21 juin 1926 : Gertrude Stein m’agace prodigieusement !

La mécène américaine , multimillionnaire et reine de salon, Gertrude Stein m’agace. Picasso voulait absolument que je la rencontre à son domicile du 27 rue de Fleurus. Mais Grand Dieu, pour qui se prend-elle ? Son gros rire, ses robes de laine – même en juin – qui ne ressemblent à rien, son mépris pour un peintre que j’adore (Matisse), son mauvais français doublé d’un anglais américain incompréhensible et triomphant. Elle massacre les deux langues d’un coup. Suprêmement intelligente : elle connaît l’art, elle a étudié la psychologie et la médecine, le monde des affaires n’a pas de secret pour elle. Son sens de la répartie se révèle redoutable pour ses interlocuteurs et c’est elle qui verrouille le marché international de l’art pour mon ami Picasso.

Mais quel supplice de l’écouter parler à l’infini entre deux bouffées de cigarette, dans son salon parisien surchauffé. Elle juge très, trop vite tout le monde et porte une appréciation ironique voire cruelle sur beaucoup de gens qui n’ont rien demandé. Rien à voir avec l’empathie d’Olga, la femme de Picasso : celle qui décroche des Renoir de ses murs pour y placer des œuvres de mon père, cet illustre inconnu dont elle aime les toiles.

L’accès à son salon est verrouillé par son amie intime Alice Toklas qui vous ouvre la porte et fait le cerbère devant le salon en n’admettant que les puissants et les introduits. Gare à ceux qui ne montrent pas leur admiration sans borne pour la mécène Stein, si sûre d’elle-même qu’elle parle parfois d’elle à la troisième personne. C’est la Cour du Roi Soleil, sans Versailles.

Picasso s’en sort pourtant plutôt bien à ses côtés. Ses aspects « mauvais garçon boudeur » , son propre accent espagnol doublé d’une syntaxe approximative et son attirance pour l’argot comme les expressions imagées de la rue, son débit verbal très rapide, le protègent des forces centripètes de Stein. Elle est séduite par cet homme génial et lui pardonne tout. Elle l’écoute même alors qu’elle reste aussi sourde qu’inaccessible pour la plupart des visiteurs.

Au bout d’une heure de présence à écouter pérorer Gertrude, je peux enfin m’échapper. Elle m’a à peine jeté un regard – un fonctionnaire de l’Elysée ne la passionne guère – et s’est concentrée sur son seul protégé Pablo en ne cessant de commenter bruyamment ses œuvres «si modernes», « so revolutionary and so daring» !

« Mais où partez-vous, sweetie ? » me jette-t-elle, comme une marchande des halles tentant de retenir un client volage, au moment où elle me voit tourner les talons. Je glisse, avec un détachement très calculé : « Matisse est de passage à Paris et il dîne à la maison ce soir. Je dois y aller »

C’était un mensonge éhonté – Henri est sans doute à Nice à l’heure qu’il est – mais quel délice de voir le regard de Gertrude se figer et sa bouche s’arrondir, pour une fois silencieuse, de stupéfaction.

Fier de mon petit effet, je rejoins la rue. En pensant aux maîtres-mots de Matisse, “Luxe, calme et volupté”, je me surprends à esquisser sur le trottoir un pas de danse que la décence de ma fonction à l’Élysée devrait m’interdire.

Picasso et sa femme Olga

Gertrude Stein, hilare… et son amie intime Alice Toklas

La suite, Il y a 50 ans :

21 juin 1976 : Le snobisme change de siècle (mais pas de méthode)


June 21, 1926: Stein irritates me prodigiously!


