12 avril 1909 : Pourquoi vote-t-on à droite ?

André Siegfried est un ami. Il a fréquenté le lycée Condorcet quelques années après moi et tente actuellement de suivre les traces de son père Jules, maire du Havre et auteur d’une loi restée célèbre organisant le logement social. Nous dînons ensemble ce soir et il se confie :

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André Siegfried… une petite vingtaine d’années après notre conversation

– Cela fait trois fois que je me présente à la députation, trois fois que je suis battu. J’aime le contact avec les électeurs, discuter avec les gens dans un bistro, sur un marché, convaincre un auditoire dans un préau. Ces échanges sont riches d’enseignements même s’ils ne m’ont jamais permis de remporter la timbale.

En fait, j’envisage de laisser tomber cette vie politique qui ne veut sans doute pas de moi pour enseigner à l’Ecole libre des sciences politiques. J’ai déjà vu et entendu tellement de choses que cela passionnerait sans doute les étudiants de la rue Saint Guillaume. 

Entre mon voyage autour du monde, ma thèse sur la Nouvelle-Zélande et mes campagnes électorales dans l’ouest, j’ai de quoi raconter.

Ce qui m’intéresse actuellement, c’est d’étudier les raisons pour lesquelles un canton vote à droite alors qu’un autre reste traditionnellement à gauche.

– C’est le nombre de bourgeois dans l’un et d’ouvriers dans l’autre qui détermine cette orientation ?

André me répond mystérieusement :

– La France du granit vote à droite, la France du calcaire vote à gauche.

Devant mon regard médusé, il consent à quelques explications :

– Dans les pays de granit, le sol retient l’eau, donc les puits sont nombreux et favorisent l’émergence de vastes propriétés agricoles. Celles-ci sont tenues par des grands propriétaires qui votent à droite et contrôlent les opinions de leurs fermiers et métayers. Au contraire, dans les régions de sol calcaire, l’eau est absorbée et se fait donc plus rare. Les propriétés ont dès lors tendance à se morceler entre les mains de multiples petits paysans pauvres regroupés en villages. Ces derniers votent plus facilement à gauche.

Je décide de taquiner mon ami :

– Donc, si tu perds toutes les élections auxquelles tu te présentes, c’est que le sol n’est pas bon ?

Sans se démonter, il me répond, candide :

– Mais cela ne me rend pas malheureux. Ce qui console les candidats battus, c’est de ne pas à avoir tenir compte des promesses qu’ils ont faites !

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Les tableaux d’André Siegfried, devenu professeur, expliquant le vote de différents cantons de la France de l’Ouest

7 avril 1909 : Faut-il se laver tous les jours ?

Conversation animée avec les enfants aujourd’hui : la question de la toilette quotidienne a été l’un des sujets majeurs de conversation… du début de repas.

L’examen des mains des enfants passant à table a été l’occasion d’un débat auquel je ne m’attendais pas. Mon fils de treize ans est arrivé avec les mains couvertes de terre ; sa cousine avec laquelle il avait joué dehors, avait eu, elle, la présence d’esprit de passer les siennes sous l’eau avant de venir.

L’aîné a donc été grondé… mais s’est défendu :

– Père, quand vous m’avez envoyé à la campagne cet hiver, jamais nous n’avons eu l’occasion de nous laver en entier. Je n’ai pas trouvé que notre famille restée là-bas était plus malheureuse que nous. Grand-père  dit que si l’on veut devenir vieux, il ne faut pas enlever l’huile de sa peau.

– Et l’odeur ?

– Il prend l’exemple du bouc : plus il pue, plus la chèvre l’aime !

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Gustave Caillebotte : Homme s’essuyant la jambe

J’ai alors mobilisé toutes les connaissances acquises dans une carrière de plus de vingt ans au ministère de l’Intérieur. J’ai confirmé à mon jeune garçon les progrès accomplis en matière d’hygiène publique : l’accès plus fréquent en ville à l’eau courante (c’est le cas de notre immeuble depuis deux ans), la surveillance grandissante de la qualité de l’eau pour les fontaines publiques, la condamnation des puits contaminés, l’évacuation des eaux usées par des égouts rénovés, l’enseignement scolaire mobilisé pour convaincre chaque petit Français de soigner son corps… Les quelques statistiques que j’avais en tête sur le recul de la fièvre typhoïde étaient censées couronner une argumentation cartésienne que j’espérais convaincante.

