15 octobre 1908 : Le ministre Gaston Thomson tente de sauver sa tête

Une vingtaine de matelots s’affaire autour du canon de 194 du croiseur cuirassé Latouche Tréville. Il est tard, l’exercice de tir s’achève bientôt, chacun est fatigué mais heureux. Soudain, un bruit terrible, un éclair dévastateur, une monstrueuse boule de feu en expansion constante jaillit de la tourelle commandant la pièce d’artillerie.

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Un croiseur cuirassé français en 1908

Après quelques minutes de cauchemar, au moment où les premiers secours arrivent, on relève des dizaines de blessés horriblement brûlés… et treize marins ont perdu la vie.

Ce drame qui endeuille à nouveau la marine française s’est produit le 22 septembre dernier.

15 octobre :  G. Clemenceau nous réunit dans son bureau, le ministre de la Marine Gaston Thomson, le ministre de la Guerre Marie-Georges Picquart, le directeur de cabinet Etienne Winter et moi.

Le Président du Conseil commence, avec calme mais détermination :  » La Chambre ne nous fait aucun cadeau. Il faut dire qu’il y a de quoi. Naufrages des croiseurs Sully, Jean Bart et Chanzy, des sous-marins Lutin et Farfadet, explosion du cuirassé Iena… et maintenant, cet accident lamentable sur le Latouche Tréville. Mon rival Delcassé, ce monsieur « je sais tout », ne cesse de se répandre dans la presse ou dans les couloirs du parlement sur le fait que mon gouvernement est « incapable de préparer le pays au combat ». Plusieurs interpellations du gouvernement sont prévues dans les prochains ordres du jour. Bref, ça barde !  »

Thomson, blême, tente de se justifier :  » Les explosions sont largement dues à la poudre B qui remplace la célèbre poudre noire et produit beaucoup moins de fumée. L’utilisation de cet explosif n’est pas encore totalement maîtrisée par les marins et les risques restent importants. »

Clemenceau se durcit :  » Ecoutez, Thomson, sur les navires allemands ou britanniques, on trouve aussi de la poudre B et rien ne saute. Non, la vérité, c’est que c’est le foutoir dans votre marine. Le rapport de la commission d’enquête le montre : entretien défectueux du matériel, absence de consignes de sécurité précises, personnel mal formé, investissements mal suivis et inefficaces… J’ai été patient avec vous, j’ai accepté les augmentations de crédits que vous me demandiez avec insistance mais les résultats ne sont pas au rendez-vous. Je souhaite que vous retrouviez rapidement votre siège de député de Constantine, vous y êtes plus à l’aise.  »

Thomson rougit :  » Ce que vous dites est injuste. Je répare les errements de mes prédécesseurs et il n’est pas possible de tout corriger en deux ans.  »

Clemenceau plus doux mais implacable :  » Vous avez raison techniquement mais tort politiquement. La Chambre veut une tête. Ce sera la vôtre. Vous me remettrez votre démission dans une semaine… pas avant. Nous laissons encore monter la pression pendant sept ou huit jours puis vous partez. Si vous nous quittiez tout de suite, les parlementaires voudraient un autre bouc émissaire et cela risquerait d’être moi. Désolé mon vieux.  »

Thomson sort de la pièce presque sans un mot, la face blanche, le front luisant.

Je reste atterré par la brutalité de l’échange.

Clemenceau reprend, sans émotion apparente :  » Il faut réfléchir déjà au successeur. Evitons un politique. Je veux un administrateur. Quelqu’un qui sait compter et se faire obéir des bureaux. Un homme qui n’a pas le souci de plaire et de se faire élire un jour à nouveau.  »

Il se retourne vers moi :  » Parmi vos collègues du Conseil d’Etat, vous pouvez regarder ? Il me faut un nom, vite.  »

A suivre…

14 octobre 1908, Bosnie Herzégovine : quand l’Europe joue avec le feu

Les faits : le 5 octobre 1908, l’Empire Austro-hongrois annexe officiellement la Bosnie Herzégovine, pays qu’elle occupait depuis trente ans déjà.

Depuis dix jours, les réactions dans les chancelleries occidentales sont très négatives. La France et l’Angleterre parlent de « coup de force » des Autrichiens. L’Allemagne regrette de ne pas avoir été consultée et considère qu’il s’agit d’une action « unilatérale ». La Russie, enfin, se sent humiliée d’être exclue de l’avenir d’un peuple en majorité slave.

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Une rue de Sarajevo en 1908

Quant à l’Empire Ottoman, il n’émet que de faibles protestations. C’était lui qui exerçait, sur le papier du moins, la souveraineté sur ces terres du sud de l’Europe. On murmure que le Sultan aurait bénéficié de transferts importants de fonds venant de la monarchie habsbourgeoise.

D’un strict point de vue diplomatique, la crise devrait se calmer rapidement. Les troupes de François-Joseph occupaient déjà Sarajevo et sa région, il n’y a donc pas de changement d’un point de vue militaire. En outre, Vienne réalise de gros efforts pour tirer vers le haut ces territoires encore peu industrialisés : construction de ponts et de 6500 kilomètres de lignes de chemins de fer, agrandissement des routes, électrification des villes, alphabétisation de la jeunesse… Autrement dit, l’annexion ne fait que confirmer un état de fait économiquement bénéfique.

Pour autant, cet événement reste lourd de menaces.

Il est la démonstration du manque de concertation entre Etats européens. L’action unilatérale, la politique du « fait accompli » semble payante. Le traité de Berlin de 1878 (qui règlait le sort des anciennes possessions ottomanes en Europe) devient lettre morte. Ceci rajoute de l’incertitude dans les relations diplomatiques et n’est pas facteur de paix.

Ni la Bosnie, ni l’Herzégovine ne sont allemandes. Composées de Serbes orthodoxes, de Croates catholiques et de « Turcs » musulmans, ces deux contrées sont des mosaïques potentiellement instables, où la cohabitation entre religions et nationalités ne va pas de soi. Les jalousies entre Serbes, Croates et Turcs peuvent naître à tout moment : à la faveur de la construction d’un pont, du recouvrement inégalitaire d’un impôt, de l’implantation d’une école à un endroit plutôt qu’à un autre.

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Caricature dans un journal autrichien : les Bosniaques sont considérés comme « arriérés » par les Autrichiens et les Hongrois. Aucun des deux peuples ne veut payer, avec ses impôts, pour le développement de cette région.

Belgrade, la capitale voisine, continue à rêver d’une « Grande Serbie » et des nationalistes de part et d’autre de la frontière mènent des activités parfois violentes (avec le soutien des services secrets de Belgrade ?)  que la police autrichienne peine à contrôler et réprimer.

Les Balkans demeurent une poudrière. Poudrière de peuples rivaux, de religions différentes. Poudrière faite de conflits d’intérêts entre puissances : les Russes souhaitent rester influents dans cette région en partie slave ; les Autrichiens veulent, avec le soutien implicite de l’Allemagne, préserver la partie sud de leurs frontières ; l’Angleterre reste attentive à la libre circulation des marchandises sur les voies maritimes et à l’équilibre des forces sur le continent ; la France se méfie de toute démarche d’expansion d’une nation germanique.

Pour qu’une poudrière soit dangereuse, il faut un baril de poudre. Il existe donc, ce sont les Balkans.

Pour aboutir à une explosion, il faut aussi une mèche et une étincelle. Le système des alliances entre puissances, la tentation des coups de force de la part des Etats européens, les actions troubles des services secrets serbes ou autrichiens, forment bien une « mèche » dangereuse.

Et l’étincelle? Pour l’instant, il n’y en a pas.

Pour l’instant.

13 octobre 1908 : Jack London sauvé par un loup

L’homme titube. L’air moite et malsain rend sa respiration difficile. Il avance à grand peine et butte bruyamment sur chaque chaise ; chaque pied de table du bateau devient un obstacle. Sa vision se trouble, il passe la main sur son front brûlant pour mesurer une dernière fois la température qui l’affaiblit chaque jour un peu plus. Comme un enfant affamé le ferait avec son biberon, il porte une dernière fois à la bouche le goulot de la bouteille de whisky qui ne le quitte plus depuis un mois. Il boit pour se rassurer, « pour faire partir le mal et se désinfecter ».

La fièvre des mers du Sud, cette maladie sournoise qui rougit et fait partir sa peau par plaques, a transformé le solide Jack London en loque.

Iles Salomon, nord-est de l’Australie, octobre 1908.

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Jack London. L’écrivain a 32 ans en 1908

L’écrivain déjà célèbre, spécialiste du grand Nord, aventurier, socialiste à ses heures, est parti pour un voyage autour du monde à bord d’un navire construit pour la circonstance, le Snark.

