30 juin 1926 : La Chine bouillonnante enfin expliquée
La Chambre a voté la confiance à Briand et Caillaux hier soir, mais l’atmosphère parisienne reste étouffante. Entre la chute du franc et les calomnies des journaux, j’étouffe sous les boiseries de l’Élysée. Pour échapper à la folie financière, j’ai donné rendez-vous à un type discret mais que j’aime bien : Alexis Leger. Le chef de cabinet de Briand m’attend au fond d’un bistrot désert, loin des députés braillards. Devant sa tasse, l’homme a l’élégance froide d’un marbre, mais ses yeux brûlent encore des lueurs de l’Orient où il a longtemps été en fonction.
Je m’assois en soupirant :
— Alexis, Gastounet s’inquiète. Nos comptoirs de Shanghaï et nos douanes en Indochine sont sur des braises. Expliquez-moi ce chaos chinois. Je ne vois qu’un nid de vipères où personne ne comprend rien.
Leger sourit, un sourire lointain, presque taoïste. Il sort un stylo et commence à dessiner des cercles sur la nappe en papier.
— Mon cher Olivier, me dit-il d’une voix feutrée, la Chine n’est pas un chaos. C’est un immense corps qui change de peau dans la violence. Pour comprendre ce qui s’y passe en ce moment précis de l’année 1926, oublions nos manuels de droit public. Il y a trois forces qui se disputent l’Empire du Milieu.
I. Les Seigneurs de la Guerre : Les maîtres du Nord
Leger pointe le haut de la nappe.
— Au Nord, à Pékin, le gouvernement officiel n’est qu’un fantôme. Le vrai pouvoir appartient aux seigneurs de la guerre. Des généraux en chef comme Wu Peifu ou Sun Chuanfang. Ils s’achètent des armées de mercenaires, pillent les provinces, lèvent des impôts trente ans à l’avance et pactisent avec les puissances occidentales pour protéger leurs trafics. C’est la Chine du passé, corrompue et féodale. Remarque : le Quai d’Orsay s’en accommodait très bien !
II. Le Kuomintang et Tchang Kaï-chek : La foudre du Sud
Son stylo descend brusquement vers le bas de la nappe, là où se trouve Canton.
— Mais au Sud, une force nouvelle a surgi. Le Kuomintang, le parti nationaliste fondé par Sun Yat-sen. Et depuis sa mort, un homme a pris les rênes : le général Tchang Kaï-chek. C’est un fauve, Olivier. Un jeune militaire de trente-huit ans, sec, autoritaire, formé à la dure. Il a purgé ses rivaux à Canton en mars dernier et il s’est proclamé généralissime. Sa doctrine ? Unifier la Chine par les armes, chasser les seigneurs de la guerre et, à terme, nous jeter, nous les Blancs, à la mer.
Je l’interromps, intrigué :
— On dit à l’Élysée qu’il est soutenu par Moscou. C’est un bolchevique ?
Leger lâche un petit rire ironique en secouant la tête.
— C’est là que le drame devient fascinant. Tchang Kaï-chek n’a pas une once de marxisme en lui. C’est un nationaliste pur. Mais pour battre les généraux du Nord, il avait besoin d’armes et de discipline. L’URSS lui a fourni les deux : des instructeurs militaires russes et des millions de roubles. En échange, Tchang a accepté d’intégrer les communistes chinois au sein de son armée. C’est le Premier Front Uni. Une alliance contre nature entre la faucille et le sabre.
III. La mèche est allumée : L’Expédition du Nord
Leger trace une grande flèche droite qui remonte du sud vers le centre du pays, transperçant ses cercles.
« Les rapports secrets de nos consulats sont formels, Olivier. L’ordre de marche est signé. Dans quelques jours, en ce mois de juillet, Tchang Kaï-chek va lancer son armée de 100 000 hommes vers le Nord. C’est l’Expédition du Nord. »
Il se penche vers moi, le regard intense :
— Et cette armée avance avec deux moteurs. Les généraux de Tchang gagnent les batailles militaires, tandis que les militants communistes, infiltrés à l’arrière, soulèvent les ouvriers et les paysans. Ils déclenchent des grèves monstres, paralysent les usines des seigneurs de la guerre et ouvrent les portes des villes aux troupes nationalistes. C’est une vague de fond qui va balayer le centre de la Chine et arriver sous peu aux portes de Shanghaï.
Je termine mon café, le dos glacé malgré la chaleur de juin.
— Et l’alliance entre Tchang et les communistes tiendra jusqu’au bout ?
Alexis Leger range son stylo, remet son chapeau et me fixe avec ce détachement froid qui le caractérise :
— Jamais. Tchang Kaï-chek utilise les Rouges pour faire le sale boulot et soulever les masses. Mais les grands banquiers de Shanghaï et les triades locales lui offrent déjà des fortunes pour préserver l’ordre capitaliste. Dès que Tchang aura les clés de la ville, il écrasera les communistes comme des insectes. Ce ne sera pas une transition politique, Olivier. Ce sera un bain de sang. Et la France devra décider si elle protège ses coffres-forts ou ses grands principes. »
Il se lève, me salue d’un geste courtois et s’efface dans la lumière de la rue. Je reste seul devant la nappe en papier barbouillée de flèches. La Chine de 1926 est un volcan, et les projections de lave menacent d’atteindre nos colonies d’Asie bien plus vite que ne le croient les aveugles du Palais-Bourbon.