Nicolas a souri et m’a rappelé :

– Mais père, vous parlez comme un livre. La France que vous décrivez est celle dont rêve les fonctionnaires mais elle n’existe pas encore vraiment. Sans aller chercher loin : L’immeuble d’en face n’a pas l’eau courante, les voisins de notre rue continuent, chaque matin, à jeter l’eau de leur pot de chambre par la fenêtre dans la rue en criant « gare »…

Ma chère cousine qui est en pension chez les soeurs n’a pas le droit de se laver nue, ce geste étant considéré comme un péché scandaleux par la mère supérieure qui dirige son institution. Elle ne se mouille donc que le visage et les bras pendant une semaine. Et la bonne ? Vous savez où elle habite ? Vous croyez que dans sa chambre au dernier étage  de son immeuble décrépit, elle se lave à grande eau ?

La bonne a alors rougi en me rappelant, comme pour s’excuser, que dans son Morvan natal, l’eau était réservée au visage et que le reste du corps devait « rester dans son jus ». Elle m’a certifié qu’elle se lavait beaucoup depuis son arrivée chez nous.

– Comprenez, servir un monsieur du Ministère, j’dois en être digne. Ici, c’est une bonne place !

J’ai alors indiqué que la conversation était close. Mon fils et la bonne ont été priés de passer à la salle de bain pour obtenir de belles mains toutes blanches. J’ai entendu mon fils maugréer à voix basse :

– ça donne vraiment pas envie de travailler au ministère un jour !

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6 avril 1909 : L’homme qui secoue les chaînes

Dans ses yeux défile tout un siècle, dans sa mémoire se mélangent les souvenirs d’une vie d’engagements, de combats, de ruptures et d’idéaux brandis à la face d’un monde qu’il a voulu changer.

Octave Mirbeau a été antisémite et démagogue un temps puis, découvrant avec horreur ses errements, s’est engagé résolument en faveur de Dreyfus. Homme classé nettement à droite dans les années 1880, il devient, les années qui suivent, anarchiste et réfractaire à toute autorité. Il se révolte contre toutes les institutions qui « briment » la liberté d’expression et l’épanouissement sans entrave des individus : l’école, l’armée, la famille, les grandes sociétés capitalistes…

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Octave Mirbeau, écrivain, journaliste, à deux âges de sa vie. La moustache demeure mais blanchit…

Courageux jusqu’à la témérité, souvent menacé physiquement par ceux qui ne pensent pas comme lui, il a fallu plusieurs fois que les hommes de la sûreté assurent sa protection : c’est à cette occasion que j’ai fait sa connaissance.

Octave Mirbeau s’estime « à la retraite ». Il me reçoit chez lui et m’offre un thé aussi brûlant que ses passions, choque sa cuillère dans sa tasse à chaque nouvelle idée iconoclaste qu’il agite devant l’auditeur silencieux et respectueux que je suis. Fatigué physiquement, à plus de soixante ans, Mirbeau garde la force du verbe et jette mots et formules à la figure de ceux qui passent à sa portée :

-j’en ai assez d’hurler, d’arpenter les rues avec des banderoles ; maintenant j’écris, j’apporte un témoignage, je fais rire en dérangeant. Toutes les bonnes ont pu se reconnaître dans « Le Journal d’une Femme de Chambre » et les bourgeois ont ri jaune en venant voir ma pièce « Les Affaires sont les Affaires ».  Les feuilles noircies de mon écriture pressée remplacent les coups de poing de ma jeunesse ; la conquête du public se fait maintenant plus par la séduction d’une histoire bien troussée que par un discours enflammé. J’ai mûri, je vieillis et j’économise mes forces.

Que reste-t-il à l’homme ridé que je suis ? L’art, l’avant-garde contre les académismes : Debussy, Wagner, Franck pour la musique, Cézanne, Gauguin, Monet ou Renoir pour les peintres. Refuser la mélodie facile, la toile servile, inventer, inventer encore, ne pas craindre de déplaire.

Un instant, Mirbeau s’arrête, pose sa tasse, joint un moment ses mains maigres devant lui, dans ma direction puis les écarte par un geste brusque qui me fait sursauter :

– Savez-vous que les hommes passent la moitié de leur temps à se forger des chaînes et l’autre moitié à les porter ?

4 et 5 avril 1909 : La France menacée par des cigares allemands?

