23 mars 1910 : Fausse nouvelle

Naufrage de milliardaire dans une tempête emportant son yacht luxueux ou affabulation de journalistes en mal de nouvelles sensationnelles ? Gordon Bennett fait encore parler de lui. On se rappelle ses frasques dans la haute société new-yorkaise : cette soirée de prestige où il était invité dans un manoir de sa belle famille et où il était arrivé ivre en tenant des propos grossiers. Devant une assistance médusée, il s’était dirigé vers l’immense cheminée et, le col défait, s’y était soulagé comme un garnement.

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Le milliardaire et patron de presse James Gordon Bennett

Gordon Bennett, une légende vivante. Comme magna de la presse, il possède le New-York Herald et l’International Herald Tribune. Passionné de sport et d’aviation, il organise différentes coupes à son nom sur le golf comme sur les aéroplanes, ballons et montgolfières. Supérieurement intelligent, plein d’humour, doté d’un magnétisme tel que ceux qui le côtoient deviennent ses plus fervents supporters, Gordon Bennett laisse planer aussi le mystère sur sa vie.

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Gordon Bennett organise de multiples compétitions en les dotant richement

Combien a-t-il de femmes ? Deux, trois ou dix ? Une dans chaque capitale et chaque port ? Des princesses, des actrices ou de belles inconnues ? On voit les belles se rendre dans son yacht pour prendre un verre ou partager une nuit, certaines s’embarquent, d’autres descendent encore émerveillées des moments qu’elles ont passés.

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L’immense yacht de Gordon Bennett

Mais comment fait-il ce Gordon Bennett ? Quel est le vrai du faux ?

Impossible de savoir vraiment.

On le dit perdu corps et biens ces jours-ci au large de la Sicile puis on apprend, le lendemain, que son yacht serait intact en Mer Rouge pour finalement découvrir qu’il donne ses ordres par télégraphe, à son empire de presse, amarré dans un port de Ceylan, un gros cigare à la bouche. Qu’importe la succession de rumeurs et de fausses nouvelles pendant une semaine. Gordon Bennett fait vendre. L’annonce non vérifiée de son naufrage augmente le tirage du journal. Sa « résurrection » en Mer Rouge, attire de nouveaux lecteurs avides et enfin, les commentaires des témoins qui l’on vu, son verre de whisky à la main, dans le port de Colombo, décuple les ventes des quotidiens.

La presse emploie le conditionnel. Ce temps permet toute les approximations aux plumes habiles et sans scrupules. Mais qui s’en plaint ? Tout le monde trouve son compte à ce battage : le petit peuple banlieusard rêve de ce milliardaire attachant et hors du commun qui l’éloigne des soucis médiocres du quotidien ; la presse quant à elle augmente ses tirages à chaque fois qu’elle le cite et Gordon Bennett enfin accroit ainsi sa notoriété et donc sa fortune.

Gordon Bennett aime la France. Elle le lui rend bien.

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Gordon Bennett au volant de l’une des ses nombreuses automobiles

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22 mars 1910 : La France trahie par un boxeur belge

Le commissaire spécial fait signe à ses dix agents de bloquer toutes les portes du second wagon du Lille Bruxelles de 11h15. Le chef de la gare de Lille a pour consigne de ne pas donner le départ. Cinq policiers, les plus costaux de la Sûreté locale, s’engouffrent alors dans le véhicule à la recherche de Tony, le champion de boxe belge.

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La Grand-Place à Lille pendant les années 1910

L’arrestation est mouvementée. Tony déploie une force de colosse et deux fonctionnaires tombent à terre. Le premier s’affaisse, le nez fracassé par un direct du droit et l’autre est projeté violemment contre la vitre à la suite d’un crochet du gauche très bien placé.

La lutte s’achève au moment où le commissaire Rocca sort son revolver et le plaque sur la tempe de Tony. Le sportif se rend alors et se laisse conduire, menotté dans le dos, jusqu’aux locaux de la Sûreté lilloise.

Un après-midi et une nuit complète d’interrogatoire musclé ramollissent notre homme qui passe aux aveux :

« Oui, monsieur le commissaire, j’ai pris des photographies des forts de Lille dans un but d’espionnage. J’ai été recruté à Bruxelles par un Allemand très bien habillé et parlant parfaitement le français. Il m’a proposé une grosse somme d’argent qui couvrait les lourdes dettes accumulées par ma salle de boxe où les clients étaient devenus trop rares. J’ai appris que ce monsieur était un officier du Reich et qu’il voulait aussi faire travailler ma maîtresse. Il m’a confié un appareil photographique pour prendre des clichés des forts entourant notre grande ville près de la frontière belge. Et il a proposé de belles toilettes à ma compagne pour qu’elle séduise des gradés de la garnison. J’avais aussi pour mission de vérifier si les forts étaient reliés entre eux par une ligne téléphonique. Plus tard, on m’a demandé de recruter des auxiliaires pour d’autres observations en me promettant des enveloppes toujours plus intéressantes. C’est sans doute là que je me suis fait remarquer par la police.

Monsieur le commissaire, c’est la misère qui m’a fait accepter cette mission honteuse. »

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Bruxelles est un nid d’espions allemands

Epuisé par la nuit sans sommeil, les hurlements des inspecteurs, les claques à répétition et les coups de dictionnaire sur la tête, Tony pleure à chaudes larmes. Sa tête tuméfiée a presque doublé de volume. Il sait que la République française ne lui fera aucun cadeau. L’article 77 du code pénal a le double mérite de la clarté et de la simplicité : »Sera puni de mort quiconque aura pratiqué des manœuvres ou entretenu des intelligences avec les ennemis de l’Etat, à l’effet de faciliter leur entrée sur le territoire et dépendances de la République ou de leur livrer des villes, forteresses, places, postes, ports, magasins, arsenaux, vaisseaux ou bâtiments appartenant à la France ».

Pour être complet dans ses explications sur la suite des événements, le commissaire met sous le nez du boxeur, anéanti par le remord et terrifié par la gravité de ses actes, un code napoléonien ouvert à l’article 12. Il fait lire l’espion à haute voix, cette phrase qui exprime, dans un style pur et dépouillé, ce que notre pays promet à ses ennemis : « Tout condamné à mort aura la tête tranchée ».

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19 mars 1910 : Au bagne, évitez le chocolat !

La lame jaillit. Ernest sait qu’il ne peut plus reculer : il saisit son compagnon d’infortune à la gorge et lui plonge son poignard dans le gras du ventre. Le geste est brusque, violent et désespéré. L’assassin reste hébété devant sa victime qui s’affaisse, de tout son poids dans la terre humide, devant lui, avec de sourds grognements de douleur.

Ernest, dans un état de demi-conscience, jette au loin son arme et marche à pas lents vers un gardien presque endormi dans sa guérite, pour se rendre. Il est immédiatement jeté au cachot, dans l’endroit le plus chaud et nauséabond du camp, pendant qu’un infirmier tente de sauver celui qui a été poignardé.

Le lendemain, dans ce bagne non loin de Saint-Laurent-du-Maroni en Guyane, Ernest explique son geste aux autorités :

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Le bagne en Guyane est un monde où même l’évasion devient un vrai cauchemar

«  J’ai plongé un couteau dans le ventre d’Auguste pour défendre ma réputation. Depuis plusieurs jours, il m’offrait des vêtements et un peu de vin. Il me parlait doucement devant les autres, avec de longs regards. Et puis hier, il m’a invité à m’assoir à côté de lui pour goûter le chocolat qu’il avait préparé dans son vieux gobelet en fer. Je ne pouvais pas rester sans réagir. Si je ne faisais rien, j’allais être considéré comme sa « femme », son « môme », sa « marquise ».

Le chef du camp, pour être sûr de bien comprendre, se risque à une question qu’il trouve très embarrassante : «  Auguste s’apprêtait à vous obliger à être… pédéraste, pour lui ? »

Ernest baisse la tête en écartant de son front un de ces énormes moustiques qui viennent sucer le sang et la sueur des pauvres hères de ce coin perdu. Il complète : « Si j’acceptais, je serais devenu le jouet de tous les caïds du camp, un jour ou l’autre. A la merci du plus fort d’entre eux… »

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Le bagne, zone où le droit n’existe plus sinon celui du plus fort. Dans une chaleur étouffante et la boue, quelques centaines de corps décharnés qui ont été de vrais êtres humains quand ils étaient en métropole et qui ne sont plus que de pauvres types qui luttent pour leur survie et tombent, chaque jour, comme des mouches. L’absence de soins, les coups, les privations sans explication, le sadisme des matons, l’absurdité d’un travail qui ne produit rien. Et puis, l’absence de femme et la promiscuité qui conduisent à tous les dérèglements et à l’homosexualité forcée.