1926 : L’Année des Grandes Ruptures – Crises, Paix et Modernité

(c’est aussi – presque en secret – l’écrivain Saint-John Perse)

June 30, 1926: Seething China Finally Explained
Last night, the Chamber voted its confidence in Briand and Caillaux, yet the Parisian atmosphere remains suffocating. Between the collapse of the franc and the slander of the press, I feel stifled beneath the wood paneling of the Élysée. To escape this financial madness, I arranged a meeting with a discreet fellow whom I quite like: Alexis Leger. Briand’s chief of staff is waiting for me at the back of a deserted bistro, far from the brawling deputies. Seated before his cup, the man possesses the cold elegance of marble, though his eyes still burn with flashes of the Orient, where he served for many years. I sit down with a sigh: “Alexis, Gastounet is worried. Our trading posts in Shanghai and our customs offices in Indochina are sitting on live coals. Explain this Chinese chaos to me. All I see is a nest of vipers where nobody understands a thing.” Leger smiles—a distant, almost Taoist smile. He pulls out a pen and begins drawing circles on the paper tablecloth. “My dear Olivier,” he says in a hushed voice, “China is not in chaos. It is an immense body shedding its skin through violence. To understand what is happening at this precise moment in the year 1926, let us forget our textbooks on public law. There are three forces vying for the Middle Kingdom.”
I. The Warlords: The Masters of the North
Leger points to the top of the tablecloth.
“In the North, in Peking, the official government is nothing but a ghost. True power belongs to the warlords—commanders-in-chief like Wu Peifu or Sun Chuanfang. They buy up mercenary armies, plunder provinces, levy taxes thirty years in advance, and strike deals with Western powers to protect their illicit trades. This is the China of the past: corrupt and feudal. Mind you, the Quai d’Orsay accommodated it perfectly fine!”
II. The Kuomintang and Chiang Kai-shek: Lightning from the South
His pen abruptly drops toward the bottom of the tablecloth, right where Canton lies.
“But in the South, a new force has arisen: the Kuomintang, the nationalist party founded by Sun Yat-sen. And since his passing, one man has taken the reins: General Chiang Kai-shek. He is a predator, Olivier. A lean, authoritarian thirty-eight-year-old soldier, hardened by ruthless training. He purged his rivals in Canton last March and proclaimed himself Generalissimo. His doctrine? To unify China by force of arms, drive out the warlords, and ultimately drive us—the white men—into the sea.”
I interrupt him, intrigued:
“They say at the Élysée that he is backed by Moscow. Is he a Bolshevik?”
Leger lets out a brief, ironic chuckle, shaking his head.
“That is where the drama becomes truly fascinating. Chiang Kai-shek does not have an ounce of Marxism in him. He is a pure nationalist. But to defeat the Northern generals, he needed weapons and discipline. The USSR provided him with both: Russian military instructors and millions of rubles. In exchange, Chiang agreed to integrate the Chinese Communists into his army. This is the First United Front—an unnatural alliance between the sickle and the sword.”
III. The Fuse is Lit: The Northern Expedition
Leger draws a large, straight arrow pointing upward from the south toward the center of the country, cutting through his circles.
“The secret reports from our consulates are unequivocal, Olivier. The marching orders have been signed. In a few days, in this month of July, Chiang Kai-shek will launch his army of 100,000 men toward the North. This is the Northern Expedition.”
He leans toward me, his gaze intense:
“And this army advances with a twin engine. Chiang’s generals win the military battles, while Communist militants, infiltrated behind the lines, rouse the workers and peasants. They spark massive strikes, paralyze the warlords’ factories, and open city gates to the nationalist troops. It is a groundswell that will sweep through central China and arrive shortly at the gates of Shanghai.”
I finish my coffee, a chill running down my spine despite the June heat.
“And will the alliance between Chiang and the Communists hold until the very end?”
Alexis Leger pockets his pen, puts his hat back on, and fixes me with that cold detachment so characteristic of him:
“Never. Chiang Kai-shek is using the Reds to do the dirty work and stir up the masses. But the wealthy bankers of Shanghai and the local triads are already offering him fortunes to preserve the capitalist order. As soon as Chiang holds the keys to the city, he will crush the Communists like insects. It will not be a political transition, Olivier. It will be a bloodbath. And France will have to decide whether she protects her vaults or her grand principles.”
He stands up, greets me with a courteous gesture, and fades into the street light. I am left alone before the paper tablecloth scrawled with arrows. The China of 1926 is a volcano, and its lava flows threaten to reach our Asian colonies far quicker than the blind men of the Palais-Bourbon believe.
25 juin 1926 : L’ombre de Matisse rue de la Boétie
Pablo Picasso n’a pas gobé une seule seconde mon histoire de dîner avec Matisse – celle qui a si bien pétrifié Gertrude Stein l’autre soir. En me voyant pousser la porte de son atelier cet après-midi, son grand rire a fusé au milieu des effluves de térébenthine : « Alors, mon vieux Olivier ! Ti as bien dîné avec le grand Henri ? Quelle blague, coño ! L’Américaine en a perdu son latin ! »
Je m’installe sur une chaise boiteuse, unique îlot de propreté dans ce capharnaüm. L’atelier de Pablo est un champ de bataille ; celui de Matisse, m’a-t-on dit, ressemble à un laboratoire de chirurgien. Tout est dit.
Je le lance sur son rival de toujours. En ce début d’été, le triomphe des odalisques niçoises de Matisse agace prodigieusement le Catalan.
« Matisse… » grogne Pablo en écrasant un tube de couleur. « C’est un professeur de dessin, voilà tout ! Il fait de la décoration pour les rentiers qui ont peur d’avoir mal aux yeux. C’est mou, Olivier ! C’est du tapis ! »
« Tu es injuste », répliquais-je avec mon détachement d’ambassadeur. « Il retire tout pour ne garder que la vibration de la lumière. C’est l’harmonie pure. »
Il s’arrête net, son regard noir et magnétique braqué sur moi. C’est le regard du fauve.
« L’harmonie ? On n’a pas le temps pour ça ! Le monde est cassé, la guerre est passée, les machines vont à toute blinde. Un peintre, ça doit mordre, ça doit crever la toile ! Henri, il peint dans un bocal de poissons rouges pour plaire aux bourgeois. »
C’est le grand secret de Pablo : plus il critique Matisse, plus il est obsédé par lui. C’est une rivalité fraternelle, presque amoureuse. Je sais pertinemment qu’il cache des œuvres de son rival pour les étudier en secret, comme un général examine les cartes de l’ennemi.