Le voyage est payé par les journaux américains qui attendent de nouvelles aventures écrites dans un style dépouillé mais avec des mots qui claquent comme les fouets des chercheurs d’or d’Alaska éloignant les loups.

Le grand public souhaite de nouvelles histoires où se mêlent de façon inextricable le vécu et le fantasme. Il attend sa dose de suspens, d’émotions fortes, d’aventures viriles où brille à chaque page une pépite littéraire arrachée au sol d’une inspiration toujours fertile.

Jack le fort, le boxeur aux larges épaules et aux poings rapides s’effondre sur le pont du Snark.

Le bruit et le balancement des vagues, le soleil qui éblouit chaque fois qu’il peut percer derrière les nuages noirs surplombant un océan Pacifique bien mal nommé, donnent de drôles de couleurs au rêve de l’écrivain malade.

Dans son sommeil comateux, il a repris miraculeusement toutes ses forces. Il est redevenu le roi des voleurs d’huîtres, l’ouvrier révolté des usines de conserves, l’étudiant ivre de revanche sociale admis à l’université prestigieuse de Berkeley. Surtout, il habite à nouveau le personnage de chercheur d’or qui a conquis un public qui ne cesse de s’élargir.

Par la puissance de l’imagination, il est transporté en un instant de l’archipel mélanésien jusque dans les forêts canadiennes et nord-américaines.

Par -50°C, son crachat de dur à cuir se transforme immédiatement en petite boule de glace qui claque sèchement en touchant le sol couvert à l’infini de neige gelée. Sa chaude pelisse garnie de toutes les peaux de bêtes achevées avec son poignard qui ne le quitte jamais, le transforme presque en animal parmi d’autres, dans ce pays immense où la nature ne peut être domptée.

Jack fait face au héros de son livre phare, la bête attachante qui l’a rendu riche et célèbre. Croc-Blanc, le chef de meute, le regarde fixement et semble lui dire :

 » Relève-toi, Jack. Laisse l’alcool, part te soigner. Reprend ta plume alerte, laisse aller à nouveau ton écriture rapide et intrépide qui enchante toute une génération. Au détour de tes nouvelles, dénonce les injustices et fait trembler les puissants.  »

Le loup cesse un instant d’être féroce et tire par la manche, doucement mais fermement, le corps presque sans vie de Jack London. Il le met à l’abri et ouvre sa gueule. Une langue agile bien rouge sort derrière ses terribles crocs. Il lèche avec application les plaies purulentes de Jack, le soigne comme une mère louve. L’opération dure une nuit. Une nuit de soins intensifs, prodigués par un animal sorti tout droit d’un rêve merveilleux.

Au moment où le jour se lève à nouveau, Jack va mieux. Croc-Blanc est parti après avoir secoué une dernière fois ses magnifiques poils.

L’écrivain se lève, écarte les bras et lève les yeux vers le ciel redevenu bleu. Il a repris confiance en lui, ses muscles puissants le portent à nouveau. Il crie, hurle vers les mouettes qui tournent autour de son bateau :

 » Je vais vivre ! Et de toutes mes forces, avec toute mon âme, JE VAIS ECRIRE ! « .

11 octobre 1908 : Le Douanier qui ne quitte jamais Paris

« Pourquoi ne serait-ce pas celui-là le peintre de l’avenir ? » Ce mot admiratif de Degas sur le Douanier Rousseau tranche avec ce que chacun disait sur ce peintre il y a un an ou deux. Les accusations de naïveté, les regards condescendants se font plus rares. Le milieu des peintres parisiens et un public –encore peu nombreux – d’amateurs éclairés commence à réaliser qu’il faut compter avec Henri Rousseau.

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Le Pont de Sèvres par Henri Rousseau, 1908
La palette de couleur est chatoyante, les sujets (une carriole, une partie de football, un pont…) variés. Rousseau décrit le monde qui l’entoure et le retraduit à sa façon, sans fioriture, sans perspective inutile. Son style original, reconnaissable entre mille, conduisent ses œuvres à se détacher nettement dans les expositions. « C’est un terrible voisin, il écrase tout« murmure, impressionné, Félix Vallotton.

L’homme sait se faire oublier. Son personnage réel laisse sa légende se construire :
– Il n’a jamais été douanier mais a travaillé comme employé aux octrois, cette administration parisienne chargé de faire payer un droit sur toutes les marchandises entrant dans la capitale.
– Il n’est jamais allé dans les jungles et au milieu des plantes exotiques qu’il peint si bien. La fréquentation assidue du Jardin des Plantes lui suffit.

Henri Rousseau ne franchit jamais physiquement les portes de Paris. Seule son imagination vogue sans contrainte et nous entraîne dans un joyeux mélange visuel de scènes amusantes, inquiétantes voire terribles (sa toile sur la Guerre). Heureusement, les rêves l’emportent largement sur les cauchemars, la vision d’un monde heureux et poétique prédomine.

Le Douanier tient des propos qui amusent. Au Président d’un tribunal qui prononçait un jugement très favorable pour lui, il ne peut s’empêcher de proposer, devant une salle d’audience hilare « Monsieur le Président, pour vous remercier, je ferais un portrait de votre épouse. «
Si vous l’invitez chez vous, il arrive dans sa mise toute simple, avec son béret et un violon à la main. Sans se faire prier, il joue deux ou trois airs entraînant et chante sa ritournelle favorite ; « Aïe, aïe, aïe, j’ai mal aux dents ! « Les paroles sont bêtes mais le fou rire nous prend rapidement.

Les critiques continuent à regarder de haut le Douanier. Celui-ci fait comme si de rien n’était. Il affiche sur ses murs, comme des trophées, les articles ironiques du Matin ou du Figaro. Nul ne sait s’il comprend que les journalistes ont voulu le blesser avec leur plume acérée. Il plane, avec son sourire bienveillant, au-dessus de ces petites bassesses. Et il nous prend par la main pour nous faire revivre ce que nous avons gardé de meilleur dans nos rêves d’enfants.

8 octobre 1908 : Emile Pouget, roi de l’argot et du sabotage

Au fur et à mesure que Emile Pouget me parle, je note avec délice ses expressions sur mon petit carnet en me promettant de les employer à nouveau devant quelques amis choisis… ou mon fils lycéen.

Le mot « foutre » revient plus souvent qu’à son tour chez ce leader de la CGT, écorché vif depuis son plus jeune âge.

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Photographie du responsable CGT Emile Pouget prise par la préfecture de police après son arrestation

 » Quand les idées sortent de votre caboche, elles ne sont pas pommadées, bichonnées comme des garces de la haute, elles sortent aussi nature que les asticots du fromage.  »

Je n’aurais pas formulé les choses comme cela mais… ce n’est pas faux quand on y réfléchit.

A la terrasse du café marseillais où nous sommes installés, nous feuilletons ensemble des exemplaires du Père Peinard, le journal mi syndicaliste, mi anarchiste, qui a rendu célèbre Pouget. Nous sommes en plein XVIème congrès de la CGT qui a lieu du 5 au 10 octobre 1908 dans la capitale provençale. Emile Pouget essaie de convaincre ses camarades que, malgré la répression de la police de Clemenceau, il faut continuer sur une ligne dure. Je suis personnellement chargé de le persuader du contraire. Tâche sans doute vouée à l’échec mais peu importe : Pouget m’est sympathique même si tout nous oppose.

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XVIème congrès de la CGT à Marseille du 5 au 10 octobre 1908

 » Il faut secouer les prolos, baffer la police. Parlementer, négocier avec le gouvernement, faire des concessions, tout ça, faut pas compter sur moi, ce sont des gnôleries chrétiennes. Foutre !  »

On sent un homme au cuir épaissi par trois années de prison à Melun dans les années 1885 puis par une nouvelle et récente incarcération après les émeutes de Villeneuve-Saint-Georges de cet été. Il est libéré provisoirement pour assister au congrès de son syndicat (geste d’apaisement que j’ai suggéré à Clemenceau).

 » Crime de rébellion ! Voilà de quoi on m’accuse. Tous ces mots destinés à protéger le pouvoir bourgeois. Nom d’un pet, je reste têtu comme une mule et je ne céderai pas face aux enjuponnés (je me doute qu’il parle des magistrats) « .

