier » pour sceller notre bonheur ! « . On ne saura jamais si ce détail est exact (Pablo aime bien me faire plaisir… mais aussi me taquiner) ; dans tous les cas, la cérémonie était émouvante. Fastes, chants et rites orthodoxes, solennité et pompe : on se serait cru dans Boris Godounov !

Nous évoquons ensuite les nombreux déplacements du couple : Biarritz pour le voyage de noces, Saint-Raphaël pour les vacances mais aussi Londres où Picasso a réalisé un rideau de scène du ballet « Le Tricorne » de Diaghilev. Il nous montre aussi des dessins des danseuses : certains très réalistes ( que j’aime beaucoup), d’autres beaucoup plus stylisés avec des membres enflés – un peu à la Renoir – ou d’une inspiration carrément cubiste (qui me sort par les yeux).

De mon côté, à la demande insistante d’Olga, je finis par dérouler, sur la table basse et dans un grand silence, deux œuvres de mon père. Moment terrible où le regard aigu de Picasso va se poser sur le pastel à l’huile et l’aquarelle de ce cher Papa.

Quel sera le jugement du maître ?

Olga sent immédiatement mon anxiété et se laisse aller alors, avec une pointe de brusquerie, à sa propre appréciation, sur un ton impérieux qui interdit, de fait, à son époux de se prononcer. Et c’est avec un délicieux accent slave qu’elle s’exclame :  » Da, c’est très beau ! De la couleur, du mouvement, le regard est attiré à chaque fois par un chemin ou une ligne de fuite qui incite à la rêverie ! C’est chaleureux, j’aime énormément ! Tu sais quoi, Olivier ? Nous allons décrocher quelques toiles de Renoir de nos murs parce qu’elles ont un peu vieilli et les remplacer par ces deux magnifiques œuvres de votre Papa !  »

Elle joint sur le champ le geste à la parole, avec l’aide empressée de son mari, tout heureux de satisfaire sa chère et tendre. Et quelques instants plus tard, les productions du paternel – si discret qu’il n’a jamais voulu exposer de sa vie – côtoient un Cézanne et un Picasso, dans l’antre de l’un des plus grands maîtres de tous les temps !

Les deux œuvres du père d’Olivier le Tigre cédées au couple Picasso…

9 octobre 1919 : les bonnes idées récompensées

Cela tient parfois à peu de choses une promotion !

Clemenceau, Wilson et Lloyd George étaient penchés sur une carte, pour pendant la conférence de la paix. Le Tigre a interpelé mon ami : « Monsieur Berthelot, venez donc un peu ici : à nous trois, nous ne sommes pas capables de trouver la Vistule ! – La voici, Monsieur le président. Seulement, elle s’appelle la Weichsel parce que c’est un atlas allemand. »

Philippe Berthelot reste persuadé que c’est à ce moment précis que la décision s’est prise, dans la tête de notre patron, de le nommer au prestigieux poste de directeur des Affaires politiques et commerciales du Quai.

Assez informé des véritables mécanismes de nomination, je nuance son analyse :  » Sans doute, tu as fait un joli coup à cet instant. Mais les grands chefs à plumes ont surtout retenu que c’est toi qui a su trouver une solution de compromis entre les positions anglo-saxonnes et celles de notre pays. »

Nous ne pouvions obtenir, malgré notre insistance, la création d’un « bouclier rhénan » coupé du reste de l’Allemagne. Ce glacis était considéré par les Américains comme une annexion inacceptable par rapport à la liberté des peuples de disposer d’eux-mêmes. Quant aux Anglais, ils voyaient cela comme une possibilité offerte à la France d’accroître dangereusement sa puissance. Comme si nous étions encore à l’époque de Louis XIV ou de Napoléon !

C’est Philippe qui a alors suggéré à Clemenceau un compromis assez génial : la Sarre devenait neutre, la Rhénanie se voyait complètement démilitarisée et les allies apportaient leur garantie.

Je lui glisse :  » Sans cette idée originale, nous serions encore en train de négocier ! Tu la mérites bien ta promotion !  »

Philippe Berthelot

8 octobre 1919 : Une mauvaise paix ?

 » Si je m’étais énervé, on aurait dit que je n’étais pas diplomate. Je suis resté calme et maintenant, on insinue que je n’ai pas défendu suffisamment le pays !  » s’exclame le Tigre avec lequel je déjeune en tête à tête, comme souvent en début de semaine.

Le traité de Versailles – sujet fréquent de nos échanges – apparaît comme tous les actes diplomatiques : un laborieux compromis. Clemenceau, l’un de ses principaux auteurs, est attaqué sur sa droite, ceux qui pensent qu’il fallait être plus ferme avec l’Allemagne en démantelant totalement le pays et en instaurant un glacis territorial protecteur sous commandement allié. Et sur sa gauche, d’autres affirment que notre voisin ne pourra jamais payer les énormes réparations que l’on met à sa charge et déplorent l’humiliation – poison durable – subie par les vaincus.