Au moment où je me lève pour rejoindre le cabinet de l’Élysée, Pablo se radoucit d’un coup. Il pose son pinceau et soupire avec une lucidité désarmante :
« Au fond, ti sais, Olivier… il n’y a que Matisse. Lui et moi, on est les seuls à savoir ce que c’est que de mettre une couleur à côté d’une autre. S’il meurt, je perds ma plus belle ombre. Mais motus ! Sinon la grosse Gertrude nous fait fusiller ! »
Je descends l’escalier en souriant. Ces deux-là font mine de se haïr pour mieux se mesurer l’un à l’autre. Si la fureur de Picasso bouscule l’époque, c’est le calme de Matisse qui la console.

June 25, 1926: Matisse’s Shadow on Rue de la Boétie
Pablo Picasso didn’t buy my story about dining with Matisse for a single second—the one that so beautifully petrified Gertrude Stein the other night. The moment he saw me push open his studio door this afternoon, his booming laugh erupted through the fumes of turpentine: « So, my old Olivier! You dined well with the great Henri? What a joke, coño! The American woman was utterly flabbergasted! »
I perch on a rickety chair, a lone island of cleanliness in this shambles. Pablo’s studio is a battlefield; Matisse’s, I am told, resembles a surgeon’s laboratory. That says it all.
I bait him about his lifelong rival. At the start of this summer, the triumph of Matisse’s Nice odalisques profoundly exasperates the Catalan.
« Matisse… » Pablo grunts, crushing a tube of paint. « He’s a drawing teacher, that’s all! He makes decorations for rentiers who are afraid of hurting their eyes. It’s soft, Olivier! It’s mere upholstery! »
« You are unfair, » I reply with my usual ambassadorial detachment. « He strips everything away to keep nothing but the vibration of light. It is pure harmony. »
He stops dead, his dark, magnetic gaze locked onto me. It is the look of a wild beast.
« Harmony? We don’t have time for that! The world is broken, the war is over, machines are running at breakneck speed. A painter has to bite, he has to rip open the canvas! Henri paints in a goldfish bowl to please the bourgeoisie. »
This is Pablo’s great secret: the more he criticizes Matisse, the more obsessed he is with him. It is a brotherly rivalry, almost a love affair. I know for a fact that he hides works by his rival to study them in secret, like a general examining enemy maps.
As I stand up to head back to the Élysée cabinet, Pablo suddenly softens. He puts down his brush and sighs with disarming lucidity:
« Deep down, you know, Olivier… there is only Matisse. He and I are the only ones who know what it really means to put one color next to another. If he dies, I lose my most beautiful shadow. But mum’s the word! Otherwise, fat Gertrude will have us shot! »
I walk down the stairs with a smile. Those two pretend to hate each other only to better measure themselves against one another. If Picasso’s fury jolts the era, it is Matisse’s calm that consoles it.
26 juin 1926 : À Strasbourg, l’ombre de Lucien Herr et la leçon de Marc Bloch
26 juin 1926. Café de la Haute-Montée.
Une chaleur de plomb écrase l’Ill. À Paris, le franc s’effondre, Briand use ses derniers jetons à la Chambre, mais ici, on pleure encore le Grand Herr, emporté le 18 mai par ce foutu cancer. Pour un ancien de Normale comme moi, la rue d’Ulm est devenue veuve. C’est ce deuil partagé qui m’amène à la table de Marc Bloch. À quarante ans, le professeur d’histoire médiévale — quatre citations à Verdun, la légion d’honneur au feu — affiche la sévérité triste de ceux qui ont perdu leur boussole morale.
Bloch s’est plongé à corps perdu dans le travail pour surmonter le vide. Entre nos tasses de café, pas de traités diplomatiques, mais des monographies agraires : les travaux récents de Thérèse Sclafert sur le Dauphiné et de Gaston Raveau sur le Poitou. Bloch prépare ses prochains cours magistraux sur les structures rurales françaises, tout en ferraillant par correspondance pour que Paul Étard succède à Herr à la bibliothèque de l’ENS.
Le dialogue s’amorce, fiévreux, hanté par le souvenir de la rue d’Ulm :
Moi : Paris me semble vide sans Herr. C’est lui qui m’a appris à traquer la vérité derrière les faux-semblants des archives officielles.
Marc Bloch : Herr était notre conscience. Il nous a montré qu’un document n’est rien sans la critique d’art et de science. C’est exactement ce que je tente de faire ici. Regarde ces relevés de parcelles : la distinction entre les openfields du Nord — ces champs ouverts et collectifs — et le bocage de l’Ouest n’est pas qu’une affaire de géographie. C’est l’histoire de la structure sociale d’un peuple.
Moi : On te reproche à la Sorbonne de délaisser l’histoire des traités pour faire de la sociologie ou de l’économie.
Marc Bloch : L’histoire-bataille est une illusion ! Après le grand massacre de 14, comment peut-on encore croire que l’histoire se résume aux faits d’armes des princes ? Mon livre sur Les Rois thaumaturges a montré comment une croyance collective — ce mythe des rois guérissant les écrouelles — a cimenté une dynastie. Aujourd’hui, je fouille le sol, l’assolement triennal, l’individualisme agraire du XVIIIe siècle, car c’est là que bat le pouls des masses.
Moi : C’est une méthode d’enquête totale. C’est ce que Herr attendait de nous.
Marc Bloch : Précisément. L’incompréhension du présent naît fatalement de l’ignorance du passé. Mais il est tout aussi vain de s’épuiser à comprendre le passé si l’on ne sait rien du présent. C’est pour cela qu’avec Lucien Febvre, nous voulons fonder une revue nouvelle, transversale, qui brisera les barrières entre historiens, économistes et sociologues.
Nous marchons une partie de la nuit sur le quai Kléber. Bloch me confie ses intuitions sur les « caractères originaux de l’histoire rurale française » qu’il est en train de théoriser en ce millésime 1926. Sa rigueur scientifique, mâtinée de cette exigence éthique reçue de Lucien Herr, me redonne de l’air. En rentrant à mon hôtel, je réalise que mes propres enquêtes sur les circuits financiers européens ne sont rien d’autre que la déclinaison contemporaine de sa méthode. Herr peut reposer en paix : sa méthode a trouvé son général.