The American patron, multimillionaire, and queen of the salon, Gertrude Stein, annoys me. Picasso absolutely insisted that I meet her at her home at 27 rue de Fleurus. But good God, who does she think she is? Her booming laugh, her shapeless woollen dresses—even in June—her contempt for a painter I adore (Matisse), and her poor French coupled with an incomprehensible, triumphant American English. She massacres both languages at once. Supremely intelligent, no doubt: she knows art, she studied psychology and medicine, and the business world holds no secrets for her. Her wit proves formidable for anyone she speaks to, and it is she who locks down the international art market for my friend Picasso.
But what a torment to listen to her hold forth endlessly between puffs of her cigarette in her overheated Parisian salon. She judges everyone far too quickly and offers ironic, if not cruel, appraisals of many people who asked for nothing. It is a far cry from the empathy of Olga, Picasso’s wife: she who takes Renoirs down from her walls to hang the works of my father, that illustrious unknown whose canvases she loves.
Access to her salon is closely guarded by her intimate friend, Alice Toklas, who opens the door and plays Cerberus at the threshold, admitting only the powerful and the well-connected. Woe to those who do not show boundless admiration for the patron Stein, a woman so self-assured that she sometimes speaks of herself in the third person. It is the Court of the Sun King, without Versailles.
Picasso, however, fares rather well by her side. His « sulky bad boy » demeanor, his own Spanish accent coupled with a haphazard syntax, his fondness for slang and the colorful expressions of the streets, and his rapid-fire speech protect him from Stein’s centripetal forces. She is captivated by this man of genius and forgives him everything. She even listens to him, whereas she remains as deaf and inaccessible to most other visitors.
After an hour of listening to Gertrude pontificate, I can finally escape. She barely spared me a glance—an Élysée official is of little interest to her—and concentrated solely on her protégé Pablo, loudly and continuously commenting on his works as « si modernes », “so revolutionary and so daring”!
“But where are you going, sweetie?” she tosses at me, with the persistence of a market woman trying to retain a fickle customer, just as she sees me turn on my heel.
I remark, with a deeply calculated detachment: “Matisse is passing through Paris, and he is dining at my home tonight. I must be off.”
It was a blatant lie—Henri is undoubtedly in Nice at this very hour—but what a delight to see Gertrude’s gaze freeze and her mouth drop open in silent stupefaction. For once.
Proud of my little performance, I return to the street. Thinking of Matisse’s guiding words, “Luxe, calme et volupté”, I find myself executing a brief little dance step on the pavement—one that the decorum of my office at the Élysée should rightfully forbid.

15 juin 1926 : Gaudí, le bâtisseur et les agités du siècle

Les dépêches de Barcelone décrivent une foule immense, des dizaines de milliers de personnes venues escorter le cercueil jusqu’à la crypte de la Sagrada Família. Les obsèques viennent de se finir. Les officiels ont rentré leurs grands chapeaux, les draps noirs ont été repliés, et le silence est revenu sur le chantier. Il a fallu cette pompe tardive pour que la Catalogne réalise ce qu’elle avait perdu.

Car quatre jours plus tôt, l’homme qui agonisait sur un lit de charité à l’hôpital de la Santa Creu — l’hospice des indigents — n’était pour tout le monde qu’un mendiant anonyme.

Le 7 juin, quand le tramway de la ligne 30 l’a percuté sur la Gran Via, Antoni Gaudí portait des vêtements si usés, si grossièrement retenus par des épingles, que les chauffeurs de taxi ont refusé de charger ce corps ensanglanté. On ne charge pas la misère, elle salit les banquettes. C’est un garde civil qui a fini par le faire traîner là où l’on meurt sans bruit. Il a fallu que le chapelain du temple vienne errer dans les salles communes le lendemain pour mettre un nom sur ce visage brisé.

Il y a dans cette fin une ironie brute qui ressemble terriblement à notre époque.

Paris comme Barcelone s’étourdissent au rythme du charleston, de l’argent facile et des réputations instantanées. Dans les couloirs de la Chambre et les ministères où se passent mes journées de conseiller, on s’agite pour exister, on soigne l’apparence, on flatte pour décrocher un ruban ou un strapontin de sous-secrétaire d’État. Et pendant ce temps, à 73 ans, le plus grand architecte de la péninsule vivait comme un ermite au cœur de son chantier, ne se nourrissant que de pain et de lait, entièrement dévoré par une idée qui le dépassait.

