30 mars 1909 : Gabriele d’Annunzio, le tombeur masqué

Visiteur du soir, masqué par un loup, chapeau noir à larges bords, les mains gantées de cuir : nous ne sommes pas dans un roman d’Alexandre Dumas mais à mon domicile, je ne reçois pas un mousquetaire mais Gabriele d’Annunzio, écrivain, poète, en délicatesse avec ses créanciers en Italie.

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Gabriele d’Annunzio, le tombeur de ces dames, porte ce soir un masque

Sitôt entré, il s’installe confortablement sur une bergère, croise les jambes et allume un fin cigare dont il tire voluptueusement quelques premières bouffées en s’entourant d’une fumée protectrice. Ses doigts fins tire-bouchonnent nerveusement le bout de ses moustaches quand il achève ses longues phrases prononcées avec un accent transalpin, précieux et chantant à la fois.

Ses yeux noir profonds ne me quittent guère et m’invitent à lui apporter des réponses précises :

– Non, l’Etat français n’a pas de dossier fiscal le concernant et ses créanciers n’ont pas saisi notre justice.

– Oui, il pourra continuer à toucher ses droits sur ses romans traduits ; L’Innocente, Les Vierges au Rocher ou Le Feu.

– Son projet mené avec Debussy portant création d’un opéra mettant en scène le Martyre de Saint Sébastien sera le bienvenu sur une scène française.

D’Annunzio se réjouit d’avance de cette future production : un ballet opéra total. Des noms prestigieux sont déjà évoqués : Ida Rubinstein, la belle danseuse juive russe qui se déshabille actuellement complètement dans la danse des sept voiles du Salomé d’Oscar Wilde, André Caplet comme chef d’orchestre, des décors et des costumes qui pourraient être de Léon Bakst.

Le poète conclut :

– Je suis comme Saint Sébastien, aucune flèche ne peut m’atteindre vraiment. Mes ennemis italiens ne franchiront jamais les Alpes pour me retrouver. Je partage avec le saint le même attachement à la beauté du corps… mais ce sont les femmes que je préfère charmer.

Pendant toute notre conversation, une voiture attend au bas de notre immeuble. Par la fenêtre, j’observe à la dérobée une jeune brunette qui attend patiemment, un livre à la main, que Gabriele veuille bien le rejoindre. A chaque heure, elle fait monter son valet de pied qui rappelle sa présence et tente, sans succès, de faire descendre le poète. Ida Rubinstein ? Romaine Brooks ? Une autre conquête ? A cette distance, je ne suis pas sûr. Les élégantes Parisiennes et les belles étrangères égéries du monde des arts s’arrachent déjà l’écrivain avant même son installation définitive dans la capitale.

Gabriele d’Annunzio me confie en me quittant : « Ces demoiselles devraient se méfier de moi. J’ai beau me comporter en mufle, elles ne me quittent pas d’une semelle. D’autant plus forte est l’ivresse que plus amer est le vin !  »

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Ida Rubinstein par Valentin Serov

29 mars 1909 : Un mort – et enterré – se promène sur la Cannebière !

Une « bonne » nouvelle était parvenue il y a trois mois aux policiers de Marseille : Joseph E…, un redoutable voyou venait de décéder à l’hôpital de la Conception. A l’âge de quarante ans, il avait rendu son dernier soupir et juste après l’enterrement, il avait été rayé de l’état civil… et donc des registres du commissariat.

Hier, deux agents de la sûreté se promènent, tranquillement, sur la Cannebière.

Quelle n’est pas leur stupéfaction de croiser Joseph E…, en chair et en os, le sourire aux lèvres et le teint rose de celui qui éclate de santé.

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Sur le vieux port de Marseille se promènent des marins, des joueurs qui pratiquent un nouveau jeu de boules, les « pieds tanqués »… et de drôles de macchabés qui ressuscitent !

Un moment, nos deux « bourgeois » se sentent défaillir !

Reprenant leurs esprits, ils se précipitent à l’hôpital et demandent à consulter tous les documents administratifs relatifs au « décès » du bandit.

Après de multiples vérifications et recoupements, ils découvrent que le vrai macchabé mis en terre portait bien le prénom de Joseph mais répondait au nom de Ricardi. Ce pauvre homme, sans papier, condamné aux travaux forcés, évadé du bagne, avait emprunté en début d’année les papiers de Joseph E… pour pouvoir être admis à l’hôpital de la Conception.

Une rectification judiciaire est en cours et je m’occupe personnellement de la faire accélérer. En effet, Joseph E… peut actuellement commettre tous les crimes et délits possibles. Nous ne pouvons rien contre lui, l’action pénale est éteinte : Il est mort !

26 mars 1909 : Les précieux ridicules

Un événement peu ordinaire s’est produit pendant ma nuit au Ritz. Vers deux heures du matin, une fumée noire, acre, a commencé à envahir la partie de l’hôtel où se trouvait ma chambre. Un garçon d’étage a crié « mesdames, messieurs, nous vous prions de sortir » puis a commencé à tambouriner aux portes de ceux dont le sommeil était profond. Un début d’incendie s’était déclaré en cuisines et ses effets se répandaient jusque dans les étages.

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Un salon du Ritz… juste avant l’arrivée de la fumée âcre et noire

Les portes des luxueuses chambres se sont ouvertes et, d’un coup, une drôle de société m’est apparue.

Ces riches dames n’avaient plus leurs atours habituels, leurs fards et leurs fausses mèches. Le teint pâle et gris, les yeux tirés, les pieds nus, souvent courbées, elles faisaient d’un seul coup peine à voir.

Les messieurs, torse nu sous une robe de chambre mal nouée ou en pyjama enfilé à la hâte, décoiffés, le dentier éventuellement manquant, la vue basse faute de lunettes trouvées à temps, avaient aussi beaucoup perdu de leurs superbes.

Les couples illégitimes, honteux, tentaient de se faire discrets. Leurs regards effarés en disaient long sur les prétextes et les excuses qu’ils étaient en train d’inventer. Certains amants feignaient de ne pas connaître la maîtresse encore embrassée quelques instants plus tôt avec fougue.

Beaucoup de gros ventres, de rides, d’haleines fétides et de coiffures devenues franchement ridicules achevaient de compléter ce tableau d’une haute société qui avait perdu tout repère.

Dans un renversement soudain de la hiérarchie sociale, les grooms étaient devenus les maîtres de l’instant et dirigeaient, à la baguette, ce petit monde comme un troupeau que l’on mène à l’abattoir.

Il n’y avait plus de marquis, de comte et de duc, plus de patron et de financier de haut vol. Chacun tentait humblement de comprendre où était le point de regroupement, s’efforçait de ne pas céder à la panique, de cacher maladroitement sous une étoffe, telle partie intime d’un corps finalement laid.

On n’entendait que grognements, petits cris ou respirations bruyantes d’obèses essoufflés.

C’était cette nuit, à deux heures du matin, place Vendôme. L’ancien monde des riches et des puissants, héritier d’un dix-neuvième siècle qui n’en finit plus de s’achever et d’un capitalisme sans foi ni loi, s’est écroulé, en quelques minutes… à la suite de trois ou quatre flammes sorties d’une casserole d’huile, oubliée sur le feu, par un cuisinier distrait.  

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