Lucien Herr (1864–1926) fut l’emblématique bibliothécaire de l’École normale supérieure et l’éminence grise du socialisme français.
Mentor intellectuel de figures majeures comme Jean Jaurès et Léon Blum, il joua un rôle crucial dans leur ralliement à la cause dreyfusarde.
Co-fondateur (ou plutôt inspirateur) du journal L’Humanité, cet érudit discret marqua profondément l’histoire politique et universitaire de la IIIe République.
June 26, 1926: In Strasbourg, the Shadow of Lucien Herr and the Lesson of Marc Bloch
A leaden heat oppresses the Ill. In Paris, the franc is collapsing, and Briand is exhausting his last chips in the Chamber, but here, we are still mourning the Great Herr, taken on May 18th by that damned cancer. For a Normalien like myself, the Rue d’Ulm has been left widowed. It is this shared grief that brings me to Marc Bloch’s table. At forty years old, the professor of medieval history—four citations at Verdun, the Legion of Honor won under fire—displays the somber severity of those who have lost their moral compass.
Bloch has thrown himself body and soul into his work to overcome the void. Between our cups of coffee, there are no diplomatic treaties, but agrarian monographs: the recent works of Thérèse Sclafert on the Dauphiné and Gaston Raveau on the Poitou. Bloch is preparing his upcoming lectures on French rural structures, while simultaneously battling through his correspondence to ensure Paul Étard succeeds Herr at the ENS library.
A feverish dialogue begins, haunted by the memory of the Rue d’Ulm:
Me: Paris feels empty without Herr. He was the one who taught me to track down the truth behind the facades of official archives.
Marc Bloch: Herr was our conscience. He showed us that a document is nothing without the critique of art and science. That is exactly what I am trying to do here. Look at these land surveys: the distinction between the northern openfields—those open, collective fields—and the western bocage is not just a matter of geography. It is the history of a people’s social structure.
Me: You are criticized at the Sorbonne for abandoning the history of treaties in favor of sociology or economics.
Marc Bloch: Battle-history is an illusion! After the great slaughter of ’14, how can anyone still believe that history is reduced to the feats of arms of princes? My book on The Royal Touch showed how a collective belief—this myth of kings curing scrofula—cemented a dynasty. Today, I delve into the soil, three-field crop rotation, eighteenth-century agrarian individualism, because that is where the pulse of the masses beats.
Me: It is a method of total investigation. That is exactly what Herr expected of us.
Marc Bloch: Precisely. Misunderstanding of the present is inevitably born from ignorance of the past. But it is equally futile to exhaust oneself trying to understand the past if one knows nothing of the present. This is why, with Lucien Febvre, we want to found a new, interdisciplinary journal that will break down the barriers between historians, economists, and sociologists.
We walk part of the night along Quai Kléber. Bloch confides in me his insights on the « original characteristics of French rural history, » which he is theorizing in this vintage year of 1926. His scientific rigor, infused with that ethical demand received from Lucien Herr, gives me a breath of fresh air. Returning to my hotel, I realize that my own investigations into European financial circuits are nothing less than the contemporary adaptation of his method. Herr can rest in peace: his method has found its general.
21 juin 1926 : Gertrude Stein m’agace prodigieusement !
La mécène américaine , multimillionnaire et reine de salon, Gertrude Stein m’agace. Picasso voulait absolument que je la rencontre à son domicile du 27 rue de Fleurus. Mais Grand Dieu, pour qui se prend-elle ? Son gros rire, ses robes de laine – même en juin – qui ne ressemblent à rien, son mépris pour un peintre que j’adore (Matisse), son mauvais français doublé d’un anglais américain incompréhensible et triomphant. Elle massacre les deux langues d’un coup. Suprêmement intelligente : elle connaît l’art, elle a étudié la psychologie et la médecine, le monde des affaires n’a pas de secret pour elle. Son sens de la répartie se révèle redoutable pour ses interlocuteurs et c’est elle qui verrouille le marché international de l’art pour mon ami Picasso.
Mais quel supplice de l’écouter parler à l’infini entre deux bouffées de cigarette, dans son salon parisien surchauffé. Elle juge très, trop vite tout le monde et porte une appréciation ironique voire cruelle sur beaucoup de gens qui n’ont rien demandé. Rien à voir avec l’empathie d’Olga, la femme de Picasso : celle qui décroche des Renoir de ses murs pour y placer des œuvres de mon père, cet illustre inconnu dont elle aime les toiles.
L’accès à son salon est verrouillé par son amie intime Alice Toklas qui vous ouvre la porte et fait le cerbère devant le salon en n’admettant que les puissants et les introduits. Gare à ceux qui ne montrent pas leur admiration sans borne pour la mécène Stein, si sûre d’elle-même qu’elle parle parfois d’elle à la troisième personne. C’est la Cour du Roi Soleil, sans Versailles.
Picasso s’en sort pourtant plutôt bien à ses côtés. Ses aspects « mauvais garçon boudeur » , son propre accent espagnol doublé d’une syntaxe approximative et son attirance pour l’argot comme les expressions imagées de la rue, son débit verbal très rapide, le protègent des forces centripètes de Stein. Elle est séduite par cet homme génial et lui pardonne tout. Elle l’écoute même alors qu’elle reste aussi sourde qu’inaccessible pour la plupart des visiteurs.
Au bout d’une heure de présence à écouter pérorer Gertrude, je peux enfin m’échapper. Elle m’a à peine jeté un regard – un fonctionnaire de l’Elysée ne la passionne guère – et s’est concentrée sur son seul protégé Pablo en ne cessant de commenter bruyamment ses œuvres «si modernes», « so revolutionary and so daring» !