Je regarde les croquis de la seule tour achevée — celle de Saint-Barnabé, terminée il y a quelques mois à peine. Une unique sentinelle de pierre veillant sur un immense squelette de colonnes. Les esprits forts s’impatientaient de voir ce temple éternellement en chantier. Gaudí leur opposait le flegme des bâtisseurs de cathédrales : « Mon client n’est pas pressé. » Son client, c’était Dieu.

Ayant vu le monde et le siècle exploser dans la boue des tranchées, j’ai développé une sainte horreur des agités du court terme, de ces politiciens qui croient décréter l’avenir à la semaine. Le mysticisme catholique de Gaudí m’est totalement étranger, mais sa discipline m’impose le respect. Passer ses dernières années à modeler des maquettes en plâtre pour des successeurs qu’il ne verra jamais, confier l’avenir à son bras droit Domènec Sugrañes avec la certitude tranquille du semeur, cela demande une force que le cynisme moderne ne comprend pas.

La foule est maintenant partie, les bougies s’éteignent et la ville retourne à son bruit. Gaudí repose désormais sous ses voûtes inachevées. Il est mort dépouillé de tout ce qui brille, laissant notre siècle superficiel face à sa propre vacuité. Les gouvernements passeront, les majorités s’effondreront, mais sa pierre restera.

Gaudí lors d’une procession en 1924
La Sagrada Familia en 1926

June 15, 1926: Gaudí, the Builder, and the Restless Spirits of the Age


Dispatches from Barcelona describe an immense crowd—tens of thousands of people gathered to escort the coffin to the crypt of the Sagrada Família. The funeral has just concluded. The officials have put away their top hats, the black drapes have been folded, and silence has returned to the construction site. It took this belated pomp for Catalonia to truly realize what it had lost.
For just four days earlier, the man dying on a charity bed at the Hospital de la Santa Creu—the hospice for the destitute—was, to everyone, nothing more than an anonymous beggar.
On June 7, when a line 30 tram struck him on the Gran Via, Antoni Gaudí was wearing clothes so worn, so crudely held together with pins, that taxi drivers refused to take his bloodied body. They do not carry misery; it stains the seats. It was a Civil Guard who finally had him taken to where people die without a sound. It took the temple’s chaplain wandering through the common wards the following day to put a name to that shattered face.
There is a raw irony in this end that bears a striking resemblance to our times.
Paris, like Barcelona, loses itself in the rhythm of the Charleston, easy money, and instant reputations. In the corridors of the Chamber and the ministries where my days as an advisor are spent, people scramble to exist, curate appearances, and flatter to secure a ribbon or a minor seat as an under-secretary of state. Meanwhile, at seventy-three, the peninsula’s greatest architect lived like a hermit in the heart of his construction site, nourishing himself only on bread and milk, entirely consumed by an idea far greater than himself.
I look at the sketches of the only completed tower—that of Saint Barnabas, finished just a few months ago. A lone stone sentinel watching over an immense skeleton of columns. The wits grew impatient watching this temple eternally under construction. Gaudí countered them with the phlegm of cathedral builders:

« My client is not in a hurry. »

His client was God.
Having seen the world and the century shatter in the mud of the trenches, I have developed a sacred horror of those frantically chasing the short term—of those politicians who believe they can decree the future on a weekly basis. Gaudí’s Catholic mysticism is entirely foreign to me, but his discipline commands my respect. Spending his final years shaping plaster models for successors he will never see, entrusting the future to his right-hand man Domènec Sugrañes with the quiet certainty of a sower—this requires a strength that modern cynicism cannot comprehend.
The crowd has now departed, the candles are burning out, and the city returns to its noise. Gaudí now rests beneath his unfinished vaults. He died stripped of everything that glitters, leaving our superficial century to face its own emptiness. Governments will pass, majorities will collapse, but his stone will endure.