J’aurais voulu les voir à l’œuvre, ces critiqueurs professionnels ! Mon bien-aimé patron n’avait pas les mains libres : l’Angleterre et les États-Unis avaient leur vision – pas la même et parfois évolutive – du but à atteindre et ce n’était pas vraiment la position française initiale. Il a fallu tout le talent de Tardieu et de Clemenceau pour ne pas se fâcher, pour construire, patiemment, un dénominateur commun.

Briand, Poincaré ou Foch font, de leur côté, payer au Tigre de ne pas avoir été associés à la négociation, d’avoir été délibérément tenus à l’écart du jeu diplomatique. Ils sont vexés comme des poux. Et rien n’est plus dangereux que les blessures d’orgueil. Briand passe son temps à comploter à la Chambre, Foch écrit des articles fielleux et Poincaré persifle de son château élyséen, dès que j’ai quitté son bureau. Il n’ose pas devant moi, connaissant ma vieille affection et mon dévouement total pour le Tigre.

Et je dois dire que les diplomates du Quai qui n’ont pas toujours été entendus non plus, ni sur les questions de méthode de négociation ni sur le fond des dossiers dont ils étaient chacun spécialistes, ne sont pas les derniers à insinuer, à créer le doute, à faire des sous-entendus malsains dans les dîners en ville ou anonymement auprès de journalistes avides de confidences. C’est terrible, cette République de fonctionnaires parfois si aigris !

C’est un travail de sape, profond, insidieux, qui est en cours.

La paix est mal partie…

La signature du traité de Versailles en juin 1919

7 octobre 1919 : Valéry et le pouvoir de l’esprit

 » Je trouve que l’on me gâte beaucoup ; parfois, j’en suis ému et peut-être inquiet, car si je le mérite, c’est que je m’ignore ; et si je ne le mérite pas, c’est qu’on se trompe… Deux idées angoissantes !  »

Paul Valéry n’est sans doute pas encore connu du grand public mais sa notoriété monte en flèche dans les milieux littéraires. L’auteur de « La Jeune Parque » est invité de plus en plus dans les salons parisiens prestigieux. Les revues spécialisées se pressent autour de lui dans l’espoir de publier ses œuvres – trop rares – à la langue ciselée.

Paul continue néanmoins à garder une certaine distance, obsédé par la recherche d’une pensée précise, d’un Moi invariant et d’une conscience pure « qui fait songer invinciblement à une assistance invisible logée dans l’obscurité d’un théâtre. »

André Breton, Gide, Cocteau, Claudel, Mauriac, Anna de Noailles, Paul Morand, Aragon et tant d’autres reconnaissent son talent immense et sollicitent ses conseils, ses arbitrages ou son appui.

Gallimard, fier de le publier régulièrement, cède enfin en faveur de contrats d’édition plus protecteurs de ses droits d’écrivain. Il renonce par exemple à l’exclusivité et accepte de lui verser 13% – ce qu’il est considérable – par exemplaire vendu.

La poésie magnifique –  » Odes » vient de paraître – côtoie une philosophie plus difficile d’accès : « L’introduction à la méthode de Léonard de Vinci » sort à nouveau, augmentée d’une longue  » Note et digression » qui nous plonge dans une réflexion passionnante sur l’explication de l’acte de créer. Il y démonte patiemment les liens entre les artistes et leur œuvre et ceux existant entre la rigueur scientifique et le génie artistique.

Valéry rédige aussi deux articles qui feront date pour la revue britannique centenaire « L’Athenaeum ». On y lit notamment cette phrase qui ne cesse de nous interpeler, au lendemain de cette terrible guerre :  » Nous autres, civilisations, nous savons désormais que nous sommes mortelles. »

Paul Valéry en 1919

6 octobre 1919 : Complot d’Etat à la place Beauvau ?

Dîner incroyable avec des amis en ville, hier soir. Je ne sais pas s’ils vont rester dans nos relations ! Ces derniers me déclarent tout de go que l’affaire Landru est une pure invention des services de G. Clemenceau et G. Mandel, dans le but de détourner l’opinion publique du suivi du traité de Versailles !

Un complot d’Etat, en quelque sorte. Nous chargerions un figurant, un pauvre type dénommé Landru (ce ne serait même pas son vrai nom) payé par nos soins, de tous les crimes les plus monstrueux afin d’occuper les journaux, de faire la « une » de la grande presse. Et pendant ce temps, ni vu ni connu, nous négocions un traité scandaleux avec les Etats-Unis et l’Angleterre, document qui ne défend pas l’intérêt de la France et ensuite, nous le mettons en œuvre de façon lâche, en trahissant la République.