Je ne pense pas amener Pouget à renoncer à ses combats contre le Pouvoir que je représente mais j’essaie d’obtenir au moins une avancée :

 » Vous êtes à l’origine du mot « sabotage ». C’est vous qui proposez que les ouvriers, mécontents de leur salaire et de leurs conditions de travail, puissent mal réaliser leur tâche et ainsi bloquer la production… sans vraiment faire grève. Cela peut avoir des conséquences très graves pour le pays !  »

Il me répond, dans un éclat de rire :  » A mauvaise paye, mauvais travail ! Avec deux sous d’un certain ingrédient, les cheminots peuvent mettre une locomotive de plusieurs tonnes dans l’impossibilité de fonctionner. Les coiffeurs en colère, quant à eux,  badigeonnent les boutiques de la ville avec du shampooing et de la crème à raser. Voilà qui est  drôle et conduit le capitaliste et les charognards (les patrons) dans une m… noire. Et moi, je me marre, je me marre !  »

Il m’attrape soudain par le bras : « Le p’tit conseiller de Clemenceau, faut pas croire que j’ai pas vu ton p’tit jeu. Le sabotage a été adopté dans la motion que j’ai présentée au Congrès confédéral de Paris en 1900 et je m’apprête à écrire un livre là-dessus. Je ne suis pas prêt à renoncer à cela non plus. Tes mouchards de la police ne pourront rien contre cela. Le sabotage bloque tout et il est impossible de retrouver les coupables. C’est l’arme idéale du prolo en colère.  »

On n’arrête pas Emile Pouget. On n’arrête pas cette énergie en marche, ce champion de l’organisation révolutionnaire et du verbe haut, ce polémiste redoutable.

La conversation s’achève, je n’ai rien obtenu du leader syndical.

Si… quelques exemplaires dédicacés du Père Peinard que je lirai en cachette dans mon bureau du ministère, le sourire aux lèvres en repensant aux cinquante nouveaux mots d’argot appris aujourd’hui.

7 octobre 1908 : Il faut des patrons exemplaires !

Georges Clemenceau a tenu à le recevoir lui-même. Eugène Schneider, ou plus exactement « Eugène II Schneider », héritier d’une dynastie prestigieuse de patrons du Creusot.

L’homme a du charisme, des convictions. Il fait de la politique et a été élu député. Le Creusot reste pour lui un champ d’expérimentation industriel et social.

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Statue d’Eugène Schneider, fondateur de la dynastie du même nom, grand-père d’Eugène II Schneider, dirigeant actuel de la prestigieuse société du Creusot

D’une main, il lance la production de machines électriques, de turbines pour les navires, de locomotives et même de sous-marins.

De l’autre, il se préoccupe du sort de ses employés et fait émerger des caisses et maisons de retraites, des crèches et écoles ménagères, des parcs de loisirs agrémentant des cités ouvrières modèles.

« Les patrons doivent être exemplaires. Nous avons des devoirs plus que des droits. Ne l’oublions pas, l’opinion publique nous regarde.  » lance-t-il d’un ton pénétré de grandeur et de bonté.

Il insiste sur la nécessité de recruter les ingénieurs aux meilleures écoles : Polytechnique, Centrale, le Génie Maritime ou les Mines. Cet apport d’intelligence tire vers le haut ses usines qui deviennent très profitables et exportent (marine américaine …) . Les bénéfices sont intégralement réinvestis dans le développement de nouveaux procédés ou l’amélioration du sort des salariés.

Les associés de la société en commandite (Schneider se méfie des capitaux des banques et ne souhaite pas transformer son entreprise en société par actions) soutiennent sur la durée les lourds investissements nécessaires pour rester à la pointe de la technique.

J’arrête là cette description.

A écouter Eugène Schneider, nous pourrions nous croire dans un monde idéal. Des bons patrons, des ouvriers bien traités, leurs enfants promis à un bel avenir …

La réalité reste plus nuancée. Il y a un peu moins de dix ans, en 1899, des grandes grèves ont éclatées au Creusot. Les salariés réclamaient des syndicats, de meilleurs salaires et une plus grande liberté politique.

La direction a répondu par la mise en place de délégués d’atelier mais n’a pas souhaité voir s’implanter des syndicats nationaux comme la CGT. Au Creusot, les ouvriers sont priés de s’affilier à un syndicat « jaune ».

Dans cet endroit de France, on est élevé Schneider (crèches et écoles patronales), on mange Schneider (la firme soutient les jardins ouvriers), on travaille pour Schneider, on se syndique Schneider, on achète Schneider (dans les coopératives locales soutenues par la Société), on part avec une retraite Schneider.

Un patronat exemplaire, je vous dis.

6 octobre 1908 : Le parti socialiste uni pour gagner

Le parti socialiste SFIO est sur de bons rails. Il a maintenant tout ce qu’il faut pour réussir : un leader de plus en plus incontesté en la personne de Jean Jaurès, un programme progressiste qui vise au progrès social immédiat, une vraie raison d’exister liée à la situation peu enviable des ouvriers ou petits employés et une base militante solide.

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Dans la guerre des plumes, Jean Jaurès pourrait l’emporter sur Georges Clemenceau

La SFIO, section française de l’Internationale ouvrière, revient de loin. Il y a quelques mois encore, on pouvait écrire sur son unité fragile, sur la querelle des chefs qui la minait, sur sa doctrine ambiguë.

En fait, ce parti prend des virages positifs et au bon moment.

Au congrès d’avril 1905 qui a eu lieu dans la salle du Globe à Paris, le parti s’est doté de structures rigoureuses qui interdisent aux parlementaires d’y prendre le pouvoir (leur nombre ne peut excéder 10 % de celui du Conseil national dirigeant). Ainsi, ce sont bien les meneurs militants qui gardent les rênes et non les notables -souvent rivaux- issus des élections.

Lors de ce congrès du Globe, les différentes tendances socialistes (anciens Allemanistes, socialistes indépendants, Possibilistes…)  se sont aussi fondues en un seul ensemble cohérent et discipliné. Les Jaurésiens l’emportent progressivement sur les Guesdistes et imposent leur vision réformiste excluant la grève générale et privilégiant les conquêtes sociales concrètes et immédiates. Le capitalisme continue à être condamné dans son principe (ce qui donne du baume au coeur des milliers de syndicalistes qui votent socialistes) mais son renversement brutal se voit repoussé à plus tard ( ce qui rassure les classes nombreuses d’employés, d’ouvriers aisés ou de petits fonctionnaires).

La participation au gouvernement radical est exclue. Ainsi, la SFIO n’a pas à se « compromettre » dans la difficile conduite des affaires d’un pays qui est entré -dans la douleur- dans l’aire industrielle.

Au congrès de Toulouse qui va avoir lieu dans les prochains jours, le discours de Jaurès doit officialiser ces orientations.

Il est donc très attendu.

Il devra proposer une synthèse aux différents courants de pensée de la SFIO et surtout donner du « sens » aux évolutions sociales en cours en montrant qu’elles légitiment la position en faveur de « l’évolution révolutionnaire ».

Fébrilement, conscient de l’enjeu immense, Jean Jaurès écrit, réécrit son discours chaque soir, chaque nuit.

Avec de simples mots, il va aider à construire le rêve d’un peuple qui attend. Il pèse les phrases, réfléchit au poids des formules.

Sa plume agile se bat pour que ses propos forment un édifice, une maison accueillante où pourront venir se réchauffer les générations montantes lassées d’un gouvernement qui a renoncé à changer le monde.

5 octobre 1908 : Comment seront les années 2000 ?

Imaginer les années 2000. Se représenter mentalement le monde de nos arrières arrières arrières petits enfants. Une société qui vivra -heureuse ou non – quand nous aurons tous disparus.

Jules Verne, décédé il y a déjà trois ans, est l’un des premiers à avoir essayé dans ses nombreux romans de tracer les lignes du futur. On s’envole avec lui de la Terre à la Lune après avoir voyagé au centre de notre planète. Le tour du monde ne doit pas dépasser quatre-vingts jours pour laisser un peu de temps pour s’enfoncer à vingt mille lieues sous les mers. Nous sommes invités à passer nos vacances avec des visionnaires à la forte personnalité comme Robur le Conquérant, le capitaine Nemo ou Phileas Fogg ou juste une journée avec un journaliste américain en 2889.

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Robur le Conquérant nous permet d’entrevoir les « omnibus volants » qu’imagine le philosophe Alain

Avec Jules Verne, nous sommes plongés dans un monde de progrès continu, spectaculaire et attirant. 

