« Ce sont des négociateurs brutaux ! Impossible de se mettre d’accord autour d’un verre ou après un bon repas. Tout se trame dans la sécheresse d’un bureau sans âme, entre deux bouffées de cigarette d’un jeune américain, au français hésitant, qui n’a aucune marge de manœuvre de la maison mère pour négocier ! »
Mon ami Pierre-Jean de Venloo, producteur et distributeur de cinéma, vient de me rejoindre au café où nous avons nos habitudes. Il ne décolère pas contre les « types de la Warner » comme il les appelle, les représentants de Hollywood en France. Le deal est simple : vous achetez toute la production de la Warner Bros d’une année. Les bons films comme les navets (westerns à deux balles, comédies idiotes…). C’est à prendre ou à laisser et si vous n’en voulez pas, un autre distributeur français prendra votre place.
Mais alors, pourquoi avoir signé ?
Pierre-Jean baisse la voix et s’approche de moi pour ne pas être entendu. Son regard s’allume, comme s’il était, d’un coup, habité par un rêve d’enfant ou une passion qui brûle de l’intérieur. Un étrange silence se fait. Même le reste des clients du café semblent retenir leur souffle pendant que mon ami ouvre sa sacoche pour extraire un précieux document.
« Olivier, regarde cette photographie de cette jeune femme ! Je traverserais l’Atlantique pour elle ! C’est l’une héroïnes d’un film qui est en train de faire un carton aux USA : « Across the Pacific », une histoire d’espionnage un peu invraisemblable qui se passe lors de la guerre américano-philippine de 1898. J’en ai vu des extraits et c’est surtout cette toute jeune actrice, Myrna Loy, qui m’a littéralement subjugué. »
Je jette à mon tour un coup d’œil sur le cliché développé en grand format. Le yeux sombres et magnétiques de l’héroïne accentuent le maquillage de sa peau paraissant plus mat. Son attitude mutine, fermée d’une rebelle qui ne cédera jamais et ses vêtements de princesse « des îles », ne laissent pas indifférent.
« Tu vas voir, Olivier, avec cette fille, je vais me faire un fric de dingue ! »
Pierre-Jean est redescendu sur terre. Il ne se refait pas et parle maintenant « tiroir caisse » et profits escomptés. Il m’indique, gourmand et volubile, qu’il va rebaptiser le film autour du personnage de Myrna Loy (alors qu’elle tient un second rôle) et qu’il va en faire, pour le public français, une Mata Hari du Pacifique !
« Tu comprends Olivier, en France, la guerre hispano-machin dans les Philippines, tout le monde s’en fout ! Il faut inventer autre chose. Faut de la passion et des larmes, de l’espionnage et du sang, des femmes au regard de feu et des hommes qui sortent leurs fusils » Stop ! Je l’arrête. Pierre-Jean devient presque vulgaire dès qu’il parle d’argent.
Je préfère rester sur la photo. Cette présence hors du commun de Myrna Loy. J’ai l’impression qu’elle bouge sur le cliché et qu’elle va lever sa tête boudeuse vers moi.
Pierre-Jean me quitte. Il m’a laissé la photographie « avec toute son amitié ».
Je vide ma tasse par petites gorgées, en observant les clients qui entrent et sortent dans ce café parisien typique.
C’est à ce moment-là qu’un miracle se produit. Une jeune parisienne franchit la porte : elle cherche du regard un ami – ou son compagnon – qu’elle sait déjà attablé quelque part. Elle a les traits réguliers, son visage ovale est marqué par de grands yeux en amande, un nez fin et droit, et des pommettes délicatement dessinées. Sa bouche aux lèvres pleines et parfaitement ourlées, apporte douceur et caractère à ses traits harmonieux. L’ensemble dégage une beauté élégante, à la fois classique, mystérieuse et intemporelle.
Je reprends le cliché et je compare. Stupéfait. Mis à part la coiffure, le maquillage et bien sûr le costume, c’est une véritable réincarnation de Myrna Loy qui vient d’entrer.
Je repose ma tasse en essayant de ne pas avoir une attitude trop troublée qui pourrait déranger la demoiselle qui n’est pour rien dans cette ressemblance incroyable. Je sors dans la rue, titubant, en me demandant si je viens de rêver. J’ai maintenant tellement hâte d’aller voir le film pour passer un nouveau moment magique avec Myrna Loy !
L’invasion d’Hollywood et la conquête des écrans français (1914-1928)
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