10 mars 1908 : Il faut des patrons exemplaires

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Statue d’Eugène Schneider, fondateur de la dynastie du même nom, grand-père d’Eugène II Schneider, dirigeant actuel de la prestigieuse société du Creusot

G. Clemenceau a tenu à le recevoir lui-même. Eugène Schneider, ou plus exactement « Eugène II Schneider », héritier d’une dynastie prestigieuse de patrons du Creusot.

L’homme a du charisme, des convictions. Il fait de la politique et a été élu député. Le Creusot reste pour lui un champ d’expérimentation industriel et social.

D’une main, il lance la production de machines électriques, de turbines pour les navires, de locomotives et même de sous-marins.

De l’autre, il se préoccupe du sort de ses employés et fait émerger des caisses et maisons de retraites, des crèches et écoles ménagères, des parcs de loisirs agrémentant des cités ouvrières modèles.

« Les patrons doivent être exemplaires. Nous avons des devoirs plus que des droits. Ne l’oublions pas, l’opinion publique nous regarde.  » lance-t-il d’un ton pénétré de grandeur et de bonté.

Il insiste sur la nécessité de recruter les ingénieurs aux meilleurs écoles : Polytechnique, Centrale, le Génie Maritime ou les Mines. Cet apport d’intelligence tire vers le haut ses usines qui deviennent très profitables et exportent (marine américaine …) . Les bénéfices sont intégralement réinvestis dans le développement de nouveaux procédés ou l’amélioration du sort des salariés.

Les associés de la société en commandite (Schneider se méfie des capitaux des banques et ne souhaite pas transformer son entreprise en société par actions) soutiennent sur la durée les lourds investissements nécessaires pour rester à la pointe de la technique.

J’arrête là cette description.

A écouter Eugène Schneider, nous pourrions nous croire dans un monde idéal. Des bons patrons, des ouvriers bien traités, leurs enfants promis à un bel avenir …

La réalité reste plus nuancée. Il y a un peu moins de dix ans, en 1899, des grandes grèves ont éclatées au Creusot. Les salariés réclamaient des syndicats, de meilleurs salaires et une plus grande liberté politique.

La direction a répondu par la mise en place de délégués d’atelier mais n’a pas souhaité voir s’implanter des syndicats nationaux comme la CGT. Au Creusot, les ouvriers sont priés de s’affilier à un syndicat « jaune ».

Dans cet endroit de France, on est élevé Schneider (crèches et écoles patronales), on mange Schneider (la firme soutient les jardins ouvriers), on travaille pour Schneider, on se syndique Schneider, on achète Schneider (dans les coopératives locales soutenues par la Société), on part avec une retraite Schneider.

Un patronat exemplaire, je vous dis.

9 mars 1908 :  » La Femme Nue » de Bataille « habille » les bourgeois pour l’hiver

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Le Théâtre de la Renaissance

Pièce après la pièce, comédie après la comédie : nous buvons un dernier verre dans la loge de l’actrice Berthe Bady après la représentation controversée de  » La Femme Nue  » écrite par son mari Henry Bataille. Il est plus de minuit au Théâtre de la Renaissance et nous ne sommes plus que cinq à débattre si on ajoute le directeur et acteur Lucien Guitry et son fils Sacha qui nous ont rejoints.

Bataille est content de lui. Une fois de plus, il a cherché à choquer le Bourgeois. Cela lui plaît de montrer cette petite Lolette (Berthe Bady) jeune modèle d’un vieil artiste installé qui part rejoindre un peintre plus jeune et plus prometteur … qui finira par la laisser tomber, le succès venu.

Ascension sociale sans morale, vieille France stigmatisée, pureté des sentiments broyée par la convenance mondaine … Bataille distribue les coups, fait basculer les rieurs de son côté, choque une certaine critique et enchante une partie du public.

Après une de ses pièces, on discute à l’infini, superficiellement ou plus en profondeur.

Qui est caricaturé dans le personnage du vieil artiste à la morale décadente et aux moeurs inhabituelles ? Est-ce Debussy ou le Prince de Polignac ? Chacun y va de son interprétation. L’auteur se garde bien de dire qui est visé, satisfait de voir plusieurs cibles touchées d’une seule flèche. Le Tout Paris sourit, blague, reprend les bons mots. Le venin se répand et étouffe insidieusement plusieurs proies à la fois. Ceux qui sont épargnés par cette pièce craignent d’être atteints par la suivante et crient déjà au scandale.

La meilleure défense étant l’attaque, on critique Bataille, une certaine presse l’injurie, on en fait un écrivaillon sans grandeur, avide d’une notoriété qui sentirait la fange.

Bataille, sensible, fragile, maladif, se défend, tente de rendre coup sur coup. Il cède parfois sous le nombre et se transforme en victime.

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Henry Bataille et sa compagne, l’actrice Berthe Bady

La conversation de ce soir tourne aussi au vinaigre. J’assiste à une dispute – dont le motif m’échappe un peu – entre l’auteur et sa femme. On sent un couple qui a besoin de chamailleries pour s’aimer, on devine un rapport de force sans cesse à reconstruire, des lignes qui bougent, se brisent, un équilibre en recherche perpétuelle. Il me semble qu’il y a de l’amour mais pas beaucoup de tendresse entre eux. De la passion sauvage et des réconciliations qui ne peuvent se faire que sur l’oreiller.

Je profite de cette scène de ménage où il est de bon ton de rester discret pour prendre à part le jeune fils de Lucien Guitry. Sacha a perdu confiance en lui depuis l’échec de sa pièce  » La Clef » . Il m’avoue qu’il peine à se faire un prénom avec une ascendance aussi célèbre.

lucien-guitry.1205005979.jpg Lucien Guitry, le « Sarah Bernhardt masculin »

Mes paroles se veulent rassurantes et semblent lui redonner un moral perdu. Son jeune et agile esprit imagine déjà d’autres oeuvres audacieuses, d’autres tirades qui feront le tour de la Capitale.  » Sacha Guitry » – ce nom accolé inhabituellement avec ce prénom,  me fait une impression bizarre – saura-t-il faire oublier l’écrasant Lucien ?

Peut-on grandir à côté d’un arbre immense qui capte toute la lumière ? Allez, Sacha, je crois en toi !

6 mars 1908 : Ma nièce refuse un mariage respectable.

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Jan Toorop :  » Les trois Mariées »

Ma nièce a rencontré sur les boulevards un garçon qui lui plaît. De cette simple phrase pourrait découler de vrais moments de joie. Il n’en est rien.