Le professeur Emile Chartier (il écrit sous le nom d’Alain) avec lequel je passe quelques soirées à réfléchir à l’avenir s’exclame :

 » Ils en sont tous à nous parler de l’an 2000, comme s’ils y étaient ; ce ne sont qu’omnibus volants et maisons de cinquante étages. Ces merveilles, et bien d’autres qu’il n’est pas difficile d’imaginer, n’ont rien qui dépasse la puissance humaine.  »

C’est vrai que si l’on croise ce qui se passe aux Etats-Unis où les gratte-ciel comme le Flatiron de New York commencent à pousser comme des champignons et les visions de Jules Verne, nous pouvons imaginer un Occident de l’an 2000 où nous vivrons dans d’immenses immeubles après avoir emprunté des moyens de transport collectifs très rapides. 

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Le Flatiron Building de New York construit en 1902

Alain imagine aussi un progrès social continu :  » J’imagine les travailleurs tous bien payés et assurés contre tous les maux et accidents  » .

Dans le monde du futur, nous travaillerons moins et serons moins « dociles » avec les patrons. Avec l’essor du suffrage universel, il s’agit d’une tendance lourde ne pouvant être arrêtée.

Des années 2000 radieuses alors ?

Pas si sûr. Emile Chartier s’inquiète des écarts de fortunes, des gaspilleurs de fonds privés ou publics qui peuvent provoquer la révolte du peuple :  » Il faudra peut-être une révolution violente qui ramènera une heureuse médiocrité pour tous.  »

Devant mon regard effrayé par l’idée d’une révolution – que je ne souhaite pas connaître de mon vivant – Alain s’empresse d’ajouter :  » Je crois plutôt que tout se fera en douceur, par l’effet des crises économiques qui ruineront les grosses fortunes. »

J’espère que le XXème siècle qui commence ne verra pas -à la fois- les révolutions et les crises économiques. En effet, l’Histoire récente qu’oublie un peu vite Alain, nous montre que ces terribles crises ne touchent pas que les puissants.

Les crises boursières et financières de 1873 (effondrement de la bourse de Vienne puis de celle de New York avec pour conséquence une stagnation économique pendant vingt ans sur toute l’Europe) et le krach français de l’Union Générale en 1882, ont surtout ruiné les petits épargnants et ont entraîné des secteurs entiers de l’économie dans la spirale du déclin.

Toute la fin du XIXème siècle est marquée par l’extension du chômage dans la métallurgie, les mines ou le bâtiment… alors que les riches banques d’affaires ont finalement tiré leur épingle du jeu.

De ce point de vue, le XXème siècle sera-t-il un nouveau XIXème siècle… en pire ?

3 octobre 1908 : Le salon ou l’automobile ?

Un fonctionnaire français, même assez haut gradé, ne roule pas sur l’or. L’arrivée de « l’enveloppe ministre » reste donc toujours la bienvenue. En fin d’année, une somme en liquide est remise, par le Président du conseil, directement au directeur de cabinet, à charge pour lui de redistribuer ces fonds aux différents proches collaborateurs méritants. Cette pratique méconnue, un peu opaque mais traditionnelle n’est pas trop critiquée par les collègues de la rue de Rivoli, notamment les conseillers de M. Caillaux… qui profitent d’un système identique.

Pour cette année, c’est une somme assez rondelette par rapport à mon modeste traitement habituel de maître des requêtes au Conseil d’Etat (c’est mon grade… et mon emploi si je quitte G. Clemenceau) qui est arrivée sur la table familiale, à la grande satisfaction de mon épouse.

Que faire de cet argent ?

Un débat nourri s’ouvre entre ma femme et moi. Je rêve d’une automobile, elle ne jure que par la rénovation de notre salon.

Pour être honnête, il faut convenir que mes désirs demeurent assez largement inaccessibles et hors de portée de notre bourse même arrondie par la prime de fin d’année.

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La nouvelle Peugeot de type 105 qui pourrait contenir nos deux -et bientôt trois – enfants ne peut être acquise que par des grands bourgeois et engloutirait une bonne année de mon traitement.

Si je me rabats sur la nouvelle Renault AX, plus simple et moins coûteuse, ma femme me fait remarquer que je serai le seul à en profiter compte tenu de la place disponible dans l’habitacle.

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Exit donc le rêve d’automobile.

Reste à examiner celui de ma femme : un salon avec « de vrais beaux meubles en Art Nouveau ».

L’oeil est séduit. Les lignes sont audacieuses.

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Cette baquette Hector Guimard partira dans un salon d’un grand appartement de l’avenue Foch… mais pas chez nous. Elle est hors de prix.

Plus modestement, nous regardons ce joli guéridon Libellule d’Emile Gallé :

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L’étiquette nous dissuade encore d’aller plus loin.

En désespoir de cause, nous nous rabattons sur ce que nous croyons être une modeste chaise (réalisée par Hector Guimard) :

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Là encore, nous devons renoncer, sauf à engloutir une part déraisonnable de nos économies.

Il nous reste à visiter les ébénistes plus modestes de la rue du Faubourd-Saint-Antoine. Ils ne sont pas versés forcément dans l’Art nouveau mais ils pratiquent des prix accessibles… et négociables.

Avant de nous diriger vers le XIIème arrondissement, je fais une dernière tentative :

 » Chérie… et si nous mettions de l’argent de côté, par exemple en achetant des emprunts russes, pour pouvoir s’offrir la toute nouvelle Ford T quand elle arrivera sur le sol français ? « .

La réponse de ma femme, à l’esprit très pratique, est sans appel :

 » Il faut profiter de la vie tout de suite. Investir un sou dans le régime fragile des tsars ne me dit rien qui vaille. Je crains que si nous plaçions ainsi nos économies, nous ne pourrions avoir, au bout du compte, ni automobile, ni meuble ! « .

2 octobre 1908 : « Je vole ! « 

Je n’aurais jamais dû dire « oui ».

Wilbur Wright est ravi qu’un conseiller de Clemenceau le rejoigne au camp d’Auvours, près du Mans pour assister à des démonstrations de vol de son merveilleux « Flyer, Wright model A ». Il m’a tout de suite proposé un baptême de l’air et j’ai naturellement accepté.

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Le biplace « Wright model A » décollera à partir d’un rail de lancement, sans catapulte s’il y a assez de vent. Le Mans, 1908.

Tous les passionnés d’aéroplane qui l’entourent me font un cours accéléré sur ce qu’il faut savoir sur ces engins plus lourds que l’air. Les frères Bollée, Lazare Weiller -tous industriels doués – répondent à mes questions à la fois naïves et inquiètes.

« Mais pourquoi l’engin s’envole alors qu’il va moins vite au décollage que certaines automobiles qui, elles, restent au sol ? »

Wilbur Wright prend une feuille de papier et souffle sur elle et me démontre, me dit-il, le phénomène de la « portance ».

 » Comment retrouver la piste pour atterrir quand on a volé plusieurs dizaines de minutes ? »

 » Comment incliner l’appareil pour ne pas s’écraser au sol en phase d’atterrissage ? »

Chaque fois, les explications très logiques paraissent convaincantes. Je suis notamment frappé par le désir de Wright de transformer un vol en succession d’automatismes qui doivent être parfaitement maîtrisés par les pilotes. Avec lui, nous ne sommes plus dans le domaine de l’amateurisme génial mais nous entrons dans une ère plus professionnelle de la conduite des aéroplanes.

« Que se passe-t-il si l’hélice se casse ou si le moteur tombe en panne ? »

Je sens que ma question est désagréable. Mes interlocuteurs ont l’air navré que je puisse douter de la fiabilité de leurs engins. Ils insistent sur les contrôles et révisions permanents qu’ils effectuent sur tous les éléments sensibles du moteur. Je n’insiste pas et je me dis qu’il faut que je leur fasse confiance (facile à dire !).

L’heure est arrivée.

Je suis Wilbur Wright comme une bête se rendant à l’abattoir. Le teint pâle, les mains moites, je m’installe sur un siège très étroit à côté du pilote. J’ai froid, le vent s’est levé. Je donnerais cher pour être ailleurs… loin.

Un mécanicien lance l’hélice. Wright fait chauffer le moteur « à fond ». Puis l’appareil s’ébranle, doucement, trop doucement à mon goût.

Il prend de la vitesse, nous avançons face au vent. Malgré l’air qui me bat le visage, j’ai l’impression de suffoquer.

Le Flyer tremble de plus en plus au fur et à mesure de son accélération. Le bruit du moteur est assourdissant. Nous arrivons bientôt au bout du rail de lancement. Chaque seconde dure une heure. Les mains de Wright se crispent sur les commandes.

Et puis… c’est le moment magique. Nous quittons la terre ferme, nous décollons, enfin. L’appareil est incliné vers le soleil et nous nous éloignons du sol.