C’est inouï. Pourtant ces « amis » ne sont pas des idiots. Comment de telles rumeurs peuvent-elles se propager et comment avons-nous pu arriver à une si grande défiance vis à vis des élites dirigeantes ?

J’avais beau, lors du repas, apporter à mes interlocuteurs des faits précis ( le nombre d’os retrouvés, les dents qui permettent d’identifier les victimes…), des éléments que j’estimais rationnels : cela ne servait qu’à les conforter dans leurs croyances. Je me rappelle encore leurs propos terribles :  » Ils vous entraînent décidément à bien mentir à la Place Beauvau ! Ne vous donnez pas tout ce mal pour enfumer le peuple ! Vous arrêtez un homme, soi-disant auteur de multiples meurtres, comme par hasard, en avril, alors que c’est à ce moment-là précis que le destin de la France se joue !  »

Je pensais avoir un ultime argument :

– Et quand on va finir par le guillotiner, cet assassin, vous verrez bien que c’est un homme en chair et en os !

– certainement pas ! me répondent-ils : vous allez trancher la tête d’un mannequin bourré de paille !  »

Le dîner s’est terminé plus tôt que prévu et ma femme et moi sommes rentrés chez nous, abasourdis.

Perquisition au domicile de Landru

5 octobre 1919 : Les Brigades du Tigre vont déménager à Versailles

Petit passage à la Direction de la Sûreté Générale pour rencontrer les hommes de la 1ère brigade mobile. Quand je rentre dans leur bâtiment, une moitié d’entre eux s’entraîne – habillés tout en blanc – à la savate pendant que les autres nettoient leurs armes, réparent leurs automobiles ou classent leurs dossiers.

Ce sont des hommes d’action, toujours prêts à s’élancer vers les bandes organisées de cambrioleurs ou les criminels de tout poil. Filatures, arrestations musclées, interrogatoires serrés restent leur quotidien … On a plus de mal à les motiver sur les recherches d’indices, les exploitations minutieuses de scènes de crimes ou les recherches fastidieuses dans les fichiers !

Je suis accueilli chaleureusement. Ils se rappellent que j’avais moi-même été recruté, en son temps, par leur chef mythique et regretté, Célestin Hennion. J’avais aussi beaucoup intercédé en leur faveur pour qu’ils soient dotés de véhicules et d’armes récentes.

 » Olivier, vous venez faire un peu de savate avec nous ?  » proposent-ils goguenards, sachant très bien que j’ai une sainte horreur de cette boxe où je trouve que beaucoup trop de ( mauvais) coups sont permis.

Je me tourne vers leur commissaire et lui indique que je souhaite lui parler en tête à tête. Nous nous enfermons dans son bureau. Il allume sa pipe et m’écoute attentivement : « Alors monsieur le conseiller, qu’avez-vous à me dire ?  »

Je lui réponds d’abord par un silence puis, embarrassé, je déclare que sa brigade va quitter, en 1920, ses locaux parisiens pour rejoindre Versailles. Le responsable policier pose sa pipe avec brusquerie sur son bureau. Consterné, il s’écrit :  » Mais que nous vaut cet exil ? Versailles, c’est loin de tout ! Sauf pour foncer vers les bandes du fin fond de la Seine-et-Oise. Diable, que va-t-on faire là-bas ?  »

Je lui réponds qu’il s’agit de mieux marquer leur différence avec les agents de la préfecture de police, de montrer que toutes les polices d’élite ne sont pas forcément à Paris et que leurs locaux deviennent décidément exigus.

 » Pfff, encore une décision prise dans le secret des bureaux du ministère ! Ils ne changeront jamais, ces bureaucrates… Bon, allez, je me calme. Voyons les aspects positifs! Vu que vous êtes vous-même Versaillais maintenant, Olivier, au moins, vous pourrez passer nous voir plus souvent !  » me lance t’il plus sereinement.

Nous nous séparons bons amis. Et je lui promets de demander au préfet de Seine-et-Oise qui deviendra leur voisin, de les  » dorloter » un peu dans leur « exil versaillais ».

Carnet anthropométrique d’identité utilisé par les brigades mobiles

24 juin 1919 : La guerre de l’orthographe

Notre petit dernier Alexis, 10 ans, peine avec l’orthographe. Son esprit – très logique – reste rétif aux mille et une subtilités de notre belle langue. Quant à mon épouse, elle a fini par se lasser des devoirs du soir ou de fin de semaine, avec un enfant qui se braque et se bloque, dans une ambiance de cris, de larmes et de portes qui claquent.