Mon oncle :  » Mais qui est ce jeune homme ? Nous avons pris nos renseignements, il s’appelle Jacques M… , il n’a aucune fortune et aucune situation établie.

Ma nièce : Il me plaît, voilà tout. Il m’a suivi et rattrapé boulevard Brunes. J’ai aimé l’humour avec lequel il m’a abordée.

– Ta soeur aînée qui a fait, elle, un beau mariage avec Jean, te présentera cette semaine à un autre monsieur, qu’elle connaît. Il finit ses études de médecine et pourra faire honneur à notre famille.

– Mais nous n’allons pas retomber dans les conventions ridicules dont a souffert me soeur ! Je me rappelle, la demande de fiançailles présentée par les parents de Jean ; puis cette discussion sordide sur les intérêts patrimoniaux des deux familles.

– Ma non, ma chérie, Jean était déjà charmant. Tous les jours pendant les fiançailles, il envoyait un bouquet de fleurs blanches à ta soeur et un autre bouquet à ta mère.

– Ah, oui. Sa seule originalité était de se conformer à la mode orientale et de glisser quelques fleurs rouges au fur et à mesure que la date du mariage se rapprochait. Quelle audace, j’en ris encore !

– Mais ma chérie, que vas- tu devenir si tu ne fais pas un beau mariage ? T’imagines-tu que c’est la fréquentation de l’Université des Annales après celle de l’Ecole des Mères qui te conduira à un métier te permettant de subvenir à tes besoins ?

– En fait, je suis piégée. Il était exclu que je fasse de vraies études et maintenant, je suis condamnée à suivre l’homme que vous allez me désigner. Je n’en ferai rien. Je serai actrice ou catin, mais je serai libre, vous entendez, libre !  »

Ma nièce est partie de chez-elle en claquant la porte. Nous l’hébergeons à la maison à partir de ce soir.

Entre actrice et catin, je l’invite dans notre conversation du dîner, en souriant, à choisir la première hypothèse.

4 mars 1908 : Les fantasmes de Félicien Rops

Comme quoi il ne faut pas juger sur une impression , une image. Mon journal d’hier était effectivement éloigné de la réalité et correspondait plus à la description de jeunes ambitieux du barreau parisien actuel qu’à celle du vrai M. Maus. L’homme a en outre mûri depuis son portrait réalisé en 1885.

2008_0301_225643aa.1204405255.JPG O.Maus

Lors de notre rencontre de ce jour, Octave Maus s’est révélé un homme charmant. Sa passion pour l’art, son dévouement pour les artistes belges, sa vive intelligence mélée à un réel anti-conformisme en font un homme attachant.

J’ai profité de son passage sur Paris pour parler avec lui des oeuvres de Félicien Rops, peintre né à Namur, qui a illustré les oeuvres de Mallarmé mais aussi de celles de Barbey d’Aurevilly.

Je conserve les livres illustrés par Rops dans les étagères hautes de ma bibliothèque, loin des mains curieuses des enfants.

Rops, même décédé, sent toujours le soufre. Anti-clérical, il a peint des oeuvres qui choquent encore dans les milieux catholiques. Sa  » Tentation de Saint Antoine  » montre ni plus ni moins une femme pulpeuse, nue et ivre de plaisir, sur une croix, venant de prendre la place du Christ, expulsé de la scène par un diable au visage gris ricanant et pervers. 

Mais Rops a du talent. Il frappe et marque les imaginations. Sa vision de la sexualité nous écarte des conventions bourgeoises. Refusant l’hypocrisie, il nous jette à pleine face ses fantasmes … et sans doute une partie des nôtres.

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 F. Rops : « Pornocrates » et « Diaboliques « 

2 mars 1908 : Octave Maus ;  » j’aurais voulu être un artiste … « 

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Théo van Rysselberghe. Portrait d’Octave Maus (détail)

Un tableau qui résume bien notre époque, mais surtout une toile reflet des sentiments, des préoccupations d’un âge de la vie.

Avocat déjà connu, Octave Maus pose nonchalamment à côté d’un piano à queue. Il joue merveilleusement bien de cet instrument.

Une lampe aux motifs japonisants éclaire la scène. La tenue de soirée du jeune juriste indique que nous sommes dans une  réception parisienne ou bruxelloise.

Que peut-on imaginer d’un homme peint de cette façon (et mon imagination m’éloigne sans doute de la réalité, une prochaine rencontre avec l’intéressé me permettra de rectifier) ?

Grisé par les premiers succès, suffisamment mûr pour ne pas le montrer, il séduit par des talents artistiques faisant de lui -l’espère-t-il – un homme complet. Perdu dans ses pensées ou concentré sur ses prochains bons mots voire attendant le moment clef pour se faire prier de jouer tel ou tel prélude, il se sait observé des dames.

Heureux ou satisfait ? Ni l’un ni l’autre. Il aspire déjà à plus. Plus de rencontres, plus de réussites et de gloire, plus de jolies femmes éprises et désireuses de lui plaire. Il prendra la place de son patron bientôt, fera grossir le cabinet, continuera à soutenir les artistes prometteurs, entrera en politique …

Pourtant, il se sent vieillir. Oh, très peu encore. Les trente ans sont bien franchis et la quarantaine paraît lointaine. Pourtant, il réalise qu’il n’a plus la fraîcheur des étudiants auxquels il dispense quelques cours le soir. Il n’aime plus comme eux (sait-il encore aimer ? ), il ne s’esclaffe plus spontanément depuis longtemps et peine à se rappeler son dernier fou rire.

Ne le lui dites pas. Il perd ses cheveux. Ses boucles blondes qui attendrissaient sa mère, s’envolent, tombent, laissent la place à un crâne nu – qu’il trouve laid – où quelques rides se dessinent déjà.

Alors, il accélère. L’envie de réussir se transforme en soif. Le temps presse. Il se durcit quand on s’oppose à lui : « laissez-moi passer ! Toute ma vie est là ! » semble dire son regard quand il plaide et tente d’écraser la partie adverse.

Il a le sentiment de ne plus écouter ses clients, mais de s’en servir. La phrase  » que m’apportez-vous ?  » prononcée lors des premiers rendez-vous avec ceux qui recourent à ses services, n’a plus le même sens qu’il y a dix ans. Au début de sa carrière, il savait être attentif à la réponse. Il a maintenant tendance à se fermer et imagine en revanche en quoi chaque affaire présentée va pouvoir lui servir de marche pied, de tremplin.