« Un long cigare en aluminium franchit la frontière après Metz. Il vole lentement à quelques centaines de mètres de hauteur en surplomb des vertes prairies de notre douce France. La masse impressionnante du dirigeable allemand produit de fascinants jeux de lumière : reflets du soleil rougeoyant sur le fuselage argenté ainsi qu’une immense ombre froide portée au sol.

Le bruit continu de moteurs cachés aux regards ajoute au côté mystérieux d’un appareil piloté par une main invisible. Nul ne sait combien de soldats ont pris place dans la cabine et attendent, les armes à la main, un ordre donné par une autorité -que l’on imagine toute puissante- située à plusieurs kilomètres.

La nouvelle armée allemande est là. Dotée de plus 25 Zeppelin, elle prend possession de notre ciel national et commence son avancée implacable au milieu d’un pays désemparé qui n’a pas su se doter, à temps, de machines performantes pour la contrer. »

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Un superbe Zeppelin au-dessus de Berlin pendant l’année 1909

Il est permis de rêver en réunion, surtout quand les arguments échangés par les participants ne révèlent plus aucune originalité. Au fur et à mesure que le général participant à la réunion interministérielle que j’anime, déroule son exposé sur les nouvelles machines de l’armée de notre grand voisin de l’Est, j’imagine les scènes de bataille spectaculaires, les mouvements de troupes massifs, les paysages grandioses qui pourraient découler de ce qu’il décrit d’un ton monocorde.

Le représentant du ministre des finances qui fait face au militaire demandant de nouveaux moyens budgétaires, a manifestement moins envie que moi de se laisser aller à la rêverie. Son univers fantasmatique m’apparaît vite très pauvre :  

 » Mon général, vos chiffres sont… gonflés. Même pour des dirigeables, ce n’est pas drôle ». Le représentant du ministre des finances – qui sourit à peine à son médiocre jeu de mot – martèle ses arguments :

– Nous sommes lassés par ces statistiques fantaisistes du ministère de la guerre. Non, l’Allemagne n’a pas 25 -voire 35 – ballons militaires en état de marche, prêts à foncer sur la France. Les Zeppelin, les Gross et les Parseval que possèdent les Allemands ne sont pas dans leur totalité en état de marche et n’ont pas tous été achetés par le département de la Guerre. D’après nos espions, l’état major de Berlin peut, tout au plus, compter sur cinq ballons, qui ne servent guère qu’à des essais et à des opérations de reconnaissance. Ils sont très fragiles, vulnérables en cas de tirs d’artillerie et tombent facilement en panne.

Il ajoute, impitoyable :

– Il serait bon d’arrêter de présenter des rapports délirants à la Chambre et au Sénat, dans le but d’affoler nos parlementaires et de leur faire voter de nouveaux crédits pour une armée pas toujours bien gérée !

Le vieux général semble stupéfait par la violence de l’attaque, il organise un repli en bon ordre et se tourne vers moi, espérant un soutien voire un arbitrage favorable.

Je me contente de lâcher, consensuel et mou :  » je vous propose de revoir ce dossier des dirigeables, de lui faire prendre un peu de hauteur tout en dégonflant certaines données. Il faut donner plus de souffle à ce projet et éviter les paroles en l’air. Les coups de gaz entre vous sont à proscrire et il ne faut plus jeter par dessus bord les innovations prometteuses.  »

Les participants se lèvent, un peu perplexes mais se persuadant d’avoir, chacun, gagné la confiance de la présidence du Conseil. Je les laisse quitter mon bureau, tout sourire, bercés dans leurs illusions.

Enfin seul, je craque une allumette et m’offre ce que j’attendais depuis le début de cette longue réunion : un très gros cigare Havane sur lequel je tire avec volupté, renversé sur mon fauteuil, en mettant les deux pieds sur le bureau.

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Les dirigeables militaires français sont efficaces mais moins majestueux que les Zeppelin

3 avril 1909 : La femme enfermée dans un coffre…

Le coffre porté par quatre esclaves est posé au sol. Ida Rubinstein se rêve ouvrant le couvercle doré, enveloppée de fins rubans qu’elle retire lentement devant des spectateurs suffoqués. Elle s’imagine, elle, la discrète et la timide, provoquer le scandale par cette danse d’un érotisme si nouveau devant une assistance parisienne friande de nouveautés.