Je me suis proposé de prendre le relais. Non que la matière me passionne : l’orthographe ne m’a jamais été naturelle non plus et je vis dans la terreur que l’un de mes patrons, Clemenceau ou Poincaré, découvre, au détour de l’une de mes nombreuses notes, la faute inexcusable, l’erreur fatale qui ne peut être mise sur le compte de l’étourderie. Je comprends donc bien Alexis et son agacement face aux accords du participe passé, aux conjugaisons curieuses et aux redoublements bizarres de lettres dans tel ou tel mot.

La solidarité entre le père et le fils ne fait pas tout. Et les devoirs sont là. La récompense du jour pour l’enfant ( j’ai choisi la méthode de la carotte) sera la possibilité d’aller jouer avec ses copains dans la rue, jusqu’au repas. Mais en attendant, il lui revient de se concentrer sur ce qu’a préparé son maître et doit être assimilé pour le lendemain avec un contrôle sur table à la clef.

Quelques recherches de dictionnaire tout d’abord : l’enfant doit retrouver ce qu’est un « tribun », un « palindrome » et un « tricorne ». Le pauvre garçon recopie le gros livre sans comprendre. Tribun :  » Qui défend, avec éloquence, une cause ou une personne » écrit-il de l’ écriture disgracieuse et pressée de celui qui a hâte de rejoindre sa bande d’amis en bas de notre immeuble. Je risque la question de bon sens :

 » Mais tu as compris ce que veut dire le mot « tribun » ? Tu peux me citer des exemples de tribuns ? « 

L’enfant reste silencieux. Je réalise qu’il n’a pas compris non plus ce que voulait dire « éloquence ». Soupirs. Début d’énervements de celui qui se sent piégé. J’arrive à sauver l’affaire en lui parlant de Jean Jaurès.  » Voilà un bel exemple moderne de tribun !  » et je mime le grand homme face aux mineurs de Carmaux en grève. Le regard de mon gamin s’éveille. Il a compris ce qu’était un tribun.

Pour le « palindrome », je reprends le dictionnaire et m’efforce de trouver des palindromes amusants, à même de faciliter la mémorisation de ce terme qui ne fait pas partie – n’en déplaise au maître d’école – du vocabulaire de tous les jours.  » Regarde, Alexis, c’est rigolo, ce sont des mots ou des groupes de mots, que l’on peut lire indifféremment de gauche à droite ou de droite à gauche. Exemple :  » La mariée ira mal « . La phrase est claire et je montre à Alexis qu’on peut assembler les lettres dans les deux sens et que c’est décidément original. Il le reconnaît. Je trouve mieux comme citation :  » Dis, beau Lama, t’as mal au bide ? « . Là, c’est amusant et mon petit dernier sourit enfin.

A présent, les autres enfants appellent, dehors, pressants :  » Alexis, tu descends ? » Ils vont jouer à la guerre et la rue de la Paroisse va être le théâtre imaginaire d’un jeu grandeur nature où mon fils va pouvoir donner toute sa mesure de général en culotte courte. Je n’ai plus que quelques minutes pour lui faire comprendre les messages de l’orthographe et le sens des mots complexes.

Alexis enfile ses chaussures, visse sa casquette sur sa tête, impatient de jouer. Avant qu’il franchisse le seuil de la porte, déjà tout excité de rejoindre les autres petits garnements du quartier, je l’interroge une dernière fois, conditionnant mon accord pour la sortie tant espérée, en échange d’une ultime interrogation.

 » Alexis, un instant encore, concentre-toi s’il te plaît. C’est quoi un « tribun » ? « 

Mon fils lâche, dans un souffle :  » Papa, c’est très simple, c’est un groupe de mots que l’on peut lire à l’endroit et à l’envers… »

Et il sort en courant, dévalant l’escalier, pendant que mon épouse rit aux éclats.

30 mai 1919 : Pourquoi suis-je là, vivant, après cette guerre ?

La joie de la démobilisation a été parfois de courte durée , tant les blessures morales restent grandes chez ces hommes qui ont souffert si longtemps…

Nous recevons ce jour, Pierre, un des meilleurs amis de notre fils Nicolas. Il n’a pas été mobilisé dans l’aviation comme notre grand et a dû partager, comme lieutenant, le quotidien des tranchées avec sa section d’une trentaine de poilus. Il a fait Verdun, la Somme, le Chemin des Dames… Il n’a pas de blessures apparentes et semble avoir évité de respirer les gaz. Bref, presque un miraculé, surtout quand on connaît le taux de perte effroyable des lieutenants et sous-lieutenants, grades où la mortalité a été la plus élevée pendant la durée du conflit.