Il soutient des jeunes artistes belges prometteurs. Le fait-il pour eux ou se positionne-t-il ainsi comme tête d’affiche de l’élite intellectuelle montante du Royaume de demain ?

Alors oui, il va jouer du piano ce soir. Du Mozart sans doute; génial et léger. Ou, non… plutôt du Rachmaninov : brillant, exigeant des qualités de virtuose mais un peu vide, vain et finalement, infiniment triste.

29 février 1908 : Mata Hari , un dossier à classer

matahari.1204236985.jpg Mata Hari

 » Surveillez-là, ne l’approchez pas de trop près mais vérifiez si des personnalités publiques ne sont pas victimes de ses charmes !  »

Mission peu ragoûtante confiée par le chef de cabinet, le sous-préfet Roth.

Margaretha Geertruida Zelle, la petite trentaine, est danseuse de son état. D’allure eurasienne, elle se fait appeler Mata Hari : « l’Oeil de l’Aurore » en malais.

Son public enthousiaste et de plus en plus international (elle commence à se produire dans d’autres capitales que Paris) apprécie ses danses exotiques et … érotiques.

J’avais été la voir quand elle se produisait dans la salle de spectacle privée du Musée Guimet. On ne peut pas dire qu’elle dansait bien mais on restait fasciné par ses déhanchements et les mouvements de son long corps voluptueux qu’elle ne savait cacher longtemps.

Elle prétend être la fille d’un prince indien ? Les rapports de police dont j’ai demandé la transmission indiquent que son père était plutôt un vendeur hollandais de casquettes et chapeaux !

Les prêtres hindous lui auraient appris ses danses sacrées ? En fait, elle aurait improvisé ses chorégraphies aguichantes quand elle était … une jolie courtisane appréciée des milieux aisés.

Pour l’instant, je n’en sais guère plus. Je compte sur mes contacts suivis avec la Préfecture de Police pour récupérer des informations supplémentaires.

Le Préfet Lépine, homme droit et franc, va encore être peiné de devoir collaborer à la mission dont j’ai la charge. J’entends déjà sa réaction :  » Mais enfin, qui essayez-vous de mouiller ? Qui voulez-vous faire tomber ? Ah, ces combines de basse politique, c’est à vomir !  »

Et une fois de plus, je lui ferai comprendre que cette commande ministérielle gagne à être traitée par nous deux, si on ne veut pas aller plus loin qu’un rapport administratif « pince-sans-rire » qui ne contiendra que des informations sans grande importance sur le fond.

Sur la couverture  du document que je remettrai à mon chef, sera inscrit la mention « documentation non urgente » , catégorie qui ne permettra pas qu’il soit placé à portée de main du ministre. Au bout d’un mois, noyée dans une pile volumineuse prenant la poussière, la liasse sera alors brièvement ouverte par une secrétaire distraite qui procédera, du fait de l’absence de mouvement connu sur le dossier, à son classement immédiat.

Mata Hari disparaîtra alors de notre champ de vision gouvernemental et policier. Elle continuera, en toute tranquillité, à faire rêver les Parisiens en mal d’exotisme. Elle séduira encore longtemps de riches protecteurs qui pourront, grâce à ma mauvaise volonté et à celle du Préfet, rester … d’heureux anonymes.

27 février 1908 :  » Les prix flambent ! « 

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 Le  » franc or « 

 » Les prix flambent !  » Voilà une expression qui amène peu de contestations lorsqu’elle est lancée dans un déjeuner entre collègues. On peut aussi l’essayer avec ses voisins et obtenir sur le sujet un consensus rapide dans tout l’immeuble.

Et pourtant ! La Statistique Générale de France, bureau prestigieux rattaché, il y a peu, au tout nouveau ministère du travail de Viviani, apporte une vision plus nuancée du sujet.

Une première grande enquête, transmise à notre ministre, a été réalisée l’an dernier sur la consommation des Français.

– S’il est vrai que l’ouvrier, l’employé et le petit fonctionnaire continuent de consacrer bien plus de la moitié de leurs revenus à l’alimentation, ils se procurent pourtant de plus en plus de viande et ils mangent en revanche moins de pain, aliment de base du pauvre.

– Les bourgeois mobilisent moins d’un cinquième de leurs ressources pour la nourriture et investissent de plus en plus dans la rente mobilière.

– Les employés comme les bourgeois essaient de se constituer des réserves alternant dépôts en banque, achats de valeurs (emprunts d’Etat) et bas de laine (au sens propre du terme). Le franc germinal ou franc or, finalement très stable (0,32 g d’or), est conservé dans de nombreuses chaumières, maisons ouvrières ou appartements bourgeois. Chacun met de côté pour ses vieux jours. Rares sont en effet les professions où l’on peut bénéficier d’une pension.

En fait, quand on évoque la  » vie chère  » , de quoi parle-t-on ?

Chaque Français veut maintenant acheter du cacao pour ses enfants ou boire du café. On met à présent du sucre partout et les petits adorent cela. Or, ces denrées restent plus coûteuses que le pain ou la traditionnelle pomme de terre.

Les vêtements confortables en laine ou coton font reculer les blouses. Sur ces articles, là aussi, le porte monnaie est plus rudement mis à contribution qu’autrefois.

Et encore, je ne parle pas du logement. Si on souhaite  » l’eau et le gaz à tous les étages » , la petite plaque bleue si recherchée, il faut accepter d’amputer une part non négligeable de ses revenus.

En définitive, que les Français veuillent simplement se nourrir de façon variée ou qu’ils aient envie de profiter un peu des nouveaux produits ou conforts modernes, ils n’ont pas fini d’avoir le sentiment de ne pas gagner assez !

26 février 1908 : Fortune personnelle et service de l’Etat

paul-cambon.1203976204.jpg P. Cambon

Rencontre éclairante et édifiante avec l’ambassadeur de France à Londres, Paul Cambon. Il n’était pas prévu que nous parlions diplomatie mais plutôt de son parcours de haut fonctionnaire. Préfet de l’Aube, du Doubs puis du Nord, M. Cambon a eu une carrière administrative riche avant de représenter notre pays au Royaume-Uni ; il connaît donc les rouages de notre Administration.

Quand on s’entretient avec ce personnage prestigieux de notre corps diplomatique, signataire en 1904 des traités de l’Entente cordiale avec l’Angleterre, on peine à imaginer les conditions dans lesquelles il a effectué une partie de son ascension professionnelle.