Je pousse un cri, émerveillé : 

  » Je vole ! « 

1er octobre 1908, accident aérien : un mort

On se tue en « avion » (le terme « avion » utilisé par Clément Ader est pourtant sympathique). Cette affirmation relevait de l’évidence quand les tous premiers appareils avaient pris leur envol : les amas mal conçus de toiles ou de tôles ne pouvaient décoller qu’à grand peine et retombaient rapidement en mettant en danger les imprudents qui avaient pris la place de pilote.

Ces derniers temps, une deuxième génération d’aéroplanes commence à occuper les airs. Les moteurs plus compacts conservent une puissance importante pour entraîner de beaux objets aux ailes longues et fines, avec une portance améliorée.

Les frères américains Wright, par exemple, ont bien observé le vol des oiseaux et ont fait des centaines d’expérimentations. Ils ont compris le principe de gauchissement des ailes et donc du virage. Ils ont travaillé à alléger le poids de leurs appareils et de leurs moteurs à hélice.

Il y a quinze jours, à Fort Myer aux Etats-Unis, les Wright ont essayé un biplace robuste, le Flyer type A. Cet engin intéresse l’US Army et le vol était donc observé de près.

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Vol des frères Wright à Fort Myers, en Virginie, USA 1908

A 70 km/h, le Flyer a décollé, emportant Orville Wright et le lieutenant Selfridge, un des tout premiers passagers de l’histoire de l’aviation.

Après quelques instants de vol, l’hélice s’est brisée et l’appareil s’est écrasé lourdement au sol. Selfridge a été tué sur le coup et Orville a été grièvement blessé, sous les yeux horrifiés de l’assistance.

Accident spectaculaire qui fait réfléchir sur la sécurité des pilotes, de leurs éventuels passagers et des personnes restées au sol.

Le ministère de l’Intérieur et le ministère de la Guerre ont pourtant donné leur feu vert pour que les frères Wright puissent venir faire des essais en France sur le champ de courses des Hunaudières et sur le terrain de manoeuvre d’Auvours près du Mans.

Je me rends, à la fois fasciné et craintif, sur les lieux de ces exploits, dès ce soir.

A suivre…

30 septembre 1908 : Une droite dure pour l’Autriche ?

Vu de France, cela inquiète. Observer le maire de Vienne, Karl Lueger, c’est constater combien il est facile pour la droite dure et antisémite d’accéder au pouvoir dans un grand pays européen.

Nul ne sait qui de la poule ou de l’oeuf… Le bourgmestre de Vienne tient-il des propos contre les juifs pour ramasser des voix dans les milieux populaires viennois qui apprécient cette vision des choses ? Ou les phrases assassines et scandaleuses de Karl Lueger font-elles naître des sentiments nauséabonds dans le public qui l’écoute ? Les deux à la fois sans doute.

karl-lueger.1222751055.jpg Karl Lueger

Il encourage l’exclusion des étudiants juifs des corporations d’étudiants, il dénonce la prééminence des grandes familles d’industriels  -les Hirsch, les Springer, les Wodianer ou les Rothschild – et revient souvent sur « la culpabilité d’un peuple qui a crucifié le Christ ». Les petites gens des faubourgs viennois -artisans, commerçants sans le sou – apprécient ces phrases simples qui désignent des boucs émissaires évidents aux malheurs des temps.

« Der Schöne Karl » – le beau Charles – homme grand et élégant, parle aussi en dialecte pour séduire des masses qui recherchent son sens de la proximité, ses allusions « aux vrais problèmes de tous les jours ». Il remonte le Ring en serrant les mains qui se tendent. Il capte, à chaque instant, l’humeur du moment, l’ambiance d’une époque, les désirs cachés de foules urbaines qui se veulent un interprète et un guide.

Inquiétante aussi cette facilité à accéder et à se maintenir au pouvoir : Karl Lueger a été élu démocratiquement en 1897 et a toujours été réélu depuis.

La monarchie a un peu bronché au début et l’Empereur François-Joseph a refusé de le nommer immédiatement dans son poste mais finalement, s’est incliné. Depuis, Lueger et l’Empereur se croisent régulièrement à l’Opéra et se serrent cordialement la main.

Lueger est un gestionnaire habile. Il a fait construire à Simmering et Leopoldau les usines à gaz dont la ville avait besoin, il a électrifié les tramways et s’investit dans un programme social ambitieux réclamé par les milliers d’ouvriers miséreux des quartiers périphériques. De nouveaux hôpitaux et sanatoriums voient aussi le jour. Il entoure la ville d’une ceinture verte bienvenue pour les promenades du dimanche.

Les Viennois aiment cette Droite pleine d’assurance, ce tribun populiste qui les berce et les dirige d’une main sûre.

Chaque année, dans les faubourgs ou dans les salons, l’antisémitisme grandit, prend de l’ampleur comme un cancer. Il pourrait un jour étouffer l’Autriche comme la peste.  

29 septembre 1908 : Valéry et l’oeuvre de la nuit

Des livres d’algèbre, philosophie, poésie ou astronomie se mélangent dans un grand désordre aux cahiers tenus au jour le jour par Paul Valéry. La vieille pendule marque cinq heures du matin. Au moment où les premières lueurs du jour combattent victorieusement la nuit, l’écrivain range, dépité, ses innombrables feuillets, ces notes que personne n’a encore lues.

Un public averti a pu apprécier Une soirée avec Monsieur Teste et l’Introduction à la Méthode de Léonard de Vinci mais peu soupçonnent son talent de poète.

 2008_0928_190603aa.1222627321.JPGPaul Valéry année 1908

André Gide, son ami, le presse de publier. « Mais quoi ? Je ne vois pas une oeuvre, tout au plus des fragments, des vers mal tournés, des choses séchées qui me dégoûtent… » répond-il, perplexe.

Derrière toutes ces feuilles noircies, ces doutes et ce travail nocturne, se cache un talent aux multiples facettes. Paul Valéry, que j’ai connu lorsqu’il était encore rédacteur au ministère de la Guerre et que j’ai revu, depuis, en compagnie de Claude Monet à Giverny, a une intelligence devenue rare en ce début de siècle. Il embrasse avec une même gourmandise la peinture, les mythes grecs, les ouvrages d’ethnologie ou de mathématique et produit, en retour, d’innombrables poèmes et courtes réflexions philosophiques, littéraires voire politiques.

Esprit toujours en éveil, regard perçant posé sur un monde qui bouge, rien n’échappe à sa réflexion ; tout finit par être couché sur le papier avec une écriture fine qui transforme, digère et fait rebondir les débats de façon inattendue.

La lecture de quelques lignes, au hasard, persuade vite d’un talent immense qui se cherche. Qui écoute Paul Valéry éprouve vite de la sympathie pour ce jeune père de trois enfants hésitant sur la voie à prendre. Doit-il briser le silence, se soumettre à la publication et au regard des autres ?

Le milieu dans lequel il baigne est pourtant porteur : il a du temps, son travail comme secrétaire particulier d’un administrateur en vue de l’agence Havas lui laisse une liberté précieuse pour sa production personnelle. Sa femme est de la famille d’Edouard Manet, il fréquente Monet, Auguste Renoir, Odilon Redon, André Gide, Pierre Louÿs… Non loin rôde le monde des revues littéraires (Mercure de France, le projet de Nrf…) intéressé par sa production abondante et presque totalement inédite.

Du talent, des éditeurs prêts à faire le premier pas, tout semble réuni pour que Paul Valéry sorte de l’ombre.

C’est faire peu de cas du souci maladif de perfection de l’écrivain et oublier un peu vite que ce dernier élève ses enfants et s’inquiète pour la santé fragile de son épouse.

Paul Valéry n’est pas prêt. Il préfère se laisser bercer par l’écoute de La Mer de Debussy. Il se réfugie dans des problèmes mathématiques complexes (« mon opium » dit-il) et couvre un tableau noir de chiffres et formules savantes qui le délassent et lui évitent de penser à son avenir.

Il est six heures, avant le réveil des enfants, Paul Valéry quitte son domicile au 40 rue de Villejust et enfourche sa bicyclette. Il pédale vite et se dirige vers la Place de l’Etoile. Arrivé face à l’Arc de Triomphe, il le contourne sur la droite et tourne autour du monument. Le vent déjà frais de septembre fait frémir sa moustache, il est grisé par la vitesse. Il tourne et tourne encore, sans se décider à prendre l’une des grandes avenues qui s’offrent à lui. Au bout d’une dizaine de minutes de rotation, sous le regard étonné de quelques Parisiens matinaux, il met le pied à terre, essoufflé et heureux. Ses idées lui paraissent tout à coup plus claires, son projet littéraire prend forme.