« Mais où partez-vous, sweetie ? » me jette-t-elle, comme une marchande des halles tentant de retenir un client volage, au moment où elle me voit tourner les talons. Je glisse, avec un détachement très calculé : « Matisse est de passage à Paris et il dîne à la maison ce soir. Je dois y aller »
C’était un mensonge éhonté – Henri est sans doute à Nice à l’heure qu’il est – mais quel délice de voir le regard de Gertrude se figer et sa bouche s’arrondir, pour une fois silencieuse, de stupéfaction.
Fier de mon petit effet, je rejoins la rue. En pensant aux maîtres-mots de Matisse, “Luxe, calme et volupté”, je me surprends à esquisser sur le trottoir un pas de danse que la décence de ma fonction à l’Élysée devrait m’interdire.


La suite, Il y a 50 ans :
21 juin 1976 : Le snobisme change de siècle (mais pas de méthode)
June 21, 1926: Stein irritates me prodigiously!
The American patron, multimillionaire, and queen of the salon, Gertrude Stein, annoys me. Picasso absolutely insisted that I meet her at her home at 27 rue de Fleurus. But good God, who does she think she is? Her booming laugh, her shapeless woollen dresses—even in June—her contempt for a painter I adore (Matisse), and her poor French coupled with an incomprehensible, triumphant American English. She massacres both languages at once. Supremely intelligent, no doubt: she knows art, she studied psychology and medicine, and the business world holds no secrets for her. Her wit proves formidable for anyone she speaks to, and it is she who locks down the international art market for my friend Picasso.
But what a torment to listen to her hold forth endlessly between puffs of her cigarette in her overheated Parisian salon. She judges everyone far too quickly and offers ironic, if not cruel, appraisals of many people who asked for nothing. It is a far cry from the empathy of Olga, Picasso’s wife: she who takes Renoirs down from her walls to hang the works of my father, that illustrious unknown whose canvases she loves.
Access to her salon is closely guarded by her intimate friend, Alice Toklas, who opens the door and plays Cerberus at the threshold, admitting only the powerful and the well-connected. Woe to those who do not show boundless admiration for the patron Stein, a woman so self-assured that she sometimes speaks of herself in the third person. It is the Court of the Sun King, without Versailles.
Picasso, however, fares rather well by her side. His « sulky bad boy » demeanor, his own Spanish accent coupled with a haphazard syntax, his fondness for slang and the colorful expressions of the streets, and his rapid-fire speech protect him from Stein’s centripetal forces. She is captivated by this man of genius and forgives him everything. She even listens to him, whereas she remains as deaf and inaccessible to most other visitors.
After an hour of listening to Gertrude pontificate, I can finally escape. She barely spared me a glance—an Élysée official is of little interest to her—and concentrated solely on her protégé Pablo, loudly and continuously commenting on his works as « si modernes », “so revolutionary and so daring”!
“But where are you going, sweetie?” she tosses at me, with the persistence of a market woman trying to retain a fickle customer, just as she sees me turn on my heel.
I remark, with a deeply calculated detachment: “Matisse is passing through Paris, and he is dining at my home tonight. I must be off.”
It was a blatant lie—Henri is undoubtedly in Nice at this very hour—but what a delight to see Gertrude’s gaze freeze and her mouth drop open in silent stupefaction. For once.
Proud of my little performance, I return to the street. Thinking of Matisse’s guiding words, “Luxe, calme et volupté”, I find myself executing a brief little dance step on the pavement—one that the decorum of my office at the Élysée should rightfully forbid.
15 juin 1926 : Gaudí, le bâtisseur et les agités du siècle
Les dépêches de Barcelone décrivent une foule immense, des dizaines de milliers de personnes venues escorter le cercueil jusqu’à la crypte de la Sagrada Família. Les obsèques viennent de se finir. Les officiels ont rentré leurs grands chapeaux, les draps noirs ont été repliés, et le silence est revenu sur le chantier. Il a fallu cette pompe tardive pour que la Catalogne réalise ce qu’elle avait perdu.
Car quatre jours plus tôt, l’homme qui agonisait sur un lit de charité à l’hôpital de la Santa Creu — l’hospice des indigents — n’était pour tout le monde qu’un mendiant anonyme.
Le 7 juin, quand le tramway de la ligne 30 l’a percuté sur la Gran Via, Antoni Gaudí portait des vêtements si usés, si grossièrement retenus par des épingles, que les chauffeurs de taxi ont refusé de charger ce corps ensanglanté. On ne charge pas la misère, elle salit les banquettes. C’est un garde civil qui a fini par le faire traîner là où l’on meurt sans bruit. Il a fallu que le chapelain du temple vienne errer dans les salles communes le lendemain pour mettre un nom sur ce visage brisé.
Il y a dans cette fin une ironie brute qui ressemble terriblement à notre époque.
Paris comme Barcelone s’étourdissent au rythme du charleston, de l’argent facile et des réputations instantanées. Dans les couloirs de la Chambre et les ministères où se passent mes journées de conseiller, on s’agite pour exister, on soigne l’apparence, on flatte pour décrocher un ruban ou un strapontin de sous-secrétaire d’État. Et pendant ce temps, à 73 ans, le plus grand architecte de la péninsule vivait comme un ermite au cœur de son chantier, ne se nourrissant que de pain et de lait, entièrement dévoré par une idée qui le dépassait.
Je regarde les croquis de la seule tour achevée — celle de Saint-Barnabé, terminée il y a quelques mois à peine. Une unique sentinelle de pierre veillant sur un immense squelette de colonnes. Les esprits forts s’impatientaient de voir ce temple éternellement en chantier. Gaudí leur opposait le flegme des bâtisseurs de cathédrales : « Mon client n’est pas pressé. » Son client, c’était Dieu.
Ayant vu le monde et le siècle exploser dans la boue des tranchées, j’ai développé une sainte horreur des agités du court terme, de ces politiciens qui croient décréter l’avenir à la semaine. Le mysticisme catholique de Gaudí m’est totalement étranger, mais sa discipline m’impose le respect. Passer ses dernières années à modeler des maquettes en plâtre pour des successeurs qu’il ne verra jamais, confier l’avenir à son bras droit Domènec Sugrañes avec la certitude tranquille du semeur, cela demande une force que le cynisme moderne ne comprend pas.