Toujours le même code ou rituel : une tasse d’un chocolat fort cher sous ces contrées, boisson obtenue sous le manteau. Celui qui accepte le breuvage trouve un protecteur auquel il devra se soumettre totalement, dans ce monde de brutes épaisses. Celui qui refuse risque de défendre chèrement son indépendance et son honneur.

Alors Ernest n’avait pas le choix. Entre le chocolat et le couteau, il a choisi le couteau.

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L’embarquement pour le bagne en Guyane

17 mars 1910 : Le violon, l’instituteur et le curé

Les fidèles de la procession s’arrêtent, stupéfaits. Par la fenêtre d’une maison de la rue Victor Hugo, dans cette petite ville tranquille non loin de Niort, ils entendent s’échapper les mesures de la Marseillaise. L’hymne national est joué avec vigueur, au violon, par l’instituteur qui rythme chacun de ses coups d’archet par un petit claquement de pied « tac, tac, tac ». L’air est entraînant mais paralyse, un instant, de stupeur les catholiques très pratiquants qui marchaient jusqu’à présent les mains jointes. Après avoir repris leurs esprits, les réactions courroucées ne se font pas attendre : les uns se signent, horrifiés, tandis que d’autres lèvent le poing furieux en criant « Satan ! Satan !».

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Dans une toute petite ville tranquille, non loin de Niort…

Le surlendemain, le maître d’école reçoit une lettre de l’inspection académique où son comportement est blâmé. Selon les termes du courrier, il a « inutilement provoqué l’Église » par une manifestation jugée « aussi indécente que puérile ».

Fin du premier épisode.

Plusieurs mois après, l’affaire rebondit et continue à faire des vagues. Le fonctionnaire musicien a saisi le Conseil d’Etat pour contester la sanction morale dont il fait l’objet. Plusieurs associations départementales d’enseignants le soutiennent et demandent audience au ministre de l’Instruction publique. Quant à l’évêque local, il exige au contraire le renvoi pur et simple de l’intéressé en considérant que la liberté du culte a été gravement mise en cause.

Des parlementaires de droite comme de gauche s’emparent du dossier tandis que la presse nationale commence à préparer des articles aux titres vengeurs.

Hier, Briand me donne alors l’ordre de stopper cette machine infernale qui risque, ni plus ni moins, de gravement troubler les prochaines sessions parlementaires.

Aujourd’hui, les protagonistes de cet incident sont donc tous dans mon bureau et nous nous efforçons de trouver une porte de sortie honorable pour chacun. L’objet du « délit », le violon, est posé sur la table de dégagement à côté de moi.

Un cardinal, deux évêques, trois présidents d’associations d’instituteurs, le maire de la commune, le député, le recteur et l’inspecteur d’académie s’échauffent autour de la table et font part de leur indignation à chaque fois que le camp d’en face prend la parole. Le député est ouvertement anti-clérical alors que le maire ne cesse de rappeler son attachement à l’Église. Le recteur regrette l’importance prise par l’affaire mais refuse de désavouer son subordonné inspecteur d’académie qui craint, pour sa part, une nouvelle guerre scolaire dans sa région si les enseignants continuent à s’y comporter de façon maladroite.

Les dignitaires catholiques sont regardés avec haine par les représentants des maîtres mais refusent de se laisser intimider en insistant sur le caractère presque « sacré » de la sanction reçu par le violoniste patriote.

La situation paraît bloquée. Et je me renverse sur mon fauteuil de lassitude, en essuyant mes lunettes.

Soudain, une idée me vient.

Je saisis l’instrument de musique et propose à tous mes interlocuteurs de descendre dans la rue, au bas de mon bureau, « pour tester le bruit d’un violon jouant la Marseillaise ».

Quelques minutes plus tard, défilent ainsi sous les fenêtres du ministère de l’Intérieur, trois hauts dignitaires catholiques, des maîtres d’école meneurs syndicaux, quelques élus locaux et des hauts fonctionnaires de l’Instruction Publique. Tout ce petit monde écoute attentivement mon récital au violon : la Marseillaise, bien sûr… mais, sentant mon public charmé, j’enchaîne avec une partita de Bach puis une sonate de Mozart. Les uns et les autres m’écoutent, « religieusement » sous le regard amusé des passants.

Lorsque tout ce petit monde revient à la table de la négociation, avec le sourire de ceux qui ont pris l’air et ont pu écouter de belles mélodies, nous convenons d’annuler la lettre de blâme touchant le pauvre instituteur.

Dans un grand élan de pédagogie et de générosité, nous décidons de la remplacer par un courrier simple, conseillant, pour la prochaine fois, à l’instituteur, de « diversifier le répertoire joué… à tous les grands noms de la musique classique ».

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15 mars 1910 : Je glisse une pièce à Giraudoux

Je ne pensais pas lui donner un jour de l’argent. Cela s’est fait très discrètement, lors d’une visite à son bel appartement Louis XV, du 16 rue de Condé à Paris. Nous avions, en effet, prévu de nous revoir après notre rencontre dans le train en partance pour Berlin.

Son début de gloire littéraire avec la publication de son premier livre, « Provinciales », pourtant salué par Octave Mirbeau ou Jules Renard, lui est de peu d’utilité. L’ouvrage se vend très mal et ne lui rapporte rien.

Jean Giraudoux a aussi échoué – de peu – au Grand Concours du Quai d’Orsay et doit ainsi provisoirement renoncer à ses rêves de carrrière diplomatique qui aurait pu en faire l’égal d’un Claudel.

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Jean Giraudoux peine à joindre les deux bouts

Il vit donc de 150 francs par mois en envoyant, régulièrement, des textes au journal le Matin qui lui verse ainsi l’équivalent du traitement d’un petit fonctionnaire. Une telle somme ne permet guère de vivre dans le centre de Paris et d’avoir la vie d’homme aimant sortir auquel il aspire. Alors Giraudoux fait aussi le guide pour les riches touristes qui veulent découvrir la capitale et enchaîne les productions alimentaires :  « Guiguite et Poulet », « La Lettre Anonyme » ou « La Surenchère », contes bien écrits mais indignes de son talent.

« Je ne ressens pas le besoin d’écrire » me confie cet angoissé de la page blanche. Il ne réponds même pas aux sollications aussi sympathiques que pressantes d’André Gide qui lui réclame un manuscrit pour la Nrf. Sous sa plume, m’explique-t-il, les mots ne s’enchaînent pas, pour l’instant, pour former les beaux textes dont il rêve. De l’amusant, du plaisant, parfois même du « bien tourné » mais de réelle beauté et de génie, point.

Gide reste trop aimable : que répondre à cet homme qui, pour le moment, le surestime ?

On sent Giraudoux las. Un peu désabusé par l’échec, il refuse avec orgueil la médiocrité. A vingt-sept ans, il emprunte des petites sommes ici et là. Il doit quelques pièces à tel ami et ne rembourse rien à tel autre. Aucun d’entre eux n’ose réclamer de peur de le blesser, désarmé par le sourire de l’écrivain et persuadé que son passage à vide n’est que provisoire.

Après avoir discuté avec Jean qui confirme, dans une conversation brillante qu’il est aussi germanophile qu’amoureux de la campagne limousine, je profite de son absence dans la pièce voisine pour glisser cinq louis à l’endroit précis où j’ai remarqué un petit tas de sa monnaie. Grâce à ce petit stratagème, pendant que je suis chez lui, il ne remarquera rien et quand je l’aurai quitté, Jean ne pourra sans doute pas identifier le nom de son ange gardien.

Vers six heures, je le quitte et pendant que le normalien se redresse face à moi de sa haute taille, je mets ma main sur son épaule en signe d’encouragement. Il répond alors à mes propos par cette phrase qui résume bien son état d’esprit actuel : « Le bonheur n’a jamais été le lot de ceux qui s’acharnent ».

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11 mars 1910 : Chut ! Laissons-les mourir…

Que s’est-il passé d’épouvantable et de mystérieux dans le village de Touloug’nou dans le bassin du Congo ? Si les cases se dressent bien là, intactes, le soleil de plomb éclaire pourtant une scène de désolation.

Trois cadavres d’hommes noirs encombrent le passage de la grand-route. Une odeur pestilentielle se dégage de chaque lieu d’habitation. Les soldats français qui s’approchent ouvrent une première porte : une famille entière est affalée, sur des nattes, râlant faiblement, délirante entre deux phases de sommeil. La maigreur des parents comme des enfants fait peine à voir. Là encore, dans cette hutte, deux individus sont déjà décédés et plus personne ne semble prendre la peine de procéder à leur enterrement. Dehors, seul le bruit désagréable des criquets vient troubler un silence oppressant et lourd de menace.