Contrairement à beaucoup de ses collègues, Paul Cambon est issu d’un milieu assez simple. Sans fortune personnelle, il a eu les plus grandes difficultés à assumer la fonction de représentation dévolue à un préfet.

Il me confie en soupirant :

 » Pour faire face aux invitations destinées à m’attirer les bonnes grâces des notables locaux et organiser les réceptions et les bals attendus d’un préfet, il me manquait plus de 10 000 francs par mois dans mon traitement de fonctionnaire.

Rendez-vous compte, j’étais obligé d’emprunter l’argenterie de mes beaux parents lorsque je donnais des réceptions à la préfecture de Lille !

Comme ambassadeur, je m’en sors mieux mais uniquement grâce à la fortune de celle qui est mon épouse depuis peu, fille d’un général de Napoléon.  »

La situation n’est pas saine.

Si la fortune reste une condition pour faire face aux obligations liées à l’exercice de hautes responsabilités publiques, il restera illusoire de vouloir démocratiser l’accès aux corps prestigieux.

Et les rares représentants de milieux modestes parmi les hauts fonctionnaires , parce qu’ils sont obligés d’emprunter et/ou de faire des mariages d’intérêt, deviennent les « obligés » des aristocraties et des anciennes élites dirigeantes.

Ces mêmes élites que les gouvernements républicains successifs ont pourtant tentées d’écarter.

24 février 1908 : Prélude à l’Après-Midi d’un Faune

2008_0216_154514aa.1203169327.JPG La salle Gaveau

Concert Salle Gaveau hier soir.

Le chef d’orchestre André Messager et l’Orchestre Lamoureux nous emmenaient avec talent dans l’oeuvre de Debussy : « Prélude à l’Après Midi d’un Faune » , d’après le poème de Mallarmé.

messager.1203845893.jpg A. Messager

Sur les bords de l’Etna, dans un après-midi inondé de soleil, le Faune observe, caché dans les roseaux, les délicieuses Nymphes. La chaleur est moite et la passion monte.

La flûte enchante les jeunes déesses qui se laissent surprendre. Pendant qu’elles se soumettent avec une résistance feinte au désir du Faune, Debussy entraîne ses auditeurs dans un jeu complexe d’arabesques et d’harmonies fondues faites de cors, de harpes et de hautbois.

Les violons appelés à la rescousse rythment la scène sans que l’on sache bien si nous sommes dans le rêve du Faune ou dans celui des Nymphes finalement conquises.

Pendant le concert, je dévisageais discrètement la sulfureuse princesse de Polignac (on prête des moeurs très particulières à cette amoureuse de grande musique) assise à quelques rangées de moi. Elle restait attentive, son visage fin et intelligent n’était traversé que par quelques rares expressions de satisfaction à l’écoute de cette musique très sensuelle.

A un moment, son regard s’est tourné dans ma direction. J’ai senti un peu d’amusement dans ses yeux. Honteux d’être découvert, je me  suis plongé dans le reste du programme de la soirée: Fauré, Weber, Rimski-Korsakov, Rachmaninov. Un pur bonheur.

Lorsque nous sommes sortis, j’ai entendu quelques spectateurs qui évoquaient le tableau ayant inspiré Debussy : une toile de Boucher exposée à la National Gallery de Londres.

Pour rester dans l’ambiance magique de ce concert hors du commun, je vais aller cet après-midi contempler les oeuvres de Boucher du Louvre.

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Cette « Diane Sortant du Bain » pourrait bien capter mon attention un moment. Un peu d’imagination et je peux faire revivre ce Faune, cette force sauvage qui croit dominer la grâce et se laisse en fait submerger par son désir brûlant pour cette beauté féminine parfaite qui se dérobe au simple mortel qui s’approche.

22 février 1908 : La mission Pavie ; une conquête sans larme et sans arme

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Luang Prabang

Conquête des coeurs, visions de contrées humides, chaudes, inondées de soleil, paysages fabuleux de monts arrondis à perte de vue, bruits assourdissants des eaux furieuses des rapides du Mékong, odeurs des forêts vierges inexplorées puis retour au calme dans une maison en bambous et paillottes … je pose sur ma table de nuit, rêveur, les premières pages du journal d’Auguste Pavie.

Fonctionnaire retraité installé en Bretagne, il est connu au ministère pour avoir délimité les frontières du Laos avec la Chine (c’était la fameuse « mission Pavie » ) après avoir placé ce royaume sous la protection de la France.

Il a fait cela sans tirer un coup de feu. Ses seules victimes demeurent les merveilleux papillons et autres insectes qu’il a collectionnés là-bas.

Il a su convaincre, souvent seul, les milliers d’habitants du nord de l’Indochine de se rallier à la République Française. Ses seules armes : l’écoute, la simplicité des attitudes, une parfaite connaissance des moeurs locales et des langues pratiquées, un vrai sens du rapport de force qui lui permet d’exploiter au mieux la peur suscitée par les ambitions du puissant Siam voisin.

Pavie m’a confié, quand il est parti à la retraite ( je représentais mon chef à la réception donnée en son honneur au Quai ), qu’il lui faudrait de nombreuses années pour relier, compléter, annoter, tous les documents réunis lors de ses missions en Indochine.

augustepavie.1203625897.jpg A. Pavie

Ce que j’ai déjà pu voir, ce soir, de son oeuvre laisse admiratif.

Il nous fait revivre son aventure avec un vrai sens des effets et du suspens. Nous le suivons haletants, lorsqu’il sauve d’une mort certaine le vieux roi de Laos à Luang Prabang. Nous tremblons avec lui quand il arrive à échapper in extremis aux redoutables pirates chinois « Pavillons-Noirs » .

Patiemment, avec beaucoup de poésie et de souci du détail, c’est aussi toute une civilisation qu’il fait revivre pour nous. Sur des centaines de pages, s’étalent des relevés topographiques, des dessins de flore et de faune exotiques et des analyses passionnantes d’ethnologie ou d’histoire locale.

Il faut que je parle d’Auguste Pavie à Clemenceau. A minima, je calmerai peut-être les ardeurs anti-coloniales de mon Patron. Au mieux, il acceptera de rédiger une dédicace pour ce journal, séduit par la personnalité passionnée et idéaliste de son auteur.

20 février 1908 : Une armée qui réfléchit trop

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Dans notre République, il y a un débat récurrent : l’école prépare-t-elle à la caserne ou la caserne doit-elle continuer l’école ?