14 juin 1926 : Penser au pape

C’est bizarre de penser au pape. Je travaille dans une institution républicaine, beaucoup de mes interlocuteurs à la Chambre sont anticléricaux. Je ne vais moi-même presque jamais à la messe et le fait que j’habite maintenant Versailles ne m’a pas vraiment rapproché de l’Église.

Mais le pape, il me fascine et reste pour moi un repère irremplaçable. Au cœur de l’Italie, il nous écrit une vérité et nous parle de ce que le monde devrait être, de notre responsabilité de dirigeants. Il ne cherche pas à plaire, n’a pas d’alliés et ses ennemis ne sont que ceux qui veulent bien le devenir.

C’est une voix (presque) nue. Sans armée, sans l’argent des industriels ou des banquiers, il ne peut compter que sur la force de l’exemple, la foi de millions de catholiques et le désir de sagesse de chacun, heureusement parfois plus fort que la bêtise humaine.

Il n’aime pas les Empires coloniaux et plaide pour l’émancipation des populations locales ; il refuse la soumission de l’Église aux intérêts des États ; il va chercher la si discrète – mais incandescente – Thérèse de Lisieux plutôt que les héros fabriqués par la grande presse.

Même son nom, l’austère « Pie XI » (mais où les papes vont-ils chercher un tel patronyme ?) ne pousse à aucun culte de la personnalité venant du grand public. Tout dans son allure grave respire l’encens, le recueillement et l’éloigne a priori du monde moderne. Il faut faire l’effort de l’écouter et de lire ses encycliques « Quas Primas » (la fête du Christ-Roi qui reste le rempart contre tous les absolutismes d’État) « Rerum Ecclesiae » (pour la primauté des clergés autochtones partout dans le monde) en latin.

On me dit parfois que le monde va trop vite. Peut-être, mais ayant vu le siècle littéralement exploser dans les tranchées, le tumulte d’aujourd’hui me laisse de marbre. Je ne suis ni pessimiste, ni tourné vers le passé. Tout au plus éprouvé-je une légère mélancolie à voir avec quelle facilité nous nous étourdissons de vains débats. C’est là que la figure de ce pape m’interpelle. Il y a chez cet ancien marcheur des Alpes une droiture de montagnard. Il a gardé de la montagne cette obstination à rester vertical face au vide. Je n’attends rien de ses dogmes. Pourtant, sa silhouette lointaine me rassure : elle est la preuve qu’on peut être mêlé aux affaires du monde sans jamais se laisser dissoudre par elles.

Le pape Pie XI
Le pape Pie XI dans les jardins du Vatican

June 14, 1926: Thinking of the Pope

It is strange to think about the Pope. I work in a republican institution; many of my colleagues at the Chamber are anticlerical. I myself hardly ever go to Mass, and the fact that I now live in Versailles has not truly brought me any closer to the Church.

Yet the Pope fascinates me and remains an irreplaceable touchstone. From the heart of Italy, he writes a truth to us and speaks of what the world ought to be, of our responsibility as leaders. He does not seek to please, has no allies, and his enemies are only those who choose to become so.

His is a (nearly) naked voice. Without an army, without the money of industrialists or bankers, he can rely only on the power of example, the faith of millions of Catholics, and each individual’s desire for wisdom—which, fortunately, is sometimes stronger than human folly.

He has no fondness for colonial empires and pleads for the emancipation of local populations; he refuses to submit the Church to the interests of States; he reaches out for the so discreet—yet incandescent—Thérèse of Lisieux, rather than the heroes manufactured by the mainstream press.

Even his name, the austere « Pius XI » (wherever do popes find such patronymics?), discourages any cult of personality from the general public. Everything in his solemn bearing breathes of incense and contemplation, seemingly distancing him from the modern world. One must make the effort to listen to him and to read his encyclicals in Latin: Quas Primas (the feast of Christ the King, which remains a bulwark against all forms of State absolutism) and Rerum Ecclesiae (for the primacy of indigenous clergy throughout the world).