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Ida Rubinstein a seulement vingt-cinq ans et sa célébrité ne fait que croître

Son corps mince et souple se déhanche lentement ; ses bras longs, si longs, ondulent au-dessus de sa tête, les mains caressant des formes imaginaires. Son somptueux déshabillé blanc presque transparent dessiné par Bakst magnifie chacun de ses gestes. Elle est Cléopâtre, elle n’oublie pas qu’elle fut aussi Salomé au sept voiles. Elle se prépare au rôle de Saint Sébastien et s’imagine aussi en Shéhérazade plus tard.

Toujours sur scène, infatigable, dans des salles conquises par l’audace d’une chorégraphie inspirée des ballets russes et des danses orientales. Objet de spectacle et de désir d’un public qui occupe jusqu’au dernier fauteuil d’une salle du Châtelet surchauffée.

Ida Rubinstein reste dans ses songes où le poids n’existe pas et où le saut de félin des danseurs peut les porter sur des distances infinies. Le chant des choeurs porte chacun de ses pas en rythme, le regard fasciné des Parisiens la transcende littéralement.

Ida la jeune juive russe, héritière de la fortune de ses parents morts trop tôt, Ida élevée dans le luxe et le confort des appartements immenses de grande bourgeoisie de Saint Petersbourg, Ida l’admiratrice des écrivains, des poètes et des musiciens, aime se plonger dans un bain d’art et un océan créatif fait de mimes, de chants et de danses soutenus par un orchestre endiablé. Elle, l’enfant de riches, à laquelle tout a été donné, aime se mettre en danger avec une chorégraphie originale, difficile à exécuter.

Public français aujourd’hui, anglais, allemand ou américain demain, Ida qui pratique couramment toutes les grandes langues européennes, s’imagine voguant d’une rive de l’Atlantique ou de la Manche à l’autre, réunissant les cultures autour d’un même culte de la performance artistique.

Ida Rubinstein repense alors à cette phrase d’Alfred de Musset qui est sa devise quand elle est sur scène : « Quoi de plus léger qu’une plume? la poussière. De plus léger que la poussière? le vent. De plus léger que le vent ? la femme. De plus léger que la femme? Rien.  »

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Ida Rubinstein par Antonio de la Gandara : danseuse, égérie, elle se rêve un jour mécène

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1er avril 1909 : L’Empereur Guillaume II abdique

La note rédigée par mes amis fonctionnaires du Quai d’Orsay fait le tour des bureaux du cabinet de Clemenceau. Son titre provoque l’effet d’une bombe : »Guillaume II abdique ».

Le document très bien rédigé évoque la forte baisse de moral de l’Empereur allemand à la suite de la crise dite du « Daily Telegraph », du nom de l’entretien très imprudent et profondément maladroit que Guillaume II avait donné à la presse internationale. Il rappelle les nombreuses attaques internes (au Reichstag) et externes (indignation de dirigeants étrangers) qui avait suivi ses propos.

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L’empereur Guillaume II (à gauche) veut quitter le navire…

Les fonctionnaires rappellent ensuite la crise fiscale et budgétaire lancinante qui empêche l’Etat fédéral de disposer des ressources nécessaires à son bon fonctionnement.

Ils peignent sous un jour assez cru les rapports difficiles entre Guillaume II et son chancelier Von Bülow, l’un et l’autre s’accusant mutuellement de trahison et de manque de solidarité en public.

Mes camarades du Quai insistent sur le caractère finalement fragile du monarque germanique « en proie à des crises nerveuses fréquentes », « obligé parfois de s’aliter quand ces moments surviennent ».

Ils notent que Guillaume II reste très populaire auprès de ses sujets mais que ce soutien populaire n’est plus suffisant pour le convaincre de rester à la tête de l’Empire.

Pour conclure, la note évoque les modalités de ce départ : discours exceptionnel lu après demain au Reichstag par le chancelier (le Quai nous en fournit obligeamment un exemplaire), rencontre avec les ambassadeurs des principales puissances (dont la France) pour expliquer cette décision, organisation d’une passation provisoire de pouvoirs au Kronprinz en attendant l’établissement… d’une république.

C’est ce dernier mot qui a jeté le doute dans mon esprit. Une république en Allemagne ? Un Empereur qui abdique ? Un 1er avril ?

Et si tout cela n’était qu’une blague ? Moi qui m’apprêtais à foncer dans le bureau de Clemenceau pour lui annoncer la nouvelle !

De sacrés rigolos mes amis du Quai…

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