Dans le premier cas, on axe nos effort sur la constitution d’une armée française puissante, performante, solidement implantée dans le pays. Après la désastreuse guerre de 1870, cette orientation apparaissait comme prédominante. Il fallait à tout prix préparer la « Revanche ».

Avec la seconde option, l’élévation du niveau d’instruction de la population devient une priorité et l’armée est priée de se mettre au service de cette grande oeuvre. Depuis le début des années 1900, la France privilégie cette belle idée.

Clemenceau, pour sa part, souhaite en avoir le coeur net sur ce que les jeunes recrues apprennent au cours de leur service militaire et il remet en question le fait que l’armée se transforme en école.

 » Les boulangers doivent faire du pain et les plombiers réparent les tuyaux. Si on inverse les rôles, les tuyaux se percent et le pain a un goût infâme. Pour l’armée et l’école, c’est pareil. Laissons les instituteurs apprendre aux enfants à lire, écrire et compter. Demandons aux officiers de préparer nos jeunes à porter les armes pour défendre le pays et ne mélangeons pas tout « .

Le Patron me demande donc un court rapport sur cette question, sachant que je vois bien la réponse qu’il souhaite que j’apporte !

Je viens de me mettre en contact avec la hiérarchie militaire pour recueillir les opinions de généraux réputés et j’ai demandé à assister, dans les régiments, à quelques cours dispensés par des officiers aux jeunes recrues issues de toutes les villes et campagnes de France.

Après observation, j’ai été assez convaincu par le fait que les gradés devaient se préoccuper de la situation mentale et de la vie matérielle de leurs subordonnés. Demander des nouvelles de la famille n’est pas un mal en soi. L’officier a sans doute une responsabilité sociale à assumer.

En revanche, j’avoue avoir été pris d’un fou rire nerveux lorsque j’ai eu l’occasion d’assister à des cours sur l’hygiène, les mathématiques, la morale civique, l’histoire ou les techniques agricoles. Dans les casernes visitées, ces enseignements prenaient une bonne part de l’emploi du temps des jeunes appelés. Les officiers, guère compétents sur ces sujets mais beaux parleurs, dispensaient sans aucune méthode, des savoirs incertains à des jeunes gens complètement somnolants (levés depuis cinq heures au clairon !).

Et pendant ce temps, j’imaginais l’armée prussienne, nombreuse, bien équipée, se préparant en bon ordre au tir et aux manoeuvres complexes de campagne. Je voyais déjà des mitrailleuses allemandes faucher sans pitié nos intellectuels à deux sous, nos officiers pérorants, en lunettes, le doigt sentencieux levé, avec un livre « sur l’hygiène  » à la main.

Une fois de plus, l’Etat major est à côté de la plaque. Une fois de plus, Clemenceau et les ministres vont devoir se fâcher pour que les soldats redeviennent … des soldats.

Clemenceau a demandé à consulter mon rapport avant même qu’il ne soit terminé. Satisfait de sa lecture, il m’a glissé, malicieusement :  » il ne sert à rien d’apprendre l’algèbre à la caserne. Le soldat ne doit savoir compter que  … jusqu’à « 2  »

Il a alors quitté mon bureau, hilare, le corps rigide, le torse bombé, la tête levée, singeant un soldat marchant « au pas cadencé » sous les ordres d’un caporal aboyant de grands « une, deux, une, deux « .

19 février 1908 : Garnier, le bonheur est dans le béton armé

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Tony Garnier, dessin pour une cité-jardin

Dans le cadre de mes fonctions, j’ai des rendez-vous avec beaucoup de gens avec pour mission de leur donner l’impression qu’ils ont été reçus par « quelqu’un de très important qui va confier au Président du Conseil, sur-le-champ, ce qu’il a entendu » . Mes interlocuteurs doivent croire que Clemenceau tenaient à les recevoir personnellement ; mais … voilà … un contretemps de dernière minute ….

Cela donne des entretiens amusants, passionnants ou pathétiques.

Aujourd’hui, nous étions dans le registre de l’amusant.

Tony Garnier. Son nom ne me disait rien et je savais juste qu’il venait d’être embauché comme architecte par la Ville de Lyon.

Il souhaitait être reçu  » au plus haut niveau  » . Un peu déçu au début que le plus haut niveau s’arrête à ma modeste personne, il a rapidement oublié qu’il n’avait pas un ministre face à lui, emporté qu’il était par sa passion pour l’architecture et ses projets de cités futuristes.

Et bien, notre Tony Garnier, il va nous changer notre société ! Fini les commissariats, les églises, les prisons ou les casernes … Dans les villes du demain qu’il imagine, l’Homme sera naturellement bon et pourra aller jusqu’au bout de sa personnalité, sans contraintes.

Les lieux de travail resteront soigneusement séparés des habitations. Celles-ci seront bordées d’arbres, d’espaces verdoyants et de vastes stades pour des sports pratiqués par tous.

Les véhicules circuleront sur des voies les séparant soigneusement des piétons, le cas échéant dans des souterrains. Des aéroplanes vont envahir les airs et permettront à chaque homme de rejoindre les autres dans des délais records.

Chaque citoyen pourra retrouver ses semblables au centre municipal où se prendront les décisions collectives comme dans une agora.

Le tout utilisera le béton armé qui permet des lignes pures et audacieuses pour chaque bâtiment.

Le calendrier sera rythmé par des fêtes et des cérémonies populaires dont les défilés franchiront les entrées monumentales de stades  où des spectateurs joyeux célébreront une société réconciliée avec le bonheur.

Ah, ce Tony Garnier ! Je l’ai écouté jusqu’au bout. Sa fraîcheur m’a fait du bien. Cela change des attaques mesquines entre administrations ou des interpellations de parlementaires jaloux et ennemis du Patron.

Paix, sérénité et béton armé. Merci Monsieur Garnier !

17 février 1908 : Neuilly, ville de combats acharnés ?

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Barricade d’insurgés de la Commune

Visite chez des amis, à Neuilly-sur-Seine, en cette fin de semaine (les milieux parisiens à la mode commencent à employer une horrible expression anglaise :  » week-end  » ) .

Neuilly : personne n’a oublié les combats terribles de 1871 au moment où des fédérés de la Commune se sont retranchés dans des maisons de la ville et ont résisté pendant plus d’un mois et demi à des bombardements intensifs.

Les Versaillais avaient dirigé leurs puissants canons du Mont Valérien vers les quartiers abritants les communards. Plus de cinq cents maisons ont été détruites avant que les quelques fédérés survivants ne quittent les lieux.