 » Les balles me sont passées à côté, les obus ont explosé plus loin. J’ai vu mes meilleurs hommes, mes camarades chefs de section tomber. J’ai tenu dans mes bras des soldats avec des blessures affreuses. La mort a rodé autour de moi pendant presque cinq ans mais finalement rien pour moi. Je ne sais pas ce qui s’est passé. J’ai le sentiment d’être un miraculé. Je me réveille encore chaque nuit, plusieurs fois et j’y pense. Et tout se bouscule dans ma tête. J’ai honte d’être là. « 

Je n’ose dire à Pierre qu’il a changé. Profondément. Son regard – cela me frappe – n’est plus le même : il reflète la souffrance et une infinie tristesse. Le dos du pauvre jeune homme est courbé. Il ne plaisante plus comme avant la guerre, ne rit plus aux blagues des autres. Quand on parle, on sent que son esprit part ailleurs, sans doute là-bas, près de ses hommes qui ont souffert avec lui. Prendre un thé, au chaud, avec nous dans un univers douillet lui paraît presque obscène. Il nous le dit, avec brutalité. Et s’excuse aussitôt, penaud.

 » Vous êtes adorables avec moi. Et je ne sais rien vous dire d’autres que des méchancetés. Je suis devenu un ours mal léché, asocial. Désolé. « 

Une larme, puis une autre, coulent sur ses joues rugueuses. C’est impressionnant. Lui qui a été décoré de la Croix de guerre pour ses multiples actes de courage, son héroïsme face aux mitrailleuses ennemies, il chiale comme un gosse devant nous. Je ne sais trop quoi lui dire. Je n’ai pas fait les tranchées, je n’ai pas risqué ma peau pendant cette guerre. Même si je me suis battu pour le pays, mon âge et mes fonctions de conseiller du Président m’ont éloigné du front. Pour autant, dans ses moments là, cela ne m’aide guère à trouver les mots justes pour aider le jeune homme.

 » Pierre, nous sommes là. Avec toi. C’est la vie qui t’attend maintenant. C’est l’avenir qui te tend les bras. Tes camarades ne sont pas morts pour rien. Ils ont laissé une République libre, une France qu’il faut reconstruire pour qu’elle soit plus belle encore qu’avant. La population aspire à vivre normalement. Tu as un rôle à jouer dans cette France, ce pays que tu as contribué à défendre si vaillamment. Et toi qui a tant donné, tu dois maintenant aussi te poser un peu et souffler. « 

Je lui pose la main sur le bras. Il respire fort. Se lève doucement. Nous dit « Au revoir » .

Puis, après avoir réfléchi un long moment, sur le pas de la porte, nous jette, d’une voix étranglée :  » S’il vous plaît, accueillez-moi à nouveau. Vous êtes mes seuls amis. Et d’être ici me fait tellement de bien, tellement de bien…  » Nous suivons sa longue silhouette courbée descendre l’escalier, d’un pas lourd.

Je le rattrape et lui glisse une dernière fois ;  » Pierre, reviens quand tu veux. Ici, c’est au chaud et c’est chez toi… ».

26 mai 1919 : vers un mouvement social d’ampleur ?

 » Cela va être la guerre sociale et vous allez regretter les tranchées !  » Les représentants de la CGT qui viennent de quitter mon bureau font éclater leur fureur. La porte claque, le papier vole, un siège se renverse : tout y est, nous sommes en plein dans ce que l’un de mes anciens patrons appelait  » la comédie du social  » .

Au milieu des menaces, des invectives, j’ai réussi à prendre quelques notes pendant la réunion qui vient de s’achever brusquement : Il leur faudrait la semaine anglaise de 44 heures ( nous en sommes à 48), les samedis après-midi libérés ainsi qu’une augmentation significative des salaires. Ils s’affolent d’un chômage qui s’étend avec le retour des hommes de troupe et ne cessent de tempêter contre des mauvaises conditions de travail… Les ouvriers vivent mal la fin de la guerre, l’affaissement des carnets de commandes et la comparaison avec l’Angleterre, moins abîmée par le conflit que nous, ne tourne pas en notre faveur. Les patrons du Royaume Uni peuvent se permettre des largesses avec leurs « trade-unions » impensables pour les dirigeants français.

J’appelle l’Union des industries métallurgiques et minières, l’Uimm, ainsi que la direction du métropolitain et des omnibus de Paris et je les préviens qu’un mouvement social de grande ampleur apparaît maintenant comme probable. Le préfet de police Fernand Raux qui est à mes côtés, fronce des sourcils, inquiet : « Le premier mai a déjà été particulièrement dur et des centaines de policiers blessés sont à déplorer après les multiples débordements de la journée. Si la grève s’installe en région parisienne, je crains le pire.  »

J’écoute beaucoup ce haut fonctionnaire de cinq ans mon aîné et pour lequel j’éprouve depuis longtemps une vraie admiration. Nous étions ensemble dans le cabinet de Clemenceau en 1906 et depuis, il a continué une carrière courageuse dans la préfectorale. Nous nous rappelons tous qu’il a continué à être préfet de l’Oise alors que la troupe s’était retirée. Il restait imperturbablement à son poste alors que les Allemands étaient à proximité immédiate.