En rentrant chez lui, il se prend à siffloter l’un de ses airs favoris de Wagner. Il monte d’un pas martial l’escalier jusque chez lui où l’attend la bonne Charlotte et sa fille Agathe qui réclame, du haut de ses deux ans, « du lait et du chocolat ».

En regardant Agathe se barbouiller le visage avec son biberon du matin, Paul Valéry se surprend à rire. Un grand rire clair et sonore d’un homme qui a trouvé une voie pour s’élever, un chemin pour faire aboutir une oeuvre née dans l’ombre de la nuit et destinée à briller quand le jour viendra.

26 septembre 1908 : Halte aux « coups tordus » dans la police !

 » Vous vous imaginez que la presse n’aurait pas découvert un jour le pot aux roses ?  » Le directeur de cabinet Winter me passe un « savon » en règle. Non, je n’avais pas à donner des ordres aussi précis au Préfet de police. Non, nous ne pouvons pas demander à la police parisienne de procéder à des arrestations de petits malfrats sans envergure que nous ferions passer ensuite pour des interpellations d’Apaches célèbres. Non, le cabinet du Président du conseil ne doit pas tenter de manipuler la presse et ensuite l’opinion publique.

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Une bande d’Apaches pose pour la photo

Le « remontage de bretelles » est froid (M. Winter est toujours très courtois) mais sévère. Je n’en mène pas large, me rendant bien compte que je suis allé trop loin dans mon zèle à mettre en oeuvre l’annonce de G. Clemenceau à la presse où il évoquait « l’incarcération prochaine d’une célèbre bande d’Apaches ».

Winter reprend :  » Quand le Président du Conseil juge utile de faire une annonce aux journaux, vous devez garder la tête froide et ne pas vous lancer dans des initiatives douteuses. Que vous mettiez une certaine pression sur la Préfecture de police pour qu’elle obtienne des résultats conformes aux annonces ministérielles, pourquoi pas. Mais que vous demandiez aux services la réalisation d’une véritable manipulation, cela est contraire à la morale républicaine et je ne  peux l’accepter dans le Cabinet que je dirige.  »

Pour sauver ma tête, je propose à mon chef de reprendre tout le dossier avec ses nouvelles indications.

D’une voix blanche, je détaille les nouvelles options qui pourraient être prises :

 » Le plan que nous étudierons avec la Préfecture s’articule autour de trois grandes idées (je fais un exposé comme j’ai pu l’apprendre à l’Ecole Libre des Sciences Politiques) :

Rassurer, renforcer, communiquer.

– Rassurer les citoyens ordinaires en intensifiant les patrouilles de nuit dans les quartiers devenus les territoires des bandes d’Apaches (Glacière, Belleville, les Batignolles, rue de Lappe…). Pour cela, il faudra demander à la Préfecture de modifier le roulement des brigades de gardiens de la paix pendant trois à six mois et obtenir du ministère des Finances une indemnisation conséquente des hommes mobilisés ;

– Renforcer l’ïlotage dans les mêmes quartiers pour disposer d’informations plus fréquentes sur les déplacements de bandes organisées (NDLR : l’îlotage, qui nous vient de la police londonienne et du ministre anglais Robert Peel, est une valeur sûre quand on veut convaincre Winter) ;

– Accentuer la « communication » (c’est une expression favorite du préfet Lépine) vers la presse pour mieux expliquer la surveillance en cours des bandes d’Apaches et montrer que des résultats efficaces ne peuvent être obtenus que progressivement.  »

Winter m’écoute patiemment. Je le sens rassuré par ce plan beaucoup plus orthodoxe que celui que j’avais pu imaginer initialement. Il ajoute :

 » Il manque une partie à votre exposé : la répression. Il faudra veiller, si des Apaches sont effectivement arrêtés, à ce que le Parquet réclame des sanctions sévères aux juges. Il conviendra aussi d’être attentif à ce que les poursuites et les procès se déroulent rapidement. La machine judiciaire est souvent trop lente sur ce genre d’affaire. »

Au moment où je quitte le bureau de mon directeur, ce dernier me lâche cette parole définitive :

 » Et rappelez-vous, on ne préserve pas la République en demandant des coups tordus à notre Administration !  » 

25 septembre 1908 Insécurité : comment manipuler l’opinion publique ?

 » Le Président du Conseil l’a annoncé à la presse, maintenant, il faut le faire ! » Le ton que j’emploie est encore celui de la consigne bienveillante mais je suis prêt à le durcir.

Face à moi, le préfet Lépine et ses collaborateurs sont à la fois stupéfaits et outrés.

G. Clemenceau fait régulièrement des « confidences » aux principaux titres nationaux. Il distille des informations sur tous les sujets, dans son bureau ou à la buvette de la Chambre, à des journalistes avides de ses propos francs qui s’écartent souvent de certaines vérités officielles.

Notre Président et ministre de l’Intérieur serait-il allé cette fois-ci trop loin ? Fatigué de lire à la une du Petit Journal, du Gaulois, de l’Illustration ou du Figaro, les différents exploits des bandes de voyous appellées les « Apaches », il a annoncé que la Préfecture de police était sur le point d’arrêter une des bandes parmi les plus connues.

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Des bandes de voyous à l’accoutrement spécifique : les célèbres « Apaches » sèment la terreur

Je reprends :  » Le Patron avait entre les mains vos derniers rapports dans lesquels vous annonciez que vous aviez réussi à placer quelques informateurs au sein des bandes les plus en vue comme Les Saute-aux-Pattes de la Glacière ou les Monte-en-l’air des Batignolles. Il en a naturellement déduit que vous pourriez procéder à des arrestations dans les semaines qui suivent. »

Le Préfet Lépine répond avec une colère contenue :

« Monsieur le conseiller, placer des informateurs, c’est long et progressif. Il est difficile pour notre police d’arriver à infiltrer ces bandes d’Apaches qui terrorisent les quartiers. Ils sont en effet très jeunes -quinze à vingt ans – et très mobiles. Ils se connaissent entre eux fort bien et n’acceptent guère de nouvelles recrues. Autrement dit, nos tuyaux sur ces jeunes drôles sont trop récents et fragiles. Nous n’en sommes pas à pouvoir les arrêter.

– Eh bien, Monsieur le Préfet, cela n’était pas clair dans vos rapports. La prochaine fois, vous expliquerez mieux et serez plus explicites  »  (j’insiste sur le dernier mot pour voir s’il garde son calme jusqu’au bout).

  » Nos rapports sont techniques et nous ne savons pas l’usage que les politiques peuvent en faire  » rétorque Lépine. 

Je reprends ma démonstration :  » Je ne doute pas qu’un homme de votre expérience peut anticiper les réactions ministérielles. La situation est simple. Les Apaches se sont rendus maîtres de quartiers entiers de Paris la nuit. Ils cambriolent, dévalisent et agressent les bourgeois en toute impunité. Pas un sergent de ville en vue. La presse se fait l’écho d’une opinion publique qui a peur et ne se sent plus protégée.

En réponse à ce sentiment d’insécurité, les plus hautes autorités de l’Etat doivent apporter enfin des preuves de l’action efficace des pouvoirs publics.

Je maintiens : l’annonce de G.Clemenceau, après la lecture de votre rapport, était prévisible  »  (je guette toujours le moment où le Préfet risque de sortir de ses gonds).

Silence de mes interlocuteurs, le préfet Lépine reste finalement relativement calme.

Ma stratégie – y aller « au flan » et sans état d’âme malgré mon affection pour le prestigieux Préfet – a donc payé.

Les hauts fonctionnaires face à moi ne se défendent plus. Ils me sentent très ferme et leur sens inné de la discipline les poussent à la soumission. J’imagine en outre que l’un craint pour son avancement, l’autre ne veut pas parler après son chef, et le troisième, sans doute, espère échapper personnellement à la corvée.

La suite de la conversation est plus technique mais aussi plus glauque. La préfecture étant incapable -sauf hasard – d’arrêter réellement une bande d’Apaches sous quinze jours, il faut donc imaginer comment des banales interpellations de petits coquins sans envergure pourraient être présentées à la presse comme l’arrestation d’Apaches de premier ordre.

Les plans les plus fous sont échafaudés…

Au moment où mes interlocuteurs quittent mon bureau, j’éprouve une vraie impression de malaise : nous sommes allés trop loin, j’ai franchi une ligne interdite. Les remords ne sont pas loin…

A suivre…

23 septembre 1908 : Itinéraire d’un tueur en série

 » Des coups terribles avaient été portés sur la face, on notait des traces évidentes de strangulation. La victime éventrée baignait dans son sang, elle avait les yeux révulsés de quelqu’un qui a connu un mort atroce.  »

Edouard Herriot avec lequel je finis mon repas, a fait des recherches sur les crimes de Joseph Vacher, le terrible tueur guillotiné il y a tout juste dix ans. Il a repris les minutes du procès des assises de Bourg-en-Bresse décrivant les dizaines de meurtres épouvantables de jeunes femmes et d’adolescents (souvent des bergers) perpétrés par celui qui était surnommé « Jack l’éventreur du Sud-Est ».