Lorsque l’on se promène dans cette ville aujourd’hui, au milieu des hôtels particuliers et des quartiers résidentiels aisés, on peine à imaginer ces combats d’il y a quarante ans.

Communards prisonniers des troupes versaillaises

Neuilly, il y a deux ans, le 12 novembre 1906, c’est aussi le premier vol du brésilien Santos Dumont à Bagatelle, propriété de la Ville. Son biplan  » 14 bis  » s’est élancé pour un vol homologué – de 220 mètres au dessus de l’herbe – devant des centaines de spectateurs enthousiastes.

Te000002.jpg Alberto Santos-Dumont

Ces combats de 1871 et ce vol de 1906 font dire à mon ami neuilléen qui voit, sans doute un peu vite, des symboles partout :

 » Il faut se méfier du calme apparent de Neuilly. Elle peut être, un jour, une sombre ville d’affrontements terribles et un autre jour, une cité radieuse d’où l’on prend son envol majestueux pour un grand destin.  »

Pour l’agacer un peu, en Parisien moqueur, je lui réponds en mobilisant quelques connaissances éthymologiques acquises de fraîche date dans un dictionnaire :

 » Mais Neuilly ne tire-t-elle pas son nom de  » lun  » qui signifie  » forêt  » et de « noue  » que l’on peut traduire par …  » marécage  » ? « .

15 février 1908 : Retrouver une ambition sociale, c’est possible.

Henri Rivière ouvrier plombier travaillant sur la tour Eiffel.jpg

 » C’est un sceptique, presque un cynique mais il est passé par le socialisme et il lui en restera toujours quelque chose » .

Qui parle ? Blum, le jeune fonctionnaire prometteur avec lequel je déjeune parfois quand je passe au Conseil d’état.

De qui parle-t-il ? Aristide Briand, le nouveau Garde des Sceaux.

 A. Briand

Le Patron est impressionné. En quelques semaines, cet homme madré a pris des dispositions qui vont réellement dans le bon sens.

Les ouvriers ne pouvaient être membres de jurys d’assises. Disposition choquante qui en disait long sur la conception qu’avait notre République des classes populaires. Grâce à une simple circulaire, le ministre de la justice autorise ces salariés à être jurés et donc devenir des citoyens à part entière. Dans le texte qu’il vient de signer, il prévoit que les ouvriers ne pourront être licenciés pendant qu’ils occupent cette fonction dans l’appareil judiciaire. Il revalorise les indemnités des jurés afin que les ouvriers puissent être retenus sur les listes sans être pénalisés au niveau de leurs ressources.

Le recrutement des magistrats est démocratisé par une autre mesure simple : les juges suppléants sont à présent rémunérés, ce qui élargit leur recrutement en dehors de la bourgeoisie aisée et rentière.

Les personnes injustement emprisonnées sont maintenant indemnisées…

Et j’en oublie.

Les mesures pleuvent. Pour les femmes divorcées, pour les faillis non frauduleux, pour les saisis sur salaires … Briand écoute, agit, tranche vite, fait bouger le droit.

Grâce à ce ministre inventif et volontaire, le gouvernement peut garder une ambition sociale. Mon Patron devrait s’inspirer de cet exemple, lui qui a un peu trop tendance à se contenter d’envoyer la troupe en cas de grève ou de manifestation.

14 février 1908 : Où sont les dreyfusards de la première heure ?

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Auguste Scheurer-Kestner et Dreyfus réintégré dans l’armée

Dans les jardins du Luxembourg, inauguration d’un monument en hommage à Scheurer-Kestner, l’ancien vice-président du Sénat qui a soutenu Alfred Dreyfus dès le début de l’Affaire.

En 1897, il en fallait de la clairvoyance pour se ranger parmi les défenseurs de cet innocent !

A travers ce que disait la presse, les fausses preuves réunies par certains militaires, les mouvements d’une partie de l’opinion publique volontiers antisémite, il n’était guère évident d’entendre et de comprendre ceux qui restaient persuadés de l’innocence de Dreyfus.

Scheurer-Kestner fait parti de ceux qui ont convaincu mon Patron de basculer, à temps, du bon côté. Par son prestige d’homme politique haut placé, il a donné plus de crédibilité aux thèses de la défense.

Je ne peux oublier cette triste affaire. Je n’ai pas le souvenir exact du moment à partir duquel j’ai douté de la culpabilité de cet officier mais je suis sûr que c’est bien tard. Quant à la date où j’ai agi effectivement pour sa réhabilitation, elle est encore plus tardive. Comme beaucoup, j’ai un peu honte. Il m’a paru longtemps impensable que les états-majors, les tribunaux militaires, les plus hauts magistrats de France, la grande presse et une majorité des hommes politiques puissent se tromper ou osent mentir.

Pire, je ne suis pas sûr que la thèse selon laquelle il ne fallait à aucun prix désavouer l’armée et les institutions, quitte à faire payer un innocent, n’ait pas eu prise sur moi.

Et puis, dans beaucoup de milieux, s’afficher dreyfusard était mal vu. Alors, même si l’on doutait, on se taisait.

L’hommage d’aujourd’hui rendu à Scheurer-Kestner est l’occasion de réfléchir à tout cela, de remettre certaines valeurs à leur place. Oui, la vie et le respect d’un seul homme doit passer au dessus des certitudes de toute une Institution. Oui, il faut s’opposer au mensonge d’Etat.

Scheurer-Kestner est mort d’un cancer avant la révision du procès et la réhabilitation définitive de Dreyfus. Il nous laisse avec nos remords et nous nous pressons autour de son monument, en foule dérisoire, pressée d’oublier qui pensait quoi, qui faisait quoi, il y a dix ans.

13 février 1908 :  » La Guerre des Mondes « , un avertissement pour tous !

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Les invincibles tripodes de la Guerre des Mondes

Et si l’Humanité disparaissait ?

H. G. Wells pose crûment la question. Les Martiens arrivent de leur planète rouge. Equipés de véhicules indestructibles – les tripodes – et d’une arme terrifiante – les rayons ardents -, ils mettent à genoux l’espèce humaine en un temps record.

Ils agissent froidement, sans aucune pitié. Les morts dans nos rangs se comptent par milliers. Rien n’arrête leur progression inexorable et le héros qui raconte l’histoire, cherche son épouse dans les ruines fumantes des villes anglaises disparues.