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« Ils ont tous la maladie du sommeil… » diagnostique le médecin militaire

« Ils ont tous la maladie du sommeil ». L’officier médecin, malheureusement habitué de ce type de situation, vient de poser le triste diagnostic. La tribu entière est touchée par cette inquiétante maladie véhiculée par la mouche tsé-tsé. Maigreur absolue des malades, fièvre prolongée, phase de plus en plus longue de sommeil irrepressible puis de coma, délires fréquents, impossibilité à s’alimenter, vertiges et douleurs articulaires intenses… tous les symptomes du terrible mal sont réunis sur ces quelques hectares de désolation.

Le rapport établi par le médecin remonte au gouverneur puis au ministère des colonies. Il vient compléter des centaines de pages déjà transmises par d’autres officiers sur l’ensemble de notre Empire : l’Afrique se meurt.

La maladie du sommeil dont on connaît maintenant l’origine – un parasite microscopique, le trypanosome, transmis par piqûre de mouche – envahit sournoisement nos chères colonies. Elle paralyse les forces vives de territoires que nous souhaiterions mettre en valeur. Elle touche les noirs mais aussi, nous l’avons appris récemment, les blancs.

Nos soldats sur place paraissent complètement démunis. Nous n’avons pas ou peu de traitements en nombre suffisant : les injections d’un mélange énergique à base d’arsenic, recommandées par une partie du corps médical, sont encore peu répandues et on se pose des questions sur leurs effets secondaires.

Dans les tribus noires, chacun se réfugie dans une foule de croyances sur la maladie : elle se propagerait, disent les marabouts, dans les groupes où l’on parle d’elle. Seul le silence total pourrait vaincre la diffusion de l’épidémie. De même, l’enterrement des victimes devrait s’effectuer sans bruit, afin de ne pas réveiller le mort et de ne pas contaminer les survivants.

Superstition chez les noirs, affolement chez les blancs, le terrible mal gagne du terrain : Congo, Oubangui-Chari, Tchad… On signale déjà des cas en AOF et le gouverneur général de Dakar, William Merlaud-Ponty partage l’inquiétude de son collègue de Brazzaville, Martial Henri Merlin.

Que fait Paris pendant ce temps ? On échange des notes alarmistes mais sans solution, on tergiverse, les réunions se succèdent sans décision ; les crédits qui devaient être débloqués restent en caisse, les fonctionnaires de la rue de Rivoli estimant que les arbitrages n’ont pas été rendus dans les formes et que rien n’est décidé d’efficace. L’armée hésite quant à elle à mobiliser ses trop rares médecins sur place, déjà pris pour d’autres tâches urgentes.

Et là-bas, l’Afrique, notre bel avenir colonial, se meurt petit à petit… sans bruit.

9 mars 1910 : L’extrême droite aime les Arabes

« Ils sont sobres, forts, courageux, n’hésitent pas à verser leur sang pour la France ! » Soirée chez un oncle que je fréquente fort peu depuis nos mémorables disputes liées à l’Affaire Dreyfus. Il aime les Arabes, relit devant nous des passages entiers de la « France Juive » d’Edouard Drumont.

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Un livre malsain mais très lu dans notre douce France : La France Juive d’Edouard Drumont

Sa thèse ? La France comme l’Algérie, est soumise à un pouvoir juif rampant, « oblique » , s’appuyant sur des forces financières obscures. Ces Rothschild et autres Dreyfus asservissent notre beau pays d’Aryens et lui font oublier sa Foi, ses valeurs chrétiennes faites de noblesse et de générosité.

Pour résister à cette perversité, nous pouvons compter sur un peuple opprimé comme nous : les Arabes. Certes, nous devons combattre ces derniers pour conquérir les terres d’Afrique du Nord mais à l’occasion de ces guerres, nous ne pouvons qu’apprécier leur courage, leur valeur militaire et leur fierté. Et puis, quand les territoires sont conquis, les Arabes font d’excellents soldats dans les régiments français et viennent renforcer nos lignes face à l’ennemi héréditaire allemand. « Ces Arabes nous ont aidés lors du conflit de 1870 et 1871 alors que les Juifs applaudissaient à chacune de nos défaites !».

Moi aussi j’aime les Arabes. Mais j’ai aussi une foule d’amis juifs. Nous sommes au dessert, la petite cuillère à la main, l’oncle continue à dérailler dans son long discours antisémite et pro arabe. Après Drumont, il nous lit maintenant du François Gourgeot puis du Georges Meynié.

Ses propos suent la haine. L’Arabe est l’allié du jour face au Juif. On ne l’apprécie que pour mieux détester le Sémite. Drôle d’amour que celui qui a besoin d’une haine parallèle pour naître et se renforcer.

« Vous prenez un café ? »

Non merci, nous rhabillons vite les enfants, prenons congé et rentrons chez nous.

Mon oncle est un triste sire. Malheureusement, dans notre beau pays, il n’est pas seul.

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Caricature d’Edouard Drumont, cet homme qui me fait penser à mon oncle…

5 mars 1910 : Je me fais tancer par le Président du Conseil

« Le chômage a été divisé par deux depuis 1908. 14 % des ouvriers étaient sans travail cette année-là, ils ne sont plus que 7 % aujourd’hui. La crise paraît derrière nous. »

Le directeur de l’Office du travail semble content de lui à l’annonce de ces résultats lors d’une réunion au cabinet du ministre. Il ajoute : « Il faudrait que nous puissions mieux anticiper les crises, comme nous arrivons à voir venir les inondations… Ainsi , les industriels réduiraient à temps leur production. »

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Buvons un coup pour fêter la baisse du chômage !

Ces quelques mots me réveillent. On ne peut pas dire que les grandes crues de janvier aient été parfaitement anticipées. Je me décide donc à interrompre le haut fonctionnaire.

« Vos statistiques du chômage vous ont demandé combien de temps de collecte et d’analyse ? »

Le directeur me regarde surpris et me répond que trois longues années ont été nécessaires pour réunir ces chiffres. Il me propose, fier de lui, de les fournir maintenant au gouvernement tous les ans. Je rétorque :

«Mais ce sont tous les mois qu’il faudrait de telles données ! « 

Le spécialiste de l’Office du travail se récrie :

« Tous les mois, mais cela n’a aucun sens ! En plein été, par exemple, les conditions de l’emploi des travailleurs ne sont pas les mêmes qu’à l’approche de l’hiver. »

Je lui propose alors de publier des chiffres « corrigés des variations saisonnières » en employant un double ou triple coefficient de pondération imaginé par nos brillants polytechniciens. Et je complète :

« Et puis, vous gagneriez à distinguer les chômeurs de catégorie A immédiatement disponibles et qui n’ont exercé aucune activité au cours du mois, les chômeurs de catégorie B qui ont eu une brève activité au cours des trente derniers jours et d’autres catégories encore. Il serait bon aussi que tout cela soit mesuré par des organismes différents avec chacun une méthode. Cela rendrait, au final, les chiffres plus techniques, plus mystérieux et le ministre pourrait choisir ceux qui l’arrangent. Enfin, le gouvernement devrait mettre à son actif cette baisse spectaculaire du chômage. Je suis étonné que personne n’ait encore songé à réunir la presse sur le sujet.« 

Aristide Briand qui était resté silencieux jusque-là mais attentif, m’interrompt : 

» Cher Olivier, votre analyse de la situation est intéressante mais un peu futuriste. Vous ne ferez croire à personne que le gouvernement est pour quelque chose dans la baisse du sous-emploi. Les carnets de commande se remplissent à nouveaux, le public achète davantage de biens, les industries ont besoin de plus de pièces détachées et de matières premières. Je ne suis pour rien dans tout cela. De même, ce pauvre Clemenceau a déjà été accusé d’être un horrible briseur de grève, on ne va pas maintenant lui mettre la crise de 1905 à 1908 sur le dos. Quant à vos statistiques produites tous les mois, compte tenu de la complexité du monde du travail, elles n’auraient pas beaucoup de sens. Nous ne sommes pas derrière chaque patron ou ouvrier pour savoir qui travaille et qui attend de l’embauche. Votre façon d’aborder les choses est à la fois légère et démagogique. J’ose espérer qu’aucun gouvernement n’osera suivre un jour vos conseils ! »

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3 mars 1910 : Les bonds du fauve dans un théâtre

Le lieutenant de hussard prussien, confiant dans son pouvoir de séduction, glisse sa main dans celle d’Anne-Charlotte. A chaque pas, il sent le froissement de la robe cintrée de la belle aristocrate contre son pantalon d’uniforme, la douceur d’un tissu féminin contre la toile rêche. L’essence d »Ambre Antique » de Coty l’enchante dès qu’il s’approche pour lui glisser un mot.