La foule est maintenant partie, les bougies s’éteignent et la ville retourne à son bruit. Gaudí repose désormais sous ses voûtes inachevées. Il est mort dépouillé de tout ce qui brille, laissant notre siècle superficiel face à sa propre vacuité. Les gouvernements passeront, les majorités s’effondreront, mais sa pierre restera.


June 15, 1926: Gaudí, the Builder, and the Restless Spirits of the Age
Dispatches from Barcelona describe an immense crowd—tens of thousands of people gathered to escort the coffin to the crypt of the Sagrada Família. The funeral has just concluded. The officials have put away their top hats, the black drapes have been folded, and silence has returned to the construction site. It took this belated pomp for Catalonia to truly realize what it had lost.
For just four days earlier, the man dying on a charity bed at the Hospital de la Santa Creu—the hospice for the destitute—was, to everyone, nothing more than an anonymous beggar.
On June 7, when a line 30 tram struck him on the Gran Via, Antoni Gaudí was wearing clothes so worn, so crudely held together with pins, that taxi drivers refused to take his bloodied body. They do not carry misery; it stains the seats. It was a Civil Guard who finally had him taken to where people die without a sound. It took the temple’s chaplain wandering through the common wards the following day to put a name to that shattered face.
There is a raw irony in this end that bears a striking resemblance to our times.
Paris, like Barcelona, loses itself in the rhythm of the Charleston, easy money, and instant reputations. In the corridors of the Chamber and the ministries where my days as an advisor are spent, people scramble to exist, curate appearances, and flatter to secure a ribbon or a minor seat as an under-secretary of state. Meanwhile, at seventy-three, the peninsula’s greatest architect lived like a hermit in the heart of his construction site, nourishing himself only on bread and milk, entirely consumed by an idea far greater than himself.
I look at the sketches of the only completed tower—that of Saint Barnabas, finished just a few months ago. A lone stone sentinel watching over an immense skeleton of columns. The wits grew impatient watching this temple eternally under construction. Gaudí countered them with the phlegm of cathedral builders:
« My client is not in a hurry. »
His client was God.
Having seen the world and the century shatter in the mud of the trenches, I have developed a sacred horror of those frantically chasing the short term—of those politicians who believe they can decree the future on a weekly basis. Gaudí’s Catholic mysticism is entirely foreign to me, but his discipline commands my respect. Spending his final years shaping plaster models for successors he will never see, entrusting the future to his right-hand man Domènec Sugrañes with the quiet certainty of a sower—this requires a strength that modern cynicism cannot comprehend.
The crowd has now departed, the candles are burning out, and the city returns to its noise. Gaudí now rests beneath his unfinished vaults. He died stripped of everything that glitters, leaving our superficial century to face its own emptiness. Governments will pass, majorities will collapse, but his stone will endure.
14 juin 1926 : Penser au pape
C’est bizarre de penser au pape. Je travaille dans une institution républicaine, beaucoup de mes interlocuteurs à la Chambre sont anticléricaux. Je ne vais moi-même presque jamais à la messe et le fait que j’habite maintenant Versailles ne m’a pas vraiment rapproché de l’Église.
Mais le pape, il me fascine et reste pour moi un repère irremplaçable. Au cœur de l’Italie, il nous écrit une vérité et nous parle de ce que le monde devrait être, de notre responsabilité de dirigeants. Il ne cherche pas à plaire, n’a pas d’alliés et ses ennemis ne sont que ceux qui veulent bien le devenir.
C’est une voix (presque) nue. Sans armée, sans l’argent des industriels ou des banquiers, il ne peut compter que sur la force de l’exemple, la foi de millions de catholiques et le désir de sagesse de chacun, heureusement parfois plus fort que la bêtise humaine.
Il n’aime pas les Empires coloniaux et plaide pour l’émancipation des populations locales ; il refuse la soumission de l’Église aux intérêts des États ; il va chercher la si discrète – mais incandescente – Thérèse de Lisieux plutôt que les héros fabriqués par la grande presse.
Même son nom, l’austère « Pie XI » (mais où les papes vont-ils chercher un tel patronyme ?) ne pousse à aucun culte de la personnalité venant du grand public. Tout dans son allure grave respire l’encens, le recueillement et l’éloigne a priori du monde moderne. Il faut faire l’effort de l’écouter et de lire ses encycliques « Quas Primas » (la fête du Christ-Roi qui reste le rempart contre tous les absolutismes d’État) « Rerum Ecclesiae » (pour la primauté des clergés autochtones partout dans le monde) en latin.
On me dit parfois que le monde va trop vite. Peut-être, mais ayant vu le siècle littéralement exploser dans les tranchées, le tumulte d’aujourd’hui me laisse de marbre. Je ne suis ni pessimiste, ni tourné vers le passé. Tout au plus éprouvé-je une légère mélancolie à voir avec quelle facilité nous nous étourdissons de vains débats. C’est là que la figure de ce pape m’interpelle. Il y a chez cet ancien marcheur des Alpes une droiture de montagnard. Il a gardé de la montagne cette obstination à rester vertical face au vide. Je n’attends rien de ses dogmes. Pourtant, sa silhouette lointaine me rassure : elle est la preuve qu’on peut être mêlé aux affaires du monde sans jamais se laisser dissoudre par elles.


June 14, 1926: Thinking of the Pope
It is strange to think about the Pope. I work in a republican institution; many of my colleagues at the Chamber are anticlerical. I myself hardly ever go to Mass, and the fact that I now live in Versailles has not truly brought me any closer to the Church.
Yet the Pope fascinates me and remains an irreplaceable touchstone. From the heart of Italy, he writes a truth to us and speaks of what the world ought to be, of our responsibility as leaders. He does not seek to please, has no allies, and his enemies are only those who choose to become so.
His is a (nearly) naked voice. Without an army, without the money of industrialists or bankers, he can rely only on the power of example, the faith of millions of Catholics, and each individual’s desire for wisdom—which, fortunately, is sometimes stronger than human folly.