Donc, quand Fernand Raux – serviteur de l’Etat au cuir épais – sombre dans une forme de pessimisme, ce n’est guère rassurant.

Il est 8 heures du soir. Il se lève après avoir regardé sa montre. Il me jette :  » Mon ami, venez dîner chez moi. Pour oublier nos soucis, on s’ouvrira un petit Côte de Provence ou un Bandol que j’ai ramené de l’époque où j’étais préfet de Var. Vous verrez, le simple fait de quitter le quartier de l’Elysée et de la place Beauvau, de trinquer et de se partager un camembert et un saucisson bien sec, déjà, nous irons mieux !  »

Je le suis, amusé. Les méthodes de la préfectorale ont fait leurs preuves !

Mai et juin 1919 sont le théâtre de mouvements sociaux violents et de grande ampleur en région parisienne. Ici, un tramway est incendié par les grévistes et la troupe intervient à cheval.

Avril 1919

Les négociations pour la paix vont conduire à un traité qui sera signé à Versailles.

Ci-dessous la photographie des principaux protagonistes :

28 janvier 1919 : L’âge d’or des Rois de la Brousse

On les appelle les « Rois de la Brousse ». Ce sont les interprètes des colonies. J’assiste aujourd’hui à une réunion informelle entre administrateurs coloniaux qui viennent faire le point sur leur activité, dans une salle du second étage du Quai.

 » Ils peuvent nous raconter n’importe quoi ! Il faut pourtant bien leur faire confiance. Et nous sommes d’autant plus affaiblis face à ces interprètes de malheur que nous ne restons que quelques années en poste alors qu’ils sont tous originaires de leur région !  » s’exclame un commandant de cercle (grade très élevé dans l’administration coloniale), poupon et grassouillet à souhait, peigné avec la raie au milieu, tout rougeaud et qui s’éponge prestement le front, même en plein hiver.

Un officier colonial lui rétorque, martial :  » Vous devriez faire comme nous, dans les colonnes militaires. Quand nous sommes – presque – persuadés que l’un d’entre eux nous trahit, il finit fusillé ! Et ainsi, nous avons des personnels qui font attention à ne pas se prendre pour ce qu’ils ne sont pas !  »

L’administrateur ne se laisse pas démonter :

 » – Ah oui, une balle en plein cœur. Toujours rapides vos méthodes de soldat. Mais sérieusement, nous ne sommes plus en période de guerre et la loi doit s’appliquer partout sur le continent africain ! On ne peut tuer quelqu’un sur un simple doute.

– Eh bien, répond l’officier, vous continuerez à vous faire rouler dans la farine ! Vous vous rendez compte que certains Rois de la Brousse un peu malins, dirigent votre territoire à votre place !  »

Je fais alors une tentative pour les rapprocher :

 » Si vous vous mettiez aux langues et que vous poursuiviez ainsi vos cours, sans doute trop brefs sur le sujet, de l’Ecole Coloniale ?  »

Un grand silence suit ma prise de parole. Quinze regards ahuris et désapprobateurs se tournent vers moi. Je sens que j’ai dit, sans le vouloir, quelque chose d’énorme pour mes interlocuteurs. « Apprendre les langues » ! Se mettre à la portée des peuples colonisés ! Incroyable. Sacrilège ! Je m’amuse d’avance de leur réaction.

L’officier s’étrangle et prend la parole au nom de toute l’assemblée :  » Mais monsieur le conseiller, vous n’y pensez pas ! Ce n’est pas à nous d’apprendre les milliers de langues et dialectes des Africains ! C’est à eux d’apprendre le français !  »

Un administrateur qui s’était tu jusque là, se sent obligé de trouver un argument supplémentaire :

 » Vous savez, nous ne restons que quatre ou cinq ans au plus en poste. Puis nous partons – très loin parfois – pour une nouvelle affectation. J’ai essayé plusieurs fois de mémoriser les idiomes de mes administrés mais, honnêtement, sans livre, sans grammaire, sans rien, ce fut très dur. J’ai renoncé. Et je fais de nouveau confiance à ces fichus interprètes !  »

Les Rois de la Brousse ont encore de beaux jours devant eux…

Les administrateurs coloniaux et leurs collaborateurs restent très dépendants de leurs interprètes, surnommés les « Rois de la Brousse »

22 janvier 1919 : Tortures russes

Personne ne sait si c’est vrai mais c’est probable et tellement horrible. J’ai reçu aujourd’hui Sergueï Sazonov, l’ancien ministre des affaire étrangères russe et qui sert aujourd’hui dans les forces anti-bolcheviques. Il me raconte le triste sort réservé aux officiers blancs quand ils sont pris par l’ennemi. Sort qui – c’est mon opinion – se voit sans doute infligé, en fait, dans les deux camps.