Anne-Charlotte laisse agir son charme et sert doucement les doigts de l’officier qu’elle trouve musclés mais fins.

Cet après-midi, le couple improbable réunissant l’espionne et l’adjoint d’attaché militaire allemand, a choisi de profiter de la future saison russe, de découvrir les prochains ballets qui feront les joies de la foule au Théâtre du Châtelet.

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Il assiste à une répétition grâce à la « carte de circulation » d’Anne-Charlotte de Corcelette : ce précieux sésame donne accès aux loges des artistes, aux sièges d’une salle vide car fermée au grand public permettant d’avoir une vue imprenable sur l’entraînement des danseurs issus du ballet impérial de Saint-Pétersbourg, d’entendre l’orchestre s’accorder avant de s’élancer dans l’interprétation des dernières pages fiévreuses écrites par Stravinsky qui produit dans l’urgence.

Nos deux tourtereaux s’assoient dans la pénombre, placés par le gardien du théâtre qui connaît bien Anne-Charlotte. Un peu plus loin à droite, on devine la stature imposante du producteur Serge de Diaghilev qui cache le frêle Stravinsky continuant à composer pendant que l’on joue ses lignes créées le matin même.

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Serge de Diaghilev

Tous les sens sont mis à contribution : des sons originaux, des décors dont les couleurs chatoyantes font oublier le pâle noir et blanc des ballets français, une chorégraphie faite de danses traditionnelles coupées d’élans très modernes, des costumes rappelant aussi bien la Cour de Catherine II que celle d’un sultan d’Orient. La prochaine saison mélange savamment le folklore des steppes et l’ambiance des Mille et une Nuits ; un oiseau de feu frôle les femmes lascives d’un harem ; des chevaliers encouragés par des fées font preuve de bravoure ; des magiciens protègent des belles menacées par la folie des hommes et les caprices de mystérieuses divinités.

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Un costume des Ballets russes

Anne-Charlotte est aux anges. Elle retire sa main de celle du lieutenant allemand inculte qui l’ennuie depuis de longues minutes et l’empêche de profiter pleinement du spectacle. Le jeune officier s’en aperçoit, regarde sa montre et prend congé, proposant un autre rendez-vous accepté du bout des lèvres par celle qui ne lui jette qu’un vague regard en le quittant.

Anne-Charlotte, enfin seule, se laisse emporter par le rêve d’Orient qui hypnotisera demain tout Paris. La Russie comme personne ne l’a jamais vue, un pays qui a changé depuis Napoléon, des contrées plus mystérieuses que les récits français du XIXème siècle pouvaient le laisser supposer.

Soudain, le miracle.

Un être presque surnaturel, aux muscles de caoutchouc et doué d’une vivacité de fauve, s’élance sur scène. Un saut de plusieurs mètres, puis deux et enfin un troisième encore plus impressionnant. Nijinski qui est en passe de devenir le danseur le plus célèbre d’Occident, traverse l’espace sans effort apparent. Sa respiration et sa concentration ont raison de son poids : il vole presque.

Anna-Charlotte tremble soudain devant cet homme exceptionnel à la gestuelle érotique, au corps parfait, à la détente de mâle sauvage. Oubliés, d’un coup, les officiers que le Deuxième Bureau lui demande de côtoyer, évaporé son mari Jules fonctionnaire et juriste : ne reste que Nijinski et sa démarche de panthère rattrapant sa proie prête à se laisser dévorer pourvu que cela lui procure quelques plaisirs. Les frissons envahissent l’élégante qui se lève alors pour être remarquée de l’artiste si fascinant.

Le danseur descend de la scène au même moment et se dirige vers elle. Anne-Charlotte ne sait plus quelle contenance adopter. Une main dans les cheveux, une autre serrant son chapeau. La passion soudaine la rend toute gauche.

Nijinski pose un instant ses yeux noirs sur le diamant de son collier qu’un projecteur fait briller par hasard mais il reste indifférent. Ses pas le mènent en fait à Diaghilev, le mentor, le grand frère, le maître.

Lorsque les deux hommes se retrouvent, le producteur russe passe une main sur les hanches de Nijinski qui se cambre légèrement. Il profite de l’obscurité pour l’embrasser dans le cou, d’un mouvement aussi fougueux que bref.

Anne-Charlotte regarde, interdite, avec sa main gantée de blanc cachant sa bouche grande ouverte de surprise. Elle grave dans sa mémoire cette manifestation de passion entre les deux invertis ; ces deux êtres qui ont décidé de bouleverser tous les tabous, toutes les règles de notre époque. Ces deux Russes vont entraîner notre siècle dans un bond en avant gigantesque, à couper le souffle.

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2 mars 1910 : Oui, les Parisiens sont sales

« L’homme jette un papier par terre, négligemment, puis s’engouffre dans un couloir du Métropolitain, après avoir craché derrière lui ce que l’on pense être une chique. Une dame en robe longue passe au même endroit, dans l’autre sens et essuie, sans le vouloir, avec le bas de son vêtement, ce que notre quidam précédent avait laissé par terre. A deux pas, un balayeur fait tourbillonner de la poussière et semble être satisfait du vaste nuage créé, reflet de son ardeur au travail. Les fines particules en suspension viennent couvrir l’étalage de légumes du commerçant de la rue qui ne se soucie nullement de la question, occupé qu’il est à vider ses détritus dans un caniveau qui n’a pas vu d’eau depuis les grandes pluies de janvier. Une automobile fumante et pétaradante passe alors et écrase le gros crottin laissé par les chevaux du fiacre qui la précède.

Tout cela vous dégoûte, messieurs ? Hé bien, c’est Paris. Ville lumière mais capitale sale que les étrangers comparent à Berlin, Londres ou New-York qui font visiblement mieux que nous. »

J’accueille avec ces quelques mots d’introduction, ce jour, place Beauvau, tout ce que Paris compte de hauts responsables capables d’apporter des idées pour que l’hygiène gagne du terrain dans nos arrondissements.

Le préfet de police Lépine semble s’ennuyer, quant au préfet de la Seine, Justin de Selves, il bavarde avec le patron de la police municipale.

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Justin de Selves sera préfet de la Seine jusqu’au début 1911

 D’autres têtes moins connues se révèlent aussi plus attentives et pointent les difficultés à surmonter : les sergents de ville se font huer quand ils invitent un Parisien à plus de propreté ; certaines femmes continuent à oublier que la mode a raccourci les robes et qu’elles peuvent abandonner leurs traînes transportant des microbes traînant au sol ; aucun règlement de police n’oblige les commerçants à protéger leurs denrées lorsqu’elles sont exposées sur la voie publique ; le défaut d’hygiène dans Paris empêche la disparition de la tuberculose, de la typhoïde et peut favoriser le retour du choléra…

Le préfet de Selves, toujours dissipé, veut manifestement écourter la réunion. Il lâche soudain, sur le ton de celui qui raconte une belle histoire :

«Cher ami,  je sais pourquoi nous sommes ici. Figurez-vous que votre patron, Aristide Briand, a marché hier matin, du pied gauche, dans une énorme déjection canine, en allant au ministère. Depuis, il ne décolère pas contre les services de la Ville, me rapporte-t-on avec insistance. Vous direz donc à monsieur le Président du Conseil, que nous allons créer un service du nettoiement qui aura pour but de rendre enfin notre capitale propre. Et si le ministère des finances nous refuse les crédits pour cette opération, nous augmenterons la taxe sur les chiens. Ils l’ont bien cherchés, les clébards ! »

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Le service du nettoiement à Paris en 1910

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1er mars 1910 : Anne-Charlotte, redoutable séductrice

Bref rappel de l’épisode précédent : Un collaborateur -Jules – me confie, honteux, qu’il trompe sa femme avec Marguerite, sa bonne. Elle lui tarifie ses services, promettant en échange de ne rien dire à son épouse. Cette dernière est, en secret, informée de tout ce manège et récupère pour son propre compte les sommes versées par son naïf conjoint.

Nous sommes restés sur cette double interrogation : comment ai-je eu connaissance de cette triste affaire et que fait la femme de Jules de l’argent récolté ?