He has no fondness for colonial empires and pleads for the emancipation of local populations; he refuses to submit the Church to the interests of States; he reaches out for the so discreet—yet incandescent—Thérèse of Lisieux, rather than the heroes manufactured by the mainstream press.
Even his name, the austere « Pius XI » (wherever do popes find such patronymics?), discourages any cult of personality from the general public. Everything in his solemn bearing breathes of incense and contemplation, seemingly distancing him from the modern world. One must make the effort to listen to him and to read his encyclicals in Latin: Quas Primas (the feast of Christ the King, which remains a bulwark against all forms of State absolutism) and Rerum Ecclesiae (for the primacy of indigenous clergy throughout the world).
I am sometimes told that the world moves too fast. Perhaps, but having seen the century literally explode in the trenches, today’s tumult leaves me unmoved. I am neither pessimistic nor backward-looking. At most, I feel a slight melancholy seeing how easily we daze ourselves with vain debates. This is where the figure of this Pope speaks to me. In this former Alpine climber, there is the uprightness of a mountaineer. From the mountains, he has kept that stubborn resolve to remain standing vertical before the void. I expect nothing from his dogmas. Yet, his distant silhouette reassures me: it is proof that one can be entangled in the affairs of the world without ever being dissolved by them.
8 juin 1926 : Bain de musique à Vichy
J’adore Debussy. Ses préludes, sa mer, ses nocturnes. Mais Pelléas… blocage. Cet unique opéra me résiste. Trop de murmures, pas assez d’envolées. Habitué des opéras en italien ou en allemand, j’ai en outre du mal avec la langue française chantée de cette façon : j’ai longtemps pensé que c’était presque ridicule.
Heureusement, ce soir, je suis à Vichy. Loin de Paris, de la crise du franc et de ce maudit Poincaré qui s’apprête à revenir. Je prends place au Théâtre du Casino avec Meg. Marguerite de Saint-Marceau est une dévote absolue de la pièce. Elle a posé à côté d’elle un cahier de son fameux journal intime. Sa mission ? M’aider à aimer.
La salle s’éteint. L’orchestre commence à bruire sous la direction de Paul Bastide. Le patron de la musique ici. Sa baguette est d’une fluidité totale, nette, sans fioritures. Ça ne tonne pas, ça glisse sur la peau comme l’eau des sources. Je me laisse enfin bercer par cette œuvre que je commence à comprendre.
Meg se penche vers moi dans le noir de la loge. Son parfum de violette m’entête un peu mais me plaît.
« Écoute, Olivier, me chuchote-t-elle. Ne cherche pas l’air de bravoure. Chut. Écoute, écoute la langue. C’est du théâtre déclamé, tout en nuances. »
Sur scène, Yvonne Brothier est une Mélisande de cristal. Quand elle laisse tomber son alliance au fond de la fontaine, c’est le drame du non-dit. Pas de grands cris wagnériens, juste des silences magnifiques que Bastide sculpte dans l’air. Meg me serre le bras lorsque Roger Bourdin — un Pelléas bouleversant de jeunesse — s’enroule dans les cheveux de Mélisande au bas de la tour.
« Tu vois ? Le tragique est dans ce qu’ils ne se disent pas », souffle-t-elle.
Et elle a raison, Meg. À force de m’expliquer les rouages, je capitule. Je commence enfin à ressentir la beauté de cette mélancolie. L’orchestre de Bastide enveloppe les voix d’un halo de mystère, sans jamais les couvrir.
Au dernier acte, Pelléas meurt sous les coups de Golaud. Mélisande s’éteint sans un cri sur son lit de misère. « Je ne suis pas heureuse ici… » Une claque. En sortant du Casino, l’air de Vichy reste doux, mais l’orage menace au loin. La caserne politique m’attend à Paris la semaine prochaine, mais Meg a réussi son coup. Elle m’a ouvert les yeux sur Pelléas. Et ce soir, ça me suffit pour oublier le reste.

Chef-d’œuvre absolu du symbolisme et unique opéra achevé de Claude Debussy (créé en 1902), Pelléas et Mélisande est adapté d’une pièce de théâtre de Maurice Maeterlinck. Loin des grands éclats de l’opéra traditionnel ou du gigantisme de Wagner, cette œuvre est un drame de l’intime, du silence et du non-dit.

June 8, 1926: Bathed in Music in Vichy
I adore Debussy. His Preludes, his La Mer, his Nocturnes. But Pelléas… a total mental block. This, his only opera, eludes me. Too many whispers, not enough soaring flights. Accustomed as I am to Italian or German operas, I also have a hard time with the French language sung in this manner; for a long time, I found it almost ridiculous.
Fortunately, tonight I am in Vichy. Far from Paris, the crisis of the franc, and that cursed Poincaré who is preparing his return. I take my seat at the Théâtre du Casino with Meg. Marguerite de Saint-Marceau is an absolute devotee of the piece. Beside her, she has placed a notebook from her famous diary. Her mission? To help me love it.
The house goes dark. The orchestra begins to rustle under the direction of Paul Bastide—the master of music here. His baton is entirely fluid, crisp, and free of frills. It does not thunder; it glides over the skin like spring water. I finally allow myself to be cradled by this work, which I am beginning to understand.
Meg leans toward me in the darkness of the box. Her violet perfume is a little intoxicating, but I like it.
« Listen, Olivier, she whispers to me. « Don’t look for the show-stopping aria. Shh. Listen, listen to the language. It is declaimed theater, entirely in nuances. »
On stage, Yvonne Brothier is a crystal Mélisande. When she drops her wedding ring into the depths of the fountain, it is the drama of the unspoken. No grand Wagnerian outbursts, just magnificent silences that Bastide sculpts out of the air. Meg squeezes my arm when Roger Bourdin—a Pelléas of heartbreaking youth—entangles himself in Mélisande’s hair at the foot of the tower.
« You see? The tragedy lies in what they leave unsaid, » she breathes.