Les hommes sont finalement sauvés par une épidémie qui se répand chez les Martiens au système immunitaire trop faible pour résister aux bactéries terrestres.

Dans  » La Guerre des Mondes » , on trouve un concentré des préoccupations de notre époque.

Wells s’appuie avec talent sur les données les plus récentes de la science et rend ainsi son récit crédible. Les rayons ardents s’inspirent des rayons X découverts par le prix Nobel de physique Wilhelm Röntgen il y a un peu plus d’une dizaine d’années.

Une des premières radiographies prise par Wilhelm Röntgen.

La première radio aux rayons X de W. Röntgen (c’est la main de sa femme !)

Les bactéries ont, elles, été popularisées par des travaux comme ceux de Pasteur.

On peut voir un parallélisme entre la colonisation brutale de l’Humanité par les Martiens et la constitution des empires coloniaux anglais ou français. H.G. Wells s’affirme « socialiste » et un tel rapprochement correspond bien avec ses convictions politiques affichées.

Mais l’essentiel de ce livre qui me touche, est-il là ?

 » La Guerre des Mondes  » n’est-il pas plutôt un formidable avertissement pour les hommes de bonne volonté ?

Toute personne qui a accès aux recherches actuelles sur les armements (artillerie, automobiles avec armes à feu, gaz neutralisants, bombes diverses, mines …), se doute qu’un conflit entre nations européennes aurait un caractère épouvantable. Les soldats seraient broyés par des forces mécaniques ne ressemblant à rien de connu en Europe jusqu’alors.

Seule la Guerre de Sécession a pu donner un aperçu de ce qui pourrait survenir en cas de conflit européen. Les analyses des Etats majors sur cette question sont sans appel. Une prochaine guerre entraînera, comme dans le livre de Wells, des milliers de morts en très peu de temps. Les soldats devront faire face à une réalité encore plus éprouvante que celle de la guerre de 70, où les troupes françaises ont été écrasées trop vite pour que l’on puisse se rendre compte des réalités d’un conflit long avec des armées équipées par l’industrie.

Au delà d’une alerte sur la guerre, Wells attire notre attention sur les risques d’une conjonction possible, si nous n’y prenons garde, entre une intelligence supérieure, une industrie puissante et un mépris absolu pour la dignité humaine. Il a raison, cela causerait sans doute notre perte à tous.

Cela ne peut que nous motiver à préserver la Paix entre les nations européennes.

H G Wells pre 1922.jpg H. G. Wells

12 février 1908 : Une République à bout de souffle ?

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Le Sénat, 1908

Il y a des moments où le découragement peut guetter. Certes, nous avons la chance de vivre dans une démocratie conquise pied à pied après le second Empire et la Commune, après un XIXème siècle où les révolutions conduisaient à des régimes autoritaires.

Pour autant, les collaborateurs de ministres comme moi peuvent légitimement s’impatienter devant les réformes qui n’aboutissent pas ou qui ne voient le jour qu’après des années et des années de débats parlementaires.

Penser qu’il a fallu près de quinze ans d’efforts pour valider le texte qui autorise la femme mariée à disposer librement de son salaire (loi du 13 juillet 1907) !

Et quelle succession d’obstacles il a fallu franchir pour que les salariés puissent tous profiter d’un repos hebdomadaire (loi du 13 juillet 1906 ) !

Combien de temps faudra-t-il au Parlement pour voter la loi sur les retraites ouvrières ? Je frémis quand je découvre que … même la CGT s’y oppose. Elle parle de « retraite pour les morts » : en raison de leurs conditions de travail pénibles, « les ouvriers meurent avant d’avoir pu profiter de cette retraite et donc engraissent l’Etat-voleur « , faut-il lire, en gardant son calme, dans la presse de ce syndicat.

L’impôt sur le revenu verra-t-il le jour avant que M. Caillaux, son ardent défenseur, ne meure de vieillesse ou de découragement ?

Le Sénat bloque tout. Ses membres se méfient de toute loi sociale forcément « coûteuse et inapplicable par les patrons ». Les conservateurs de tout poil proposent, par exemple, un « renvoi en Commission » qui constitue un moyen assez sûr d’enterrer un projet pendant un temps certain.

La Chambre ne peut pas faire passer tous les projets dans les lois de finances (que le Sénat ne peut contrer) et le gouvernement n’a pas toujours la force ou le courage, de faire pression sur les parlementaires récalcitrants.

République sclérosée, partis usés, discours politiques mille fois entendus …

Il paraît que la généralisation du tutoiement à la Chambre est un signe de dynamisme. C’est bien le seul !

11 février 1908 :  » Venez nous rejoindre à Giverny ! « 

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C. Monet « les Nymphéas »

Une surprise, une joie, un privilège.

Comme chaque vendredi soir, je devais porter les dossiers importants du moment à Georges Clemenceau, chez lui, au 8 rue Franklin.

Contrairement à son habitude, il était absent et m’avait laissé ce billet avec ces quelques mots :  » vous qui aimez la peinture, rejoignez-nous, Monet et moi, à Giverny. Vous y êtes attendu … avec les dossiers !  »

Surprise : le chef de cabinet Roth ne m’avait pas prévenu de ce changement de programme. Etait-il lui-même informé ?

Joie : j’adore Claude Monet. Ses toiles me détendent. Elles représentent un France éternelle à laquelle rien ne semble pouvoir arriver. La nature y est riante, paisible et se tient à l’écart des troubles du monde actuel.

Privilège : je ne pensais pas être invité chez le peintre même si, à la demande de mon Patron, j’avais eu l’occasion d’effectuer quelques études juridiques afin de faciliter ses demandes en Mairie. Il avait souhaité pouvoir capter les eaux de l’Epte, la rivière affluent de la Seine qui passait à côté de sa propriété et les habitants de Giverny n’étaient pas, à l’époque, d’accord. Est-ce cette analyse de jurisprudence – pourtant un peu bâclée – qui me valait cet honneur de rejoindre l’ami de longue date du Président du Conseil ?

J’ai rassemblé rapidement quelques affaires et j’ai couru jusqu’à la gare Saint Lazare pour attraper le dernier train du soir pour Vernon.

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 « …j’attrapais le dernier train du soir pour Vernon à la gare Saint Lazare … »

« La Gare Saint Lazare à Paris, Arrivée d’un Train » par C. Monet

 A mon arrivée à Vernon, deux gendarmes m’attendaient pour me conduire à la propriété de Giverny. Une belle bâtisse aux murs roses allait abriter ma merveilleuse fin de semaine.