Je prends beaucoup de précautions pour répondre à mon collaborateur. Il n’est pas évident pour lui de découvrir que ses vilaines petites coucheries étaient connues depuis longtemps des deux personnes vis-à-vis desquelles il essayait de faire bonne figure : sa femme et son chef.

Son épouse ? : Anne-Charlotte de Corcelette, descendante d’un obscure petit marquis dont le château en Savoie tombe en ruine. Des dettes en guise d’héritage, un riche patrimoine culturel pour faire oublier les trous dans la toiture du patrimoine foncier, une vie faite de nostalgie d’une splendeur passée qui s’est effritée au fur et à mesure que les rentes n’ont plus été la garantie d’une vie à l’abri du besoin.

Anne-Charlotte s’est casée auprès d’un fonctionnaire sans le sou : Jules se révèle brillant juriste mais bien incapable de lui offrir la vie mondaine dont elle rêve.

Anne-Charlotte a longtemps poussé son mari à viser plus haut : « Tu devrais rencontrer ce fameux Tardieu qui pourrait peut-être te faire entrer en Conseil d’État ! » Jolie femme, aimant toilettes et bijoux, elle désespère de voir mon collaborateur Jules se contenter des quelques centaines de francs qui constituent son maigre traitement de rédacteur.

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Anne-Charlotte de Corcelette, fascinée par les luxueux colliers de perles…

Un jour, Anne-Charlotte en a eu assez et m’a demandé un rendez-vous… pour évoquer la carrière de son époux. Plantant ses beaux yeux verts dans les miens qui peinaient à ne pas plonger dans son décolleté qui aurait fait honte à son ancêtre mais qui avait déjà visiblement beaucoup plu au portier du cabinet du ministre, elle a, ni plus ni moins, exigé, pour Jules, un poste de sous-directeur à horizon trois ou quatre ans. Un peu vexée par l’éclat de rire que je n’ai pu retenir, elle a accepté de m’écouter, un peu boudeuse :

« Mme de Corcelette, je comprends votre impatience à voir se concrétiser la réussite professionnelle de votre conjoint. Vous comprenez bien cependant que notre Administration ne peut plus être celle des passe-droits et que nos promotions obéissent à d’autres considérations que le fait du Prince. Nous n’avons pas encore de statut des fonctionnaires mais nous veillons aux respects des règlements pour l’avancement au sein de chaque corps.

Pour autant, si vous avez de l’ambition, la France peut sans-doute quelque chose pour vous. Mais il vous faudra être coopérante. »

Pas de doute, en la personne d’Anne-Charlotte, je tenais la femme élégante, ambitieuse, intelligente et un peu vénale dont rêvait le Deuxième Bureau.

La succession de jeunes officiers allemands, adjoints de l’attaché militaire de l’ambassade du Reich à Paris, avait donné des idées aux as du contre-espionnage. Il fallait trouver quelqu’un pour séduire ces jeunes lieutenants ou capitaines issus des états-majors berlinois et leur soutirer, dans le secret des alcôves, de précieuses indications sur les matériels prussiens ou sur l’avancée des plans d’invasion de notre pays.

Anne-Charlotte serait la femme idoine : des besoins d’argent, de reconnaissance ; l’envie de changer de vie, d’être dans les petits secrets des grands et de connaître la part d’ombre de ceux qui brillent.

Une partie de la suite est connue : l’embauche d’une bonne choisie par nos soins, le pauvre Jules qui se laisse séduire par cette servante Marguerite, cette dernière qui le fait chanter et qui reverse à Anne-Charlotte les sommes perçues par Jules sur l’enveloppe cabinet.

L’autre partie de l’histoire fait penser à un roman de gare : Anne-Charlotte invitée grâce à notre entremise à chaque réception de l’ambassade d’Allemagne, des valses étourdissantes avec des jeunes Frantz et des beaux Karl, en uniforme rayonnant d’officiers de la Garde. Anne-Charlotte agissait les mains libres pendant que son mari s’empêtrait dans ses amours ancillaires. Bref, la réalisation parfaite de nos plans machiavéliques.

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Un des jeunes lieutenants prometteurs de l’ambassade d’Allemagne séduit par Anne-Charlotte de Corcelette

Elle nous en a apporté des informations notre Anne-Charlotte ! L’installation des batteries autour de Strasbourg, les différentes variantes des plans d’invasion de la Belgique, les recherches sur les canons à tir rapide : autant d’éléments analysés avec soin par le Deuxième Bureau et le Renseignement militaire et servant, ensuite, à guider les recherches de nos espions au-delà des frontières.

Jules m’écoute, abasourdi. Non seulement, sa bonne lui a menti mais sa femme mène une vie complexe, presque dangereuse, sans qu’il ne se doute de rien. Quant au chef que je suis, il me découvre comme un redoutable manipulateur, quand l’intérêt de la Patrie l’exige.

Les codes civils, les arrêts du Conseil d’État, les « considérants » et les « attendus » des hautes juridictions ne sont d’aucun secours à notre juriste qui sent le sol se dérober sous ses pieds. Lui qui s’était affranchi du monde des règles claires -qui faisaient ses délices professionnels – avec sa petite bonne et qui pensait qu’il était le seul à pratiquer le double jeu, découvre qu’il n’était qu’un amateur comparé à sa femme et à son chef.

Il se risque à une ultime question : « Et ma servante Marguerite, comment l’avez vous choisie avant de faire en sorte que ma femme ne la recrute ? »

Je réponds avec froideur : « Marguerite aura été celle qui a vengé toutes les bonnes qui subissent les assauts de maîtres comme vous, sans pouvoir se défendre. Elle était employée aux écritures à la Préfecture de Police, son vrai nom est Edwige et elle réintègre ses anciennes fonctions demain.

Mon cher Jules, il vous reste à vous concentrer sur vos commentaires d’arrêts, jusqu’à tard le soir, tout en laissant votre femme travailler pour la France. Au bout d’un certain temps, les sommes que nous lui verserons dorénavant directement, finiront bien par couvrir la réparation du château de ses ancêtres. En attendant, la République apprécie qu’une aristocrate comme elle, puisse ainsi se donner corps et âme ! »

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23 février 1910 : L’amour avec la bonne

« Le grain de sa peau m’affole, son regard riant m’enchante, la forme de ses seins semble appeler les caresses d’une main experte… »

J’interromps Jules, rédacteur de première classe, détaché au cabinet et placé sous ma responsabilité : « Calmez-vous mon vieux, si votre femme vous entendait ainsi parler de votre bonne… »

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Le pauvre collègue s’est empêtré dans une bien triste histoire. Il couche avec l’unique domestique au service de son foyer. Deux ou trois fois par semaine, il ferme discrètement la porte de son appartement du premier étage de la rue Monge et monte, souvent en courant, vers le sixième qui abrite la chambre de Marguerite, sa jolie servante bretonne.

Cette fille de la mer contrôle savamment les vagues de sa passion, le flot de ses assauts répétés et fait marcher au pas notre pauvre fonctionnaire qui quitte son statut de chef de famille lorsqu’il se jette à ses pieds à la recherche de faveurs sensuelles.

La maline ! Chaque frôlement se paie cher, les attouchements sont dûment et lourdement tarifés et la « totale » n’est accessible qu’en début de mois, quand la paie vient d’arriver.

Marguerite s’exclame en gloussant : « Cinquante francs, mon Jules, c’est bien peu, comparé aux ennuis que vous aurez si je raconte tout à Madame! » Et mon pauvre collaborateur de se traîner à ses pieds, de lui embrasser ses souliers en caressant le bas des jambes avant qu’elle ne le repousse en riant, ne faisant qu’augmenter son désir.

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Les pièces voire les billets de banque remplissent la tirelire de la chambre lorsque notre homme redescend, le col défait et les bretelles pendantes.

Jules dépense de plus en plus pour assouvir ses amours ancillaires et vient me réclamer ce jour, honteux, une nouvelle hausse de ses appointements.

« Monsieur le conseiller, je suis pris à la gorge. Même si j’arrêtais de voir Marguerite, je devrais continuer à payer son silence. »

Mon collaborateur apporte une aide juridique précieuse au gouvernement dans ses démêlés avec le Conseil d’État : les arrêts « Compagnie des Chemins de Fer de l’Est » ou « Winkell », pour ne citer qu’eux, ont fait l’objet de ses soins attentifs et grâce à son travail, les conclusions du commissaire de gouvernement Tardieu ne nous ont pas surpris. Jules a donc toute sa place à nos côtés et je n’hésitais pas, jusqu’à présent, à l’inscrire sur la liste des bénéficiaires de l’enveloppe « cabinet ».