I am sometimes told that the world moves too fast. Perhaps, but having seen the century literally explode in the trenches, today’s tumult leaves me unmoved. I am neither pessimistic nor backward-looking. At most, I feel a slight melancholy seeing how easily we daze ourselves with vain debates. This is where the figure of this Pope speaks to me. In this former Alpine climber, there is the uprightness of a mountaineer. From the mountains, he has kept that stubborn resolve to remain standing vertical before the void. I expect nothing from his dogmas. Yet, his distant silhouette reassures me: it is proof that one can be entangled in the affairs of the world without ever being dissolved by them.

8 juin 1926 : Bain de musique à Vichy

J’adore Debussy. Ses préludes, sa mer, ses nocturnes. Mais Pelléas… blocage. Cet unique opéra me résiste. Trop de murmures, pas assez d’envolées. Habitué des opéras en italien ou en allemand, j’ai en outre du mal avec la langue française chantée de cette façon : j’ai longtemps pensé que c’était presque ridicule.

Heureusement, ce soir, je suis à Vichy. Loin de Paris, de la crise du franc et de ce maudit Poincaré qui s’apprête à revenir. Je prends place au Théâtre du Casino avec Meg. Marguerite de Saint-Marceau est une dévote absolue de la pièce. Elle a posé à côté d’elle un cahier de son fameux journal intime. Sa mission ? M’aider à aimer.


La salle s’éteint. L’orchestre commence à bruire sous la direction de Paul Bastide. Le patron de la musique ici. Sa baguette est d’une fluidité totale, nette, sans fioritures. Ça ne tonne pas, ça glisse sur la peau comme l’eau des sources. Je me laisse enfin bercer par cette œuvre que je commence à comprendre.
Meg se penche vers moi dans le noir de la loge. Son parfum de violette m’entête un peu mais me plaît.
« Écoute, Olivier, me chuchote-t-elle. Ne cherche pas l’air de bravoure. Chut. Écoute, écoute la langue. C’est du théâtre déclamé, tout en nuances. »


Sur scène, Yvonne Brothier est une Mélisande de cristal. Quand elle laisse tomber son alliance au fond de la fontaine, c’est le drame du non-dit. Pas de grands cris wagnériens, juste des silences magnifiques que Bastide sculpte dans l’air. Meg me serre le bras lorsque Roger Bourdin — un Pelléas bouleversant de jeunesse — s’enroule dans les cheveux de Mélisande au bas de la tour.
« Tu vois ? Le tragique est dans ce qu’ils ne se disent pas », souffle-t-elle.
Et elle a raison, Meg. À force de m’expliquer les rouages, je capitule. Je commence enfin à ressentir la beauté de cette mélancolie. L’orchestre de Bastide enveloppe les voix d’un halo de mystère, sans jamais les couvrir.


Au dernier acte, Pelléas meurt sous les coups de Golaud. Mélisande s’éteint sans un cri sur son lit de misère. « Je ne suis pas heureuse ici… » Une claque. En sortant du Casino, l’air de Vichy reste doux, mais l’orage menace au loin. La caserne politique m’attend à Paris la semaine prochaine, mais Meg a réussi son coup. Elle m’a ouvert les yeux sur Pelléas. Et ce soir, ça me suffit pour oublier le reste.


Chef-d’œuvre absolu du symbolisme et unique opéra achevé de Claude Debussy (créé en 1902), Pelléas et Mélisande est adapté d’une pièce de théâtre de Maurice Maeterlinck. Loin des grands éclats de l’opéra traditionnel ou du gigantisme de Wagner, cette œuvre est un drame de l’intime, du silence et du non-dit.