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Le réveil du Vacher avant son exécution (guillotine) en 1898

 » Pourquoi ces recherches ?  » . Ma question vient du fait que j’ai un peu de mal à comprendre comment un jeune et brillant politique peut prendre un quelconque intérêt à se replonger dans une affaire criminelle horrible datant de plus de dix ans.

 » Malheureusement, ce Vacher fait un peu parti de la famille. Mon beau-père, le docteur Fleury Rebatel, président du Conseil général du Rhône et surtout directeur de maison de santé a eu l’occasion d’examiner et de suivre cet assassin hors normes. Avec son collègue Lacassagne, il a rendu des rapports d’expertise pour le procès concluant à la responsabilité atténuée de notre homme. Mon beau-père était quelqu’un de profondément humain. Il a examiné et suivi Vacher comme un vrai médecin et n’a pas porté sur lui le regard d’un juge. S’il n’a jamais oublié le sort terrible des victimes de ce monstre, il a aussi cherché à savoir ce qui se cachait dans ce cerveau malade.  »

– Et alors ?

– Vacher a été, lui-même, probablement violé par un garde champêtre alors qu’il n’était qu’un enfant. Il a été profondément perturbé par cette violence et a ensuite reproduit à l’infini sur ses victimes cette mutilation initiale.

– Vous concluez que Vacher était irresponsable ?

– Pas du tout. Mon beau-père apportait des explications, donnait aux enquêteurs de la matière pour comprendre, à l’avenir, d’autres coupables de séries de meurtres. Il permettait, par son analyse scientifique, de quantifier le degré exact de culpabilité de Vacher. Sans son travail, le procès aurait été complètement bâclé et la condamnation aurait été le seul reflet des passions d’une opinion publique chauffée à blanc.

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Joseph Vacher, l’éventreur violeur du Sud-Est

– Et le travail de votre beau-père a été compris ?

– Très peu. Nous avons tous reçu des lettres anonymes et des menaces. Dans ces courriers abjects, le docteur Rebatel était accusé de défendre le monstre, de protéger le violeur, d’empêcher la justice divine. Dans une missive, en rouge, était inscrit : vous êtes le médecin protecteur du Diable. Au plus fort du procès, mon beau père a même été insulté en pleine rue par des gens qui le regardaient de façon haineuse.

– Et vous reprenez le flambeau ?

– Je trouve que son travail sur Vacher a été courageux. Dans un procès dicté par les sentiments, la soif de vengeance, il a apporté de la Raison, de la sagesse, du recul. Il a permis aux parents des victimes de comprendre l’enchaînement des violences, il a donné une explication plausible à la série invraisemblable de meurtres.

Et puis, à qui faut-il en vouloir vraiment ? Au médecin qui s’efforce d’apporter des éléments sérieux à un procès ? Ne faut-il pas plutôt se retourner vers une gendarmerie et une police aux méthodes dépassées qui ont été incapables d’arrêter à temps ce criminel qui a pu écumer les campagnes pendant plusieurs années sans jamais être inquiété ?

Qui réformera enfin notre police pour qu’elle puisse mettre la main – à temps-  sur ce que je propose d’appeler les tueurs en série ? « 

22 septembre 1908 : Qui dirige Lyon ?

Lorsqu’il sort du bureau de Georges Clemenceau, je sens qu’il ne sait trop où aller déjeuner. Son entretien avec le Patron a été très cordial et souvent, nous avons ri de bon coeur tous les deux. Je lui propose donc d’aller « casser la graine ensemble ».

C’est ainsi que le nouveau maire de Lyon Edouard Herriot et moi, nous nous retrouvons autour d’une bavette bien saignante au Café des Ministères.

Trente-six ans et déjà premier magistrat de l’une des plus grandes villes de France. Beaucoup de choses nous rapprochent, au-delà d’un âge voisin : nous sommes tous les deux normaliens, nous avons des épouses lyonnaises et nous croyons en l’avenir du parti radical.

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Edouard Herriot, le tout jeune maire de Lyon depuis 1905

De façon paradoxale, le fait qu’il soit en pleine lumière et moi, en raison de mes fonctions de conseiller, dans l’ombre, crée une complémentarité voire une complicité qui facilite la confidence.

Nous avons d’abord quelques échanges sur notre amour commun pour le chef-lieu du Rhône. La Place Bellecour, le Parc de la Tête d’Or, la Basilique de Fourvière, les traboules, les « bouchons »… nous énumérons ces lieux ensemble en laissant échapper des « ah! » des « oh! » d’admiration commune. Chacun de nous y va de sa description originale, de son anecdote savoureuse sur ces endroits magiques. C’est à celui qui s’affirmera comme le plus « Lyonnais ».

La tranche de viande parisienne dans notre assiette, pourtant bien tendre, est d’emblée critiquée : « tout cela ne vaut pas une bonne cervelle de canut suivie d’une andouillette légèrement grillée accompagnée d’échalotes mouillées au vin blanc… « .

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La Place Bellecour à Lyon 1908

Edouard Herriot ne peut alors s’empêcher d’y aller de l’un de ses bons mots dont il a le secret :

« Monsieur le conseiller, vous savez quelle est la différence entre l’andouillette et la politique ?  »

Devant mon regard interrogateur, il me lance, goguenard :

 » C’est la même chose. Pour être bon, cela doit sentir la m… , mais pas trop ! »

et nous partons d’un grand éclat de rire.

Après cette visite virtuelle de la ville des soyeux et cette courte évocation gastronomique, nous revenons sur l’entretien avec Georges Clemenceau.

Ce dernier a écouté toutes les revendications du nouveau maire de Lyon, a souvent hoché la tête pour montrer son attention… mais n’a rien promis du tout.

La création d’un « Grand Lyon » englobant Bron, Villeurbanne et Vénissieux ?

 » On verra. Je ne suis pas convaincu que vos voisins seraient d’accord pour vous rejoindre. Lyon a déjà la chance d’avoir un maire, contrairement à Paris. Je ne suis pas sûr que la Chambre voterait pour un nouveau texte de loi qui rendrait cet édile très puissant. »

Le rattachement de la police au maire ?

 » C’est vrai que les troubles et les mouvements ouvriers ont baissé en intensité mais je souhaite conserver encore quelque temps un préfet de police. Il est important que celui-ci ait un pouvoir sur toute l’agglomération -qui est à cheval sur plusieurs départements- si on veut assurer efficacement la sécurité de vos concitoyens. Or, si la police vous est rattachée, elle n’aura plus compétence au-delà de la ville de Lyon stricto sensu et laissera s’échapper les bandits qui sont toujours très mobiles.  » 

Un appui financier pour le grand projet des Halles ?

 » Rédigez-moi une note. On verra si je peux faire passer cela sur le budget de l’Etat en 1909.  »

Malgré ces réponses dilatoires du Président du conseil, Edouard Herriot n’est pas déçu. Politicien déjà madré malgré son jeune âge, il sait que, dans notre République radicale, il faut souvent et longtemps revenir à la charge pour obtenir quelque chose.

Pour expliquer les réserves et silences de mon Patron, j’indique que celui-ci a quelques principes auxquels il tient. La réponse, amusée, ne se fait pas attendre :

 » Justement : appuyons-nous fortement sur les principes, ils finiront bien par céder ! « .

Imparable.

Curieux, je demande à Edouard Herriot combien de temps il pense faire pression sur les bureaux parisiens pour obtenir satisfaction.

« Je n’en sais vraiment rien. Tout cela est politique et donc, en partie, imprévisible.

– Pourquoi imprévisible, monsieur le maire ?

– Mais parce que la politique n’est qu’un chapitre de la météorologie. Et la météorologie, vous savez ce que c’est ?

– Non…

– C’est la science des courants d’air ! « 

20 septembre 1908 : le fichier de la belle Edvige

Il y en a partout. En haut, en bas, sur des kilomètres d’étagères. Des fiches blanches, roses, vertes ; neuves ou jaunies. Sur ces fiches figurent des renseignements précis sur toutes les personnes arrêtées par la police parisienne dont la plupart ont été ensuite condamnées : une photographie de face et de profil, des données anthropométriques (mesures du crâne, longueur de l’écartement des bras, taille, pointure du pied…) et des relevés d’empreintes digitales qui garantissent que l’on ne confondra pas un mauvais garçon avec un autre.