Mais aujourd’hui, ses demandes deviennent exorbitantes. 25 % d’augmentations pour cueillir le sourire de Marguerite, c’est trop. J’ai décidé de changer de méthode. Et de dire toute la vérité à mon pauvre Jules :

« Cher ami, contrairement à ce que vous croyez, vous n’avez pas grand-chose à craindre de votre bonne. Elle n’a guère les moyens de vous faire chanter. » Je laisse passer un silence pour observer, un peu amusé, la bouche bée de mon interlocuteur et reprends :

« Je suis désolé de vous le dire et en principe, votre vie privée ne me regarde pas. Mais il se trouve que, selon mes informations, madame votre épouse sait tout de votre petit manège. »

Jules se décompose et ses mains se crispent désespérément sur les accoudoirs du fauteuil. J’assène alors le coup de grâce :

« Selon toute vraisemblance, votre femme est non seulement parfaitement consciente de la situation mais en profite. Marguerite qu’elle contrôle étroitement grâce à une autorité sans faille, lui redonne la majeure partie des « gages » que vous lui versez. Ces sommes constituent son argent de poche dont elle use à sa guise. »

D’une voix blanche et affaiblie, mon naïf juriste me fait part de son étonnement :

« Mais comment savez-vous tout cela ? Et que fait ma femme de cet argent ? »

A suivre…

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21 février 1910 : L’homme qui rêvait d’être pilote

Le coup de poing est parti brusquement. Impeccablement appliqué, en plein visage, manifestement envoyé par un spécialiste de la question. Jules Védrines a le sang chaud, l’humeur variable et la musculature nerveuse.

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Jules Védrines n’aime pas qu’on lui marche sur les pieds

Amoureux du travail bien fait, perfectionniste même, il ne supporte pas la réparation de moteur d’aéroplane faite par son collègue Georges. L’huile continue à fuir, les serrages sont approximatifs, toutes les pièces défaillantes n’ont pas été changées. « Tu as fait un travail de jean-foutre ! »

Georges, le nez en sang, se relève difficilement.

« Eh bien, tu cognes, vieux ! » se contente-t-il de geindre avant de se replonger dans sa machine, sans trop de rancune, en respectant les indications aussi précises qu’exigeantes de Jules qu’il admire.

Védrines, sort du hangar, la tête rentrée dans les épaules et revisse sa casquette sur une tête encore jeune. Il a 28 ans et rêve de voler lui-aussi. Un jour, il égalera les exploits de Farman qui a relié Chartres à Orléans ou d’Hubert Latham, champion du vol en haute altitude. 

Tenir le manche, actionner la manette de gaz, surveiller l’assiette… bref, ne plus être celui qui répare mais celui qui décolle. Cesser l’ambiance cambouis, marteau et clef de douze pour les vertiges de l’altitude. Troquer l’angoisse du moteur qui ne démarre pas pour celle du moteur qui s’arrête.

Jules Védrines assiste Robert Loraine, le pilote et distingué acteur anglais.

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L’acteur anglais Robert Loraine aussi à l’aise sur les planches que sur les pistes de décollage

Il est son chauffeur, son confident, son mécanicien mais aussi son élève. Il s’entraîne sans relâche, y pense tout le temps et se concentre pour le grand jour.

A la fin de l’année, Jules passe son brevet de pilote. Il est sûr de l’avoir.

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L’ombrageux Jules Védrines s’entraîne pour décrocher le brevet de pilote

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18 février 1910 : Au garde-à-vous devant Franco

Les trente soldats au garde-à-vous regardent leur chef avec passion. Ils apprécient la droiture, le courage physique et la force qui se dégagent de leur jeune lieutenant. D’une voix claire, ce dernier rappelle le programme de la journée. Défilé, exercices physiques, revue de chambre, ordre serré à nouveau, tir à l’extérieur et entraînement sur le terrain voisin de la caserne. Ils n’arrivent pas à distinguer à quel moment une courte pause sera consacrée au repas et craignent que celle-ci disparaisse dans le tourbillon d’activités et de mobilisation voulu par leur officier.

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Francisco Franco et l’un de ses frères lors de leur scolarité à l’académie militaire de Tolède

Ce dernier, du nom de Francisco Franco, du haut de ses dix-huit ans, s’affirme comme le plus volontaire de tout l’encadrement du régiment d’infanterie stationné à Ferrol en Espagne.

Les hommes sont toujours au garde-à-vous. L’alignement impeccable, les torses bombés et les têtes levées dégagent une impression martiale que ne démentent pas les regards sévères et volontaires que Franco exige de ses hommes quand ils défilent.

Emmener cette troupe dans le Rif, mettre en pratique ces entraînements mille fois répétés, oublier ces cibles en bois ridicules pour mettre en joue de vrais rebelles : un rêve.

Aider l’Espagne à retrouver une dignité militaire, elle qui a perdu Cuba, Porto-Rico et les Philippines dans la désastreuse guerre hispano-américaine : un devoir.

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Lors de la désastreuse guerre hispano-américaine de 1898, l’Espagne perd son rang de puissance et les Etats-Unis s’affirment comme une nation militairement respectable.

Non, Francisco n’est pas le fils médiocre décrit par son père détesté, à sa mère, lors d’une conversation qu’il a écoutée caché derrière une porte, à l’âge de douze ans. Il met en parallèle cet épisode douloureux avec son refus récent du bizutage lors de sa scolarité à l’académie d’infanterie de Tolède. Garder le menton en avant, le visage impassible, ne pas céder un pouce de dignité : seule réponse possible à ceux qui tentent de l’abaisser ou de le mépriser.

Les trente militaires commencent à s’engourdir dans leur raideur inconfortable et attendent l’ordre de rompre qui ne vient pas. De leurs muscles tendus viennent des douleurs qui envahissent le dos et remontent jusqu’à la nuque. Aucun fantassin n’ose cependant se relâcher tant que le lieutenant Franco n’a pas donné le signal attendu.

L’officier jette un œil dominateur sur ces jeunes gens transformés en statue. Il laisse passer de longues secondes pendant lesquelles il apprécie encore et presque physiquement ce pouvoir détenu sur autrui. Un mot, il les libère ; s’il ne dit rien, il sait qu’aucun de ses subordonnés n’osera le moindre frémissement.

La cloche de l’église voisine sonne les sept coups du matin, tintements qui retentissent dans l’atmosphère claire comme un signal de Dieu. Le lieutenant Franco donne alors l’ordre tant attendu, satisfait d’avoir pu vérifier l’immensité de son autorité sur ses soldats bien-aimés.

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17 février 1910 : La peur en bateau

J’imagine l’homme qui nage de toutes ses forces, ces vagues qui le soulèvent puissamment et l’emmènent parfois dans la direction opposée à l’horizon, l’eau noire refroidissant tout son corps gagné par l’épuisement. La syncope enfin et le réveil sur le sable, vivant, seul rescapé d’un naufrage dont les victimes se comptent par centaines. C’est ainsi que s’est achevée la catastrophe du paquebot Général-Chanzy.

Me reviennent aussi en mémoire d’autres drames, en pleine mer cette fois-ci. La panique gagnant les passagers d’orgueilleux navires -comme La Bourgogne – entrés en collision avec un autre bâtiment à pleine vitesse dans un brouillard traître. Les hommes d’équipage oublient les devoirs de la mer et s’emparent des chaloupes en priorité, laissant les passagers sans secours. Le capitaine, au contraire, sombre avec panache, sans quitter la barre de son bateau et rejoint l’océan devenu son tombeau.

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Voilà les images qui peuplent mon esprit pendant que j’accompagne le ministre de la Marine au Havre ce jour.

Quand on observe le gigantisme du Provence à quai, difficile d’imaginer le naufrage. Les flots semblent domptés par l’immensité de la coque, donnant une stabilité remarquable à ce mastodonte de plus de 190 mètres de long. Une ville flottante de 1600 passagers se répartissant entre les différents ponts et entreponts, restaurants ou bars, une société reconstituée où les plus riches se détendent en jouant au grand air, avec élégance, au shuffle-board et les plus pauvres tapent le carton pour tromper leur ennui dans des couloirs étroits, humides et mal éclairés qu’ils ne peuvent quitter avec leur billet de troisième classe.

Qui a peur en bateau ? Il paraît que l’angoisse peut venir quand le capitaine annonce une tempête qui s’approche ou que l’on constate que tout l’équipage est concentré dans des manœuvres difficiles. C’est à ce moment que l’on se dit que les chaloupes ne sont pas là par hasard et que les centaines de gilets de sauvetage empilés doivent bien avoir leur utilité. On repense à tous les naufrages décrits dans les journaux à sensation, ces drames qui surviennent une fois par mois environ. On se dit : ce coup-ci, ce pourrait être pour moi.