Marguerite de Saint-Marceau (« Meg ») devant le Grand Casino de Vichy

June 8, 1926: Bathed in Music in Vichy

I adore Debussy. His Preludes, his La Mer, his Nocturnes. But Pelléas… a total mental block. This, his only opera, eludes me. Too many whispers, not enough soaring flights. Accustomed as I am to Italian or German operas, I also have a hard time with the French language sung in this manner; for a long time, I found it almost ridiculous.
Fortunately, tonight I am in Vichy. Far from Paris, the crisis of the franc, and that cursed Poincaré who is preparing his return. I take my seat at the Théâtre du Casino with Meg. Marguerite de Saint-Marceau is an absolute devotee of the piece. Beside her, she has placed a notebook from her famous diary. Her mission? To help me love it.
The house goes dark. The orchestra begins to rustle under the direction of Paul Bastide—the master of music here. His baton is entirely fluid, crisp, and free of frills. It does not thunder; it glides over the skin like spring water. I finally allow myself to be cradled by this work, which I am beginning to understand.
Meg leans toward me in the darkness of the box. Her violet perfume is a little intoxicating, but I like it.

« Listen, Olivier, she whispers to me. « Don’t look for the show-stopping aria. Shh. Listen, listen to the language. It is declaimed theater, entirely in nuances. »

On stage, Yvonne Brothier is a crystal Mélisande. When she drops her wedding ring into the depths of the fountain, it is the drama of the unspoken. No grand Wagnerian outbursts, just magnificent silences that Bastide sculpts out of the air. Meg squeezes my arm when Roger Bourdin—a Pelléas of heartbreaking youth—entangles himself in Mélisande’s hair at the foot of the tower.
« You see? The tragedy lies in what they leave unsaid, » she breathes.
And she is right, Meg. By guiding me through its inner workings, she makes me capitulate. I am finally beginning to feel the beauty of this melancholy. Bastide’s orchestra envelops the voices in a halo of mystery, without ever drowning them out.
In the final act, Pelléas dies at the hands of Golaud. Mélisande passes away without a cry on her bed of misery. « I am not happy here… » A sharp slap to the soul.
As we leave the Casino, the Vichy air remains mild, but a storm threatens in the distance. The political barracks await me in Paris next week, but Meg has pulled it off. She has opened my eyes to Pelléas. And tonight, that is enough for me to forget the rest.

5 juin 1926 : « Tu n’iras pas au bagne ! »

Le bagne de Saint-Martin-de-Ré. Une honte absolue pour la République. Depuis les articles d’Albert Londres en 23, tout le monde sait ce qui s’y passe, mais personne ne bouge. Sauf que là, on touche le fond et je refuse de fermer les yeux. Doumergue m’a envoyé en « mission d’inspection administrative ». La bonne blague. En réalité, un convoi de forçats s’apprête à embarquer pour la Guyane sur le navire La Martinière. Et dans le lot, il y a un homme qui n’a rien à faire là.
Il s’appelle Louis Mathieu. Un ancien poilu. Le gars a été décoré à Verdun, mais il a craqué en 17 lors des mutineries. Dix ans qu’il traîne sa misère de prison en dépôt. Aujourd’hui, la justice militaire veut s’en débarrasser définitivement et l’expédier crever de la fièvre jaune à Cayenne. Si la presse l’apprend, le Cartel des gauches explose définitivement et la Chambre redevient un champ de bataille.


J’ai pris le train pour La Rochelle, puis la chaloupe à travers le pertuis. Me voilà dans la citadelle de Vauban. L’ambiance est glaciale. Ça sent la paille pourrie, l’humidité saumâtre, et le bruit des fers sur les pavés vous prend aux tripes.
Je fais ouvrir sa cellule. Le directeur du dépôt tire une gueule de six pieds de long mais il s’écrase devant mon ordre présidentiel. Mathieu est là, assis prostré, les yeux vides, déjà mort en dedans. Je m’assois sur son grabat, sans chichi.