 » Les prisonniers sont enfermés dans des cages en fer où l’on fait ensuite rentrer des rats qui ne pourront pas non plus s’échapper. Puis, les bourreaux chauffent le métal de telle façon que les affreuses bestioles, pour échapper au contact brûlant des parois, n’aient plus qu’à dévorer le corps des malheureux officiers – toujours vivants – pour s’y réfugier, les plongeant dans des souffrances atroces… »

J’avoue être « fasciné » par la capacité infinie des hommes à imaginer des tortures toujours plus épouvantables les unes que les autres. Les progrès scientifiques ou les avancées des sciences sociales n’y font rien. L’intelligence diabolique est toujours là. Presque en chacun d’entre nous. Il suffit d’être plongé dans des périodes troublées – insurrections, guerre civiles, conflits entre nations – et la bête immonde apparaît à nouveau. Cela concerne votre voisin de palier, l’épicier d’en face, votre collègue de bureau ou peut-être, malheureusement … nous-même.

Officiers russes blancs passant leurs troupes en revue

20 janvier 1919 : Clemenceau et Védrines au sommet

Je n’imaginais pas jeter quelques mots, au même moment, sur deux hommes aussi différents que Jules Védrines l’aviateur et Clemenceau l’homme d’Etat. L’actualité les réunit pourtant. Le second vient d’être élu triomphalement président de la conférence interalliée sur la Paix et le second s’est posé clandestinement sur le toit des Galeries Fafayette. Les deux événements ne semblent pas avoir grand chose à voir mais je leur trouve quelques points communs.

L’audace d’abord : Clemenceau est un rebelle et seul sa persévérance inouïe, son audace continue, nous ont permis de gagner une guerre difficile où le rapport de force a souvent été contre nous. Védrines, lui non plus, ne renonce jamais. Après des exploits difficiles comme le Paris-Madrid, il brave aujourd’hui les foudres de la préfecture de police (les vols à basse altitude restent interdits sur la capitale depuis 1912) et se pose devant une foule enthousiaste sur le toit d’un grand magasin du boulevard Haussmann !

Le courage ensuite : Clemenceau pourrait se reposer d’un conflit exténuant et prendre enfin une retraite bien méritée. Il préfère continuer à servir son pays et le monde entier pour arriver à une paix juste dans un contexte international  (allemand, russe…) qui demeure très incertain. Védrines, mondialement connu, se remet aussi en danger et atterrit victorieusement sur quelques malheureux mètres carrés battus par les vents de travers et cachés par des nappes de brouillard intermittentes.

La vision d’avenir : Védrines est persuadé qu’un jour, tous les parisiens auront un aéroplane et qu’il sera bon qu’ils puissent se poser sur des toits spécialement aménagés. Le Tigre a, lui, bien compris que l’avenir n’est plus au seul langage des fusils et des canons et qu’après avoir gagné la guerre, il nous faut maintenant réussir la paix.

Ah oui, dernier point commun : j’ai la chance de connaître personnellement nos deux héros et ils me font tous les deux rêver !

L’aéroplane de Jules Védrines vient de se poser, presque sans dommages, sur la terrasse des Galeries Lafayette. C’est formellement interdit mais tout le monde adore !

13 janvier 1919 : il faut contrer le bolchevisme !

L’ambassadeur de France Joseph Noulens a été expulsé de la Russie bolchevique et nous conseille de nous battre contre les forces mobilisées par Lénine

Aujourd’hui, je fais partie de la délégation qui accueille Joseph Noulens, notre ambassadeur de France de retour de Russie. Nous sommes à la Gare du Nord et l’ambiance est chaleureuse. On ne peut pas dire que le diplomate ait connu une mission heureuse et tranquille !

Les événements survenus, ces dix-huit derniers mois, à Moscou et à Pétrograd, ont été terribles et l’avènement du bolchevisme a mis à bas une civilisation brillante qui aurait pu devenir prospère. Les tsars n’avaient pas tous les défauts.

Au lieu de cela, Joseph n’a vu que des émeutes, de la guerre civile et une extension de la misère. Les foules ont porté au pouvoir des agitateurs professionnels sachant utiliser une réthorique séduisante et trompeuse dans le but d’arriver à une révolution s’étendant progressivement à toute l’Europe. Leurs opposants politiques remplissent, d’ores et déjà,  des prisons pleines à craquer, à la suite de jugements sommaires ou même sans aucun procès, à moins d’être sommairement assassinés.

« Lénine et Trotski sont une menace permanente pour nos pays » ne cesse de répéter Joseph Noulens. Il insiste pour que nous maintenions des troupes là-bas, pour soutenir tous les forces d’opposition et tenter de rétablir un jour un pouvoir respectueux des libertés individuelles.