Un jour, avec l’essor des aéroplanes, la construction de gros et modernes « avions » , ne doutons pas que toute peur disparaîtra quand on volera vers New-York. Au-dessus des nuages, loin des tempêtes, le calme et la sérénité. Vivement l’an 2000 !

16 février 1910 : Scandale chez les macchabées

« En fait, on ne sait pas bien qui est inhumé et enterré ! » La voix du directeur d’hôpital devient blanche, son angoisse ne fait que monter. Je tente de le calmer en lui faisant répéter lentement les faits. Au départ, un garçon d’amphithéâtre indélicat se fait remarquer pour son impertinence voire sa grossièreté. Les familles des personnes décédées s’en plaignent. On le soupçonne en outre de voler les dents en or des cadavres et certains l’ont vu boire l’alcool utilisé en chirurgie.

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Le cortège funéraire d’une personnalité dans le Paris des années 1910

« Mais là n’est pas le plus fâcheux, monsieur le conseiller. Ce garçon devait s’assurer que chaque famille reconnaissait son parent décédé et attacher ensuite une carte avec les noms et adresse au poignet du corps sans vie. » Il complète, très mal à l’aise : «  Nous venons de découvrir qu’il ne reportait ensuite jamais ces informations sur les suaires eux-mêmes. Ce qui conduisait les employés des pompes funèbres à ne pas être bien sûrs qu’ils emmenaient le bon corps. En quand le garçon était ivre, les croque-morts se servaient presque au hasard !»

Je regarde le haut fonctionnaire se rider profondément, se tordre de honte et je fais moi-même une grimace, en signe d’écoute et d’empathie. Même si de nombreux décès ont lieu à domicile, les grands malades opérés ou les accidentés meurent de plus en plus à l’hôpital. La confusion a donc dû toucher un nombre considérable de personnes.

Un long silence pendant que nous imaginons des dizaines d’enterrements de Parisiens se substituant les uns aux autres, dans un charivari que l’on ne peut qualifier de joyeux.

Je sens poindre le scandale de la République : des milliers de familles aussi éplorées que choquées demandant des vérifications immédiates, des exhumations ; des centaines de plaintes déposées contre l’Administration, une campagne de presse acharnée réclamant des têtes haut placées.

Je me vois recevoir toutes les grandes lignées de la capitale pour expliquer l’inavouable : oui, monsieur, madame, la tombe sur laquelle vous allez vous recueillir n’abrite pas votre vieille mamie. Où est-elle ? Nous cherchons, madame, monsieur, nous cherchons…

Scènes glauques: le riche baron « machin » a laissé sa place au sieur « truc » petit épicier. Les riches élégantes en manteau venaient donc se recueillir sur la tombe d’un homme du peuple anonyme ! Brassage de classes sociales dans l’au-delà, distribution des corps par la seule main de Dieu : le message de l’Evangile sur la vacuité des gloires terrestres prend toute son importance. Le garçon d’amphithéâtre indélicat s’est transformé en démiurge rebattant les cartes de la vie et de la mort.

Le directeur d’hôpital ne me laisse pas longtemps dans mes réflexions philosophiques. De sa voix aigrelette, il me pose la question que je redoute : « Monsieur le conseiller, que fait-on ? »

Je m’approche de lui, profitant de ma taille plus imposante que la sienne, je lui saisis l’épaule de façon protectrice. Je le fais pivoter et l’emmène dans un coin sombre de la pièce en lui parlant d’une voix basse mais ferme : « Votre petite affaire, vous en avez parlé à quelqu’un ? » Le directeur me répond les yeux baissés comme un enfant qui doit se faire pardonner d’avoir trempé son doigt dans un pot de confiture : « Non, monsieur le conseiller. Je vous l’assure. »

Je tranche alors définitivement : « Eh bien, cher ami, vous allez continuer à vous taire. Vous remplacez votre garçon d’amphithéâtre, vous vous assurez que les noms sont maintenant bien reportés sur les suaires et nous en restons là. La République n’a pas besoin d’un scandale de plus ! »

Le pauvre fonctionnaire, plus humble que jamais et qui pensait perdre sa place séance tenante, se confond en excuses, bredouille des mots de remerciement saccadés peu compréhensibles. Il finit par me promettre avec un humour bien involontaire « d’être muet… comme une tombe. »

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15 février 1910 : Sous la présidence d’un Président soûl

« Il paraît qu’il boit ! » Le Président a entendu la terrible phrase. Beaucoup plus fort qu’un chuchotement et suivi d’un ricanement : les deux élégantes croisées ce matin lors de sa promenade matinale avaient oublié toute discrétion et leurs propos étaient destinés à faire mal. Fallières a passé son chemin, faisant mine de ne pas avoir entendu. Machinalement, il a porté la main à son chapeau pour saluer mais sans pouvoir regarder les deux effrontées aux yeux moqueurs.

Ce soir, la gorgée de vin de Loupillon, servi en l’honneur de sa province natale, dans une soirée à l’Élysée, prend un goût bien amer. Armand Fallières, Président de la République, n’écoute plus la conversation autour de lui. La caricature qu’il a découvert dans la presse de ce soir, le concernant, l’obsède autant que la pénible rencontre de ce matin.

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Il réalise que les caricatures que l’on fait de lui ne sont pas aussi innocentes qu’il n’y paraît. A force de le représenter une ou deux bouteilles à la main, de comparer son corps trop gros avec celui d’une barrique, d’ajouter du rouge à son visage bien rempli, les dessinateurs ont fini par accréditer l’idée que le Président savait lever le coude voire avait un vrai problème avec l’alcool.

Depuis combien de temps parle-t-on dans son dos ? Qui plaisante de cela ? Des amis parlent-ils trop ? Cela va-t-il atteindre son épouse Jeanne qu’il souhaite préserver ? Il imagine le caricaturiste fignolant son œuvre : le salaud ! Pourquoi cette envie de salir ?

Armand Fallières repense à ce haut fonctionnaire qui l’imitait, il y a quelques années, pendant une réunion, en reprenant son accent caractéristique du Lot-et-Garonne et qui faisait rire toute une assemblée de chefs de bureau bien peignés, parisiens jusqu’au bout des ongles, sans se rendre compte qu’il passait à ce moment dans le couloir et qu’il entendait tout. Il imagine que ce chef de service a dû, depuis, enrichir son petit numéro en ajoutant toutes les blagues que l’on peut faire sur un alcoolique célèbre.

Ah ces Parisiens ! Ce soir, il les hait. Précieux, snobs, obséquieux en face, moqueurs dans le dos. Méprisants vis à vis de tous ceux qui sont nés au-delà des boulevards des Maréchaux. Ne supportant pas de voir arriver au pouvoir des hommes de toutes les régions de France, portés par un scrutin républicain qui favorise les départements agricoles.

On ne peut l’attaquer sur ses valeurs, sur son excellente connaissance de la machinerie parlementaire, sur sa capacité à bien choisir les Présidents du Conseil et à les aider judicieusement dans la composition de leurs ministères. On ne peut blâmer son ardeur inlassable à asseoir la Triple Entente, à renforcer les liens avec tous les pays qui peuvent protéger la France contre l’Allemagne. On ne peut donc toucher l’homme politique. La meute se déchaîne dès lors contre l’homme privé. La liberté de la presse, le désir des journaux de vendre à tout prix, la soif d’un public qui aime voir les puissants rabaissés, font le reste.

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La gorgée de Loupillon passe difficilement ce soir. Trop vert ce cru, amer, il racle la gorge. Il finit par faire mal au ventre.

« Ce vin est un tord-boyaux ! » finit par s’exclamer le Président en reposant son verre avec fracas.

« Donnez-moi de l’eau ! » ajoute-t-il furieux. Le maître d’hôtel s’approche en s’inclinant et lâche sur un ton faux de vile soumission : « Vous êtes sûr, monsieur le Président ? « 

Armand Fallières toise l’impertinent, avec un regard qui oublié toute sa bonté habituelle et complète d’une voix sourde, pleine de colère froide et contenue : «Oui, cher monsieur. De l’eau, je vous prie. Et, s’il vous plaît, arrêtez de lire la mauvaise presse. »

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9 février 1910 : Le ras le bol des transports en commun

Trains en retard, wagons bondés, chauffage inexistant, saleté des gares, grèves fréquentes : les récriminations des banlieusards commencent à inquiéter le Président du Conseil. Il n’est pas rare qu’une succession d’incidents dans un grande gare parisienne se finisse par un début d’émeute, les agents des compagnies de transports faisant les frais d’un véritable ras le bol collectif. Coups de cannes ou de parapluies, poings tendus vengeurs, insultes : les habitants de Seine-et-Oise ne savent plus comment se faire entendre autrement que par des violences qui surprennent de la part de messieurs et dames bien mis, employés de bureau modèles ou fonctionnaires zélés.