L’accueil a été chaleureux. Les domestiques étaient aux petits soins pour « monsieur le fonctionnaire », comme ils disaient. Mon Patron a posé dans un coin, sans les ouvrir, les dossiers en me confiant avec un sourire :  » j’espérais secrètement que vous alliez les oublier ou les perdre en route ! » . Il a préféré passer une bonne partie de son samedi et dimanche, à observer avec soin le nouvel arrivage de fleurs rares venant du Japon envoyées par l’intermédiaire de Tadamasa Hayashi, le marchand et collectionneur nippon installé à Paris.

Quant à Monet, il effectue depuis un certain temps des recherches à partir des nymphéas de sa propriété. En visitant son atelier, j’ai constaté que plusieurs toiles sur ce sujet étaient en route et l’on s’aperçoit que ce thème est source de variations infinies de couleurs, de lumières ou d’ombre.

Au cours de mes investigations, je me suis arrêté, songeur, devant ce tableau représentant la Seine à côté de Giverny :

Claude Monet - Branch of the Seine near Giverny.JPG

Quand on le regarde bien, il ne représente rien de bien défini. L’eau s’écoule sereinement et semble rejoindre paresseusement, langoureusement,  la verdure qui barre l’horizon. Les arbres caressent la surface d’une Seine étrangère à toute activité humaine. Le temps n’est plus rythmé que par les balancements lents d’une barque abandonnée que l’on devine au second plan.

  » Cette oeuvre que j’ai souhaitée garder, m’aide à passer l’hiver. L’observer comme vous le faites, me replace dans un ambiance de douce chaleur de milieu d’été. J’espère qu’elle vous fait oublier un peu Paris et ses encombrements ! » s’est exclamé Monet à mon intention.

Claude Monet C. Monet

Le dimanche soir est arrivé vite, si vite. Il a fallu reprendre le train et retrouver l’appartement parisien. Bergson a raison. Le temps et la durée ne sont qu’une affaire de sensation !

9 février 1908 : Fallières, les vertus d’un Président  » plan-plan « 

Fallieres.jpg 

A. Fallières, notre Président depuis le 18 janvier 1906

Notre Président de la République, c’est « Moussou Fallières », le surnom qui colle à la peau de cet Agenais, amoureux de la bonne chère et de son petit vin du Loupillon.

Armand Fallières reste un homme d’Etat effacé. Effectivement, par rapport à un Clemenceau, un Briand, un Jaurès ou un Caillaux, il paraît en retrait.

Pourtant, c’est lui le maître des horloges. Au dessus des partis et de leurs querelles, au dessus des hommes politiques et de leurs luttes de pouvoirs quotidiennes, ce grand calme s’efforce de faire naître des gouvernements à la hauteur des enjeux du moment.

Dans un monde qui bouge beaucoup, il doit et sait être celui qui rassure. Sa parfaite maîtrise des dossiers en fait un interlocuteur de poids dans les négociations internationales. Son jugement sûr porté sur les hommes lui permet aussi de conseiller les chefs de gouvernement dans leurs choix de ministres.

Il est de ceux que l’on visite discrètement pour vérifier la validité de telle ou telle option stratégique. Sa connaissance sans pareil des moeurs parlementaires – il a longtemps été député puis Président du Sénat – le conduit à anticiper les comportements de la Chambre ou de la Haute assemblée et leurs votes futurs.

Il a des convictions. Son opposition à la peine de mort, contre l’avis d’une grande majorité de l’opinion publique, le fait gracier tous les condamnés à la peine capitale. Il endure stoïquement les critiques virulentes de la presse populaire … à chaque grâce prononcée.

Il a aussi su, en son temps, comme les autres parlementaires défendant Dreyfus, voter contre la loi de dessaisissement qui aboutissait à retirer à la Chambre criminelle de la Cour de cassation – favorable à la révision du procès – le soin d’examiner à nouveau « l’Affaire ».

En définitive, c’est un grand homme qui habite l’Elysée.

Les clichés – semblables à de belles photos de mode – publiées dans l’Illustration de janvier 1906 sur son épouse Jeanne Fallières née Bresson ; le fait que celle-ci étende son linge – paraît-il – dans les jardins du Palais présidentiel, peuvent faire sourire.

Mais doit-on juger notre Président en fonction de ce que l’on croit savoir de la Première dame de France ?

7 février 1908 : Le monde plus doux de Mucha

2008_0207_100130aa.1202372726.JPG Alphonse Mucha

Ses formes arrondies et fines, sa chevelure légèrement dénouée, son épaule et le haut de son dos dénudés, des traits réguliers, la femme de Mucha, s’éveille déjà fraîche, vit sa journée pleine d’éclats et rejoint heureuse le monde des songes.

Le peintre tchèque, longtemps la coqueluche du Tout Paris, nous plonge dans un monde merveilleux de douceur et de couleurs pastels. Le drapé des étoffes se décline en plis infinis soulignant la beauté du corps féminin. Les motifs floraux et les spirales enchâssent la belle qui s’endort dans un monde de quiétude retrouvée.

Les colonnes Morris ont longtemps exhibé les affiches de Mucha représentant Sarah Bernhardt pour la reprise de Gismonda de Victorien Sardou. L’actrice y était magnifiée, son âge effacé et son image ensorcelait les passants comme elle savait le faire sur scène.

Je fais partie de ceux qui, discrètement et nuitamment, ont découpé des affiches de Mucha collées sur des murs anonymes, pour, pieusement, conserver à domicile un souvenir de ces lithographies enchanteresses.

Une salle de bain accueille « L’Eveil du Matin » et dans notre chambre se font face  » La Rêverie du Soir » et « Le Repos de la Nuit ». Notre salon est égayé par « Les Heures du Jour ».

J’ai gardé aussi cette affiche d’il y a une dizaine d’années représentant Médée, jouée par Sarah Bernhardt au Théâtre de la Renaissance et mise en scène par Catulle Mendès. Je n’ai pas pu mettre sur un mur dans notre appartement cette représentation d’une scène tragique de la mythologie antique : Médée, qui aime Jason, tue leurs deux enfants en apprenant son infidélité.

Parfois je déroule à nouveau le document pour me rappeler cette pièce à succès et je croise à nouveau le regard égaré de cette mère qui a tout perdu, cette vision de cauchemar où l’on voit l’enfant sans vie gisant à terre et la dague encore ensanglantée, arme d’un crime inimaginable.

Notre « doux » Mucha sait transformer le lait … en sang.

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