 » La Russie qui avait su devenir une alliée fidèle se trouve maintenant plongée dans le chaos ! » s’exclame t’il. Je sais que Joseph Noulens a l’oreille de Clemenceau et que nous allons tout faire, militairement et financièrement, pour endiguer cette peste bolchevique.

2 janvier 1919 : Ma femme embrasse la cause féministe

 » Je n’ai nulle intention de ne m’occuper que de la famille et de tourner en rond dans notre appartement à Versailles  » : Maintenant que je suis beaucoup plus à la maison grâce à la fin de la guerre et que je peux donc être un peu présent auprès des miens, maintenant aussi que les enfants ont grandi, ma femme Nathalie s’interroge sur les activités qu’elle souhaite mener. Elle désire, tout à la fois, gagner sa vie, être indépendante et exercer un métier qui lui plaît.

Elle continue : « … Oui, le journalisme me plaît bien. Quand nous nous sommes connus, j’écrivais déjà pour Le Figaro et le Petit Parisien. J’adorerais reprendre la plume et retrouver l’ambiance des salles de rédaction, les reportages loin de Paris, les rencontres avec des gens si différents, la joie d’avoir écrit un joli papier !  » Son regard s’illumine, elle ajoute malicieuse :  » Et tu ne t’imagines pas que je vais pratiquer le journalisme plan-plan avec un p’tit article sur la mode de temps en temps, juste avant de prendre le thé et les petits gâteaux avec des amies versaillaises. Tout cela m’insupporterait ! Je vais reprendre contact avec la féministe Marguerite Durand et elle me conseillera sur ce que je dois faire dans la presse… »

Je lève un sourcil un peu interrogateur :  » Ah ? Tu veux revoir Marguerite ? La journaliste que Clemenceau avait défendu, il y a plus d’une vingtaine d’années, quand elle avait eu des problèmes graves avec son patron, au Figaro : ce type qui voulait lui enlever leur enfant commun ? La créatrice de La Fronde, le journal « Le Temps au féminin » ?  »

Nathalie me répond, songeuse mais décidée :  » Oui, cela servira à quelque chose. Entre 1914 et 1918, pendant que vous, les hommes, vous versiez votre sang, nous, les femmes, nous avons donné toute notre sueur dans les usines et les champs. Nous avons répendu des tonnes de larmes à l’annonce tragique des blessures et des morts. Et surtout, nous avons fait tourner la totalité du pays à l’arrière. Telle que je connais notre bonne vieille France, cela risque d’être vite oublié et nous allons rester des « incapables majeures » , sans aucun droit civil, sans droit de vote. Il faut se battre !  »

J’aime voir ma femme comme ça. Fière, forte, déterminée. Et sur le fond, elle a raison.

La journaliste et féministe Marguerite Durand. Ancienne actrice, elle est devenue une plume redoutée et une vraie patronne de presse.

30 décembre 1918 :  » On ne va pas s’excuser d’être vivants !

Repas de famille : mon frère lyonnais Benoît, son épouse Odile et leurs trois enfants nous ont rejoint ce jour. L’aîné de mes neveux, Clément, a été très brièvement incorporé et a commencé, dans le sillage de mon fils Nicolas, une formation de pilote d’aéroplane.

Le 11 novembre est arrivé presque « trop tôt » et il n’aura pas combattu dans les airs comme mon fils.

Pour les parents, l’essentiel est pourtant que leurs deux fils aînés soient en vie et intacts. C’est pour nous une chance inouïe. Pendant toute la réunion de famille, nous ne cessons de prendre nos deux grands garçons dans nos bras, les larmes aux yeux.

Nicolas nous raconte cependant les contacts un peu rugueux qu’il a parfois avec ses anciens camarades de lycée, persuadés – à tort – que les troupes aériennes ont eu moins de pertes que les régiments au sol. Ils n’ont pas en tête les statistiques effroyables que j’ai longtemps caché à ma femme concernant le nombre de jeunes pilotes morts au front. Nicolas et Clément s’exclament :  » On ne va pas, tout de même, s’excuser d’être vivants ! « .

Ma belle sœur, institutrice, nous indique que, dans son école lyonnaise, sur les sept maîtres mobilisés, trois ne reviendront malheureusement jamais et un autre reste porté disparu (son épouse le cherche partout –  « comme une folle » dit-elle – sur le front de l’est). Et sur les trois qui reprendront leur classe, un n’a plus son bras droit et utilise une prothèse. « En attendant, ce sont des très jeunes non titulaires qui enseignent, après quelques rudiments dispensés, à la va vite, par l’école normale. Certains n’ont en poche que leur premier bac !  » s’exclame Odile.

La France a gagné la guerre, est arrivée à son but de chasser l’ennemi de son territoire, mais dans quel état !

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