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La presse n’hésite pas à brocarder la politique du gouvernement qui semble faire plus de cas des liaisons entre modestes sous-préfectures de départements ruraux aux élus puissants (mise en œuvre du plan Freyssinet) que des lignes trop chargées de la région parisienne.

Vu de l’intérieur, le réseau de l’État, récemment augmenté par le rachat de la Compagnie de l’Ouest ainsi que les autres grandes compagnies privées, ne payent pas de mine. Déficits récurrents, climat social détestable, sous investissements chroniques qui conduisent à des entorses graves aux règles de sécurité, le dossier des transports ferroviaires est devenu pourri.

Tous les trois à six mois, un déraillement ou une collision viennent rappeler que la situation est non seulement grave mais aussi explosive.

Que fait-on face à cela ? On navigue à vue. Chaque catastrophe conduit à remplacer tel ou tel responsable brusquement chargé de tous les maux. On annonce l’ouverture de lignes de crédits supplémentaires… que la rue de Rivoli annule discrètement ensuite, dès que la presse a le dos tourné.

Le ministre, quant à lui, essaie de se faire bien voir des syndicalistes. Flatter l’un, tenter d’acheter l’autre, menacer le troisième, pourvu que la grève soit évitée.

En attendant, chacun rêve d’acheter une automobile. Place de la Concorde, six heures de l’après-midi, cela roule encore très bien.

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La Place Vendôme où on roule aussi bien que Place de la Concorde !

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8 février 1910 : Voulez-vous regarder le téléphote ou la télévision ?

Le téléphote ou la télévision ? Quel nom Maurice Gratte, journaliste au Petit Parisien, pourrait-il populariser ?

La télévision est un concept, une analyse scientifique dont la paternité revient à Constantin Perskyi qui avait su intéresser les foules avec un article publié lors de l’Exposition Universelle à Paris en 1900. Derrière le professeur d’électricité russe Perskyi, il n’y avait qu’une réflexion sur les qualités photoélectriques du sélénium vitreux et sur la décomposition de l’image en points lumineux reproduits à distance. Mais derrière l’article, aucune invention particulière. L’auteur citait les travaux de Nipkow mais n’en montrait pas de nouveaux.

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La télévision, telle qu’on l’imagine en 1910. Interactivité, grand écran, image haute définition, tout y est. On imagine cependant Madame avec un grand chapeau et Monsieur ne parvient guère à se passer des services d’un domestique pour actionner l’appareil…

Rien de tel avec le téléphote de Georges Rignoux qui existe bel et bien. Machine ingénieuse utilisant aussi le miraculeux métalloïde sélénium mais aussi système de transmission de l’image par fil puis, au fur et à mesure des perfectionnements, par ondes électriques.

Maurice Gratte hésite. Le téléphote est français. Rignoux lui avait fait une démonstration après avoir déposé son brevet. On observait une image – fixe et de mauvaise qualité – reproduite sur une glace pendant que son auteur levait les bras au ciel en signe de victoire. « Télévision » vient quant à elle de l’imagination fertile d’un Russe mais ne correspond qu’à une utopie. On ne peut imaginer pour l’instant voir quelqu’un reproduit, dans ses moindres mouvements, de façon instantanée, sur un écran distant de 100 kilomètres.

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L’article de Constantin Perskyi, professeur d’électricité à l’école militaire d’artillerie de l’armée russe

Comment intéresser le lecteur ? Lui parler d’un appareil bien réel mais aux résultats décevants ou évoquer une invention futuriste qui fait rêver mais que personne ne verra à court terme ?

Maurice a soudain l’intuition géniale. En faisant une petite entorse à la vérité scientifique, il peut mêler les deux idées. Le lecteur moyen n’y verra que du feu.

La plume glisse soudain facilement sur le papier. Oui, la télévision est pour demain. Oui, il l’a vu fonctionner. Un peu de sélénium par-ci, d’ondes électriques par-là, une allusion au cinématographe et au téléphone qui, eux, existent bel et bien et le tour est joué. En gloussant de plaisir, il se prend même à citer le physicien Édouard Branly, l’un des pères de la Tsf. Ce dernier rencontré par hasard à la sortie d’une conférence l’an dernier, lui avait glissé, en attendant un fiacre, quelques mots sur les recherches qui avaient des chances d’aboutir prochainement. Il n’avait pas spécialement évoqué la télévision mais peu importe. Il vaut mieux se référer à lui en déformant ses propos que de ne donner aucune caution solide à son article.

Maurice Gratte se remplit de fierté à l’idée de populariser à nouveau ce joli nom de « télévision ». Incapable de décrire le mécanisme auquel il ne comprend goutte, il préfère se transformer en Jules Verne au petit pied. L’opéra que l’on peut suivre de chez soi (le ténor filmé en gros plan la main sur le coeur ! ), l’amie chère qui nous embrasse sur un écran et que l’on pourrait presque prendre dans ses bras tant l’image reproduit fidèlement la réalité : voilà de quoi impressionner le public.

Maurice Gratte n’a pas parlé de meurtre aujourd’hui. Sa mère qui a lu ses articles de la veille où il se répandait sur trois horribles assassinats n’avait guère apprécié ses lignes sanguinolentes. Maurice sait qu’elle préfère un papier « sage » comme celui qu’il vient de rendre sur la « télévision ». Faute d’être forcément un bon journaliste, Maurice Gratte reste un bon fils.

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Le brevet du téléphote de Rignoux

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5 février 1910 : Le charlatan, l’assassin et le journaliste

Marcel Magnin a le foie malade. Le teint jaune, des douleurs abdominales atroces, des fièvres qui n’en finissent plus. Son médecin lui fait part de son pessimisme et surtout de son impuissance à le soigner. Sa femme aimante, folle à l’idée de perdre son mari, se retourne alors vers un homme dont on lui a dit beaucoup de bien, un certain docteur Kraus. Elle le fait venir au chevet du pauvre Marcel en le priant, presque à genoux, de « faire quelque chose ».

Kraus annonce les tarifs : 500 francs tout de suite, 500 francs à la guérison. Pour les Magnin, il s’agit une somme énorme mais ces derniers acceptent. Kraus prépare, chez lui, un breuvage complexe qu’il fait avaler à Marcel. Une heure après, le malade décède.

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Une caricature, dessinée par des internes des hôpitaux, dans les années 1900, sur la lourdeur des honoraires médicaux

Au même moment, à quarante kilomètres de là, à Pontoise, un ex-veilleur de nuit licencié sort son revolver et tire sur celui que l’on a recruté pour lui succéder. L’infortuné, touché au ventre, se défend avec un fusil et arrive à atteindre son agresseur qui s’enfuit à toutes jambes. Le sang se répand partout dans la baraque de chantier devenue le lieu du drame.

Toujours au même moment, dans la banlieue Est, un amant fou tranche la gorge de sa maîtresse qui vient de lui annoncer, brutalement, qu’elle voulait le quitter. Le meurtre a lieu chez une modiste où la malheureuse était employée et ce sont ses collègues qui recueillent les dernières paroles de la mourante.

Maurice Gratte, journaliste, se frotte les mains. Du sang, de l’amour qui finit mal, de la maladie que chacun peut craindre : il a aujourd’hui toute la matière pour faire une jolie « une » du Petit Parisien. Magnin et son foie méritent (le jeu de mot l’amuse) un « long traitement ». L’identification du lecteur au « héros » sera ainsi plus facile. Qui n’a jamais eu de douleur au ventre ? Qui n’est pas tenté de se tourner vers un charlatan pour sauver un proche, condamné par la maladie ?

Maurice Gratte ouvre son encrier et prépare ses feuilles blanches avec une gourmandise et une joie qui le poussent à siffloter. Ça y est. Il les tient « ses papiers ». Il se délecte de tenir en haleine des milliers de lecteurs, d’imaginer que telle ou telle mamie va verser une petite larme sur le sort de la pauvre modiste (ah, il faut la rendre attendrissante, celle-là !).

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A midi, il déjeune avec Campion, son ami inspecteur de la Sûreté. Il saura si on a retrouvé le veilleur de nuit licencié devenu assassin. Si l’arrestation pouvait être mouvementée, ce serait parfait.
Il faut déjà penser aux articles du lendemain !

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