« Mathieu. Regardez-moi. Je ne suis pas là pour vous charger. »
Il lève à peine la tête, la voix brisée : « Qu’est-ce que vous me voulez, le Parisien ? Le convoi part dans trois semaines. Laissez-moi crever tranquille. »
« Vous ne monterez pas sur ce bateau. Votre grâce présidentielle est signée… Commutation de peine. Vous restez en métropole, vous finirez vos jours dans une centrale de l’Est, près de chez vous. »
Il me regarde, incrédule. Une étincelle se rallume dans ses yeux morts. « Pourquoi vous faites ça ? »
« Parce que la France a assez versé de sang. Et parce qu’un héros de Verdun n’a pas sa place à Cayenne. »


Le directeur rouspète derrière la porte, me parle de discipline, de l’armée qui va ruer dans les brancards. Je m’en moque royalement. Poincaré va revenir au pouvoir dans quelques semaines. S’il avait trouvé ce dossier sur son bureau, il aurait validé la déportation sans ciller, par pur respect du Code militaire. Il fallait agir vite, court-circuiter la machine avant la reprise en main de juillet.


Ce soir, depuis ma chambre d’hôte à Saint-Martin, j’écoute l’océan taper contre les remparts de Vauban. Pour une fois, l’ombre a servi à faire de la lumière. Un homme de moins pour l’enfer vert. La République dort tranquille, et moi aussi.

La prison de Saint-Martin de Ré. Après, c’est l’embarquement pour le bagne en Guyane

June 5, 1926: « You Will Not Go to the Penal Colony »

The Saint-Martin-de-Ré penal colony. An absolute disgrace to the Republic. Ever since Albert Londres’ articles in ’23, everyone knows what goes on there, but nobody moves a finger. Except now, we’ve hit rock bottom, and I refuse to close my eyes. Doumergue sent me on an « administrative inspection mission. » What a joke. In reality, a convoy of convicts is preparing to board the ship La Martinière for French Guiana. And among them, there is one man who has absolutely no business being there.
His name is Louis Mathieu. A former poilu. The guy was decorated at Verdun, but he cracked in ’17 during the mutinies. For ten years, he has been dragging his misery from prison to detention center. Today, military justice wants to get rid of him once and for all and ship him off to rot from yellow fever in Cayenne. If the press finds out, the Cartel des gauches will blow sky-high, and the Chamber will turn right back into a battlefield.
I took the train to La Rochelle, then the launch across the straits. Here I am inside Vauban’s citadel. The atmosphere is bone-chilling. It smells of rotting straw and brackish dampness, and the sound of irons scraping against the cobblestones grips you by the gut.
I have his cell opened. The prison director wears a face a mile long, but he backs down before my presidential order. Mathieu is there, sitting prostrate, his eyes hollow, already dead on the inside. I sit down on his cot, no ceremony.
« Mathieu. Look at me. I’m not here to condemn you. »
He barely raises his head, his voice broken: « What do you want from me, Parisian? The convoy leaves in three weeks. Just let me die in peace. »
« You won’t be boarding that ship. Your presidential pardon has been signed… Commutation of sentence. You are staying in mainland France; you will finish your days in a central prison in the East, close to home. »
He looks at me, incredulous. A spark flickers back to life in his dead eyes. « Why are you doing this? »
« Because France has spilled enough blood. And because a hero of Verdun has no place in Cayenne. »
The director grumbles behind the door, muttering about discipline and how the army is going to kick up a storm. I couldn’t care less. Poincaré will be returning to power in a few weeks. If he had found this file on his desk, he would have authorized the deportation without blinking an eye, out of pure reverence for the Military Code. I had to act fast, to short-circuit the machine before the July takeover.
Tonight, from my guest room in Saint-Martin, I listen to the ocean crashing against Vauban’s ramparts. For once, the shadows were used to bring forth the light. One less man for the green hell. The Republic sleeps soundly, and so do I.

Historical Figures Mentioned

Gaston Doumergue (President of the Republic)

Raymond Poincaré (Incoming Prime Minister)

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