26 mai 1919 : vers un mouvement social d’ampleur ?

 » Cela va être la guerre sociale et vous allez regretter les tranchées !  » Les représentants de la CGT qui viennent de quitter mon bureau font éclater leur fureur. La porte claque, le papier vole, un siège se renverse : tout y est, nous sommes en plein dans ce que l’un de mes anciens patrons appelait  » la comédie du social  » .

Au milieu des menaces, des invectives, j’ai réussi à prendre quelques notes pendant la réunion qui vient de s’achever brusquement : Il leur faudrait la semaine anglaise de 44 heures ( nous en sommes à 48), les samedis après-midi libérés ainsi qu’une augmentation significative des salaires. Ils s’affolent d’un chômage qui s’étend avec le retour des hommes de troupe et ne cessent de tempêter contre des mauvaises conditions de travail… Les ouvriers vivent mal la fin de la guerre, l’affaissement des carnets de commandes et la comparaison avec l’Angleterre, moins abîmée par le conflit que nous, ne tourne pas en notre faveur. Les patrons du Royaume Uni peuvent se permettre des largesses avec leurs « trade-unions » impensables pour les dirigeants français.

J’appelle l’Union des industries métallurgiques et minières, l’Uimm, ainsi que la direction du métropolitain et des omnibus de Paris et je les préviens qu’un mouvement social de grande ampleur apparaît maintenant comme probable. Le préfet de police Fernand Raux qui est à mes côtés, fronce des sourcils, inquiet : « Le premier mai a déjà été particulièrement dur et des centaines de policiers blessés sont à déplorer après les multiples débordements de la journée. Si la grève s’installe en région parisienne, je crains le pire.  »

J’écoute beaucoup ce haut fonctionnaire de cinq ans mon aîné et pour lequel j’éprouve depuis longtemps une vraie admiration. Nous étions ensemble dans le cabinet de Clemenceau en 1906 et depuis, il a continué une carrière courageuse dans la préfectorale. Nous nous rappelons tous qu’il a continué à être préfet de l’Oise alors que la troupe s’était retirée. Il restait imperturbablement à son poste alors que les Allemands étaient à proximité immédiate.

Donc, quand Fernand Raux – serviteur de l’Etat au cuir épais – sombre dans une forme de pessimisme, ce n’est guère rassurant.

Il est 8 heures du soir. Il se lève après avoir regardé sa montre. Il me jette :  » Mon ami, venez dîner chez moi. Pour oublier nos soucis, on s’ouvrira un petit Côte de Provence ou un Bandol que j’ai ramené de l’époque où j’étais préfet de Var. Vous verrez, le simple fait de quitter le quartier de l’Elysée et de la place Beauvau, de trinquer et de se partager un camembert et un saucisson bien sec, déjà, nous irons mieux !  »

Je le suis, amusé. Les méthodes de la préfectorale ont fait leurs preuves !

Mai et juin 1919 sont le théâtre de mouvements sociaux violents et de grande ampleur en région parisienne. Ici, un tramway est incendié par les grévistes et la troupe intervient à cheval.

Avril 1919

Les négociations pour la paix vont conduire à un traité qui sera signé à Versailles.

Ci-dessous la photographie des principaux protagonistes :

28 janvier 1919 : L’âge d’or des Rois de la Brousse

On les appelle les « Rois de la Brousse ». Ce sont les interprètes des colonies. J’assiste aujourd’hui à une réunion informelle entre administrateurs coloniaux qui viennent faire le point sur leur activité, dans une salle du second étage du Quai.

 » Ils peuvent nous raconter n’importe quoi ! Il faut pourtant bien leur faire confiance. Et nous sommes d’autant plus affaiblis face à ces interprètes de malheur que nous ne restons que quelques années en poste alors qu’ils sont tous originaires de leur région !  » s’exclame un commandant de cercle (grade très élevé dans l’administration coloniale), poupon et grassouillet à souhait, peigné avec la raie au milieu, tout rougeaud et qui s’éponge prestement le front, même en plein hiver.

Un officier colonial lui rétorque, martial :  » Vous devriez faire comme nous, dans les colonnes militaires. Quand nous sommes – presque – persuadés que l’un d’entre eux nous trahit, il finit fusillé ! Et ainsi, nous avons des personnels qui font attention à ne pas se prendre pour ce qu’ils ne sont pas !  »

L’administrateur ne se laisse pas démonter :

 » – Ah oui, une balle en plein cœur. Toujours rapides vos méthodes de soldat. Mais sérieusement, nous ne sommes plus en période de guerre et la loi doit s’appliquer partout sur le continent africain ! On ne peut tuer quelqu’un sur un simple doute.

– Eh bien, répond l’officier, vous continuerez à vous faire rouler dans la farine ! Vous vous rendez compte que certains Rois de la Brousse un peu malins, dirigent votre territoire à votre place !  »

Je fais alors une tentative pour les rapprocher :

 » Si vous vous mettiez aux langues et que vous poursuiviez ainsi vos cours, sans doute trop brefs sur le sujet, de l’Ecole Coloniale ?  »

Un grand silence suit ma prise de parole. Quinze regards ahuris et désapprobateurs se tournent vers moi. Je sens que j’ai dit, sans le vouloir, quelque chose d’énorme pour mes interlocuteurs. « Apprendre les langues » ! Se mettre à la portée des peuples colonisés ! Incroyable. Sacrilège ! Je m’amuse d’avance de leur réaction.

L’officier s’étrangle et prend la parole au nom de toute l’assemblée :  » Mais monsieur le conseiller, vous n’y pensez pas ! Ce n’est pas à nous d’apprendre les milliers de langues et dialectes des Africains ! C’est à eux d’apprendre le français !  »

Un administrateur qui s’était tu jusque là, se sent obligé de trouver un argument supplémentaire :

 » Vous savez, nous ne restons que quatre ou cinq ans au plus en poste. Puis nous partons – très loin parfois – pour une nouvelle affectation. J’ai essayé plusieurs fois de mémoriser les idiomes de mes administrés mais, honnêtement, sans livre, sans grammaire, sans rien, ce fut très dur. J’ai renoncé. Et je fais de nouveau confiance à ces fichus interprètes !  »

Les Rois de la Brousse ont encore de beaux jours devant eux…

Les administrateurs coloniaux et leurs collaborateurs restent très dépendants de leurs interprètes, surnommés les « Rois de la Brousse »

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