And she is right, Meg. By guiding me through its inner workings, she makes me capitulate. I am finally beginning to feel the beauty of this melancholy. Bastide’s orchestra envelops the voices in a halo of mystery, without ever drowning them out.
In the final act, Pelléas dies at the hands of Golaud. Mélisande passes away without a cry on her bed of misery. « I am not happy here… » A sharp slap to the soul.
As we leave the Casino, the Vichy air remains mild, but a storm threatens in the distance. The political barracks await me in Paris next week, but Meg has pulled it off. She has opened my eyes to Pelléas. And tonight, that is enough for me to forget the rest.
5 juin 1926 : « Tu n’iras pas au bagne ! »
Le bagne de Saint-Martin-de-Ré. Une honte absolue pour la République. Depuis les articles d’Albert Londres en 23, tout le monde sait ce qui s’y passe, mais personne ne bouge. Sauf que là, on touche le fond et je refuse de fermer les yeux. Doumergue m’a envoyé en « mission d’inspection administrative ». La bonne blague. En réalité, un convoi de forçats s’apprête à embarquer pour la Guyane sur le navire La Martinière. Et dans le lot, il y a un homme qui n’a rien à faire là.
Il s’appelle Louis Mathieu. Un ancien poilu. Le gars a été décoré à Verdun, mais il a craqué en 17 lors des mutineries. Dix ans qu’il traîne sa misère de prison en dépôt. Aujourd’hui, la justice militaire veut s’en débarrasser définitivement et l’expédier crever de la fièvre jaune à Cayenne. Si la presse l’apprend, le Cartel des gauches explose définitivement et la Chambre redevient un champ de bataille.
J’ai pris le train pour La Rochelle, puis la chaloupe à travers le pertuis. Me voilà dans la citadelle de Vauban. L’ambiance est glaciale. Ça sent la paille pourrie, l’humidité saumâtre, et le bruit des fers sur les pavés vous prend aux tripes.
Je fais ouvrir sa cellule. Le directeur du dépôt tire une gueule de six pieds de long mais il s’écrase devant mon ordre présidentiel. Mathieu est là, assis prostré, les yeux vides, déjà mort en dedans. Je m’assois sur son grabat, sans chichi.
« Mathieu. Regardez-moi. Je ne suis pas là pour vous charger. »
Il lève à peine la tête, la voix brisée : « Qu’est-ce que vous me voulez, le Parisien ? Le convoi part dans trois semaines. Laissez-moi crever tranquille. »
« Vous ne monterez pas sur ce bateau. Votre grâce présidentielle est signée… Commutation de peine. Vous restez en métropole, vous finirez vos jours dans une centrale de l’Est, près de chez vous. »
Il me regarde, incrédule. Une étincelle se rallume dans ses yeux morts. « Pourquoi vous faites ça ? »
« Parce que la France a assez versé de sang. Et parce qu’un héros de Verdun n’a pas sa place à Cayenne. »
Le directeur rouspète derrière la porte, me parle de discipline, de l’armée qui va ruer dans les brancards. Je m’en moque royalement. Poincaré va revenir au pouvoir dans quelques semaines. S’il avait trouvé ce dossier sur son bureau, il aurait validé la déportation sans ciller, par pur respect du Code militaire. Il fallait agir vite, court-circuiter la machine avant la reprise en main de juillet.
Ce soir, depuis ma chambre d’hôte à Saint-Martin, j’écoute l’océan taper contre les remparts de Vauban. Pour une fois, l’ombre a servi à faire de la lumière. Un homme de moins pour l’enfer vert. La République dort tranquille, et moi aussi.

June 5, 1926: « You Will Not Go to the Penal Colony »
The Saint-Martin-de-Ré penal colony. An absolute disgrace to the Republic. Ever since Albert Londres’ articles in ’23, everyone knows what goes on there, but nobody moves a finger. Except now, we’ve hit rock bottom, and I refuse to close my eyes. Doumergue sent me on an « administrative inspection mission. » What a joke. In reality, a convoy of convicts is preparing to board the ship La Martinière for French Guiana. And among them, there is one man who has absolutely no business being there.
His name is Louis Mathieu. A former poilu. The guy was decorated at Verdun, but he cracked in ’17 during the mutinies. For ten years, he has been dragging his misery from prison to detention center. Today, military justice wants to get rid of him once and for all and ship him off to rot from yellow fever in Cayenne. If the press finds out, the Cartel des gauches will blow sky-high, and the Chamber will turn right back into a battlefield.
I took the train to La Rochelle, then the launch across the straits. Here I am inside Vauban’s citadel. The atmosphere is bone-chilling. It smells of rotting straw and brackish dampness, and the sound of irons scraping against the cobblestones grips you by the gut.
I have his cell opened. The prison director wears a face a mile long, but he backs down before my presidential order. Mathieu is there, sitting prostrate, his eyes hollow, already dead on the inside. I sit down on his cot, no ceremony.
« Mathieu. Look at me. I’m not here to condemn you. »
He barely raises his head, his voice broken: « What do you want from me, Parisian? The convoy leaves in three weeks. Just let me die in peace. »
« You won’t be boarding that ship. Your presidential pardon has been signed… Commutation of sentence. You are staying in mainland France; you will finish your days in a central prison in the East, close to home. »
He looks at me, incredulous. A spark flickers back to life in his dead eyes. « Why are you doing this? »
« Because France has spilled enough blood. And because a hero of Verdun has no place in Cayenne. »
The director grumbles behind the door, muttering about discipline and how the army is going to kick up a storm. I couldn’t care less. Poincaré will be returning to power in a few weeks. If he had found this file on his desk, he would have authorized the deportation without blinking an eye, out of pure reverence for the Military Code. I had to act fast, to short-circuit the machine before the July takeover.
Tonight, from my guest room in Saint-Martin, I listen to the ocean crashing against Vauban’s ramparts. For once, the shadows were used to bring forth the light. One less man for the green hell. The Republic sleeps soundly, and so do I.
Historical Figures Mentioned
Gaston Doumergue (President of the Republic)
Raymond Poincaré (Incoming Prime Minister)