Ce travail considérable a été initié par un simple employé devenu chef de service et maintenant mondialement célèbre dans le milieu policier : Alphonse Bertillon.

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Alphonse Bertillon, l’un des pères d’une police plus scientifique

Dans toutes les polices occidentales, dans les congrès de criminologie, on parle de « la méthode Bertillon ».

L’idée n’est plus seulement de faire avouer un suspect (avec des méthodes qui excluent la torture mais qui restent souvent violentes) et d’avoir la « religion de l’aveu » : celui qui avoue serait forcément le coupable, il conviendrait donc de tout faire pour obtenir ces confessions. La police s’efforce de nos jours d’obtenir d’autres éléments pour confondre les malfrats. En utilisant bien le fichier, on peut retracer les déplacements de telle personne interpellée, être sûr d’une de ses condamnations antérieures, établir des liens entre membres d’une même bande organisée.

 » En utilisant bien le fichier  » ai-je écrit. C’est bien là le problème. Comment s’y retrouver dans toutes ces petites cartes multicolores, comment lire rapidement tous ces renseignements figurant sur des centaines de milliers de pages, comment distinguer parmi des milliers d’informations anodines celles qui ont un intérêt pour l’affaire criminelle en cours ?

Aucune machine, aucun être surnaturel ne peut aider le policier qui se noie dans cette masse d’informations. La vérité, la clef de l’énigme, le coupable est là, tout près, dans ces boîtes de rangement… mais où ?

Un seul recours, une seule arme : la mémoire humaine. Elle seule permet de mettre en relation les informations qui en valent la peine, elle seule garantit les bons liens entre fiches, elle seule guide les pas de l’enquêteur.

Deux mémoires s’affrontent : d’une part celles des policiers de terrain qui se rappellent telle ou telle affaire, tel ou tel nom, et qui savent ensuite où chercher dans les fiches ; d’autre part celle des employés aux écritures des salles d’archives. Ces derniers ne sortent guère des sous-sols mais établissent, avec leur belle écriture, des documents qui parfois, pour des raisons mystérieuses, attirent leur attention.

Parmi les employés des salles d’archive, il y a une jeune femme rousse assez bien faite de sa personne. Depuis son arrivée, la fréquentation des salles de classement par les policiers masculins a été multipliée par deux ou trois. Discrète mais efficace, elle sait écouter la demande des enquêteurs, elle les aide à chercher au bon endroit et a des intuitions fulgurantes. Elle fait des rapprochements géniaux auxquels personne n’avait pensé. Elle repense à de lointaines affaires et donc de vieilles fiches par tout le monde oubliées mais qui cachent la clef d’un meurtre jusque là mystérieux.

Sa mémoire impressionne tout le Quai des Orfèvres, sa capacité à trouver des indices décisifs est connue en haut lieu. Comme son prédécesseur Bertillon, les grands patrons de la Préfecture réfléchissent à son avenir et envisagent pour elle une promotion bien méritée.

Elle n’en a cure. Petit minois pétillant et plein d’humour, elle aime rester dans l’ombre des étagères, ne veut pas d’un bureau de « chef » qui l’éloignerait de ses fiches, de « ses chères petites cartes ». Elle ne veut pas de carrière et aime plaisanter avec ses autres collègues employés moins doués qu’elle.

Et surtout, elle ne veut pas être, un jour, appelée « madame » ou « mademoiselle ».

Non, elle répète à qui veut l’entendre :  » j’ai un beau prénom, bien de notre époque, appelez-moi Edvige « .

18 septembre 1908 : Les vacheries des Parisiens

 » Non, désolé, je ne vois pas la différence entre les deux laits ».

Telle est ma conclusion après avoir goûté chacun des deux verres servis par le représentant des vacheries parisiennes. Il veut me démontrer qu’entre le breuvage blanc issu des vaches élevées en plein Paris, dans les vacheries qu’il représente et celui sortant des pis des vaches de province, il y a une « sacrée différence de qualité et de saveur ».

Le laitier ne se laisse pas démonter par ma remarque dubitative :

 » Il important que la Capitale conserve des vaches. Le lait arrive ainsi plus frais chez les consommateurs. Vous savez que nous offrons un vrai service apprécié de toutes les familles de notre grande ville. Les livreurs parcourent les rues en agitant une crécelle. Les mères de famille mettent à leur porte leurs bouteilles de lait vides et nous les remplaçons par des bouteilles pleines, hermétiquement fermées et cachetées pour éviter les fraudes. Tout cela est compris dans un abonnement modique de 14 francs par mois.  »

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La concurrence des vaches et du lait normand est fatale aux vacheries parisiennes

J’ai l’air malin avec mes deux grands verres de lait sur mon bureau. Je ne sais comment me débarrasser de ce représentant des vacheries parisiennes qui voulait absolument être reçu « au plus haut niveau de l’Etat ».

Je glisse à mon interlocuteur :  » Ecoutez, j’ai bien compris qu’en quelques années, nous sommes passés de plus de 500 vacheries abritant plus de 8000 vaches à 200 comprenant seulement 3000 animaux. Je vois bien que votre profession est en train de disparaître du paysage parisien et qu’il faut faire quelque chose.  »

J’arrive à le convaincre de me laisser en paix, que son dossier est « entre de bonnes mains, je vous assure ».

Quand il me quitte, je regarde à nouveau la note préparée par les services de la préfecture. En fait, la situation est désespérée :

La spéculation foncière conduit les vacheries à être toutes rachetées par des promoteurs lorsque les propriétaires décèdent. De surcroît, les mauvais salaires versés aux garçons vachers entraînent une pénurie de personnel dans le secteur qui empêche une production régulière. Pour finir, la concurrence des grandes laiteries de province qui fournissent un « lait voyageur » (c’est comme cela qu’on dit à Paris) beaucoup moins cher, porte un coup fatal à cette activité atypique de la Capitale.

Enfin seul dans mon bureau, je fais un dernier test entre les deux verres de lait : le « lait voyageur » et le lait « typique de Paris ».

Pour bien me concentrer, je prends mon temps et ralentis ma respiration. Je ferme les yeux et j’avale à toutes petites gorgées :

Non décidément, aucune différence.

Dossier classé.

17 septembre 1908 : Favoriser l’automobile dans Paris

 » Moins chère que les moyens hippomobiles, plus pratique que les autobus, il faut favoriser l’automobile dans Paris !  »

Le directeur de cabinet Winter veut une courte note sur le sujet pour ce soir et donner ensuite des consignes précises au préfet Lépine.

100 kilomètres en auto coûtent 9 francs alors que la même distance avec une voiture tirée par des chevaux revient au double. L’entretien des bêtes reste incontestablement plus onéreux que celui d’un moteur.

Le Paris haussmannien avec ses larges avenues, est tout à fait adapté à la circulation des véhicules individuels. Ceux qui sont équipés d’un moteur présentent, de surcroît, l’avantage de franchir les côtes rapidement sans créer d’encombrement derrière eux.

Les Panhard, Berliet et autres Renault ont monté plus de soixante usines dans la Capitale pour fournir une clientèle aisée, pour l’instant essentiellement issue des quartiers huppés du Centre et de l’Ouest.

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Les Anglais fabriquent dix fois moins d’automobiles que les Français ou les Américains (2500 contre 25000 par an) mais ils sont très beaux : La Rolls Royce V8 « Landaulette » . Modèle cependant un peu démodé en cette année 1908

Dans ma note, j’imagine déjà le Paris de demain : des automobiles moins coûteuses comme la Ford T (qui devrait arriver dès cette année des Etats-Unis) favoriseront une démocratisation de ce moyen de transport – Renault et Peugeot travaillent aussi sur des véhicules moins chers – et donc un essor important du trafic.

Je conseille aussi de mettre en place une signalisation par panneaux plus claire pouvant être vue par les conducteurs de véhicules lancés à pleine vitesse. Certaines rues trop étroites (dont je commence à dresser la liste) devront n’être autorisées que pour une circulation dans un sens unique.

Le Paris du futur fait rêver : pouvoir aller de Bastille à l’Arc de Triomphe très rapidement dans des automobiles lancées à 120 kilomètres par heure ! Remonter en quelques minutes ces avenues de la Capitale cheveux au vent, sans effort, sans être bloqué par des charrettes comme aujourd’hui, sans attendre derrière un omnibus à cheval poussif.

Demain, nous perdrons beaucoup moins de temps dans les transports. Que vont faire les Parisiens de toutes ces précieuses heures gagnées ?

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